RELATION GALANTE ET FUNESTE
DB l'histoire d'une DEMOISELLE Q^U I A GLISSÉ
PôtfK ÊfKE épovsés
Vhivef du mois âe décembre 1742.
A M. DE'*\ ÉPITRÈ DE DJËDICACE.
DUR moi^jene s cas pas pourquoi^ par où ni cornment on ne y est pas encore avisé de songer à dédier des ouvrages à feu M., le grand Molière ou du moins à sa servante. Il me sefnble que^ depuis qu'il est mort y il est bien un asse^ grand seigneur pour
«34 Contes de Caylus.
cekL Je voudrms donc qu^en considération de son mintef autrefois y Us auteurs d^ aujourd'hui lui fissent la dédicace de leurs pièces^ à moins qu^on ne dh que c^est rendre le mal pour le bien* Comme Je travaille dans le mente goût que vous, Monsieur j et que Je me suis tnodehy c^est comme quidiroit stylé j sur vos èxcellens ouvrages^ Je vous prie d'agréer l'hommage que Je vous fais de ce petit morceau d'histoire galante et fimeste^ Je sais bien aussi qUe c'est ici Voçcasion de faire votre éloge, et que tous les auteurs en usent de la' manière avec leurs ^ Mécènes ^j^mais Je ne sais par oit confmencer. Il vous fatidroit un portrait tout neuf parce qu'attend» que vous ressembUi à peu de giànsj il^ q peu de gens qui vous rassemblent. ,]Kht ok trouver. un homme, ams^i philùsçphe que vqus, qui méprise^ toutes leschosÂs nécessaires, et ne vous,sp^^ ciei que du superjlu ? Parlerai-Je du grand art de se rendre heureux ? Vous Jouiriei du plus parfait bon-heur^ si vous pouviei seulement ne pas troubler le plaisir que vous goûtei par P inquiétude d'en chercher toujoms ^un au^re* Si J^ envisage yoti^e^çjefic^, Je ^afa^. iàjgue seul dé ^os ouvrages Jerdtiifie bibliothèque: Jk rr oserais pas les nommer tous /de peur defdih souf^ frir votre modestie et la pudeur des autres. VâùJ en
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auriei encôrz produit davantage^ si vous r^aviei pas résisté à votre talent marqué. Oui^ vous étiei né poète : quand on ne s^en apercevrait pas à la façon dont votr€ prose est négligée^ on le Jugeroit à votre bibliothèquej où^ jusque aux reliures^ tout est en vers.
Les éloges que pous méritei ne m'aveuglent point sur vos défauts; Je ^us les dirai franchement^ et Je vous avouerai que vous ne sente^ point du tout votre homme de condition. Vous itavei ni ignorance ni orgueil ; etj comme si on n^avoit pas ass^j de ses peinesj vous êtes a4sei simple pour compatir à celles d^ autrui. Vous vous distingue j^ par i^ esprit et les tdlens domme un bourgeois / et^ ce qui marque la dépravation de ifotre goûtj vous cherchei des amis^ vous fdyei les complaisant^ et vous êtes plus sensible à Festime qu'au respect avec lequel Je suisj ejo.
Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.
l' L y a à parier ceixç contre un que la poaté*^ 'rite .à venir ne sauroit pas un .mot. de quoi ils^agit de^osjofirs, si ron.n'ayoit pas soin de Ip lui apprendre: ce qui a fait inventer l'histoire ; et par ce moyen on sait vivre sans avoir vécu.
Qttoi qiiMI tvi soit, ' deux jeunes messieurs,
,2^6 Contes de Caylus,
qui s^appeloient' l'un et l?autre le comte et le marquis, et qui même étoient de condition, ayant beaucoup de parens dans la robe et dans l'église ; comme, ils ne pouvoient se regarder sans ,3e voir comme deux rivaux;, d'autant mieux quUls aimoient la mâme persooine/qmi étoit fille h Tâge de dix-sept ans ; il est. vrai que c'était une beauté régulière ; de grands yeu3(| qjui accompagnoîem le plus joli nez dû mondera âeur de tête ;'la bouche bien fendue^ où U y avoit, quand on rit, des dents aussi belles que si clétoit d'ivoire ; avec toute la Iftngueut • 4e$ ' blondes et la vivacité des brunej^ -^ sans qu7dleifût:ni Tune ni Taïuitre. ' . ^
Pour à regard. de Tesprit^ :elle Pavoit très-* foirmé i«t :trjèa-'grsuad, eu égard f à la portée M' son âge, attendu qu'elle. âUoit souveJnt '^ la L / ' Coitiiédiçiftu paradis, et quelquefois Je ^inaîrfi
à t'Opiéra,! .parrlatnoyeti de MfademxMsélle C***, - > et mjqme<det M- T**^ cet!, jpoar'én cas de 1* " po^iteesQ, elle «en aYoit .de.' là- plus fine/ com^me ' on \^\ vftirr^ xiafts la [suite; i.IÎ[ a'*étoit doiîc paS' étonni^pt.qu^ ^fMt\)^ mande enLfûrransoureûx^' et p^rficu]i^ep;^niti beaucoupjdè personûes telks i qu€i le qomte-et ie mar^quifl;."' " ' • î>' 'K^lUifî ' ^e(ice3 ' Jour? pa&sési^ j(ju'iiî'£aisbitJtrès*^>' froid,! r txrnimis^. ch-acuq s'en! isauvient ; : ' Mada^moisielk' > Jacrotte - ilo 'Pits^y^ ' » qui ' se nommoit '^ ' ainsi i vou'kit jalleu pireiïdreDlîaîri," ipàr4è^ «qu'M^ est bon.dc's'hivioirrier^pour ttïVtwir; pas ii Atoià^'
chez soi. '• ";■:;"■• :!"• ^1.:.»!. ••." '
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Nos deux amans, qui la suivoient jusqu^aux lieux où elle alloit, l'ayant Tue tourner &e$ pas le long d'une pièce d'eau glacée, dans un jardin dont le nom est trop connu pour ne le pas cacher ou pour le dire , entreprirent de lui donner, un divertissement dont les jeunes gens se servent ordinairement, c'est-à-dire qu'ils voulurent lui faire voir comme ils patinoient. Mademoiselle Javotte les voyx>it faire avec plaisir; et, réellement et de fait, ils lui montroient des. choses fort agréables. De temps" en temps, c-'-étoient des ^ culbutes, • et le tout par exprés et poûriaijre rire.- Mais ne vbîlà-'t-il pas que tout d'un coup 'om voit paroître un' traîneauy tel qu'ion en voit dans les pays du ït<Àà ? MM.leicomtfc et, le. marquis ne fusent ni fous ni étourdis,' . el le firent approdi^r de.Mâdemôiseile JavottBy poup aifinde l'y mettre î elle ^ le voulut ibiedaf.eniîiant. Tout le- monde fajsôit des. acclamations 4e l?admîradQii qu^on avoit de sa satisfaction : ! c'étoiit .une fouley qu'on ne s'entjsndoit pasjde plaisâi?^ Maïs il'ile faut jufer de.d]en:.esEt:aniioua:; cîest un graicwl' Dieu malîcièiiixy.qai nous- élèye' souvent ^u plus ^htat' sommet de la fortuné y pour ilduspféèipîter > dai>s.-les 'incontvéniea8-.''de«^ pièges; il prenà toutes, irfortes jdeîCQulfiups pour t nous tromper. On-'Crpity à l'enitspdre^^qtie c'est- • touit ! sucreet' toiati miel, tandis cjue < c'est |outI!au ; contraire;' pudique. l'on pârvieat ; au malheur affreux de s'en mordre les doigts pour toujours.
238 Conter de Caylus^
Mais laissons la morale, et revenons à nos moutons. Sans s'en apercevoir, l'implacable ou incapable démon de la jalousie indigne s'empare de leurs cœurs et leur entre dans Famé.
La fureur les saisit comme d'iptelligençe.
Mademoiselle Javatte croit qu'ils vont se battre à . l'épée ; et elle en étoit d'autant plus iQquiàte, que cela fait: du bruit pour l'honneur d'une demoiselle. Elle leur crie d'arrêter, et, pour le leur couper court, dit qu'elle vevit retourner à . bord.. A peine art-elle proféré cette parole , que tous les deux , .s'açcor^ant ensemble à force de disqorde, poussent, le traî- . neau sur un endroit de ,1a glace qui étoit dégelé ; semblable à un air d'opéra, qui dit qu'il aime mieux qu*un monstre affreux^ !^t ^ reste de. la chanson. ,,.•;...;
• M^den^oiselle Javotti^ ^Uçiit^tre^npyée^toijte vive, lorsqu'un autre jeune étranger ^ qui se nommoit ordinairement, É***, et. qui ..s'étoit d^uisé à telle fii^ que;, de raisou ^n m4te|[pt, à cause du. canal, tire uneicpipfle 4^,^* poçh^? s'avance hardiment, ;avçp toutes les préc'aulions du, péril où il s'expospit^lui donne. un . bout. qu'elle prend, ct^ il,}a,,p;re ^u bord,., Elle j-acC9JBRiç»deaussitôtses jugçs Que^on éy/E^içju^ sèment avoit dérangées. Il la jprit entre^aes^bras ex l'jeçaportia dan3 une maison voisine^ qui se trquv^ 1^ toy^ç trpuv^e,. Il ;la. mit,3W^!,içiî}^'lit, q^i ^it p^r )ias^pc| jcj^ns l^rOiai^^^et ç'éy^^^ôuit dessus à ^on tour^^ sans paijivoir parler. Oii ne
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peut rapporter à quel point ils se disoiem tout ce que la tendresse est capable de sentir dans des cœurs bien appris. Ce n^étoît que des mots sans aucun ordre de suite, tel qu'il convient dans un pareil accident. On entèndoît souvent, sans savoir qui, f enfonce, fefifbnce; tant ils étoient frappés? de l'image de ce qui venoît d'arriver. La belle ayant eu soin de mettre ses pieds auprès du feu, le généreux matelot s'y jeta, en lui faisant une déclaration en propres mots : Mademoiselle, ce n'est pas pour me vanter ; mais îl y à longtemps que je guertois le tiioment ' ïbrtuné que je trouve aujourd'hui. Je ne dônneroîs pasdî'xéc'us pour
.que cela ne fût point ari^îvé, puisque çâ me procuré' de vous déclarer ma pëssiort, d<5^nt j'aurai l'honneur de vous entretenif J si vous êtes aussi sèche que je le voudrois^ mais la civilité veut que- l'on- colire au plus pressé: Un' discours tiùssî' touchant' étoit tro^ téndfe ptfur
"ti'étrèi^as prié du' bon côté : ce tiiiî occa^iona
' que Mademoiselle Javotte'répohait -piar «un souris gracîeui,'dom' il devina 4t!e4'intérptétatîon si'gîlifiôît totit'cé qu'elle poûvolt 'dire
' darià cette occasion, et renhatdîtà se décbUvHr, dé' façôti qu'elle reconnût que c'étoît un seîgnfeur anglors qu^èlfe h^ivôît -jàmms vu , ihaiis-^qui cëpendktît lui' a voit ïaît ëd-iré' plusieurs lettres 'unanimes y par le- moyeii"d'uàe" tante 'qu'elle
" pôuvoit aVôîV, ^ur "l'article de'sôh amour, et qui veiibît en France pour saVôfr' ce'quï en
240 Contes de Caylus,
étoit, pour afin que, si en cas il trouvoît du retour, il pût se comporter pour le mariage tout également comme sMl eût été né natif dé France. Sa générosité, qui fut cause de' la reconnoissance du service, étoit une si grande preuve que son courage n'avoit point eu peur, dans Fexcès de son amour, de la sauver en dépit des dangers, qu'elle Tépousa par préférence aux deux messieurs, tant le comte que le marquis, qui s'étoient réunis en buvant dans le cabaret en bas, sous prétexte d'entendre ce qui se passoit en haut, dont ils étoientla dupe, et qui les obligea à chercher d'autres personnes à marier en particulier, tandis que le seigneur milord et son épouse sortirent pour aller s'établir à Londres en Angleterre, où ils jouiront bientôt des douceurs de la vie, ainsi que d'une nombreuse postérité.
Cette histoire apprend fort aisément que, quoique l'amour unisse le sceptre et la houlette, ce n'est pas toujours un moyen sûr de faire tout ce qu'on veut, à cause des inconvéniens ; ce qui a fait dire un bon mot à un fameux poëte de nos jours, qui disoit en pareil cas : Nage toujours^ et ne t'y fie pas. Cela pourroit encore faire voir qu'il faut bien connoître les gens avant que de les épouser tout à fait.
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Ltitrt de M, Jacquinet, marchand bonnetier, à M. J*".
iVloNsiEWR et cher compère,
Vous saurez que je me suis mis dans la connoissance des belles choses. Il est vrei que j'y ai toujours été; ayant, dés mon enfance, recherché la compagnie des beaux esprits; ce qui
t-il, moncompère ? Voilà que la verge de fer touche, comme un clin d'œil, Mademoiselle Rognon, qui fait un cri, se jette dans un fau-
2^a Contes de Caylus.
teuil , et qui se met à dire : Faut qu'on me marie, /dut qu'on me marie. Vous savez qu'elle avoit toujours dit, quand on lui en parloit : Fort peu de ça. Ayant trente ans passés sans avoir songé qui ni qu'est-ce que le mariage : et depuis ce jour, dès qu'elle s'éveille, ou le soir quand elle a bu un coup de vin rosé, c'est toujours du mariage qu'elle demande. Et l'abbé Tricot, me direz-vous? Oh! vraiment, il a bien sa folie aussi. La verge l'avoit touché au front, comme il se baissoiî pour la regarder; eh bien, depuis cela, il va toujours donnant des bénédictions de la main droite et de la main gauche, disant qu'il est évêque, niplus ni moins que le clergé.
Voyez, mon cher compère, ce que c'est que de se faire délectriser. Avertissez bien votre épouse et votre grande fille Babiche de n'en pas tâter; elles seront plus sages que nos voisines de la rue'Mouffetard, qui, depuis l'ensorcellement de ma cousine, n'ont pas manqué d'aller prendre ce maléhce, dont elles ne se vantent pas ; ce qui donne à croire qu'il faudra bientôt les exorciser.
Ah çà, ition cher compère, à l'honneur, etc.