CHAPITRE PREMIER
lies Mauvais Moyens : triple alliance et triple entente.
« Faire la paix? Fonder la paix? Hé, vous nous embêtez! Nous lavons la paix, gardons-là, voilà tout!
Quelle mouche vous pique? Quelle rage vous prend de tout bouleverser pour nous assurer le repos? Restons donc comme nous sommes! Laissez-nous tranquilles avec vos choix, vos options! Le roi! la guerre! la paix! Ah! zut! Cela va tant bien que mal, après tout, cahincahan, mais sans catastrophe. De temps en temps, une alerte survient. Mais la guerre dont on nous menace toujours na jamais éclaté jusqu'ûi et depuis près d'un demi-siècle nous vivons en paix avec nos voisins.
Continuons, de grâce, et crainte de pis, n'essayons pas de mieux faire! Vous gâteriez tout.' Le vieux proverbe nous engage à ne pas changer notre cheval borgne oour un aveugle, y
Opinion très répandue! Opinion facile et commode, douce aux optimistes, chère aux esprits paresseux qui n'aiment pas qu'on les dérange, aux demi-dormeurs qui ne veulent pas ouvrir les yeux.
Mais il y a autre chose dans cette façon de penser. Ce n'est pas une simple berceuse; c'est la conviction sérieuse et raisonnée de la plupart des diplomates et d'un grand nombre d'esprits réfléchis.
Ces observateurs très renseignés tiennent que le meilleur moyen de garantir la paix européenne consiste en un équilibre de forces. Cet équilibre s'est réalisé de lui-même quand la Triple-Entente a fait contrepoids à la Triple- Alliance. Déjà c'est une grande supériorité, pour un système diplomatique, de surgir ainsi de la logique des circonstances et de s'élaborer peu à peu sous la poussée des événements, et grâce à la prudente collaboration des chefs d'Etat. Précieuse garantie de solidité! qui lui donne une valeur de phénomène naturel en face des rêves et des fantaisies de l'imagination.
Pourquoi chercher mieux? Ce système d'équilibre a fait jusqu'ici ses preuves. Protégeons-le de notre mieux! Défendons la paix, à chaque alerte nouvelle, et par leifort combiné des sages de tout pays, repoussons chaque assaut de l'esprit guerrier!
Mon ami Jaurès, entre autres, me l'a dit à
plusieurs reprises : « Vous vous exagérez le péril. Il ne faut pas croire que la guerre doive infailliblement survenir. Chaque année qui s'écoule consolide la paix et diminue les chances de guerre. N'est-ce pas les augmenter, au contraire, que de prédire le conflit? »
Je serais heureux de partager cette confiance, et de me persuader que nos communs efforts réussiront longtemps encore à dissiper le péril. C'est parce que je crains tout le contraire, c'est parce qu'en y réfléchissant depuis plusieurs années, j'ai senti grandir et se fortifier en moi l'idée opposée que j'ai écrit ce livre-ci.
A mon avis, le système actuel des alliances européennes nous prépare la guerre et non la paix. Je dis la guerre avec des conséquences beaucoup plus graves pour nous que ne l'imaginent ceux qui la redoutent et la haïssent le plus.
Pour comprendre, il faut d'abord se mettre dans la peau d'un Allemand. Ne vous fâchez pas! Maurice Barrés est aussi bon patriote que vous, et il a bien fallu que pour écrire son merveilleux livre de Colette Baiidoche, il entrât dans la peau d'un Allemand! Et de quel Allemand! D'un Allemand immigré dans les pays annexés! du professeur Asmus envoyé de Kœnigsberg à Metz pour instruire les petits Messins dans le culte de la grandeur germanique!
Grâce à son don d'imagination sympathique, Barrés nous fait là un précieux cadeau. Pour se former une idée exacte des rapports qui existent entre deux peuples, il est indispensable de se
placer successivement au point de vue de ciiacun d'eux.
Je tâche donc de m'imaginer l'état d'esprit d'un Allemand, et je rei^retle de nètre pas mieux préparé à cela. Mais, notez bien que je n'entends pas parler de l'état d'esprit d'un socialiste allemand, ni d'un pangermaniste, ni d'un partisan du Centre! Nous serons amenés en cours de route, à citer ces diverses variétés d'Allemands. Pour le moment, c'est lAUemand moyen qui nous intéresse! le drap dans lequel se taillent les socialistes, les catholiques, les chauvins et les réaclionnaires d'Allemagne.
Quand j'essaie d'entrer dans sa peau, et de penser comme l'Allemand, il me semble éprouver d'abord un contentement mêlé d'inquiétude. C'est comme si je datais de 1870, mais en gardant mémoire d'états antérieurs, et d'une longue et pénible période larvaire. J'ai conscience de n'exister pleinement que depuis la victoire et rUnité de l'Empire. Depuis cette époque, je compte dans l'Univers et je suis à l'abri. Pour rien au monde, vous entendez, à aucun prix je n'y laisserai toucher! Sitôt qu'on me fait croire que l'unité allemande est menacée, je me lève! prêt à tout sacrifier! Prêt à payer de mon argent si j'en ai, et de ma personne! Socialiste, catholique, libéral, conservateur, contre qui menace l'unité allemande, je suis là.
Voilà un senti uient d'Allemand que je me figure d'autant plus aisément que le Français m oyen éprouve de son côté, un sentiment tout
pareil. Persuadez à un Français, socialiste, radical, catholique, réactionnaire, qu'un envahisseur s'avance, un conquérant sans autre droit que son grand sabre, et vous verrez! Oui! jusqu'ici, il m'est aisé de comprendre l'Allemand et je suis aussi résolu que lui à repousser l'envahisseur. Même, je comprends que ce sentiment soit plus frais et plus jeune chez l'Allemand, dont l'unité est d'hier, que chez moi qui y suis habitué comme au soleil.
Mais je devine, à côté, un sentiment que je comprends plus difficilement et qui m'est moins familier : l'angoisse et la crainte du Russe.
L'obsession du Russe chez l'Allemand ne correspond pas du tout à l'hostilité, née de notre défaite, qu'éprouvent beaucoup de Français pour l'Allemand. Cette hostilité est (fiite de rancune contre hier et d'inquiétude pour demain. Elle était absolument inconnue chez nous avant la guerre, car l'Allemand y était plulùt sympathique, et encore aujourd'hui un très grand nombre de Français ne la partagent pas.
Au contraire, l'Allemand a grandi sous la menace surplombante d'une avalanche formidable suspendue sur sa tête; une avalanche prête chaque jour à se détacher, à rouler sur lui; avalanche de sauvagerie innombrable, de brutales et barbares multitudes qui vont couvrir son sol, engloutir sa civilisation et ses mœurs.
L'Allemand côtoie les pays sauvages. Il est mitoyen avec la barbarie, l'Asie, les grandes hordes, les Cosaques, les iluns.
J'ai beaucoup de mal à me figurer cela; h me représenter, moi vieux civilisé qui depuis des siècles ai désappris la crainte des vraies invasions barbares, à m'imaginer même grossièrement les conséquences sentimentales dun pareil voisinage. Pourtant, si je n'y réussis pas, je serai incapable de comprendre l'effet que produit l'Alliance franco-russe sur l'esprit des Allemands.
J'y parviens d'autant moins que je ne suis pas loin d'éprouver un sentiment contraire. Le Busse ne m'apparaît pas comme un épouvantait. Au contraire! A la distance où je suis de la Russie, le Slave me paraît charmant. Qui est-ce pour moi, le Russe? J'ai bien connu dans ma toute petite enfance le vieux père Pétrot, le mari de ma tante Pétrot, une tante à la mode de Bretagne, qui ne les aimait guère, les Russes! J'avais cinq ans, six ans; on descendait par des marches dans une vieille petite maison accroupie en contrebas de la rue du village ; on pénétrait dans une salle obscure et on y était embrassé par une petite vieille, ridée, rieuse, branlante, toute pareille à la vieille petite maison. Sur la cheminée, il y avait un bonhomme noirci avec un bicorne de gendarme qui était Napoléon et auquel il ne fallait jamais toucher : du reste, il eut fa '.lu qu'on me soulevât de terre dans les bras 1
Fourré dans la cheminée, il y avait, sur une chaise basse, un vieux bonhomme accroupi qui ne disait rien, avec une grosse canne entre les
jambes : « Va dire bonjour à ton oncle Pélrot! » De creux murmures bougonnaient. îl était sourd. Il paraît qu'il adorait Napoléon, cette statue là-haut, et qu'il était allé très loin faire la guerre. Très loin? Faire la guerre? L'oncle Pétrot? Avec sa canne, dis? — Mais non, petit bêta! Il était jeune! — Jeune? — Mais oui! Il était soldat comme ton ami, le pèreProvost!
Ah! c'était tout différent, le père Provost! Un grand vieux bonhomme, le plus grand que j'aie connu, sauf le cousin Allorge qui avait deux mètres! Toujours muni d'un sécateur, le père Provost promenait au milieu d'un grand jardin plein de Heurs sa haute taille, et ses quatrevingts ans (tu sais, il a quatre-vingts ans bien sonnés!) sec et rugueux comme un pied de chasselas, mais rieur, bavard! Nous étions une paire d'amis.
Que pouvait-il y avoir de commun entre lui et ce vieux bonhomme immobile d'oncle Pétrot? Piien qu'une chose, rien qu'un souvenir : les seuls mots du père Pétrot dont j'aie gardé mémoire, c'est une fois : « Cochons de Cosaques »? Cela m'a frappé; non pas Cosaques, qui ne voulait rien dire mais « cochons » qui est un mot très défendu. J'en ai parlé après au père Provost, en confidence, pour qu'il blâmât avec moi l'oncle Pétrot et me félicitât d'être indigné. Le père Provost s'arrêta, regarda par-dessus ma tête et prononça : « C'est vrai que c'était de rudes cochons! )i
En voilà aeux qui n'aimaient pas les Russes!
Mais quoi, les Russes peuvent-ils me représenter, à moi, la même chose qu'au père Provost el à l'oncle Pétrot?
Je trouve aujourd'hui que l'oncle Pétrot et le père Provost n'ont d'ailleurs trouvé qn Russie que ce qu'ils y allaient chercher. Le Russe, pour moi, c'est tel camarade révolutionnaire, comme Rubanovitch, un savant qui n'a rien d'un barbare ! C'est toute une littérature passionnante, c'est les héros de Tourguenieff, Tolstoï, Gorki!
Je compte sur le Russe énormément. Je me figure^ d'après les livres de Gorki, qu'il y a dans l'âme slave, enfouis, des trésors cachés d'enthousiasme solidaire, de généreux dévouement, un grand besoin et une grande capacité d'affectueuse pitié.
Je compte secrètement sur le peuple russe comme sur l'un des peuples principaux de la Période Socialiste.
Ce Russe-là, que j'imagine, n'est peut-être pas le vrai Russe ; mais c'est mon Russe.
Ce n'est pas^ celui de l'Allemand. Celui de l'Allemand est un sauvage dur et cruel, servilc ou tyrannique, knouté ou knouteur, toujours inculte. Et, au fond ! Le tsar n'a-t-il pas dans ses domaines tous les barbares du Turkestan et de l'Asie-Centrale? Conquis? La bonne blague! Le jour où les Russes d'Europe, trop libertaires ou trop socialistes, inquiéteront le tsar, se gênera-t-il pour s'appuyor contre eux sur les sotnias de Cosaques ou de Turkmènes? Oejour-là, c'est biea l'Asie, n'est-ce-pa 'Orient
barbare, la horde, qui sera aux portes de l'Europe et au seuil de rAllemagne?
L'Alliance franco-russe, puis la Triple Entente apparaissent donc à l'Allemand comme le pacte de deux peuples civilisés avec le barbare. Il lui semble que la cause de la civilisation est trahie et qu'on la livre avec l'Allemagne, aux sauvages.
Mais, dit le Français, n'avez-vous pas contre la Triple Entente, le rempart, trop fort, de la Triple Alliance?
La Triple-Alliance, en effet, a longtemps rassuré l'Allemand. Il y a eu un temps où l'Allelemand se sentait, grâce à elle en parfaite sécurité. Le peuple allemand n'en profitait pas pour menacer ses voisins, et il trouvait mauvais que son gouvernement nous menaçât parfois. En ce temps-là, quand le gouvernement allemand voulait être soutenu par un mouvement d'opinion chauvine, il lui fallait fouetter l'opinion par ses reptiles et surexciter artificiellement le chauvinisme teuton qui ne demandait qu'à ruminer tranquillement sa gloire, buvant sa victoire, mangeant ses triomphes, cuvant tout cela avec sa bière, et sans appétit de nouvelles annexions.
Aujourd'hui, est-ce tout à fait ainsi que les choses se passent? Un revirement grave s'est produit ! Sans doute, le gouvernement ne se ^ène pas pour faire au besoin travailler Topinion par les gazettes. Mais comme il est vite compris! Vite suivi! Il semble même, à nous qui jugeons du dehors, qu'à certains moments la poussée
vienne du peuple et que le gouvernement ait i résister aux ligues militaires.
Nos camarades socialistes jurent que nous nous trompons, et que le peuple allemand veut toujours la paix. Oui! j'en suis sûr! Mais la veut-il toujours de la même manière? Je me demande parfois si une sorte de pudeur n'arrête pas nos camarades et s'ils ne craignent pas, en nous présentant les justifications du patriotisme allemand, de paraître glisser aussi eux-mêmes sur la pente du militarisme.
Mais pas du tout! Il n'y a rien d'inavouable là-dedans : l'Allemand veut son unité, et il lai veut de telle sorte qu'il lui est désagréable, intolérable, d'être inquiet à cet égard.
Or, il n'est plus aussi rassuré qu'auparavant. En face de la Triple Alliance s'est nouée d'abord l'Alliance franco-russe, puis ia Triple Entente. Il y a eu les manœuvres encerclantes de Delcassé. Tout cela l'a .'<gacé; et n'oublions pas qu'il est profondément convaincu qu'il peut demeurer, lui, Allemand, à la fois en sécurité et pacitique, mais que le Français, par contre^ devient agressif dès qu'il est rassuré.
L'Allemand est aussi peu habitué à se mettre dans notre peau que nous répugnons à nous mettre dans la sienne.
Vous, Français, songe-t-il, vous n'avez pas le droit d'être inquiets. Si vous étalez des inquiélupes, elles sont feintes! Car tout le monde sait que je veux la paix.
Je suit sûr qu'en pensant cela^ l'Allemand "^'
d'une entière bonne foi. Mais, monsieur l'Allemand, que m'importe à moi, je m'en moque, moi au fond, de ce qu'on croit vouloir!
Ce qu'on croit vouloir compte peu. Ce qu'on veut véritablement compte davantage. Encore n'est-ce pas tout! il reste la force des choses. Comment voulez-vous que je sois rassuré quand je vois votre admirable, votre formidable expansion économique? Est-ce que l'Economique ne prime pas tout? Est-ce que les nécessités économiques n'ont pas plutôt fait de déterminer les volontés des hommes et des peuples que l'été de mûrir les épis? Si les épis verts parlaient, ils jureraient peut-être de ne jamais jaunir! Cessez de me jurer vos résolutions pacifiques! Je vois votre armée grossir, celle de vos alliés d'Autriche est redoutable, celle d'Italie pleine d'ardeur libyque aujourd'hui, et d'ardeur niçoise demain! Mon gaillard, il est temps que je m'y prépare; vous allez, un de ces matins, me tomber sur le poil!
M. de Freycinet au cours d'un séjour en Suisse, avouait à un journal de Saint-Gall une sécurité parfaite. C'était fort peu de temps après Agadir, M. de Freycinet est un esprit très fin et avisé, mais il attachait trop d'importance à la volonté des hommes, qui ne mérite j^as tant de crédit, même quand cette volonté est celle d'un empereur. Il n'avait, disait-il, pas cru une minute à la guerre, même dans le plus aigu de la crise,
tant lui était connue la volonté pacifique de l'empereur et de son entourage.
Quelques semaines après, nous cessions d'être réduits aux conjectures, et nous apprenions les faits par les déclarations officielles du gouvernement. Du gouvernement anglais, bien entendu! du gouvernement anglais, pas du gouvernement français! Et à la Chambre des Communes, non à la Chambre des Députés, cela va sans dire! Le fait est que nous avions été à deux doigts de la guerre.
M. de Freycinet avait donc eu tort d'être si rassuré; et cet habile homme s'était trompé.
C'est que les situations sont souvent plus fortes que la volonté des hommes, et même des empereurs. Ne négligeons pas, j'en suis bien d'avis, ce précieux élément de paix, la volonté impériale. Si l'empereur Guillaume eut été d'autre humeur, nous aurions eu déjà la guerre, et il a laissé passer, soyons justes, de belles occasions de nous mettre à terre. Au moment du discours de Tanger, si au lieu de faire ce discours, il nous eut fait la guerre, où en serionsnous?
Comptons cet élément parmi nos chances : mais surtout, gardons-nous d'y trop compter! Il vaudrait mieux l'omettre tout à fait que de s'y fier absolument!
Un empereur meurt : quelle sera l'humeur du suivant?
Un empereur veut la paix : mais il a cru qu'il pouvait en portant la main à son épée, elïrayer
l'adversaire. L'adversaire ne recule pas. L'adversaire réplique : « Je vous attends! » L'Europe regarde. L'empereur paciliqueest obligé de tirer l'épée.
Si les- bonnes intentions du peuple alle:nand et de son empereur ne doivent pas suffire à nous rassurer, comment nos propres intentions pourraieul-elles rassurer les Allemands?
Nos intentions? Elles sont, au moins troubles! C'est le mieux qu'on en puisse dire, i'^ous répéterons plus loin une vieille chose que j'ai souveni écrite : c'est qu'il est nécessaire de choisir, de savoir ce que voulons, et de prendre parti pour la guerre ou pour la paix; mais jusqu'ici nous n'avons pas choisi!
Jusqu'ici, nous avons voulu deux choses contradictoires : d'une part, maintenir la paix. La volonté pacifique du peuple français est si certaine que jamais en nul endroit aucun candidat, fût-ce le plus notoire et le plus enragé des militaristes, n'a osé se présenter comme partisan de la guerre.
D'autre part, jamais nous n'avons consenti à nous avouer à nous-mêmes, bien moins encore à déclarer publiquement que nous acceptons le traité de Francfort ni le statu quo territorial. Nous avons accepté et reconnu indirectement le fait accompli en signant une ailiai)ce qui l'impliquait. Mais en même temps nous avons
acclamé cette alliance comme une certitude dt Revanche.
Cette contradiction entre nos désirs, ces deux souhaits opposés de garder la paix et de ne pas accepter la paix conclue à Francfort , donnent à notre politique extérieure un air d'équivoque et de mensonge.
Encore une fois, comment voulez-vous que les Allemands prennent au sérieux nos affirmations pacifiques, lorsque les plus notoires revanchards se déclarent amis de la paix?
Ils en concluent que la France souhaite la revanche et que la prudence seule nous empêche de le déclarer tout haut. Ils nous sentent aux aguets, prêts à profiter de l'occasion qui nous promettrait la victoire. Je le demande à tout Français de bonne foi : Ont-ils si tort? Oscriezvous en votre for intérieur assurer qu'ils ont tort? Si vraiment une occasion se présentait, évidente, unique, livrant l'Allemagne affaiblie à nos coups, et nous offrant une victoire certaine, hésiterions-nous à tomber dessus? Qui de nous peut répondre que la volonté pacifique dominerait, et qu'une violente vague de palriotisme guerrier n'emporterait pas toutes les résistances?
Alors? Voyez-vous que cette seule chance est suffisante pour que l'Allemagne ne s'affaiblisse pas? Oui! mais par là-môme éclate cette guerreen-paix, qui est la lutte des armements, infaillible effet du système actuel des alliances européennes.
Infaillible! « J'ai peur », dit rAllemand ;
l'Autriche est affaiblie par les événements balkaniques; l'Italie n'est pas sûre. Je ne serai tranquille que si je me sens assez fort pour résister tout seul à tous! »
Et nous avons reconnu plus haut que son unité est son bien le plus précieux.
« J'ai peur ! » dit la France. L'armée allemande va devenir si forte, qu'en cas de guerre, la mienne ne pourra plus lutter à chances égales! »
El, en effet! si l'Allemagne est assez forte pour vaincre à elle seule l'attaque combinée de la France et de la Russie, s'il lui faut cette certitude de victoire, ou du moins cette haute probabilité que procure une énorme supériorité d'armements, la voilà assez forte pour attaquer! Ne sera-t-elle pas tentée?
Hé quoi? On nous vante ce système des doux groupements rivaux, et l'on dit qu'il réalise un équilibre des forces? Que la guerre est empêchée et la paix maintenue par la crainte qu'inspirent à chaque groupe d'alliés les armements de l'autre?
Mais ne voyez-vous pas sous vos yeux la rivalité d'armements devenir plus âpre? N'en touchez-vous pas du doigt la nécessité? Ne comprenez-vous pas que le ressort de cotte nécessité se trouve dans le sentiment profond d'inquiétude réciproque sur lequel vous comptez à tort?
Nous avons la paix depuis de longues années? Je m'en réjouis! Mais les sentiments belliqueux vont s'exaspérant? La paix ne s'enracine pas dans les cœurs! Elle y perd du terrain !0n se
— yo —
dit : « Cela finira par la guerre! » 11 ne faut pas le dire? Grevons-nous les yeux, en ce cas! Ce sera le seul moyen de ne pas voir ce trou, cet abîme de sang et de ténèbres vers lequel nous roulons.
« Je les croyais guéris, dira l'Allemand et certains de ma supériorité! Ils disent qu'ils n'ont pas oublié 1870? Ah! la partie n'est pas réglée? Il leur faut une nouvelle leçon! Soit! Finissons-en ! »
« Zut! dira le Français, encore une alerte! Encore une provocation! Ah! Mais à la fin, ils m'embêtent avec leur grand sabre! Quoi! J'ai été battu en 1870! Oui! C'est entendu! Faut-il qu'on me le corne aux oreilles et ne puis-je faire un pas sans qu'on me marche sur les pieds? Ces gens-là veulent la guerre; et la vie qu'ils me font est pire que la guerre. Puisque tôt ou tard il faudra régler le compte, fmissons-en ! »
C'est pourquoi, à mon avis, le moyen diplomatique par lequel on prétend maintenir la paix: l'équilibre de la Triple Alliance et la Triple Entente est un mauvais moyen. Chacun des deux adversaires est condamné au souhait d'en finir. Cet équilibre est instable et se rapproche constamment du point de rupture. Le système actuel des alliances n'assure pas la paix : il mène à la guerre.
iNous verrons, en outre, que dans celte guerre, la Triple-Enlenle ne serait pas en situation favorable. Car la Triple Alliance serait mieux mat-
tresse d'en fixer l'heure, et la participation de tous les alliés y serait mieux garantie.
Ainsi le système des alliances opposées n'est pas un système depaix, mais de guerre. D'ailleurs il a été inspiré par le souci de la guerre plus que par la préoccupation de la paix! Souci de guerre défensive, je l'admets. Mais la guerre défensive est une guerre aussi bien que l'offensive, et la pensée de se défendre peut conduire à attaquer.
Le système actuel des alliances s'est construit pièce à pièce pour cette défense armée. L'alliance avec l'Autriche a été conseillée à l'Allemagne par le besoin de défendre ses conquêtes contre une guerre de revanche. L'alliance avec la Russie s'est offerte à nous, comme une assurance, dont les primes furent chères, contre une agression possible de la Triple Alliance tentée par notre isolement.
Cela n'importerait guère! Ce qui était, à l'origine, force de guerre, peut évoluer et devenir par transformation une force de paix. Le fait grave est que le système actuel des deux groupes antagonistes demeure, quoi qu'on veuille, une force de guerre. Bien qu'il ait jusqu'ici maintenu la paix, sa vertu propre commence aujourd'hui à se révéler à tous les yeux; et chaque jour nous rapproche de l'explosion. S'y obstiner, c'est préparer la guerre : je ne dis pas que ce soit s'y préparer!