CHAPITRE TROISIÈME
[Discours prononcé à la séance d'ouverture du Congrès de géographie d'Oran, mai 1902.)
Messieurs,
Aussi loin qu'il est donné à l'humanité de remonter dans ses souvenirs, elle trouve l'Afrique. L'Egypte, un doigt sur les lèvres, est assise au seuil des civilisations : au delà, il n'y a plus que la nuit.
Or, aujourd'hui, qu'après dix ou vingt mille ans (car on ne peut nombrer les siècles), l'homme achève de parcourir la planète, la terre qu'il découvre la dernière, c'est encore l'Afrique. L'Afrique est à la fois la plus ancienne et la plus récente conquête de l'humanité.
Le monde a été occupé, colonisé, civilisé, avant que l'Afrique, qui était aux portes de la civilisation, fût seulement explorée. Pendant la durée d'une si longue histoire, ce continent a fait défaut à l'histoire. Il est doublement le continent noir, — par les populations qui l'habitent et par le mystère de sa destinée.
lliU LE l'ARTAGE DE L'aFRIQUE
Les causes qui ont produit ce retard millénaire vous sont connues. Je n'essaierai pas de porter, comme on dit, des hiboux à Athènes, en les expliquant devant une assemblée aussi compétente.
Permettez-moi seulement de vous les rappeler rapidement; car il s'ag-it de déterminer les conditions dans lesquelles lavolonté et le travail humains vont, par un efi'ort suprême, en avoir raison.
L'Afrique est un bloc compact et plein. Ses long-ues côtes monotones se déroulent fastidieusement devant le voyag-eur qui les longe, cherchant un abri contre la fureur des lames et la violence des vents.
Si, à la faveur de quelque rupture de la falaise, ou à l'embouchure d'un fleuve, il met pied à terre, c'est bien autre chose : l'Afrique, qui le repousse du dehors, l'arrête au dedans.
Le continent africain, en effet, présente une disposition sing-ulière. Sa masse centrale forme un plateau immense et bas : à une certaine distance de la côte, elle est entourée et comme soutenue par une ceinture, un bourrelet de montagnes. La région côtière très étroite, de pente rapide, est seule en communication facile avec la mer; pour être clair, j'ai déjà comparé cette disposition à celle d'une assiette renversée.
Les fleuves qui viennent du plateau central ne franchissent donc le bourrelet intermédiaire que par une série de cataractes et de cascades qui jettent brusquement à l'Océan les masses d'eau accumulées à l'intérieur. Le Nil, le Sénégal, le Niger, le Congo, le Zambèse, tous présentent, à une certaine distance de la côte, ces gradins gigantesques.
Les navigateurs venant de la mer, sur ces frêles esquifs qui ont pourtant suffi à l'humanité pour conquérir le reste du monde, s'y sont heurtés, et, tandis
l'avenir de l'afkiql'e loi
qu'ailleurs, et notamment en Europe, les fleuves, continuant les anses et les golfes, étaient les véhicules naturels des relations, formant ces fameux « chemins qui marchent » dont parle Pascal, ici, ils ne présentaient qu'obstacles et déceptions, et la chute prodigieuse des cataractes opposait à l'explorateur surpris une infranchissable muraille d'eau et de granit.
Le climat de l'Afrique n'est pas plus favorable à l'homme. Ce continent, en effet, se caractérise nettement en trois zones : la zone des forêts, presque impénétrable; la zone des déserts, presque infranchissable; la zone des montagnes, presque inaccessible. Entre ces zones, nettement marquées, peu de régions intermédiaires, de rares terrains de transition.
L'homme est accablé ou déprimé. La nature l'anémie ou l'envahit. Du ciel il a tout à craindre, soit le soleil brûlant, soit le vent desséchant, soit la plu'e pourrissante. Contre le plus terrible de tous, le soleil, la nuit seule est un refuge. Ah! c'est bien une déesse africaine, cette Tanit, cette Séléné, dont l'image est ici partout et qui, du haut du firmament sans nuages, accompagnée de l'étoile tutélaire, guide le voyageur et répand sa lumière amie sur la terre un moment apaisée!
Ce sol âpre, ce ciel capricieux ont assisté au plus étrange conflit des races. Le continent africain est le seul sur lequel les trois grandes familles humaines se soient rencontrées, mrlées, heurtées, combattues, superposées dans une lutte perpétuelle qui a multiplié souvent la désolation de la nature par la désolation de l'histoire.
Un autre fléau a singulièrement com|)liqué les conditions du peuplement de l'Afrique intérieure : ce mal presque imperceptible, mais dont les ravages sont incalculables, c'est la mouche isé-tsé. Elle règne sur la
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moitié peut-être du continent africain; elle frappe la vache, le cheval, c'est-à-dire les auxiliaires les plus précieux de la civilisation; elle transforoie la faune et la flore. En eiïet, la dent des herbivores n'arrêtant pas la pousse de l'herbe, de la brousse, de l'arbrisseau, les plantes arborescentes grandissent, abris naturels et nourriture abondante pour les grands pachydermes, l'éléphant, le rhinocéros, i hippopotame. Gràoe à l'épaisseur de leur peau, ils ont subsisté. Mais, vivant sur de larges espaces, ils ont maintenu, chez les populations ([ui les poursuivaient, les mœurs de la chasse, c'est-àdire l'éparpillemenl des tribus dans la forêt, le manque de groupement, la mobilité constante de la société, les instincts sauvages, la violence, la rapacité, les foyers multiples, la polygamie et peut-être l'anthropophagie, fille de la guerre à outrance et de la détresse extrême.
Suivons, maintenant, les conséquences de la constitution du sol, du climat et de la faune sur l'expansion de la race humaine.
Il est évident, rien que par cet exposé succinct, que la plus grande difficulté rencontrée par l'humanité en Afrique, en raison surtout de la longueur des distances., c'est la pénurie singulière des moyens de portage. Le fleuve manque; le bétail, le cheval manquent. On s'est ingénié à trouver des remplaçants à ces auxiliaires indispensables du travail humain. On a élevé le chameau pour franchir le « pays de la soif »; on a essayé de domestiquer l'autruche, la girafe, l'éléphant.
Mais c'étaient là des ressources restreintes et, en somme, on s'est borné, le plus souvent, au plus effroyable des asservissements, celui de l'homme. L'Afrique a été le pays par excellence du 'portage humain, c'est-à-dire de l'esclavage.
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Pour avoir des hommes, et surtout des hommes valides, il laut les vaincre, il faut les soumettre, il faut les plier au joug.
Par une sorte de nécessité lamentable, le rapt, la violence, la guerre ont été les procédés indispensables de la vie sociale; l'insécurité est devenue la règle ; la lérocité de la bête a remonté jusqu'à l'homme, la servitude est devenue l'aboutissant de celte forme de civilisation (si on peut employer une pareille expression', comme la liberté est l'aboutissant de la civilisation européenne.
Si bien que la vie africaine, quand elle se découvre pour la première fois à l'histoire moderne, apparaît comme un soulèvement universel des tribus les unes contre les autres, agitant les ombres noires et les gestes farouches des vainqueurs autour des foyers qui éclairent, la nuit, les figures résignées des vaincus.
Sur ce fond de populations dispersées ou violentes, tour à tour victorieuses et asservies, d'autres populations surviennent et ce n'est pas encore elles qui amèneront la paix, ce sont le.s Asiates, astucieux et cruels, la famille de Sem, les fils de la tente.
Ne pouvant s'éloigner des régions accidentées où vivent leurs troupeaux, ils occupent la côte et la montagne voisine : ils se divisent en deux branches, l'une sur la côte orientale, l'autre sur la côte septentrionale, et forment ainsi, en terre d'Afrique, une véritable Asie, tandis que le Centre et le Sud restent l'Afrique proprement dite, l'Afrique noire.
Mais cette Asie prolongée se heurte à l'Europe, à la taitiille de Japhet, ù la race blanche.
Au Nord, s'engage doncle grand duel méditerranéen, celui qui a pour héros les Annibal et les Scipion, les Omar, elles Charles .Martel, Saladin et saint Louis. Sous des noms divers, guerres puniques, croisades, expédi-
l(>i LE PARTAGE DE L'AFRIQUE
tions mauresques, ce duel se prolonge pendant des sii'cles, jusqu'au moment où l'Europe, par un mouvement tournantd'une hardiesse inouïe, prend l'Alrique à revers et porte son attaque dans l'océan Indien.
Quel émoi pour les populations sémitiques qui vivaient tranquillement sur ces côtes, faisant le commerce du golfe Persique, de Bagdad, des Indes, avec Sofala, Zanzibar et Madagascar!
L'océan Indien était un grand lac tranquille où prospérait, en robes longues et bonnets pointus, la civilisation des Mille et une nuits. Tout à coup, la piraterie des premiers conquérants de l'or s'abat sur ces peuples sans défense. Les Portugais sont les premiers des conquistador s., Bic'e?,\. sur l'Afrique orientale que s'exercent d'abord leurs terribles instincts de rapaces :
Comme un vol de gerfauts, loin du charnier natal, Fatigués de porter leurs misères hautajnes, De Palos, de Moguer, routiers et capitaines, Partaient, ivres d'un rêve héroïque et brutal.
Et ces hommes, par leur terrible survenue, ajoutait de nouvelles misères à tant d'autres misères ; à la traite intérieure, la conquête européenne joint, par une superposition affreuse, la traite extérieure.
L'Europe, qui vient de s'emparer d'un autre monde, en détruit systématiquement les populations pour les remplacer par les populations africaines; un continent est versé et comme vidé sur un autre continent. Au prix de quelles infortunes, vous le savez! Jamais on ne vit de pareilles horreurs. Les trois races s'accablent, les unes les autres, de tous les maux que l'espèce humaine peut supporter. N'est-ce pas le cri de l'Afrique ellemême, la plainte de cette négresse qui disait à Living-
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stone : «■ Ali! qu'il serait bon de pouvoir dormir sans rêver qu'on vous poursuit avec une lance! »
Voilà ce qu'a subi l'Afrique. Voilà ce qui a retardé son essor. La nature était cruelle à l'homme, l'homme fut plus cruel encore. C'est la violence prolong-ée qui a maintenu si longtemps l'Afrique à l'état de terre barbare.
11 est temps que des faits nouveaux se produisent; il est temps qu'elle respire ; il est temps qu'une aube apparaisse pour rendre, du moins, quelque espoir à cette terre que semblait poursuivre jusque-là la malédiction divine.
C'est l'honneur de la France d'avoir donné, à trois reprises dilférentes, le signal et l'exemple.
Bonaparte s'empare de l'Egypte et répand, sur la terre des Pharaons, les premières semences de la civilisation nouvelle. L'e.Kpédition de 1830 détruit le nid de pirates d'Alger; l'établissement de nos premiers colons prouve que la race européenne peut prospérer et grandir sur la terre africaine. Mais, surtout, M. de Lesseps perce l'isthme de Suez; il fait l'incision décisive. Il met ainsi toute la côte orientale de l'Afrique en communication immédiate avec l'Europe : d'un golfe qui n'était qu'un cul-de-sac, la mer Rouge, il fait le grand chemin du commerce du monde. L'Afrique devient une île, abordable, en tous sens, à la circumnavigation européenne.
Tels sont les trois faits nouveaux qui décident de l'avenir de l'Afrique. Elle est entrée, désormais, dans le cliarnp des préoccupations europunnes. En même temps, la période des explorations lommence.
On veut mesurer la grandeur de la tâche avant de l'aborder. Les établissements embryonnaires posés sur
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les diCl'érents points de la côte deviennent les têtes de lignes pour cet immense travail de reconnaissance. La carte se meuble. Les itinéraires vont à la rencontre l'un de l'autre.
René Gaillié part du Sénégal, Barth de Tripoli; le doux maître de l'exploration africaine, Livingstone, part du Gap; Stanley et Brazza, quittant les deux côtes opposées, se rencontrent sur le Gong-o; Binger relie le bassin du Sénég'al à celui du Niger; Monteil fait son coude hardi par le lac Tchad; Marchand, enfin, traverse le continent dans toute la larg'eur et met sur le Nil, au point décisif, une inoubliable empreinte.
L'Afrique est découverte. Il faut maintenant la civiliser. Nous voilà donc en présence du grave problème.
Mais comment ne pas évoquer maintenant, par la pensée, la résistance farouche que cette terre a toujours opposée à la pénétration. Est-ce que cette résistance s'est alfaiblie? Est-ce que les obstacles que nous énumérions tout à l'heure ont disparu? Non pas. Et alors, comment va-t-on procéder? Quelles sont les chances de succès?
L'Afrique a déjà coûté à l'Europe les frais de l'exploration et même d'une première et incertaine conquête? Rendra-t-elle en proportion ce qu'elle a coûté et ce qu'elle va coûter? Et, pour tout dire, étant donné le passé de l'Afrique, que faut-il augurer de son avenir?
Dès aujourd'hui, Messieurs, on peut avoir confiance, et je dirai en deux mots la raison : c'est que nous abordons le problème africain, d'une part avec des instruments, d'autre part avec une méthode et des principes qui sont, pour les générations futures, les gages k peu près certains du succès.
Reprenons, en effet, la série des obstacles que nous énumérions tout à l'heure : la forme du continent? Le
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manque d'abris et de ports?... Déjà, le percement du canal de Suez a modifié profondément l'état des choses antérieur. Si les ports naturels restent rares, la puissance des moyens d'action modernes saura développer ceux qui existent et en créer d'autres au besoin.
Les ileuves repoussent la navigation?... Ils se défendront mal, désormais, contre le travail moderne qui saura rég-ulariser, canaliser ou détourner leur cours. D'ailleurs, un nouveau moyen d'action entre en ligne : c'est le chemin de fer. Voilà le véritable conquérant de l'Afrique. Le chemin de 1er traverse les déserts; il franchit les cataractes; il réunit à la côte les bassins supérieurs de ces grands fleuves qui en étaient séparés; il ouvre ainsi au commerce l'aire immense du vaste plateau intérieur et l'accès des grands lacs, si longtemps perdus au fond des terres, et qui verront des civilisations puissantes s'établir sur leurs bords.
La difficulté séculaire de la vie africaine, c'était, disions-nous, le manque de portage avec, pour terrible corollaire, la Vitalité de l'esclavage humain. La mouche tsé-tsô multiplie, par son insaisissable offensive, la défensive naturelle du sol et du climat... Or, voici le nouvel ouvrier : c'est le fer. Les « porteurs » de l'avenir, c'est-à-dire les bâtiments, les locomotives et les trains, sont insensibles aux attaques de la mouche.
Un nouveau progrès non moins décisif est peut-être à la veille de se réaliser. Le vaccin de la mouche tsé-tsé est l'objet de recherches et d'études nombreuses ; le problème est serré de près; sa solution est imminente. Le jour où la science aura combattu efficacement la « mouche », un des plus grands bienfaits qui puissent être répandus sur la planète par le génie humain se sera produit. La moitié du continent africain sera rendue à la civilisation et à la vie.
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Le climat se ressentira d'une meilleure organisation des forces naturelles. Les forêts profondes seront percées et des régions immenses reverront la divine lumière. Les marais seront desséchés, les écoulements, facilités, l'excessive fécondité qui encombre la terre et les eaux sera contenue. Par une campagne savante, le moustique, avec la fièvre qu'il sème, sera vaincu.
Là où l'eau manque, là oij le caprice des saisons la distribue mal, elle sera captée, retenue, aménagée, utilisée; celle qui repose sous le sol sera aspirée et répandue à la surface; le problème du désert sera abordé, et il connaîtra, un jour, par des plantations appropriées, une sorte de richesse et de fécondité.
Les réserves accumulées sur cette vieille terre sont telles qu'on peut à peine deviner, à l'heure présente, les bénéfices qu'elle doit nous livrer. Qui eût dit au maréchal Bugeaud que l'Algérie contenait des phosphates en quantité suffisante pour payer les frais de la conquête, l'eût bien surpris.
Les forêts de l'Afrique équatoriale recèlent, sous leurs voûtes, la richesse naturelle la plus précieuse de l'heure présente, le produit qui lutte avec le fer, qui le complète et qui parfois le remplace, le caoutchouc.
Ailleurs, ce sont les mines de diamant, les mines d'or dont la bande souterraine s'est retrouvée déjà sur les points les plus divers de ce bourrelet de montagnes qui entoure l'Afrique de sa précieuse ceinture.
J'ai parlé des phosphates; avec la calamine, l'étain, le minerai de fer, leur exploitation oriente vers le développement industriel l'Algérie et la Tunisie, jusqu'à présent exclusivement agricoles. Le charbon ne manque pas à cette terre. Le pétrole apparaît.
En tout cas, l'utilisation des chutes fournira bientôt à l'industrie africaine des ressources d'énergie incalcu-
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labiés et inépuisables. Il est probable, qu'à proximité des cataractes, qui ont été, longtemps, le principal obstacle à la civilisation, on verra s'élever des usines puissantes empruntant au fleuve lui-même la force nécessaire à l'exploitation de ses prodigieuses richesses.
Ne voyons-nous pas s'avancer, de la côle vers l'intérieur, par une entreprise universelle qui ne peut être une universelle erreur, les lignes de chemins de Ter qui, bientôt, transformeront la vie économique du continent tout entier? En Algérie, la voie ferrée longe depuis longtemps la mer, d'Oran à Tunis. Mais, maintenant, elle pousse sa double pointe vers le Sud, soit, dans le Sud- Oranais, vers Aïn-Sefra et Duveyrier, soit par Bisicra et par le Sud-Algérien. En Egypte, le chemin de fer a déjà franchi les cataractes du Nil et il atteint Khartoum.
De Djibouti, le chemin de fer abyssin se dirige vers le llarrar. De Zanzibar, le chemin de fer de l'Ouganda, qui va jusfiu'à Oukala, sera la grande artère qui créera la future civilisation des Grands-Lacs.
Au Cap, le réseau des voies ferrées est considérable et les milliards dépensés pour une guerre déplorable laisseront du moins ce résultat particulier d'avoir facilité les communications sur ces terres, hier heureuses et maintenant malheureuses pour si longtemjjs.
Dans les colonies portugaises et allemandes de la côte orientale et de la côte occidentale, les réseaux de pénétration sont amorcés. Au Congo, le chemin de fer africain-type annule les cataractes et devient ainsi la véritable embouchure économique de l'immense bassin central.
Au Cameroun, au Bas-Niger, au Dahomey, au Togoland, à la Côte D'Or, à la Guinée, au Sénégal et sur le Haut-Niger, les voies sont entreprises ou à l'étude.
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Trois milliards de francs sont déjà dépensés dans les travaux exécutés ou en cours d'exécution. On peut entrevoir comme d'une réalisation prochaine, le raccordement de ces lignes diverses vers certains nœuds décisifs, l'un situé quelque part vers les rives du Tchad, l'autre vers les Stanley-falls.
N'est-ce pas la plus évidente et la plus prochaine des éventualités que celle d'un programme d'ensemble traçant méthodiquement, par une entente internationale, la direction du réseau transcontinental africain, utilisant les grands fleuves, régularisant la navigation, réunissant le Nil au Congo, la Bénoué à la Sangha, par un vaste système de canalisation, appuyant le développement de la voie fluviale par le développement de la voie ferrée, et faisant ainsi, de l'intérieur de l'Afrique, une immense ruche bourdonnante où les trains et les vapeurs dévorant les distances, se précipiteront vers un immense garage et entrepôt central où se rencontreront les peuples et les marchandises de l'univers?
Et ainsi, Messieurs, on verrait se réaliser, dans les deux phases de l'histoire africaine, la parole doublement prophétique de la Bible : « Que Dieu habite la tente de Sem ! que Dieu donne l'étendue à Japhet ! »
Donc, si nous nous en tenons uniquement au point de vue économique, tout indique que, dans les conditions nouvelles où le problème est abordé, il sera résolu. L'Afrique sera vaincue par l'homme moderne, parce que, aidé des grands outils^ il entreprendra les ^ranrf^ travaux, en vue des grands i)rorits.
Mais à mes yeux du moins, ce résultat serait bien incomplet s'il devait restreindre à une vaste et heureuse entreprise économique l'influence de la conquête moderne sur le continent africain. La civilisation serait
l'avenir de l'ai'Rioue 171
indigne d'elle-même si elle n'était qu'une spéculation plus ou moins heureuse à une plus ou moins longue échéance. Elle ne justilie ses ambitions, et peut-être ses exigences, que si elle se propose un plus noble idéal.
Le grand bienfait qu'elle doit apporter à l'Afrique, c'est d'abord la paix. Déjà, la traite est si étroitement surveillée que le commerce des esclaves devient une allaire médiocre; avant peu, il aura disparu.
Ces po|)ulalions, jadis accablées par des maux intolérables, vont respirer, se développer, se livrer probablement à ce goût naturel pour la culture que, pour employer les propres expressions de Livingstone, « tous les noirs aiment passionnément ».
La « paix européenne » doit être pour ce monde nouveau ce que la « paix romaine » fut pour le monde ancien. A moins que, par une etlroyable folie, la grande famille des peuples civilisés ne transporte sur ces terres à peine apaisées ses querelles intestines, son esprit impatient de repos, une longue période de paix doit suivre les grands partages qui se sont récemment accomplis.
Alors, les populations se multiplieront, la maind'œuvre s'accroîtra, et la mise en valeur de ces contrées immenses par les précieuses et rares cultures que seules elles peuvent produire sera, en même temps qu'une cause de richesse, un adoucissement de la vie, et une amélioration du bien-être auquel ces populations, par confre, ne pourront rester longtemps insensibles.
Nous leur devons la paix; nous leur devons la justice; nous leur devons aussi la tolérance. Je ne puis qu'eftleurer d'un mot ce grave sujet de la religion qui met en jeu les ressorts les plus cachés de l'âme humaine.
En Afrique, et notamment dans l'Afrique du Nord, la pénétration européennerencontre cette grande et antique croyance de l'Islam, qui, ici plus que nulle part ailleurs,
Il -2 W l'ARÏAGE DE L'aIRIQUE
est en pleine croissance et vitalité, cette relig'ion qui proclame Texislence d'un Dieu unique, qui attache à la foi en ce Dieu toutes les vertus individuelles et sociales et qui tient le croyant d'une prise si forte que, quand une fois il s'est donné, il ne se reprend plus.
Je prononçais tout à l'heure le mot de tolérance : cela même ne suffit pas. Nous devons à l'Islam d'essayer de le comprendre. Nous lui devons plus encore. Nous lui devons de nous inspirer, en sa faveur, de la parole de son prophète : « Point de contrainte en religion. » Nous lui devons la vie tranquille au [ilein jour ; nous lui devons le respect.
Souvenons-nous de cette parole de l'émir Abd-el- Kader qui comparait « les trois proiiliètes du monothéisme à trois frères, fils d'un père unique, mais ayant plusieurs mères ».
Certes, il nous est difficile de partager l'espoir de ceux qui escomptent une fusion et une assimilation des civilisations et des races ; mais, du moins, devons-nous désirer qu'elles ne soient pas, de parti pris, en état d'hostilité. A défaut d'entente complète sur toutes les questions (et le monde n'a-t-il pas été livré aux disputes des hommes?) on peut, du moins, vivre les uns à côté des autres, se tolérer, se comprendre et peut-être s'aimer. En tout cas, c'est à nous qu'il appartient de faire, dans ce sens, les plus grands efforts.
Nous ne nous instruirons jamais assez des raisons d'agir, des aspirations, de l'état d'âme de ceux qui vivent auprès de nous, sur cette même terre, et qui ont, en somme, le même intérêt que nous à la voir heureuse et prospère. Si nous étions plus attentifs, plus intelligents et meilleurs, nous eussions plus fait pour le bien commun qu'en multipliant le fatras des polémiques vaines ou des décrets inappliqués.
l'avenir de l'afrioue 173
Mais la pacification africaine doit compter sur un auxiliaire non moins précieux : c'est le travail. Voilà, Messieurs, ma véritable espérance. La leçon suprême que l'Europe apporte avec elle, c'est la leçon du travail. Non pas le travail pénible, maudit et détesté, mais le travail joyeux, fier et satisfait.
Le travail n'a pas été infligé à l'homme pour le punir, il lui a été donné pour le réjouir et pour l'exalter. Il n'en sera pas, en Afrique, autrement que dans les autres parties du monde : le travail, guidé par la prévoyance (qui est la véritable qualité des chefs), arrachera cette terre à la barbarie. Les races indigènes ne sont pas paresseuses, tant s'en faut. Je citais, tout à l'heure, le mol de Livingstone. L'Africain peut devenir, comme le fellah, le modèle des cultivateurs. Partout où les lendemains seront assurés, la population retournera à son instinct, elle saisira sa bêche et se penchera sur la terre.
Le travail en commun, telle est la véritable solution du problème africain.
Déjà, dans cette Algérie qui est vraiment, en Afrique, la terre des grandes expériences, déjà ce résultat se dessine nettement. L'élément indigène est intéressé par le salaire, par la plus-value donnée à la terre, par l'accroissement naturel de ses facultés, de ses aptitudes, de son intelligence, de son bien-être, il est intéresse autant que le colon à la prospérité du pays.
C'est un progrès désormais indéniable et qui, quelles que soient les préventions réciproques, se produit, pour ainsi dire, à l'insu de ceux qui l'accomplissent et de ceux mêmes qui en profitent.
Il en est de même partout. Les populations indigènes, dirigées avec sagesse et avec clairvoyance vers un avenir qu'elles ne peuvent môme pas entrevoir, bénéficie-
17 i LE l'AHTAGE DE l'aKRIQUE
ront de l'ouverture d'esprit des chefs étrangers qui sont venus s'installer parmi elles. Une collaboration féconde, cimentée peut-être par le mélangée des races, sera la forme du futur [)rog"rès africain. Nous ne sommes plus au temps où la violence et la rapacité qualiliaient d'inférieures les populations qu'elles voulaient faire disparaître.
L'Afrique, Messieurs, appartiendra à ceux qui sauront la cultiver. Permettez-moi d'ajouter immédiatement cette parole profonde de Montesquieu : « Les pays ne sont pas cultivés en raison de leur fertilité, mais en raison de leur liberté. »
Gomme, pour cultiver la terre africaine, il faut pouvoir en supporter le climat, n'en résulte-t-il pas que les populations indigènes sont indispensables et que le premier soin des chefs nouveaux doit être de les conserver et de les développer, puisque, dès longtemps acclimatées, elles constituent la seule main-d'œuvre utilisable; et ne sommes-nous pas autorisés, enfin, à compléter la première formule par celle-ci : rAfri((ue appartiendra à ceux qui, pour la cultiver, sauront s'assurer le concours des populations indigènes.
C'est donc une loi d'humanité qui s'impose à l'Europe, au moment oià elle aborde cette dernière et difficile entreprise. C'est une loi de douceur, c'est une loi de sagesse, c'est une loi de prévoyance, c'est une une loi de fraternité équitable et forte.
A la lumière de ces observations, réunies les unes aux autres par une logique évidente, nous pourrons conclure hardiment par une formule dernière : notre rôle, en Afrique, ce n'est pas la conquête, c'est la protection. Si nous luttons contre l'Afrique, elle luttera contre nous et se vengera. Si nous gagnons ces popula-
l'avenir de l"afrioue ITo
tions inquiètes et méliantes, elles se donneront et ce sera pour longtemps.
Tels sont les termes dans lesquels me paraît pouvoir s'indiquer l'évolution progressive des destinées africaines. La grandeur matérielle ne sul'lit pas : il faut l'autorité morale. N'ai-je pas le droit d'ajouter, Messieurs, que dans ce progrès, la part réservée à la France sera considérable ? J'ai rappelé les services décisifs rendus par elle. 11 suffit de jeter les yeux autour de nous pour voir ce qu'elle a su faire en terre d'Afrique.
En cinquante ans, elle a guéri ici, en Algérie, le ravage de quinze siècles. Elle a fait de cette côte, qui n'était qu'un repaire de pirates, un séjour délicieux et comme la réplique imprévue de cette « Côte d'azur » où le monde vient chercher, chaque hiver, la trêve de la lumière et de la joie. Avec le concours des bras indigènes, elle a défoncé cette terre ; elle y a implanté l'une des nourrices les plus fécondes de la civilisation, la vigne. Alger est le troisième port de France. L'Algérie est la plus belle colonie qu'ait créée le dix-neuvième siècle (1).
Un tel bienfait ne pouvait rester enfermé dans les limites de la régence algérienne. Une sorte d'infiltration s'est produite. La Tunisie s'est donnée sans coup férir, et ainsi, une autre belle contrée a été, en moins de quinze ans, rangée dans la famille des nations civilisées.
Et l'attraction algérienne continue à rayonner sur les terres environnantes : de Malte, de Sicile, d'Espagne, d'Italie, on vient ici partager les chances du travail commun et d'un avenir prospère.
Plus près encore, le Maroc n'est pas insensible à cet appel; les ouvriers marocains oiïrent leurs bras ro-
1 Nil- l'i !ii I'- «nr l'Algérie dans l'Energie françar^r y^,. j.u', .
1/t» LK l'AliTAGE DE L AKHIOUIi;
bustes. Les relations de bon voisinage qui viennent de se fortifier entre les deux pays sont le meilleur gage de leur amitié. Par une loi de l'histoire, l'autorité d'un centre comme Oran s'étend au loin.
Des devoirs nouveaux incombent, de ce chef, à la France. La protection de son amitié s'étend naturellement sur les pays qui la touchent. Tout le monde comprend, tout le monde admetqu'elle nepourraitsupporter que des prétentions précipitées vinssent troubler l'œuvre qu'elle confie elle-même, avec une grande sagesse, au temps, au progrès pacifique, à la force de la conviction et des exemples. Ellesait que la prospérité des régions qu'elle domine sera, autour d'elle, le plus puissant agent de pacification et de pénétration.
Ainsi, Messieurs, se réalise partout la loi de l'évolution africaine. En raison même des difficultés qu'elle surmonte, elle a besoin du concours de toutes les forces. Détruire ou laisser périr l'une d'elles serait la pire des fautes.
Les diverses familles humaines ici ne s'excluent pas; au contraire, elles sont nécessaires l'une à l'autre. Pour lutter contre les dispositions naturelles, le pasteur, l'agriculteur, l'ingénieur doivent s'unir.
S'ils retombent dans la faute des anciens âges, ils retomberont dans la punition des anciens âges; la conjuration de tous les éléments naturels ne sera vaincue que par la collaboration de tous les efforts humains.
Admirons les démarches de l'histoire. Elle a voulu que la civilisation, partie de ces bords, y revînt après un circuit gigantesque et après avoir pénétré le reste du monde.
Elle a voulu qu'elle les retrouvât plus barbares qu'elle ne les avait laissés, mais qu'elle eût elle-même ramassé^
L AVEMK DE L Al'KKiLC 1 t i
dans son immense voyag-e, des instruments, des lumières, une autorité lui permettant de reprendre en sous-œuvre la tùche interrompue depuis des siècles.
Elle veut que l'œuvre de colonisation soit abordée au moment où, le monde se démontre à lui-même, avec une évidence invincible, le bienfait de la tolérance mutuelle et de la paix.
Ce pays «[ui a été le pays de la rapine, le pays du meurtre, le pays de l'esclavage, le pays des sacrifices sanglants, ce pays qui repoussait l'homme comme s'il en avait horreur, ce pays va le recevoir de nouveau et le mettre à l'épreuve.
Est-ce trop demander, à la famille des peuples civilisés, au moment où elle va produire, sur la terre de Cham, ce suprême effort, est-ce trop lui demander que le respect de la loi dictée par elle-même, la loi de justice, d'humanité et de fraternité?