‹ Falkland, ou La conscience, drame en cinq actes et en proseChapitre 1 sur 58 · DERRIÈRE LE THEATRE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

DERRIÈRE LE THEATRE FRANÇAIS

PRÉFACE

On a épuisé toutes les remarques pour et contre les drames. L’apologie du drame est dans ce vers :

Tous les genres sont bons hors le genre ennuyeux.

Peut-être, trouverait - on encore l’apologie du drame dans le théâtre des Grecs. La tragédie grecque a en effet un caractère de simplicité qu’on a moins imité qü’admiré dans le grand siècle: Racine, voulant prendre les Grecs pour modèles , ne trouva pas assez de magnificence dans leur théâtre, parce qu’il désirait sur -tout de sacrifier aux goûts magnifiques d’un maître qui n’avait que des idées de grandeur, et voulait que tous les arts l’environnassent de leurs prodiges. Peut-être Racine a-t-il quelquefois perdu en naturel ce qu’il gagna en élévation. Un avantage.

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quoi qu’on fasse, sera toujours acheté par quelque inconvénient. Mais où l’on trouverait sur-tout la

défense du drame, c’est chez les peuples de l’Europe moderne; car tous, en exceptant les Français , ont ! ramené à une simplicité quelquefois bourgeoise et roturière l’action théâtrale. Or, toute l’Europe a-t-elle tort contre nous? ou bien avons-nous tort contre toute l’Europe? Voilà une question plus facile à poser qu’à résoudre. Ce qu’on pourrait assurer sans doute avec assez de raison , c’est qu’il ne faut rien pousser à l’extrême ; c’est que les dédaigneux et les délicats ont toujours quelque chose à perdre. En condamnant et proscrivant tout ce qui ne rentre pas dans certaines formes données , qui ont été , depuis deux siècles ,■ religieusement observées par les imaginations timorées et routinières, on se prive, ou l’on peut se priver de bonnes choses qui n’auraient d’autre tort que de n’être pas vieilles en naissant. .Dans l’art de la peinture, de l’architecture, de la musique-, dans tous les arts, ies tentatives ne sont pas regardées comme une témérité, comme un scandale. On fait mieux que

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vu

les permettre ; on les encourage. On ne s’enquiert point si l’on a vu quelque chose qui ressemble à ce qu’on voit , mais bien si ce que l’on voit peut plaire-, peut intéresser; si l’on peut y applaudir, sans compromettre ni sa raison, ni son goût. On se livre bien franchement au plaisir que fait naître la contemplation d’un objet qui ne laisse pas de satisfaire l’esprit ou le cœur, quoiqu’il les surprenne par sa nouveauté. L’art dramatique serat-il le seul où toute tentative soit interdite? Et dans la crainte que les innovations n’aient quelque danger, faudra-t-il renoncer à toutes innovations, même à celles qui , en agrandissant le domaine de l’art, assureraient aux écrivains de nouveaux genres de succès , au public de nouvelles sources de jouissances ?

IL ne serait donc pas important de savoir si tel ouvrage s’éloigne en plus ou en moins des formes connues; mais si, en s’éloignant des formes connues , tel ouvrage produit autant ou plus d’intérêt que tels autres que l’on a alignés ou découpés, de siècle en siècle, sur le patron des devanciers. Appelez - le tragédie , comédie , tragi - comédie „

rm

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drame ; donnez-lui quelque autre nom que ce soit » le nom ne fait rien à la chose. Qu’il captive votre attention , ou qu’il tienne en haleine votre curiosité ; qu ? il intéresse votre raison ; qu’il touche vivement votre ame; qu’il y imprime ce sentiment de douloureux plaisir, qu’on recherche, quoiqu’on s’en plaigne ; qu’il y laisse un souvenir , et comme un contre-coup des secousses qu’elle a reçues, en sorte que le spectacle qui a été mis sous vos yeux se reproduise dans votre imagination, alors que vous serez seul , et que le prestige du spectacle aura cessé : voilà le problème , que l’auteur es» obligé de résoudre; et c’est assez, je pense: voilà ce que vous avez droit'seulement d’exiger de ses efforts, et de la pratique de son art.

On a dit qu’il ne faut pas encourager un genre de littérature trop facile à cultiver. Pour moi , j’estime que rien n’est facile de ce qu’on veut faire avec honneur. Despréaux sentait bien cette vérité, quand il disait, avec un peu d’exagération sans doute : quun bon sonnet vaut seul un long poème. Eh bien, lorsque l’auteur d’un drame a suivi, dans sa composition , les procédés des meil-

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leurs écrivains tragiques; lorsque son drame ne diffère des tragédies que parce que les noms des personnages qui forment l'action n’ont ni l’importance, ni la célébrité des héros qui chaussent le cothurne , ne peut-on pas dire qu’un bon drame aussi vaut une bonne tragédie, en tant que composition théâtrale?

Sans avoir la présomption de croire que je sois arrivé, dans le mien, à ce point de perfection relative,. si désirable dans tous les genres, je puis me permettre d’assurer que j’ai cherché à réunir dans Falkland les avantages sans lesquels on ne saurait produire une bonne pièce de théâtre , parce qu’il n’y a rien de bon que ce qui est raisonnable. En conséquence » j’ai voulu que l’action se passât dans les vingt-quatre heures , et dans le même appartement. 3e me suis attaché sur-tout à produire l’unité d’intérêt ; et celle-là , non plus que les autres, ne saurait être contestée, puisque Fintérêt, dans Falkland, repose sur une seule tête , et sort , comme on l’a dit , d’une seule pensée : ajoutez que Falkland , qui n’est ni tout-à-fait coupable, ni tout-à-fait vertueux , est précisément

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le héros tragique que désire ou que prescrit Aristote. Or donc , si l’on donnait aux pex’sounages de ma pièce , au lieu de noms obscurs , des noms historiques; si ces personnages, cessant de parler la langue usuelle , s’exprimaient dans la langue des demi-dieux, alors l’humble drame ne pourraitil point s’élever jusqu’au poème tragique? — Fort bien ; mais si Falkland pouvait- sans effort être un uç des sujets de la cour de Melpomène, pourquoi l’avoir fait déroger ? pourquoi l’avoir privé du grand appareil théâtral? — Ma réponse e$t toute simple : j’ai dû résister, en cette occasion, à un mouvement de vaine gloire qui m’eût fait perdre tous les avantages de mon sujet, et le premier de tous , l’originalité. Falkland , revêtu de la pourpre des héros , leur eût inévitablement ressemblé. Il aurait pris forcément les traits d’Œdipe , d’Oreste , d’Hamlet, de Macbeth, etc., etc. J’ai voulu qu’il ne ressemblât qu’à lui-même; et je crois avoir réussi à lui donner, en effet , une physionomie qu’on ne remarquera en aucun des personnages de notre scène. Il vaut mieux être soi , en dût-on être moins bien : du moins l’on ne vit pas, comme tant d’autres, de l’existence d’autrui.

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Dans le dessein donc où j’étais de ne pas faire du sujet de Falkland une tragédie proprement dite, pour agir avec conséquence , j’ai dû écrire la pièce en prose, attendu que les vers, dans le genre dramatique sérieux , sont exclusivement le langage de la tragédie : or, je pense que j’eusse eu moins de difficultés à vaincre , et plus d’agrément à recueillir, si j’avais écrit dans ce langage. Les vers charment l’oreille. L’oreille, une fois

charmée , devient moins exigeante. Une pensée

qui paraît sous les atours poétiques est mieux reçue : commune et usée, elle reprend un air de nouveauté quelle n’eût pu se donner sans cet artifice. Bien sûrement, la prose n’a pas le même avantage, sur- tout à l’oreille , sur-tout au théâtre ; ses tours , presque dépourvus d’inversions et d’ellipses , ayant moins de hardiesse , étonnent moins , frappent moins vivement. L’expression (comme dirait Montaigne) ne pique pas autant dans l’esprit, à moins qu’elle ne prenne un certain caractère de- concision qu’il n’est pas toujours aisé, ou permis, de lui donner. J’ai tenté de le faire cependant , et plusieurs journaux même l’ont re-

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marqué. On m’a su gré de n’avoir pas prodigué les paroles. C’eût été ime chose bien maladroite, en ün pareil sujet. Si j’avais élevé ce sujet à la tragédie, nul doute que je n eusse eu à gagner beaucoup du côté du style. Mais j’ai préféré (et je ne m’en repents pas) l’intérêt du fond à l’agrément des formes.

Quelques journaux ont voulu refaire ma prècei •

On m’a présenté d’autres plans, d’autres données,

qui eussent amené d’autres résultats. On sait qu’un

sujet peut être envisagé sous divers points de vue, et traité diversement, d’une manière également satisfaisante. Beaucoup de personnes auraient pu faire mieux que moi , en faisant autrement : mais j’ai cette conviction (je demande pardon, à mes lecteurs de m’exprimer avec autant de franchise) qu’il eût été difficile de faire un tableau plus dramatique que le mien , en mettant en action, durant cinq actes, la seule pensée qui m’ait occupée, cette imposante personnification du remords, placé aux côtés du coupable, marchant r veillant et sommeillant avec lui. ( Post equitem sec/e t atra cura, etc.) Cicéron a défini admirable-

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ment le supplice d’nne ame criminelle qui tourne, ,pour ainsi parler, sous le fouet des Furies (i). C’est dans ses effrayantes hypotyposes, plus que dans le roman de Godowin , que j’ai pris le germe de mes cinq actes. Quel tableau plus moral, plus ♦ capable de détourner d’un premier crime , source de tous les autres , les cœurs faibles que la passion de l’orgueil pousse à leur perte !

Je ne dirai qu’un mot touchant la mise en scène

du drame de Falkland. La pièce est représentée avec un ensemble bien rare meme à la comédie française, qui sera long-temps encore le premier des théâtres, par l’ordre des talens , plus respectable que l’ordre

(i) « Itaque pœnas luunt, non tam judiciis, quàm conscientiâ , ut eos agitent , insectenturque Furiæ , non ardentibus tædis, sicut in fabulis, sed angore conscientise , fraudisque cruciatu. (Cic. de legibus.)

« Nolite enîm putare , quemadmodutn in fabulis sæpenumero videtis , eos qui aliquid impiè sceleratèque commiserint, agitari et pertcrrcri Furiarum taedis ardentibus : su uni quemque scelus agitat , amentiaquc afficit : su» mal* cogitationes conscientiæque animi terrent. Hæ sunt impiis assidu a? domesticæque Furiæ, etc. etc. (Cic. pro S. Roscio am.)

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