CLASSE, ÉDUCATION RELIGIEUSE
Maintenant, ajoutez à cet ensemble de qualités fines et délicates, de savoir et de bonté, la religion, qui leur vient jeter un reflet de la face de Dieu, et vous aurez le suprême complément qui ennoblit et règle l'enseignement. C'est une touche divine qui illumine de clartés ineffables les lèvres qui parlent ei les intelligences qui entendent.
Quand la religion est portée par des hommes qui ont un tel ascendant de
science et de sagesse, non seulement elle donne quelque chose de divin à ce qu'ils disent, elle met sur leur front l'auréole des élus, mais encore elle reçoit ellemême un appui inébranlable, des assises profondes dans Tâme des élèves, car ceuxci sont fiers alors de pratiquer une religion qui a des fondements si assurés, et que des hommes qui les passent de tous points élèvent à leurs yeux comme ils en sont élevés.
Lorsque, après un beau jour, le soleil se couche, ses lueurs prennent une teinte dont la beauté n'a rien de comparable sur la terre. Les monts et les collines qui jusque-là se tenaient dans Tombre, laissant aux vallons et aux bois étaler leur luxe tout le jour^ exultent d'allégresse et éclatent dans toute leur grandeur enveloppée de pourpre. Jusqu'à cette heure, qui est la plus belle, celle qui finit la journée, on ne les voyait pas, on les distinguait à peine onduler dans la gaze nuageuse de
l'horizon ; mais voici qu'ils s'approchent maintenant, qu'ils montrent leurs flancs sinueux, leurs rochers immobiles, et enfin ce front chauve semblable à un trône d'or où une divinité vient s'asseoir. En nature, comme en musique, comme dans les représentations de Fart, les plus beaux coups sont pour la fin, parce qu'ils doivent serrir de couronnement à tout le reste. Au jour qui luit appartiennent les plaines et les champs, les vallées et les fleuves, les fleurs et les moissons dorées; mais ce sont les lumières incomparables du crépuscule qui font tressaillir la mer et les montagnes, et finissent ainsi le jour par le plus beau spectacle que l'œil de l'homme puisse jamais contempler.
Les hommes de science et de sagesse sont comme les collines et les montagnes du monde moral, et la religion est le crépuscule dont les clartés ineffables en couronnent les sommets. Le Dieu qui s'y cache, comme l'astre au sein des flots, jette
quelque chose de sa face sur eux^ les empourpre, les fait tressaillir, en fait des trônes d'or, quelque chose comme l'arche sainte d'Israël, où il vient s'asseoir quelquefois et y parle sa parole divine.
C'est assez dire le beau spectacle que donne un maître qui est monté haut dans Testime et l'affection des élèves, quand il leur parle de religion, de ses convictions religieuses. Quand il est devenu une grandeur pour eux, un de ces sommets qui dominent, sa parole est d'or, et porte la lumière et la vie dans l'àme de ceux qui l'écoutent. Son souvenir est alors à jamais gravé dans la mémoire et dans le cœur; il y réapparaît sans cesse, et durant tout le cours de l'existence, comme un de ces spectacles de la nature qui nous ont le plus émus, parce que sa science, et toute cette prédominance qu'il avait prise sur nous, sont éclairées d'une lumière divine qui berce et console l'âme jusqu'à la dernière heure. C'est pourquoi
il est bon, il est nécessaire pour l'éducation morale des enfants que le même professeur qui leur enseigne la science avec supériorité leur fasse aussi connaître la religion, et qu'il y porte encore plus de soin, si c'est possible. La science qu'il enseigne, la religion et ses élèves ne peuvent qu'y gagner!!!
Un maître qui porte aux études religieuses l'ardeur et les recherches laborieuses qu'elles méritent, qui s'y montre avec la haute autorité qu'il a acquise sur tout le reste, place sa religion très haut dans Téchelle des connaissances humaines, il la met comme sur un autel resplendissant et illuminé datoutes les clartés que les autres sciences projettent sur elle. Et s'il déploie un égal talent et un savoir égal dans son enseignement religieux, si même il y montre plus de zèle et d'éclat, plus d'assurance dans ses avances, plus de force dans son raisonnement, enfin ce sérieux et ce travail que réclame une chose si
élevée et si belle, toutes les autres études et les cours qu'il fait s'inclinent en auréole autour de cet enseignement, et deviennent des échelons qui y conduisent, comme au couronnement de tout savoir humain.
C'est avec tristesse que je vois, dans les maisons aux apparences religieuses, l'étude de la religion délaissée et placée au dernier rang des connaissances humaines. On y parle de tout : le latin et le grec, la physique et la chimie y ont leurs heures, les arts d'agrément eux-mêmes occupent leur place et leur temps, et la religion, c'est-à-dire Tétude, la plus belle et la plus haute, et qui touche aux intérêts les plus graves de l'homme, est, comme le Fils de l'homme, sans trouver un asile où elle puisse recevoir un accueil favorable. Et cependant Pascal disait : ce L'immortalité « de l'âme est une chose qui nous importe c( si fort, qui nous touche si profondément, (( qu'il faut avoir perdu tout sentiment
(( pour être dans rindifférence de savoir f( ce qui en est. Toutes nos actions et nos (( pensées doivent prendre des routes si (( différentes, selon qu'il y aura des biens (( à espérer ou non, qu'il est impossible de « faire une démarche avec sens et jugece ment qu'en la réglant par la vue de ce (( point, qui doit être notre dernier objet.
« Ainsi, notre premier intérêt et notre (( premier devoir est de nous éclairer sur « ce sujet, d'où dépend toute notre con- « duite.
(( La négligence de ceux qui passent leur (( vie sans penser à cette fin dernière de la (( vie, cette négligence en une affaire où il (( s'agit d'eux-mêmes, de leur éternité, de (( leur tout, m'irrite plus qu'elle ne m'at- « tendrit; elle m'étonne et m'épouvante; (( c'est un monstre'pour moi.
(( Je ne dis pas ceci par un zèle pieux (( d'une dévotion spirituelle. J'entends, « au contraire, qu'on doit avoir ce sentice ment par un principe d'intérêt humain
et par un intérêt d'amour-propre ; il ne faut pour cela que voir ce que voient les personnes les moins éclairées.
(( Rien n'est si important à l'homme que son état; rien ne lui est si redoutable que Téternité. Et ainsi qu'il se trouve des hommes indifférents à la perte de leur être et au péril d'une éternité de misères^ cela n'est pas naturel. Ils sont tout autres à l'égard de toutes les autres choses, ils craignent jusqu'aux plus légères, ils les prévoient et les sentent : et ce même homme qui passe tant de] jours et de nuits dans la rage et le désespoir pour la perte d'une charge ou pour quelque offense imaginaire à son honneur, c'est celui-là même qui sait qu'il va tout perdre par la mort sans inquiétude et sans émotion. C'est une chose monstrueuse de voir dans un même cœur et en même temps cette sensibilité pour les moindres choses et cette étrange insensibilité pour les plus grandes. )>
Si au moins on consacrait la moitié, le quart même du temps et des soins que Ton donne aux autres connaissances, à l'étude de celle qui devrait prendre toute notre vie, puisqu'elle nous doit conduire à l'éternité, ce serait un moindre mal ; mais rien ou presque rien, pas même ces heures fugitives dont on est si prodigue pour les arts les plus futiles, cela passe toute aberration et toute folie. Eh quoi ! la science sacrée^ celle qui ennoblit notre vie, qui console nos larmes, soutient nos vertus, fortifie notre courage et immortalise notre mort, est celle-là même qu'on dédaigne comme la dernière, et cela dans les maisons qui professent la foi chrétienne!! Ah! honte à jamais au siècle qui voit ces choses : car c'est un siècle de décadence morale et de ruine sociale ! Les barbares sont près de renaître parmi les peuples qui voilent le ciel pour n'arrêter leur vue qu'à la terre.
L'étude de la religion n'aurait-elle pas
des fondements assurés capables de porter la conviction et la croyance humaines, n'établirait-elle pas comme elle le prétend notre immortalité, et l'existence d'une récompense ou d'un châtiment dans la vie d'outre-tombe, il la faudrait encore soutenir comme une école de noblesse, de vertus, de dévouement et de sacrifices héroïques.
L'artiste qui veut perfectionner son art parcourt les musées pour y admirer les chefs-d'œuvre qui semblent se rapprocher le plus de l'idéal qu'il veut lui-même atteindre. L'idéal est ce qui fait le grand peintre, le grand poète et le grand musicien, parce que c'est l'idéal qui les inspire, qui les élève et leur fait produire parfois ces oeuvres sublimes qui paraissent descendre de plus haut que l'homme. Il faut donc l'idéal de la peinture au peintre, l'idéal de la musique au musicien, pour qu'ils produisent des œuvres dignes de charmer le regard et l'ouïe. Sans idéal point d'art,j
car l'idéal c'est l'exemplaire, le modèle^ le type formateur qui inspire T art. Il en va de même de toutes les actions humaines, il leur faut proposer un idéal qui les élève comme il les inspire, qui les fait éclore belles et généreuses; sans cela, elles deviennent noires, égoïstes, sensuelles, sauvages, et rhomme tourne à la bête. Or, ridéal de la morale^ dans Tordre des actions humaines, c'est Dieu, car Dieu c'est l'idéal de la bonté, de la justice, de l'amour et de la vérité. Il faut que l'homme envisage l'idéal de la justice pour se former lui-même à la justice, et ce n'est que cet idéal qui lui peut inspirer d'être juste. Ainsi en est-il des autres vertus. Si donc on éloigne Dieu, on éloigne par là-même l'idéal de toutes les grandeurs humaines. Avec lui s'en vont une à une les idées de justice, de bonté, de sacrifice et d'amour, et l'homme descend à Tégoïsme, à l'injustice, à la déchéance dernière, à la brute.
Ils sont donc sans excuses, ces maisons et ces maîtres qui ne font pas entrer Dieu, idéal de beauté et de grandeur, dans la formation qu'ils font des esprits et des coeurs, qui ne le font pas présider en souverain dans tout le cours de leur enseignement. Ce ne sont pas des études plus ou moins brillantes en sciences humaines qui élèvent et font des hommes : pour faire des hommes de force et de courage, de noblesse et de grandeur, de justice et de bonté, il faut autre chose que des livres et des expériences, il faut un type modèle, il faut un exemplaire qui résume tout ce qu'il y a de plus élevé et de plus sublime en bonté, en justice, en courage et en grandeur, et c'est Dieu.
C'est donc avec raison que j'avançais aussi que le professeur doit faire connaître Dieu à ses élèves, car soit qu'il les enseigne, soit qu'il les élève, il faut qu'il propose à leur admiration, à leur contemplation habituelle le type, l'idéal de la beauté
et du bien. C'est par le contact, la connaissance de ce noble et ravissant objet qu'il ennoblit leurs pensées, élève leur cœur et donne à toute leur conduite, à leurs sentiments et à leurs idées, cette marche ascensionnelle qui fait des hommes, qui élève, en un mot. Plus l'idéal proposé à la conception de l'artiste est beau, plus son art s'élève, car son œuvre va de pair avec l'idéal qui l'inspire. Dites-moi quelle est l'œuvre de l'artiste, je vous dirai l'idéal de son âme; sa peinture et son chant l'accusent avec évidence. Dites-moi quel est l'idéal qui Tinspire, et je vous dirai quelle sera son œuvre. Plus l'idéal qu'il a conçu sera sublime, plus son œuvre sera grande; plus il aura élevé son àme à Dieu, source de toutes beautés, plus son œuvre aura ce quelque chose de divin que nous admirons tant, et qui n'est venu à l'art humain qu'avec le christianisme, c'est-à-dire avec la connaissance plus profonde de Dieu ; car le christianisme n'est autre chose que Dieu
plus connu des hommes, Dieu descendu à la terre, humanisé pour ainsi dire, et partant l'homme élevé à Dieu, divinisé à son tour. C'est pourquoi Tart antique n'a jamais eu rien de comparable à ce que le christianisme a inspiré et produit, parce que Dieu n'y avait point paru vivant de sa belle vie humaine, et que Dieu est Tidéal incomparable de toutes les beautés de l'art.
Ce que Dieu a été pour l'art, il l'a été encore bien plus pour la morale, pour la justice, l'amour, la liberté, et cette fierté humaine qui nous fait viser toujours plus que nous, et qui nous affranchit de nousmêmes, de nos bassesses et de nos penchants inférieurs. A peine s'est-il fait connaître que tout aspire à lui sur la terre, tout s'élève, dans l'art, les sciences et la morale. Et qu'on n'aille pas nous dire qu'il est des œuvres profanes étrangères à toute notion de Dieu, et qui cependant accusent des beautés ineffables.
Non! cela n"est pas admissible; il est un fond de l'homme toujours tourné vers Dieu sans qu'il s'en doute, même dans les circonstances et aux heures où il semble le plus s'en éloigner, car toute recherche du bien et du beau est un acheminement vers Dieu, qui est le bien souverain et la beauté suprême, et tout homme a au fond de son être la notion d'un type idéal vers lequel il aspire sans cesse, et vers lequel il monte de bien en bien, de beauté en beauté, sans y atteindre jamais pleinement. Et quand parfois une échappée de cette suprême beauté se traduit dans l'art, il tressaille, il y a en lui un quelque chose qui fait écho à ce qu'il y a de plus élevé dans les œuvres de l'homme, quoique souvent il n'entende rien à l'art. C'est beau! s'écrie-t-il, c'est sublime ! c'est divin 1 et ce dernier cri rend le mirage qui s'est produit entre l'idéal divin dans l'art et la notion vague, mais certaine, que nous en avons en nousmêmes.
De même, quand une de ses bontés, que rien ne décourage et n"abat, se montre comme une apparition du ciel en un corps humain, i"homme s'arrête, s'incline avec respect, et en face de cette beauté morale, qui semble une descente de Dieu à la terre, il tressaille encore. Il voit devant lui un être qui réalise quelque chose de cette bonté souveraine dont il porte la notion ; ses genoux fléchissent, et il serait tenté d'adorer dans une créature humaine le Créateur qui a laissé sur elle, même en s'en éloignant, un reflet de sa face, comme ces traînées de lumière que laisse Tastre du jour sur les monts, quand il disparaît au sein des flots.
Il n'y a donc pas de chefs-d'œuvre, dans Tart et la littérature, d'où la notion de Dieu soit absente ; elle y est toujours ou comme type idéal, exemplaire divin qui a inspiré l'artiste et l'auteur.
La notion de Dieu est si vaste, si répandue, qu'elle est comme un immense
océan où notre pensée s'agite, sans en pouvoir jamais sortir. Si parfois, dans ses moments de faiblesse et d'oubli, elle s'efforce de s'en tirer, elle y retombe malgré tous ses efforts, et à cause de ses efforts mêmes, sous l'impulsion du bien et du beau qu'elle cherche par besoin de nature. Qu'elle rejette Dieu sous la notion du souverain qui a créé et gouverné les hommes, sous la notion de justice, elle revient à lui sous la notion de la vérité qu'elle cherche, de la beauté qu'elle admire, du bien qu'elle désire, et ainsi, échappant d'un flot, elle tombe sur un autre, et ne peut jamais se tirer hors de cette immensité où elle est plongée. La science, qui a pour objet la matière et ses lois, et qui semble la mieux faite pour détourner l'homme de son Dieu, trahit son existence et son action et le ramène ainsi à Tadoration de son auteur par les voies mêmes qu'il avait prises pour s'en détourner. Impossible à lui de tout réduire à la matière qu"il
analyse : elle-même s'y refuse, elle se dérobe sans cesse dans Tombre, excite les curieuses investigations du savant par les obscurités dont elle s'entoure, et cependant se montre assez à lui pour le forcer à reconnaître qu'il y a autre chose en dehors et au-dessus d'elle, et que son intelligence s'émousse en vain à pénétrer plus avant sa rude et grossière écorce. Et n'aurait-on pour preuve de la présence de Dieu et de son action partout que les efforts inouïs et la fureur de savoir qui pousse l'homme au fond des choses, c'en serait assez.
Pourquoi cet être si fragile et si faible consume-t-il ses jours et sa vie entière à l'étude de la nature et du monde? Pourquoi, une vérité connue, ne s'arrête-t=il sans courir à une autre ? Pourquoi cherche-t-il sans cesse avec avidité, et pourquoi son intelligence ne dit-elle jamais assez? Cette première vérité ne suffit donc pas à le satisfaire, puisqu'il continue ses recherches avec une égale ardeur? Qui lui a
donc dit qu'il y a autre chose encore caché à sa vue, et qu'il lui faut marcher, comme le juif errant, d'une recherche à une autre? Comment se fait-il qu'une vérité connue ne fait qu'augmenter son désir d'en connaître une autre que celle-ci lui indique? D'où vient que nos connaissances ne font toujours qu'augmenter notre désir de savoir, à mesure qu'elles s'étendent davantage? qu'il n'y a personne de plus tranquille dans l'ignorance que celui qui ignore, et personne de plus impatient de savoir encore que celui qui sait le plus? D'où vient ce mystère en nous, si ce n'est de ce que nous voulons la vérité plénière, et que les vérités partielles ne sont que des échelons qui y conduisent. Nous cherchons dix ans, vingt ans, pour trouver une vérité partielle; celle-ci connue nous en indique une autre; et nous voilà partis, avec une ardeur encore plus grande, pour cette nouvelle conquête, et ainsi toute notre existence se passe sans que nous
soyons jamais satisfaits, et la somme des vérités connues, loin de diminuer notre besoin de connaître et d'aller plus outre, ne fait qu'en augmenter d^autant Tintensité. Cela ne vient, à coup sûr, que d'une seule chose, et il ne faut que du sens pour le reconnaître, c'est que nous voulons en tout la plénitude de la vérité, la vérité totale. Or, qu'est-ce que la plénitude de la vérité, si ce n'est Dieu ? Qu'est-ce que les vérités partielles qu'il livre à Tintelligence humaine, si ce n'est des étincelles de sa présence et de son action partout, étincelles qui ne font qu'enflammer davantage nos désirs de le connaître. C'est lui, c'est lui qui se tient caché jusque dans le sein de la matière et qui, tout en activant les recherches de Thomme qui voudrait s'y réduire, semble lui dire : a Tu me fuis, tu me fuis, mais au fond, c'est moi que tu cherches, car tu cherches la plénitude de la vérité, et à mesure que je t'en laisse connaître une partie, j'augmente ton
impatience. C'est moi qui suis là, au fond de cette matière que tu divises, que tu morcelles, que tu analyses, pour en avoir le dernier mot ; mais ce dernier mot, tu ne l'auras pas ; car le dernier mot même de la matière, c'est moi. Je suis Talpha et Toméga, le commencement et la fin de tout. Impossible donc à toi d'avoir ce commencement et cette fin que tu ne m'aies aussitôt. »
Maintenant, je comprends Tardeur de rhomme à chercher la vérité, je comprends que ses désirs de connaître augmentent à mesure qu'il sait davantage, car les vérités partielles ne font que le rapprocher peu à peu de la vérité plénière, et l'attraction devient d'autant plus forte qu'on est plus proche du foyer qui attire. La vérité que cherche l'homme, souvent à son insu, étant immense, lui doit inspirer des désirs de sa nature, c'est-à-dire, des désirs sans limites. Dieu est donc le fond de toutes nos connaissances humaines, de celles-là
mêmes que nous lui croyons les plus étrangères; il est Tidéal de toute beauté morale et artistique. C'est donc lui qu'il faut envisager toujours, si on veut élever, ennoblir sa science, élever, ennoblir ses pensées et ses sentiments, élever, ennoblir sa vie morale tout entière. Si Tart est d'autant plus parfait que l'idéal que l'artiste a conçu est plus beau, la conduite morale, les pensées et les sentiments sont d'autant plus grands, d'autant plus généreux qu'ils ont été inspirés par un idéal plus parfait. Or quel idéal y a-t-il plus parfait que Dieu, puisqu'il est la souveraine beauté, la justice éternelle et l'amour infini?
Donc, développer sa notion dans l'âme deTenfant, c'est le moyen unique de faire son éducation morale et intellectuelle.
Donc, pas d'éducation morale et intellectuelle sans la notion de Dieu. Donc, Dieu doit être l'àme même de tout enseignement. Cette seule raison de Dieu envisagé comme
idéal de l'art, de la science et de la vie morale, suffit pour établir avec la dernière rigueur que la religion doit être la base de toute formation du cœur et de l'esprit. C'est un type^ un modèle qui élève tout en nous, et il n'y a que ce qui élève ainsi qui puisse élever.
Le professeur doit donc développer cette notion de Dieu dans l'âme de ses élèves, puisque c'est de son plus ou moins de développement que dépend leur formation intellectuelle et morale. Après avoir démontré que Dieu est la base et le couronnement de tout savoir humain, que rhomme ne saurait jamais s'en déprendre, qu'il en est envahi de tous points, il doit le montrer, non indistinctement et à toute heure, mais suivant les circonstances, les occasions qui se présentent, suivant le caractère de Tenfant, suivant surtout la place qu'il va occuper dans la société, et l'influence qu'il y peut exercer en son rang.
Sans doute, c'est la même notion de Dieu qui doit être développée dans Tàme de rhomme, mais cette même notion peut être envisagée sous divers points de vue, pour la conduite morale, selon la carrière à laquelle on se destine. Le maître doit s^attacher à connaître les désirs, les préférences et les goûts de Tenfant, et aussitôt que sa parole, se venant ajouter aux observations qu'il a déjà faites, le confirme sur la voie que Tenfant veut suivre pour accomplir sa course ici-bas, sur sa vocation, en un mot, il lui doit faire connaître Dieu d'une manière plus propre à ses destinées. S'agit-il d'un enfant qui manifeste des goûts et des tendances marquées pour l'art, et qui se destine à la peinture ou à la musique? Il développe la notion de la beauté divine, et la montre descendant en flots de lueurs et d'harmonies célestes sur les œuvres de la peinture et de la musique. Celui-ci se destine-t-il à la magistrature? C'est Dieu, sous la notion
de justice et de législateur, qui doit lui être plus connu. Celui-là montre-t-il un caractère martial et une ardeur guerrière? Il lui faut envisager Dieu de préférence sous la notion de courage, de force et de vaillance, et lui montrer que Tamour de la patrie fait partie de Tamour de Dieu. Enfin se trouve-t-il, dans le nombre si agité, si inconstant des enfants, quelques âmes privilégiées devant occuper un rang plus élevé dans la société par la voie sacro-sainte du sacerdoce ? C'est la notion de Dieu envisagé comme amour, dévouement et sacrifice, qui doit être développée plus spécialement en elles. Et dans tous doit être cultivée la connaissance de Dieu sous la notion de bonté, qui secourt son semblable et qui lui pardonne ses outrages et ses ingratitudes. A ce compte, on élève, on fait des hommes, des hommes non seulement religieux, car tout homme qui est homme l'est par sa nature, mais encore on fait des héros qui préfèrent mou-
rir à forfaire à la patrie^ des juges qui meurent pour la justice, des législateurs qui se consument au bien public, des prêtres qui vont aux plus cruels martyres pour le salut de leurs frères, des pères de famille qui, comme le pélican, nourrissent leurs enfants de leur sang, du sang de leur sueur et de leur travail, du sang de leur amour et de leur dévouement, du sang de leur intelligence et de leurs vertus, pour préparer ces héros, ces législateurs, ces juges et ces prêtres à la société qui chancelle.
Je ne sais vraiment pas pourquoi j'insiste à ce point sur la connaissance de Dieu, qui doit être la base de tout enseignement. C'est là une vérité primordiale reconnue et pratiquée par tous les peuples de la terre, et qui n'est mise en conteste que chez ceux qui veulent retourner à la barbarie et à l'esclavage, car la notion de Dieu porte partout : civilisation et liberté, et il faut, pour le nier, Tinsigne mauvaise
foi du scélérat qui veut exploiter la crédulité publique et les passions malsaines et anti-sociales , au profit de ses ambitions.
L'irréligion n'est en eux qu^une hypocrisie, non pas de la vertu, mais des pensées et des sentiments qu'ils n ont pas. Parmi ceux-là mêmes qui témoignent d'une hostilité furieuse aux idées religieuses, il n en est pas qui, de pleine conviction et de pleine franchise, pensent ce qu'ils disent, et je n en veux citer pour preuve qu'un exemple frappant entre tous. Cet exemple et les réflexions qui l'accompagnent ne sont pas de moi, ils viennent d'un homme qui affectait, il y a seulement quelques années, un dédain de la religion qui touchait au cynisme, et il parle luimême d'un prince qui semblait se rire de Dieu au xvni^ siècle. Nous touchons là, dit-il, au vice radical de cette sagesse de Frédéric, je veux dire Tirrévérence, l'irréligion. On sait les railleries cyniques de
ses entretiens et de ses lettres : il avait le travers capital pour un roi de plaisanter, de goguenarder de tout, même de Dieu.
L'amour de la gloire était la seule chose dont il ne plaisantait jamais.
Inconséquence bizarre et protestation d'une noble nature, car si Tespèce humaine est si sotte et si digne de mépris, et s'il n'y a rien ni personne au-dessus d'elle, pourquoi s'aller dévouer corps et âme à Tidée de gloire, qui n'est autre que le désir et Tattente de la plus haute estime parmi les hommes ?
Il est inconcevable qu'envisageant tout comme il le faisait, au point de vue supérieur de TÉtat et de l'intérêt social, Frédéric ait considéré la religion comme un de ces terrains neutres où Ton peut se donner rendez-vous pour le passe-temps et la plaisanterie des après-dîners. Il oubliait que lui-même, écrivant à Voltaire, lui avait dit : (( Tout homme a une bête féroce en soi, peu savent
Tenchaîner, la plupart lui lâchent le frein lorsque la terreur des lois ne les retient pas. » Son neveu, Guillaume de Brunswick, se permit un jour de lui faire sentir l'inconséquence qu'il y avait à relâcher ainsi les liens religieux qui retiennent la hète féroce. « Oh ! contre les scélérats, répondit Frédéric, j'ai le bourreau, c'est bien assez. » Non, ajoute Sainte-Beuve, ce n'est pas assez ; quand on n'a que le bourreau seul, il ne suffit pas. C'est en ce point surtout que périclite et manque l'établissement de Frédéric : il put être un grand organisateur, il ne fut pas un législateur. Mais même, l'intérêt du souverain mis de côté, il répugne voir un grand homme se salir à des plaisanteries de ce genre contre des objets respectables aux yeux du grand nombre ; c'était, jusqu'à un certain point, violer cette tolérance hospitalière dont il se faisait gloire, que de mépriser ainsi tout haut ce qu'il prétendait accueillir et tolérer.
Cela sent un reste de mauvais goût natif et de grossièreté septentrionale, et l'on a pu dire avec une juste sévérité des lettres de Frédéric : « Il y a de fortes et grandes pensées, mais tout à côté il se voit des taches de bière et de tabac sur ces pages de Marc-Aurèle. » Frédéric , qui avait du moins le respect des héros, a dit : « Depuis le pieux Enée, depuis les croisades de saint Louis, nous ne voyons dans rhistoire aucun exemple de héros dévots. » Dévots^ dit encore Sainte-Beuve, c'est possible, en prenant le mot dans le sens étroit : mais religieux, on peut dire que les héros l'ont presque tous été ; et Jean Muller, l'illustre historien, qui appréciait si bien les mérites et les grandes qualités de Frédéric, a eu raison de conclure sur lui en ces mots : « Il ne manquait plus a Frédéric que le plus haut degré de culture, la religion, qui accomplit rhumanité et humayiise toute grandeur. »
M. Henry, pasteur de l'Église française à Berlin, estime à son tour que cette moquerie irréligieuse de Frédéric se passait surtout à la surface de son âme ; qu'en s'y livrant, il s'abandonnait à un mauvais ton de société dans la pensée que cela n'arriverait jamais à la connaissance du public, mais que le fond de sa royale nature était sérieux, méditatif et digne d'un législateur qui embrasse et veut les choses fondamentales de toute société et de toute nation.
Plus loin, dans une étude sur le prince de Ligne, tome VIII, page 271, Sainte- Beuve répète les mêmes observations sous d'autres formes, et les appuyant de la parole du prince de Ligne lui-même sur l'irréligion de Voltaire : « Le prince de Ligne, dit-il, au milieu de ses fragilités et de ses maximes d'Hamilton ou d'Aristippe, n'était rien moins qu'un incrédule et qu'un impie. » « Tout cela est très joli, écrivaitil, des incrédulités fanfaronnes, quand on
n'entend pas la cloche des agonisants. » Personne n'a mieux parlé que lui du principe de l'irréligion chez Voltaire, « De ce désir d'être neuf\ piquant et cité^ de rire et de faire rire^ d'être ce que l'on appelait alors un écrivain hardi », toutes choses qui, selon lui, avaient plus animé Voltaire qu'aucune conviction positive. C'est le prince de Ligne qui a écrit cette belle pensée :
« L'incrédulité est si bien un air, que « si on en avait de bonne foi, je ne sais « pas pourquoi on ne se tuerait pas à la « première douleur du corps et de l'esprit. (( On ne sait pas assez ce que serait la vie (( humaine avec l'irréligion positive : les (( athées vivent à l'ombre de la religion. »
Il faut être sincère dans son enseignement, surtout avec des enfants et ne pas refouler ainsi en soi-même les convictions et une foi qui y éclatent. Il est odieux vraiment de mettre en doute dans l'esprit des élèves ce que l'on reconnaît comme certain
dans son âme et conscience, et de paraître ainsi au dehors le contraire de ce que l'on est au dedans. Ce manque de franchise et de loyauté a quelque chose de révoltant, surtout quand il s'agit de vérités si belles et si profondes que chacun porte en soi; c'est nier sa propre nature, c'est méconnaître son âme, ravaler son intelligence et sa volonté, étouffer ses aspirations les plus nobles. C'est une tromperie indigne qui flatte et induit en erreur les passions qui veulent être abusées quelques jours, pour se donner plus librement carrière, mais non la raison et la conscience. Ce n'est pas un homme qui parle, c'est un être qui renie l'humanité, c'est un monstre qui n'a pas de nom dans le langage humain, car sa nature n'en est pas.