LE BOUQUET DE ROSES
Certaine Agnès, qui s'appeloit de même, belle, charmante et jeune, comme on doit l'être à cet âge1, aimoit, sans le savoir, le fils d'un bourgeois de son voisinage. A la fin, il
1. Elle devoit avoir près de quinze ans à la Saint-Jean prochaine.
156 Co tîtes de Caylus.
arriva que le jour de la tète chacun lui apporta des bouquets. Le gentil voisin y vint aussi lui souhaiter une bonne fête ; mais il y vint les mains vides, dont on lui fit la guerre agréablement ; et Agnès même, sans qu'il y parût, car elle étoit bien née, ne put s'empêcher dans Târne de lui en savoir mauvais gré : c'étoit moins un présent qu'une marque d'estime qu'elle auroit voulu recevoir du voisin. Lui, sans se déconcerter, leur dit : Vous n'y connoissez rien, tous tant que vous êtes, car j'apporte à
Mademoiselle En mêmetemps, par surprise
et sans dire gare, il fournit à Agnès deux baisers des mieux appliqués qu'il en fut jamais; si bien qu'il colora tous les attraits de la belle, qui s'écria au fort de l'émotion : Eh bien ! que faites-vous donc? Il lui répondit: J'embellis ce que j'aime. Agnès continua de s'animer et de rougir: si sa rougeur vint de pudeur, il n'importe; il suffit que le voisin, content de son exploit, leur dit à tous : Voyez si je ne lui ai pas donné un bouquet de roses !
Etrennes de la Saint-Jean. 157
DIALOGUE EN FORME DE QUESTIONS sur le mariage.
Demande. Quelle est la première chose qu'il faut faire avant de se marier, quand on a le dessein de faire un établissement?
Réponse. Il faut trouver une épouse qui ait tout ce que votre cœur peut souhaiter pour son contentement.
D. Quelle est la partie la plus essentielle qui rend le mari content ?
R. La tête de la femme.
D. Si vous trouvez fille qui vous convienne, qu'y a-t-il à faire avant de i'épouser ?
R. Savoir premier si elle n'est pas la femme d'autrui.
D. Si vous avez volonté d'épouser quelqu'une, que faut-il faire de plus ?
R. Qu'elle le veuille bien aussi.
D. Comment saurez-vous si elle est pucelle?
R. En vous en informant, sans faire semblant de rien, dans le quartier, à des personnes qui le sachent bien.
D. Comment faut-il faire pour se rendre agréable aux parens de la future.
R. Etre poli, honnête et généreux.
D. Qu'entendez-vous par être poli et honnête ?
158 Contes de Caylus.
R. D'avoir toujours de belles paroles en bouche, offrir souvent du tabac à la compagnie. si vous avez une tabatière d'écaillé, d'argent, de corne ou autre métal; et, si la demoiselle en use, tirez votre râpe, et lui en râpez du frais sur-le-champ; elle sera sensible à cette attention de votre part.
D. Que faut-il faire pour être généreux l
R. Ne pas trop regarder à l'argent, mais y avoir l'œil, et, allant à la promenade, payer quelquefois à la compagnie du croquet, de petits gâteaux, des pains de mouton et d'autres friandises, sans oublier les rafraîchissemens.
D. Quand vous aurez fait tout ce qu'il faudra â Tendroit des père et mère, qu'y aura-t-il à faire encore ?
R. Leur demander, bien poliment, s'ils veulent vous bailler la fille.
D. S'ils disent que non ?
R. Ce sera peut-être pour vous en donner plus d'envie.
D. S'ils disent que oui ?
R. C'est peut-être que personne n'en veut.
D. Comment savoir tout cela ?
R. On n'en peut être bien éclairci qu'après le lendemain de la noce.
D. Pourquoi pas auparavant ?
R. Parce qu'on se donne bien garde de vous dire de quoi est la triomphe.
D. Il faut donc bien prendre garde à ce qu'on fait ?
Etrennes de la Saint-Jean. icp
R. Sans doute, et Ton est souvent attrapé.
D. Si l'on a été attrapé, que faut-il faire?
R. N'en rien dire et se taire.
D. Si Tépouse a l'humeur acariâtre ?
R. Battez-la comme plâtre.
D. Si elle est plus forte que vous ?
R. Elle ne portera pas les coups.
MONSIEl qu'il a
onsieur C..., si connu parles galanteries qu'il a pour toute sa rue, voyant arriver la Sainte-Marguerite, et voulant témoigner à la belle Gogo, sa voisine, pour laquelle il avoit le cœur égratigné, l'extrême considération de sessentimens, fit venir la veille au soir sous ses fenêtres un orgue de Barbarie. Les plaisans du voisinage commencèrent par faire des gorges chaudes d'une musique aussi commune, puisqu'on peut s'en régaler tous les soirs à bon compte ; mais quel fut leur étonnement quand trois violons et une basse, en un mot, une des meilleures bandes du Pont-aux-Choux, fit entendre la descente de Mars et plusieurs beaux airs qui durèrent pendant plus de deux heures! On a bien raison de dire qu'il faut attendre jusqu'à amen, surtout pour se moquer.
Go Contes de Caylas.