‹ Facéties du comte de CaylusChapitre 9 sur 47 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

De M. le comte Z*** à M. le marquis, etc.

oNsiEURjCher ami et marquis, c'est pour vous dire que je ne vous regrette point ce port ; quand vous seriez encore moins généreux qu'assurément vous ne l'êtes pas, vous verriez avec contentement, le récit dç nos joies et l'amusement de nos plaisirs.

Je crois que vous êtes instruit de l'heureux ma-

74 Contes de Caylus.

riage de notre incomparable Dauphin ; si vous ne le savez, je vous l'apprends.

La bonne ville de Paris a fait la magnifique, on peut assurer qu'elle a tout mis par écuelles, pour en témoigner son plaisir; elle a donné sept grands bals gratis^ qu'elle a fait bâtir par exprès, pour ne servir qu'à ça : c'étoit, comme qui diroit, de belles halles. Là, l'on a vu des violons, des lumières comme en plein jour, et beaucoup de bonnes choses à boire comme à manger; à vous dire le vrai, c'est là ce qu'on appelle des fêtes, et cela vaut bien mieux que des fusées violentes. Ce n'est pas qa'il n'y en ait eu, peut-être même en plus grand nombre, mais, sauf votre respect^ d'une autre nature : les Parisiens sont trop attachés au Roi pour avoir manqué à ce qu'ils lui dévoient dans une si belle rencontre. Vous savez que je suis assez bien faufilé, et que je vais beaucoup dans le$ compagnies ; je me suis fait un plaisir, rapport à vous, Monsieur, cher ami et marquis, de riamasser plusieurs histoires, qui spnt arrivées dans le nombre, et de vous les adresser. Il y en a par-ci, par-là, de vos amis, qui vous regrettent souvent en trinquant le verre à la main et la larme à la bouche. Sur ce. Monsieur, cher ami et marquis, vous priant d'excuser la liberté, je suis et serai toute la vie, Votre, etc.

Les Bals- de Bois, 75

PREMIÈRE AVENTURE Arrivée au Bal de la Porte Saint-- Antoine.

NOTRE ami Guillaume TEngelé, qui, comme on sait, a une renommée, et qui pète plus haut que le cul, rapport qu'il rote souvent, ce qui faisoit qu'il ne pouvoit pas aller au bal, sans être pris pour lui à cette manière de sou-** bresaut dé son cœur, qu'on découvroit toujours au travers du masque ; mais aussi avoit-il une drôle de femme, qui savoit bien son pain manger, pourquoi elle en prenoit de chez plus d'un boulanger : arriva de tout ça qu'elle eut beaucoup d'enfans par le canal de ses amis ; car un ancien a eu grande raison de dire, dans un de ses beaux livres, que pour avoir bien des enfants il faut avoir bien des amis, et encore il faut en acquérir d'autres, quand ce vient , l'âge de les pousser. Comme c'étoit une commèrè delà joie, Vous imaginez bien qu'elle ne manqua pas la circonstance des bals de bois, pour y faire de nouvelles connoissances dans le beau Tnonde qui y affluoit ; et comme elle' avoit ouï dire, dans le cimetière Saint-Jean, que ce seroient des bals parés avec illuminations, et'^qu'on étoit en deuil, elle mit sa belle robe de serge noire, sur laquelle elle avait fait peindre, d'une' manière bien entendue, un grand nombre de lampions ; car, pour ces occasions, il faut donner un peu

j6 Contes de Cajrlus.

dans une magnificence qui puisse faire de rhonneur au goût de la porteuse.

M. Hurel, qui étoit la coqueluche du fauxbourg Saint-Marceau, et qui reconnoissoit les visages, à ce qu'il prétendoit, à la marche des personnes, fut assez embarrassé de reconnoître celui de Madame TEngelé, parce qu'il ne Tavoit jamais vue marcher ; mais, comme marchand d'oignons se connoît en ciboules, et que, par cette raison, il a voit bien de la finesse pour ouvrir une connoissance, et qu'il étoit retors, il entama ainsi la conversation, sans faire semblant de rien, comme pour tâter le terrain :

Madame, il y a bien du temps que je suis mécontent de mon marchand de chandelles ; si vous vouliez me dire franchement votre nom, j'en prendrois chez vous, dès ce soir, pour la semaine. — Madame l'Epgelé, qui n'étoit pas femme à se laisser tondre, parce qu'elle se sentoit bien de ce qu'elle étoit, lui fit voir bien vite qu'elle avoit la réplique à la main, en lui donnant un soufflet comme par plaisanterie. Apprenez, impudent, lui dit-elle fort sec, à ne point vous méprendre, et à ne pas déshonorer une sage-femme, en la prenant pour une vendeuse de bougie grasse. — Dans le moment qu'elle eut lâché ce mot de "sage-femme, qui étoit dans cet endroit-là comme mars ^n carême, on entendit, dans un coin du bal, quelques plaintes qui disoient : Ah ! bon Dieu ! je vais accoucher; que dira ma pauvre mère? Et tout aussitôt d'ouïr

Les Bals de Bois. y^

les salutations du nouveau venu, qui disoit, à sa façon, bonjour à la compagnie.

Madame^rEngelé, qui croyoit bien que c'étoit quelque marquise qui étoit venue là pour mettre bas son enfant, comme elle Tavoit fait sans que son mari en eût connoîssance, se dépêcha bien promptement d'aller manigancer ça, et de prouver ainsi à M. Hurél qu'elle ne vendoit pas de chandelles. Mais est-ce que ne vUà pas qu'au lieu d'une marquise, elle reconnoît, je ne sais comment, que c'étoit sa fille Louison qui étoit comme ça en travail? Ça liii donna d'abord bonne opinion de sa façon de se déguiser, parce que, comme elle n'étoit pas mariée, il étoit drôle de faire croire à un public, en accouchant, qu'elle étoit femme ; mais comme Madame TEngelé savait bien reprendre ses enfants à propos, elle crut, après quelques paroles de plaisanterie, qu'elle étoit dans l'obligation de demander à sa fille pourquoi elle faisait ça. Dame, à ce coup, Louison, qui ne se déferroit pas si facilement que la cavale de notre curé, lui dit bel et bien qu'elle gardoit toujours le plaisir pour le dernier, et qu'elle avoit mieux aimé accoucher devant, pour se marier par après, que de se marier d'abord, pour accoucher par ensuite.

Madame sa mère, sentant bien, dans le fond d'elle-même, qu'il n'y a pas trop de réponse à ça, lui demanda, par manière de conversation, de quelles œuvres elle étoit devenue dans ce bel état-là. Mais ça lui fit bien de la honte, quand

78 Contes de Caylus.

Louison répondit tout net que c'étoit de Jacquet, le porteur d'eau. — De Jacquet, cria Madame TEngelé, d'un porteur d'eau ! ah ! quelle défaillance pour une femme comme moi! — Eh! ma mère, dit la souffrante, en vérité de Dieu, ce n'est pas ma faute ; il me déclara qu'il vouloit que nous fussions aussi amis que ses deux sceaux, et puis je ne sfiis pas de quelle tournure il s'y prit ; mais si j'avais su ce qu'il faisoit, voyez donc, est-ce que je l'aurois souffert ? A présent, que j'ai quelque doutance de ses manœuvres, qu'il y revienne', il verra.

Hélas ! la pauvre innocente, dit Madame l'Engelé, je vois bien que ce n'est pas de sa faute, j'y aurois été prise tout comme elle ; et ça ne seroit pas arrivé, si je lui avais donné plus de connoissance des manières du monde.

Et là-dessus on emporte Louison : mais comme Madame TEngelé avoit voulu faire contre fortune bon cœur, elle tomba tout aussitôt éblouie sur le ventre, pour ne pas dire sur le nez, sans connoissance ; et, sauf votre respect, ses cotillons se levèrent, de façon qu'on vit son derrière, sur lequel elle avoit oublié de mettre un masque. On auroit été bien embarrassé de savoir qui c'étoitlà, si M. l'Engelé, qui se doutoit bien, en homme d'esprit, qu'à ce bal-là il y auroit d'autres rotêurs que lui, n'eût pas cru qu'il pouvoit y aller sans se commettre, avec trois de ses amis, qui, apercevant la physionomie de Madame, la reconnurent du premier coup, et dirent

Les Bals de Bois, 79

tous les trois, comme par inspiration, à M. l'Engelé : Parle donc, compère, m'est avis que ce derrière-là, c'est de ta femme. — A quoi voyezvous ça? répondit bien fièrement M. PEngelé.

— Pardi, dirent les autres, c'est qu'elle Ta comme du chagrin ; et quand on l'interroge sur la cause de ça, elle dit que c'est le chagrin que tu lui donnes, qui se jette là. — Oh bien, reprit M. l'Engelé, elle a peur apparemment, de me faire de la peine en me le découvrant ; car, dès qu'elle est avec moi, elle se couche sur le derrière : oh ! pour ça, il faut convenir que c'est une brave femme.

Vous croyez bien qu'on ne la laissa pas là, parce qu'elle se seroit enrhumée ; on la rapporta chez elle, on la fit revenir ; et encore, quant à présent, elle accouche les femmes et les filles, comme si de rien n'étoit.

DEUXIEME AVENTURE Arrivée au Bal de la Barrière de Sève.

DANS une des belles réjouissances qui se trouva dans la rue de Sève, nous allâmes, comme de raison, pour eh avoir notre part; ma tante Guichard étoit avec nous ; M. Bertrand, le Clincailler, qui fait le coin, lui donnoit la main ; la cousine Perrotin étoit menée par le jeune Grand-Jean, et cadet Paulmé me donnoit

8o Contes de Caylus.

le bras. Assurément Ton peut dîre que nous étions la plus belle compagnie du bal, et que nous aurions été remarqués, quand bien même il y auroit eu d'autre monde qu'il n'y avoit pas. Après avoir dansé la Vigoureuse* avec un Sultan qui avait un masque de papier, il me proposa d'aller me rafraîchir ; j'y consentis ; et nous attrapâmes une bonne bouteille de vin, que notre ami du pied de biche ne nous auroit pas donnée pour quinze. Nous eûmes encore un plût à Dieu et une moitié de poularde fine, dont il me donna fort honnêtement une aile et le fondement ; ensuite il tira de sa poche une tasse d'argent; il l'essuya avec son mouchoir, me servit à boire, de façon que nous prîmes du rafraîchissement fort à notre aise. Nous étions placés, comme je vous l'ai dit, s'il m'en souvient,' auprès de la buvette; et le Sultan, qui ne perdoit pas un coup de dent, eut encore le bonheur d'attraper un grand et beau gigot de mouton froid; ensuite il me proposa de faire avec moi le tour du bal. J'y consentis, sans penser à ce qu'il avoit fait du gigot; car, pour moi, j'en avois ma suffisance ; je croyois peut-être qu^ii^ en avoit fait un présent à quelque Demoiselle, ' qu'il avoit trouvée, de sa connaissance. Nous marchions dans la foule ; mais je voyois que tout le monde rioit en nous voyant passer, et

I. On n'a jamais pu retrouver cette daiise ; apparemment qu'elle est ancienne, ou que c'est une fautq d'impression.

Les Bals de Bois. 8i

que Ton se poussoit pour nous regarder : quoiqu'assurément, dans un bal, tout soit de carêmeprenant, il y a de certaines risées qu'une honnête fille n'aime pas à être l'occasion ; mais, après avoir vu longtemps que je ne voyois rien, je m'aperçus que le Sultan ne marchoit pas comme il avoit dansé, et qu'il tortilloit du cul, un tant soit peu bien fort. Je le lui témoignai en me retournant vis-à-vis; mais comme le manche fait ordinairement reconnoître le gigot, je vis qu'il l'avoit placé entre ses jambes, et que le manche sortoit. Il faut convenir qu'il y a des gens qui savent bien peu leur monde, et soutenir leur déguisement ; car je ne crois pas que ce soient-là des manières de Sultan.

TROISIÈME AVENTURE Arrivée au Bal du Carrousel,

NOTRE bon ami M. Jean Pain-Mollet, qui a pris le nom de sa rue, comme on voit M. Champagne porter celui de sa ville, avoit toujours comme ça de drôles d'imaginations* On diroit qu'il jette l'argent par les fenêtres ; et l'on se trompe bien lourdement, comme dit cet autre ; car tous nos bons garçons de la Grange- Batelière furent bien confondus l'année dernière quand ils lui virent acheter deux sols et demi

8a Contes de Cajrlus.

ou six blancs, à la fbire Saint*CIair, un masque de parn d^ëpice, au lieii de prendre, comme eu]^ quelque sifflet ou trompette, qui est un meuble d^amusement, comme on peut voir quel* quefois, tous les ans, à la foire Saint-Ovide; mais Jean Pain-Mollet, qui voyoit plus loin que son nez, avoit dessein de plaire, avec ce masque^là, à Mademoiselle Jacqueline dX!)sier, dont il avoit pressentiment qu'il pouvoit faire son chemin, à un bal qu^elle avoit dit qu^on lui donnoit le jour de sainte Pëtronille, sa fête ; car elle avoit pris ce nom-lji aussi, comme on voit quelquefois d^aucunes personnes qui prennent des n<>ms de baptême, quand ils ont fait fortune ; ce qui est une grande marque de bonté et d^attention de leur part. On me demandera, à ce que je m'attendis de la part de quelque critique, quel chemin M. Jean Pain-Mollet comptoit faire auprès de Jacqueline d'Osier : je pourrois répondre fort naturellement à ça qu'il prétendoit faire la route de coutume ; niais ça n'appren* droit pas au public une aventure croustilleuse qu'il est à propos qu'il apprenne, à condition qu'il n'en dira rien : c'est que Mademoiselle d'Osier avoit de sa nature le teint de la peau un peu beaucoup couleur de pain d'épice; et comme notre âmi Jean Pain-Mollet avoit entendu dire dans le monde, en courant les rues, que le sexe se trouve toujours content de son visage, il avoit eu dans l'imagination de soh esprit, qu'en mettant sur le sien un masque de même uni-

Lés Bals de Sois. 83

formequ^étoitMâclemoiselleJacqueline,çafaisoit une galanterie qui devoit naturellement lui faire du plaisir à elle. Ça fit qu^il Taborda dans un des bals avec son déguisement, et lui parla de cette manière : Mademoiselle, comme vous avez l'esprit bien chargé, vous avez vu sans doute dans vos lectures d'histoires, car vous ne lisez pas de livres de romans, qu'autrefois MM. les chevaliers portoient, comme qui diroit, des livrées de leurs tnaitresses : or, comme vous n'âvez jamais eu de laquais ou, pour mieux dire, de garçcMis, et que vQus.n'ave? point encore eu assez de confidence en ma discrétion pour me communiquer quelle couleur étoit le plus à votre gbût, ;e me siois .douté, à part moi, que c'étoit celle de votre agréable visage, et tout d?abord j'ai voulu pojrter la livrée du vôtre, en me présentmt à vosT^gard^avecce masque de pain.d'épice. Mademoiselle Jacqueline d'Osier 4émontm à oe coup qu'elle ayoit bien de la modestie; car, au lieu d^etre . bien enflée de cette louange-rlà, pour punir M. son amoureux d'avoir osé publier son éloge, elle lui donna un bon- soufflet, qui auroit sûrement mis le masque en compote, s'il avoit été aussi bien de croquet comme il était de pain d'épice. Naturellement, Jean Pain^Mollet, qui avoit appris la latinité, parée qu'il av>ait été deux aas répondeur de messes aux Quinze- Vingts, plaça ce passage d'une ode d'Horace, comme s'il avoit été de l'Académie : Etturpiter atrumdesinit in piscem

84 Contes de Caylus,

mulier fomtosa superne.^-^ Gageons, dit Mademoiselle Jacqueline en riant, que ce sont là des sottises. — Mademoiselle, répondit M. Jean Pain-Mollet, il y a sottises et sottises ; celles-là disent qu'une femme qui est belle par le nez, révérence parler, n'est pas de même si agréable partous les bouts. Et là-dessus il s'en alla, après avoir donné ainsi son paquet à Mademoiselle • d'Osier, qui n'en fut pas moins pour sa couleur de pain d'épice. Je m'attends bien que mon leaeur est inquiet de ce que deviendra le masque; car, puisqu'il n'a pas été cassé par le soufflet, il faut qu'il soit en son entier ; et, s'il est entier, il faut savoir quelle charge il va avoir auprès de M. Jean Pain-Mollet. Il va rester dans le tiroir de sa salle, parce que M. Jean Pain-Mollet, qui savoit, par le cocher d'un potde-chambre de ses amis, qu'on devoit marier Madame la Dauphine, un an après,'avec le fils du Roi, se douta bien qu'il y auroit bien une petite fête à cette Occasion, qui pourroit bien en être une de faire reparoître le masque de pain d'épice. Il ne se trompa pas, car il s'en couvrit le visage au bal de bois du Carrousel; mais-if arriva que Mademoiselle d'Osier, qui avoit fait un enfant à quatorze ans, pour s'accoutumer au mariage, dit à son fils, qui en avok déjà douze, de venir avec elle au bal du Carrousel, et de prier une pension du fauxbourg Saint-Antoine de venir avec elle. Ne velà-t-il pas qu'elle reconnut le visage de M. Jean Pain-Mollet, en aper-

Les Bals de Bois, 85

cevant son masque^ et qu^elle lâche après ses trousses toute la pension, en disant : Ce monsieur-là a un visage sugré* Aussitôt dit, aussitôt fait; on sauta après le nez de M. Jean Pain- Mollet, qu'on trouva être un bon manger, et les yeux de même, et les joues encore mieux, parce qu'elles étoiejat plus charnues ; et quand le masque fut mangé, et que la pension vit un autre visage dessous, elle crut qu'il étoit encore sucré, et le mordit; ce qui fut cause que M» Jean Pain-Mollet se sauva, après avoir perdu queuque morceau d'oreilles et autres lieux ; ce qui fait bien voir que c'est un grand malheur, quand on ne sait pas faire les plaisanteries qui conviennent aux personnes*

Page 1