‹ Faites un roi sinon Faites la paixChapitre 5 sur 21 · CHAPITRE IV Lte possible et Timpossible · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV Lte possible et Timpossible

« Vous vous amusez, me criera Julia, vous nous taquinez! C'est de l'espièglerie. Mais vous ne proposez pas sérieusement de démolir la République et de faire un roi parla seule raison qu'il fera peut-être marcher l'Intendance? L'Ouest-Etat, David, Thierry, l'Intendance ne sont pas des motifs de Révolution; ce sont des abus à réformer. Et, dites donc, Monsieur le député, c'est votre métier, cela ! »

J'ai essayé, mon cher Julia, j'ai essayé, sans aucun succès, je l'avoue, et nous verrons comment tout à l'heure. Mais je conviens volontiers qu'en effet je viens de citer des abus qui paraissent faciles à redresser. A première vue, ils ne semblent pas inhérents au régime et l'on ne dirait pas qu'ils tiennent à sa racine.

La République a mal gouverné jusqu'à présent? Disons plutôt qu'on a mal gouverné sous la République! C'est la faute des hommes plus que du régime. Nous allons y pourvoir.

Soit! j'en accepte l'augure! Méfions-nousj pourtant d'une illasion très répandue! Je l'appelle l'illusion des « Si ». En raisonnant, on ramène tout fait politique à la volonté humaine; les obstacles matériels s'évanouissent et on s'écrie : « Gomme c'est facile ! Si... on voulait! »

Tout le raisonnement anarchiste se ramène à cela. J'ai entendu Lorulot dans je ne sais plus quel meeting aux Sociétés Savantes répondre à Francis de Pressensé. Quel logicien! quel magicien! De sa baguette, il touchait successivement tous les maux de la société, et montrait sous chacun d'eux les volontés perverties : «... Si on voulait... si on s'entendait... » A sa parole, les difficultés se rétrécissaient, se ramassaient, se réduisaient jusqu'à rentrer toutes dans ce « Si » des volontés humaines, comme les moines de Ghaucer rentraient tous dans le derrière du diable.

L'erreur est de croire que, s'il est difficile de transformer les conditions physiques et de changer la nature inanimée, il est facile de diriger les volontés et la nature humaine.

« Si on voulait! C'est si facile! » Parce qu'entre notre pensée et le but nous n'apercevons aucun obstacle matériel, comme rien ne s'interpose sur la route, rien que les habitudes, les sentiments et les mœurs des hommes^ l'espace nous paraît libre, l'air translucide et l'horizon tout proche de la main!

Il subsiste beaucoup de cette illusion générale des libertaires dans nos espérances de réformes

partielles : si aisées, si promptes en apparence, puisqu'il suflii de vouloir.

Bé! ce n'est pas si facile! Notre volonté individuelle, déjà, c'est à tort que nous nous en croyons les maîtres! El notre intelligence domine moins nos tendances qu'elle n'est dominée par elles! Quant aux volontés collectives, à la volonté du groupe, c'est aussi difficile à mouvoir que la matière !

Mais ne chicanons pas ! Je n'ai aucune intention de faire un roi, vous le savez bien, et ce n'est de ma part qu'un procédé de raisonnement. Oui! l'idée républicaine peut, je m'entête à l'espérer, prendre corps en réalités moins grotesques et moins malfaisantes. Oui! on peut concevoir une Fiépublique moins étrangère à toutes les conditions de la vie et de l'action. Il le faut d'autant plus que la République actuelle n'est pas seulement, comme j'essayais de l'indiquer dans les pages précédentes, incapable défaire la guerre, elle est tout aussi incapable de faire la paix. L'œuvre belliqueuse dépasse sa force, mais les œuvres de paix la dépassent également.

Chanj^eons-la, Julia, améliorons-la. Mais je vous assure que ce ne sera pas un mince changement, comme on est tenté de le croire! Ce sera une transformation si profonde qu'elle resblera plus que vous ne pensez à une révolution! Les abus paraissent ne tenir à rien, et l'on est tenté d'allonger le bras pour les arracher d'un simple geste comme le promeneur arrache nonchalamment un paquet de gui sur une basse

branche! Allez-y! Touchez-y ! Tirez dessus! Cela tient plus ferme que vous n'auriez cru!

Les abus ont l'air d'être superficiels! Mais ce n'est qu'une apparence.

Vous avez le coup d'œil trop fin pour n'avoir pas distingué, tout à l'heure, derrière le touffu de nos mésaventures, l'une des causes qui les produisent. Nous l'avons désignée du doigt! C'est ce défilé rapide à la tête des grandes administrations de ministres éphémères et sans compétence. Evidemment cela ne tient pas à l'essence du régime; ce n'est pas un article du programme républicain, et l'on peut citer des ministres, comme Delcassé, qui sont restés longtemps en place. Croyez-vous cependant qu'il soit aisé de remédier, sans changer gravement nos institutions ou sans transformer profondément nos mœurs politiques, à cette instabilité, par conséquent à cette inaptitude, du personnel gouvernant?

Vous voyez, c'est plus compliqué qu'on n'eut dit! Il ne s'agit pas d'une réparation légère qu'une bonne équipe enlève en quinze jours. Il s'agit d'une réfection considérable qui touche aux murs les plus épais et aux fondations même de l'édifice. OEuvre considérable et longue! Elle ne nous effraie pas, ni ne nous décourage I C'est pour cela que nous sommes républicains. Le progrès et la République nous apparaissent comme une série d'efforts continus et sans trêve; et la liberté, comme la condition de ces efforts et de ces progrès.

Mais ces efforts, ce progrès, cette vie libre, ces luttes intérieures des partis qui veulent créer l'avenir contre ceux qui veulent conserver iQ passé, tout cela, c'est la paix ! tout cela suppose une politique de paix! La démocratie est donc vouée à la paix : c'est ce que je veux rappeler!

Voyez-vous, Julia, si pour suivre une politique de guerre, il est indispensable de douer la République de capacités qui lui manquent, n'engagez pas cette politique de guerre avant d'avoir accompli votre œuvre de transformation! Ce serait imprudent! Assurez-vous d'abord d'un régime capable de savoir, de prévoir et de vouloir.

Votre régime guerrier peut-il être un régime républicain? Non! je ne le crois pas !

Je crois, comme je disais plus haut, qu'il faut et qu'on peut douer la République de la dose d'intelligence et de volonté que demandent les œuvres de paix.

Je ne crois pas qu'on puisse jamais tirer delà République les qualités qu'exige une politique de guerre; et je me prétends d'accord là dessus avec la pensée profonde des meilleurs fondateurs de la République.

Non! on ne peut pas adapter la République à une politique de guerre ! Ne le lui reprochez pas ! La République est faite pour la paix. Félicitezla d'être inférieure au Roi pour la guerre et la préparation diplomatique de la guerre. L)n savant est fort inférieur pour les crocs à un

tigre; mais il ne se sent point humilié de n'être pas ce fauve superbe, cette belle bête de proie.

Nous élèverons la République à la capacité de se conduire dans la vie, mais dans la vie pacifique et industrielle : et ce sera déjà un grand changement!

Les administrations d'Etat deviendront intellitT'enteset souples. Leur direction cessera d'être incohérente et discontinue : et ce bouleversement sera tel que c'est à n'y pas croire!

Mais nous ne pouvons pas l'élever à la capacité guerrière! Non seulement parce que nous ne le souhaitons pas, mais parce que c'est contradictoire! c'est impossible!

La vie militaire et belliqueuse d'un peuple a d'autres exigences que la vie économique et industrielle. Nous parlions de tigre? En effet, ses crocs et nos dents nous présentent une excellente comparaison! Nous avons besoin de dents pour manger : mais nous ne sommes pas obligés d'en user pour mordre les gens!

Le tigre y est obligé! De même, tout gouvernement a besoin de durée et de continuité pour former des plans et les suivre. Mais un gouvernement de conquêtes a besoin, en outre, de secret, de dissimulation et d'intrigue.

Ne me dites pas qu'il peut s'en passer, que vous ne voulez pas de conquêtes, que vous ne visez qu'à vous défendre : pur verbiage.

La guerre d'aujourd'hui n'est pas comme

sous la Révolution, une action qui peut à la rigueur s'improviser! Une guerre moderne est l'éclat brusque, l'explosion violente qui suppose la lente fabrication, la longue accumulation des explosifs. C'est le corps à corps rapide qui décide en quelques instants la valeur de deux champions, soumis depuis des années à un entraînement méthodique.

Pas de préparation? Aucune chance! Les forces des combattants sont supposées à peu près égales, car le nain a renoncé, de nos jours, à se mesurer avec le géant. La victoire appartient donc à celui qui a le mieux appris à user de ses forces et qui a le mieux choisi son moment.

Guerre de défense, guerre de conquête, supposent Tune comme l'autre la préparation militaire et la préparation diplomatique. Qu'il y ait dans la préparation militaire une partie industrielle, je ne le nierai pas, puisque je me suis appuyé là-dessus tout à l'heure. Mais il y a autre chose! Croyez-vous que les relations d'un roi héréditaire avec ses généraux soient les mêmes que celle d'un ministre de la guerre avec les généraux qui l'ont vu arriver et qui le verront partir? ou même celles d'un Président de la République?

Surtout, la préparation militaire n'est rien sans la préparation diplomatique. Il n'y a plus entre grandes puissances, comme la France et l'Allemagne, de collisions particulières! Quand par impossiUe les autres nations se mettraient

d'accord pour les laisser combattre seules, cet accord ne tiendrait pas, car la victoire de l'une ou de l'autre changerait toute la situation européenne : de là, l'impossibilité de nous laisser régler seuls cette situation. Les alliances interviennent donc, puisque cette grande guerre mettrait aux prises toutes les nations d'Europe.

Les alliances guerrières supposent des plans secrets, des négociations cachées, une capacité de dissimulation et d'intrigue.

L'alliance russe, pourtant, n'a jamais été connue des Chambres dans toutes ses clauses?

Je le sais bien! Il en est résulté qu'en cela, d'une part, la République a cessé d'être républicaine; et d'autre part, l'alliance russe n'est pas devenue une alliance.

La République n'a point été républicaine, car il est antirépublicain et caricatural de contracter en République des alliances dont le peuple ignore les clauses essentielles.

L'alliance russe n'a jamais été une alliance, parce qu'il n'y a jamais eu prise de contact réelle et intime entre les deux alliés. Jamais les deux gouvernements, par manque des organes nécessaires, n'ont pu échanger leurs idées secrètes, se communiquer leurs désirs intimes, combiner une action simultanée pour les satisfaire.

Voyez-vous le tsar s'épancher sans réserves dans le sein de Félix Faure? Le supposez-vous prenant pour confident ce brave Fallières. Six ans après, il aurait l'agréable surprise de

retrouver son secret imprimé tout vif dans un beau volume de « Mémoires d'un ancien Président » ou « Histoire d'un Septennat » . Les journaux en publieraient des extraits. Mais à Berlin, on n'attendrait pas l'apparition du volume pour en être informé dans le menu détail.

Changerons-nous cela? Par quelle altération profonde de l'institution républicaine? Par quel organe dictatorial? Par quelle caricature de royauté sous étiquette républicaine? Un Conseil des Dix? Un Comité de Salut public? Un Président irresponsable? Un Premier Consul?

C'est tenter l'impossible. Permeltez-moi un souvenir personnel. Je vous avouais tout à l'heure qu'il m'est arrivé en diverses circonstances d'essayer une faible ébauche d'organisation républicaine : sans le moindre succès! Voici l'une de ces occasions.

J'ai proposé un jour à la Chambre, après la crise d'Agadir, d'essayer de créer un nouvel organe. Oh! c'était très modeste, mais peut-être susceptible de développement; et d'ailleurs je ne redoute pas qu'une réforme se présente sous un aspect modeste, embryonnaire.

La proposition consistait à organiser, pour la direction des Affaires Extérieures, un Conseil composé de tous les anciens ministres des Affaires Etrangères. J'espérais même que plus tard on y adjoindrait les anciens présidents de la République et quelques anciens diplomates. Bien entendu, il n'était question que d'un Con-

seil Consuîtatif que le ministre des Affaires Etrangères mettrait au courant des négociations particulièrement graves et épineuses. En cas de crise, il me semblait que ce serait pour lui un appui précieux. S'il était nouveau venu en diplomatie, et novice, comme c'était le cas de M. Caillaux, il rencontrerait là des hommes dont les connaissances et les souvenirs l'aideraient à se diriger dans le labyrinthe. Ses prédécesseurs l'instruiraient par leur expérience personnelle, et rendraient pour lui vivantes nos annales et les archives du quai d'Orsay. J'y voyais une ébauche de tradition !

Etait-ce chimère pure? Au contraire, la pratique spontanée et tâtonnante me guidait. Caillaux, environné de difficultés, très embarrassé — et je l'en félicite; et je plaindrais beaucoup le présomptueux qui, en telles circonstances, n'eut éprouvé nul embarras— Caillaux avait d'instinct cherché du secours. Par une démarche très significative il alla lui-même au vu et au su de tout le monde, conférer avec d'anciens présidents du Conseil et d'anciens ministres des Affaires Etrangères. Je me rappelle notamment qu'il alla frapper à la porte de M. Clemenceau et à celle de M. Ribot. Mais que pouvaient-ils faire, mal informés, instruits par la seule lecture des journaux et par Texposé d'une heure que leur faisait Caillaux?

Clemenceau répondit tout sec à Caillaux que c'était son affaire et qu'il n'avait qu'à se débrouiller. Ribot enguirlanda la même réponse

de phrases plus longues et plus aimables. Avaient-ils tort?

Au lieu que si ces messieurs avaient fait partie d'un Conseil comme celui dont je parle, ils auraient suivi l'affaire par le détail et connu au fur et à mesure tout son développement. Ils auraient pu donner conseil et non pas se retrancher dans un refus courtois ou brusque, ni répondre que ce n'était pas leur affaire. Ils auraient eu qualité.

L'idée était-elle bonne? Peu importe a ma démonstration. Si elle était chimérique, cela prouve davantage la difficulté de douer notre politique extérieure d'un organe de continuité. Ce que je retiens, c'est l'objection qui me fut faite, après la séance, par tous ceux que ma proposition choquait. Ah! comme ils se connaissent bien! et quel jugement sévère ils portent sur les mobiles supérieurs qui guident les hommes politiques!

« Rassembler tous les anciens ministres des Affaires Etrangères? Mais, mon bon ami, ils ne penseraient qu'à jouer des tours à leur successeur ! D'où arrivez-vous, voyons? »

Vraiment? Ainsi ces excellents patriotes, ces anciens chefs de la diplomatie française, en présence du péril, en face d'une situation qui peut tourner au tragique, n'auraient d'autre préoccupation qu'une jalouse malveillance envers celui qui, pour l'heure, joue les destinées de la France?

Inclinons-nous! Je n'eus garde d'insister. Il

faut s'en rapporter aux parlementaires! Ils doivent avoir raison.

Mais cela autorise un certain scepticisme touchant la capacité delà République en matière de politique extérieure, et la possibilité d'y mieux adapter Tinslitution républicaine!

Mon idée ne valait rien, je le vois bien! En avez-vous une autre?

Sinon, soutenez-vous encore que la République peut s'accommoder d'une politique de guerre?

Pourtant quel momeut que celui d'Agadir!

Et l'affaire de la N' Goko Sangha! Et plus tard, les oublis épiques qui firent sortir du quai d'Orsay M. de Selves!

Faut-il des preuves plus fortes et des leçons plus convaincantes?

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