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CHAPITRE DEUXIl^ME

ET

Le souvenir de la blessure cuisante que fut, pour la France, l'alTaire de Fachoda s'elîace peu à peu. Les |)robièmes posés alors sont résolus; les peuples sont occupés à d'autres travaux, l'opinion est ag-itée par d'autres soucis : il est permis de présenter maintenant l'exposé loyal d'une affaire, considérable en son temps, et qui ne fut, en somme, que l'épisode final de la longue négociation engag'ée entre les deux grandes puissances principalement intéressées, en vue du partage de lAfrique.

Pour l'histoire, pour la vérité, pour la justice, il n'est pas inutile de préciser le fait et le droit, il n'est pas inutile d'établir que la partie engagée était légitime et qu'elle méritait d'être jouée. N'eùt-elle fait que soutenir le bon renom de la race française, elle avait sa raison. Un peuple ne puise ni autorité ni respect dans l'abandon de soi-mt'me.

Mis il sa place, dans le cours des événements, l'inci-

li'' LE l'ARTAGR DR L AI'RIOUE

dent s'oclaire, et l'histoire le jugera avec plus d'cquilc que ne l'ont fait les (■onteai|)orains.

L'Angleterre avait occupé l'Kfjfvpte dès 1880 (1). La France, complétant son expansion algérienne, avait établi son protectorat sur la Tunisie (2).

L'Ang-leterre, par des initiatives hardies, avait étendu son autorité sur l'Afrique Orientale en prenant pour directive la fameuse formule : « du Gap au Caire ».

La France, pénétrant par les trois portes de l'Algérie, du Sénégal et de la côte de Guinée, s'était imposé à l'Afrique Occidentale; en outre, par le Gongo, elle s'enfonçait au loin dans l'intérieur des terres et prenait de flanc l'Afrique Orientale (3).

Les situations étant telles, en quel point devaient se faire la démarcation et le partage des influences? C'est le problème qui fut posé au temps de la mission Marchand.

Il fut résolu dans des conditions assez mal expliquées jusqu'ici, et qui ne furent pas toutes au désavantage de la France.

Cinq cents Sénégalais, ayant à leur tête un homme, auraient pu obtenir des résultats plus avantageux encore, tels que ceux qui ontrécompensé, souvent, des efforts moins méritoires. Si des difficultés inouïes n'eussent pas retardé leur marche, si un arrangement fût intervenu plus tôt, comme il était à prévoir, — c'est-à-dire avant la rencontre des forces anglaises et françaises sur le Nil, — la face des choses eût été sans doute modifiée. Une entente amiable eût mis fin, dignement, à cette concur-

(1) Voir les^origiues de l'affaire li'Kgypte, daus VHistoire de la France contemporaine (t. iV, p, 385).

(2) Voir iMd.(i. IV, p. 639).

(3) Sur l'ensemble des événements de cette e.xpiiiisioii pyraiicle, voir Jes deux volumes du regretté Jean DAncY : Cent années de riva-

lAi.ilUliA i:i l.A NKIiOClATION AI H ICA IN E T» ,

rence honorable, à cette rivalité émouvante qui avait jeté les deux pays, face à face, sur les mêmes voies.

Le but qu'on s'était proposé ne fut pas atteint.

Pourtant les sacrifices ne furent pas inutiles. Ce passé, trop mal connu, a planté, pour l'avenir, les jalons de distributions meilleures et plus avantageuses à la fois pour les deux puissances et pour la civilisation.

La France et l'Ang-leterre, qui se heurtèrent à cette heure, avaient usé, au cours des longues et com|ilexes négociations antérieures, de ménagements réciproques et s étaient abordées dans des sentiments de conciliation et rrestime. Ce corps à corps unique avait été précédé de vingt ententes (1). On n'avait jamais perdu de vue la considération dominante de l'harmonie nécessaire entre les deux puissances et de la collaboration finale aux mêmes rr-uvres.

Un jour viendra où la nécessité de cette collaboration, non seulement partout dans le monde, mais spécialement dans les régions sur lesquelles portait le litige, apparaîtra. Ce ne sera pas trop du concours de toutes les puissances limitrophes pour pénétrer ces immenses et farouches provinces.

On verra bien, alors, que la communauté des efforts est préférable à des revendications exclusives et hostiles. Au sein de ces marécages où les eaux indécises des deux plus grands tleuves africains hésitent avant de séparer leurs cours, les politiques qui furent rivales se rapprocheront et se trouveront unies.

L'avenir, repassant alors l'œuvre interrompue, reconnaîtra que la vigilance française, portée jusqu'à ces confins éloignés, était justitiée. Si l'esprit de concorde et la bonne grâce l'eussent emporté — et peu s'en

(I) Voir, ci-dessous, le recueil «les traités eutrc la Franco cl l'Angleterre pour le partage lic l'Afrique (p. 26'' etsuiv.}.

«>S LE PARTAGE DE L'aFRIQUE

fallut — les résultats eussent été meilleurs pour tous, sans les risques d'une rupture redoutable et la douleur d'un choc pénible. Entre vieilles nations et camarades de route dans l'histoire, les égards mutuels sont le plus sag-e : on se retrouve.

Quoi qu'il en soit, pour que l'avenir sache et que l'histoire juge, il faut qu'ils soient éclairés et que, — les brouillards de la polémique étant dissipés, — la vérité se lève.

L'exposé qui va suivre a pour objet de mettre, une fois pour toutes, hors de cause l'honneur de la France et la bonne foi de ceux qui l'ont représentée. Il est consacré, uniquement, au débat diplomatique qui, remontant aux années antérieures, s'est terminé par le rappel de la mission Marchand.

Quant à l'expédition elle-même, je n'entreprends pas de la raconter : le plus simple et le plus fort des témoignages, c'est le journal de marche, écrit au jour le jour, par les chefs. Ils ont fait, pour le pays, tout ce qui pouvait être fait. Leur étonnante randonnée achève superbement la série de ces « aventures françaises » qui, pendant vingt années, ont sillonné, de leur piétinement, le continent noir. Une telle gloire est hors d'atteinte. I 11 reste à dire les circonstances internationales dans lesquelles la mission s'est produite, à rappeler par qui elle lut décidée, comment soutenue et pourquoi elle a échoué.

Il est avéré, — après les précisions données par M. André Lebon (1), — que la mission Marchand fut

(Ij Voyez, dans la Revue des Deux Mondes des 15 mars, 15 mai, 15 juiu et 15 septembre 1900, les articles de M. Audré Lebon,

FACeODA ET LA NÉGOCIATION AFHTCa'iNE 69

décidée sur l'initiative de M. Léon Bourgeois, président du Conseil et ministre des Alfaires étrangères, au début de l'année iS'.Mj, et qu'elle futconstituée par M. Guieysse, alors ministre des Colonits (1), Les instructions concertées entre les deux départements furent signées, par ce dernier ministre, le 24 février 189G. G est donc au cabinet Bourgeois qu'appartiennent l'honneur et la responsabilité de cette mesure prise en connaissance de cause, après longue et mûre délibération.

La décision n'était pas un fait isolé dans le développement de l'expansion française en Afri(|ue : elle avait ses origines dans une politique nationale antérieure ; mais elle eut sa raison d'être immédiate dans un programme général d'action en Afrique conçu à la suite des événements qui ont marqué les derniers mois de l'année 1895.

M. de Freycineta rappelé, dans un livre admirable de pondération et de sang-froid, quelles raisons la France opposait à l'occupation de l'Egypte par l'Angleterre. Il n'est pas utile d'évoquer ici, à nouveau, ce passé pénible pour les deux parties. Gar, si l'une des puissances a été expulsée de ses titres et de son influence, l'autre n'a obtenu son succès que par une procédure diplomatique laborieuse dont le moins qu'on puisse dire c'est que les diverses phases n'en sont pas toujours conciliables entre elles.

Il fallut une sagesse extrême aux deux gouverne-

reciieillis eu volume sous le titre : la Politique de la France en Afrique, 1896-1898. Pion, 1901, in-8".

(Ij La cou?titutioD de la aiission est annoncée en ces termes (Jaus les jouruaux liu temps : « Une liécisiou du ministre de la Marine, en date du 17 janvier 1896, porte que la garnison de l'Oubanghi sera composée de trois compagnies de tirailleurs sénégalais... — M. iMarchand, capitaine d'iulanterie de Marine, est désigné pour servir à la 12* compagnie des tirailleurs sénégalais détachée dans rOubauglii. » Hultelin clr l'.t/riffuc française février 1896 (p. iO].

/'» LK l'AHTAOE \)E I, AFlilOIl

raents pour que l'irritation réciproque, se manifestant \)i\v des réclamations véhémentes et des échappatoires (imbarrassées, n'ait pas causé de plus graves conflits. Ni les excitations téméraires, ni les vivacités périlleuses n'ont manqué, de part ni d'autre, et Ion peut affirmer que, dans la phase supn'me, certains hommes d'Elat étaient plus notoirement hostiles en Angleterre qu'en France.

La rivalité de la France et de l'Angleterre, en Egypte, fut certainement une des causes initiales de l'incident de l'^achoda ; mais on n'en comprendrait pas le véritable caractère si on ne le mettait à sa place dans cette vaste question du partage de l'Afrique qui fut une des grandes affaires du dix-neuvième siècle à son déclin.

Les voyages de Stanley avaient démontré, par la découverte du Congo, que l'accès vers le Nil et les Grands Lacs est plu? facile, peut-être, par la côte occidentale que par la côte orientale. A l'Ouest, en elfet, la région des cataractes franchie, on dispose d'un parcours relativement aisé sur un bief immense. Le Congo, c'est, pour l'Afrique équatoriale, le fameux « chemin qui marche. »

Les regards se portèrent donc sur celte côte jusquelà si négligée. La France, en raison de la possession du Gabon, d'où partait Brazza, l'Etat Indépendant, par une extension hardie des titres plus récents que lui avait attribués la conférence de Berlin (1884), poussèrent leur pointe vers les hautes terres arrosées par le fleuve et ses affluents.

L'hypothèse qu'on qualifie, à tort, d' (^ hypothèse de Wauters », mais qui fut, dès la conférence de Berlin, l'hypothèse de Desbuissons, se vérifia : un affluent considérable du Congo, rOubanghi, a sa source dans des régions très voisines de l'Egypte équatoriale et recueille

l'ACUODA ET LA NEGOCIATION AFRICAINE 71

les eaux qui, partant du Bahr-El-Ghazai, prennent le chemin de l'Atlantique.

Quand des traités, longuement débattus et remaniés à diverses reprises (1885-1887,1, eurent assuré à la France la possession légitime de la rive droite de l'Oubanglii, avec la frontière prolongée jusqu'au 30" méridien par le 4' parallèle(l), cette puissance se trouva, sur une étendue considérable de son territoire colonial, limitrophe du bassin du Nil. Une ligne de partage imperceptible distingue à peine, parmi les eaux dormantes des marecages herbus, les vallées des deux fleuves.

Cette situation remarquable ne devait pas échapper à l'attention des hommes chargés de suivre, pour le gouvernement français, l'avenir de l'expansion européenne en Afrique. Un mémoire soumis [lar la sous-direction des protectorats à M. Spuller, ministre des Affaires étrangères, remanié ensuite pour M. Develle, relevait l'importance de ces contacts et de cette pénétration de flanc que les affluents du Congo enfoncent vers le cours du Moyen-Nil : « S'il se construit un chemin de fer pour relier les deux grands fleuves africains, il passera là; s'il se fait un canal, il passera là. »

La France avait le plus haut intérêt à s'approcher, par le Congo, des régions que les entreprises du Mahdi avaient arrachées à leur contact bien précaire avec la civilisation. Oh]uvre d'autarit plus urgente «[ue, i)ar une campagne extraordinaireraent aventureuse, les ofticiers de l'État Indépendant du Congo avaient, au mépris des traités, franchi le 4'^ parallèle, établi des i^ostes sur le haut Oubanghi et s'étaient dispersés dans l'Afrique nilotique.

Aussi, dès l'année 1892, sur i uiiiialivfi dr. M. iMicimt;,

(1) Voir ci-de»S(tua aux Amiexci {pS'SI).

l"! Lli l'AHTAGI-; Ui': LAKRIQLIE

député, d'accord avec les départements compétents des Colonies et des Ad'aires étrangères, la Commission du budg"et avait inscrit, au compte du sous-secrétariat des Colonies, un crédit de îiOO.OOO francs à l'eflet d'envoyer une mission d'études et d'établissement dans ces refilons : c'était, à une heure singulièrement propice, le premier projet de la mission Marchand.

Personne, en Europe, ne s'intéressait à ces régions abandonnées depuis le départ d'Emin. L'occupation se fût faite sans coup férir.

Mais le projet n'eut pas de suites. Les fonds étant votés, les mesufes nécessaires furent préparées et soumises au sous-secrétaire d'État des Colonies, qui ne se décida pas à les signer. Les crédits restèrent inemployés.

Cette période, de 1886 à 1892, fut, en g-énéral, une époque de stagnation et même de recul pour l'expansion coloniale française. Les tâches étaient multiples, les frais considérables, les gouvernements et les parlements inquiets.

Quel poids à soulever que celui des affaires de Tunisie, d'Indo-Chine, de Madagascar, du Congo, de la Nig-eria, de la Côte d'Ivoire, de l'Ég-ypte, des Nouvelles- Hébrides, de la Guyane, tandis que l'opinion publique ne se passionnait que pour l'aventure boulangiste et l'affaire du Panama !

L'État Indépendant du Congo mettait à profit nos tergiversations : ses agents, après avoir franchi le 4^ parallèle, s'efforçaient de contourner les possessions françaises et de leur interdire tout développement à TEst et au Nord. Ils agissaient d'après un dessein combiné et prémédité. On savait que le roi Léopold cherchait partout des appuis.

Ces empiétements donnèrent lieu à de multiples pro-

testations de la part du gouvernement français : sous le ministère Casimir-Perier, des négociations s'engagèrent à Paris et à Bruxelles, entre les représentants de la France et ceux de TÊlat indépendant du Congo. Gomment ceux-ci eussent-ils justifié la conduite des agents belges, quand les textes étaient formels? Cependant, ils ne cédaient pas : « Possession vaut titre », arguaient-ils. Les choses traînaient en longueur.

Enfin, ces étranges obscurités se dissipèrent : le 12 mai 1894, les journaux belges et anglais publièrent la fameuse convention signée entre l'Angleterre et l'Ktat du Congo. L'Angleterre, sans songer même à prévenir le Cabinet de Paris, attribuait à l'État Indépendant la partie du bassin du Congo située au Nord du 4" parallèle et reconnue à la France par les traités.

En outre, elle cédait à Jjaily à l'État du Congo, toute la partie du bassin du Nil située sur la rive gauche du fleuve et comprise entre le lac Albert et le 10' degré de latitude (c'est-à-dire jusqu'à Fachoda), y compris la région indécise du Bahr-EI-Ghazal. étant entendu que, pour la partie la plus voisine du fleuve (à l'Est du :^0' degré Est de Greenwich), le bail ne durerait que jusqu'à la mort du roi Léopold. Le bail s'étendait au port de Mahagi sur le lac Albert avec les accès nécessaires.

En revanche, l'Etat Indépendant cédait à bail à l'Angleterre une bande de terre de vingt-cinq kilomètres de largeur entre la pointe du lac Tanganiyka et la pointe Sud du lac Albert-Edouard, c'est-à-dire le passage pour le chemin de fer projeté « du Cap au Caire. »

Enfin, le traité, mentionnant, pour les écarter, « les prétentions de lÉgypte et de la Turquie dans le bassin du Haut-Nil (1) », contenait une clause par laquelle

(1) Une annexe de l'acte est ainsi rédij,'ée : « Les signataires

'i LK lAltTAC.E ni:; L AFRIQUE

l'Etat Indépendant « reconnaissait la sphère d'influence britannique telle qu'elle est délimitée dans l'arrang'ement ang-lo-allenaand du 1*" juillet 189U. »

C'était la plus grave disposition du traité, puisque l'Ang-leterre, qui s'était assuré déjà des reconnaissances analog:ues, de l'Allemagne d'abord et, ensuite, de l'Italie, achevait, par l'adhésion obtenue de cet autre État voisin, la prise de possession, du moins théorique, de tout le bassin du fleuve. Bien plus, pour se mettre tout à fait à l'abri des voisinag-es inquiétants, elle glissait, en quelcjue sorte, le Gong'o belg-e en tampon entre ses possessions françaises et cet immense territoire qu'elle s'attribuait tout entier.

Si on laissait faire, la question d'Egypte et, on peut même ajouter, la question d'Afrique étaient réglées d'un seul coup. La politique suivie par la France, depuis quinze ans, n'était qu'une vaine parade. Ni moyen de reprise, ni élément d'échange ou de compensation ne lui restaient, au moment où s'engageait la grande « négociation africaine. »

Par l'arrangement, la France se trouvait lésée dans ses droits immédiats sur le Congo, au nord du 4" parallèle; elle était lésée dans ses droits éventuels de préemption sur l'Ktat Indépendant; elle était lésée en saquaiité de signataire des traités assurant l'intégrité de l'Empire ottoman, et elle était lésée, surtout, dans sa situation de puissance africaine.

Déjà écartée, sans plus de façons, malgré les traités, à Zanzibar, puis dans l'Ouganda, évincée au Bas-Niger,

n'ignorent pas les pnHentions de l'Égyple et iJo la Turquie dans le ba.ssiii du Haut-Nil. » — « Les prétentions de l'Egypte !... » La timidité de cette allusion marque les hésitations de la thèse anglaise.

FAt^UODA ET LA NEGOCIATION AFRICAIN!-: / Ti

contestée sur la Côte occidentale, à Madagascar, en Abyssinie, au Maroc, elle était désarmée, vaincue avant de combattre.

Une politique d'exclusion et d'enveloppement était, ainsi, opposée à la France : les deux partenaires du traité s'accordaient, l'un à l'autre, aux dépens d'une puissance voisine et amie, ce qui ne leur appartenait pas.

L'Allemagne protesta immédiatement et obtint, sans autre l'orme de procès, l'abandon de la clause cédant à bail la bande de terre de vmgt-cinq kilomètres.

La France allait-elle s'incliner, renoncer à la défense de ses droits, de sa dignité, de ses intérêts?

Répondant au mouvement de l'opinion, à l'émotion du Parlement, le Cabinet Charles Dupuy, qui succédait au Cabinet Casimir-Perier s'éleva contre l'arrangement anglo-congolais. L'exposé que le ministre des Affaires étrangères fit à la Chambre, huit jours après la constitution du ministère, le 7 juin 1894, en réponse aune interpellation de MM. Deloncle et Etienne, présentait les arguments de droit et les arguments de fait.

Au point de vue du droit, il alléguait « les traités internationaux qui garantissent lintégrité de l'Empire ottoman »; il y avait, de ce chef, un engagement pris directement avec la France comme à l'égard des autres puissances : c'était « un statut général, une des bases de la paix universelle (1) » qui était atteinte. Si les actes qui consacrent l'équilibre international, comme le traité de Berlin, devaient être violés arbitrairement par leurs propres signataires, sur quelles bases pourrait-on fonder l'ordre public entre les puissances et maintenir la paix?

(1) Ce sout les propre* expressions eiuployées par sir EdwarJ Grey à propos «le loccupatiou de la Uosnic et de l'lIerzi';,'ovim- p:ir l'Autriche-Hougrie , en 190^.

7G LE PARTAGE DE l'aFRIQUE

(Juant à ri']tal liriéperKiant, en traitant avec l'Ang-leterre dans les conditions indiquées, il se mettait en contradiction avec la charte de son existence; il s'arrachait à la protection de sa neutralité. De même que l'arrangement était en violation du droit international européen, il « était en contradiction formelle avec le droit international africain. »

Le droit une fois établi, l'exposé ministériel abordait les points de fait et les réalités. La convention « portait atteinte à l'équilibre des forces en Afrique et dans le monde » ; elle était contraire aux intérêts comme au droit de la F'rance. L'Allemagne avait fait rayer la clause qui la touchait : la France déclarait, qu'en ce qui la concernait, « la convention était nulle et de nulle portée. »

En même temps, le ministre priait la Chambre d'opposer, s'il y avait lieu, le fait au fait et l'occupation à l'occupation : puisque les agents congolais parcouraient, sans obstacle et sans protestation, le Bahr-El-Ghazal, rien n'empêchait d'autres missions de se porter vers les mêmes régions : « Mon collègue le ministre des Colonies a déjà donné les ordres nécessaires pour que l'officier supérieur qui commande dans le Haut-Oubanghi rejoigne son poste sans délai. Les premiers détachements de sa mission sont déjà arrivés sur les lieux. Ils seront renforcés sans retard si la Chambre accorde, comme nous n'en- doutons pas, les crédits nécessaires. Le chef de la mission a reçu, du gouvernement, les instructions et les ressources destinées à assurer la dé fense et le maintien de nos droits. Il quittera la France par un jjrocliain paquebot. »

Au lendemain de la séance du T juin, la presse anglaise fulmina. Lord DufTerin, alors ambassadeur d'Angleterre à Paris, accourut au quai d'Orsay. Il parla, d'abord.

d'un ultimatum qu'il avait, disait-il, dans la poche de sa redingote et qu'il y garda, finalement, après s'être laissé conduire jusqu'à la sortie. Cet ultimatum, M. d'IIaussez l'avait vu poindre, en i830, à la veille de l'expérience d'Alger, et puis M. Develle, lors des affaires du Siam... Les ultimatums, alors même qu'ils sont produits, se discutent.

Le débat engagé avec lord Dufîerin prit une tournure plus conciliante. L'Angleterre ne contesta pas la tlièse invoquée par le ministre français sur le respect des traités internationaux, elle laissa le roi Léopold se dégager de l'arrangement et n'insista pas, pour sa part, sur la clause du bail avec ses conséquences (1). Les difficultés, depuis si longtemps pendantes entre l'Etat Indépendant et la France, furent réglées par l'arrangement du Il août 1894 (2j.

Mais, ce qui est infiniment plus important, aussitôt cet arrangement conclu, le Cabinet de Londres, entrant dans les vues du Cabinet de Paris, se prêta à une négociation d'ensemble sur les questions contestées, notamment sur la vallée du Nil jusqu'à Fachoda et au-delà.

Négocier, et négocier avec la France, c'était reconnaître, tout au moins, que la situation juridique de ces provinces était sujette à litige et que l'intervention de la puissance limitrophe par le bassin du Congo n'était pas

(1) Voir l'exposé tout platonique .les arguments invoqués par le Foreign Office pour la défense de l'arran^'ouient, dans le meiuoranduui adressé, ti; I i août (lors de l'arrangement frauco-belgel, par lord Kimberley à lord Duffcrin [Ulue Look d'octobre 18'.)S, appendice n* 2). Le gouvernement britannique lait observer « qu'un discours au sein d'une assemblée parlementaire ne peut être considéré comme une communication diplomatique, i observation qui s'applique exactement au discours de sir Edward (^xey prononcé quelque temps après.

[^1) Voir le texte de ri.'rran{,'i'meut, ci-dessous aux (,/..'• (p. 3:i8j.

78 LE l'AIÎTAfiE TIE LAFRIQUE

de celles que l'on écarte par une fin de non-recevoir.

Cependant, le g-ouvernement français prenait les mesures conservatoires annoncées au parlement. Le crédit de 1.800.000 francs étant voté « pour renforcer nos postes dans le Haut-Oubanghi et les relier à la côte par des communications télég-raphiques et fluviales, » l'envoi d'une mission fortement organisée était décidé.

Depuis le mois de mai 1893, sur une démarche du groupe colonial de la Chambre, le commandement de cette expédition, qui devait comprendre plusieurs centaines de tirailleurs sénégalais et avoir à sa dis;>osition des bateaux démontables, était confié au lieutenantcolonel Monteil. Plus d'une année s'était écoulée ; les Sénégalais et les officiers placés sous les ordres du lieutenant-colonel, le capitaine Decazes, le lieutenant Julien, étaient sur le M'Bomou. Toutefois le chef de l'expédition était resté en Europe.

Après le vote des Chambres, il fallait agir : le colonel Monteil s'embarque, le 17 juillet, avec plusieurs officiers ; il devait prendre 150 Sénégalais à Dakar et rejoindre son poste. Mais l'arrangement avec l'État Indépendant ayant été signé le 14 août 1894, le colonel Monteil, au lieu de gagner le Haut-Oubanghi, est arrêté par des instructions nouvelles, le 12 septembre, à Loango. Il est envoyé à la Cote d'Ivoire pour's'épuiser en une pénible campagne contre Samory : « Les 1.800.000 francs votés par les Chambres pour améliorer les communications entre la côte et le Haut-Oubanghi furent dépensés à Loango et sur la Côte d'Ivoire (1). »

Pour la seconde fois, un projet de mission, décidé par le gouvernement avec le concours du parlement et à une

(l) De Caix, Fachoda (p. 123). — Voyez la discussiou, dans la séance de la Chambre des députés, du 2 mars 1895.

FA(:nOnA ET LA NÉOOCTATION AFRICAINE 7î>

époque encore opportune, avortait. Si le colonel Monteil eût été sur les lieux dès 1895, trois ans avant Marchand, alors qu'aucune action par l'Eg-ypte n'était même prévue, n'est-il pas évident que les événements eussent tourné autrement?

Toutefois, une certaine suite fut donnée aux premières intentions du gouvernement. En septembre 180 i, M. Liotard fut nommé commissaire dans le Haut-Uubanghi avec mission d'étendre ses relations dans le Bahr-El- (Uiazal et jusqu'au Nil : u C'est moi, dit plus tard M. Delcassé (il était alors ministre des Colonies), qui ai envoyé M. Liolard dans Tarrière-Oubanglii, en lui désignant le Nil comme terme de sa mission. »

Mais le projet primitif était singulièrement diminué; les moyens d'action laissés à M. Liotard étaient trop insuffisants pour assurer rapidement le résultat visé par les Chambres et prévu dans la discussion.

Cependant, à Paris, les négociations se poursuivaient avec l'Angleterre.

C'est un fait acquis historiquement que toute expansion coloniale de la France a été vue, en Angleterre, avec inquiétude et humeur. Pendant longtemps, l'Angleterre a pensé que, pour la domination des mors, elle n'avait pas d'autre rivale à considérer que la puissance douée, par la nature, du triple dévelopi)ement côtier de la Manche, de l'Océan Atlantique et de la mer Méditerranée.

(Juand, il partir de 1880, la France, poussée par les circonstances et stimulée par legéuie initiateur de Jules Ferry, entreprit de reconstituer son domaine colonial démembré, elle rencontra, du même côté, les mômes résistances.

En Egypte, en Tunisie, à Madagascar, en Indo-

HO LE PARTAGE DE l'aFRIQUE

Chine, même au Congo, même en Océanie, c'est l'Angleterre qu'elle trouve toujours devant elle.

Pour les générations actuelles, ces faits sont de l'histoire déjà vieille ; mais, pour le public de 181)1, ils étaient réalité vivante et émouvante. Lallaire d'Egypte, notamment, apparaissait comme un post-scriptum douloureux et imprévu du traité de Francfort. La presse et le parlement ne cessaient de stimuler 1' « inertie » du gouvernement. La discussion des budgets des Afl'aires étrangères n'était qu'une longue objurgation.

Le parti colonial, que ses premiers succès enflammaient, s'irritait de cette opposition qui se dressait partout contre ses desseins. Une agitation énervante, — assez vaine d'ailleurs, — menaçait, des deux côtés de la Manche, les relations entre les deux pays.

Au même moment, l'Angleterre, inquiète de ce réveil des questions extra-européennes qui, depuis le dix-huitième siècle, paraissaient réglées à son profit, l'Angleterre s'ébranlait. Sa politique d'expansion africaine prenait un caractère de hardiesse imprévue; elle avait conçu un triple dessein : se poser en héritière des possessions portugaises, détruire l'indépendance des républiques sud-africaines, s installer définitivement en Egypte et sur le canal de Suez.

Une conception, une formule gigantesque, digne de l'imagination active, propre aux compatriotes de Shakspeare, résumait ce prestigieux projet: « le rail du Cap au Caire. » On baptisait l'Afrique « les Indes-Noires (1). »

(1) Eu octobre 1894, le rédacteur (i'ua journal égyptieu, M. Picard, en présence des conventions signées simuitanéuient avec l'Italie et l'Etat du Congo, et d'une action parallèle engagée au Bornou, déflnissait ainsi la conception britannique : « Ces conventions, signées par l'Angleterre, lui servent à bâtir un empire des Indes Africaines, taillé à vif dans le cœur des pays qu'elle était venue protéger et d'où elle espère bien dominer, eu même temps que

facqoda rt la négociation africaine si

Il serait impossible d'énumérer les preuves de l'activité nouvelle qui résulte de ce grand dessein : c'est comme une pesée de tous les agents de la grandeur britannique sur les limites de l'influence anglaise : un branle-bas général réveille les litiges, ravive les conflits. La brousse et la diplomatie voient surgir, en même temps, les grand'gardes de cette soudaine avancée.

Lord Rosebery, « l'orateur de l'Empire », annonçait cette phase nouvelle de l'expansion britannique, dès 1888: « Votre politique coloniale doit être un des facteurs dominants de votre politique étrangère. »

11 la justifiait, en 1893 : « On dit que notre Empire est assez grand, que nous avons assez de territoires. Ce serait vrai si le monde était élastique... Nous devons considérer, non ce dont nous avons besoin à présent, mais ce dont nous aurons besoin dans l'avenir... Nous devons nous rappeler que c'est une partie de notre devoir et de notre héritage de veiller à ce que le monde reçoive notre empreinte et non celle d'un autre peuple. »

Les faits réalisent aussitôt, on Afrique, un plan visiblement arrêté et prémédité. Le premier acte avait été, en 1887, la réouverture du conflit avec le Portugal, suscité par les ambitions de la Chartered. La crise aboutit, en juin 1891, au traité imposé au Portugal, traité qui attribue à l'Angleterre les territoires aurifères des Matabalés, qui sépare définitivement la colonie d'Angola de la colonie de Mozambique, étend l'empire colonial britannique du Gap jusqu'au lac Nyassa, et qui permet, dès lors, d'établir, sur une étendue de plus de 20 degrés, le plus important tronçon du fameux transafricain.

rÉjjypte, le uioude entier : car, li> luoiule apparliendni au maître lie la Mt.'r-Rou;,'e. » Bulletin de l'A/rù/ue française, 1894 ;|). 16y . — Voyez aussi, daus \a. Revue des Dei'-c Mondes iiu i" novembre IsfiU, l'article lie M. EugèDe-Mf'l<hior'<li' Vpgiié, /^ Indes Noires.

H^i \.K l'AHTAtir, DE LAPHIOUE

Le second acte se joue au centre du continent. Ici, l'Angleterre se trouve en présence de l'Allemagne. Les deux puiisances sont en lutte pour la possession des territoire» de l'Est africain, l'Ouganda, l'Ounyoro, la province Equatoriale. Le sort de l'imanat de Zanzibar, sur lequel la France possède des droits garantis par les traités, est en question.

Après un conflit dramatique dont les phases célèbres sont la *( délivrance » d'Emin Pacha par Stanley et la contre-campagne du docteur Peters, l'Allemagne, en juillet 1890, signe un traité qui lui assure, il est vrai, la côte et toute sa colonie de TEst africain jusqu'aux Grands Lacs et au Kilimandjaro, mais qui reconnaît ù l'Angleterre les îles de Zanzibar et de Pemba, le protectorat de l'Est africain anglais jusqu'au lac Albert Nyanza et, en plus, la vallée du Nil jusqu'aux confins de V Egypte.

Cet arrangement n'est pas communiqué à la France qui, à tant de points de vue, cependant, y était directement intéressée. 11 ne pouvait donc l'engager ni lui être opposé.

Bientôt l'Angleterre, poursuivant cette procédure de prise de possession sur le papier, traite avec l'Italie qui s'est implantée à Massaouah, à Assab et sur la côte des Somalis.

Autre délimitation fictive qui permet de renouveler l'affirmation de droits indéterminés sur la vallée du Nil : les provinces égyptiennes de la rive droite sont divisées entre les deux sphères d'influence par des finesses de rédaction où les droits établis sont à peine ménagés. L'Italie est autorisée à occuper temporairement Kassala jusqu'à la vallée de l'Atbara : « 11 est convenu, entre les deux gouvernements, que toute occupation militaire temporaire de ce territoire n'abrogera pas

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les droits du g-ouvernement ég"yptien sur ledit territoire, mais que ces droits demeureront simfilement en .suspens, jusqu'à ce que le g-ouvernement ég-yptien soit en mesure de réoccuper le district en question... »

a Droits du gouvernement égyptien », « droits en suspens », « droits de Tllalie », tout cela se contredit. Mais, qu'importent les formules?

Un pas encore dans le même sens, en août 18l>3. C'est l'Allemagne qui, une seconde fois, prête l'oflice de sa bonne volonté. On traite pour les territoires des bassins du Niger et du lac Tchad. La diplomatie anglaise saisit l'occasion de faire un bond jusque dans la vallée du Nil : « Il est également convenu que l'influence allemande ne combatlra pas l'influence anglaise à l'Ouest du bassin du Ghari et que les pays du Darfour, du Kordofan et du Bahr-El-Cihazai, tels qu'ils sont déiinis dans la carte de Justus Perthes d'octobre 1801, seront exclus de la sphère d'intérêts de l'Allemagne (1). »

Toujours le même procédé : des négations tendancieuses et mal définies.

L'Allemagne et l'Italie n'avaient que faire dans ces problèmes si éloignés de leurs champs d'opérations. Ces clhuses visaient, indirectement, une puissance tierce : c'était leur objet unique.

A quel titre l'Angleterre traitait-elle pour le Nil? Elle occupait l'Egypte, il est vrai; mais un fait ne constitue pas un droit. Même, sans tenir compte des déclarations, multipliées par le gouvernement anglais, sur le caractère précaire de l'occupation, M. Gladstone n'avait-il pas affirmé, officiellement, devant la Ghambre des com-

(1) Voyez le texte dans le hulletm de l'Afrique française <ic iIlcenibre JS'Ja (p. 9^.

Si LK l'AliTAr.K ItK l'aI'HIoUE

munes que « la frontière de l'Egypte était ramenée jusqu'à Ouady-IIalfa, à la deuxième cataracte du Nil? » (1)

Voilà une base positive et qui, appuyée elle-même sur un fait, l'abandon, suivant le conseil de TAnf^lelcrre, de ces régions, occupées par l'Egypte pendant dix ans seulement, ad'aiblissait singulièrement toute prétention exclusive sur ces provinces.

L'arrangement anglo-congolais éclate en mai 1804 : on comprend, maintenant, sa raison d'être : il bouclait, en quelque sorte, la négociation africaine. Poursuivant le travail élaboré avec l'Allemagne et le Portugal, il achevait, dans le Nord, ce qui avait été si heureusement commencé, dans le Sud et le Centre, par la série des actes précédents.

La France, évincée, sur le papier, des territoires du llaut-Oubanghi, qui lui appartiennent incontestablement,'écartée de la région du Nil sans autre forme de procès, doit-elle rester sous le reproche d'avoir pratiqué « la politique des coups d'épingle », quand c'est elle qui l'a subie?

En 189i, comme en 1893, comme en 1890, ainsi (|u'on l'avait fait à Zanzibar, dans l'Ouganda, sur le Niger, on espérait l'opérer de ses droits et de ses titres, par un simple geste. Lord Kosebery était alors aux allaires : c'était le grand maître de la politique impéralisle. Il traitait la France comme on avait fait le Portugal. Si la France avait cédé celte lois encore, les victoires britanniques par voie de simple déclaration eussent disposé de l'Univers.

La réplique française à l'arrangement de mai 1894 mit lin à ces procédés. L'Angleterre était obligée ou

(1) Sur les origines et la portée Je cette déclaratiou, voyez Freycinet, la Question d'I^fjypte (p. 393).

FACIIODA ET LA NÉGOCIATION AKRICAIM .S.">

de se découvrir ou de négocier. Elle prit le parti de négocier.

Depuis des siècles que la France et l'Ang-leterre travaillent ensemble au progrès de la civilisation, il semble que les deux peuples devraient se bien connaître et se comprendre aisément. Il n'en est rien : le détroit oppose les esprits comme les rivages. La mer, qui unit d'habitude, disjoint ici. Pourtant, la similitude des origines, des idées, des intérêts, maintient, entre les deux rivaux, une habitude, une recherche de rapports cordiaux dont les alternatives créent un drame, parfois décevant, mais toujours animé.

La négof^iation anglo-française est l'épreuve suprême des diplomates et le gage le plus assuré d'une paix heureuse dans l'Univers : pour les hommes du métier, il est normal et, pour ainsi dire, fatal que Talleyrand ait achevé sa carrière à Londres. Entre Londres et Paris, la conversation doit être constante, si elle est parfois laborieuse.

Le négociateur anglais est solide, d'aplomb et pjein de sens ; il est extrêmement prudent et, visiblement, tenu de court par la chaîne du Foreign Office. La marche du négociateur français est plus capricieuse, parce qu'il cherche les raisons générales; un idéalisme vague le tourmente assez inopportunément. Le négociateur français veut convaincre, tandis que le négociateur anglais se contente de vaincre. Dans les pourparlers, des préliminaires, parfois verbeux d'un côté, parfois contraints et embarrassés de 1 autre, sont souvent une cause de malentendus.

86 LE PARTAGE DE l'aFRIQUE

Les méthodes diiïôrent et les langues plus encore. Un

ne s'imag-ine pas ù i(uel point la dissemblance fondamentale des deux idiomes trouble le jeu. C'est « la catégorie verbale » qui n'est pas la même. Dans les traductions les mieux faites, les mots ne s'ajustent pas. Même quand les interlocuteurs savent les deux langues, leurs pensées ne se recouvrent pas toujours exactement. Les mots ne sonnent pfis, aux oreilles différentes, le même son; ils servent difficilement de monnaie déchange.

La langue anglaise est pleine, directe, sans condescendance ; elle affirme, elle n'explique pas. C'est une langue d'infinitifs; le sujet et le verbe se confondent, c'est-à-dire le mobile et l'acte ; elle ne distingue pas, ne nuance pas ; elle frappe. J'admire beaucoup les lettres des hommes d'afiaires anglais ; elles sont pleines de suc : le nécessaire est dit, rien que le nécessaire. Mais leur technicité un peu fruste se prête souvent à des interprétations diverses, parfois entre les nationaux ; et, si les intérêts s'en mêlent, il arrive qu'elle facilite, même de bonne foi, des retraites surprenantes. La langue anglaise est une personne autoritaire, un peu bourrue, qui parle par interjections et veut qu'on la comprenne à demi-mot.

Le diplomate britannique a, dans la négociation, une supériorité dont il use, non sans une certaine hauteur : la fermeté des vues qui tient à la stabilité gouvernementale. Cette unité admirable que forme l'histoire de l'Angleterre depuis deux siècles, donne, au moindre des insulaires, une foi en la supériorité de sa race, une certitude du succès, qui s'étonne, d'une façon quelquefois amusante, de la fermeté et du droit inverses de ses adversaires. Trop poli et humain pour faire sentir cette nuance, le diplomate anglais renferme son impression

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en soi-même : mais elle perce dans un regard, un geste, un demi-sourire qui avertit et met en garde. Sous cette ironie raffmée, le blufl est aux aguets.

En revanche, personne n'apprécie, comme l'Anglais, les affaires bien menées, les positions solidement prises, les réalités positives. Et puis, la personne compte beaucoup auprès de ces personnalités fortes. J'ai obtenu des résultats imprévus en présentant subitement, au cours d'une négociation, Vhomme du fait; il n'était pas besoin quil parlât : sa présence suffisait. La responsabilité est, aux yeux de ces maîtres hommes que sont les Anglais, une grande maîtresse et une grande autorité.

Sans m'appesantir sur ces observations qui ont toujours quelque chose de particulier et d'imprécis, je conclus en rappelant, qu'avec les Anglais, il faut toujours traiter, mais toujours agir ; saisir et nouer promptement ; en tout cas, ne jamais perdre le contact, s'expliquer, insister, y revenir pour être assuré qu'on est bien compris, marcher sans détour et sans feinte, être exact pour être fidèle et compter sur la fidélité dans l'exactitude. -

Par suite des circonstances, tenant, sans doute, à la hâte de la vie publique en France pendant la période de fon(iation de la Troisième République, ces tractations, si utiles, avec la {)uissance voisine, avaient été, depuis longtemps, négligées. On ne « causait » plus. Les motifs de dissentiment se multipliaient, les malentendus s'aggravaient dans l'échange pédantesque de notes de chancelleries, quand les visées coloniales françaises et le réveil de l'Impérialisme anglais, agitant soudain tous les vieux litiges, créèrent, partout, un état d'irritation ou de « friction », auquel il fallait parer, sous peine d'exposer les relations cordiales des deux pays au caprice des événements.

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