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NOTRE EMPIRE AFRICAIN

Lorsque Prévost-Paradol, à la fin de son livre, la France Nouvelle, écrivait ces pag-es prophétiques que tout homme d'Etat, en France, devrait avoir sans cesse dans la pensée, et qu'il intitulait : l'Aven??', il tournait ses espérances vers l'Algérie, qui était alors notre seule colonie africaine.

« Il n'y a, disait-il, que deux façons de concevoir la destinée future de la France : ou bien nous resterons ce que nous sommes, nous consumant sur place dans une agitation intermittente et impuissante, au milieu de la transformation de tout ce qui nous entoure, et nous tomberons dans une honteuse insignifiance, sur ce globe occupé par la postérité de nos anciens rivaux, parlant leur langue, dominé j^ar leurs usages, rempli de leurs all'aires, soit qu'ils vivent unis pour exploiter en commun le reste de la rare humaine, soit qu'ils se

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jalousent et se combattent au-dessus de nos têtes ; ou bien, de quatre-vingts à cent millions de Français établis sur les deux rives de la Méditerranée, maintiendront, à travers les temps, le nom, la langue et la légitime considération de la France.

« Qu'on en soit bien persuadé : ce n'est pas à un moindre prix, ni avec de moindres forces qu'on pourra être compté pour quelque chose et suffisamment respecté dans ce monde nouveau dans lequel vivront nos pelitsfils. Puisse la préoccupation de ce redoutable avenir nous faire estimer à leur juste prix nos misérables querelles, et nous uniiî'dans un vœu ardent et dans un généreux effort pour la perpétuité et pour l'honneur du nom français. »

Depuis que Prévost-Paradol traçait, non sans un doute amer, ce vaste programme, les événements ont marché, les faits se sont accomplis. Ce vaste empire qu'il rêvait a été fondé, du moins dans ses grandes lignes, par une politique suivie et persévérante, bien faite pour servir de réponse à ceux qui, les pieds au feu, le havane aux lèvres, sirotent leur café, en désespérant des forces et de l'activité de notre pays.

Repassons en l'esprit les étapes de ce grand travail qui arrache un cri d'admiration, même à nos plus tenaces adversaires.

L'Algérie qui, en 1868, n'était qu'une terre ingrate, « un camp, un champ d'exercice pour notre armée », est devenue une colonie brillante, où la race française, par une sorte de miracle qui n'étonne que ceux qui .s'étonnent de tout, devient prolifique, et dont le beau vignoble a sauvé, dans les temps de crise, l'avenir du vignoble français. La Tunisie a été conquise, et elle soutient la comparaison avec les plus belles colonies étrangères. Le Sénégal s'est étendu, en remontant le

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cours de son fleuve, et est devenu la pépinière de notre armée d'expansion vers l'intérieur.

Nous avions adaire à des rivaux solidement implantés sur la cote occidentale de l'Afrique : partout, nous les avons tournés, circonscrits, enfermés. En 1889, une première convention nous a assuré le cours supérieur du Niger et a développé nos établissements de la Casamance et du Fouta-Djallon (1). La colonie portugaise de la Guinée, la colonie anglaise de Sainte-Marie-de- Balhurst, la colonie anglaise de Sierra-Leone,la petite république de Libéria, dangereuse par son obscure position internationale, ont été cernées, délimitées, enclavées (2).

A la côte d'Ivoire, des arrangements non moins féconds nous ont assuré le cours des fleuves qui pénètrent vers l'intérieur, leCavally, leLahou, la Comoé, la Volta. La belle campagne du Dahomey a porté notre hinterland vers les plateaux, sains et peuplés du Mossietdu Gando : la colonie allemande du Togo a été cernée, à son tour (:^).

Puis, c'a été le tour du Cameroun allemand. La Convention du 15 mars 1894 a coupé son expansion vers l'intérieur et a limité au Chari ses accès sur le lac Tchad [A).

Enfin, nos comptoirs isolés et improductifs du Gabon se sont développés dans des proportions invraisemblables. Brazza, héroïque et dépenaillé, rencontrait, sur les rives du Congo, la belle expédition de Stanley mystérieusement amenée de l'intérieur sur les bords du grand fleuve africain, et du même coup portait à des centaines de kilomètres sur le haut fleuve les assises nouvelles de notre future domination.

(Il Voir ci-dessous, Annexes p. 2t;9 et sq.). 2) Annexes ;p. 265 et p. 277 et 2S3), 1,3) Annexes, (p. 328).

(4) Annexes (p. 322).

Celle-ci, par bonds successifs, pénétrait dans le continent noir. Elle occupait l'Alima, la Sangha, TOubanghi et ses aflluenls du Nord, le Banghi, le Kotto, le Mbomou, le Shinko. La convention qui régla l'incident franco-congolais de 1S94 nous assurait le contact définitif avec le bassin du Nil (1).

Cependant, la Tunisie restait encore soumise aux engagements pris lors de sa conquête : notre protectorat y était précaire. Les arrangements conclus successivement avec toutes les puissances, en 1890 et 1897, la libèrent complètement (2;. Nous étions, désormais, du Maroc à la Tripolitaine, en terre française.

Ces points d'attache nombreux établis sur les côtes de la Méditerranée et de TOcéan, ces jalons posés hardiment sur le cours des grands fleuves n'étaient pas reliés encore : ils ne suffisaient pas pour faire de nos possessions africaines uo tout continu.

Ce fut l'objet de cette difficile négociation du Niger, dix fois reprise, et qui, on peut le dire, fut la préoccupation constante de notre diplomatie, depuis que les bases en furent posées, en 1894, dans des conférences où M. Phipps représentait l'Angleterre, jusqu'à l'heure présente.

Enfin, en juin 1898, on put conclure : tout le cours du Niger nous était acquis, de sa source à Ilo, bien au sud de Say, tous nos établissements du Sénégal et de la côte étaient reliés; le Mossi nous appartenait, notre colonie du Dahomey s'ouvrait en éventail de la Volta au Niger; sur l'autre rive, la colonie anglaise de la Benoué trouvait sa limite, au sud du Sahara algérien. Enfin le lac Tchad était contourné par les possessions

(I) Voir les couventious aux Annexes p. 335 et ?q.). ("2i Voir les diverses uégociations et couventions aux Annexes fp. 261 et sq.).

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françaises. Sa rive septentrionale et sa rive orientale nous étaient reconnues (1).

D'Alger à Brazzaville, les possessions françaises faisaient un territoire ininterrompu. Quand Gentil, dons sa belle exploration du Chari, nous apporta un traité de protectorat sur le Baghirmi, ce traité ne fut contesté par personne.

Ces données générales, incluses dans la convention du Niger, ont été confirmées par l'arrangement francoanglais de 1890. Les limites sont fixées, du côté du bassin du Nil. L'Angleterre se réserve le Darfour et le Kordofan ; elle admet et prévoit notre libre développement dans le Ouadai, le Kamen et le Borkou (2).

Le Français aime la précision ; il aime les solutions claires ; il désire savoir où il est pour décider ce qu'il lui convient de faire. Il le sait maintenant. Nulle part, son droit n'est contesté ; partout son domaine est reconnu par ses rivaux de la veille. Le rêve de Prévost-Paradol s'est singulièrement agrandi et il est diplomatiquement réalisé et dépassé.

Ainsi, se trouve également confirmée une autre parole prophétique, celle de la Genèse elle-même qui, du fond des âges, surgit dans une prédiction solennelle : « Que Dieu habite la tente de Sem ! Que Dieu donne l'étendue à Japhet »; et le commentateur qui a exhumé, à propos, ces lointaines paroles, AL le comte de Gastries, ajoute, dans une claire vision du sens profond de la parole sacrée : « Ils sont bien là, en effet, face à face les descendants des deux fils de Noé : les fils de Sem, fiers de leur foi, adorant le Dieu de leurs pères, le Dieu

;^l) Voir la convention de juin 1Sî).S, aux Annexes (p. 303) (2) Voir aux Annexes (p. 311).

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qui avait visité la tente d'Abraiiam ; et lAryen, fils de Japhet, celui qui s'étend par la conquête. »

C'est qu'en elFet, sur ce vaste empire qui naît aux côtes où les villes barbaresques mirent dans la mer bleue leurs blanches mosquées et qui s'étend, par les sables, par les dunes, par les déserts, jusqu'à la noire forêt où Stanley vit ses compagnons périr sous les g-outtes de la pluie éternelle; sur ce vaste empire où tant de peuples, tant de races, tant de religions se heurtent et se pénètrent comme dans un chaos, notre civilisation se trouve face à face, partout et toujours, avec le problème de l'Tslam. C'est là la tâche de demain, et c'est là son nouveau devoir (1).

Il y a dix ans, alors que les premiers linéaments de cette immense conquête s'esquissaient à peine, il était de mode de railler, à Londres, les immenses étendues de terre légère, très légère^ où le coq gaulois allait pouvoir gratter à son aise. Mais, dès cette époque aussi, un homme expert, plus que nul autre, aux choses de l'Afrique s'abstenait de cette douce gaieté : « Les Français ont pris la bonne part, disait-il, ils ont le pays des soldats et des confréries. »

Stanley voyait juste ; il connaissait l'histoire de l'Afrique ; il savait que ce vaste désert, semé des os des caravaniers et des chameliers, entend circuler, sur ses plaines silencieuses, la parole qui unit dans une même foi ces espaces immenses ; il savait que dans le désert même, dans ses oasis, sur ses confins, ont fleuri, fleurissent encore des civilisations rudimentaires mais déjà organisées, quelque chose comme des Algéries ou des Tunisies intérieures, qui n'attendent, peut-être, du

(1) Voir les Etudes sur l'Islam et les polémiques provoquées à ce sujet dans La Paix Latine (p. 87 et suiv.).

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dehors, que le souffle nouveau qui leur ren'Jra leur vieille vitalité.

(Juand, au début de ce siècle, le prince des voyageurs africains, Barth, parcourut les régions du Tchad, il fut surpris de voir, si loin de la côte, des villes policées, défendues par des armées puissantes, comptant, par vingt mille, des cavaliers vêtus de la cotte de mailles et couverts du casque de Saladin ; il assista aux conseils des rois, à l'enseignement donné, dans les mos([uées, par les imans venant de La Mecque ; il suivit les longues routes pleines d'un peuple paisible se rendant aux marchés des villes et vaquant à ses alTaires ; le monde des Mille et une Nuits s'ouvrait tout à coup devant lui.

Tombouctou était alors la capitale de l'Afrique occidentale, un grand centre d'aflaires, l'entrepôt général de la richesse de ces vastes régions. Ce passé est récent. Il a connu des splendeurs qui ont duré des siècles et que nous pouvons revoir. Tombouctou semble consacrée par son passé, par sa situation, à distance égale du Sénégal, de l'Algérie, de la Tunisie, du Dahomey et du lac Tchad. C'est la ca|»itale future de la France africaine.

Mais que de problèmes, que de difficultés, que de responsabilités pour en arriver à ce résultat entrevu comme un rêve avenir I

D'abord, le problème que nous signalions tout à l'heure, celui qui nous étreint et nous prend, pour ainsi dire, à la gorge, celui de l'Islam ; puis l'autre, non moins grave, qu'il faut aborder avec tout autant de rapidité et de décision, celui des voies de communication ; puis les autres qui se pressent et réclament leur tour : celui de la colonisation, celui de l'exploitation, celui des concessions, celui des Compagnies à chartes...

Que faire et par où commencer? Dans l'état actuel des

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choses, je ne vois, quant à moi, qu'une seule façon de procéder. Avant d'ag-ir, délibérer mûrement.

Autant que je puis avoir une opinion sur des questions (|ui me passionnent depuis des années, je supplie le gouvernement, je supplie les Chambres de prendre tout le temps de la réflexion, avant de décider de que pied ils partiront, et surtout, de ne laisser que le moins possible au hasard.

Je les prie instamment de constituer, avant tout, une Commission composée de personnes choisies, d'une compétence et d'une honorabilité indiscutables, et qui serait chargée de présenter un rapport complet sur la lig-ne de conduite à tenir pour la mise en valeur de ce vaste domaine.

Les questions indiquées tout à l'heure (et combien d'autres !) seraient l'objet de ses délibérations et de son enquête. Elle entendrait tout le monde : les pionniers comme Brazza et Bing-er, les savants comme Clermont- Ganneau et de Castries, les militaires comme Archinard, Duchesne et Trentinian, les financiers, les ingénieurs, les colonisateurs, les politiques comme les gouverneurs et anciens gouverneurs des établissements épars qui doivent vivre désormais d'une vie commune. Son devoir serait de tracer les grandes lignes et d'indiquer des vues d'ensemble. Le gouvernement, les Chambres, s'il y a lieu, auraient ensuite à agir et à légiférer.

Ainsi, toutes les forces vives de notre pays seraient penchées à la fois sur ces graves et difficiles problèmes.

Pensez-vous que, de leur collaboration, de leur contact, il ne surgirait pas je ne sais quelle force, quelle ardeur, quel enthousiasme qui enflammerait le pays tout entier, et qui le tournerait, avec sa foi, son zèle, son esprit de sacrifice, vers la tâche séculaire qui s'ouvre devantlui.

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