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Famille et collège

L'œuvre de l'éducation , comme le mot lui-même l'indique, comprend deux choses : former le caractère et le cœur, développer Tintelligence et la raison.

Le cœur est fait pour aimer, la volonté pour vouloir, l'intelligence pour savoir. Et comme chaque faculté grandit ou se ravale, suivant l'objet vers lequel elle se dirige, il suit que, si nous voulons élever et grandir le cœur et l'intelUgence des enfants, il faut proposer à leur amour et à

leur admiration de digneset de nobles objets : Facilitas perficitur ab objecta, disait saint Thomas... toute faculté se perfectionne par son objet, et ce grand philosophe, dans sa concise profondeur, n'a fait que rendre ce qui est dans la raison même de Thomme. Comme nous avons accoutumé de juger des causes par leurs effets nous disons d'un homme qui s'attache à des choses inférieures et vulgaires, que ses sentiments sont bas, et d'un homme dont les paroles sont toujours d'une trivialité grossière, que ses pensées sont ravalées.

C'est assez pour comprendre que le premier devoir de tout éducateur sérieux est de ne jamais donner en pâture aux facultés naissantes des enfants des objets qui leur fassent regarder la terre, au lieu de contempler les cieux.

Tout homme qui, par la pente naturelle de ses penchants intimes, et par le vice d'une éducation première sans principe.

n'a pas Ténergie nécessaire pour réagir sur lui-même et aimer le beau et le bien ou les paraître aimer, est, par cela même, incapable d'élever.

Il va donc de soi que le premier devoir des professeurs est de faire envisager le bien et le beau. Je ne demande pas pour cela qu'ils soient sans cesse occupés à contempler les vérités religieuses et les beautés littéraires. Non ! Mais ils doivent toujours pousser au bien, à Thonnéte, au beau, et les paraître aimer. Ce n'est pas là de l'hypocrisie: car l'hypocrisie disparaît là où le devoir commande. Si c'était là de l'hypocrisie, il faudrait que chacun dénonçât au public les secrets de sa vie. Or, s'il est des choses qu'il faut savoir dire et montrer, il en est d'autres qu'il faut toujours taire et cacher.

Maxima debetur piiero reverentia.

Quand on voit la fumée de quelque chaumière^ pour si légère qu'elle soit, on conclut qu'il y a du feu dans le foyer.

Ainsi, quand les maîtres ne sont pas attentifs à bien veiller sur eux-mêmes, ils laissent échapper aussi la fumée légère du feu qui les dévore intérieurement. C'est un mot vague, un mouvement d'yeux, un geste quelquefois, et même un sourire : cela suffit. Les enfants ont vu la fumée. De leurs yeux vifs et lutins, ils nous ont vite percés jusque dans les entrailles de Tàme. Ils nous analysent, ils nous dissèquent, ils nous démasquent et nous connaissent mieux que nous-mêmes, et ainsi ils nous tiennent, car, quand une place est, de la sorte, grande ouverte à Tennemi, il n'a qu'à y entrer pour en être le maître. Ah 1 si nous savions le mal que nous faisons aux enfants par l'imprudence de notre langage et de nos manières, comme nous serions réservés et sobres avec eux !... Comme nous défendrions à notre imprudence de trahir nos faiblesses! Mais non, nous avons un mot plaisant à placer. Le moment est favorable. Les

enfants rappellent de tous leurs vœux et de tous leurs yeux. Ils le voient venir, ils le devinent déjà. La tentation est à son comble, et le mot est lâché, et les enfants sont contents, et notre vanité encore plus. Et pour lors, ils nous méprisent : nous avons ruiné notre influence et notre autorité sur eux.

Les enfants, sans se rendre compte de ce qu'ils disent et de ce qu'ils font, se plaisent à nous surprendre en flagrant délit d'indiscipline, d'irrégularité, de malice, car cela leur sert de prétexte pour excuser leurs incartades. Et, naïfs que nous sommes, comme les oiseaux qu'ils poursuivent et dont nous plaignons le sort, nous donnons dans les pièges qu'ils nous tendent avec tant d'habileté, et notre sort est encore plus à plaindre.

Sans doute, il faut aimer les enfants pour en être aimé; leur témoigner de la confiance pour obtenir la leur et solliciter leurs ouvertures, mais jamais au prix de

la faiblesse et de Timprudence. Notre cœur au fond, et nos secrètes pensées, et nos vices particuliers, et notre vie intime doivent être des sanctuaires saints, dont la sagesse garde les avenues.

Que les professeurs mettent leur ardeur et leur habileté à conquérir Testime, la confiance, le respect et l'affection des élèves, Pour ce faire, qu'ils se tiennent à la hauteur de leur tâche et ne descendent jamais au rôle de vulgaires surveillants, ou de mercenaires répétiteurs à gages.

Ils se garderont bien de s'embarquer dans des questions où ils courraient risque d'être battus par les élèves, et d'entretenir des conversations où ils s'exposeraient à avoir le dessous.

L'estime étant une confiance respectueuse, et la confiance des élèves en leurs maîtres étant la base de l'influence heureuse qu'exerceront ces derniers sur les premiers, et le gage assuré du succès dans réducation, les professeurs s'efforceront de l'obtenir la plus complète possible, en se rendant irréprochables soit dans leur enseignement, soit dans leurs devoirs. Pas de négligence, pas de paroles légères, pas d'aigreur, pas d'inconstance surtout.

Le respect qui va généralement avec l'estime ne consiste pas précisément à se rendre redoutable, à inspirer la terreur. 11 y a de l'amour dans le respect ; il n'y en a pas dans la terreur.

On pourrait définir le respect, un sentiment composé d'amour et de crainte. Il

provient de la fermeté et non de la violence. C'est l'étrange illusion des hommes qui s'occupent d'enseignement et d'éducation, de croire que, parce qu'ils ont fait la grosse voix et les gros yeux, parce qu'ils en ont imposé par les éclats de leur nature violente, ils ont mérité le respect.

Ce n'est pas le respect qu'ils inspirent, mais la crainte et souvent, sous cette crainte, sous ces membres qui tremblent, sous ce front qui s'incline, il y a de la haine ; et quand on inspire avec la crainte la haine, l'autorité est détruite, car elle devient tyrannie.

La tyrannie dans le collège, comme dans la société, entraîne le mépris et la révolte.

Le premier fondement du respect n'est pas la crainte, mais bien la considération, la dignité. Si vous voulez être respecté, commencez par être respectable.

Soyez digne dans vos rapports avec les enfants. Gardez surtout des distances qui vous mettront à couvert de leurs curieuses investigations; car ainsi vous ne leur trahirez pas, par de trop faciles accès auprès de vous, les faiblesses qui leur sont communes à eux-mêmes, et qui vous ravaleraient à leur niveau.

Une dignité naturelle, sans affectation, qui ne repousse pas avec violence, mais qui éloigne doucement, de manière à tenir Tenfant en crainte et en amour à la fois, tel est le fondement du respect. Jamais de familiarité, toujours de la réserve et de la réflexion.

Les conversations ne doivent pas rouler, avec les élèves, sur des matières épineuses, peu délicates, moins encore,

lO

grossières ; moins encore, sur des confrères en éducation^ sur leur manière de faire, sur leurs procédés, sur les points du règlement qui ne sont pas de leur convenance.

Il ne faut jamais les faire entrer dans sa vie privée, dans l'intimité de ses affaires, dans ses embarras, dans ses ennuis. Ce sont là choses sacrées qu'ils ne doivent pas connaître.

Le second fondement du respect, c'est la fermeté, non pas la violence ; mais une force de volonté tempérée par l'amour qui tient toujours en haleine. Il ne faut pas être le cavalier imprudent qui donne des secousses à son coursier, de façon à le blesser, à être jeté par terre, mais bien le cavalier prudent, sage, qui d'une main habile et sûre tient toujours sa bête, les rênes tendues et les flancs pressés.

Les enfants sont souvent comme des coursiers indomptés ; si nous les pressons avec violence, si nous les piquons de l'aiguillon de notre aigreur, ils bondissent, ils écument de rage, brisent les rênes et nous jettent à terre.

11 faut être ferme quand on a émis des principes justes et sages sur lesquels on a réglé sa conduite. Il importe de s'y tenir éternellement fixé et de ne s'en départir jamais, sans les raisons les plus graves qui appellent l'exception et confirment le principe.

Quand nous avons à déroger à un principe ou à un règlement pour des motifs graves, nous le devons faire le plus discrètement possible et sans ostentation, afin qu'aux yeux des élèves, nous paraissions toujours inflexibles.

Que les faiblesses du cœur surtout ne nous trompent pas et ne nous donnent pas cette flexibilité de caractère qui amollit la rigueur et détruit la fermeté.

Que nous ayons la même justesse de coup d'œil, d'appréciation, et partant, la même dose de récompense ou de châtiment à distribuer pour des efforts égaux et des fautes égales.

Ainsi, nous ne donnerons jamais prise à l'injustice, cette avant-courrière de la haine et du mépris.

Il ne suit pas de là que tous les enfants doivent être traités de même, et qu'il ne faille pas faire de distinction dans nos rapports avec eux. En éducation, comme en

médecine, il faut porter à chaque nature, à chaque tempérament, le remède et le secours qui lui conviennent.

Quand on se trouve en face de la communauté, et qu'on est obligé de sévir, il n'y a aucune distinction, aucune réserve qui puisse être admise ; mais il y a moyen d'adoucir habilement, et dans le secret, une mesure rigoureuse portée sur un enfant bon et d'une sensibilité profonde, et pour lequel cette mesure dépasse Teifet qu'on aurait cherché.

Il faut à chaque enfant une action particulière et qui lui soit propre, car chacun a une nature particulière et des tendances personnelles. Sans doute, il est difficile, il est impossible de s'occuper de chaque enfant d'une manière spéciale et efficace, quand on est en face d'une multitude qui observe les moindres préférences ; mais

quand on aime les enfants, tout devient facile; Tamour éclaire et rend ingénieux. Il trouve mille moyens de donner à chacun de ses objets ce qui lui est dû. 11 n'est point de ruses, d'habiletés, de sacrifices même qu'il n'inspire pour adoucir les rigueurs qu'une éducation générale, uniforme, lui impose.

L'affection est donc la quatrième condition requise pour être réellement maître des enfants. Mais pour être aimé, il faut aimer. Voyons en quelques mots, comment ce sentiment, dont la seule règle, suivant saint Bernard, est de n'en avoir aucune, peut cependant être réglé.

Il y a deux situations pour tout professeur dans un collège : Il y a le professeur sur sa chaire, en face de son bataillon, le

front haut, Toeil sévère, (^est le capitaine, se tenant à distance et commandant à sa petite troupe.

Il y a le professeur dans son cabinet, gracieux, aimable ; le professeur qui a dépouillé son front de commandement ; le professeur à qui son cœur met de la douceur dans les yeux.

Dans la première situation, le maître doit tenir Tenfant à une distance immense, infranchissable. Rien ne doit l'en rapprocher. Dans la seconde, au contraire, il Tattire, le console, l'encourage lui témoigne qu'il Taime.

Dans la première, il est le maître chargé du commandement et des sévérités du règlement. Dans la seconde, il est le père, Tami, chargé de toutes les bontés et de toutes les tendresses.

Jamais le maître ne doit imposer sa

volonté d'une manière blessante, mais d'une manière ferme. Le commandement qui blesse appelle la rébellion, chose qu'il faut toujours éviter ; car l'art d'élever consiste plus à prévenir, pour les enfants, toutes les occasions de mal faire, qu'à réprimer ensuite leurs révoltes. Le châtiment est souvent la marque assurée du manque de tact et d'habileté dans le maître.

La punition est une peine qui éclaire la faute et relève le coupable ; mais c'est toujours le témoignage de l'impuissance d'une part^ et celui de la faiblesse de l'autre.

Il vaut infiniment mieux prévenir un mal que de le châtier. Cela va de soi. Aussi est-ce à contre -cœur que nous devons punir. Il faut faire bien sentir aux enfants qu'on les punit malgré soi, et forcé par la loi ; qu'on est plus affligé de les corriger que, eux, de recevoir la correction.

Jamais la punition ne doit revêtir cette apparence complaisante et cruelle qui semble annoncer chez le maître la satisfaction de la vengeance.

Le châtiment doit être donné avec tout le calme du juge qui prononce une sentence. Le juge n'a rien à voir personnellement avec le coupable et sa sentence :

c'est la loi qui a été violée, c'est la loi qui punit. Le maître, à son tour, n'a rien à voir avec l'élève ; c'est le règlement qui a été violé, c'est lui qui demande réparation.

La punition une fois donnée, le maître doit se taire, prendre une attitude attristée, plutôt que d'affecter la joie et la satisfaction.

L'enfant qui n"a pas encore la plénitude

de sa raison, ne comprend jamais la justice d'une punition; aussi, souvent, il s'insurge, et la colère lui met l'impertinence sur les lèvres. C'est le moment, pour le maître, de se contenir sagement ; sa réserve et son silence feront sentir plus profondément sa faute à celui qui l'a commise. L'élève, vaincu par la sage retenue de son maître, sera vite calmé : sa fureur tombera, et il mouillera sa tâche de ces larmes précieuses qui le font s'amender et se perfectionner.

Jamais on ne doit s'oublier jusqu'à lui répondre. C'est se commettre gravement que de discuter avec lui la justice d'une mesure qui a été prise à son égard.

Il ne faut point parler à un enfant en colère; c'est l'exposer à des fautes plus

graves. L'enfant en colère ne se possède pas, il ne sait plus ce qu'il fait, autant il dit de mots, autant sa bouche qui murmure lance de sottises.

Il faut faire le silence et le vide autour du furieux, car le silence et la solitude sont les pires ennemis de la colère. On ne verrait pa's tant d'actes violents, si Ton savait sagement observer cette règle et s'éloigner en silence de Thomme furieux.

On rapporte que le petit duc de Bourgogne S'était levé, un jour, de fort mauvaise humeur, la figure toute grimaçante, et menaçant de battre quiconque voudrait s'occuper de lui. La bonne qui avait accoutumé de l'habiller eut toute la peine du monde à lui passer les bas. Bref, le jeune prince, comme un animal en furie, se précipita sur elle et la fit rouler, tète première, dans Tescalier.

Fénélon entre sur tout ce bruit. —

« Qu'est-ce ceci, s'écrie-t-il ? y^ Et l'enfant, sans lien écouter davantage, lui répond par cette vive impertinence : — « Et vous, vous devriez savoir un peu mieux qui je suis et qui vous êtes !... ^)

Fénélon se retira sans rien dire. Le lendemain, tandis que le jeune prince était encore dans son lit, l'éminent précepteur entra dans sa chambre. Le petit duc, comme vous le pensez, n'avait rien de sa fureur de la veille. Sa figure était reposée, ses yeux étaient gais, ses lèvres souriantes. Le moment semblait propice. — (< Mon enfant, lui dit Fénélon, vous vous êtes laissé aller à des choses honteuses pour une personne de votre qualité... Vous avez voulu m'apprendre ce que vous ignorez. Je suis votre maître, de par Dieu et de par le roi ; vous êtes mon élève, de par Dieu et de par le roi ; mais puisque vous savez si bien qui je suis et qui vous êtes, une telle capacité n'a plus besoin d'éducateur : Mon prince, je vous fais mes adieux!... »

A ces mots, le petit duc, ému, tremblant, se jeta en chemise à bas de son lit, embrassa les pieds de son maître, et il le convainquit si bien, par son bien-dire et par toutes ses larmes dans sa voix, que Fénélon demeura son maître chéri. C'est la seule leçon que ce grand homme ait donnée à ce jeune enfant pour en faire le prince accompli que la France a pleuré.

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