AVERTISSEMENT XI
pris sur les lieux, des récits de voyages dans r Afrique du Nord, cet eîisemble, achevant le cycle commencé dans /'Energie française et dans la Paix latine, forme le corps de l'ouvrage. Il sert, en quelque sorte, de soubassement au recueil des Conventioîis Africaines, recueil qui achève le volume. Aiîisi, on voit s'ébaucher, peu à peu, les traits de la nouvelle France Africaine. Le lecteur assiste à la fabrication de r image depuis les conceptions initiales jusquW la fonte dans la matière dure des traités. Théorie et pratique, actio?i et réflexion^ méthode et exécution, les divers procédés qui aboutissent au résultat sont exposés ici avec une sincérité absolue, puisque le tableau n'est qu'un décalque des événements. Ce livre est nn document. Les faits seuls y parlent et c'est eux qui l'ont dicté.
On trouvera, peut être, dans les pages qui vont suivre, des traits trop fiers de cet optimisme volontaire avec lequel fai toujours envisagé et je continue à envisager les affaires de France. Je ne suis pas u?i geignard; sur les ruines, je lutterais encore.
L'histoire est un puissant cordial. Du suc du passé elle refait sans cesse de la foi : expérience, espérance !
L'humanité en a tant vu, et elle progresse l La France a si souvent erré, et elle retrouve ses voies!
\ri AVERTISSEMENT
En marche dans la nuit, la voyageuse séculaire devine, à l'ourlet lumineux de la montagne, l'aube qui va se lever. Elle reprend vie et force à l'heure fjiion croit quelle tombe.
Il suffit quelle sache ce qu'elle a à faire pour qu'elle le fasse. Donnez-lui un idéal; elle s'y porte avec une fougue pareille à celle des anciens âges.
Si nos pessimistes avaient assisté au départ de ces jeunes gens qui allaient chercher une mort sans gloire dans des marais sa?is nom, ils seraient plus indulgents pour ce brave peuple.
Le AYA" siècle a légué au A'A'« siècle r œuvre coloniale. Des premiers efforts, il ne i^estera rien que de noble, et le spectacle des progrès accomplis dores et déjà nous permet d'espérer que l'avenir dépassera notre rêve.
Qui regrettera que plus de France ait été répandu dans r Univers?
iJuin 1909.1
LE
PARTAGE DE L-AFRIOUE
Ceux qui appartiennent à ma génération ont appris la géographie en un temps où elle estait beaucoup moins compliquée qu'aujourd'hui. On pouvait être un homme éclairé, il y a quarante ans, et s'en tenir à des notions très vagues sur les parties du monde autres que l'Europe ou qui ne sont pas situées dans son voisinage immédiat. L'Afrique, notamment, exception faite pour ses rivages méditerranéens , était |)resque entièrement ignorée. Elle est apparui;. elle a surgi <iu fond de lincoiinu, sous nos yeux, comme un monde nouveau.
t)h!les rudimentaires et discrètes cartes de l'atlas Dussieux, où l'imagination de notre enfance errait parmi les espaces immaculés des déserts et des terrer incognitœ ! Seule, la chaîne des montagnes de la Lune les parcourait de sa chenille incertaine, et le bon cartographe, élève docile des Hérodote et des Ptolémée. la prolongeait, négligemment, des bords du Niger aux contins du Zanguebar.
!2 LE l'AHTAGE DE L AFRIQUE
Peu à peu, la carte de l'Afrique s'est meublée jusqu'à l'encombrement. Doublée, quadru|)lée, décuplée, elle est toujours trop étroite. Le burin du graveur la couvre de tailles pressées, la raye de lignes sans nombre, la sème de pointillés qui s'entrecroisent suivant les routes des voyageurs, la peuple des noms naïfs qui distinguent confusément les tribus innombrables. Elle est rudimentaire encore, mais attirante dans sa diversité, tout autant qu'elle était énigmatique et troublante dans son mystère vide et inviolé.
Hier encore, la diplomatie l'ignorait. Elle doit, maintenant, en connaître tous les recoins. Ce n'est plus le temps où un bon « premier commis » des Affaires étrangères était en droit de se tenir pour satisfait, quand, l'œil fixé sur le dédale de la Confédération germanique, il avait rempli sa tâche s'il en avait scruté journellement les détours.
Le bon M. Desages, directeur politique sous M. Guizot, et dont un beau portrait de Chassériau a fixé le profil d'oiseau interrogant, vivait dans une heureuse insouciance de ces questions lointaines, et j'ai connu, moi-même, lorsque je suis entré au quai d'Orsay, les derniers représentants d'une école diplomatique qui ne voyait, dans l'aube naissante de la politique internationale africaine, qu'un mirage décevant.
Avaient-ils tort, avaient-ils raison? Question qu'il est permis de se poser encore, mais dont il est impossible de ne pas rechercher ardemment la solution. Car ce n'est pas seulement en France que ces problèmes sont à l'ordre du jour. Les diplomates de l'Europe entière ont suivi les géographes, qui marchaient eux-mêmes sur les pas des voyageurs. Le pays, à peine découvert et figuré, est circonscrit et divisé. Sur cette terre, bientôt trop étroite, les derniers territoires vacants sont dispu-
LES RESISTANCES ET LA PENETRATION à
tés avec acharnement, et les puissances européennes, au fur et à mesure que l'Afrique apparaît, la partagent entre elles, sans plus attendre.
Cette besogne de prévoyante mainmise est la tâche diplomatique la plus importante de ce quart de siècle. Les ramifications infinies des questions coloniales se mêlent aux difficultés diplomatiques courantes et les embrouillent encore.
Militaires, commerçants, explorateurs, missionnaires, statisticiens, sociologues, simples curieux, poètes, rêveurs, — rêveurs surtout, — tout le monde est pris dans l'engrenage. Que dis-je? Les gens de sang-froid et d'esprit positif ne sont pas ceux qui se livrent, en ces matières, aux spéculations les moins hardies, et la sagesse elle-même se doit de ne pas les traiter avec dédain. Qui voudrait courir le risque du mot si prudent, — si imprudent, — de Voltaire sur les « quelques arpents de neige du Canada »?
Le malheur est, qu'en raison de cette précipitation universelle, et par une sorte de nécessité urgente, on se hâte de conclure avant d'avoir appris et étudié.
Dans l'espèce d'ignorance à demi éveillée oià nous sommes encore, au sujet des questions africaines, il est aussi difficile de se taire sur elles que d'en parler avec compétence. Les spécialistes, gens exacts et minutieux, se sont à peine mis en route ; ils viennent seulement de lacer leurs souliers que, déjà, les hommes d'imagination et les hommes d'action les ont dépassés. La Science de l'Afrique n'est pas faite. Il faudra des années, je ne dis pas seulement pour l'achever, mais même pour en déterminer les principes et en jeter les bases.
En attendant, au milieu de la concurrence générale, ii faut se hâter, marcher sur des notions insuffisantes, avec le risque des généralisations hasardeuses, des aflir-
mations trop promptes, des solutions trop vastes, — mal étreintes.
Il y a là, pour ceux qui aiment la clarté, la précision, la méthode, une inquiétude véritablement douloureuse. Les doutes assaillent l'esprit; on voudrait pouvoir les éclaircir : ils s'obscurcissent encore, dès qu'on approche.
Il faut donc se contenter de peu. Peut-être même suf(irait-il pour le moment de définir quelques-uns des problèmes qui se posent devant Thomme public. Rien qu'en déterminant nettement leur formule, on aura fait quelque chose pour leur solution.
C'est dans cette pensée que j'ai élé amené à rédiger les pages qui vont suivre. Un y trouvera comme une sorte d'enquête sur des sujets déjà touchés parla politique, et qu'il est permis aux loisirs de l'étude de reprendre et de compléter. Est-il besoin d'ajouter que ces développements sont semés, d'avance, de toutes les réserves et de tous les î)eut-('tre dont un homme de bonne foi, abordant un tel sujet, emporte naturellement avec soi une inépuisable provision?
POURQUOI LA COLONISATION DE l'aFRIQUE A-T-ELLE ÉTÉ SI TARDIVE ?
On ne peut que s'étonner du longtemps que l'Afrique amis à entrer dans le courant général de la civilisation.
C'est la partie du monde la plus voisine des lieux où le signal a été donné. Que dis-je? l'Afrique a vu, probablement, le premier grand empire civilisé : Thùbes aux cent portes était une ville magnifique avant Homère. Les très anciens Pharaons ont remonté le Nil et semé la Nubie de leurs édifices immortels, à des époques où l'Europe était encore plongée, pour des siècles, dans la
barbarie. La côte septentrionale de l'Afrique est baignée par les eaux bleues de cette Méditerranée d'où la culture antique a rayonné sur l'univers.
Or, l'Europe, si voisine de l'Afrique et qui n'en est séparée que par ces flots, qui, selon le mot de Michelet, n'éloignent pas, mais rapprochent, l'Europe s'est découverte et civilisée elle-même ; l'Europe a découvert et civilisé les deux Amériques; remontant vers l'Orient, elle a coni[uis les Indes, entamé la Chine et le Japon, transformé à son image les grandes îles de l'Océanie ; p;irtout le marchand et le missionnaire se sont installés et ont fait leur œuvre. L'Afrique seule, pendant de longs siècles, est restée rebelle à toute pénétration. Pourquoi?
Et l'on ne peut pas dire, pourtant, que la conquête de l'Afrique ait été volontairement négligée par les peuples qui ont travaillé à l'aménagement général du monde. Ils se sont, au contraire, appli([ués, à diverses reprises et avec une grande énergie, à la tâche delà colonisation africaine. Mais ils ont toujours échoué ou n'ont produit <|ue des œuvres éphémères.
Seule, l'entreprise des Pharaons a, jusqu'à un certain point, réussi. La tissure que le Nil enfonce dans le continent africain les a portés jusriu'ù l'antique Méroé. Les rois de la période Thébaine ont soumis ou refoulé dans le désert les tribus errant dans la région des cataractes.
Il fut un temps où « toute la vallée du Nil, depuis l'endroit où il quitte les plaines d'Abyssinie pour entrer dans le lit étroit qu'il s'est creusé au milieu du désert, jusqu'à l'endroit où il se décharge dans la Méditerranée, ne forma qu'un seul empire, habité par un seul peuple, fiarlant la même langue, adorant les mêmes dieux et obéissant au même souverain (1). »
(1) MaspfTo.
• • LK l'AHTACr; Dl", L Al'lîlni R
Au delà, le pays des fables commençait. C'était l'Kthiopie, la contrée de Napata, où les hommes vivaient cent vingt ans, où l'or était si abondant qu'il servait aux usages les plus vulgaires, où les vivres et les mets les plus recherchés étaient toujours servis à la portée de tous, dans une grande prairie voisine de la capitale.
Ce pays de Cocagne avait tenté Cambyse, mais sa campagne, entravée, comme toutes les campagnes africaines, par les difficultés de l'approvisionnement, échoua misérablement, et n'a laissé dans la mémoire des hommes que le souvenir d'un immense désastre.
L'Abyssinie n'a voulu devoir sa civilisation rudimentaire qu'à elle-même. Elle a formé, de tous temps, sur les flancs de la vallée du Nil, une barrière de montagnes que les plus vigoureux conquérants n'ont pas su franchir.
Les Phéniciens ont semé toute la côte septentrionale de l'Afrique de leurs entreprenants emporta. L'Hercule tyrien a franchi les colonnes. Il a certainement contourné la bosse occidentale, a parcouru les côtes de la Guinée et s'est enfoncé, peut-être, jusqu'à Fernando-Pô. On peut admettre que le périple de Néchao a réellement eu lieu.
En tout cas, par la côte orientale, les commerçants phéniciens, convoyés probablement par les navigateurs de l'Arabie, ont franchi le cap des Aromates, et se sont aventurés dans la mer Australe pour rapporter les trésors d'Ophir, la poudre d'or, les bois précieux, les singes, les perroquets.
Prolongeant les longues étapes, séjournant sur les côtes, l'hiver, pour attendre une récolte qu'ils avaient semée et s'enfoncer plus au sud, les marins de l'antiquité ont longé le pays de Sofala et entrevu la grande île Ménouthesias a éloignée de la terre ferme d'environ
:H00 stades, aux rives basses et pleine d'arbres, dans laquelle sont des rivières et plusieurs sortes d'oiseaux, des tortues de montagnes et où il n'y a aucune bète féroce, si ce n'est des crocodiles ».
Au delà, ils ont fréquenté le marché de l'Azanie appelé Rhapta... u Après ces lieux, ont-ils rapporté, l'Océan qui n'a pas été navig-ué tourne vers le couchant et, long-eant, au midi, les côtes situées à l'opposite de l'Ethiopie, de la Lybie et de l'Afrique, il se joint à la mer Occidentale »...
Certes, ces navigateurs étaient entreprenants et même téméraires. Ils n'ont pourtant pénétré nulle part dans l'intérieur des terres, et leurs explorations n'ont fait qu'effleurer les rives du mystérieux continent (1).
Sur la côte Méditerranéenne, les Phéniciens avaient fondé la plus illustre de leurs colonies : Garthage. La plus grande ville de commerce et, d'échanges du monde antique était située sur le sol africain. Mais l'Empire punique a toujours tourné le dos au continent et le visage à la Méditerranée. Ses conquêtes dans l'intérieur n'ont été ni profondes, ni durables. Bornant ses ambitions à la domination de la mer, il a péri le jour'où elle lui a été ravie.
Les Romains étaient d'autres maîtres, du moins en ce qui touche à l'action militaire et à l'administration. Le. monde connu des anciens n'a pas lassé le vol des légions : elles en ont reculé les bornes. De la Grande- Bretagne jusqu'à l'Euphrate, tout a été parcouru, hiérarchisé, organisé.
Pourtant, quelle étroite bande forment, au nord de de l'Afrique la Mauritanie tingitane, la Mauritanie césarienne, les provinces de Numidie et d'Afrique, la
(1) Voir l'excellent livre du capitaine lie vaisseau Guillaiu, Uocu. inenls sur l'histoire, la gpoqrapin" '■> '■• >-nm7n"r<-o '!<• IWfrir/ue fi-ii-ntnle. Paris», 1S56, iu-S».
■S LI-; l'AiiïAi.i M. 1. Al i;ivi i:
Cyrônaïque ! D'un seul côté, TEmpire romain fait une pointe vers le sud et c'est danf^ cette Egypte où les conquêtes des Pharaons ont trace le chemin à la domination des Césars. Rome n'a pas été plus a[ite que Garthage à fonder des établissements durables dans cette Afrique dont ses poètes et ses hommes d'Etat célébraient, à Tenvi, les richesses inepuisablôs et la ténébreuse horreur (1).
La conquête islamique, s'installant dans les cadres que Rome avait établis, ne fit rien qu'y détruire brutalement les germes répandus sur la côte septentrionale. Ce débordement de l'Asie sur l'Afrique fut un renfort inattendu que la barbarie opposait à la civilisation.
(I) Il ue semble pas, d'ailleurs, que Rome se soit lancée sans hésitation dans la politique colouiale : « L'Afrique paraît les avoir encore moins tentés (les Romains), que tout le reste. C'était une terre lointaine, dont la mer les séparait, une mer terrible, vtare 5œy«m... Lis habitants aussi leur inspiraient peu de couflauce... I| est probable qu'ils éprouvaient, pour la terre africaine, les sentiments qu'exprimait plus tard Salluste à la vue de ces plaines sans eau et de ces uioutafjnes sans arbres. Appien imaffine qu'une discussion s'éleva dans le Sénat après la défaite d'Hannibal, pour savoir ce qu'on ferait de l'Afrique qu'on venait de vaincre, et que, cniume on désespérait li'eu tirei' un profit certain, ou laissa subsister Cartha;,'e... Hue manqua pas de politiques qui auraient Lien souhaité qu'on pût répudier l'héritage. Celte opinion persista longtemps encore et, sous Trajan, un historien latiu qui se croit un sage (Ilorus) se demande sérieusement s'il n'aurait pas mieux valu que Roiueu'occupât jamais ni la Sicile, nil'Afrique. » — G. Boissier, l'A/'riijue romaine (p. S3).
On connaît les plaintes que Lucaiu met dans la Douche des soldats de Galon, faisant campagne eu Afrique :
« ... IVil, Africa. de le Nec te, Haluri, i/ueror; tôt monstra ffrcntcm. Gentibus abhium dederas scrpentitius orbem ; Impatieimqitp solum Cereris, cultore neyato, Damnasti, atijne homines voluisli'd'-esse vcnenix. •
(L. IX, V, 854 et suiv.)
LES RESISTANCES ET LA l'ENETRAIlôN \)
Quand le moyen âge fut fini, et que les peuples eurol-éens se remirent en route pour la conquête du globe, leur première préoccupation fut encore l'Afrique. Dès la fin du quatorzième siècle, les marins dieppois allaient, e gîte en gîte, faire du commerce jusque dans le golfe ie Guinée. Mais leurs entreprises furent abandonnées parmi les désastres de la guerre de Cent ans, et le souvenir même s'en perdit.
Les peuples de l'Europe méridionale se mirent, à leur tour, ù chercher la route de l'Inde par la voie des périples africains. Us la cherchèrent et ils la trouvèrent. Je ne sais pas de roman plus émouvant que celui des découvertes et des conquêtes portugaises dans l'océan Indien.
C'est d'abord, comme point de départ magistral, le plan, le programme le plus large, le plus simple, le plus judicieux, nettement conçu par l'un des plus grands hommes qu'ait connus l'Europe, Dom Henri, fils de Jean I-"^ ; une volonté intelligente et consciente d'ellemême, soutenue, bientôt, par la plus tenace énergie dans l'exécution et dévouant une vie entière à la poursuite d'une de ces idées passionnées, si je puis employer cette expression, comme l'Afrique en inspire encore de noire temps ; puis, le bonheur des circonstances qui mettent à la disposition de ce prince des hommes d'action vigoureux, indomptables, dignes de lui; les incertitudes et les terreurs des premières campagnes, alors que les périls les plus proches paraissaient les plus reoutables ; les battements d'ailes inquiets des « blanches aravelles », perdues sur l'océan inconnu ; la vue, au loin, sur l'horizon, d'un point noir obstiné, que l'on finit par approcher et qui n'est rien autre chose que Madère, a la boisée ».
Après ufl temps d'arrêt de quinze ans, le cap Bojador
10 LE l'AirrACE DE l'akrioue
franchi, puis le cap Blanc, puis Sierra-Leone, tout cela se déroulant lentement devant des capitaines qui longent les côtes et qui se liùtent de revenir, surpris de ce qu'ils ont vu, inquiets de ce qu'ils croient deviner. En raison de cette timide audace, Dom Henri, au bout de cinquante ans d'edorts, mourant avec la certitude de l'existence d'un monde nouveau, mais seulement avec l'intuition des immenses espaces et des grandes aventures qui vont s'ouvrir devant ses successeurs.
Une nouvelle interruption, et puis Jean II reprend, sur des bases plus larges, le plan de son oncle, dom Henri : alors c'est la belle audace de Barthélémy Diaz qui quitte la côte, se lance droit devant lui, décidé à naviguer tant qu'il y aura de la mer ; porté au sud, par un de ces coups de vent dont le conteur de Sîndbad le marin a dit les terribles angoisses, il se trouve très loin de l'Equateur, sous un ciel nouveau ; jeté à l'est, ramené vers l'ouest, il aborde enfin à une terre inconnue qui n'est rien moins que la côte orientale de l'Afrique, bien au delà du cap des Tempêtes qu'il ne découvre quà son retour et que le roi de Portugal baptise bientôt d'un nom de meilleur augure : le cap de Bonne-Espérance.
Après la découverte, la conquête : les exploits de Vasco de Gama, ceux d'Almeïda, ceux d'Albuquerque ; ces flottes sans cesse armées, lancées dans cet océan inconnu, et revenant surchargées du poids des découvertes nouvelles ; toute la côte orientale d'Afrique parcourue, soumise, toutes les îles africaines conquises, l'importante installation d'Hormouz à l'entrée du golfe Persique, l'Inde, les îles de la Malaisie, la Chine, le Japon!...
Quel rêve que l'édification instantanée de ce vaste empire commercial, qui a son centre dans la péninsule indienne à Goa, Calicut et Cochin et qui, de là, rayonne
LES RÉSISTANHES ET LA PÉNl'ITRATION 11
sur les rivages de cette immense mer nouvelle, domine les peuples les plus divers, se heurte aux rivalités les plus redoutables, déplace Taxe du monde, annihile la Méditerranée, prend Tislamisme à revers, semble appelé aux plus vastes et aux plus nobles destinées... et qui s'écroule aussi rapidement qu'il s'est construit, succombant sous le poids de son immensité même, atteint par l'invraisemblance et la rapidité de ses succès, par la folie de ceux qui, après les premières heures d'enivrement, auraient dû le soutenir, non par la violence, la rapine et la persécution, mais par l'énergie calme et réllérhie, la raison prudente, tolérante et prévoyante.
Deux siècles écoulés, il disparaît et, en Afrique du moins, il ne laisse que des vestiges. Les Portugais ont occupé, parfois développé, trop souvent détruit les établissements maritimes que les Arabes avaient fondés avant eux et où ces mêmes Arabes devaient les remplacer ; mais leur politique, muette et jalouse, n'a rien créé.
Ils n'ont pas davantage pénétré dans l'intérieur. C'est à peine si, allumés par la soif de l'or, ils ont essayé de conquérir, le royaume fabuleux et surfait du Monomotapa qui domine ce pays du Rand, où l'avidité moderne ne fait que suivre les traces de la rapacité ancienne. Les expéditions lancées vers l'intérieur jusqu'à Sena, jusqu'à Tété, en somme n'aboutissent pas. Les maîtres de la côte doivent se contenter d'exercer, au dedans, une suzeraineté plus ou moins consentie ; l'éphémère grandeur de leur empire colonial a essayé en vain de forcer ce continent rebelle, fermé pour eux comme pour tous les conquérants qui les avaient précédés.
Il en est de même pour ceux qui viennent à la suite et ù l'imitation des Portugais. L'Afrique les repousse ou les rejette, f.es comptoirs se multiplient sur les côtes :
12 LE PAUTAr.i; DE l'aFRIQUE
L'Espag-ne, la France, la Hollande et, -■ la dernière venue, celle qui recueillera, sur bien des points, la moisson semée par d'autres, — l'Angleterre rivalisent. Mais ces établissements ont toujours quelque chose de précaire et de provisoire.
C'est un vaisseau qui jette l'ancre et repart ; c'est un ponton démâté qui s'accote au rivage et sur lequel les indigènes apportent leurs produits; c'est un cabacérès métis qui draine, du dedans, les précieuses épiées, pour les troquer contre les produits européens.
On s'en tient là. L'expérience semble dégager, peu à peu, la loi de la colonisation africaine, telle qu'elle sera, dit-on, formulée de notre temps par un homme d'État illustre : « L'Afrique est comme un tonneau auprès duquel il faut s'installer ; on fait un trou avec une vrille et on recueille ce qui coule ; mais si on essaye d'entrer dedans, on s'y noie ».
Cependant, par ces trous percés dans la paroi du continent noir, il se vide; il se vide pour remplir d'autres continents. La traite des nègres constitue, pendant trois siècles, une des branches les plus florissantes du commerce international. Avant l'invention de la vapeur, l'Afrique fournit les bras nécessaires à la mise en valeur et à l'exploitation de la moitié du monde. C'est comme une réserve de houille humaine qui s'exploite et se dé|iense au profit des autres contrées. Peut-être ce commerce si cruellement florissant, va-t-il permettre, du moins, de pénétrer dans les régions mêmes où il s'exerce?
Tout au contraire. Les longues marches qui amènent, de l'intérieur, les captifs reliés par la fourche rendent inutile l'ellort inverse du voyageur ou du traitant. La caravane conduit à la côte les marchandises, et la plus précieuse de toutes, celle qui porte les autres.
De sorte que le terrible fléau qui décime les populations de ce malheureux continent n"a même pas pour contre-partie l'avantage de le faire mieux connaître. Le nègre, « le bois d'ébène >, être anonyme et sans patrie, est un chillre dans ie total, un profit ou une perte, selon qu'il vit ou qu'il meurt. Le calcul indiUérent du négoce européen transvase l'Afrique en Amérique, sans se demander d'où viennent les eaux noires qui alimentent, pendant trois siècles, le redoutable siphon.
Ainsi, l'Europe, tournant, pour ainsi dire, autour de sa voisine, l'Afrique, ne la connaît pas, ne la pénètre pas.
Ce n'est pas l'éloignement, ce n'est pas manque de hardiesse ou d'initiative, ce n'est pas faute d'intérêt ou de contact.
Quelle est donc la cause d'un si long retard ? Kxislet-il quelque raison permanente qui s'est opposée, en tout temps, aux etlorts de l'Europe colonisatrice; et si cette cause existe et subsiste, ne peut- elle pas arrêter ou stériliser encore ceux qu'on renouvelle aujourd'hui?
Parmi les obstacles permanents qui se sont opposés et qui s'opi)Osent encore au succès de l'exploration et de la colonisation africaines, les plus importants tiennent au climat, à la configuration générale du pays, aux dispositions des habitants,
L'Afrique a toujours été considérée comme un des pays les plus insalubres du globe : la science moderne, notamment, est sévère pour ce climat. Le professeur Hartmann s'explique en ces termes : « Dans la zone immense située entre le dix-septième degré de latitude septentrionale et le vingt-sixième degré de latitude méridionale, entre l'océan Atlanticjue et la mer des Indes, régnent surtout les fièvres intermittentes qui sont pro-
li LE PARTAGE DE l'aFRIQUE
duites parles exhalaisons d'un terrain marécageux dans lequel il y a beaucoup de substances végétales en décomposition. »
Sur un lond général de paludisme, se propagent et se développent toutes les maladies auxquelles est exposé le tempérament vite affaibli des Européens.
Non seulement l'Afrique frappe l'étranger avec la brutale énergie des terres nouvelles, mais elle le mine par l'astuce perfidie de ses maladies à apparence bénigne : c'est le pays de l'anémie. Il faut reconnaître qu'elle ne paraît avoir donné naissance, a aucun des grands fléaux qui ravagent l'humanité, le choléra, la peste, la lèpre, le typhus, la fièvre jaune, la syphilis ; il est vrai encore qu'elle échappe presque entièrement à la phtisie; mais elle n'est indemne d'aucune de ces maladies, et son climat s'attaque d'une façon redoutable aux reins, au foie, aux intestins, au cerveau : la petite vérole y est très répandue; les dysenteries, les hépatites, les hématuries sont fréquentes et souvent mortelles. Les enfants des Européens y vivent difficilement en bas âge.
Des misères sans nombre importunent les Africains. Aucun pays n'est sujet au ténia comme i'Abyssinie. Un autre ver intestinal atteint près du tiers des Égyptiens et détermine des accidents très graves. Un cruel parasite, terrible pour le soldat indigène en marche, se glisse dans les muscles des jambes, au passage des marais, et, par son lent développement, menace tout l'organisme.
Les maladies nerveuses sont fréquentes et conduisent à la folie. De nombreuses ophtalmies proviennent de l'éclat du soleil, de la poussière sèche, de la chaleur, de la malpropreté. Les blessures sont dangereuses, surtout pour l'Européen.
L'Afrique se défend encore par les aspérités de son
LES RÉSISTANCES ET LA PÉNÉTKAilu.N l^»
sol, les dards de ses arbustes épineux, parfois vénéneux, par le poison de ses herbes inconnues, par les dents, les cornes, les grilles de ses bêtes féroces, par la morsure des serpents, des myriapodes, des scorpions et par la flèche empoisonnée de ses nains, tapis sous la ronce des forêts.
L'histoire cite de trop nombreux exemples d'expéditions soit pacifiques, soit militaires, entravées ou arrêtées parles rigueurs du climat. Les Portugais, notamment, en soullrirent beaucoup, à la cote orientale.
Cependant, il ne semble pas que ce genre de difficultés ait été (Considéré par eux comme insurmontable. Ils en sont même moins frappés que nous ne le sommes aujourd'hui. Peut-être avaient-ils plus d'endurance, peut-être aussi, leurs séjours sur le continent ayant été moins prolongés, en ont-ils moins soulïert.
Quoi qu'il en soit, on trouve, dans les récits des anciens explorateurs, des indications à ce sujet qui n'ont rien de particulièrement décourageant. Le narrateur des missions d'Edouard Lopez, en 1578, s'exprime ainsi au sujet d'une des contrées réputées, aujourd'hui, pour les plusmalsaines de l'Afrique, le Congo : « Ce royaume se trouve précisément situé dans la zone que les anciens appelaient torride, comme qui dirait « brûlée par le soleil », et que, trompés par je ne sais quelle raison, ils estimaient inhabitable.
« L'expérience prouve leur erreur. Cette zone est, en elfet, des plus riantes et son climat est plus tempéré qu'on ne saurait croire. Au temps de l'hiver, on n'y redoute aucun froid qui excède celui de l'automne de nos pays ; on n'y a besoin ni de pelleteries, ni d'autres vêtements pour se défendre du froid, ni même de feu pour se réchaulfer. La seule dilférence entre l'hiver et l'été, c'est qu'en hiver, à cause des pluies continuelles,
If» LE PARTAGE ME l'aFRIQUE
l'air est un peu plus frais. Quand ces pluies s'interrompent, l'hiver aussi bien que l'été, la chaleur est presque intolérable, surtout pendant les deux heures qui précèdent et qui suivent celles de midi. L'hiver, les pluies sont continuelles pendant les cinq mois d'avril, mai, juin, juillet et août, ne laissant voir le ciel découvert que durant très peu de jours...
Pendant l'été de là-bas, qui est notre hiver, des vents très froids tempèrent la chaleur... Ces vents antarctiques, qui nous sont contraires, sont de même secours aux habitants des îles de la Mé literranée, de l'Asie Mineure, de la Syrie et de l'Ég-ypte, pQur qui ils sont vraiment Çcoric&opoi « apportant la vie ».
On le voit, pour nos ancêtres, le climat de l'Afrique est chaud, plutôt que malsain. En Amérique, en Asie, ils avaient rencontré des obstacles du même ordre qui ne les avaient pas arrêtés. Tous ceux qui venaient des rivages de la Méditerranée, Espagnols, Provençaux, Italiens, Grecs des îles, étaient frappés plutôt par les analogies que par les différences, entre l'Afrique et les régions qu'ils habitaient eux-mêmes.
Les difficultés qui tiennentà la configuration générale du continent africain sont d'une tout autre importance. La forme de cette terre, sa masse, sa lourdeur la rendent manifestement impénétrable.
Tandis que la petite et élégante Europe, toute dentelée et festonnée, ne présente pas moins de trente-deux mille kilomètres de côtes, l'Afrique, trois fois plus vaste, ne compte apfiroximativement que vingt-huit mille cinq cents kilomètres de pourtour maritime. En Europe, la mer entre et s'insinue partout. En Afrique, elle bat uniformément les flancs du rocher abrupt et sans grâce qui émerge brusquement de son sein.
Pas d ile réellement importante, sauf Madagascar; pas de golfes, sauf les Syrtes, le golfe de Guinée et le g'olfe de Tadjourah ; pas de presqu'île ; des côtes infinies, ces « longs rivages » 'dont parlaient déjà les anciens; çà et là, des criques peu hospitalières; souvent, le phénomène décourageant de la barre; partout des caps aux pointes hérissées, allant au-devant du nautonier, non pas pour l'accueillir, mais pour lui barrer la route, et qui, à son approche, s'enveloppent d'un sombre manteau de nuages et de tempêtes.
Cette disposition rébarbative de la côte africaine n'est qu'une image affaiblie du caractère plus hostile encore que présente le continent lui-même et des difficultés qu'il élève sous les pas du voyageur. Je veux laisser encore la parole à un vieux géographe : >< Le fleuve Congo, dit Davity, a de l'eau en telle abondance que c'est chose presque incroyable, vu qu'il a de largeur cinq milles et demi avant (|u'il s'aille rendre dans la mer, et. lorsqu'il y est entré, son eau coule parmi la salée sans perdre sa douceur, l'espace de huit, dix, voire même seize lieues. On peut aller avec de grands bateaux contre-amont la rivière, l'espace de cinq lieues en toute assurance. Mais l'on trouve après des eaux rajjides et impétueuses, à cause que la rivière tombe en cet endroit d'un précipice avec un grand bruit semblable à celai que le Nil et le Danube font en quelques lieues. »
Tel est le grand obsta^ le qui arrrte les explorateurs africains. Tandis que leurs petits bâtiments fouillent, partout, les détroits et les encoignures, remontent les estuaires et les rivières qui les portent souvent très loin dans les terres, ici, ils se heurtent à la muraille des cataractes qui enserre la terre africaine comme un boulevard infranchissable.
Maintenant que le pays est beaucoup mieux connu, il
IS LE PARTAi-.E DK l'aFRIQUE
nous est facile de déterminer la portée de l'observation de fait, transmise, avec tant de simplicité, par Davity.
La péninsule africaine présentant, ù ceux qui la longeaient, une masse épaisse et des contours abrupts, ne leur oll'rait g-uère que l'estuaire de ses grands Meuves, accès faciles aux entreprises des voyageurs partis de la côte. D'autres régions continentales ont largement profité d'un avantage analogue. La Russie, la Giiine, la Sibérie, les deux Amériques se sont développées grâce à leur magnifique réseau fluvial. Leur civilisation olfre même, par là, un contraste intéressant avec les sociétés plutôt maritimes de l'Europe et de l'Asie méditerranéenne.
Pourquoi l'Afrique, arrosée par les plus beaux fleuves du monde, ne les a-t elle pas utilisés? C'est qu'une autre cause naturelle annihile ce précieux avantage.
Tandis que la plupart dee grands continents se sont constitués autour d'une arête ou d'une échine centrale de laquelle des vallées, allant sans cesse s'élargissant, descendent en pentes douces vers la mer, en Afrique, l'arête, au lieu de s'élever au milieu comme le laite d'un toit, entoure le continent comme une ceinture, cernant un plateau intérieur, immense et isolé.
Malgré la trivialité de l'expression, on pourrait comparer l'Afrique à une assiette renversée : en allant de la périphérie au centre, on trouve, tout d'aborJ, une région de pentes très rapides : c'est la région côtière ; puis, un bourrelet, un ressaut : c'est la région des chutes et des cataractes; puis une plate-forme centrale dont le niveau, relativement bas, laisse s'attarder les eaux des fleuves et dormir celles des grands lacs et des terres marécageuses.
Examinons attentivement la carte, en partant du
point où l'Afrique se sépare de l'Asie, à l'isthme de Suez.
Voici d'abord l'embouchure du Nil. Il faut, il est vrai, remonter assez haut pour trouver le seuil. Mais il est fortement marqué, dans la région des grandes cataractes, entre Assouan et Wadi-Halfa. 11 laisse, au-dessous de lui, la riche Egypte, la plus vaste des vallées de l'Afrique, communiquant aisément avec la mer.
En Gyrénaïque et en Tripolitaine, le bourrelet, formé par les hauteurs de El Hammada, serre la côte de très près. Plus à l'ouest, l'Atlas s'élève et coupe, de ses ramifications transversales, toute communication avec l'intérieur, déterminant seulement d'étroits bassins côtiers qui forment la Tunisie, l'Algérie et le Maroc.
Sur la côte occidentale, les bassins du Sénégal, de la Gambie, des Scaroles présentent des obstacles moins infranchissables. Le seuil, ici, recule parfois à près de mille kilomètres de la mer ; mais on le rencontre encore, dans la région de Kayes et de Médine, et la chute de Félou interrompt la navigation.
Bientôt les montagnes de Sierra-Leone et de Kong se rapprochent du rivage de la Guinée et tous les fleuves de cette région, le Gavally, le Bandama, la Volta, le Niger sont coupés par des chutes ou des dépressions assez importantes pour que, jusqu'à présent, aucune communication permanente ne se soit établie entre les régions internes et celles qui confinent à la mer.
Dans le Cameroun, de hautes montagnes trempent leur pied dans l'océan Atlantique et les gradins élevés qui s'élagenL en arrière annulent, ou peu s'en faut, les avantages d'une région si bien située, au creux du grand enfoncement formé par le golfe de Guinée.
Les fleuves du Gabon français, l'Ogoué, le Quiliou, ne pourront être rendus navigables que sur des parcours
'iO LK l'AHTAdK Kl': L AI'KlglJlC
reslreirils ; dans rélal actuel des clioses, c'est à peine le coiiimerce peut proliter du raccourcissement, pourtant si précieux, qu'ils ollrent pour communiquer avec le bassin moyen du Gonfle
Voici maintenant le g-rand Meuve. Il est, lui aussi, étranglé, presque sur le mer, par les premières cataractes qui forment véritablement « le seuil type », celui dont la configuration présente, avec le plus de force et de netteté, les difficultés de la pénétrabilité africaine : « De la station de Brazzaville à celle de Matadi, sur un espace d'environ deux cent soixante-quinze kilomètres, se succèdent trente-deux cascades et de nombreux rapides, ayant ensemble une hauteur verticale approximative de deux cent cinquante-cinq mètres. Parmi ces cataractes, les unes se suivent à quelques kilomètres d'intervalle ou sont unies par des pentes inclinées où l'eau s'abaisse et se redresse en longues vagues bouillonnantes; les autres sont séparées par des espaces considérables, sans déclivité apparente, où la masse du fleuve descend avec une majesté tranquille.
« En maints endroits, le Congo, resserré entre les collines de ses bords, a seulement de trois cenls à quatre cents mètres de largeur; même dans une cluse du parcours, en aval d'Issangila, il n'aurait pas plus de deux cent vingt-cinq mètres; ailleurs, il s'arrondit en vastes « chaudrons » où ses eaux tournoient dans un cirque de roches. Son aspect change incessamment. Partout de brusques détours dans le défilé : cascades, flots, entreheurtés, tourbillons grondants, nappes fuyantes, baies tranquilles; puis, de nouvelles chutes dans le gouffre écumeux se suivent sur le parcours du fleuve... A l'étroit dans sa vallée, il doit gagner en" profondeur et en vitesse de flot ce qui lui manque en largeur : en quelques parties de son cours, il fuit avec une rapidité de plus de
Li:S RÉSISTANCES ET LA PÉNÉTRATION !2l
quinze mètres à la seconde et le fond de son lit est à })lus de quatre-vingt-dix mètres au-dessous de la surface (1). »
Cette rupture gigantesque, à proximité de la côte, n'a pas seulement pour ed'et de rendre presque inaccessible l'immense domaine où le Congo se déploie; par elle, le second fleuve du monde, la plus grande artère de l'Afrique, est réduit à n'avoir pour ainsi dire pas de vallée côtière. Que Ton compare cette disposition à celle des cours d'eau européens, au point de vue de la navigation, du commerce, de l'agriculture. En Afrique, les fleuves ne viennent pas en aide à la civilisation; ils l'entravent.
Cette loi se vérifie encore pour le fleuve Orange : après avoir fourni les trois quarts de son cours, il tombe, d'une hauteur de cent vingt mètres, par la cataracte des Anghrabies ou des « Cent Chutes ». De l'autre côté, le Limpopo, qui se déverse dans la mer des Indes, voit son cours suspendu parla cataracte de Tolo- Azimé au droit des Zoutpans-Bergen. Au sud de ces deux rivières, au fur et à mesure que l'on descend vers la pointe, les montagnes se poussent, s'entassent en gradins superposés; leurs âpres contreforts, trop serrés dans le voisinage de la mer, refluent bientôt vers la côte orientale et, par les montagnes maintenant fameuses du « Rebord », Randberg, amorcent la ligne faîtière qui longe l'océan Indien.
Le Zambèze, qui est comme le Congo de l'Afrique orientale, est coupé également, soit que l'on suive son iiflluent oriental, le Chiré, qui relie la côte au grand lac Nyiissa, mais f|ui est interrompu aux chutes de Murchison; soit ([u'on remonte le fleuve lui-même, qui, il est vrai, présente un bassin côtier plus vaste, niais (iorit
(l)Elis/'e Hecliis.
le cours moyen est entravé, d'abord, par les chutes de Kebrasaba, et surtout par le majestueux ensemble des chutes de Victoria, la fameuse « Fumée tonnante », si puissante, si violente, si terrible, qu'avant l'arrivée de Livingstone, les tribus indig-ènes, vivant dans le voisinage du gouffre, n'osaient, dit-on, s'en approcher, effrayées qu'elles étaient par la voix du Dieu.
A partir du Zambèze, en remontant vers le nord, un bourrelet de montagnes épaisses encombre l'Afrique orientale et sa muraille, qui sépare la région des Grands Lacs de la mer, suit, ù l'est, le bassin du Nil, présentant parfois des cimes inacessibles, parfois des hauteurs plus abordables, mais toujours oifficiles, jusqu'au moment où elle s'élance, s'élargit et s'étale dans la masse montagneuse de l'Abyssinie.
De là, elle se glisse le long de la mer Rouge et rejoint ainsi, à l'isthme de Suez, la sentinelle perdue du Mont Sinaï qui, grimpée sur sa péninsule, sépare et surveille deux continents et deux mondes.
Il suffit de refaire le même circuit, en s'attachant seulement à relever la marche de l'histoire, pour constater, qu'en Afrique, l'influence de la civilisation extérieure, avant notre siècle, s'est arrêtée partout au pied de limmense ceinture de montagnes qui détermine le plateau central.
Gomme si la nature ne s'était pas contentée des difficultés résultant de cette circonvallation, elle l'a doublée par le glacis de déserts qui, au nord et au sud, isole encore les régions centrales; si bien que, de partout, les efforts des plus vaillants se sont brisés contre la muraille ou enlisés dans les sables.
L'Egypte jusqu'aux cataractes, la Gyrénaïque, la Tunisie et le Maroc sur le revers septentrional de l'Atlas, quelques établissements dans les bassins côtiers du Se-
LES liL>Ir<lANCES ET LA l'ÉNÉTRATION 23
nég-al, de la Gambie, de la Guinée, du Congo portugais, l'étroite colonie du Cap, les conquêtes un peu plus vastes du Portugal dans le bassin du Zambèze, limanat de Zanzibar, telles sont les seules parties de l'Afrique qui aient olïert une amorce sérieuse à la colonisation. Partout, au nord, ù l'ouest, à l'est, le plateau central a repoussé TEluropéen.
Telle est, assurément, la raison déterminante du retard apporté H la conquête de l'Afrique. Pas de pénétration maritime, pas de pénétration fluviale. L'Afrique se dérobait aux deux moyens d'accès qui peuvent faciliter la tâche de l'homme. Le long de ses côtes, sur la cime de ses montagnes, dans les plaines infinies de ses déserts, la nature avait multiplié ses plus rudes obstacles et redoublé les gardiens de son mystérieux isolement.
Elle y a employé l'homme lui-même. L'habitant a aidé le sol et le climat.
Il ne peut être question, assurément, d'entrer ici dans le débat scientifique ouvert sur la question de l'origine des populations qui habitentlWfrique. Sont-elles autochtones? Viennent-elles du dehors? Quels sont les liens de parenté qui unissent entre eux des types aussi différents que les Hottentots, les Bushmens du sud, les Berbères du nord, les Gallas et les Niam-Niam du centre? Faut-il supposer des couches d'hommes successives se superposant les unes au-dessus des autres; ou bien l'avènement de races nouvelles chassant peu à peu les anciens habitants jusqu'aux confins des déserts ; ou bien encore, faut-il admettre des décadences, des dégcnéresceiices, tenant à l'invasion de certains fléaux, aux mauvaises conditions d'existence matérielle ou de vie sociale? Ces questions ne sont pas encore tranchées et, en raison de l'incohérence et de l'incertitude de's ren-
i24 LR PARTAGE DR l'aKRIQUE
seig-nements réunis, toute conclusion scientifique serait, «•ertainennent, prématurée.
Il semble, pourtant, qu'au point de vue ethnographique, on se trouve en présence de deux races bien distinctes : Tune plutôt asiatique et l'autre spécialement africaine.
Quand les soldats français ont commencé la conquête de TAlgérie, ils donnaient à leurs adversaires un nom générique, les A?'abes. Or, TArabie est en Asie, et cette appellation suffit pour marquer dans quel sens nous croyons pouvoir dire qu'une partie au moins de l'Afrique est occupée ou, si l'on veut, dominée par un afflux de populations asiatiques.
Cet afflux est-il antérieur à la conquête islamique? Se produisit-il seulement à cette date relativement moderne? Fait-il partie d'un courant général et régulier se prolongeant presque jusqu'à nos jours, mais remontant aux plus anciens âges de l'humanité? Ce sont là des questions qu'on ne peut encore que poser : les deux thèses sont en présence. Cependant, les indices et les vraisemblances sont en faveur de l'opinion, généralement adoptée, qui rattache l'ensemble des populations de langage sémitique habitant l'Afrique méditerranéenne à une immigration très ancienne de peuples venus de l'Asie.
Tout en tenant compte des gradations imperceptibles qui, en raison du mélange des sangs, ménagent les transitions entre les populations des bords de la Méditerranée et celle de l'Afrique centrale et méridionale, il semble qu'on peut distinguer, sans difficulté, les deux grands types africains : l'Asiatique du nord et le Nigritien du centre et du sud. Le type du nègre., à la peau vraiment noire, aux lèvres proéminentes, au prognathisme accentué, aux cheveux crépus, est trop marqué,
trop répandu, trop fidèle à lui-même à travers les âg-es et sous des climats diirérents, pour qu'on puisse en nier l'existence distincte.
Quoi qu'il en soit, au point de vue social et politique, le seul qui nous occupe ici, il faut attacher une haute importance à une observation qu'un analyste perspicace des mœurs africaines, M. de Fréville, formule même comme une loi, à savoir que nulle ijay't le nègre ne s'établit sous le régime j^atriarcal de la famille. Combien cette disposition générale ne le distingue-t-elle pas des peuples du nord de l'Afrique qui tous, pasteurs, cavaliers, vachers, chevriers, chameliers, vivant sous la tente ou dans des villes, nomades ou sédentaires, (ils d'Abraham ou fils d'IIiram, restent soumis à l'organisation patriarcale qu'ils tiennent de leurs ancêtres asiates et sémites !
Irons-nous jusqu'à dire, comme l'auteur des Sociétés africaines^ qu'il faut reconnaître, dans ce caractère des populations nigritiennes, comme une trace de la malédiction biblique, poursuivant, à travers les siècles, les fils de Cham, contempteur de l'autorité paternelle? Le rapprochement est tout au moins curieux, et on peut admettre que l'humanité, si loin que remontent ses souvenirs, a remarqué les tendances sociales distinctes, qui nous frappent encore aujourd'hui, et que les fils de Sem, vénérateursdu père, ont considéré comme frappés d'anathème les hommes errants et vagabonds, les émigrants hardis, qui, peu soucieux des ancêtres et dédaigneux du foyer, se levaient par bandes et partaient pour la lointaine aventure.
Il semble, en outre, que cette tendance soit bien puissante et invétérée, puisque, en fait, le nègre n'a jamais su constituer de ces sociétés puissantes, solidement organisées autour d'un système politique permanent,
2() LE PARTAGE DE l'aFRIQUE
comme on en a vu dans les autres parties du monde; puisque les populations nigritiennes sont restées, pour la plupart, à Tétat de poussière d'hommes; que l'indiscipline et l'anarchie ont été, en somme, leurs seules lois et que la civilisation européenne n'a trouvé parmi elles, qu'une ébauche d'organisation sociale à peine suffisante pour encadrer ses premiers essais.
En cela, l'Afrique centrale et méridionale se distingue manifestement des Indes et même de l'Amérique. Quand les Espagnols mirent le pied sur- le continent occidental, ils se trouvèrent, sur plusieurs points, en présence d'empires fondés depuis longtemps, avec une population sédentaire et hiérarchisée, une culture, un art, des villes, des capitales commandant à des territoires considérables, en un mot une discipline sociale et politique. Ils bénéficièrent de cet état de choses qui leur était antérieur, et leur conquête fut aidée, en quelque sorte, par la puissance même des sociétés avec lesquelles ils entraient en lutte. Un coup de main heureux sur la capitale d'un empire centralisé jetait tout un peuple dans la servitude.
En Afrique, les hommes venus du dehors renconticrent, de la part des habitants, une double résistance contre laquelle leurs efforts se brisèrent, et cette résistance se caractérise différemment, — active ou passive, — selon que l'on avait affaire aux populations semi-asiatiques du nord ou aux vrais Africains du centre et du midi.
La partie de l'Afrique occupée ou dominée par les Asiates est la plus voisine de l'Europe; c'est la côte méditerranéenne. Egyptiens, Abyssins, Berbères, Arabes, Kabyles, Tunisiens, Maugrabins, à quelque race qu'ils appartinssent et à quelque date que remontât leur établissement, ces peuples vivaient sous un régime social
LES RESISTANCES ET LA PENETRATION "Il
et politique très différent de celui des nègres, et plus semblable à celui des peuples qui occupent l'autre rive de la Méditerranée.
Dans le grand duel qui se [loursuivit entre les chrétiens de l'Europe et les musulmans de l'Afrique pendant le moyen ùg-e, les premiers ne lurent pas toujours les agresseurs. Les armes étaient au moins ég'ales. Leurs adversaires, entraînés d'abord par l'enthousiasme religieux, puis par l'esprit de conquête, puis par Tesprit de rapine, infligèrent souvent aux armées chrétiennes de terribles échecs.
Il est à remarquer que les tentatives faites par l'Europe pour mettre, de ce côté, le pied sur le continent noir ont toujours échoué. Les croisades de saint Louis en Egyi'te et à Tunis, les expéditions de Charles-Quint et de Louis XIV sur les côtes barbaresques, les courses interminables des chevaliers de Malte, la campagne de Bonaparte en Egypte, toutes ces entreprises ont eu le même sort. L'Europe n'a pas pu, avant l'expédition d'Algérie, s'installer solidement sur les rivages africains placés le plus près d'elle.
Ces résultats n'avaient rien d'encourageant, et il n'est pas étonnant que, malgré l'urgente nécessité de détruire les "nids de piratés qui infestaient la Méditerranée, les plus grandes puissances de l'Europe y aient regardé à deux fois avant de renouveler des tentatives vouées, d'avance, à un sort si funeste : les guerres d'Afrique ont toujours été sanglantes, et, la plupart d'entre elles, sans issue et sans gloire.
Il est vrai riuo l'on n'eût pas rencontré d'aussi grandes difficultés dans les contrées plus reculées où l'élément asiatique et l'Islam n'avait pas pénétré. Mais, sans parler du climat, de l'éloignement et de la longueur de la navigation qui rendaient extrêmement onéreuse toute
"iH LK l'AUTACK l)K l'aI'HIQUK
expédition un peu importante, on se trouvait là en présence d'un état de choses ollrHiit aussi do sérieux inconvénients. La barbarie de ces régions immenses était vraiment trop profonde pour donner prise à une conquête facile et avantageuse.
Une organisation rudimentaire, des roitelets infimes, des tribus pressées parfois les unes contre les autres, parfois disséminées sur des espaces infranchissables, aucun centre sur lequel se diriger, aucun point où s'arrrter, des populations hagardes et stupides, n'ayant ni art, ni luxe et, par conséquent, inaptes au commerce et à l'industrie, des agglomérations mobiles, faites et défaites selon les hasards d'une chasse heureuse ou d'une conquête éphémère, des démons noirs allumant, en quelque chiiriùre, le feu d'un festin de cannibales, des faces sinistres apparaissant ou disparaissant au coin d'un buisson, des tribus vagantes s'empilfrant de nourriture à l'aubame de quelque bonne proie, puis, le lendemain, décimées, réijuites à rien par la misère et la faim, errant le ventre creux ou plein déterre et d'insectes immondes, telle était la vie sur cette terre maudite. Et c'était cela qu'il s'agissait de coloniser! (i)
(1) Ou pourrait objecter l'iiifislaiice avec laquelle les anciens géographes parlent de deux grands royaumes : celui du Congo et celui du Mouomotapa. Mais il suflit de lire avec attention les ouvrages qui nous renseignent à leur sujet, par exemple, Barros et les relations de Lopez, pour s'apercevoir qu'il n'y avait, dans ces formules, qu'une sorte de fiction provenant de l'état d'esprit des narrateurs. Quand ils parlent de « villes », de « palais »», il faut lire des amas de huttes, avec quelques demeures plus élevées ou plus vastes. Ces prétendus royaumes se faisaient et se défaisaient constamment sous li-s yeux de ceux qui les entrevoyaient de la côte. Rien de plus amusant que le sérieux avec lequel l'écrivait portugais traite « de la mort du roi Don Alphonse (c'est un nègre nommé .Maui Sango), et de la succession de Don Pedro ». On dirait qu'il s'agit de Francus ou de Pharamoud, rois de l'Yauce, comme chacun sait.
LES RÉSISTANCES ET LA l'ÉNÉTRATIO.N 29
Gomment s'y prendre/ Par où commencer? Quelles routes? Quelles relations? Marcher devant soi, dans ces plaines stériles ; traverser, sans y laisser de traces, des pays qui résistent à peine, mais qui n'oiïrent aucun point, aucune base solide où s'appuyer ; courir devant soi, le fusil au poing-, à travers les sables, les marais, la forrt ténébreuse, les déserts, à la poursuite d'un mirage qui recule toujours : et pour quel profit?
Tout compte fait, le spectacle de l'anarchie noire était encore plus décourageant que celui des blanches villes de rislam, hérissées de minarets, casquées de la coupole des mosquées et mirant leurs murailles vigilantes dans les eaux bleues de la Méditerranée.
Ainsi, tandis que le reste du monde se colonisait, l'Afrique se défendait pied à pied. Mer, sol, climat, population, tout s'armait pour elle. Au dix- huitième siècle, comme dans les temps les plus reculés de l'antiquité, le seul voyage africain était toujours le « périple ». L'Europe tournait autour d'elle sans l'aborder.
30 LE l'ARTAi'.r: DK l'aPRIQUE
i/exploration
Je ne sais rien de plus réconfortant que le spectacle de la lutte eng^agée, depuis un siècle, par les fils de l'Europe civilisée contre le sphinx barbare qui veille sur le mystère africain.
De quelque point de vue qu'on lenvisage, l'entreprise a de la noblesse et de la grandeur.
L'exploration est éminemment héroïque. Elle élève 1 l'homme au-dessus de lui-même, le met face à face avec le péril, ne lui laissant pour compagne et pour servante que sa propre énergie. Climat, sol, fatigue, maladies, faim, soif, hostilité des choses et des hommes, guerre sourde ou déclarée, isolement, abandon, appel vain, tout s'oppose, désarme, décourage. Il faut tout endurer, bouche close.
• A chaque détour de route, à chaque buisson, le but que le rêve sest proposé au départ échappe. Goutte à goutte, s'épuise la provision d'endurance que rien ne renouvelle, ni les résultats entrevus, ni la trêve des haltes, ni une âme fraternelle, ni l'applaudissement de ceux qui regardent l'œuvre s'accomplir.
L'explorateur est comme perdu à la surface d'un océan rebelle. Quand on lit les récits qu'il fait au retour, on s'étonne qu'il ne se soit pas laissé couler à pic, plutôt que de continuer, les bras morts, une lutte impossible.
Ceux qui le recueillent, à l'arrivée, sont efTrayés de le
voir apparaître, maigre, haillonneux, meurtri, blanchi, flambé, rompu jusqu'aux moelles. « Êtes-vous donc, disent-ils, cet homme qui était perdu et dont on n'a plus parlé depuis si long'temps (1)? » Ils doutent et font cette suprême injure au vag^abond... Et celui-là, au moins est revenu !
Quelle est donc la vocation étrang-e, laite de soif de nouveau, de lassitude de la vie courante, de goût pour le risque, de curiosité scientifique et de foi, qui destine, de bonne heure, ceux qui doivent devenir les héros de cette Odyssée?
François Levaillant, né à Paramaïbo, dans la Guyane hollandaise, est pris dès l'enfance, du goût passionné de l'histoire naturelle. A dix ans, il avait des collections importantes; chasseur, anatomiste, empailleur même, il vient compléter ses études à Paris. Il est frappé de l'incohérence des classifications alors admises. Il veut étudier directement la nature et la voir face à face, dans des contrées non encore explorées. Il part pour le cap de Bonne-Espérance et commence, en 1780, ses belles explorations du Sud africain.
René Gaillié, fils d'un boulanger des Deux-Sèvres, orphelin, apprenti cordonnier, lit, à douze ans, V Histoire des Voilages et le Robinson. Plus tard, la vue des cartes de l'Afrique, vides et blanches, éveille en lui les premières curiosités. Peu à peu l'enthousiasme s'empare
i , C'est ainsi que Caineroa fut accueilli quand, au bout d'un voyage inouï, il parvint à la côte occidentale : « Le consul d'Angleterre, en tn'ouvrant sa porte me regarda d'un air assez rude, se flemandant quel pouvait être l'individu pâle et défait qui se présentait ainsi : « Je viens vous rendre compte de ma personne, » lui dis-je, j'arrive de Zanzibar. » Il me regarde en fou : « A pied, ajoutai-je... » 11 recula d'un pas et laissant retomber ^es mains sur mes épaules : a Cameron! mon Dieu! s'écria-t-il. » Le matin, il répétait au vice-consul que je devais être mort. »
de lui. Avec soixante francs dans sa pociic, il pari en 1810, s'embarque à Hochefort pour celte colonie, alors si modeste, (iu Sénégal et, v;i-nu-pieds du désert, se jette droit devant lui, à la découverte de tout ce qu'on ignore dans le continent africain.
Barth est un savant, un professeur. Né à Hambourg, il fait d'excellentes études classiques. Sa thèse de doctorat est une dissertation sur le commerce des Corinthiens. Tout ce qui, dans le passé, à rempli le cadre méditerranéen, l'attire. 11 veut voir les choses de plus près. Après plusieurs excursions archéologiques préliminaires, il part pour « les lieux où fut Garlhage », de là pour Tripoli, et enfin, à partir de l'année 1850, il s'enfonce dans le Sahara et le Soudan, où il passera les meilleures années de sa vie.
Burton est un officier de l'armée des Indes, philologue et grand connaisseur en langues orientales; il apprend l'hindoustani, le persan, lafghan, le moultani et l'arabe. Celui-ci voyage pour compléter ses connaissances, pour en faire usage et aussi un peu par paradoxe, pour tenter ce que personne n'a fait avant lui. Déguisé, il se joint au pèlerinage musulman et il visite les villes saintes de l'Arabie. C'est une gageure. Après son second voyage, commencé en 1857, il s'en propose un autre plus hardi : découvrir les sources du Nil. Avec Speke, autre officier, autre téméraire, il réalise l'impossible, et les grands lacs sont reconnus.
Le meilleur de tous, Livingstone, celui que le noble Duveyrier appelait « le noble Livingstone », est fils d'une famille d'Ecosse où l'honnêteté est héréditaire. Son père faisait un petit commerce de thé, « où il avait trop de conscience pour pouvoir s'enrichir ». Ouvrier dans une filature, Livingstone s'instruit par un travail opiniâtre. Mais sa conscience est en éveil : il se replie
LES RÉSISTANCES ET LA l'K.NKTlî ATION .'{.'{
sur lui-même. Des sentiments religieux le pénétrent : « il résolut de vouer son existence au soulagement des misères humaines et de se faire le pionnier de U foi ». C'est dans cette pensée qu'il étudie la médecine, puis la botanique et la géologie, tout en continuant à travailler à la filature pour subvenir à ses besoins. Quand il se fut fait recevoir docteur en médecine et qu'il eut achevé ses études théologi([ues, il partit pour l'Afrique et débarqua au Gap, en 18 iO.
Savant, missionnaire, officier, vagabond, aventurier, aucun de ces hommes n'est animé d'un esprit de lucre. C'est une passion forte et généreuse, un trop-plein de vie, une soif de se donner qui les jette dans l'action. Parmi eux, pas un marchand. Le marchand, prudent, se tient à la côte, quand l'homme de foi et l'homme de science, téméraires, se lancent dans l'inconnu.
Bientôt, une autre pensée, plus généreuse encore, les pousse en avant et les soutient. A peine ont-ils fait les premiers pas, qu'une grande pitié les a saisis. Ils voient, en edet, passer auprès d'eux, traînant l'angoisse, la « caravane de traite ». Ils se heurtent au grand mal qui désole ce continent.
Leur rôle se hausse encore, leur mission s'élargit. Ils deviennent des témoins et des arbitres. Partout, leur survenue a dérangé l'adût séculaire de l'homme traquant l'homme.
L'Europe chrétienne a reçu de l'Islam, qui la tenait lui-même de l'antiquité, la tradition lucrative du redoutable négoce. Les maux se sont accrus à raison de l'étendue des besoins à satisfaire. A son retour, l'explorateur, qui a vu le mal j'i sa source, dénonce la misère edroyable, les meurtres, les populations en fuite, les tribus tout entières détruites pour amener au
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livage les (juelques enfants et femmes qui survivent, [/un des |)lus anciens et des plus hardis explorateurs du continent noir, Bruce, qui voyag-eait en 1770, en Abyssinie, s'exprime en ces termes : « Tous les hommes faits sont tués, puis mutilés ; les lambeaux de leurs cadavres sont emportés comme des lauriers de victoire; plusieurs des vieilles femmes sont aussi éyorf,^ées, tandis que d'autres, dans la frénésie de la terreur et du désespoir, se tuent elles-mêmes. Les g-arçons et les tilles d'un âge plus tendre sont ensuite emmenés en triomphe avec la brutalité digne d'un pareil exploit. »
Cest ainsi que commence cette triste litanie. Depuis Bruce, tous les voyageurs la reprennent, l'un après l'autre. « Quand on attaque un village, disent Denham et Glapperton, qui voyagent dans le Bornou, en 1828, la coutume du pays est d'y mettre le feu. A l'instant même, les malheureux habitants s'empressent de fuir, et tombent entre les mains de l'ennemi qui bloque le théâtre de l'incendie. On massacre sur place tous les hommes et on attache ensemble les femmes et les enfants, que l'on fait esclaves. »
Le major Laird, en 1830 et en 1832, voyage dans la région du Tchad : il écrit à son tour : « A peine il se passait une nuit, sans que nous entendissions les cris de quelques malheureuses créatures que d'infâmes brigands emmenaient en esclavage... Une colone de fumée s'élevant soudain dans l'air annonça la présence des Fellatahs, et, en deux jours, toutes les villes, y compris Addah Guddah et cinq ou six autres, furent la proie des flammes. « Les cris des malheureux qui n'avaient pas réussi à s'échapper, auxquels repondaient les clameurs perçantes et les lamentations de leurs amis et de leurs parents, campés sur le bord opposé de la rivière et qui les voyaient traînés en esclavage, et leurs habitations réduites en
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cendres, tout cela formait un spectacle qui, bien qu'assez ordinaire dans ces contrées, ne s'était pas souvent ollert aux yeux d'un Européen. Jamais il ne m'était encore arrivé de voir, dans un jour si frappant, toutes les horreurs qui marchent à la suite de l'esclavage. »
Dans le Sud, même spectacle, mêmes descriptions. C'est Cameron écrivant, et cela à une époque bien plus voisine de nous, en 1875 : « Ce marchand arriva, un soir, conduisant une file de cinquante à soixante pauvres femmes, pesamment charg'ées de butin, et quelquesunes portant encore leurs enfants dans leurs bras. Ces femmes esclaves représentaient ce t|ui restait de la population de cinquante à soixante villages qu'on avait détruits et ruinés, dont presque tous les hommes avaient été tués, et dont les autres, chassés dans la jungle, allaient s'y nourrir de fruits sauvages et peut-être mourir ne faim. Elles étaient attachées les unes aux autres par la taille avec de fortes cordes à nœuds, et on les frappait impitoyablement quand elles ralentissaient leur marche... »
Et c'est Livingstone, résumant en une seule phrase la terreur planant sur tout le continent et les responsdbilités de l'Européen : « Dans cette partie de l'Afrique, comme en d'autres, le blanc passe pour un ogre ou pour un diable. Quand j'arrive près d'un vilhige, les femmes regardent par la fente de quelque porte jusqu'à ce que j'approche, puis elles se cachent dans leur cabane. L'enfant qui me rencontre jette les hauts cris et marque une épouvante ({ui fait craindre des attaques de nerfs. Je le comprends, à cause des horreurs commises par les négriers. Mais pourquoi^ à ma vue, les chiens euxmêmes s'enfuient-ils, la queue entre les jambes, comme si fêtais une bêle féroce? »
Ce qui est pis, en ellet, que l'esclavage et que la traite,
3(1 LK l'AIiTAOK DR l'aKHIOIE
ce sont les horreurs épouvantables commises par la capture. Le pays tout entier est mis en guerre contre lui-même; les tribus, les nations sont jetées, sans cesse, les unes sur les autres par l'appât du <;aiii.
C'est 1« seul commerce rémunérateur. La guerre est partout; elle est perpétuelle. Elle a pour suite nécessaire ie meurtre de tous les hommes faits, qui ne peuvent jamais être soumis complètement; la plupart des vieillards, hommes ou femmes, qui n'ont aucune valeur marchande, sont tués de sang-froid ; restent les enfants, les adolescents et les femmes qui partent pour la côte. Combien en laisse-t-on en route? Le chemin des caravanes est jalonné d'ossements. Si on les suit, on trouve l'air infecté derrière elles.
Peut-être, dans ces conditions, n"arrive-t-il pas, sur le bateau négrier, un être vivant pour cinq qui ont péri ou disparu pendant la guerre, ou durant les marches, par les fatigues, par la faim, par la douleur physique et morale?
Or, des calculs très minutieux ont permis d'affirmer, qu'aux environs de l'année 1850, époque à laquelle ont commencé les grandes explorations, la traite exportait, bon an mal an, environ deux cent mille nègres m destination soit de l'Amérique, soit des pays musulmans de l'Afrique ou hors d'Afrique. C'est donc, probablement, un million d'hommes qui disparaissaient chaque année de la surface du continent noir. — Que; étrange tribut ces pauvres races inférieures, insouciantes et rieuses, payaient ainsi, depuis des siècles, à celles qui exploitaient ce qu'on appelait leur barbarie!
C'est encore un voyageur qui écrit : « La traite a produit les plus funestes elfets en Afrique, en y amenant l'anarchie, l'injustice et l'oppression, et en suscitant nation contre nation, homme contre homme, elle a fait
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de ce pays une vaste scène de désolation. Tous ces maux et beaucoup d'autres, c'est l'esclavag-e qui les a enfantés et, en retour, les Européens ont apporté aux naturels simples et sans artilice, le poison des boissons spiritueuses, les guenilles de coton ou de soie et de méchants colliers de grains de verre. »
Cette lourde responsabilité, qui pèse sur le traliquant européen, — non pas toute, car l'Islamisme a été le premier coupable, comme il sera certainement le dernier, — celte responsabilité, l'Europe allait l'eiracer par l'héroïsme des explorateurs, des hommes de science et de foi qui, surg-issant de partout, ajoutent cette tâche ù leurs autres tâches, et, par leurs paroles, par leurs actes, par le sacrifice même de leur vie. s'ellorcent de racheter le passé et de réparer le mal que, pendant de si longs siècles, la cupidité universelle avait produit.
Trois grandes équipes, l'école anglaise, l'école allemande et l'école française, se sont partagé la besogne.
D'autres nations certainement onteu des explorateurs hardis. Le Portugal n'a pas oublié le rôle d'initiateur quil avait joué au seizième siècle : le lieutenant Serpa Pinto, partant de Benguéla et débouchant au Transvaal, a, au prix de souffrances inouïes, tracé la route qui relie la côte occidentale à la côte orientale.
L'Italie qui avait eu, au treizième siècle, Marco Polo, a compté quelques pionniers hardis : Piaggia, explorateur du Bahr-el-GhazaI et du pays des Niam-Niam, Casati, le com|iagnon d'Emin ; la Suède réclame Grenfell, l'Autriche, Slatin-Bey; la lointaine Russie, elle-même, a envoyé des voyageurs qui ont pénétré en Abyssinie; un (les plus beaux noms de l'exploration africaine lui appartient ; c'est le vaillant et érudit Junker qui, après un long séjour dans les zéribas du haut Oubanghi, nous
3S Ij; l'AHTAGK DK l'aFRIOI'K
a guidés, avec une pré-.ision extrême, dans le labyrinthe embrouillé de ces importantes régions.
L'école belge enlin, quoique toute récente, comité parmi les plus actives et les plus entreprenantes; elle mériterait, ici. une place :i part, si l'exposé de ses eiïorts ne se rattachait, plus naturellement, à la campagne de conquête et de prise de possession, dirigée, dans un esprit politique, par la surprenante activité du roi Léopold.
Ces noms glorieux et tant d'autres quil faut négliger, dansTimpossibililé de tout dire, honorent toutes les puissances européennes. On peut affirmer, cependant, qu'il n'y a eu véritablement esprit scientifique, activité soutenue et eiïort d'ensemble, que dans l'œuvre des trois groupes anglais, allemand, français; et, encore, convient-il de remarquer que les plus illustres, parmi les voyageurs allemands, Barth, Owerweg et leurs compagnons se raltachent au groupe anglais, puisque l'mitialive de leurs missions appartient à la Société de Géographie de Londres.
L'école anglaise est remarquable par l'énergie soutenue et le sens pratique. Son action dépend peu de l'État. Elle puise ses ressources et trouve son appui dans des associations particulières qui, le plus souvent, préparent spontanément l'œuvre dont le pays est appelé à bénéficier.
En 1788, date importante, lut fondée à Londres la « Société pour le progrès des découvertes en Afrique ». En ISoO, est instituée une autre « Société pour l'extinction de la traite des esclaves et la civilisation en Afrique ». — Voilà les deux idées maîtresses de l'exploration africaine nettement dégagées et atlirmées, non par quelques individus isolés, mais par des groupements
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permanents qui tiennent l'opinion en haleine, harcèlent les gouvernements et passionnent leurs adhérents jusqu'à l'enthousiasme. Ces organisations sont prêtes à tous les' sacritices. Ceux qui veulent se consacrer à l'œuvre savent, d'avance, à quelle porte il faut frapper, et ils savent qu'on leur répondra.
Au début du xix" siècle, TAng-leterre était peutêtre, de toutes les puissances maritimes, celle qui avait le moins d'intérêts en Afrique. Les peuples latins n'avaient pas encore, de ce côté, perdu l'empire des mers.
Deux amorces, la Guinée anglaise et la colonie du Gap, cédée par la Hollande à l'Angleterre, ont servi de point de départ aux explorations qui ont planté les premiers jalons du vaste domaine que la Grande-Bretagne est en train d'annexer ù son empire colonial.
Le premier problème africain qui se posait pour les géographes et pour les explorateurs fut celui du Niger. Les voyageurs arabes avaient parlé, dans des termes ambigus, d'un grand lleuve reliant le Nil d'Egypte avec le « Nil du Soudan » ou Niger : on croyait que leurs eaux, confondues, entouraient, au sud du Sahara, parallèlement à l'Equateur, toute l'Afrique du Nord. Au fond, on retrouve, dans cette croyance, quelque chose de l'opinion des géoirraphes anciens qui traçaient, sur leurs cartes, un bras de mer contournant l'.Afrique et rejoignant l'Egypte à la côte de Guinée.
Dans la première partie du siècle, la Société de Géographie de Londres poussa vivement le travail d'exploration en ce sens. Les voyages de Mungo-Park sont célèbres. On doit beaucoup à ]\L Bodwich, dont les études sur les Ashantis tournèrent les yeux sur les régions où devait se fonder plus tard les colonies de la Côte-d'Ur. L'expédition du major Laing, et surtout l'exploration poursuivie, avec persévérance, parDenham
'•() LK l'AHTACE HF LAIHIOUK
et Glapperton, puis par .lohn I^ander, ont jeté, de bonne heure, la lumière sur le problème du cours du Niger et du bassin du lac Tchad.
Mais, si im^iortantes que soient ces prémisses, les edorts de l'école anglaise, de ce côté, s'arrêtent court, aux environs de l'année 1810; la raison qui, au fond, suspend l'élan déjà donné, c'est probablement le fait nouveau et considérable qui vient de se passer dans le nord de l'Afrique : la conquête de l'Algérie par la France.
L'Anglais ne s'entête pas contre le fait accompli. La place est prise : instinctivement, il se détourne et cherche ailleurs.
La colonie du Gap avait été déjà le point de départ de plusieurs explorations intéressantes. Au temps de la doiuination hollandaise, des voyageurs avaientpénétré dans l'intérieur : au premier rang, les Français La Caille et Levaillant.
En 1806, les Anglais s'emparèrent définitivement de la colonie du Cap, étroite, mais déjà florissante. Leur politique rencontra deux adversaires : tout d's^bord les débris des colonies hollandaises et de l'émigration calviniste française qui s'étaient réfugiés vers le nord, cherchant toujours plus loin l'indépendance, la plaine non encombrée de la présence du colon européen, et, en outre, les populations locales, les vaillants Cafres Zoulous, une des plus fortes races de l'Afrique, à peau bronzée plutôt que noire, fils probablement de l'Asie et survivants des grandes invasions qui sont venues du nord par la grande fissure du Nil.
Ce chemin, les Anglais étaient portés tout naturellement à le suivre, en sens inverse. Ils étaient attirés par la vague tradition de l'antique splendeur du Monomotapa et par le bruit courant que l'or était en abondance
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dans cesTégions. La lutte politique fut engagée à la fois contre les V^uropcens et contre les races indigènes vigoureuses et relativement organisées, avec des allernatives de succès et de revers.
Des hommes clairvoyants et meilleurs comprirent qu'il y avait une autre méthode à inaugurer. Livingstone montra ce qu'on peut attendre du courage et de la persévérance, joints à la prudence et à la bonté.
A partir de 184U, au moment où les grandes explorations anglaises du nord de l'Afrique s'arrêtent, Livingstone aborde, par le sud, le problème du plateau central. Sa première grande expédition (1852) se résume en cette formule : jonction de la côte mériiiionale avec la côte occidentale par les bassins du Limpopo, du Zambèze, les hauts tributaires du Congo, et les rivières de la côte portugaise.
C'est la région la plus sombre de l'Afrique, la plus âpre par son climat, par ses mfirais, par les diflicultés de toute nature qui tiennent au sol, à la barbarie des habitants, presque tous anthropophages, à la réputation terrible que les chasseurs d'hommes et leurs massacres ont faite, d'avanoe, aux étrangers. Pour rester ferme au milieu de tant de périls, debout parmi tant de maux, froid dans un tel bouillonnement de haines et de menaces, il faut l'âme fière et droite de l'homme qui va devant lui, pacifiant les plus rebelles, rien que par la sérénité et la bonté qui rayonnent de lui.
On sait l'importance des résultats acquis par les explorations de 1859 et de 1865. Toute l'Europe a les yeux tournés vers le grand voyageur. On le croit perdu. Il re|iiirait, après des années, pour dire, en hâte, ce qu'il a vu et pour repartir. LesuJ de l'Afrique se débrouille. On commence à se rendre compte du lien qui l'unit aux régions centrales ; voici qu'apparaissent les grands lacs,
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ceux du sud tout au moins, le Nyassa, le Tahganyika. Livinf^stone va plus loin. Il se croit sur la voie de la découvertedes sources du Nil. Il aperçoit, dans son rêve, le grand fleuve sortant des quatre fontaines mystérieuses dont parle Hérodote. Il pense qu'il s'agit de ces lacs du sud qu'il vient de découvrir. Il se trompe. Mais il tient, sans s'en douter, les sources d'un autre grand fleuve, le Congo.
D'ailleurs, sur le Nil et dans la grande fissure occidentale, ses propres compatriotes l'ont devancé et, par le Tanganyika, les résultats qu'ils ont obtenuss'adaptent, avec une justesse merveilleuse, à ceux qu'il a dégagés lui-même.
Pour préparer Burton et Speke, Livingstone et Stanley, il avait fallu Bonaparte. La conquête de l'Egypte avait arraché cette terre à l'influence exclusive de l'Islamisme. Elle était rentrée, comme aux temps les plus reculés de son histoire, dans l'orbite méditerranéen. L'Europe, lui rendant ce quelle avait reçu du vieil empire des Pharaons, avait réveillé les germes de civilisation endormis dans les hypogées millénaires. Mehemet- Ali avait été, sur cette terre, le véritable successeur du conquérant français. L'empire khédivial à peine ébauché, il avait senti grandir en lui la vieille convoitise pharaonique pour les terres du sud et les contrées nigritiennes.
En 1838. Khartoum était fondée, d'après les conseils desSaints-Simoniens, au confluent du Nil blanc et du Nil bleu. Disposant de moyens plus puissants que les Pharaons antiques, les successeurs de Mehemet-Ali avaient franchi les cataractes. Le Soudan avait été entamé. Mais là, on avait dû s'arrêter devant la résistance des esclavagistes (les régions équaloriales. Explorateur ou soldat, personne ne pouvait passer. Le Nil gardait son secret.
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C'est alors que Burton et Speke, suivant une inspiration vraiment géniale, se décident à saisir, par le centre et par la côte orientale. Je problème <|ue Livingstone abordait par le midi et les Égyptiens par le nord. Ils partent de Zanzibar, en 1857 et 1858, et, alors, tout le chapelet des grandes découvertes dans l'Afrique centrale et orientale se détache : Burton, Speke, Grant, Baker, Gameron, Stanley, noms qu'il suffit de rappeler, activité individuelle prodigieuse qui, avec le concours toujours généreux des grandes sociétés scientifiques, religieuses et humanitaires de la métropole, accumule, en moins de trente ans, des succès géographiques qui évoquent le souvenir des plus belles époques du quinzième et du seizième siècle.
Découverte des grands lacs et des massifs montagneux qui donnent naissance à la plupart des fleuves importants de l'Afrique : le Nil, le Congo, le Zambèze ; reconnaissance de la grande vallée que le bassin du Nil prolonge, parallèlement à la côte orientale, jusqu'au sud de l'Equateur ; traversée de l'Afrique en largeur entre la côte orientale et la côte occidentale, depuis les États du sultan de Zanzibar jusqu'aux colonies portugaises qui bordent l'océan Atlantique, c'est dans ce champ immense que s'exercent les qualités de la race anglo-saxonne : la vigueur, le sang-froid, la ténacité, la noble ambition (ie mettre son pays au premier rang des grands serviteurs de 1 humanité.
Voici donc que la carte de l'Afrique s'éclaire. Le voyageur qui a franchi le rebord, la ceinture intérieure, alun des points où elle se rapi)roche le plus de la côte, s'est trouvé au pied des hauteurs considérables qui déterminent et dominent, à l'est, limmense pluleau central,
La région des grands lacs donne la clef de tout le système. Là, les pluies périodiques alimentent les grands
^'^ LE l'AKTAOK l»E i/aI'HKJUE
réservoirs d'où partent les fleuves qui vont |)Oussant paresseusement leurs eaux à travers le vaste plateau, jusqu'au moment où elles tombent soudain du haut des cataractes dans l;i rég-ion côtière et se précipitent à la mer. L'exploration de ces cours d'eau a été faite, pour la première fois, en partant non de l'embouchure, mais de la source, par Burton et Speke pour le Nil, par Stanley pour le Congo.
On n'a pas remonté ces grands fleuves, on les a descendus. L'obstacle des cataractes n'a pas été franchi ; il a été tourné. Mais, maintenant qu'elle est maîtresse du problème, l'exploration peut le manier à sa guise.
La pénétration par la Méditerranée n'a pu obtenir les résultats qu'obtient la pénétration par le Cap et par la côte orientale. Celle-ci paraît, à son tour, moins avantageuse que l'accès par la côte occidentale. Tel est le sens de la dernière exploration de l'école anglaise, celle qui clôt la 'série, couronne Tœuvre, mais, en même temps, l'achève, en jetant un voile de deuil et d'abandon sur la brillante carrière que ces trente années vigoureuses venaient de parcourir.
C'est la dernière exploration de Stanley, celle que l'homme qui avait retrouvé Livingstone organisa pour aller au secours d'Emin-l^acha, celle qu'il a si bien nommée : « Dans les Ténèbres de l'Afrique. »
Par un de ces bonheurs trop faciles, dont l'ironie de la fortune favorisa, le plus souvent, le début des expéditions africaines, l'Egypte avait, en dix ans, fondé, au sud des cataractes, un vaste empire : l'empire soudanais.
La politique avait marché presque aussi vite que l'exploration ; sitôt un pays reconnu, il était annexé et organisé. En 1874, au moment où Gordon était nommé gouverneur du Soudan équatorial, cette nouvelle Egypte comprenait
a toute la vallée du Nil, de Berber aux Grands Lacs; à l'est, les vallées du Nil bleu et de TAtbara depuis leur sortie de l'Abyssinie ; à l'ouest, les pays arrosés par le Bahr-el-Ghazal et le Bahr-el-Arab jusqu'aux contins de rOuadaï : en un mot, la Haute-Nubie, l'ancienne Méroé, le Sennar, le Bag-rara, le Kordofan, le Darfour, le Ghekka, le Dar Fertit, et, dominant les tribus barbares qui avoisinent le Nil, s'étendait jusqu'à l'Ounyoro (1). »
Il avait fallu dix ans pour édifier celte immense et fragile construction; il fallut moins de temps encore pour la détruire. En 1879, Ismaïl est détrôné, Gordon est rappelé. Tout le pays se soulève. Emin-Bey (le docteur allemand Schnitzer) est cerné sur l'Equateur, Lupton- Bey. dans le Bahr-el-Ghazal, et Slatin-Bey au Darfour.
L'insurrection du Mahdi, après avoir écrasé toutes les armées envoyées contre elle, s'installe dans le Soudan égyptien et y donne un nouvel exemple de ces redoutables résistances africaines, qui n'ont pas dit leur dernier mot. Emin reste en perdition dans la province équatoriale. Officiers, soldats, femmes, enfants, Européens, Egyptiens, Arabes et noirs, environ huit mille hommes, sont groupés autour de lui et ce « peuple d'Emin » est comme la sentinelle perdue de la civilisation européenne, au c(ijur de cette Afrique qui sest refermée sur lui. C'est alors que Stanley décide, sur l'appel de l'illustre Junker et sur l'initiative de la Société de géographie d'Edimbourg, de partir au secours.
Le trait saillant de cette expédition est le choix de la route qu'elle devait suivre. Contrairement à tous les précédents, on ne songe plus ni à la voie du Nil, ni à celle de Zanzibar. On préfère le chemin le plus long en apparence, le plus court en réalité : on part de la côte occidentale. Le Congo a()parait maintenant comme la
(I) Waiilers.
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grande voie de pénétration. Les premières catara tes franchies, on est, par lui, maître du plateau central et on prend, de flanc, la grande lissure du Nil. Un des affluents du Congo, l'Arouhouimi, portera l'expédition en droite ligne jusqu'au lac Albert, dont les eaux baignent la province d'Emin.
On sait les terribles épreuves que dut supporter une expédition qui résume et ramasse, pour ainsi dire, dans un exemple unique, à la fois toute la misère et toute la grandeur des explorations africaines : cent soixante jours dans l'obscurité ; la forêt épaisse, humide, spongieuse, laissant couler, sur la troupe qui l'éveille, les larmes de sa pluie éternelle; les mouches, les moustiques, les taons, bourdonnant, vibrant, piquant et poursuivant, dans la nuit insomne, leur fanfare et leur charge obstinée ; les fourmis rouges aux talons, la lièvre aux dents, la dysenterie au ventre et la faim qui enlève le quart des eflectifs ; toutes les embûches de la forêt : le troupeau d éléphants qui passe comme un tonnerre ; un sirOement, un homme qui tombe, se débat, râle et meurt : c'est la tlèche empoisonnée du nain qu'on n'a ni vu ni entendu ; puis la guerre ouverte, les tribus soulevées, brandissant la lance et qu'd faut dispersera coups de fusil; l'apparition inquiète et incfuiétante du traitant arabe qu'on trouble dans son négoce ; enlin, la course en avant, désespérée, le marche ou crève final, qui jette l'expédition, toute pantelante, sur le revers ocindental du lac Albert!...
Du haut des falaises, on découvre au loin, sous le soleil vertical, l'immense étendue vide. L'œil interroge et cherche le vapeur d'Emin. Rien. Appel désespéré.
Alors, c'est le retour pour chercher les retadataires, l'arrière-garde, les a|jprovisionnements; iStanley faisant une prodigieuse navette entre les divers camps dont il a
LES RÉSISTANCES ET LA PKNÉTHATION Al
jalonné sa loute. ramasse les blessés, les traînards, les éclopés. Toujours infatigable, il remonte jusqu'au camp de Yambouya, à l'embouchure de l'Arouhouimi et, là, il pleure des larmes de sang- en trouvant une misère pire que toutes les misères : l'ennui, la l'aim, la discorde, l'incapacité des chefs, la rébellion des soldats ont tout brisé, sali. 11 faut repartir encore. En route pour le lac!
Cette fois, on prend contact avec Emin. Mais ce n'est nullement le chef qui, vu de loin, paraissait si grand. C'est un vieillard mou, ânonnant, sans autorité, sans prestiiie, ballotté, discuté, parfois maître de sa troupe, parfois dominé par elle, attaché à ces rebelles qui l'emprisonnent et qui l'aiment. Il ne sait s'il veut rester, s'il veut partir, marmonne ses résolutions, embrouille ses devoirs et ses responsabilités. Stanley, à la fin, le met au pied du mur; l'énergie a le dessus, et, parmi les diflicullés des hommes et des choses, le chef emmène à la côte orientale, à Bag-amoyo, les débris du peuple d'Emin — quelques centaines d'hommes, — et sa propre troupe décimée, mais lière du travail herculéen qu'elle vient d'accomplir.
C'est en effet, le plus vigoureux tour de force qu'ait entrepris l'exploration africaine et peut-être la volonté humaine. Cette expédition magistrale ferme le cycle des grands voyages; mais, en même temps, elle arrache à l'Afrique centrale les derniers représentants de la civilisation.
Après cet exploit, on dirait que l'école anglaise épuisée a renoncé, d'elle-m^me, à sa tache. Depuis vingt ans, pas un seul explorateur de cette nationalité n'a entrepris d'œuvre importante sur le continent africain.
Elle peut, d'ailleurs, se déclarer satisfaite; après avoir contribué aux premières découvertes dans l'Afrique occidentale, elle s'est consacrée au problème de la vallée
iS LE l'AHTAr.E DR L'aFRIQUE
du Nil et des lacs; elle Ta résolu. Vraiment créatrice, elle a découvert une Afrique nouvelle, inouïe. Elle en a dressé, ligne ù ligne, trait à trait, toute la carte. Ses pionniers, ù la fois savants, missionnaires et sohJats, ont dépensé, avec prodigalité, les qualités physiques et morales dont s'enorgueillit cette grande et noble race.
Ce n'est pas leur faute si, après avoir soulevé tant de voiles, ils les ont vus s'épaissir de nouveau. Le secret de l'Afrique est bien gardé. L'Isis noire ne veut pas être devinée. Le sphinx veille sur elle et barre la route.
Cette foi, c'est le Mahdi. Son empire, (ils du désert, forme le dur tampon qui fait obstacle au milieu de la grande fissure, attaquée par en haut et par en bas. Le plateau central n'a été qu'entamé. Il n'est pas conquis. Stanley a ramené à la côte les derniers défenseurs de l'œuvre de Mehemet-Ali. L'Afrique s'est refermée.
L'école allemande fut plutôt individualiste et scientifique. Au début même, elle se subordonne à une direction étrangère. Plus récemment, il est vrai, la fondation de colonies allemandes sur les côtes de l'Afrique, au Tologand, au Cameroun, à Angra Pequena, dans les États du sultan de Zanzibar, a précisé ^t localisé ses efforts; mais ils ont perdu, en même temps, de leur ampleur. L'exploration allemande a accompli, entre 1850 et 1880, une œuvre désintéressée, remarquable par l'abondance, la précision et la richesse scientifique des résultats. Ses plus glorieux champions furent Barth, Owerweg, Vogel, Beurmann, Gérard Rohifs, Lenz, Schweinfurth et Nachtigal.
De même que la gloire de lécole anglaise moderne peut se rattacher à une pensée prédominante : la recherche des sources du Nil ; de même celle de l'école
allemande se résume en un seul mot : le Soudan.
Le plateau central se divise en deux vastes régions : Tune, qui s'allonge au sud de Téquateur et forme le triangle de l'Al'rique sud-équatoriale ; l'autre, qui s'arrondit au nord et qui forme la masse joufflue comprise entre le Sénégal et l'Egypte. C'est cette seconde région qui est parcourue par les voyageurs allemands. Ils > sont en plein pays musulman. Ce n'est pas tant une Afrique qu ils y rencontrent qu'une Asie. Comme but, ils se proposent un double mystère : une ville, Tombouctou: un lac, le lac Tchad.
Henri Barlh et Owerweg, lun professeur, l'autre docteur, l'un et l'autre hommes cultivés, s'enrôlent dans dans une importance expédition dirigée vers le Soudan par la Société de géographie de Londres, en vue de jtoursuivre, dans un de ses centres les plus importants, l'abolition de la traite. Cette expédition est, tout d'abord, placée sous le commandement de l'Anglais Richardson.
On part de Tripoli en i850. Richardson meurt en 1851 ; Barth devient le chef effectif de l'expédition, ou plutôt, s'abandonnant à sa seule inspiration, il transforme en exploration scientifique la mission politique à laquelle il avait été attaché. Il réside longtemps à Kouka, gagne l'amitié du cheik et de son visir et, suivant tantôt le sultan, tantôt ses lieutenants dans leurs expéditions, emportant les lettres de recommandation qu'ils lui donnent et qui, partout, lui servent de sauf-conduit, il rayonne dans toutes les directions autour du lac Tchad, faisant les pointes les plus hardies, tantôt vers l'est, dans le Baghirmi, tantôt vers le sud, dans la direction du Chari, ou bien encore au sud-ouest, vers la Bénoué qu'il découvre et qu'il proclame, avec raison, « la plus belle voie de pénétration au lœur de l'Afrique ».
Ou bien encore, reprenant à revers les voyages de
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Mungo-Park et de René Gaillié, il se dirige ver^ l'ouest, traverse tout le Bornou, visite Kano, Kalsina, le royaume du Sokoto, arrive à Saï sur le Niger, franchit le fleuve sur ce point el, s'enfonçant de nouveau dans les terres, marche droit sur Tombouctou. 11 atteint celte ville, y séjourne sept mois et repart de plus belle pour Kouka et le lac Tchad.
On le croya't mort ; on avait dispersé ses papiers : le lieutenant Vogel, venu au-devant de lui, avait abandonné tout espoir de le retrouver. Les deux voyageurs ont la joie de se rencontrer, ils restent quelque temps ensemble, puis se séparent : Vogel pour aller mourir dans le Ouadaï, Barlh pour traverser de nouveau le désert et revenir par Mourzouk et Tripoli en Europe. Ces admirables voyages ont duré cinq ans. La relation qu'en adonnée Barth est un document magistral j our la connaissance du Soudan central.
Tous les voyageurs allemands qui succèdent à Henri Barth s'eiïorcent de rattacher leurs itinéraires à celui du maître, ISon compagnon, Owerweg, qui entreprend d'explorer le lac Tchad, meurt comme le lieutenant Vogel. Un autre officier allemand, parti de Darfour, Beurmann, est également tué dans le Ouadaï. La contrée située entre le lac Tchad et l'Egypte oppose une résistance farouche aux tentatives qui l'assiègent de toutes parts.
Cependant, tandis qu'un autre Allemand, le docteur Lenz, parti du Maroc avec des lettres du Sultan, accomplit une brillante exploration qui complète, vers l'ouest, l'itinéraire de Barth et rejoint Tombouctou au Sénégal par Bassi-Koundou et Médine, tandis que Gérard Rohlfs, porteur des présents du roi de Prusse pour le sultan du Bornou, traverse l'Afrique septentrionale, de part en part, de Tripoli à Lagos, un simple particu-
LES RESISTANCES ET LA PENETHATION oi
lier, un homme distingué et instruit, qui cherche la santé en Afrique, s'engag-e peu à peu dans une belle expédition dont les résultats égalent, ou peu s'en faut, ceux des voyages d'Henri Barth : c'est le docteur Nachtigal.
Parti en février 1869, lui aussi gagne d'abord Kouka, par Tripoli. 11 explore les coins les plus reculés et les plus farouches du grand désert et revient, par miracle, d'une terrible expédition chez les mystérieux et solitaires Tibbous. Il trouve, à Kouka, les traces de son illustre prédécesseur et les lionnes dispositions préparées par le souvenir qu'il évoque. Gomme Barth, il part du lac Tchad et de Kouka et s'étend, dans tous les sens, à travers le Soudan; il s'enfonce, vers l'est, dans ces terribles contrées du Ouadaï, du Baghirmi, du Darfour, où tant d'autres ont péri avant lui. Il réussit : deux importantes explorations le portent, au nord-est, dans le Borkou, en plein Sahara; puis au sud-est, sur le Ghari, sur le Logone, et il n'est pas loin de mettre les pieds dans le bassin du Gongo ; enfin, au retour, il traverse, parmi les dangers sans cesse renouvelés, le Ouadaï et le Darfour, et rentre en Egypte, par El-Obéïd, juste au moment où éclate l'insurrection mahdiste. L'Afrique va donc, de ce côté encore, se fermer pour longtemps devant l'explorateur qui l'a, à peine, entrevue.
Par la Haule-Égypte, l'itinéraire de Nachtigal se rejoint à celui de Schweinfurth, qui, parti en 1803, pour herboriser et augmenter ses collections, remonte le cours du Nil au delà des cataractes, accompagne un traitant arabe, pénètre dans le Bahr-ei-GhazaI, séjourne dans le pays des rivières, franchit la ligne de partage des eaux entre le bassin du Nil et le bassin du Gongo, parcourt, en tous sens, le [Kiys des Niam-Niams, arrive sur le M'bomou, sur l'Ouellé, observe que ces cours d'eau se dirigent tous vers l'ouest et s'imagine avoir
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découvert les affluents orientaux du lac Tchad, quand il a, en réalité, atteint, par le nord, le haut bassin du
Congo et de l'Oubanghi.
Par l'exploration de Schweinfurth, un dernier nœud de la question africaine est saisi : c'est celui qui établit le contact entre l'Afrique du centre et l'Afrique du nord c'est-à-dire le point de rencontre des trois bassins du Nil, du Congo et du lac Tchad. Schweinfurth et, après lui, Piaggia et Junker posent le problème sans le résoudre. Mais l'hypothèse hardie de Desbuissons et de Wauters le dénouera bientôt et en marquera, du même coup, la haute importance politique.
Ainsi, par les voyages de Barth, de Nachiigal et de Schweinfurth, le deux Soudans, le Soudan égyptien et le Soudan nigérien se rejoignent, ou plutôt, se confondent. Il n'y a qu'un seul Soudan. C'est cette vaste région qui s'étend parallèlement à léqualeur, au sud du Sahara, depuis le Sénégal jusqu'au Nil, et dans laquelle se fait, sous l'œil de Islam qui progresse, le mariage des deux Afriques : celle du Nord ou des Arabes, celle du Sud ou des noirs. C'est ici' que le puissant agglutinant du mahométisme dompte, assouplit et discipline l'anarchie nègre.
Sur ce conlin de deux mondes, les voyageurs ont vu, avec surprise, surgir devant eux tout un spectacle des Mille et une Nuits : vastes empires à populations agglomérées, dynasties régulières dont les origines remontent à plusieurs siècles, villes aussi vastes que des cités européennes où les constructions mauresques, blanches sous le soleil, dominent les paillotes au toit pointu; armées superbes, comptant parfois cent mille soldats, avec des corps d'élite composés de vingt ou trente mille cavaliers armés comme des sultans sala-
(lins, de lu cotte de maille et du casque pointu, ou etig-oncés dans le lourd casaquin d'étoires de coton épais et rembourré.
A la tête de ces troupes, un sultan noir, vêtu du burnous blanc, montant un cheval blanc richement caparaçonné, s'avance sous le parasol; on dirait le suiHin du Maroc d'aujourd'hui ou le bey de Tunis d'hier. Près de lui, son vizir; non loin, les cheiks, les ulémas, le harem, le sérail. Dans les villes, des mosquées, des turbés, des fontaines sacrées, des. prêtres, des savants, des philosophes, des annalistes é'^rivant les fastes des règnes qui se succèdent, les étudiants en grand nombre, qui font comparer telle ville à une « Florence africaine ».
La campagne cultivée, verte, animée, abondante en fourrages, en bestiaux; les chemins peuplés de voyag"eurs, piétons et cavaliers. Dans toute la société, une hiérarchie sociale traditionnelle et rigoureusement observée ; des mœurs qui, souvent, par leur simplicité, par leur gravité, par leur humanité, étonnent le voyageur ; un commerce actif, ing-énieux, une industrie ; la langue répandue sur de vastes rég'ions, le haoussa, crée un lien entre ces populations et sert au commerce : tels sont les traits principaux de cette vaste contrée qui a vu des empires comme ceux des Sonraï, des Peuls, du Sokoto, qui compte des villes comme Tombouctou,''Sokoto, Kano, Katsina, Kouka, Abesch, El-Facher, El- Obéïd, qui vit sur elle-même, loin de l'existence et des agitations des autres parties du globe, mais qui a, dans sa propre histoire, de quoi surprendre par la variété, la richesse, la portée des épisodes.
<Juand on entrevoit confusément les grandes lignes de ce passé perdu à jamais, quand on considère le présent, si semblable par sa force d'expansion et sa mobilité aventureuse à ce qu'èiait l'Islam du moyen âge,
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quand on rédéchit à ce que révèlent de foi intense et d'énergie repliée sur elle-même, en face de l'Europe agressive, des forces comme le snoussisme et le mahdisme, quand on faille compte des distances, qu'on envisage les diflicultés des routes et du climat, quand on embrasse l'étendue de ce vaste territoire continental compact et sans accès, on se demande quelle sera la résistance que l'Afrique saura opposer, un jour, à ceux t|ui prétendent la vaincre.
C'est ici, en tout cas, que cette résistance aura son réduit. On la sent qui se prépare, qui s'organise instinctivement. Grampel, au premier pas qu'il fait, venant du sud, rencontre des g-ens à cheval, armés de carabines Remington, qui, écartant les Sénégalais de sa troupe, marchent sur lui, disant : « C'est au blanc que nous en voulons ». Musulmans venus du nord, le nom même de leur chef est symbolique : il s'appelle Snoussi.
Déjà, les Abd El Kader, les Omar, les Ahmadou, les Samory, les Rabah, le Mahdi et ses successeurs sont connus dans plus d'un foyer européen, où ils ont, de si loin, porté le deuil. D'autres viendront après eux. Depuis Pierre l'Ermite, il a fallu cinq cents ans à l'Europe pour repousser l'Islamisme des rivages de la Méditerranée. Elle le retrouve, replié sur cette seconde ligne, faisant tête, plus ramassé, mieux gardé, plus sauvage et plus rude.
La part de la France dans l'exploration africaine est considérable. L'école française a commencé de bonne heure et elle est encore en pleine activité. Au début, elle est individualiste et, si j'ose dire, fantaisiste. C'est la curiosité, l'attrait du nouveau, qui met en mouvement le voyageur français. Mais, dans les dernières années, elle a pris un caractère de méthode et d'activité pratique
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dû, en grande partie, il faut ne pas se le dissimuler, à l'intervention de l'État. L'institution des Missions scientifiques joue, en ces matières, un rôle prépondérant.
D'ailleurs, l'impulsion qui porte la France vers le continent africain est trop ancienne et trop soutenue pour qu on ne la considère pas comme une sorte de loi historique. La situation de Marseille sur la Méditerranée suffit pour tout expliquer.
Trois grands faits d'initiative française marquent, depuis un siècle, l'évolution décisive de la terre africaine : c'est l'occupation de l'Egypte par Bonaparte, la conquête de l'Algérie et le percement du canal de Suez.
La campagne d'Egypte n'est pas seulement une brillante opération militaire. Elle laisse, dans le pays, des germes d'organisation et de civilisation qui se développent après le départ du dernier soldat do Menou. Sous l'infiuence des Français, qui vont et viennent de Marseille à Alexandrie, l'Egypte se développe, s'enrichit, s'étend. Les successeurs de Mehemet-Ali poussent rapidement son œuvre vers le Soudan, et l'exploration est suivie, sans délai, de l'occupation accomplie par des troupes que des officiers français ont formées.
La conquête de l'Algérie a été le seconde entaille dans la bordure d'États que l'Islam déroulait sur les côtes de la Méditerranée. Le pays a été occupé et colonisé. Des méthodes nouvelles ont été appliquées. L'expérience du climat, du sol, des races est née. Les troupes indigènes ont été enrégimentées. Les officiers d'Afrique, les fonctionnaires algériens, les enfants des colons, établis maintenant depuis |j1us d'un demi-siècle sur le continent, sont devenus les pionniers naturels des œuvres ultérieures. La question du Sahara a été abordée pratiquement et scientifiijuement.
Depuis les découvertes accomplies sous la direction
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d'Henri le Navigateur, rien de plus grand ne s'est fait, pour l'Afrique, que le percement du canal de Sue/, œuvre d'un simple particulier.
La Méditerranée a repris, tout à coup, l'importance que la découverte du cap de Honne-Kspérance lui avait enlevée. En même temps que le commerce général du monde reprenait sa route traditionnelle, l'Afrique orientale, depuis la mer Rouge jusqu'à Madagascar, était, soudain, rapprochée de l'Europe et mise en contact immédiat avec la civilisation.
11 y a cinquante ans, pour aller de l'Europe à l'île de Zanzibar, on touchait terre au Sénégal, au Brésil, on parcourait tout l'Océan Atlantique : on doublait le cap redoutable et la navigation devait longer ensuite les rivages monotones de l'océan Indien. Aujourd'hui, ce revers de l'Afrique est à quelques semaines de Marseille, à deux pas d'Alexandrie. Aussi, quelle importance n'a-t-il pas prise soudain? M. de Lesseps n'était pas mort que de nouveaux empires, autrement réels ou durables que le Monomotapa et que les établissements portugais, s'esquissaient sur cette côte.
Comparés à ces faits considérables, les travaux de l'exploration française semblent peu de chose et, pourtant, comme ils sont étendus et variés! C'est Le Vaillant qui a fait les premiers grands voyages dans le Sud africain ; c'est René Caillié qui, le premier, a visité Tombouctou ; c'e»t la Croix, c'est Caillaud, qui, avec l'Anglais Bruce, ont procédé aux premières investigations scientifiques sur l'Abyssinie et le Nil Bleu, et leur œuvre spéciale, dans cette difficile région de l'Afrique, a été poursuivie par les d'Abbadie, les Rochet d'Héricourt, les Lefebre, les Révoil.
Cependant l'école française n'a revêtu son véritable caractère que dans les trente dernières années. Il sem-
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ble qu'elle ait attendu, pour prendre son essor, le déclin de ses rivales. Si l'on veut embrasser son œuvre d'un coup d'oeil, il suffit d'énumerer les points d'attache que la vieille colonisation française avait laissés sur la terre d'Afrique.
Les commerçants de Dieppe, de Marseille et de Bordeaux trafiquaient, de longue date, au Sénégal, sur la côte des Esclaves et la côte de Guinée, au Gabon, à Madagascar. Ils avaient, sur ces différents points, planté les premiers jalons. Ajoutez à ces établissements anciens les nouvelles acquisitions qui sont l'œuvre du dix-neuvième siècle, l'Algérie au Nord, l'échelle d'Obock, dans la mer Rouge, et vous aurez énuméré les bases d'opérations de la campagne convergente qui va s'engager de toutes parts.
Sur le continent, et abstraction faite de Madagascar, toutes les explorations françaises accomplies dans la dernière moitié du dix-neuvième siècle ont un objet parfaitement déterminé : c'est à savoir, l'union, à travers le continent, des établissements que la France avait su, de longue date, s'assurer sur la côte. On trouve, là, comme une théorie de l'hinterland avant la lettre, qui pousse les uns vers les autres les hardis pionniers s'éloignant tous du rivage.
Suivez-les. Prolongez indéfiniment les lignes que leurs entreprises amorcent. Il y a un point où elles se coupent, où les territoires qu'elles traversent se rejoignent: c'est vers ce point idéal que se dirigent instinctivement les voyageurs français, ceux qui partent de l'Algérie ou de la Tunisie, ceux qui partent du Sénégal ou de la côte d'Ivoire, ceux qui partent du golié de Tadjourah : et ce point c'est le lac Tchad.
La vieille colonie du Sénégal donne le branle. Môme avant René Gaillié, des voyageurs français ont pénétré
5S LE l'ARTAGE DE l'aF"RIQUE
dans l'intérieur. De Brue, en 1698, avait parcouru le royaume de Galam. Kn 1715, un autre voyageur avait visité le BambouU. La Compagnie du Sénégal y envoya ses agents, h diverses reprises, à partir de 1730. Mollien pénétra également dans l'intérieur, sans pouvoir aborder le bassin du Niger. René Gaillié couronne celte série d'ellorls par son célèbre voyage à Tombouctou.
Une période d'abandon succède à l'activité du siècle précédent. Mais, en 1854, Faidherbe est nommé gouverneur du Sénégal et, alors, commence, dans l'organisation politique et militaire, dans l'étude scientifique, dans l'exploration, la période vraiment moderne. On ne peut citer que des noms. Le capitaine Vincent visite l'Adrar; Mage et Bourrel vont chez les Maures; le capitaine Fulcrand étudie les parages du Gap Blanc et de la baie d'Arguin; le capitaine A/.an explore le Oualo, et le lieutenant de vaisseau Mage les rivières du Sine et de Saloum.
On touche enfin au bassin du Haut-Niger, le Djoliba. On le parcourt; on l'étudié ; on prépare les voies. Le lieutenant Pascal va dans le Bambouk, le lieutenant Lambert dans le Fouta-Djallon, Mage et Quintin auprès du successeur d'Omar, le sultan de Ségou, Ahmadou. Ils séjournent à Yamina, à Sansandig ; c'est ce voyage qui établit en quelque sorte la jonction définitive du bassin de Sénégal et de celui du Haut-Niger. Gallieni y séjourne de nouveau, en 1880.
Cependant, du côté de l'Algérie, les premiers ellorts sont faits pour répondre aux appels qui commencent à se faire entendre de l'autre côté du Sahara. A la période de conquête, la période d'org'anisation et d'étude a succédé. On veut connaître l'Algérie, elle-même, tout d'abord ; d'où les beaux travaux de notre corps d'officiers, au premier rang desquels les Hanoteau et les Daumas,
LES RÉSISTANCES ET LA PÉNÉTRATION o9
Un veut savoir aussi ce qu'il y a derrière elle. Une inspection méthodique commence. Elle a son point culminant dans la remarquable exploration de Henri Duveyrier chez les Touaregs (1859-1801). Les relations qu'il se crée, l'étude approfondie qu'il fait du passé, du présent et de l'avenir de ces races du désert, mettent ses travaux parmi les plus importants et les plus féconds.
En même temps, une idée plus audacieuse, suite naturelle de la campag-ne de jonction déjà enlrepiise, se fait jour dans les esprits : celle du chemin de fer transsaharien. Celte conception, ce rêve, hante désormais les voyageurs qui vont toujours plus loin, toujours plus avant dans le Sahara : Paul Soleillet en 1872, Dournaux-Dupéré, égorgé par les Ghambaas en 1874. Victor Largeau qui échoue, en 1870, à Ghadamès.
Deux projets sont en présence, l'un oriental, qui se dirige vers le lac Tchad et le Bornou, l'autre occidental qui, par le Touat, doit gagner Tombouctou. Le colonel Flatters qui part, en 1881, pour reconnaître le tracé oriental est surpris avec sa troupe et massacré; Pouyane échoue dans sa reconnaissance du tracé occidental; Palat périt à son tour, sur le même chemin; puis, c'est Camille Douls, en 1889. Le Sahara se défend bien.
Cependant, tout à coup, du côté du sud, un autre appel retentit. Un jeune officier de la marine française, Savorgnan de Brazza, avait commencé, dès 187.Ô, à la suite de du Chaillu et de Compiègrie, les belles explorations dans l'intérieur de notre colonie du Gabon. Étendant sans cesse le cercle de ses pérégrinations pacifiques, il avait reconnu l'Ugoué, l'Alima, le Niari-Kiliou, pénétré dans le bassin du Congo, découvert, successivement, les affluents de la rive droite du grand fleuve et, notamment, lamorce du majestueux Oubanghi.
Enfoncé, pendant vingt années, dans ce vaste champ
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d'exploration, Brazza, loul lumant d'idées et d'activité, avait été à la fois voyageur, administrateur, diplomate, colonisateur, et |>armi tant de labeurs, toujours souple, toujours prudent, toujours bon. Il avait créé de toutes pièces notre nouvelle colonie, surpris Stanley par son arrivée impétueuse sur les bords du Cong-o, arrêté à la rive droite du Gong-o et de l'Oubang-hi l'élan vigoureux de l'Etat indépeniiant.
Et, tout à coup, voilà qu'un plan gigantesque, longtemps caressé comme une chimère, lui apparaît réalisable : lui aussi, il veut aller vers le Tchad, mais par le Gabon. L'idée de l'union de notre colonie equatoriale avec celles de la côte méditerranéenne et de la côte occidentale s'empare de lui. Il devine l'avenir de la Sangha, de ce grand atlluent du Congo qui descend du nord en droite ligne et qui, par conséquent, à la remonte, doit conduire le voyageur vers le Ghari, vers le Logone, vers les grandes artères du bassin du Tchad.
Nous sommes en 1889. C'est alors que, sous une impulsion énergique, une pensée unique anime, tout à coup, simultanément, et sur tous les points à la fois, tous ceux qui ont au cœur, pour la France, l'ambition africaine.
Le Comité de l'Afrique française est fondé; l'administration des colonies est dirigée par un esprit à la lois pratique et vigoureux, M. Etienne; les diplomates se saisissent de ces intérêts trop souvent négligés; des négociants français se réunissent; la fleur de notre jeunesse, et surtout de notre jeunesse militaire, s'olfre, le sourire aux lèvres; il n'est pas jusqu'aux auxiliaires indigènes qui n'apportent leur discipline, leur endurance, leur infatigable courage. Toutes ces bonnes volontés s'entr' aident et se combinent. Un grand ellort, ayant pour but la jonction définitive de toutes nos
colonies continentales, par un système d'exploration simultané, est décidé.
Binger est parti du Sénég:al et, traversant le pays de Kong", il est arrivé à la Côte d'Ivoire, après avoir rencontré Treich-Laplène, venu au-devant de lui. Ménard, en sens inverse, essayera bientôt de rejoindre la côte occidentale en partant de ce même pays de Kong et périra tragiquement. Monteil, partant de Saint-Louis, pénètre dans le bassin de Niger, le traverse tout entier, gagne le Sokoto, le Bornou, le lac Tchad et, de là, rentre en France par la Tripolitaine, achevant, dans le désert, le voyage le plus complet et le plus hardi qui ait été accompli jusqu'alors.
Mizon remonte la Benoué, s'enfonce dans l'Adamoua et, aprôs des péripéties sans nombre, rejoint Brazza luiniûme, dont la brillante campagne sur la ISangha n'est pns seulement une exploration, mais une véritable prise de possession. Sur le llaut-Oubanghi, Crampel, qui remonte également vers le Tchad, rendez-vous commun de tous ces ellorts, meurt au moment où il pénètre dans le B ighirmi. Mais la tâche est reprise par Maistre, par Dybow ski.
Et, depuis lors, c'est un assaut constamment renouvelé contre le sphinx africain, auquel on arrache, jour à jour, une parcelle de son mystère. C'est Decazes, c',est Balluy, c'est Liotard, c'est d'Uzès, c'est Julien, c'est Bonnier, c'est Decœur, c est Toutée, c'est Brosselard- Faidherbe, c'est lîallot, c'est Ilourst, c'est Beau, c'est Marchand... et combien de noms ne faudrait-il pas ajouter à cette liste glorieuse?
En somme, le but est atteint. Le fait symbolic|ue de cette marclje connbinée, c'est la rencontre de Mizon et de Brazza au sortir de l'Adamaoua, l'un venant du Niger et l'autre du Congo; partis de si loin, ils se retrouvent,
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sans rendez- vous précis, portés, pourainsi dire, par l'idée maîtresse qui les conduit l'un et l'autre.
Ainsi le minciî ruban des itinéraires a relié, à travers le continent, les colonies françaises disséminées selon le hasard de loccupation des côtes. Si la formule : A chacun selon ses <i;uvres s'applique, l'exploration française aura préparé, pour la politique de la France et pour la civilisation, des résultats dont elles n'auront qu'à tirer parti.
Le mérite de nos explorateurs s'accroît encore du fait de la méthode employée. Elle est uniquement pacifique, douce aux indigènes, tolérante pour 1 ignorance, les préjugés, les dispositions hostiles. Il n'y a pas de travail plus curieux que celui de Brazza, allant et venant, ne s'entêtant pas, palabrant sans cesse, plein de mansuétude, quand, parfois, la réplique par la force lui serait si facile.
Gomment ne pas admirer le judicieux bon sens du froid Binger, que rien n'émeut ni ne déconcerte, qui poursuit son chemin d'un pas tranquille traversant, sans coup férir, des contrées qui, avant lui, paraissaient si âpres et qui s'ouvrent devant sa douceur obstinée ?
D'ailleurs, cette méthode de lente et patiente pénétration est commune à tous ceux qui ont réussi en Afrique. A moins que l'exploration ne trouve un objet en ellemême et quelle ne se contente d'être un terrible et périlleux tour de force, elle doit se préoccuper de laisser, là où elle passe, des souvenirs qui disposent les confiances et préparent les cœurs. C'était la méthode de Barth; c'était la méthode de Livingstone qui, dans une parole profonde, remerciait Dieu « d'avoir rencontré, dans ce monde nouveau qu'il venait de parcourir, un si grand nombre de braves gens ».
L'exemple du seizième et du dix-septième siècle doit,
en sens contraire, nous servir de leçon. L'Assemblée constituante, après les encyclopédistes, a (létri, avec raison, Todieux niercanfilisme qui a déshonoré les premiers pas de la colonisation européenne et n'a laissé, derrière lui, qu'un héritage de honte et de deuil. Les campagnes farouches des navigateurs du seizième siècle, la soif de Tor, la chasse des nègres, toutes les passions et toutes les violences surexcitées par une cupidité sans frein et sans avenir, n'ont produit partout que la ruine et la dévastation.
Ces pauvres races inférieures méritaient-elles un si dur traitement?
Les ex|)lorateurs modernes en ont jugé autrement. Leur œuvre, qui s'achève, a ennobli de sa gloire pacifique, la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Elle a, en même temps, posé les fondements de la politique africaine moderne sur les bases inébranlables de la paix, de l'humanité et du désintéressement.
Mais elle n'eut laissé, sur la face du continent noir, que des pistes inutiles, hâtivement recouvertes par la brousse, si l'expansion nationale et les sanctions politiques n'eussent appuyé ses efforts et estampillé l'Afrique de l'empreinte européenne par excellence : l'organisation.
« L'exploration » a préparé le « partage de l'Afrique « : Les armes et la diplomatie l'achavèrent.