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L'EMBLÈME ALLÉGORIQUE

Cédant arma togœ, c'est comme qui diroit en latin que l'épée mette pavillon bas devant l'écritoire. Un jeune conseiller au bailliage de*** vouloit faire un emblème de l'amour qu'il portoit, dans la même ville, à une jeune demoiselle de sa jurisdiction, et lui apprendre en même temps quelle étoit sa rigueur envers lui. A cet effet, il ht faire un petit instrument, comme qui diroit de gagne-petit, avec lequel on aiguise les couteaux ; mais toutes les pièces de son instrument étoient allégoriques, c'est en quoi gît la gentillesse. La meule étoit en forme de cœur arrondi, ce qui désignoit la dureté de celui de la belle ; au lieu de réservoir, qui est ordinairement un sabot, c'étoit une pantoufle, faite sur le modèle de sa maîtresse; et, au lieu d'eau commune et ordinaire, il l'avoit remplie

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de ses larmes, qu'il avoit amassées exprès pour cela; eu par-dessus tout, notre amoureux luimême fabriqué au naturel, c'est-à-dire en robe et en rabat, faisoit l'office de rémouleur ou de gagne-petit, avec celte devise : Voilà ce qu'on gagne avec vous. La belle fut si charmée de l'invention du conseiller, qu'elle lui fit entendre qu'il ne falloit plus qu'un tour de roue pour que son cœur fût à lui.

L'agréable D... courtisoit de son mieux l'incomparable Javotte, qui se piquoit d'avoir de l'esprit, et qui ne pouvoit en refuser à D..., puisqu'il parloit latin (car il avoit trèsbien fait ses études). Il est vrai qu'elle ne l'entendoit pas ; mais Javotte n'est pas la seule dont l'ignorance produise l'admiration. D... avoit beaucoup déraisons pour désirer déplaire à Javotte ; car elle étoit fort riche, et son père possédoit beaucoup de bon bien au soleil, sans celui qu'il ne montroit pas. Indépendamment du latin que D... crachoit sans cesse, comme l'on dit, il faisoit continuellement des vers et des élégies pour son adorable, ou, pour mieux dire, il en copioit dans tous les livres, sans compter les belles lettres qu'il écrivoit, et dont il faisoit valoir la longueur. Malgré tant de

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mérite, il ne faisoit que de l'eau toute claire; et Javotte, qui n'en avoit guère, ne luitrouvoit pas encore assez d'esprit pour elle. Un jour elle entendit parler des fées et de leurs contes, chez une dame du fauxbourg Saint-Germain, qu'elle étoit allée voir en visite. Elle revint chez elle, croyant qu'il étoit du bon air de parler des mêmes choses dont on s'entretenoit dans cet illustre fauxbourg; cependant elle n'avoit été que dans la rue Dauphine. Elle dit donc qu'elle aimoit outrageusement les contes de fées, terme qu'elle avoit parfaitement retenu, et qu'elle plaça plus de vingt fois ce jour-là même. D... étoit trop galant pour ne pas lui offrir d'en imaginer un tout au plus tôt : son offre fut acceptée, mais à condition qu'il ne seroit point en latin. Il marchanda longtemps sur le jour qu'il le livreroit; on lui donna huit jours, au bout desquels, avec un air composé ettrès- content de lui-même, il lut devant la bonne compagnie du quartier, et dans la présence de Mademoiselle Javotte, le conte qui suit.

j6 Contes de Caylus.

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