‹ Faites un roi sinon Faites la paixChapitre 6 sur 21 · CHAPITRE V Lia preuve par la ^'Goko · texte numérisé non relu

CHAPITRE V Lia preuve par la ^'Goko

Ne l'examinons pas dans son détail, 11 y faudrait un livre tout entier. Du reste, si ce livre était bien faif, il n'en existerait pas de plus révélateur. On y verrait à l'œuvre quelques-uns des microbes les plus actifs de notre décomposition.

Un historien l'écrira peut-être plus tard ce volume. Sera-ce un historien français? ou bien quelque érudit, essayant de ranimer une époque historique disparue, et de raconter la chute d'une grande nation?

On y peut tout voir : ramassés en un étroit espace, tous nos maux y grouillent. On y voit une farandole échevelée de ministres qui se succèdent et passent devant nos yeux en courant les uns après les autres sur la scène d'un théâtre, avec toutes les surprises, les quiproquo, les coq-à-l'âne et l'imbroglio d'une farce comique.

On y voit l'imbécillité d'abandonner de vastes

territoires à de grandes compagnies ; et la sottise, après cet abandon, de se désintéresser de leurs succès.

On y voit ces grandes compagnies comprendre très vite qu'il est infiniment plus fructueux d'exploiter l'Etat que les lointains territoires; et qu'il y a plus d'or à tirer de la faiblesse des ministres que des sauvages d'Afrique.

Enfin, l'exigence de ces compagnies tournant au scandale, on les voit menacer les ministres, leur faire sommation dans leur propre cabinet au nom « de la presse française et de deux cents députés », engager des négociations avec l'Allemagne; traiter à Berlin, en dehors du gouvernement d'abord ; et puis, à la demande du gouvernement!

On y entrevoit pis encore, et jusqu'à la haute trahison, jusqu'aux instigateurs français, courant après la rançon extorquée^ l'« indemnité » qu'ils croyaient tenir et qui va leur échapper, furieux, et provoquant « le coup de sonnette » et Je « coup de poing sur la table », qui s'appelle dans l'histoire le coup d'Agadir.

Ah! oui! l'instructive, l'attristante histoire! Nous n'y chercherons aujourd'hui que la preuve et la cause, en tableaux vivants, de notre infirmité gouvernementale.

Je l'ai tenue sous mes yeux, cette preuve, et j'ai vu s'étaler cette cause, aux séances de la Commission du budget pendant 1 enquête sur la N'Goko Sangha!

A loisir et longuement on les pouvait contem-

pler. Elles étaient en vie; elles remuaient; elles s'agitaient devant nous, et parlaient par des bouches humaines.

Ces hommes qui parlaient-là, étaient-ils des coquins? Avions-nous à démasquer des bandits et leurs complices ?

Mais pas du tout! Tous ces ministres et anciens ministres étaient de braves gens. Il eut bien mieux valu qu'ils fussent des scélérats ! Si nos maux tenaient à la perversité des hommes, ils seraient plus aisés à guérir. Des scélérats, on s'en débarrasse, on les remplace par d'honnêtes gens; et après le départ de ces misérables, on répare du mieux possible les dégâts qu'ils laissent derrière eux; la cause du mal a disparu.

Mais non! ce serait trop de veine! Nous ne sommes pas si favorisés! Nous avions par malheur affaire à d'honnêtes gens, à d'honnêtes ministres, et ainsi la cause de nos maux était plus profonde qu'une simple canaillerie individuelle.

Faute d'individus, non! faute du régime!

Regardez ! A côté de Cochery : ce monsieur qui sourit par tic, c'est Milliès-Lacroix, sénateur, ancien ministre des Colonies. Celui-là n'est pas seulement un honnête homme qui s'est refusé au rôle de complice; cette neutralité ne lui a pas suffi : il a résisté aux entreprises criminelles, bravé les menaces ouvertes et l'intrigue cachée.

Ce bon serviteur a tenu tête aux gens qui dévalisaient l'Etat et mis à la porte ceux qui osaient défier, en sa personne, le représentant de la République.

Ecoutez-le : il raconte la scène! et la Commission du budget apprend avec stupeur (je me rappelle uùe impression de ce genre, étendu au haut d'une falaise des Gornouailles, la tête allongée par dessus le bord, et, en dessous, l'effroi d'une mer furieuse, des noirs écueils et des eaux écumantes) que l'audace des grandes compagnies coloniales s'est enflée à ce point que l'agent de l'une d'elles est venu porter au ministre des menaces de guerre et lui crier dans la figure : « Prenez garde ! J'ai derrière moi la presse française et deux cents députés! »

D'oij est née cette audace? Attendez! On n'aura pas besoin de vous le dire. Vous allez de vos yeux voir le comment et le pourquoi! Milliès racontait son histoire, avec ses souvenirs personnels, les actes de son ministère ; tout à coup il s'interrompt : « Mais ceci n'est plus de mon temps ! C'est sous votre ministère, mon clierTrouillot, n'est-il pas vrai? » Car on a aussi convoqué Trouillot et le voici à la gauche de Cocliery, à côté du ministre actuel.

Mais non! Milliès-Lacroix doit se tromper! Non! Trouillot ne se ra})pelle pas! Ce n'était pas « de son temps » non plus.

Alors Trouillot et Milliès se tournent tous les deux vers un membre de la Commission du budget. « Est-ce que ce n'était pas de votre temps, Clementel »?

Mon ami Clementel est assis à côté de moi. Tiens! c'est vrai! il a été, je me le rappelle, quelques jours aux colonies. Ce n'était pas non

plus de son temps, mais permettez ! permettez î II croit bien que la mesure a dû être prise après la chute du précédent cabinet, avant sa propre arrivée et dans cet interrègne où les bureaux font signer tout ce qu'ils veulent!

Pendant quelques minutes, Trouillot, Milliès- Lacroix, Clementel parlent ensemble et rapprochent des lambeaux des souvenirs. Lambeaux de mémoire, lambeaux de vérité, lambeaux de pouvoir! Un ministre, deux, trois, quatre! Il en arrive de partout. Il s'en dresse à tous les coins de la salle ! On dirait qu'il en sort de dessous les tables!

Depuis le début de la N'Goko-Sangha jusqu'au jour de cette enquête, savez-vous combien il en a passé au ministère des Colonies? Sept!

Sept! regardez-les! ils grouillent! Encore ne sont-ils pas tous là! Bien mieux! Tous ceux qui sont là font entendre une même plainte ! Ils étaient gênés par les ministres des Affaires Etrangères! Les Colonies étaient contrecarrées par le quai d'Orsay !

Ainsi ce n'était pas assez d'une succession de sept titulaires pour créer l'incohérence, le désordre! pour livrer les décisions au hasard des interrègnes, aux corruptions de la Compagnie, aux complicités des bureaux !

Il fallait encore surajouter à la brièveté de ces éphémères, les tiraillements des services! La compagnie allait de l'un à l'autre, ici accueillie comme un auxiliaire officieux, auquel on n'a rien à refuser; là, traitée en adversaire

avide contre lequel on va plaider; jouant du quai d'Orsay contre les Colonies et se plaignant des Colonies au quai d'Orsay, à la Présidence du Conseil, partout.

Les ministres passaient : la Compagnie durait !

Une volonté : sept volontés! sans compter les autres!

Car j'oubliais! On oublie forcément quelque chose en cette aventure trop riche! J'oubliais! Au cours même de l'enquête, le ministre changea! Tel, qu'on entendait la semaine dernière comme ministre en fonctions et porte-parole de TEtat, dépose, cette semaine, comme ancien ministre ! Il est passé au rang d'Honorable Prédécesseur. On l'entend comme une espèce d'archiviste!

Impression d'abîme, disais-je tout à l'heure? Oui! par moments! impression de gouffre, où l'on va tomber !

Mais à d'autres moments, de cocasserie! à d'autres, dédain! dégoût! nausée! pétaudière!

Ah! les journées de cette enquête-là! Elles m'ont éclairé pour toujours!

Saviez pas? Hé si, mon ami, si! je savais, parbleu! Je savais comme vous savez! en haussant les épaules! en y pensant à l'occasion! en riant! puis en oubliant! On sait les choses comme cela! comme tout le monde!

Un jour, on les voit!

Cette enquête-là n'enquêtait pas que la N'Goko-Sangha! Elle enquêtait la République.

Voilà la résistance de l'Etat français quand il

a en face de lai une compagnie de Français, comme partenaire d'abord et associée, bientôt transformée par la tentation d'exploiter cette faiblesse, en adversaire. Voilà ses facultés de lutte! A l'intérieur! Entre Français! Là où il peut à tout instant, dire : Je veux !

Et ne croyez pas que l'affaire de la N'Goko soit exceptionnelle et monstrueuse ! Elle est normale! Elle est typique! D'après cet exemple et ce type, vous pouvez juger comment on traite avec l'Etat soit qu'il s'agisse de bâtir un fort, soit qu'il s'agisse de subventions aux grandes compagnies maritimes!

Jugez tout d'après cela! Ramenez tout à cela! Cela vous éclaire tout! Les mêmes causes que vous avez saisies là à nu et sur le vif, agissent partout.

L'histoire financière contemporaine de la France, si elle était jamais sincèrement écrite, serait faite de l'histoire d'une foule de pillages particuliers, comme la mise à sac d'une ville conquise !

C'est la mise à sac d'une nation sans cervelle par des financiers habiles. Voyons ce qui se passe quand l'Etat français a en face de lui, non plus des nationaux, mais des gouvernements étrangers.

Vous le devinez, n'est-ce pas?

La preuve par Agadir.

Je l'ai vu, comme dans l'affaire de la N'Go!\0, à l'occasion des traités marocains.

J'étais moins bien placé, n'étant pas membre de la Commission des Affaires Etrangères. Je n'étais que dans les couloirs. Cela suffisait. Les attitudes significatives nous échapperont, mais les faits sont publics. Il ne nous manquera que la mimique des acteurs.

Retenez bien que, là encore, nous ne rencontrons ni des personnages stupides ni des gens malintentionnés. M. Gaillaux, parmi i'équipe nombreuse et bigarrée de nos gouvernants, étincelle d'esprit vif et prompt, comme il passe, dans le va-et-vient des couloirs, d'allure pimpante et dégagée! très dix-huitième siècle, petit marquis, OEil-dc-bœuf, lestement courtois, avec une pointe de fatuité exquise et parfumée. Dieu! qu'il m'avait séduit naguère, ce charmant homme, et quel gré nous lui savions d'allier ces façons supérieures à des mérites solides de technicien. Car ce muscadin connaît la finance à fond, comme un ancien inspecteur des finances et un administrateur de grandes sociétés. Il en possède les dessous sur le bout du doigt. Ah! si les socialistes étaient aussi bien au courant que lui! Je me rappelle toujours avec admiration cette merveilleuse, cette illuminante analyse des bilans de sociétés de navigation qu'il osa porter à la tribune dans une discussion sur les Primes à la marine marchande.

Quel jet de clarté! Quelle précise connaissance des choses! Quelle pénétrante étude de vie financière! En l'écoutant j'en faisais comparaison, à part moi, tout enchanté et tout honteux, avec nos dénonciations véhémentes mais générales, vagues, mal informées.

Caillaux comprend vite et bien, et il pense avec précision. Songez-y! Quelle force pour cet homme politique de connaître parfaitement ce monde de la Finance, dont les opérations se lient si étroitement, dans l'Europe moderne, aux négociations diplomatiques. En prenant la direction des affaires, il y apportait donc, de ce côté, une préparation incomparable.

Par contre, au point de vue diplomatique, il était nul! parfaitement nul! novice! béjaune! il était au courant comme vous et moi; il était bon badaud comme vous et moi. Bien entendu, badaud étincelant, d'une conversation prestigieuse, persiffleur, supérieur toujours, et toujours sur de lui: badaud quand même! badaud à fond, malgré ces dehors éblouissants.

Le bon sens aurait pu le sauver. Oui! ou le guider tout au moins! Et la prudence; et la réserve qui ne s'aventure qu'en tâtant le sol du pied.

Le bon sens, oui! Par malheur, Caillaux n'a pas de bon sens. Que voulez-vous! On ne peut pas tout avoir! et non plus, il n'est pas prudent ni réservé! Ce sont des qualités épaisses et lourdes. 11 est, comme je disais, léger, leste, sûr de lui-même, insolent à ravir.

Toute cette affaire d'Agadir, il la mena par

dessus la lôte de son ministre des Affaires Etrangères, M. de Selves.

Encore un, M. de Selves qui était plein de mérites et de talents! Et celui-là n'était pas étranger à la diplomatie. D'al^ord il était le neveu de son oncle! un neveu de M. de Frevcinet ne saurait manquer d'être un peu diplomate. Puis, à l'Hôtel-de-Ville de Paris il avait réussi un tour de force, un vrai chef-d'œuvre. Il y avait trouvé un Conseil municipal frondeur, turbulent et chicaneur. Ce terrible conseil municipal, M. de Selves le mit dans sa poche! oh! tout doucement! à petit bruit!

On n'entendit jamais rien qu'un discret tintement. 11 disait volontiers, avec un sourire matois : « J'ai fait l'union à l'Hôtcl-de-Ville sur le terrain des affaires. » C'était un bon moyen. Il y ajouta une tactique excellente : une de ces tactiques qui classent un homme d'Etat républicain et le tirent de pair. Comprenant que pour sa besogne, plus il y aurait de nationalistes au Conseil, mieux cela vaudrait pour le Gaz, les Omnibus, les affaires sérieuses, il lia partie avec eux, fit très adroitement leur jeu, et son triomphe fut complet le jour où la capitale de la République eut enfin élu une majorité nationaliste.

Il va sans dire qu'aucun ministre républicain ne parut s'en apercevoir ni lui en tenir rigueur. Tous en conservèrent celte seule impression que M. de Selves était doué de qualités diplomatiques de premier ordre.

Il faut croire, tout de même, qu'il n'y a pas une identité absolue entre les petites manigances municipales et la conduite de nos affaires extérieures. Différence de milieu, peut-être? Quoi qu'il en soit, M. de Selves, malgré toute son application et sa bonne volonté, parut toujours un peu dépaysé au quai d'Orsay. Cet homme fin comme l'ambre y prit tout de suite l'air d'un nigaud. Cet esprit si ordonné, cet expert classeur de dossiers fit l'effet d'un brouillon dangereux.

Qui, diable, s'avisera de blâmer Caillaux d'avoir négocié par dessus sa tête quand on se rappellera que tout de go, au lendemain de l'envoi du bateau allemand devant Agadir, il télégraphia à son collègue d'Angleterre pour s'informer si, le cas échéant, un vaisseau de guerre anglais pourrait aller là-bas?

Comme cela, tout bonnement! Par mesure de précaution, sans doute ! Il a dû penser qu'on ne court jamais de risque à se renseigner!

Caillaux mit le holà : mais pendant toute la durée des négociations avec l'Allemagne, il y eut deux diplomaties françaises : celle du quai d'Orsay, et celle de Caillaux qui était aussi celle de la N' Goko Sangha!

L'Allemagne se trouvait ainsi en face de deux organes de l'Etat français, comme tout à l'heure la N'Goko en face des Colonies et du quai d'Orsay. Inutile d'insister sur le parti qu'elle en tira.

Naturellement les deux chefs de ces deux

diplomaties françaises se jetèrent ensuite à la tète toutes les fautes commises, chacun voulant s'en décharger sur l'autre.

A la Commission du Sénat, Clemenceau, vieux casseur de vitres, apercevant ce pétard, mit le feu à la mèche et les fit sauter tous les. deux.

Avant de sauter, M. de Selves avait eu le temps de nous offrir une belle leçon de choses : un de ces résumés, de ces raccourcis que j'aime à recueillir ici comme les plus riches de preuves.

Les négociations espagnoles.

M. de Selves suivait avec tant de zèle et une attention si concentrée les négociations avec l'Allemagne qu'il avait oublié l'existence de l'Espagne.

Oublié? mais là, totalement! Oubli complet, absolu! Il ne se souvenait plus qu'elle existât, ni qu'à propos du Maroc la France eut jamais causé avec elle.

Oubli qui aurait pu nous coûter cher, si l'Allemagne avait sérieusement voulu nous mettre à mal, et si l'aliaire d'Agadir avait été vraiment d'origine et d'inspiration allemandes.

Mais oubli d'une entière bonne foi! Rien d'affecté! Nul calcul! Sincérité entière. Jamais ce brave M. de Selves n'a pu se persuader que celte faute-là fut de sa faute.

« Que me voulez-vous? », disait-il dans les couloirs. » Eh quoi? on ose me reprocher d'avoir laissé l'Esjjagne décote? On ne se rappelle donc plus les embarras et les inquiétudes de cet été? N'avais-je pas assez à faire avec l'Allemagne? J'étais tout absorbé par Berlin! »

Telle est la dure condition des diplomates. U y a dans la Bataille de Claude Farrère un adorable mandarin chinois dont la phrase favorite est : « Il faut que je pense à droite et que je pense à gauche! » Mais M. de Selves, décidément, n'est pas un mandarin diplomate.

Ce fut la Commission de la Chambre qui lui rappela l'Espagne. Tiens! C'est vrai! Il y a l'Espagne! Ce n'est pas assez d'avoir réglé avec l'Allemagne, il va falloir régler avec l'Espagne. M. de Selves continua d'être d'une entière bonne foi. Il déclara qu'il n'avait pas eu le temps jusqu'ici, on devait bien le comprendre, de s'occuper de l'Espagne mais qu'il allait s'y mettre sans tarder.

« Votre prédécesseur avait-il pris la précaution, Monsieur le ministre, de faire des réserves? Y a-t-il eu échange de correspondances avec Madrid? »

« Non, Messieurs! Aucune réserve! Il n'y a trace d'aucune correspondance! (Ainsi je suis à couvert : c'est Cruppi qui prend!) ».

Dans le court trajet du Palais-Bourbon au quai d'Orsay M. Bapst lui propose des doutes. « Quel elfet à Madrid ! Nos négociations futures vont être bien compromises par de tels a\*euxl

Il n'est pas possible qu'on n'ait pas écrit! On écrit toujours! Cherchons! »

Ou trouva si bien que, le lendemain, le ministre put revenir devant la Commission avec une douzaine de lettres, où l'on pouvait lire, avec quelque bonne volonté, toutes les réserves possibles.

Et mis en train par celte heureuse trouvaille, on fouilla les archives pour y chercher les conventions antérieures : on en trouva trop ! Il y en avait dans tous les tiroirs. Personne ne les avait connues. M. Delcassé les méditait, les préparait, les proposait, les signait, les classait. On n'eut pas demandé mieux que de les oublier! Mais il fallait s'attendre à les retrouver à Madrid.

Elles stupéfièrent, ces conventions, elles irritèrent quaud le texte en fut connu. Bien à tort! Pour les juger, il eut fallu se replacer dans l'état d'esprit qui les avait inspirées, suivre le plan avec continuité ! au lieu qu'enfermés dans le moment présent, nous n'étions sensibles qu'aux seules craintes et aux seules espérances de l'heure. Les coloniaux, heureux que le Maroc leur tombât vite dans les mains, se fâchaient que l'Espagne eut reçu trop belle part. Personne, ni eux, ni la presse, ni le public, ni le ministre ne s'expliquait pourquoi Delcassé avait pu nous lier ainsi.

Il y avait un pourquoi, cependant! Une raison fort grave et qu'il eut suffit de rappeler. M. Delcassé avait compris l'utilité d'une alliance entre

la France et l'Espagne. L'Espagne ne peut manquer de sortir un jour de la retraite où l'ont confinée ses revers. La question n'est pas de savoir si elle sortira de son recueillement. La question est de savoir si elle en sortira pour nous ou contre nous.

Pour la décider, M. Delcassé lui proposait un beau morceau du Maroc avec la promesse de notre appui amical et de notre concours militaire et financier. A charge de revanche! Deux cent mille bons soldats d'Espagne combleraient à merveille les insuffisances de nos effectifs.

Cette intime alliance, conseillée par Edouard VII supposait le concours de l'Angleterre, qui y trouvait ses sûretés pour Tanger et le détroit ; elle supposait, déplus, une intime collaboration au Maroc.

Quand vint l'heure d'exécuter le plan, on l'avait si parfaitement oublié qu'on ne comprit plus rien aux conventions qu'il avait dictées.

Ce plan impliquait l'amitié; et pour le suivre, nous devions, sitôt quittes de Berlin, nous retourner vers Madrid avec le sourire heureux de gens qui vont enfin travailler ensemble.

Au lieu de l'amitié, ce fut la maussaderie.

La France prit l'air d'un chien hargneux. On grognait contre l'Angleterre, comme si elle nous jouait un mauvais tour en ne renonçant pas, pour nous plaire, à la maîtrise de Gibraltar! On grognait contre l'Espagne ! Qu'a-t-elle fait l'Espagne pour avoir des droits au Maroc? Rien du tout! L'Allemagne nous l'a cédé tout entier, le Maroc!

CVrI nous qui avons couru les périls et cédé une tranche du Goni^o! Que nous veut-elle, l'Espagne!

Peiidîuit jjlusieurs mois, ce fut contre elle une série de cliicaucs, de bouderies, d'accès de mauvaise humeur, une vraie campagne d'intimidation et de menaces. La diplomatie anglaise, agacée, étonnée de nos maladresses, empêcha pourtant l'Espagne de se rapprocher trop de l'Allemagne mais nous fit comprendre très fermement qu'il falhiit tenir nos engagements

L'Espagne reçut, en fin de compte, ce que nous avions prorais. Mais nous cédâmes de si mauvaise grâce que nous perdîmes, à la fois, et le cadeau (;t le bénéfice du cadeau!

Si bien qu'aujourd'hui l'Espagne sent qu'elle ne nous doit rien ; et quand nous sollicitons son alliance^ elle nous demande ce que nous lui oiTrons!

L'idée d'un rapprochement entre la France et l'Espagne n'aura servi, faute de plan suivi, faute de continuité, qu'à réveiller l'Espagne de son recueillement.

Nous avons eu l'idée de l'alliance espagnole : mais c'est l'Allemagne, vous verrez, qui à son profit la réalisera.

La preuve par la saignée.

Il faudrait ici un volume, et je me borne à une courte mention; nous retrouverons le sujet plus loin.

La faute suprême de la République actuelle envers la France, c'est de la laisser, chaque année, saigner au profit de l'étranger.

Vous connaissez l'opération chirurgicale de la transfusion du sang? Le type le plus attendrissant de cette opération est fourni par une mère anémique et un fils crevant de santé. Une pipette unit pour une heure, les riches vaisseaux sanguins du bon fils aux veines épuisées de la mère.

Le sang passe de l'un à l'autre sous l'œil attentif du chirurgien et le généreux enfant contemple avec un sourire ému sa mère à laquelle il rend la vie.

Sous l'œil mi-clos du gouvernement, le consortium de nos banques d'émission draine l'or épargné par les Français et en verse le flot sur toute la terre, sauf sur la terre de chez nous.

Depuis combien d'années? et combien de milliards sont ainsi partis Caillaux pourrait peutêtre en faire le compte. Il en a parlé une fois à la tribune de la Chambre, en mots rapides, pleins de promesses qui demeurent suspendues.

Mais la saignée continue! Le flot a même pris sa direction parfois vers l'Allemagne.

Or, ces générosités, cette prodigalité de force vitale se comprennent et s'admirent, d'un fils à sa mère. Mais quel aveugle dévouement pousse la France à s'ouvrir ainsi les veines au profit de tout le monde? Pourquoi cette saignée?

A-t-on jamais vu un régime tolérer sans y être contraint cette mise à rançon"!

N'est-ce pas une belle preuve d'incapacité que ce grand charroi de nos finances au dehors ait pu se poursuivre sans qu'aucun gouvernement républicain bougeât? sans que l'opinion publique, avertie, sursautât?

Nos gouvernants ne demandent jamais de comptes aux Grands Financiers.

Le cri public n'a pas retenti pour les forcer à intervenir. Le cri public? Il n'y a plus chez nous de cri public ni de clameurs de haro : un faible gémissement, tout au plus! un bougonnage, un ronchonnement qui grommelle !

La Guerre veut le Roi!

Est-ce avec de tels organes, de tels moyens, une telle absence de continuité que nous pouvons sérieusement préparer la guerre? Nous ne ferions que préparer la défaite et assurer l'invasion.

Mais quoi? Delcassé n'est-il pas resté sept ans au pouvoir? En voilà de la continuité!

Oui! mais quand un ministre chez nous disparait et s'en va, il n'y a personne qui ait mission d'installer son successeur et de lui mettre en main les lils de la trame qu'il laisse sur le métier.

Ainsi des propositions d'une importance suprême faites par un gouvernement étranger à la chancellerie française demeurent sans réponse parce que le ministre a changé.

Gela est arrivé au départ de M. Hanotaux.

Cela est arrivé à l'avènement de M. Cruppi.

Ainsi encore, des plans en cours d'exécution demeurent icnorés du successeur. Cela est arrivé au départ de M. Delcassé.

« Mais pourtant, n'est-ce pas le devoir de celui qui s'en va de mettre au courant celui qui le remplace? » Allons, il faut voir la pratique ! Il s'en va, ulcéré, blessé jusqu'au cœur! et tout homme à sa place, ne s'imaginerait-il pas que par son départ, la France est perdue?

N'attendez donc de lui que des formalités froides et vides qu'il accomplira stoïquement, la face impassible et le cœur douloureux. Il présentera ses collaborateurs au nouveau titulaire. 11 lui exposera brièvement les affaires pendantes. Est-ce sur cet exposé que vous comptez? Mais voyez-les donc, face à face, les deux hommes. Le nouveau venu est aussi gêné que l'autre! Il est plein de déférence^ de compassion; il veut épargner la susceptibilité du vaincu! mais il déborde de la joie de son avènement, et de présomption! L'un a hâte de s'en aller; l'autre a hâte de le voir partir. Ils songent, en ce moment, chacun à soi ; l'un à sa chute, l'autre à son triomphe, bien plus qu'aux affaires.

Est-ce là cette mise au courant, celte délicate et minutieuse initiation qui doit communiquer de l'ancien au nouveau les plans d'ensemble, les directions générales aussi bien que le détail précis et l'exact état des choses? Il y faut le temps, les confidences, les longs entretiens, la confiance mutuelle

Il y a le Président de la République! Je vous attendais là !

En fait, le Président de la République a-t-il, iusqu'ici joué ce rôle? Les faits répondent.

Et pense-t-on quand on le choisit à Versailles, qu'il aura ce rôle à jouer? Et cherche-t-on les qualités qui le rendraient capable de le remplir'?

En droit, serait-ce bien conforme à l'esprit de la constitution actuelle?

Savez-vous qu'il y a tel président du Conseil, fort imbu de ses prérogatives, qui trouverait très mauvais etpeu parlementaire cette entente directe et celte transmission d'idées et de plans?

Ne me répondez pas que nous avons aujourd'hui Poincaré ! Vous tomberiez dans Terreur, aussi contraire à la logique qu'à l'esprit républicain, de prendre l'individu pour l'institution.

La fonction du Président de la République en régime de Cabinet, en régime parlementaire, ne comporte pas cette ingérence, cette immixtion. Elle peut se produire en circonstances favorables, et être tolérée par une tacite bienveillance, eu égard à la personne qui occupe la Présidence, à la personne qui occupe le quai d'Orsay, à la personne qui occupe la Présidence du Conseil.

Elle ne peut pas être la P»ègle. Elle demeure l'Exception.

« Ah ça! et croyez-vous qu'avec un roi, nous ne courrons pas de risque? Et si la personne du roi... »

Bien entendu ! Le roi peut être un sot ! C'est un droit que nous avons tous en naissant et dont nous faisons trop fréquent usage pour le refuser aux rois.

La garde qui veillerait aux barrières du Louvre, ne l'en priverait point. L'éducation la plus soigneuse, l'intérêt personnel le plus évi«= dent ne le lui ôteraient point. Le roi peut être un sot, un incapable.

Sans doute! C'est le péril d'avoir un Chef! Et si je ne me trompe, cela confirme singulièrement la thèse : la Guerre exige un Roi! La République exige la Paix,

Car, remarquez-le bien, ce risque du Chef incapable, c'est le risque même delà Giierrel il est inhérent à la conduite de la guerre. Vous ne pouvez pas pour la guerre et la bataille vous passer de chef : donc vous courez le risque de vous battre sous la conduite d'un général incapable.

Ainsi la Monarchie est soumise aux mêmes exigences et aux mêmes dangers que la Guerre et la préparation diplomatique de la guerre! Et l'adaptation parfaite de cette forme de gouvernement aux entreprises guerrières, la parfaite concordance entre les conditions de la royauté et celles de la Guerre n'en sont que plus frappantes.

Il y a dans la Guerre, comme dans la Monarchie, une part qui n'est pas livrée au hasard et une part qui appartient à la chance. Dans la royauté, la partie solide esl icpréscntéc par l'en-

semble d'institutions stables, de traditions et de confiance populaire; la part de chance, par la personne du roi avec ses qualités individuelles et ses défauts propres. Dans la conduite des armées, la partie solide est représentée par l'armement, les munitions, le nombre et l'entraînement des troupes; la part de chance consiste dans la valeur du Général en chef qui livre la bataille.

Vous jouez à pile ou face! Vous pouvez tomber sur un Napoléon; vous pouvez tomber sur un Bazaine.

Il est peu concevable que le roi soit un traître, car on ne peut rien lui offrir de plus précieux que le triomphe de sa couronne. Il ne trahira donc son pays que dans les cas où le pays menace de renverser le trône et où le roi cherche un appui à l'étranger. Mais si le roi est rarement un traître, il peut être le dernier des crétins.

C'est la Chance du Chef! du bon chef! du mauvais chef!

En regard, il faut mettre les résultats de l'absence du Chef.

A la guerre, pas de question. On n'a pas encore essayé de se passer dégénérai pour livrer bataille.

Pour préparer la guerre, la question se pose.

Se pose-t-elle sérieusement? Je demandais plus haut si vous imaginiez le tsar s'épanchant dans le sein de Félix Faure ou de M. Loubct.

Supposez qu'il soit possible de réveiller, à la Cour d'Autriche, les souvenirs de Sadowa et de

l'hégémonie perdue. Avec qui, par qui cette besogne de préparation à la guerre, cette manœuvre de politique belliqueuse, parquiserat-elle exécutée? J'admets que vous en formiez le dessein : par qui l'accomplirez-vous? Par un ambassadeur? Mais il est envoyé par quelqu'un, que son devoir est de renseigner, et auquel il rapportera la réponse. Ecartons donc cet intermédiaire. Voyez-vous Pichon ou Poincaré opérer en personne? Ils verront le prince-héritier? gagneront sa confiance? le rencontreront, je ne dis pas dans ces visites officielles, surveillées de toute l'Europe, je dis en ces visites familiales, aux mariages des princesses, aux séjours royaux, dans toutes ces occasions oii le but diplomatique de la rencontre n'est pas si affiché, et où la rencontre même résulte des circonstances et non d'une préparation?

Vous voyez le prince-héritier d'Autriche qui va s'exposer, en cas d'indiscrétion, aux plus dangereux ressentiments, vous le supposez confiant à Pichon, à Poincaré, qu'il n'a pas oublié l'antique grandeur de sa Maison, ni l'intrigue qui l'a dépossédée ? Va-t-il leur trahir le secret de ses relations avec les cours de Saxe et de Bavière?

Dites que vous n'avez pas besoin de tout cela, que vous vous passerez de tout cela : mais ne me racontez pas que vous comptez pour cela sur Pichon, sur Poincaré!

Pour connaître le fond caché des sentiments, préparer secrètement de brusques revirements, des ruptures d'alliances, de soudaines attaques

combinées, des explosions capables de ruiner l'édifice bâti par Bismarck, allez! ilfautd'auires gens que des ministres et des présidents! Il faut la confiance entre gens pour qui le risque est le même et l'intérêt pareil. Qu'y a-t-il à risquer? Pour moi, ministre, la chute! et l'oisiveté académique d'un Emile OUivier! Pour vous roi, la couronne ! Je serai le ministre tombé, et simple particulier, entouré d'amis et de fidèles, je demeure grandi par le souvenir des événements auxquels je fus mêlé et qui m'élèvent audessus du commun des hommes. Je vous laisserai aux prises avec un adversaire vindicatif, résolu à se prémunir pour l'avenir; vous aurez à vous humilier, à demander pardon; ou bien à livrer seul la bataille que nous espérions gagner ensemble. Je m'en vais et vous laisse en face de vos sujets, de nos ennemis et du danger.

La partie n'est pas égale ! On ne liera donc pas sérieusement partie avec nous. Tels sont en face des risques possibles du mauvais Chef les risaucs certains du Chef absenl.

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