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HISTOIRE NOUVELLE

Une dame, dont je tairai le nom, appelée Cécile, fort adonnée aux amusements de l'esprit, avoit exigé d'un cavalier, qui la considéroit beaucoup, une histoire de sa façon pour bouquet, en guise de discrétion qu'il avoit perdue avec elle à certain jeu ; dont voici comme il s'acquitta.

Eulalie étoit née pour éprouver les caprices les plus singuliers de la fortune et de l'amour; sa beauté étoit conforme à sa naissance, et c'est tout dire. Sa vie commença d'abord au bal de TOpéra de Paris, où Madame sa mère se trouva

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dans la nécessité de la mettre au monde. Elle y fut reçue par une troupe de masques, parmi lesquels il s'en trouva une en sage-femme, et l'autre en nourrice, qui facilitèrent beaucoup la naissance de la jeune Eulalie. D'un autre côté, le jeune Alexis naissoit. C'étoit un cavalier qui devoit être accompli, comme il le fit voir dans peu. Cétoit lui-même que le Ciel destinoit pour causer et partager les aventures d'Eulalie; car nous naissons toujours assortis à quelque autre ; la question est de nous rencontrer. Cependant la belle Eulalie entra en nourrice comme Alexis en sortoit: leur étoile commença par les faire venir frère et sœur de lait ; jugez de la sympathie que cela leur donna l'un pour l'autre. Aussi peut-on avancer que ce commencement leur procura, par la suite, l'occasion de se connoître, de s'attacher encore plus étroitement l'un à l'autre, et de remplir leur vocation. Je passerai, s'il vous plaît, en silence toutes les gentillesses d'une enfance si charmante, qui rempliroient un volume, afin d'aller en avant dans une histoire si intéressante. Passons donc tout d'un coup à l'adolescence de ces pauvres enfants; ce que j'en dis de pauvres enfants n'est pas qu'ils ne fussent assez accommodés des biens de la fortune pour avoir de quoi, mais c'est par rapport aux révolutions de leurs cœurs. La fortune, qui sembloit conduire leur roman par la main, fit encore plus pour eux, et les rendit voisins de quartier, en sorte qu'il n'y

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avoit que la rue entre deux. Bientôt leurs parens, qui s'étoient plu à voir rattachement réciproque de ces deux enfans, et qui s'en faisoient un jeu, en craignirent les suites. Une brouillerie survenue à propos entre eux fut le commencement des infortunes qui tourmentèrent la vie de nos amans. Les voilà donc séparés et réduits à ne plus se voir qu'à la dérobée à la messe et partout où ils se rencontroient, c'est-à-dire rarement aux promenades et jamais aux spectacles. Heureusement ils demeuroient vis-à-vis l'un de l'autre, et ils passoient une bonne moitié de la journée à leurs fenêtres, à s'envoyer mille regards et mille soupirs que les zéphyrs leur portoient et rapportoient sans cesse très-ridèlement. Ce soulagement leur suffisoit; l'Amour se passe à peu quand il est jeune : mais leurs parens s'en aperçurent; on changea Eulalie d'appartement. Cette dernière séparation leur parut bien plus insupportable que la première. Ils auroient passé leur vie à se regarder à travers la rue, du moins ils le croyoient. A cet âge, on ne croit rien d'impossible. Il fallut s'aider et chercher desexpédiens pour éluder la rigueur de leurs tyrans. La fortune, qui ne faisoit que semblant de les abandonner, les tira d'embarras.

Heureusement le feu prit chez Eulalie, mais avec tant de violence, que c'étoit un charme de voir comme en un instant la maison parut tout enflammée. L'occasion étoit trop belle pour

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qu'Alexis n'en profitât pas. Il ne perdit point de temps, et, sans craindre ni feu ni flamme, il se jeta tout au travers de l'incendie, et fit si bien qu'il pénétra jusqu'à la couchette d'Eulalie, l'en tira le plus modestement qu'il put, la prit entre ses bras, et l'emporta si à propos chez lui, que le plancher d'Eulalie s'effondra le moment d'après, et la maison presque consumée tomba en ruine et s'écroula sur elle-même si parfaitement, que ce n'étoit plus qu'un monceau de décombremens, qui n'avoit plus ni forme ni figure de maison. La confusion fut aussi grande que le désordre ; en sorte que les parens, ne sachant à qui entendre, ne s'aperçurent pas de l'heureux enlèvement de leur chère fille, et même ils firent mieux, car ils crurent qu'elle avoit été brûlée et écrasée avec les meubles et le reste de la maison. Tandis qu'ils la pleuroient, nos heureux amans étoient réunis en secret par le plus grand bonheur du monde : jugez de leur amour. C'est là que l'histoire reste tout court : on ne peut décrire ce qu'on ne peut définir. Mais cependant remarquons la délicatesse d'Eulalie, qui, entre les bras de son amant, devoit naturellement n'avoir rien à désirer, et qui pourtant regretta de n'avoir pas sauvé de l'incendie quelques petits billets doux qu'elle avoit reçus de son cher Alexis. Cependant il la tenoit avec bien du secret, dans sa chambre au troisième, la nourrissant de tout ce qu'il pouvoit attrapera la cuisine, et y met-

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tant jusqu'au dernier sou de l'argent qu'on lui donnait pour ses menus plaisirs; mais l'amour suppléoit au reste : si la chère étoit courte, les contentemens étoient grands. Leur félicité paraîtra incroyable aux insensibles; mais laissons-les là, ils ne sont bons à rien.

Ces deux amans passoient les jours entiers à s'aimer et à en être charmés ; ils n'avoient pas le temps de songer à l'avenir ; ils n'envisageoient que le présent et en profitoient : qu'auroient pu faire de mieux des gens plus raisonnables et plus expérimentés? Le bonheur de leur roman fut troublé par cette fatalité qui ne permet jamais à la félicité d'être durable. Un fripon de valet s'aperçut de quelque chose; il en jasa, tout fut découvert, et l'on vint arracher, un beau matin, Eulalie d'entre les bras de l'Amour même. Quel réveil ! car enfin elle dormoit alors; il falloit bien dormir quelquefois. Une mère fâcheuse, comme c'est l'ordinaire, l'enleva d'autorité ; ce qui fut accompagné de quelques petites influences sur les joues de roses d'Eulalie.Qu'avoit fait la pauvre enfant que toute autre n'eût fait à sa place? Les voilà donc séparés comme si de rien n'étoit, sans savoir ce qu'ils alloient devenir; et il n'en resta à Alexis, sans compter le reste, que le plaisir d'avoir sauvé Eulalie du feu, et le chagrin de la perdre peut-être pour jamais. Mais il y a, comme on dit, un Dieu pour les enfans, pour les amans, car c'est tout un.

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Alexis, à force de remuer, apprit enfin qu'on alloit mener Eulalie au couvent dans une province des environs de Paris, et qu'apparemment elle étoit perdue pour lui sans retour. Effectivement sa mère prétendoit en faire, bon gré mal gré, une religieuse pour toute sa vie ; et, pour mieux y déterminer sa fille, elle lui avoit fait accroire l'inconstance de son amant. Filles, ne vous y trompez pas, c'est la rubrique ordinaire dont les parens se servent en pareil cas. Eulalie, qui ne le croyoit pas plus que de raison, laissoit faire sa mère et prenoit par force le parti d'obéir. Le jour du départ fatal arriva. Il fallut se lever pour la dernière fois; on la mit en carrosse, et l'on partit sans lui permettre d'aller faire ses adieux dans le quartier. C'est alors que l'infortunée Eulalie sentit plus que jamais toute la force de son malheur : un foible rayon d'espérance l'avoit toujours soutenue; mais, voyant que chaque pas qu'elle faisoit l'éloignoit de son cher Alexis et l'approchoit de son exil éternel, elle perdit la tramontane. Le désespoir s'empara de son triste cœur; elle prit une résolution bien terrible, et n'attendit qu'une occasion favorable pour l'exécuter. Mais, me dira-t-on, on n'a point de nouvelles d'Alexis ? Patience, lecteur, chacun aura son tour; nous l'avons laissé rongeant son frein; il ne tardera pas à reparoître sur la scène.

Eulalie rouloit, lorsque, à une certaine distance, il survint une rivière qu'il falloit passer

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dans un bac ; à cet aspect, Eulalie feignit d'avoir peur, et demanda à descendre : comme on cherchoit à l'amadouer, on n'eut garde de lui refuser sa demande. Etant donc descendue à pied dans le bac, elle s'approcha d'un des bords, et, dans l'endroit où l'eau étoit la plus forte, elle se précipita à corps perdu : aussitôt on entendit derrière un grand cri, et un des gens de livrée ne fut ni fou ni étourdi ; mais, sans perdre de temps, il se jeta après elle, dans le dessein de la sauver ou de périr avec. Aussi étoit-ce le désespéré Alexis, qui s'étoit ainsi travesti pour suivre sa maîtresse de l'œil ; comme il s'étoit déjà jeté une fois dans le feu pour elle, il n'est pas étonnant qu'il se jetât à l'eau pour la sauver encore une fois.

Cependant le courant, qui étoit extrêmement rapide, avoit déjà entraîné bien loin Eulalie et son amant ; il faisoit des efforts surnaturels pour la joindre

Ici l'histoire s'est trouvée par malheur interrompue ; mais on fera son possible pour engager l'auteur à nous en donner promptement la seconde partie, qui ne sera peut-être pas la dernière.

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SUITE DES ÉPREUVES D'AMOUR dans les quatre éléments.

Pour peu qu'on s'en souvienne, on peut se rappeler aisément que nous avons laissé nos deux amans à vau-l'eau. Les spectateurs les avoient perdus de vue, et se contentoient, ne pouvant faire mieux, de les recommander à saint Nicolas. Cependant Alexis ne s'endormoit pas, de son côté; au contraire, il fit tant, qu'il joignit enfin sa chère Eulalie, que ses hardes et quelques mouvemens involontaires qu'elle faisoit de temps en temps faisoient revenir sur l'eau ; mais, au moment où son amant alloit mettre la main dessus, il la voyoit faire le plongeon, et lui-même alloit à la dérive. Ce petit manège dura quelque temps : Alexis essuyoit toutes ces contrariétés ; il retournoit sans cesse avec une patience admirable à la charge ; et, sans attendre que sa proie reparût, il alloit, même en plongeant, la chercher jusques au fond des ondes, tel qu'un barbet courageux qui poursuit un canard. Il étoit temps que leur naufrage finît : Alexis, épuisé, rassembla toute son industrie ; et, à force de ruses, il saisit Eulalie par ses beaux cheveux, qui fiottoient au gré des eaux. Alors, ranimé par cet heureux avantage, il la remorqua jusque sur la rive, et la fit échouer sur un gazon, qui sembla se trou-

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ver là exprès pour recevoir une si belle charge ; il ne l'eut pas plus tôt mise à sec, que, se mettant à la considérer, il crut s'apercevoir que la vie lui manquoit, et qu'elle l'avoit laissée au fond de la rivière. Alors il fut sur le point d'aller s'y jeter lui-même, désespéré d'en avoir fait à deux fois : il prenoit congé de sa pauvre défunte par mille baisers qu'il prodiguoit sur ce visage où il n'y avoit plus que des lis, lorsque, ayant par hasard rencontré sa chère bouche, il sentit quelque reste de respiration : il auroit non-seulement partagé son âme avec elle, mais il la lui auroit volontiers transmise tout entière. Il continua donc : c'étoit de quoi ramener un mort ; aussi le fit-il. Eulalie, reprenant haleine, soupira, ouvrit un de ses beaux yeux mourans, et un de ses regards fut adressé à son libérateur, qui jouit de sa résurrection avec des transports trop grands pour être sensibles : trop heureux de pouvoir éprouver alternativement qu'on peut mourir de plaisir ainsi que de désespoir. Tandis qu'ils étoient tous deux dans cet heureux passage de la mort à la vie, les parens, les amis et tous les passagers arrivèrent à la file ; et nos amans, sans s'en apercevoir, s'en trouvèrent environnés. Chacun félicita Alexis, excepté la mère, qui l'en remercia froidement, et qui fit transporter sa fille autre part, sans vouloir permettre à Alexis de venir prendre un air de feu avec elle ; il fut, comme on dit, obligé de se sécher où il s'étoit mouillé. Ce dernier trait

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de dureté l'affligea plus que tout le reste ; mais il s'en consola par le plaisir d'avoir sauvé ce qu'il aimoit. Il prit donc son parti, et devint ce qu'il plut à la fortune.

Cependant, après qu'on eut fait à Eulalie tout ce qu'on put lui faire humainement, il fallut remonter en carrosse et continuer la route. On arriva, trop tôt pour elle, dans le triste séjour où elle devoit être confinée bientôt après. Elle reçut les adieux de toute la carrossée ; on la laissa aussi mouillée de ses pleurs que si elle sortoit encore de la rivière : mais sa mère n'en répandit point, et partit après avoir recommandé aux mères discrètes de lui donner le plus de vocation qu'il seroit possible pour la vie religieuse.

Voilà donc Eulalie claquemurée. Sa clôture lui parut un enfer anticipé ; elle fut parmi ces vestales quelque temps comme au milieu des sauvages dans une île inhabitée ; elle ne voyoit et n'entendoit rien, lorsque, à la longue, parmi les jeunes professes qui s'empressoient autour d'elle, elle en aperçut une qui avoit un faux air tout à fait ressemblant à Alexis. Elle se mit à l'envisager plusieurs jours de suite ; sa prestance, sa corpulence, son maintien, son ton de voix, sa voix même, ses discours équivoques, tout enfin lui gagna insensiblement le cœur ; elle sentit que c'étoit ou que ce devoit être Alexis en personne ; rarement le pressentiment nous trompe, surtout quand il est fondé sur la

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vraisemblance et appuyé par l'amour. En effet, c'étoit Alexis, qui, à l'aide de sa physionomie modeste et de sa jeunesse, avoit trouvé le secret d'entrer parmi les novices de ce couvent. Il ne tarda pas à ne laisser aucun doute à Eulalie du recouvrement de son amant ; ce fut alors qu'elle pardonna tout à la fortune. Quel plaisir pour deux amans de porter le même habit, d'avoir la même demeure, les mêmes fonctions, les mêmes devoirs, et de ne voir entre eux d'autre différence que celle qui servoit encore plus à les réunir ! Ils comptoient faire ensemble profession ; ils avoient toujours fait les mêmes vœux : ainsi ceux qu'il leur restoit à faire leur paroissoient la consommation du reste. Le temps de la profession approchoit ; ils soupiroient après ce moment, qui devoit les unir pour jamais. Ils auroient voulu en être au lendemain ; mais le démon de la jalousie se fourra entre eux deux ; leur grande liaison ou plutôt l'instinct de quelques nonnes fit qu'elles examinèrent le plus qu'elles purent la fausse novice. L'amour heureux est aveugle ; la félicité porte avec elle une espèce de sécurité qui devient souvent trèsdangereuse : quoi qu'il en puisse être, Alexis fut trahi par son sexe, qui transperçoit à travers sa guimpe. La nonne qui s'étoit furtivement assurée du fait n'en douta plus ; et, soit par désespoir ou par l'amour de sa règle, elle fut dénoncer ce qu'elle avoit vu, en faire la description authentique aux mères discrètes, qui

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curent peine à croire ce rapport. L'affaire fut mise en délibération ; celle qui nioit le fait n'étoit pas fâchée en secret de s'en convaincre par ses propres yeux : c'est ce qui fut exécuté fort heureusement pour elle. Un beau matin, Alexis fut pris au saut du lit ; il n'y eut pas moyen d'éluder; la^ conviction fut telle, qu'il fut dès lors traité comme un loup qui se seroit sauvé dans la bergerie : cependant l'on en revint, après bien des débats, à un parti plus raisonnable, qui étoit de ne rien laisser ébruiter. Après avoir pris d'Alexis un serment qui rassura toute la communauté, et qui maintint chaque religieuse dans son innocence, on lui fit déposer les dépouilles monastiques, que l'on rebénit après, et on lui fournit les vieux habits d'un sacristain mort depuis peu à la fleur de son âge au service du couvent. Ainsi Alexis fut renvoyé, avec défense de rôder autour du couvent, et d'en approcher plus près qu'à la portée du pistolet. On dit qu'Eulalie ne fut pas la seule qui le regretta : toutefois, pour ne rien avancer qui ne soit vraisemblable, son désespoir fut égale à sa perte ; mais il fut presque secret. Heureusement pour elle, on convint, pour plus de sûreté, de lui faire recommencer son noviciat. Je dis heureusement, parce que cela lui mettoit encore une année devant elle : comme on dit, qui a terme ne doit rien ; et le temps amène bien des événemens qui n'arriveroient pas sans lui.

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De quoi l'amour féminin n'est-il pas capable, quand il est contrecarré si constamment ! Eulalie passoit le temps à imaginer inutilement, lorsqu'enfin, n'ayant plus d'autre ressource, elle s'en tint à un expédient bien imprévu, qui fut de faire semblant d'être enceinte. On lui apprit à en feindre tous les symptômes les plus significatifs ; on lui fournit à mesure de quoi s'arrondir la taille. Comme elle s'étoit fait aimer dans le couvent, elle y trouva secrètement tous les secours nécessaires. Les choses étant en cet état, un bruit sourd en circula par toute la communauté ; l'habitation qu'Alexis avoit faite dans le couvent ne nuisit pas à la confirmation de cette rumeur. Autre conseil fut tenu dans le chapitre secret, et Ton résolut d'en écrire à la mère, qui, aussitôt la lettre reçue, devint comme une furie, déclara qu'elle renonçoit sa fille pour jamais; qu'elle l'abandonnoit à son mauvais destin, la privoit de sa succession, et que de plus, par la présente, elle lui envoyoit sa malédiction. Que faire à tout cela? La grossesse prétendue alloit toujours son chemin et augmentoit à vue d'œil ; la terreur augmenta aussi dans le couvent; peut-être que, si l'on eût pu espérer qu'Eulalie n'accouchât que d'une fille, onauroit pu la garder ; mais on craignit qu'elle ne mît au monde un garçon, et même deux : quel scandale auroit-ce été ! Dans cette incertitude, on signifia à Eulalie qu'elle eût à prendre son parti le plus promptement qu'elle pourroit,

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d'autant plus que le terme approchoit, et que le bruit qui transpiroit déjà au dehors se répandroit bientôt dans les environs.

Eulalie accepta son congé à belles baisemains; elle sortit sans savoir ce qu'elle deviendrait : il ne faut qu'aimer; avec l'amour on croit que la terre ne peut jamais manquer.

Notre nouvelle défroquée se réfugia donc dans l'endroit le plus prochain, et là elle voulut reprendre son honneur, qu'elle avoit laissé dormir quelque temps ; c'est-à-dire qu'elle abjura sa prétendue grossesse, et rentra dans le rang des vierges, pour passer bientôt dans celui des martyres, comme nous l'allons voir. Le juge des lieux, informé de sa sortie du couvent et du motif qui en avoit été cause, ne lui voyant plus cette rotondité qu'elle avoit rapportée dans le siècle, crut qu'elle étoit accouchée en secret ; c'est pourquoi il se transporta sur le lieu, pour la féliciter sur son heureuse délivrance, et en même temps pour lui signifier qu'elle eût à lui représenter son fruit; ce que n'ayant pu obtenir d'elle à cause de l'impossibilité, il la fit appréhender au corps et conduire en prison, ne doutant pas un moment qu'elle ne se fût défait du nouveau-né. On juge aisément de l'embarras où elle fut pour faire voir qu'elle n'avoit jamais été grosse ; et en effet, malheureusement pour elle, rien n'est plus difficile à prouver : elle eut beau nier , ses protestations et une chanson furent la même

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chose. M. le bailli entendit en déposition toute la communauté, Tune après l'autre, qui soutint unanimement son dire, ajoutant qu'elle s'y connoissoit très-bien, et qu'elle n'étoit point si facile à être affrontée. Enfin, il résulta d'un témoignage si authentique qu'Eulalie auroit été grosse ; et le bailli suppléa d'office qu'elle çtoit accouchée clandestinement sans avoir acelarné, c'est le terme, et qu'elle s'étoit défait de son fruit ; pour réparation de quoi, il la condamna à être suspendue et à mourir au bout d'une corde. On sera sans doute étonné de la brièveté avec laquelle on rendoit la justice en ce pays-là ; le fait n'en est pas moins constant, et il y a souvent bien des réalités auxquelles il ne manque que la vraisemblance : peut-être que, pour connoître l'innocence d'Eulalie, on eût pu procéder aux vérifications et rapports des personnes expertes en ce cas ; mais, soit à cause de leur incertitude, ou par autres raisons que ce soit, on n'en vint pas là, et, dès le lendemain, l'innocence même fut conduite au lieu de l'exécution avec un grand concours. Alexis y fut comme les autres. Quel coup de foudre pour lui, quand il aperçut la patiente Eulalie à la potence, et, qui plus est, Eulalie perfide, infidèle, condamnée pour un crime auquel il n'avoit point donné lieu ; car il l'avoit toujours respectée si parfaitement, qu'il étoit sûr de n'avoir aucune part à cette maternité, et qu'il ne lui en avoit fourni aucun titre. Désespéré

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d'une infidélité si publique, bien plus que de sa mort, qui sembloit le venger, il fut tenté de la laisser subir son supplice. Mais quoi! voir pendre ce qu'on a tant aimé, et ce qu'on aime encore; car la tendresse d'un amant n'expire pas toujours avec la fidélité d'une maîtresse, et l'amour meurt rarement de mort subite. Cependant il étoit temps de résoudre; Eulalie n'avoit plus qu'un instant à vivre: le lien malheureux qui devoitlui ôter la vie entourait déjà ce col d'ivoire et d'albâtre : quels nœuds, grand Dieu! au lieu de celui qu'elle devoit former, et qui devoit l'attacher pour jamais à son amant! Alexis ne put souffrir ce spectacle plus longtemps ; à tout hasard il se mit avec cinq ou six étourdis, aussi touchés de compassion que lui ; ils s'unirent, et faisant, une escarre dans la presse, Alexis, d'un coup de sabre, coupa la corde fatale et reçut Eulalie dans ses bras, tandis que ses camarades, à l'aide de quelques coups de plat d'épée, écartèrent le reste et lui donnèrent le moyen de se sauver avec elle, dont le bailli fit un beau procès-verbal. Ainsi Eulalie, qui avoit pensé périr dans le feu, dans l'eau, et tout à l'heure en l'air, fut pour la troisième fois sauvée par son amant. Cependant nos oiseaux s'envoloient à tire-d'aile. Comme tout se trouve à point dans les histoires extraordinaires, Alexis rencontra un cheval qui passoit non loin de là, qui lui vint fort à propos; au hasard de le crever, il lui fit faire une traite

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qui paraîtroit sans doute incroyable, si toutn'étoit pas possible dans de certaines circonstances. La fortune, qui sembloit vouloir se réconcilier avec eux, après leur avoir fourni les moyens de se mettre en sûreté, n'en demeura pas là. Alexis reçut des nouvelles du pays, qui lui mandoient que son père étoit à l'extrémité, et qu'il n'avoit point de temps à perdre, s'il vouloit venir recueillir ses derniers soupirs et sa succession. Dans cette extrémité, combattu par l'amour, par la piété envers son père et par le besoin futur où il alloit tomber, il crut qu'il ne devoit pas laisser mourir son père sans lui ; il fallut encore se séparer de sa chère Eulalie; mais il espéra que cette séparation seroit la dernière, et qu'ils se réuniroient enfin une bonne fois pour toutes. Cependant certains pronostics opiniâtres, qui reviennent toujours quand on les chasse, sembloient lui présager quelque chose de sinistre; il avoit beau les secouer; il buvoit, mangeoit, alloit, venoit, demeuroit et dormoit malgré lui avec eux; il ne pouvoit deviner à qui ils en vouloient, et ne prévoyoit pas qu'il pût lui arriver rien au delà du trépas de son père. Il part donc, et les adieux furent entremêlés de soupirs plus accablants que jamais. A peine Eulalie, qui l'avait suivi des yeux, autant qu'ils pouvoient s'étendre, eut perdu de vue cet objet que l'amour sembloit ne lui faire que prêter, qu'elle tomba dans un abattement affreux ; elle eut tous les avant-coureurs

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de la maladie la plus en forme et la plus considérable qu'on puisse avoir ; le courage, qui l'avoit soutenue jusqu'ici, lui fit faux bond tout à coup ; elle s'en trouva moins qu'une femmelette accablée de la perte d'une guenuche ou d'un perroquet. La maladie ne manqua pas de se déclarer au plus tôt; il fallut se mettre au lit pour n'en plus relever ; malgré la disette de médecins, le mal empira de lui-même, sans aucun secours, et vint à tel point, qu'elle cessa de donner aucun signe de vie. Ce moment fatal arriva jour pour jour le quinzième du départ d'Alexis, qui, sans savoir rien de rien, arrivoit à toutes jambes, et se trouva justement à temps pour assister aux convoi et enterrement d'Eulalie. Ce fut alors que le désespoir eut son cours; peu s'en fallut qu'il ne se fît enterrer avec elle; mais on ne voulut pas lui accorder cette faible consolation. On le ramena malgré lui au logis de la défunte, où ce fut encore pis quand il ne l'y trouva plus; il ne laissoit pas de la chercher partout.

Les grandes douleurs sont folles; celles d'Alexis furent des plus extravagantes, mais elles lui étoient pardonnables : quand on perd tout, on peut bien perdre l'esprit; il lui en resta cependant assez pour lui faire prendre une résolution qui marquoit bien la grandeur de son amour, et qui prouva que le temps ne pouvoit jamais le diminuer. Pour exécuter ce grand dessein, il attendit la nuit, qui heureusement ne

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tarda pas: aussitôt il fut trouver le corps d'Eulalie, qui gisoit dans sa dernière demeure. Là, malgré la peur des revenans, il rit si bien qu'il se coucha avec elle, dans le dessein d'y mourir tout enterré : il se mit donc lui-même tout au fond, charmé de se trouver enfin réuni pour jamais avec sa maîtresse : il se recouvrit de terre le mieux qu'il put; et, se rangeant côte à côte du corps d'Eulalie, il se mit à lui tenir les discours les plus tendres, qui auroient été capables de réchauffer sa cendre, s'il n'eût répandu en même temps un torrent de larmes : ce fut alors qu'un doux sommeil venant fermer ses yeux, il se crut mort. On se tromperoit à moins, puisque le sommeil est le frère de la mort, et ressemble à sa sœur comme deux gouttes d'eau. Dans cet état, son esprit ne s'endormit pas, et continua par un songe agréable à s'entretenir avec la défunte, qui, de son côté, sembloit lui répondre sur le même ton. Qui auroit pu les ouïr auroit sans doute été trèsétonné d'entendre dire à des morts des choses si belles, que les vivans auroient eu de la peine à en dire autant. Ainsi se passa la nuit entière, lorsqu'Alexis, qui ne croyoit plus être en vie, eut quelque soupçon du contraire. A force d'y prêter attention, il crut entendre sa voisine soupirer et gémir à son tour: il se rappela certains discours, des réponses, des plaintes et des tendresses qu'il croyoit venir de l'autre monde, ou plutôt il s'y crut avec Eulalie. Cependant,

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à travers quelques vides qu'il n'avoit pas rebouchés exactement, le soleil pénétra ce mystère, et, par des détours obliques, porta ses rayons naissans jusques au fond de leur sépulture.

Est-ce vous, cher amant? lui dit Eulalie. Quoi! vous n'avez donc pu me survivre? Quelle marque d'amour viens-je de recevoir de votre part! Ah ! je m'en ressouviendrai éternellement ! — Vous le voyez, répondit Alexis, le trépas nous a réunis. Que faire où vous n'êtes pas? La vie est où vous êtes ; ce n'est plus être mort que de l'être avec vous1. — Mais, dit Eulalie, en bonne foi, sommes-nous morts?' Je ne sais; mais je vous avouerai que j'ai de la peine à le croire. — Ah ! n'en doutez pas, répondit Alexis, puisque nous sommes enterrés; ce sont nos ombres et nos âmes qui s'entretiennent. Tàtez comme nos corps sont froids; mais vraiment ils ne le sont pas, s'écrièrent-ils tous deux, s'étant tâtés en même temps. Ah ! dit Alexis, c'est une chaleur d'amour ; c'est le feu dont nous avons brûlé qui couve sous sa cendre, et qui s'entretient par le voisinage de nos corps. — Je ne sais, dit Eulalie ; mais il me semble que je me sens comme si j'étois pleine de vie. Après tout, comme- je n'avois jamais été morte auparavant, j'ignore comme on est quand on n'est plus, et je m'en rapporte à vous. — Je

i. C'est un vers; on ne sait d'où il vient, ni ce qu'il deviendra.

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croirai tout ce qu'il vous plaira, reprit Alexis, et je ne serai mort qu'autant que vous le serez; mais éclaircissons-nous, la vie en vaut bien la peine.

Tout en disant cela, ils se démenèrent et se débarrassèrent un peu de leur funeste attirail. O Ciel ! s'écrie Alexis, ressuscitons-nous ? Estce aujourd'hui le grand jour? Je ne sais où j'en suis, ni ce que nous sommes. A tout hasard, voyons, levons-nous, et sachons un peu ce qui se passe. Oui, je reconnois tous ces lieux; ils sont comme je les ai laissés. Voyez cette colline à gauche et ce vallon au bas, ce ruisseau qui serpente, ces gazons qu'il fit naître, ces campagnes émaillées et ces fleurs odorantes; je vois, j'entends les heureux habitans de ces cantons fortunés chanter et danser au son de la musette ; voilà des troupeaux paissans, des agneaux bondissans, des chiens et des bergers, des cabanes rustiques, des toits couverts de chaume.

Tandis qu'Alexis, chemin faisant, faisoit l'inventaire de ce qu'il voyoit, Eulalie lui dit : On nous prendra pour une mascarade, si l'on nous voit; réfugions-nous promptement à la maison, et là nous nous instruirons du reste. Ils arrivèrent à la porte du logis, où ils ne furent pas plus tôt entrés, que chacun disparut. La frayeur s'empara de toute cette maisonnée ; ils ne purent trouver à qui parler qu'à eux, mais cela leur suffit ; peu à peu ils s'assurèrent réciproque-

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ment qu'ils étoient en pleine santé. Petit à petit, ceux qu'ils avoient si fort effarouchés revinrent et s'apprivoisèrent avec nos revenans. Enfin, Eulalie et son amant apprirent qu'on l'avoit crue assez morte pour l'enterrer; qu'apparemment il lui avoit pris une foiblesse, qui étoit dégénérée en léthargie ; et, comme il est arrivé de nos jours à plusieurs morts que l'on connoît, on l'avoit enterrée vivante : il fallut bien en passer par là, et recevoir les excuses qu'on leur fit à ce sujet. Ainsi Alexis remplit la quatrième épreuve d'amour dans le quatrième élément, et se trouva dans le sien, qui étoit les bras d'Eulalie ; il l'épousa enfin, au grand contentement de tous ceux qui surent cette histoire, qui n'aura peut-être jamais sa semblable, quoique pourtant il n'y ait rien que de très-faisable. Ceux qui voudront en retirer quelque belle moralité en amour y trouveront 'celle-ci : Tiens bon, et je t'aurai.

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