‹ FacétiesChapitre 35 sur 50 · LE PRINCE BEL-ESPRIT ET LA REINE TOUTE-BELLE · texte numérisé non relu

LE PRINCE BEL-ESPRIT ET LA REINE TOUTE-BELLE

IL étoit une fois une Reine qui se nommoit Toute-Belle. Elleavoit le nez un peu retroussé, mais plein de charmes; les yeux petits, mais tournés à la friandise ; la taille petite, mais d'une Reine qu'elle étoit ; la bouche un peu plate, mais remplie de toutes les perles de TOrient : on n'en sera pas étonné, puisqu'elle ressembloit comme deux gouttes d'eau à Mademoiselle Javotte. La Reine Toute-Belle étoit fort occupée de son Empire, mais elle l'étoit aussi de sa beauté ; et les dimanches et les fêtes on admiroit sa parure : une palatine, un petit ruban embellissoient sa grisette à ne la pas reconnoître, de façon que tout le monde étoit amoureux d'elle. Parmi ses soupirans, le Prince Bel-Esprit soupiroit et témoignoit son amour par de beaux vers et par des déclarations continuelles. Le bonheur lui en voulut assez pour que, la Reine Toute-Belle ayant été priée de quêter le jour du patron de la paroisse, le Prince Bel-Esprit l'emportât sur ses rivaux, et fût choisi pour lui donner la main. Ce bonheur le mit au comble de la joie ; il envoya un bouquet à la Reine, comme il se pratique, avec

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ces mots écrits sur un papier : C'est un rendu; pour faire entendre la façon dont elle le menoit tous les jours, et celle dont il la mèneroit cet heureux jour. L'espérance de devenir son compère, pour être dans la suite quelque chose de mieux, se joignoit au plaisir de paroître devant tout le monde en donnant la main à la Reine. Toutes ces idées lui donnoient une joie qui le faisoient rire, comme Ton dit, aux anges ; mais cette heureuse situation (car les bonheurs ne peuvent pas toujours durer) fut interrompue par plus de trente-six sols en liards qu'une main barbare jeta dans la bourse de la plus belle des quêteuses. La Reine Toute-Belle rougit et versa même quelques larmes de l'affront que lui faisoit la fée Toinon, qui toute bancroche qu'elle étoit, n'en étoit cependant pas moins jalouse de la préférence que l'on avoit donnée à la Reine pour ce grand jour; car l'on sait assez combien ces occasions sont agréables et souhaitées dans le monde. Le Prince Bel- Esprit rassuroit cependant la Reine par un clin d'œil et lui disoit, toujours en souriant : Ce ne sera rien, Mademoiselle, croyez-moi, elle en aura le démenti ; rira bien qui rira le dernier ; elle s'est trop pressée. En effet, Bel-Esprit avoit non-seulement prié tous ses amis de donner à la quêteuse, à charge de revanche ; mais il avoit aposté plusieurs personnes, qui donnèrent plus de dix-huit francs en pièces de douze et de vingt-quatre sols, de façon que la mitraille se

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trouva couverte, et que la grosseur de la bourse, qui faisoit paroître la quête admirable, fit endêver la lée Toinon. C'est à vous, belle Javotte, de permettre à l'enchanteur Amour de couronner une si belle union.

Javotte, piquée de ce que son aventure devenoit publique par cette indiscrétion ( car la chose lui étoit en effet arrivée depuis peu) et désespérée surtout d'apprendre que les dix-huit francs venoient de la générosité de son amant, et non pas de son mérite, dit tout haut que le prince Bel-Esprit étoit un sot, et quelle le chassoit de sa cour. Elle a tenu parole, et D... a perdu une belle fille et une grosse dot pour Savoir pu se taire encore quelque temps sur les dix-huit francs. Les femmes n'aiment point qu'on leur reproche les dépenses.

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