‹ Faites un roi sinon Faites la paixChapitre 11 sur 21 · CHAPITRE II Lt'appei à l'opinion · texte numérisé non relu

CHAPITRE II Lt'appei à l'opinion

Les Pacifistes.

Des voix nous hèlent de loin, du haut d'un grand bâtiment tout battant neuf.

« Par icil C'est ici! Vous cherchez la paix? C'est ici son Temple 1 »

Bons pacifistes, salut! Volontiers nous entrons chez vous. Je suis déjà des vôtres, et quand mon éminent ami d'Estournelles fonda le groupe parlementaire de l'Arbitrage, je m'inscrivis avec zèle! Mais notre groupe a-t-il trouvé le vrai secret de la paix?

Je le souhaiterais de tout mon cœur! L'édifice lentement bâti par la diplomatie européenne me paraît un si dangereux temple pour la Paix, que je serais ravi qu'il y en eût un autre!

Il y en a un tout neuf, à La Haye, grâce aux libéralités de Carnegie. Ce monument nous rappelle une série de très louables cfibrts qu'il

serait discourtois d'omettre, quand on recherche les meilleurs moyens d'assurer la paix européenne.

Ce ne serait que discourtois! Au point de vue pratique, la négligence ne serait pas grave, malheureusement! Je voudrais bien que la propagande pacifiste eut déjà réussi à s'imposer comme une force sérieuse. Mais l'œuvre n'est encore qu'à ses débuts. Il faut l'encourager, et non pas s'illusionner au point de croire qu'elle est achevée.

Il faut l'encourager de tout notre cœur! Les socialistes ricanent volontiers des tentatives pacifistes! Ils y voient une espèce de philanthropie internationale qui se dupe elle-même, quand elle ne cherche pas à duper les autres, et qui ferme les yeux au déterminisme économique de la guerre, comme la philanthropie privée se désintéresse du mécanisme de la misère.

Les socialistes ont tort, tout de même, de railler! Cela n'empêche pas la plupart des députés socialistes de s'inscrire au Groupe de l'Arbitrage et d'appuyer toutes ses manifestations. L'œuvre est à peine commencée et elle a déjà donné des résultats très appréciables. Si elle ne prétend pas être en état d'empêcher toutes les guerres, elle a peut-être conlribué à en empêcher quelques-unes. Mépriserons-nous ce bienfait? N'est-ce rien qued'oflrir une honorable issue à deux Etats engagés dans une querelle naissante, et qui s'aggraverait peut-être, faute de cette porte de sortie? Aucun ne voulant céder

le premier, la bataille s'engagerait, si le Temple de la Haye n'ouvrait à deux battants son vaste portail où l'on peut monter ensemble avec noblesse. L'Angleterre et la Russie, après les coups de canon de HuU; la France et l'Italie après la saisie du Carthage et du Manouba se sont lait gloire d'y aller.

Ce grand mérite-là n'est pas le seul, ni même le principal! Non! 11 y en a un autre! Les pacifistes peuvent se targuer de mieux qu'une guerre épargnée aux peuples! de mieux que vingt traités d'arbitrage dont l'insuffisance, pourtant, ne détruit pas la réelle valeur.

Le vrai mérite de la campagne pacifiste, l'immense service rendu par tous les pacifistes de l'univers, c'est d'avoir fait prendre corps à l'idée du Droit international. En la matérialisant, en l'incarnant dans la Cour de La Haye, en l'édifiant dans ce Temple de la Paix, ils forcent les hommes à la voir; ils empêchent qu'on n'en détourne les regards; ils l'imposent à nos remords.

Comment ne comprennent-ils pas que le Droit international est incompatible avec l'injuslice économique? Je le regrette! et je ne m'explique guère cette cécité qui les empêche de voir la servitude économique, mère des guerres capitalistes: mais sous prétexte qu'ils ne nous donnent pas tout ce que nous leur demandons, faut-il dire qu'ils ne nous donnent rien? Ils nous ont donné beaucoup, et ce ne serait pas une simple impolitesse, comme je l'écrivais tout-à-lheure,

mais une pure injustice, d'oublier ce que le désir de Paix européenne et la haine de la Guerre doivent à leur action persévérante.

Plusieurs d'entre eux se sont avancés très loin! Très loin... pour des bourgeois et des gouvernants, cela s'entend! Tout de même, Léon Bourgeois s'est élevé jusqu'à la conception de Fédération des peuples et des Etats Unis d'Europe! Héhé! nous voici dans le voisinage de l'Internationale!

Des mots? des mots utiles à répandre! Des idées bonnes à divulguer! Il est excellent que ces expressions-là entrent dans le langage commun et par là dans la pensée courante! La fureur qu'elles inspirent aux amis de la guerre, leur doit concilier notre faveur, à nous autres, amis de la paix.

Savez-vous mon grief contre les Pacifistes? Je leur reproche d'avoir honte de leurs idées ! de rougir trop facilement d'eux-mêmes et de ne pas se mettre assez en avant.

Je leur souhaiterais... mon Dieu! Il y a tant de gaillards qui en sont trop bien pourvus...! Je leur souhaiterais un grain d'impudence, deux sous de cynisme. Ne craignez rien! Je les connais! ils sont trop modestes et trop honnêtes gens pour en éprouver du mal! Ils n'auraient garde de devenir irritants ni insupportables : et ils gagneraient de la bravoure intellectuelle!

Par pudeur, aujourd'hui, ils se cachent aux moments où l'on aurait d'eux le plus grand besoin. Quand tout est tranquille, ouïe trouble

léger, eL l'orage lointain, ils élèvent la voix, et je les en remercie encore. Mais ils semblent croire que leur force se limite au soin de conserver la paix, et, par des précautions générales, de la protéger contre des troubles futurs. Contre les troubles présents, contre l'orage qui gronde et tonne, ils ne se sentent pas de i'oi'ce. Ainsi les petits oiseaux rentrent et se blottissent dans des trous quand souftle la grande tempête, il y a quelque chose de vrai dans leur crainte : leur force n'est pas assez puissante pour arrêter l'orage. Je comprends même qu'ils redoutent, par d'inutiles audaces, de compromettre leur autorité, qu'ils craindraient de ne plus retrouver dans les occasions où elle peut être efficace.

C'est la raison qu'ils se donnent toujours. Méfiez-vous, messieurs, de tout conseil qui empêche d'agir et qui incline au plus commode parti, à l'inertie. Raison? oui 1 Prétexte aussi Leurre qui vous trompe! Vous qui ne pouvez pas dompter l'orage, croyez-vous inutile de l'affronter? Vous encourageriez ceux qui sont déjà dehors, luttant contre le vent, et vous résisteriez ensemble.

Quand je pense qu'aumoment aigu de la querelle franco-italienne que je rappelais tout-àl'heure, le groupe parlementaire de l'Arbitrage s'est tu! Il est resté muet! Les nationalistes hurlaient! L'honneur du drapeau! Les hôtes de la France! Le Groupe de l'Arbitrage n'a pas élevé la voix pour rappeler à la France., qu'elle était liée à l'Italie par un traita d'arbitrage.

Quand Poincaré le dut mentionner officiellement à la tribune, cela parut un acte de courage presque téméraire, tant ce traité était profondément oublié par tout le monde! L'accueil fut glacé. La Chambre s'abstint à peine de murmurer, mais ce fut tout juste; et ce silence! rendu palpable par notre clameur locale! Minute que je n'oublierai jamais ! Une grande banquise circulaire de bustes immobiles, de têtes figées, de bras croisés. A la tribune, Poincaré, courageusement obstiné, mais qu'on sentait ému, horripilé par l'hostile silence. Et nous, à l'extrêmegauche, une trentaine debout, battant des mains, regardant de côté les muets, tâchant de les dégeler! Poignée d'énergumènes, ennemis, n'estce pas, de tout pouvoir, et qui soutenaient seuls un ministre ferme en son devoir et droit à son poste! qui s'efTorçaient d'éviter à leur pays la perte, en une heure, de tant d'efforts pour gagner l'amitié italienne.

Quel exemple! Ah! que n'étiez-vous là! Vous les auriez jugés à leur vraie valeur, allez! les traités d'arbitrage en temps de crise!

Prenez n'importe quel individu d'intelligence moyenne : vous lui ferez saisir aisément qu'un traité d'arbitrage suppose un conflit, une querelle! Il est fait pour servir en cas de dispute! Quand tout le monde est d'accord, il dort, il pend à la panoplie! Il vieillit dans un casier! Donc c'est à l'heure de querelle qu'il faut le prendre! l'aller chercher!

Si, à ce moment, vous en faites fi, si vous

crachez dessus, pourquoi donc l'avez-vous signé? Vous êtes donc idiot?

Le premier venu comprend cela! Mais ce jourlà, il y avait quatre cents députés qui ne s'en souvenaient plus!

Les mêmes qui, six mois auparavant, se pâmaient d'aise quand le ministre les chatouillait d'un traité d'arbitrage avec le Venezuela, avec le Chili, avec le Monomotapa!

Oui ou non, était-ce le rôle du Groupe de l'Arbitrage de rappeler le traité dès le début? Les esprits y eussent été préparés! Qui sait! On aurait peut-être — excusez la supposition ! on aurait peut-être réfléclii!

Les Pacifistes ont encore un autre tort. Vaisje contrarier mon président d'Estournelles? Qu'il m'excuse! C'est que je compte beaucoup sur lui ! Je ne sais si ce tort vient aussi d'un manque d'audace? Ou plutôt d'un défaut de netteté dans les idées? Très souvent, les Pacifistes m'ont paru compromettre leur œuvre et se retirer le moyen de convaincre, par un langage obscur et tout plein de sous-entendus.

« Revanches du droit! Réparations que la justice assure mieux que la guerre! L'avenir qui panse les blessures... »

Qu'est-ce que cela veut dire? Oh! Pour nous, Français, cela n'a rien de mystérieux! Cela fignifie que nous n'avons pas besoin de nous oattre pour reprendre l'Alsace-Lorraine : nous

la reprendrons par un procédé plus doux. « Vous savez, Français, nous ne sommes pas des chauvins, ni des militaristes, mais nous n'oublions pas ! Nous sommes aussi bons patriotes que n'imrorf.c qui! Meilleurs, à le bien prendre! Ecoulezno'is! Nous allons inaugurer le régime du droit! icus les conflits entre nations se régleront par des arbitres! Une fois ce régime établi, il suffira de porter devant desarbitres la question d'Alsace- Lorraine : l'arbitre consultera les populations et sur leur vœu nous restituera l'Alsace et la Lorraine! »

Et voilà! pas plus difficile que cela! C'est simple et de bon goût!

Langage parfait pour séduire les Français et les rallier au pacifisme! Mais l'Allemand, lui, quelle tête fait-il, quand il entend l'écho de ces discours, l'Allemand, ami de la paix, que la propagande pacifiste tente de rallier à l'idée d'arbitrage?

Rien de plus clair! L'Allemand se dit : « Voilà de braves gens qui me prennent pour un imbécile! Ils me prennent pour un gros imbécile ou pour un petit saint! Je n'entends être ni l'un ni l'autre. Ah! ces farceurs de Français! Moi qui les écoutais, avec leur petit boniment! Je les croyais vraiment convaincus par cette belle idée du Droit! Je les croyais désintéressés! Ils ont tout bonnement trouvé un truc! Après m'avoir cassé les oreilles pendant quarante ans avec leurs trompettes de revanche, ils sont de moins n moins pressés d'en venir aux coups!

Alors, au lieu d'amener les canons, on apportera une grande table avec un beau tapis vert; des messieurs prendront siège autour; on parlera pendant trois mois, et puis on comptera les voix. On m'annoncera que je n'ai pas la majorité. En conséquence, ma victoire de 1870 ne comptera plus, et je rendrai l'Alsace-Lorraine! »

Là-dessus, l'Allemand éclate de rire; et quand l'Allemand commence à rire, cela dure en général très longtemps. Vous pouvez, désormais, lui parler arbitrage, régime du droit, pacifisme! Il vous répondra : « Ya! Ya! Conférence! Majorité! Ya! Plus besoin de se battre! Compter les voix! Même résultat! »

Notez bien que je ne suis pas du tout, pour ma part, de l'avis de l'Allemand, et que je le trouve très bien, votre petit discours sur les revanches du droit et les réparations de l'avenir. 'Il est irréfutable! Je défie bien qu'on vous oppose un argument valide. Mais le diable est qu'on ne vous opposera rien du tout ! On se contentera de hausser les épaules. Que voulez-vous qu'on vous réplique? Vous avez si évidemment raison. Il est certain que les populations doivent être consultées et que les peuples ont le droit de disposer d'eux-mêmes. Oui donc pourrait empêcher, sous le régime du droit et de l'arbitrage intégral, l'Alsace-Lorraine de revenir à la France, si elle le juge bon? Personne! Et même toute précaution préalable, toute clause contraire qui essaierait d'empêcher un tel résultat, de prévenir une telle application de l'arbitrage

serait nulle de plein droit et rayée plus tard après la signature.

C'est irréfutable. Mais quand on annonce aux g-ens l'ère nouvelle du Droit, quand on sollicite pour l'établir leur indispensable concours, il faut bien se rendre compte qu'ils essaieront avant tout de prévoir les conséquences que ce régime aura pour eux!

Voyons! La période de force est close! L'ère des Guerres est finie! La période de paix, l'ère du Droit international commencent! Rendez-nous donc... Pardon! C'est sous l'ère précédente, sous la vieille période que nous avons fait des conquêtes, par les moyens de ce temps-là, au prix des sacrifices de ce temps-là, avec les risques qu'on courait en ce temps-là. N'est-il pas juste que nous entrions dans l'ère nouvelle tels que nous sommes et tels que nous a faits l'ère ancienne?

La règle du jeu de guerre est changée, soit! On ne se bat plus à coups de canon, mais à coups de bulletins! Ce n'est plus le nombre des morts, c'est le nombre des voix qui décide! Entendu! mais entendu pour l'avenir! Car enfin, cette partie, où chacun jouait gros jeu, je l'avais gagnée, moi, sous l'ancienne règle? Et ce serait comme si j'avais perdu?

Nous invitons les Allemands à sceller la Paix dans la Justice, et clignant de l'œil, nous ajoutons : « D'ailleurs nous verrons plus tard... » Je demande si nous n'allons pas leur donner le soupçon d'un piège, et la crainte qu'en faisant

appel à leur cœur nous ne les attirions dans une chaussc-lrappe!

« Entrez, messieurs, entrez!, disons-nous de notre voix la plus câline en ouvrant la petite porte, percée dans la vieille muraille, entrez, c'est la porte du nouveau monde! Nous l'avons percée tous ensemble, d'accord, au prix d'un long travail et vous savez qu'elle nous a coûté grand'peine! Elle nous mène tous au bonheur! C'est le chemin de l'avenir! Nous serons désormais tous amis, et vivrons en paix fraternelle! Notre vieille querelle sera tôt finie! car j'avais si évidemment raison...! »

L'hôte que vous invitez recule! Il se dit qu'on va l'attirer dans quelque mauvais gîte où on l'endormira et que pendant son sommeil on va lui enlever sa bourse !

Voilà une cause de faiblesse.

Hélas! il y en a d'autres! Le temps n'est pas venu oîi les conflits entre peuples s'apaiseront à la voix d'Orphée! Trop de gens ont intérêt à pousser les peuples à s'entre-tuer. Cela fait aller le commerce des armes!

De plus, une trop longue école de violence et d'injustice forme les mœurs des hommes.

Esclaves, comment auraient-ils les mœurs d'hommes libres?

Les Pacifistes eux-mêmes nous invitent à ne pas compter sur eux pour assurer, quant à présent, la paix européenne.

Mais ne les quittons pas sans les féliciter de ce quils ont fait à Berne. Le groupe parlementaire de l'arbitrage a été la cheville ouvrière de cette conférence. Ce jour-là, il a indiqué la bonne route et il s'y est bravement engagé. C'est la route qui mène à la Paix, pourvu qu'on ait le courage d'y marcher jusqu'au bout.

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