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CLASSE, EDUCATION

Quelle autorité n'a pas un maître sur l'esprit et dans Tâme des élèves, quand il soulève délicatement ce voile et cette enveloppe littéraire pour montrer à chacun sa nature, ses ressources, ses défauts, ce qu'il a de trop et ce qui lui manque ? Il pénètre peu à peu dans Tintimité de leurs pensées et de leurs sentiments, qui se trahissent tous les jours davantage dans ce qu'ils écrivent, et avec d'autant plus de franchise et de vérité qu'ils ne pensent qu'à rendre de leur mieux ce qu'ils éprouvent et ce qu'ils pensent, sans se douter le

moins du monde qu'ils jettent les traits les plus saillants de leur nature. Ils y vont de plein cœur et de toutes leurs passions; ils lâchent prise à leur naturel sans penser à eux-mêmes. Il s'agit bien d'eux-mêmes quand ils font la peinture d'un personnage ou qu'ils racontent avec feu un récit qui a su les émouvoir ? L'autorité d'un maître qui est toujours à la hauteur de sa classe, qui ne se laisse jamais surprendre en ignorance et en faiblesse, qui charme son cours par des éclats habilement ménagés, qui observe les élèves et voit plus avant que leurs travaux, dans leur âme et dans leur cœur, est une autorité souveraine. Alors il sort de son rôle de simple professeur, il va plus haut, plus à fond, il devient à la fois un éducateur qui cultive avec Tesprit Tâme de l'enfant, et son influence est d'autant plus profonde et bienfaisante que son autorité est plus grande. Sa parole tombe de haut sur cette âme connue, et fût-elle de marbre, elle y creusera son sillon de

vie, comme la goutte de pluie qui tombe sur le rocher. Il connaît Tenfant, il le connaît par les manifestations quotidiennes, d'autant plus libres qu'elles sont plus inconscientes, de ses pensées et de ses sentiments. Il sait les ressources de son intelligence et de son cœur. Il sait ce qui l'élève et ce qui Thumilie, il sait ses qualités et ses défauts, parce que tous les jours, il descend par la réflexion et l'amour dans son âme, en examine les plis et les replis, les coins et les recoins les plus obscurs. Que ne peut-il pas avec tant de ressources et tant de puissances ? L'enfant, à son tour, connaît et estime son maître; il sait qu'il en est connu, et un mot de lui, dit à propos, avec délicatesse et bonté, est capable de renverser sa vie tout entière et de lui donner une direction contraire à celle qu'il avait subie jusque-là.

Si, à cette supériorité de connaissances, à cet empire du savoir qu'exerce le maître sur les élèves, se joint une égalité d'hu-

meur et de caractère qui ne laisse trahir aucune défection ; si, parmi tous ces attraits qu'il donne aux choses qu'il enseigne, il mêle une bonté qui se dévoue, une charité qui condescend et tend la main à ceux qui grimpent plutôt qu'ils ne marchent dans les sentiers de la science, une modestie qui s'abaisse au niveau des plus petits et donne du courage aux plus faibles, le maître n'est pas seulement un maître qui conquiert de haute main l'estime et l'admiration, il est, en outre, un père, un père auquel on doit la fécondité de son intelligence, de ses pensées et de ses sentiments. C'est lui qui les sème dans le sillon de l'âme et les fait éclore au temps marqué, sous la magie de ses leçons.

Que ne lui doit-on pas ? Qui de nous n'a pas, dans sa pensée et dans son cœur, comme un souvenir doux et sacré, un sourire au fond lointain des choses passées, un maître chéri et bien-aimé, auquel il a voué un culte et une reconnais-

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sance éternels. Quand on se reporte à ses jeunes années, quand, dans une de ces haltes qui viennent généralement après une secousse de joie ou de douleur, on se prend à réfléchir, qu'on remonte un à un tous les souvenirs, qu'on les ranime pour revivre soi-même cette chère vie déjà vécue^ le cœur et la pensée se recueillent à mesure que Ton monte, comme à l'approche d'un sanctuaire ou d'une tombe, et là, dans ce fond, centre de toutes les affections, on découvre des images que le temps n'a pas pu efifacer, et ces images sont celles du père et de la mère, celle non moins vivante du maître, qui a été pour notre âme l'initiateur de la vie intellectuelle. Là, on s'arrête^ et dans le silence de l'amour, l'esprit s'incline avec respect, et si cette image toujours vivante ne rappelle cependant que la mort, on s'agenouille pour verser un pleur avec une prière.

Puis, après avoir payé ce tribut à la reconnaissance, on reprend cette image, on la

place sur la chaire de la classe. Tout s'anime alors : le -maître parle, on entend sa voix, on voit briller ses yeux, on sent en soi quelque chose qui prend vie sous sa parole. Elle a passé comme TEsprit qui féconda le monde, sur le chaos de nos premières éclosions. C'est lui, lui le maître accompli, le Sage vers lequel notre pensée se porte, dans les troubles et les doutes de la vie, lui que nous interrogeons toujours dans Tàme, lui qui nous domine jusque dans notre vieillesse, et à qui nous semblons toujours demander le parti qu'il faut prendre. Il est là aux sources mêmes de nos jours de là terre, comme la conscience, pour nous dire si ce que nous disons, ou ce que nous faisons, est bien ou mal. Il nous semble toujours le voir nous regarder faire, nous presser au bien et au beau, l'entendre nous reprocher nos faiblesses, qu'il nous aidait à vaincre. Et ainsi il préside à toute notre existence morale et intellectuelle, car nous ne pouvons pas oublier

qu'il a été le Moïse du désert où nous cheminions altérés de savoir, et que c'est lui qui a frappé sur le rocher de notre âme ce coup de baguette qui Ta rendue féconde, et en a fait une fontaine jaillissante des eaux les plus vives et les plus desaltérantes. C'est le coup de fée qui nous a donné la paternité la plus pure et la plus généreuse, celle qui peuple la vie d'illusions, de rêves enchanteurs qui la rendent supportable, de pensées qui relèvent quand elle se penche à la terre, et de ces superbes sauts dans l'infini qui en font oublier les amertumes.

,J'ai eu un maître, et il remplit de sa présence toute ma vie. Chaque fois que j'ai fait un acte qui méritât quelque récompense, je l'ai senti qui m'applaudissait de son sourire le plus encourageant, sans trop insister cependant, pour ne pas donner prise à l'orgueil, que la moindre fumée gonfle aussitôt. Chaque fois, au contraire, que j'ai fait le mal, je l'ai entendu m'ap-

peler de mon petit nom, et me dire : « Eh (( quoi ! mon enfant, c'est vous qui faites (( une action si noire ? Oh ! je ne vous (( reconnais plus ; vous avez bien changé ! » Il m'a fallu souvent tirer le rideau sur cette image, afin qu'elle ne pesât pas sur mon âme comme un reproche et un remords. Quand parfois je le rencontre, mon cœur me porte à lui avec transport, je sens qu'il m'attire et me subjugue. Il n'est pas un génie sans doute, mais il est mon maître. Il descend l'autre versant de la vie, tandis que je gravis encore vers le sommet qu'il a passé ; mais devant lui je reprends les sentiments de mon enfance, je courbe la tête avec respect, car il est toujours mon maître, celui qui a ouvert mon âme comme un fruit mûr, pour m'en faire pénétrer les profondeurs, qui m'a révélé à moi-même, qui, sous des faiblesses qui m'humiliaient profondément, et qu'il soulevait d'une main délicate, me découvrait des trésors qui s'y

cachaient et dont je devais tirer profit !

« Voyez ce que vous êtes, me disait-il, (( voyez ce que vous gardez enfoui comme a sous la fange des bassesses humaines. a Creusez donc en vous-même, cherchez (( ce qu'il y a de bien dans le fond de (( votre âme, et faites-le monter à la surce face, de manière qu'il envahisse et « couvre tout le reste. L'homme est un (( composé de malice et de bonté, de a bassesse et de grandeur ; dès l'abord, (( on ne voit en lui que malice et bas- (( sesse, comme sur une terre inculte on (( ne voit que des ronces et des épines ; (( mais à peine a-t-on creusé jusqu'à passer (( cette dure écorce, on y découvre des (( trésors de noblesse et d'amour, qui ne (( demandent qu'à sortir et à se dévelop- (( per. C'est à vous de vous ouvrir vous- « même, et de donner libre éclosion à ce (( qu'il y a de bien en vous pour étouffer (( ce que vous portez de mal. »

Oh î que la parole d'un maître qui do-

mine detouspoints par Tascendant de son caractère la profondeur et la variété de ses connaissances, la direction sûre de sa sagesse, a du poids ; comme elle tombe et pénètre profondément dans l'àme ! Elle y va d'autant plus avant qu'elle est plus mesurée et qu'elle s'égare rarement en des conseils et en des observations autres que celles qui ont pour objet l'enseignement, la culture et la formation intellectuelles. Un maître qui toujours se tient sur ses matières de classe, et y montre une supériorité marquée, se fait une place élevée dans l'estime des élèves; sa réputation monte, et quand elle est une fois bien assise, s'il lui arrive de faire une observation, comme il porte en tout ce qu'il dit la haute autorité qu'il a acquise sur un points elle devient sacrée, et va même au rang des souvenirs qu'on oublie le moins ! !

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