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ELOGE

Par la mort, Messieurs, à laquelle nous sommes tous sujets, sans qu'aucun mortel en soit dispensé, nous perdons le souvenir des pensées dont cette vie est remplie; l'exemple des autres nous l'apprend. L'illustre M. G..., que nous venons de perdre, digne objet de nos regrets, ne les entend pas, et même les ignore ; il nous en laisse goûter l'amertume, et n'en recueille que les fruits. L'héritage qu'il nous a laissé de plusieurs beaux ouvrages enrichit la postérité ; et un si beau modèle d'émulation, en formant sur lui des sujets qui l'imiteront, fera naître notre consolation de la cause même de notre douleur. Permettez, Messieurs, que je ne m'explique pas, et que, pour me conformer à la modestie du mort et à la volonté des vivans , je ne nomme pas par leur nom les ouvrages de M. G..., répandus dans cette édition nouvelle : chargé seulement du soin de son éloge, j'ai cru devoir en user comme je fais, et me borner à ce qui peut donner aux lecteurs de ce livre une idée juste d'un de ceux qui y ont travaillé.

M. G... étoit un gros homme, et la nature en cela s'étoit joué, comme elle fait souvent ; car il n'avoit été que deux mois en nourrice, à cause qu'il avoit apporté toutes ses dents en

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naissant : cependant il n'a jamais été sur sa bouche, et ce n'est pas de cela qu'il est mort, mais bien d'avoir passé les nuits à travailler. Il avoit été magister dans sa ville à l'âge de dix-sept ans, ensuite bedeau de la cathédrale, et puis tabellion, et puis beaucoup d'autres emplois , dont il s'est toujours acquitté à la satisfaction d'un chacun. Ses œuvres prouvent combien il étoit agréable en compagnie, faisant toujours rire, sans pincer; aussi ses meilleurs amis n'étoient jamais fâchés d'être avec lui ; et cependant il leur faisoit, quand il vouloit, accroire que des vessies étoient des lanternes ; mais ça leur faisoit plaisir. Ce n'est pas qu'il n'y eût bien quelque chose à dire sur son compte, à l'occasion d'un événement qui arriva dans une rencontre où il ne se conduisit pas de la belle manière; mais il ne faut jamais dire de mal des gens dont on veut dire du bien, quoique cela se pratique de la sorte aujourd'hui. Ainsi je n'irai pas plus loin, et je ne dirai rien non plus des livres qu'il a écrits, et qui ne lui ont pas fait honneur. Le silence est l'enfant de la douleur et le père du secret : renfermons-nous dans les bornes qui nous sont prescrites par l'un et par l'autre.

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LE MARIAGE EN DÉTREMPE, Nouvelle véritable et historique.

Un jeune gentilhomme, comme qui diroit M. Eraste, d'honnête famille, quoiqu'il méritât bien qu'on lui en fit la honte, mais on espère que pas moins il s'y reconnoîtra , ne manquoit pas, pour se divertir, dès que les foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent étoient arrivées, que d'y aller tous les jours. C'est ce qui fai6oit qu'il ne désemparoit pas du Préau ; après quoi il étoit très-assidu d'entrer à la Comédie des personnes naturelles, et toujours aux places à six sols, dont il n'y avoit petit ni grand dans le jeu qui ne remarquât sa magnificence, surtout M. Léandre, le premier acteur, qui avoit beaucoup de manières fort nobles, d'autant que son bon esprit l'avoit fait, par-dessus tous les autres, compère de Polichinelle. M. Eraste, même pendant le jeu, s'ingéroit de la conversation avec Polichinelle, et lui faisoit dire bien des gaudrioles ; c'est pourquoi les spectateurs de bon goût, qui les trouvoient fort récréatives et instructives, et qui s'y divertissoient à bouche que veux-tu, admirant l'esprit de M. Eraste, le préféraient à toutes les autres marionnettes, dont il s'en falloit bien qu'on ne s'y divertît autant ; de quoi M. Léandre

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eut la persuasion que c'étoit une personne de qualité; mais il n'en fui bien convaincu que quand, en l'espionnant un jour en catimini le soir, il le vit sortir de la foire, pleuvant à verse, qui prit un fiacre pour se ramener chez lui. Aussi le lendemain, dans un cabaret à bière avec des demoiselles et messieurs de sa troupe, qu'il se rafraîchissoit, le voyant passer, il ne se put tenir qu'il ne courût à lui, pour lui demander, comme son meilleur ami, des nouvelles de sa santé, et qu'il avoit été bien mouillé hier au soir. A quoi M. Eraste, dont on verra peu après les desseins, rit semblant de ne le pas remettre autrement, et lui demanda, comme surpris, ce que c'étoit qu'il lui faisoit une question de d'même, dont il ne lui avoit jamais encore parlé, n'ayant pas, ce lui disoit-il, l'honneur de le connoitre. Le sieur Léandre, quoiqu'un peu étonné de ce qu'il ne le remettoit pas, ne se déféra point tellement, qu'il ne lui dît son nom, et la raison pourquoi il lui demandoitdes nouvelles de sa santé, dont l'autre admira l'esprit de sa réponse, et lui dit que pour cela il vouloit boire avec lui, et le suivit dans le cabaret à bière, où, entre autres, étoient Mademoiselle Gogo, sœur du sieur Léandre, qui parut étonner M. Eraste, comme s'il ne s'en fût pas aperçu, ce qui n'étoit pourtant qu'une frime. Cette demoiselle, qui d'un côté étoit jolie, de l'autre représentoit à ravir les Isabelles ; et, pour sa vertu, on peut bien dire qu'elle étoit

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sans reproche, d'autant qu'il y avoit bien quatre ans qu'elle couroit les villes et les provinces ; mais, pour le reste, fort peu de ça. On peut juger si M. Eraste fut bien reçu de la compagnie, étant un homme de distinction, qui commença par boire à la santé d'abord de tout le monde, sans rien affecter, de quoi le sieur Léandre en fut fort aise et le remercia. Lui qui étoit en cachette amoureux, à perdre les pieds de Mademoiselle sa sœur, et qui savoit combien l'autre étoit jaloux envers sa réputation, ne la regardoit que du coin de l'œil, de peur de pis; ce qui fit que, quand il alla pour compter, il trouva que c'étoit fait, tant à l'égard de la bière, ratafia, etc., dont il nelui dit autre chose, sinon qu'il vouloit avoir sa revanche ce soir même aux Porcherons ; de sorte qu'après la comédie, ils allèrent tous trois en se promenant du côté de la Barrière-Blanche ; et M. Éraste donna le bras à Mademoiselle Gogo , d'autant qu'elle avoit de l'estime pour les gens de mérite, et en étoit bien aise. Le sieur Eraste demanda d'abord une salade, une fricassée de pigeons, avec une bonne tranche de bœuf à la mode, et du vin à douze, sans compter les cerneaux, cervelas et autres desserts, de telle manière qu'il en coûta au sieur Eraste plus de sept ou même huit francs; mais il étoit dans des circonstances et dépendances à ne pas prendre garde à ça. Pendant la collation, il avoit (car l'amour a de l'invention) trouvé moyen de persuader à Made-

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moiselle Gogo que ce n'étoitque pour elle tout ce qu'il en faisoit; et, sans qu'il en vît rien, saisi l'occasion de boire dans son verre, de quoi touchée, comme ça se doit, elle lui avoit marché sur les pieds, dont il ne douta pas qu'il lui tenoit au cœur; ce qui lui fut d'une grande satisfaction, par la raison que nous avons dite, cl qui lui fit passer gaiement la collation, parce que M. Léandre, qui étoit naturellement jovial et cocasse, n'en avoit rien vu. Quand fallut j'en aller, il pria l'amoureux de ramener mamzclle sa sœur, parce qu'il avoit affaire pour cette nuit sur le rempart; à quoi, faut croire, il ne rechigna pas, dont le voilà seul avec elle, la tenant par-dessous les bras, lui témoignant du reste comme c'étoit pour elle de ce qu'il ne bougeoit de son jeu, et que sans ça il ne s'en soucieroit pas autrement. A quoi sur-le-champ : Eh bien , ce dit-elle, faudra voir. Tant y a qu'ils arrivèrent à sa chambre dans le fauxbourg Saint-Denis, au Plat d'Etain. Mademoiselle Gogo, bien irrésolue de ce qu'elle avoit à faire dans le cas, le laissa monter, parce qu'il étoit de loin, comme on fait aux personnesde connoissance, où incontinent il lui parla de mariage, et qu'il n'en auroit jamais d'autres; ce qu'il écrivit, signé Eraste. Pourquoi elle se crut épousée jusqu'au lendemain matin, qu'elle ne le revit plus, ni à la foire ni ailleurs; ce qui doit bien apprendre aux tilles ce que c'est que la perfidie des hommes, en tant que

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ces mariages-là, dont est rare qu'il yen ait toujours un de bon.

Nous ne saurions mieux conclure notre recueil qu'en finissant par quelques mots de préface sur les critiques. Il y a des gens qui nous méprisent, parce qu'ils ont le bonheur de parler tout de suite comme nous écrivons avec bien de la peine ; mais il y en a d'aucuns qui cherchent des défauts dans nos pensées de discours, et cela nous a paru d'une jalousie trop envieuse, rapport que, si nous cherchions à le vouloir, nous ferions de belles et bonnes critiques des ouvrages ou d'œuvres des plus fameux poètes de vers; et comme, quand on parle du loup, on en voit la queue, voici par hasard une critique d'un de nos messieurs, que nous mettons ici exprès, sur la comédie d'Andromaque.

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