‹ Fanatiques- l: Maximilien RobespierreChapitre 27 sur 27 · Discours sur la fuite du roi. — 20 juin · texte numérisé non relu

Discours sur la fuite du roi. — 20 juin

LA CHANDELLE d'aRRAS 85

lation. Pourtant devant le danger il tremble et l'on ne reconnaît guère en lui, aux heures critiques, que le courage forcené de la peur.

Ainsi, le sombre inquisiteur de 93-94 apparaît nettement sous l'évangéliste démocratique de 89. Lorsqu'il regarde la grande plaine abstraite où se meut son esprit, lorsqu'il pense en général, à propos défaits particuliers, il traduit les principes humains dans leur perfection idéale ; mais lorsqu'il se retourne du côté de son âme vivante, où les événements se répercutent, où ses passions souffrent, où le fanatisme de soi s'est concentré à la suite d'une constante admiration intérieure, il arme alors d'un poignard la main sacrée de la Vertu.

Le soir de la répression du Champ-de-Mars (17 juillet 1791), les fidèles de Robespierre crurent leur apôtre en danger de mort. L'un d'eux, le maître menuisier Duplay, propriétaire de maisons, rentier à 10 ou 15.000 livres, au sortir de la séance des Jacobins, l'aurait dissuadé sans peine de rentrer au fond du Marais, dans son logis de la rue de Saintonge, par cette nuit certainement complice des assassins apostés par Yinfâme Lafayette. Sa maison à lui était proche, et il serait très heureux que le tribun acceptât de s'y retirer. D'après une autre version, Robespierre, persuadé que les poignards de la tyrannie le menaçaient spécialement, lorsqu'il vit, dans la cour des Jacobins, des groupes tumultueux de gardes nationaux, se serait appuyé au bras de Lecointre, de Versailles, et du général Lapoype, et leur aurait demandé de

lui indiquer la maison d'un patriote qui voulût bien lui donner l'hospitalité pour la nuit. C'est alors que Lecointre l'aurait conduit luimême chez Duplay. Quoi qu'il en soit, Robespierre, par cette nuit sombre et menaçante, marchait sans s'en douter vers l'accomplissement de son rêve intérieur le plus doux. Il avait la gloire, mais il lui manquait l'amour. Il prenait pied dans l'épopée et la légende ; seul son roman de la vertu privée manquait encore d'épisodes pathétiques.

Robespierre, a-t-on répété, est un disciple de J.-J. Rousseau ; bâtard, dit plus justement Michelet, conçu dans un mauvais jour. A vrai dire, nul révolutionnaire n'a peut-être moins suivi l'enseignement exact du maitre. Par avance, d'ailleurs, Jean-Jacques a condamné un tel émule. Tout d'abord il n'aurait probablement vu en lui que l'un de « ces petits écoliers de droit » dont il parla dans sa Lettre à clAlembert, qui sont bien capables de dresser « un code de morale aussi pure que celui des lois de Platon », mais qui ignorent que ce n'est pas de cela qu'il s'agit dans la pratique, mais « d'approprier tellement ce code au peuple pour lequel il est fait et aux choses sur lesquelles on statue, que son exécution

s'ensuive du seul concours des convenances ; c'est d'imposer au peuple moins les lois les meilleures en elles-mêmes que les meilleures qu'il puisse comporter dans la situation donnée. » Ensuite au Jacobin, il aurait déclaré hautement que lorsqu'une association partielle « est si grande qu'elle l'emporte sur toutes les autres, il n'y a plus de volonté générale ». Et enfin, au sombre doctrinaire du salut public, à l'homme sinistre de prairial : « sacrifier un innocent au salut de la multitude, eût-il répété, je tiens cette maxime pour l'une des plus exécrables que jamais la tyrannie ait inventées, la plus fausse qu'on puisse avancer, la plus dangereuse qu'on puisse admettre et la plus directement opposée aux lois fondamentales de la société. » Et avec quelle sévérité n'aurait-il pasjugé lesjacobins, « ce petit nombre d'hommes qui ne sont pas le peuple et qui, s'étant obligés à périr pour son salut, prétendent prouver par là que c'est à lui de périr pour le leur » ? On peut trouver, par hasard, sous la plume de Maximilien, des pensées inspirées de cette sagesse; mais elles ne sont qu'incidentes et sans relation avec sa conduite réelle, qui est tout opposée. C'est seulement le génie inquiet, mélancolique, romanesque de Rousseau, son ascé-

tisme vertueux, son caractère singulier qui ont influé sur la réceptivité idolâtre de Robespierre. Les prédications sentimentales, civiques, domestiques et spirituelles de YEmile et de la Nouvelle Héloïse l'ont touché comme la grâce touche une âme chrétienne. Il est sensible, et, en imagination, fait pour verser des larmes dans les «délices de l'intimité ».

Hasard providentiel ! Robespierre, tombant à rimprovistechezlesDuplay,ydécouvrele temple intime dont son âme platonique a la nostalgie. Un nid tout chaud est là pour ses sentiments, pour ses concupiscences morales ; la plus large place est déjà faite dans ce foyer à son prestige et à sa réputation. lien est, par avance le héros admiré, le dieu admirable. Maison civique par excellence, ouatée de ferveur et de sentiments heureux, d'une aisance cossue, fleurant encore la probité du labeur. L'hôte, un peu féru d'importance, est bon citoyen, honnête homme, jacobin sans tache. Digne épouse d'un patriote convaincu, M"'* Duplay, elle aussi, s'éprend de Maximilien et de sa cause. Tout de suite, elle sait lui témoigner une bonne affection maternelle et le mettre en tutelle sous son autorité domestique. Et puis, voici l'innocence, la grâce, les visions féminines épurées, qui

font passer dans Tàme comme un tremblement d'étoiles. Les Duplaj' ont deux filles : Elisabeth, la future madame Lebas, tendre et sentimentale ; Éléonore, aimante, sérieuse, virile, capable « de mourir pour la patrie», et, comme une fleur d'été, toute odorante d'amour.

Il était venu pour une nuit, il reste pour toujours. On l'aime, on le caresse, on le choie, on l'adule. Il est mis en chapelle, en chartre privée par les saintes femmes. On ne peut l'atteindre qu'après avoir subi leurs sévères investigations. Un neveu des Duplay devient son secrétaire ; il évangélise les filles « comme un bon curé de village », et parfois, accompagnées des parents, les emmène à travers bois faire des promenades florianesques. Effusions, attendrissements, douce intimité ! Eléonore, que Danton appelle, dans une de ses boutades : « Cornélie Copeau », devient pour lui l'amie secrète, l'amante aux caresses de velours. On s'est demandé si Eléonore fut sa maîtresse. Faire une telle supposition, ce serait certainement une impiété. La jeune fille passait pour sa femme ; elle-même jusqu'à sa mort, survenue sous la Restauration, a fait figure d'être sa veuve. Dansl'atelier de Regnault, où elle prenait des leçons de peinture, on l'appelait « Madame Robespierre ».

Toutcela ne prouve rien au fond, et il semble que Robespierre, avec sa pudeur morale et son ascétisme puritain, dut être porté plutôt à idéali^ ser cet amour qu'à le consommer. Le soir, pour se reposer du labeur austère et des luttes violentes, Maximilien lisait à la famille réunie des tirades de Corneille ou quelque scène de Racine. Il faisait pleurer les écoutants. Le jeudi, à la veillée, les Duplay recevaient les amis de leur grand homme. Lebas y chantait des ariettes de Sacchini ; Buonarotti touchait du clavecin avec âme. Enivrant tableau à la Jean- Jacques : Maximilien était là comme Saint- Preux chez les Wolmar, comme Emile dans les copeaux de sa menuiserie ou chez le père de Sophie !

Et pourtant, si touchante, si bien parée de vertu que soit cette idylle, elle n'est ni honnête ni vertueuse. Evidemment, Robespierre était très heureux chez les Duplay ; il y vivait comme un pur héros de roman. C'était également poétique de voir l'Incorruptible, le membre du Comité de salut public, installé dans une petite chambre angélique, chez des artisans patriotes, au milieu du brouhaha joyeux du travail: chansons des compagnons, choc des marteaux, grincement des scies. De sa

chambre à coucher jusqu'au forum, jusqu'à la tribune capitoline, il était, tout au long, le pur, l'intègre, le vertueux Robespierre. Il s'érigeait bien, dans ce logis patriarcal, comme une statue sur son socle véritable ; mais regardons au bas du piédestal : le héros a une sœur qui l'aime, à l'affection de laquelle il appartient tant qu'il est célibataire, une sœur dont son frère Augustin et lui ont épuisé le patrimoine et les humbles économies pour leurs besoins personnels, et cette sœur, auprès de laquelle Maximilien et son frère ont toujours vécu, à Arras, et qu'ils ont réduite à la pauvreté, à l'indigence même, malgré ses justes protestations et sa douleur, est délaissée, repoussée durement, et, ce qui est plus désobligeant à dire, mise par eux-mêmes entre les griffes du tigre Lebon 1

Les déboires de l'infortunée Charlotte de Robespierre sont navrants. Son frère Augustin ayant été élu député à la Convention, en même temps que Maximilien, elle l'accompagna à Paris, comptant sans doute l'égir l'intérieur domestique de ses frères, comme par le passé. Augustin et elle occupèrent, dans la maison Duplay, un appartement donnant sur la rue Saint-Honoré. Maximilien, lui, resta cal-

feutré chez ses amis, mangeant à leur table et chambrant toujours chez eux. Charlotte, trouvant la situation peu naturelle, réclame avec tant d'insistance, qu'elle finit par emmener son frère aîné dans un appartement loué par elle rue Saint-Florentin. Courroux chez le menuisier patriote ; regrets si poignants dans le cœur de Robespierre, qu'il finit par tomber malade d'alanguissement, comme une femme, lui, l'implacable tribun de la Terreur ! Vite, maman Duplay profite de la circonstance pour venir le reprendre à cette sœur cruelle qui l'a blessé sous ses serres. « Il sera mieux soigné chez nous. » Telle est sa raison. « Ils m'aiment tant, explique Maximilien à sa sœur qui le supplie en vain de rester, ils ont tant d'égards, tant de bontés pour moi, qu'il y aurait de l'ingratitude de ma part de les repousser. » Et il s'en va vite dans la maison du sentiment et de 1 amour. Dame 1 Eléonore a d'autres charmes que Charlotte. Cet abandonnement paraît donc humain. Peut-être... mais alors à quoi bon se poser une auréole sur le front ? Pourquoi ajouter l'hypocrisie à l'égoïsme ? Robespierre parle d'ingratitude avec une désolante inconscience. Il eût pu être désobligeant pour les Duplay, mais c'est seulement en quittant sa sœur, dé-

nuée de tout bien et de toute joie, qu'il se montrait ingrat. Et c'est à elle, le malheureux, qu'il dépeint l'ingratitude qu'il y aurait à ne pas suivre le penchant de son plaisir. Inconscience ou cynisme ! Rester auprès de Charlotte, c'était le devoir ; céder à l'attirance de la maison Duplay, c'était écouter l'égoïsme et trahir la probité du cœur. On ne doit pas sauver la patrie ni produire des actes exceptionnels tous les jours, mais tous les jours la vertu véritable a son humble emploi. Un homme qui viole ses obligations particulières, qui repousse les nobles charges delà vie privée, pour s'isoler en quelque culte passionnel, quel qu'il soit, moralement, est un pur monstre. La vertu n'est pas une évasion, mais un rayonnement ; la vertu ne consiste pas à faire, même purement, tout ce quinous est délicieux, mais à nous surmonter, à nous mettre nous-mêmes dans la nécessité de suivre, coûte que coûte, la voie de la dignité et de la responsabilité. « La vertu, dit Jean-Jacques, le maître de Robespierre, n'appartient qu'à un être faible par sa nature et fort par sa volonté. » Tout est là I La vertu privée de Robespierre, comme sa vertu publique, est donc fausse, quoique séduisante et captieuse, et pour les mêmes rai-

sons. Ce ne sont pas les choses, l'objet des sentiments et leurs fins qui le déterminent, mais les principes et les sentiments pour eux-mêmes, pour leur ivresse, pour leur apparence extérieure et leur force d'illusion. Son âme est le théâtre où son moi, paré des plus beaux prestiges, se met en scène. Malheur à qui troublera la représentation, trois fois malheur à celui qui sifflera, lorsque le protagoniste, ainsi affublé de grandeur humaine, apparaîtra sur le tréteau, pour la parade publique ! C'est ce qui arrive à Charlotte. Pour laisser Maximilien en paix dans sa famille adoptive, Augustin, envoyé en mission dans le Midi, avec le conventionnel Ricord, emmène sa sœur. M'"^ Ricord, jeune femme séduisante et coquette, fait également partie de l'expédition. Autre mésaventure. Charlotte gêne les amours d'Augustin avec la sémillante Ricord. Après divers incidents, provoqués à dessein, elle est renvoyée à Paris sous l'inculpation injurieuse d'avoir causé du scandale. Maximilien ainsi a un motif sérieux de lui témoigner sa froideur et sa sévérité. La pauvre Charlotte, humiliée et morose, réintègre seule son petit appartement dans la maison Duplay. Il lui est difficile de voir son frère, dont les gardiennes accourent au de-

vant d'elle et lui décochent des sarcasmes. Une fois elles renvoient à Charlotte des confitures qu'elle lui offrait, l'accusant de vouloir l'empoisonner. Augustin revient de Toulon et va loger. . . chez les Ricord. On était en pleine Terreur. Outrée, la tête perdue de colère, l'esprit frappé d'effroi peut-être, Charlotte se met alors, elle aussi, à parler de la tyrannie sanglante de Maximilien, et, à tort ou à raison, laisse entendre qu'elle est suspecte et menacée... « Elle est notre plus mortelle ennemie », écrit Augustin à son frère. Dans un même passage de cette lettre, on lit cette phrase révélatrice, et de l'égarement de Charlotte, et de l'animosité de ses frères à son égard : « Elle abuse de notre réputation sans tache pour nous faire la loi et pour nous menacer de faire une démarche scandaleuse afin de nous compromettre. Il faut prendre un parti décidé contre elle. Il faut la faire partir pour Arras et éloigner ainsi de nous une femme qui fait notre désespoir commun. » Evidemment, Charlotte menaçait de révéler quelque secret, et ceux-ci se concertent pour se débarrasser d'elle. Ayant été avertie par une lettre de Brune, le futur maréchal, que depuis six semaines on avait guillotiné à Arras 150 personnes et emprisonné environ 3.000, Charlotte osa re-

procher ces atrocités à son frère et à Lebon, le proconsul d'Arras, qui se trouvait alors à Paris. C'est à ce moment que Maximilien convainquit sa sœur de retourner à Arras, avec le bourreau de cette cité. Dès son arrivée dans sa ville natale, la pauvre fille apprend qu'elle est dénoncée comme aristocrate. C'étaitl'échafaud en perspective, ou tout au moins la prison. Or, Lebon est Ihomme de Robespierre ; Darthet, Daillet, meneurs du tribunal, sont des amis de Robespierre ; Carrant, le geôlier infâme qui détrousse ses prisonniers et insulte à la pudeur des détenues, est le cousin de Robespierre, et cela, loin de la rassurer, l'épouvante ! Elle s'enfuit à Lille, où elle va demander asile à Florent Guiot, un adversaire de Maximilien, lequel eut le courage de la ramener lui-même à Paris. Après ce triste circuit, voici la sœur odieuse redevenue le cauchemar des frères immaculés. Augustin, sans daigner la voir, et évidemment après s'être mis d'accord avec son aîné, lui fit signifier qu'elle devait quitter Paris, pour la tranquillité de ses frères et même pour le bien de la chose publique. C'est alors que Charlotte écrivit la fameuse lettre, divulguée par Courtois, écrite nommément à Augustin, mais qui, pour la rigueur

dont elle esl l'objet et dans l'expression de ses sentiments, s'adresse aussi bien à Maximilien, comme l'indiquent ces phrases : « Que m'importe à moi d'être haïe par ceux qui me sont iudifTérents, que je méprise !.. Mais, être haïe de mes frères, moi pour qui c'est un besoin de les chérir, c'est la seule chose qui puisse me rendre aussi malheureuse que je le suis... Vous devez penser qu'en quittant votre logement, je prendrai toutes les précautions nécessaires pour ne pas compromettre mes frères .. » On voit, d'après cette lettre, qu'Augustin mène contre sa sœur une campagne de diatribes et de déconsidération. « Que cette passion de la haine, écrit encore Charlotte, doit être affreuse, puisqu'elle vous aveugle au point de me calomnier auprès de mes amis ! Cependant n'espérez pas, dans votre délire, pouvoir me faire perdre l'estime des quelques personnes vertueuses, unique bien qui me reste... » Et voici l'indication qu'elle a conscience des dangers que courraient les amis dont elle parle plus haut, si elle leur demandait asile : « Que mon séjour à Paris ne vous inquiète pas. Je n'ai garde d'associer mes amis à ma disgrâce. Le malheur qui me poursuit doit être contagieux et votre haine pour moi est trop aveugle pour ne pas

porter sur tout ce qui me portera intérêt. » Cette crainte, exprimée ici, corrobore singulièrement les dépositions de Charlotte et de la citoyenne Béguin, au lendemain de Thermidor. Or, il résulte de ces dépositions que les deux Robespierre avaient voué une haine mortelle à tous ceux qui s'intéressaient à Charlotte, laquelle frisait Téchafaud. Si ce malheur s'était produit à la suite du guet-apens d'Arras, on se demande avec effroi si Maximilien ne leùt pas tourné au profit de sa gloire. Comme il aurait ressemblé alors à Brutus immolant ses fils sur l'autel de la patrie 1

La fin de cette lettre, dont l'original est aux Archives nationales (F '' 4436) est particulièrement pénible. « Je vous envoie, dit-elle, l'état de la dépense que j'ai faite depuis votre départ pour Nice, J'ai appris avec peine que vous vous étiez singulièrement dégradé par la manière dont vous avez parlé de cette affaire d'intérêt. » Et elle ajoute, après avoir fait ses comptes : « Je vous rends tout ce qui me reste d'argent ; si cela ne s accorde pas avec ma dépense, cela ne peut venir que de ce que j'aurai oublié quelques articles. » Ainsi, M"* de Robespierre s'en va, sans ressources, loger chez une citoyenne Laporte. Dans la demande de pension qu'elle

adresse aux Thermidoriens, elle avoue qu'elle n'a plus qu'une pauvre robe de laine pour se vêtir et que ses yeux malades ne lui permettent plus de faire de la dentelle pour gagner sa vie. Dans ses « mémoires » revus et corrigés par le robespierriste Laponneraye, Charlotte a essayé de voiler le reniement de ses frères, mais les faits restent... et ils parlent avec une triste éloquence^.

Robespierre vivait dans un monde moral trop élevé pour s'occuper de ces détails. Du haut de la sainte montagne, les pierres des chemins de la vraie misère humaine sont imperceptibles. Il négligeait de toucher certains de ses mandats de député ; selon le mot de Danton, « il avait horreur de l'argent », mais il ne payait pas son logeur Humbert, mais il laissait sa sœur dans le dénûment. Dans cette manière de désintéressement transparaît bien la moralité de Robespierre : immenses effusions dans les paroles, sécheresse et néant dans le cœur.

D'autre part, il faut voir quelques crêpes fu-

1. Un peu avant l'arrivée à Paris de Charlotte et d'Augustin, celui-ci écrivait d'Arras à son frère : « Nous sommes dans un dénûment absolu : souviens-toi de notre malheureux ménage. » Ayant rendu tout ce qui lui restait d'argent, Charlotte ne possédait donc plus rien

nèbres parmi les roses et les lis de son idylle chez les Duplay. Fouquier-Tinville et Dumas y apparurent. Deslistes de mort se préparèrent dans le foyer des Gracques. La fiancée y devient confidente de secrets sinistres. Elle peut commander à la mort. Dans l'atelier de Regnault, elle menace une élève, qui passait pour la maîtresse de Billaud-Varennes, de la faire inscrire, ainsi que son amant, sur le carnet rouge deRobespierre. C'est après cetincident, semblet-il, qu'un des gardes du corps du tribun (les Cordeliers, puis les Jacobins, craignant qu'il ne fût assassiné, avaient désigné quelques hommes braves pour l'escorter en tous lieux) appelé Renard, circonvenu par Billaud, sut faire avouer à Elléonore que Robespierre notait véritablement les noms des députés suspects « sur des tablettes reliées en maroquin rouge, garnies de plaques d'argent, avec fermoir en même métal. Ce redoutable portefeuille ne le quittait jamais et reposait soigneusement dans une poche déguisée sous le revers droit de son habit. » On peut voir dans cet incident l'une des petites causes du 9 thermidor. Toutefois, pour revenir à Elléonore, elle semble ne pas avoir abusé de son privilège de fiancée du tyran pour faire le mal. On peut croire, au contraire, qu'elle a

protégé en bien des cas des innocents. Ses compagnes de l'atelier Regnault, Adèle Fornezy, l'une des Trois Grâces, Valière qui figure dans Vénus désarmant le dieu Mars, de Longueville, dont on peut admirer les traits dans la Volupté, M"* Hémery, auteur de Souvenirs sur la Terreur, toutes plus ou moins aristocrates, ne furent pas desservies par elle, et grâce à ses avertissements, son maître Regnault, que l'excellent lieutenant de Robespierre et ami des Duplay, David, voulait probablement envoyer à la petite fenêtre, ne fut pas arrêté. Par exemple, il dut couper sa belle barbe fluviale !... Ainsi, dans la perspective du chaste amour et de l'évangélique amitié des Robespierre et des Duplay, on ne peut s'empêcher d'apercevoir la silhouette sinistre de la guillotine !

Mais ces contrastes qui nous frappent et qui nous paraissent inconciliables avec l'unité morale de Ihomme de bien, n'étaient pas apparents sans doute dans la famille jacobine, où Robespierre s'était si bien impatronisé. Les excellents sentiments réciproques de ses membres, leur passion révolutionnaire, les crimes des traîtres et des ennemis, c'est tout ce qu'ils voyaient, et cela ne tournait qu'au profit de leur propre estime.

Après le drame de Thermidor, les survivants de la famille Duplay gardent à leur cher Maximilien une touchante fidélité. Elléonore ne cesse de chérir sa mémoire et de porter son deuil ; M""^ Lebas ;Elisabelh),qui avait perdu son mari bien-aimé dans la catastrophe, ne vénère pas moins sa mémoire. « Quand on avait causé avec la respectable M"^*" Lebas, écrit Sainte- Beuve [Causeries du lundi, V, 351), on était tenté de croire que l'homme dont elle ne parlait que les larmes aux yeux et avec cet accent attendri avait été, en effet, moins un bourreau qu'une victime ; et ainsi de l'ami de Saint-Just et de l'ami Maximilien. Et c'est à la faveur de cette tradition domestique que s'accréditait doucement et se dessinait peu à peu dans les esprits candides la réputation immaculée du vertueux Saint-Just, du vertueux Robespierre. » Il parait que lorsque M"'^ Lebas avait à prononcer le nom de la victime de Thermidor, elle disait en se signant: safn/ 3/aa'//?7///t7î, Le D'" Cabanes raconte dans son Cabinet de l'Histoire (III, 303) que M"^* Lebas possédait encore, en 1854, le perroquet de Robespierre. Lorsqu'on demandait à cet animal savant où était saint Maximilien, il répondait : « Au ciel, à côté de Jésus-Christ 1 » Il ne faudrait pas voir dans

ceci l'effet d'une piété qui s'est exagérée durant une longue période de souvenir. Robespierre a vraiment affecté une sorte de sainteté morale et de pureté évangélique, qu'il a manifestées chez les Duplay avec le plus de confiance et d'abandon. Chez eux, le thème de ses homélies familières était souvent Dieu, la Providence, dont il parlait avec la ferveur du Vicaire Savoyard. Et devant ses adoratrices il se drapait ainsi dans la simplicité divine de Jésus.

Robespierre n'avait sans doute pas de religion, mais il était profondément religieux.

Leblond de Neuvéglise (abbé Proyart), son principal du collège Louis-le-Grand, donne ces renseignements très intéressants sur la rétivité de Maximilien en ce qui concernait les pratiques de la religion. « Ses tantes, avec beaucoup de piété, écrit l'abbé émigré, n'avaient pu lui en inspirer le goût dans l'enfance. Il ne le prit pas dans un âge plus avancé, au contraire. La prière, les instructions religieuses, les offices divins, la fréquentation du sacrement de pénitence, tout cela lui était odieux, et la manière dont il s'acquittait de ces devoirs ne décelait que trop d'opposition de son cœur à leur égard. Obligé à comparaître à ces divers exercices, il y apportait l'attitude passive de l'automate..-, et

jusqu'au milieu des saints mystères et au pied de l'autel chargé de la victime sainte, où la surveillance contenait son extérieur, il était aisé de s'apercevoir que ses affections et ses pensées étaient fort éloignées du Dieu qui s'offrait à ses adorations ^. » Dans son discours du 1""^ frimaire an II, contre les hébertistes, Robespierre confirme lui-même l'abbé Proyart : « J'ai été, dès le collège, déclare-t-il, un assez mauvais catholique. » Dans sa riposte à Guadet, il dit : « J'abhorre autant que personne toutes ces sectes impies qui se sont répandues dans l'univers pour favoriser l'ambition et le fanatisme. » Au moment où il fait reconnaître par le peuple français l'existence de VEtre suprême^ il proclame très explicitement que le réveil des sentiments religieux qu'il provoque ne se fera pas au profit des cultes établis : « Prêtres ambitieux, s'écrie-t-il, n'attendez donc pas que nous travaillions à rétablir votre empire ! » Et il poursuit ensuite: « Et d'ailleurs, qu'y a-t-il entre les prêtres et Dieu ? Les prêtres sont à la morale ce que les charlatans sont à la médecine. Combien le Dieu de la nature est dif-

1. La vie et les crimes de Maximilien Robespierre, surnommé le Tyran, depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Augsbourg, 1795.

férent du dieu des prêtres ! Je ne connais rien de si ressemblant à l'athéisme que les religions qu'ils ont faites, etc.. » Ainsi donc, si, dans certaines circonstances, Robespierre s'est fait le protecteur des prêtres, c'est peut-être par reconnaissance, à cause de tous les bienfaits qu'il avait reçus d'eux, par politique aussi, mais assurément pas par catholicisme, de même que s'il hait le clergé et ses dogmes, ce n'est certes pas pour cause d'irréligion.

Puisque nous sommes en train de l'étudier à ce point de vue par ses antipathies, ce qui est toujours un bon moyen d'approche de la personnalité réelle, constatons que Robespierre, qui lançait au clergé des apostrophes oratoires, couvrait les philosophes encyclopédistes d'anathèmes virulents et haineux, indiquant que de ce côté se trouvait surtout l'ennemi. Son horreur de la philosophie du siècle le fait devenir iconoclaste ; c'est lui qui provoque aux Jacobins le brisement du buste d'Helvétius. Grand inquisiteur de la foi, il fait brûler l'athéisme en effigie, le grand jour de la fête de l'Etresuprême, et, tel un conjurateur de démons qui vient d'achever ses exorcismes, il s'écrie, pendant que le mannequin fume : « Il est rentré dans le néant, ce monstre que le génie

des rois avait vomi sur la France. Qu'avec lui disparaissent tous les crimes et tous les malheurs du monde ! » Dans son discours sur les idées religieuses, il attaque les encyclopédistes de front. Leur secte, selon lui, renfermait « quelques hommes estimables et un plus grand nombre de charlatans ambitieux » auxquels il reproche d'avoir propagé le matérialisme et « cette espèce de philosophie pratique qui, réduisant l'égoïsme en système, regarde la société humaine comme une guerre de ruse, le succès comme la règle du juste et de l'injuste, la probité comme une affaire de goût ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des fripons adroits ». Et à tous, il oppose Rousseau, « le précepteur du genre humain. » Il n'hésite même pas à se porter garant de la bonne volonté civique des prêtres et d'aiïirmer que le fanatisme est mort, lorsqu'il se tourne contre l'odieux Hébert et ses suppôts : Chaumette, Léonard Bourdon, Momoro et d'autres qui représentaient la tendance violemment antireligieuse. Il combat avec force ces hommes qui prétendent tourner l'athéisme en religion (culte de la raison). Pour lui, l'athéisme est aristocratique. Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.

Robespierre qui n'est point catholique, pas même chrétien, encore moins matérialiste, est pour ainsi dire religieux à Tétat vierge. Le sentiment religieux est d'origine subjective. Ce n'est pas le monde, cène sont pas les révélations, qui l'ont communiqué aux hommes. Il émane de notre âme même, comme la sensation physique de notre corps. C'est une émotion de notre nature spirituelle dont le mysticisme est l'état latent. Psychiquement il n'y a pas de différence de nature entre le contemplatif isolé et les adorateurs d'un Dieu. Les contrastes n'apparaissent que dans les manifestations extérieures d'une faculté identique, et dans ces contrastes on peut trouver indifféremment les intuitions divines de notre âme, ou bien ses égarements ou ses perversités. Les religions se différencient par la moralité de leurs dogmes, par la beauté de leur culte et non par la vie intérieure des fidèles. Les ascètes catholiques, musulmans, boudhistes ou païens, s'ils ont un même potentiel psj'chique, éprouvent des émotions identiques. Mais de même que les hommes ont un corps, un visage, une intelligence différents, de même leur faculté spirituelle est particulière et inégale. Chez les uns elle ne produit qu'une lueur pâle, faible,

lointaine, sans radiations ; chez d'autres elle est un foyer de flamme et de lumière. L'abus des jouissances physiques et de l'action produit sur elle un effet d'engourdissement et de repos. Un certain nombre d'hommes, uniquement accrochés aux pratiques de la vie usuelle, ou à la succession des contingences matérielles de l'existence, sont morts à la vie intérieure ; leur âme est en état de catalepsie. Rares sont les individus ayant cette double puissance que l'on peut constater, par exemple, chez Charles- Quint^. Pour le plus grand nombre, la spiritualité est un étatvague, inconscient, inemploj^é, qui cherche ses issues par toutes voies et qui hybride nos états de conscience d'une façon malheureuse. Les pires dévots ne sont pas toujours dansl'église. Chez certains, une idée, une habitude, une vertu, un vice, sont le but de leurs effusions religieuses. Et c'est un très grand mal lorsque la mysticité, détournée de sa voie contemplative, fanatise le cœur ou la raison. Les grands inspirés, les extatiques sublimes, les initiateurs delà vie spirituelle, ont tous été des solitaires ; la solitude est la fontaine de

1. Voir l'étude à ce sujet qui se trouvera clans le tome II des Fanatiques.

Jouvence de Tâme. Certains, qui ont goûté au breuvage divin, ne sont vivants désormais que par cette soif; ils courent au désert, ils se renferment dans des citadelles ascétiques, ils anéantissent leur corps autant qu'il se peut ; ils pétrifient leur cœur et rendent muette leur conscience. Ici commence la perversité inverse de celle signalée plus haut : les puissances physiques et morales de l'être, au lieu d'être enfiévrées par la spiritualité, l'empoisonnent de sensations qui lui sont inconnues dans l'homme harmonieux, chez qui toutes les facultés ont leur développement naturel.

Cest dans l'isolement, on s'en souvient, dans la serre subjective du moi que Robespierre s'est cultivé. Sa mysticité s'est amassée en lui, accrue par l'absorption du spiritualisme sentimental contenu dans la Profession de foi du Vicaire savoyard. Comme il faut essentiellement, pour mettre l'àme en mouvement, quelque chose d'extérieur à elle qui l'attire, qui l'aspire lorsqu'elle est trop chargée de fluide, c'est vers l'idée de la Providence qu'il a dirigé ses effusions. C'est en psalmodiant sur ce mot attractif qu'il exprime le mieux sa pensée intérieure. Mais cette providence, c'est encore un

sentiment de lui-même, détaclié de sa conscience et fixé devant elle comme un astre factice. Lorsqu'il cherche à la définir hors des paraphrases vaguement théistes, il l'identifie à la nature, c'est à-dire par son contraire, car, sans une volonté surnaturelle, la Providence n'est rien autre qu'un vain mot. «Je nomme Providence, dit-il lui même dans sa réplique à Guadet, ce que d'autres aimeront peut-être mieux appeler hasard, mais ce mot Providence convient mieux à mes sentiments. » La Providence est donc l'ohjet fictif de sa ferveur religieuse, comme la vertu de son égoïsme puritain, comme le peuple de son ostentation héroïque.

Quel était cet objet véritable ?Lui 1 Son moi pensant était dans une extase perpétuelle devant son moi imaginé et affirmé au regard du monde. Sapersonnalitéétait l'objet de son culte, de sa passion, de sa foi. L'abbé Proyart, qui, malgré sa malveillance, l'adécidément bien observé dans ses détails caractéristiques (les faits et Robespierre lui même sont sa caution), a noté qu'il était « l'adorateur constant de ses pensées ».I1 ne parle de sa personne, ou de ce qui tient à son âme, qu'avec des effusions mystiques ; la Révolution, qui n'est pour lui, en

définitive, qu'une passion de son àme, dont les péripéties n'ont été faites à ses yeux que de ses tressaillements personnels ou de ses visions hallucinées, est le patrimoine de sa foi. Et c'est ainsi qu'il exerce constamment le sacerdoce de lui-même et qu'il conduit la Révolution à cette apogée de la fête de Y Etre suprême, à ce grand jour oii il pontifia devant la France et le monde, comme substitut de Dieu et symbole vivant de la liberté et de la patrie.

La Chronique de Paris (n° du 9 novembre 1792) publie de Robespierre un portrait attribué à Condorcet, mais qui paraît davantage dans la manière du pasteur cévenol Rabaut Saint-Etienne, qu'il convient de placer ici : « Robespierre prêche, Robespierre censure ; il est furieux, grave, mélancolique, exa//e à froid, suivi dans ses pensées et dans sa conduite ; il tonne contre les riches et les grands, il vit de peu, et ne connaît pas les besoins physiques. Il n'a qu'une mission, c'est de parler, et il parle toujours. Il a tous les caractères, non d'un chef de religion, mais d'un chef de secte. Il s'est fait une réputation d'austérité qui vise jusqu'à la sainteté. Il monte sur les bornes, il parle de Dieu et de la Providence, il se dit l'ami des pauvres et des faibles, il se fait

suivrepar les femmes et les pauvres d'esprit, et il reçoit gravement leurs adorations et leurs hommages. Robespierre est un prêtre, et ne sera jamais que cela. »

Celui qui a écrit ces lignes a bien vu une face de l'homme.

Maximilien joue son rôle de héros, d'idole et d'apôtre, avec une invariable constance. Il est tellement pénétré de lui-même, tellement suggestionné par ses désirs secrets, que sa simulation devient une sorte de sincérité. Il fut certainement la dupe de lui-même, car jamais sa conscience ne paraît s'être aperçue des contrastes qui existaient entre ses sentiments et ses ressentiments, entre ses paroles et ses restrictions, entre sa hideur intérieure et sa sainteté publique, entre ses principes sacrés et ses actes cruels.

C'est surtout par son mysticisme vertueux, par ses allures sacerdotales, qu'il eut tant d'influence sur cette catégorie de femmes admirantes et romanesques, qu'attirent les ascètes et les êtres d'exception.

Lorsqu'il doit parler aux Jacobins, l'aflluence des femmes est telle, parfois, que les tribunes sont insuffisantes pour elles. A la Convenlion

même, ses tricoteuses, ses dévotes, sont là pour l'applaudir.

Non seulement les jupons gras, les vieilles femmes imbéciles dont parle Danton, font à Robespierre une sorte de cour d'amour, mais il attire encore à lui l'admiration passionnée de riches aristocrates comme M"""^ de Chalabre ou de Lacroix. Bien entendu, dans la bourgeoisie patriote, les cœurs des citoyennes brûlent pour lui. Parmi celles qui ne sont pas encore mariées, ou qui le furent, plusieurs osent lui offrir leur cœur avec leur dot, et lui demander sa main.

L'oratoire intime du divin Robespierre était chez les Duplay ; son église publique se trouvait aux Jacobins. C'est dans cette fameuse société des /i/nzs de la Constitution qu'il débitait sans retenue ses homélies révolutionnaires, ses sermons perfides et ses anathèmes forcenés. C'est là qu'il pontifiait dans toute sa gloire d'évangéliste populaire et d'inquisiteur de la liberté.

Sous le nom de Club Breton, à Versailles, et de Société des amis de la Constitution, à Paris, après le transfert de l'Assemblée constituante, les Jacobins, jusqu'en 1701, avaient été une sorte d'académie extra-parlementaire où les députés de diverses nuances et des citoyens notables discutaient les problèmes du jour. On y voyait les ducs d'Aiguillon et de Noaille, Mirabeau, Duport, Barnave, Robespierre,

Laharpe, David, Lacépède, Fourcroy, Joseph Chénier. Mais l'influence de la secte spécialement révolutionnaire s'y propage rapidement. En 1791, elle est assez sensible pour provoquer la scission, dite des Feuillants. Après le départ des constitutionnels modérés, amis de l'ordre et de la légalité, l'histoire de cette société est celle de son évolution robespierriste, et c'est sous son aspect robespierriste, comme nous Talions voir, qu'elle aura acquis véritablement les caractères spécifiques de ce que nous appelons le jacobinisme.

La prépondérance de Robespierre commence à se faire vraiment sentir vers le commencement de l'année 1792. En octobre, après son expulsion, Brissot défie le plus véridique des membres de cette société « d'articuler que les opinions soient, depuis huit mois, libres aux Jacobins >?. A la même époque, Louvet accuse Robespierre, et non sans raison, « d'avoir, à compter du mois de janvier dernier, exercé aux Jacobins le plus intolérable despotisme, et de s'y être mis à la tète d'une poignée de faux patriotes qui sont parvenus à décomposer cette institution au point de la rendre méconnaissable ».

L'évêque constitutionnel Grégoire, un démo-

crate, donne la même indication ; « La société des Jacobins, relate-t-il dans ses Mémoires (I, 388), dégénéra à un tel point que quand, après un an d'absence, j'y reparus un moment, en septembre 1792, elle était méconnaissable ; il n'était pas permis d'y opiner autrement que la faction parisienne. Indigné de cette oppression je demandai dérisoirement que désormais fût afiicbée à la porte l'opinion qu'on serait obligé d'avoir. Après cette ironie qui m'attira une grande improbation, je sortis et neremis plusles pieds dans une assemblée autrefois décente et raisonnable... » Plusieurs patriotes sensés, ennemis de cet esprit d'intolérance sectaire que propageait alors Robespierre, firent comme Grégoire. Condorcet cessa de fréquenter les Jacobins à cause de Robespierre, vers le mois de mars 1792. L'abbé Claude Fauchet, dans son pamphlet : A trente Jacobins qui s'intitulent la société, indique celte désertion : « Quand on m'a dénoncé devant vous, je ne savais pas quel était votre honteux abandon, et que presque aucun homme de talent et de mérite n'assistait plus à vos séances. » Et enfin la meilleure preuve que Robespierre dominait aux Jacobins, c'est que ses ennemis girondins, héberlisles, dantonistes, en furent successi-

vement expulsés. On sait qu'à la veillede Thermidor, Billaud-Yarennes et Collot d'Herbois y avaient également subi l'ostracisme avantcourrier de la mort.

Tout d'abord, la secte de Robespierre est peu nombreuse ; mais comme elle se montre la plus passionnée, la plus ardente, la plus fanatisée dans le culte des entités révolutionnaires, elle s'impose à la crédulité, à la foi du peuple militant. D'ailleurs ses affidés, ses dévots et dévotes se démènent, gouvernent la salle par leurs manifestations, murmurant, menaçant, lorsque des hommes hostiles à l'Idole montent à la tribune. Les purs jacobins, assidus, fervents, arrivaient les premiers dans la salle, la quittaient les derniers et s'entendaient à prendre des décisions capitales ou à rédiger le procès-verbal selon leurs vues, aux heures où ils se trouvaient seuls en nombre. Ils pouvaient compter sur l'appui des tribunes, garnies la plupart du temps par les fanatiques de Maximilien. Dans ce milieu, tout contradicteur du héros était voué à l'impopularité. LejournalisteMillin, qui a critiqué Robespierre dans la Chronique de Paris, est assailli dans la salle, poussé dehors et malmené par ses amazones. Louvetest obligé de s'enfuir sous des menaces sanglantes

pour avoir fait une motion d'ordre contraire à l'Incorruptible. Guadet faillit être assassiné par les Ménades de Robespierre, pour l'avoir interrompu. « J'observerai, proteste le fougueux député girondin au cours de la séance du 25 avril 1792, qu'il y a quelques jours, aj'ant combattu à cette tribune l'opinion de M. Robespierre avec toute l'honnêteté qui convient à un citoyen dont on admire les sentiments, je fus, en sortant de cette séance, insulté et traité de scélérat. >»

Lui seul a le privilège de parler presque tous les jours. Et lorsqu'il ne parle pas, même s'il n'occupe aucune fonction au bureau, il vient s'y asseoir, sûr d'être parmi tous les membres une autorité à part. N'est-il pas, dans l'Eglise jacobine, où officie le vrai clergé révolutionnaire, le prédicateur de l'humanité, l'apôtre du genre humain ?

La ligne psychologique de sa personnalité progresse toujours dans le même sens et de plus en plus il accuse ses caractéristiques particulières. C'est toujours la même exposition indécente de son moi auguste et de ses sentiments imaginés. Aux Jacobins, il occupe la chaireuniverselle de l'opinion, dont il est l'arbitre et le prophète. Il veut surtout se faire entendre.

comme iPdit, « de la nation et de l'humanité ». Il plaide « la cause de l'humanité, au tribunal de l'univers et de la postérité ». Rien au monde ne pourra le détacher « de cette grande cause des nations qu'il a toujours défendue ». La pensée de Robespierre étant très ambitieuse, il faut que la grande éloquence devienne sa voix naturelle.

Il n'entreprend rien sans se statufier par avance. Quoi qu'il fasse, il sera parfait, sublime, inimitable dans son rôle. Par exemple dans le prospectus de son Défenseur de la Constitution, il s'annonce comme un journaliste, tel que le bon Dieu seul pourrait le faire, et en y mettant toute sa bonne volonté encore. Au moment où il va prendre ses fonctions d'accusateur public près le tribunal criminel de la Seine, il fait à ses jacobins et jacobines une conférence sur la manière dont il s'acquittera de cette fonction judiciaire. Faites-vous d'un magistrat l'idéal de l'intégrité, de la justice même ; songez à l'Hospital, à Daguesseau ou à Dupaty, et vous aurez le portrait que Robespierre esquisse de lui même. « Le jour le plus beau de ma vie, déclare-t-il, sans doute avec des trémolos dans la voix, serait celui où je trouverais le plus acharné de mes ennemis.

l'homme même le plus opposé à la cause de l'humanité (le seul homme que je pourrais regarder comme mon ennemi) en butte à la prévention, prêt d'être immolé pour un délit dont il serait innocent, et où, répandant sur sa cause la lumière de la vérité sévère et impartiale, je pourrais l'arracher à la mort ou à l'infamie. » Il n'attend pas que les actes le louent, ainsi que nous l'avons déjà remarqué, il faut qu'il jouisse par avance de sa réputation. Après, il se dispense des actes !

Impossible de le faire sortir de ce rôle théâtral. Il faut toujours qu'il accapare l'universalité de la vertu et des grands principes. N'attendons point de lui qu'il s'assigne une tâche utile, ni qu il se repose un instant dans la modestie décente du véritable homme de bien. Accomplir une fonction déterminée, se vouer à un devoir particulier, ce serait amoindrir sa personnalité prophétique, larendre relative à des soins usuels, la déchoir de sa suprématie surhumaine. 11 a linstinct que toute action effective dans les choses réelles le ferait apparaître tel qu'il est. comme ces formes fantastiques du lointain qui deviennent familières et connues lorsqu'on se rapproche d'elles. Il lui faut, comme aux héros de l'an-

cienne tragédie, un grand recul des choses présentes, un immense éloignement de tous. Aussi fuit-il les responsabilités et sedispenset-il des œuvres, avec la prudence fuyante du renard qui flaire un piège. Il abandonne ces fonctions judiciaires, dans lesquelles il devait être pour le moins un Dupaty ou un d'Aguesseau, avant la première séance du tribunal. Là, comme le remarque Roucher, il aurait dû requérir plus souvent contre des individus de la basse plèbe que contre des aristocrates. Quelle diminution pour un tribun du peuple ! Non, il ne se localisera point dans une fonction. « Je ne veux plus de place, vient-il dire à ses jacobins; aucune ne me convient, si ce n'est celle où il me sera possible de combatire la perfidie, le machiavélisme conspirant contre les droits du peuple. Je serai toujours à ce poste ; de quelques baïonnettes que les tyrans m'environnent, ils ne m'effrayeront pas ; s'ils veulent m'assassiner, c'est là qu'il faut qu'ils viennent. >

Dans le Courrier des quatre-vingt-trois départements, du 30 avril 1792, le journaliste Gorsas, après avoir reproché à Condorcet de s'être exprimé trop durement sur le compte de Robespierre, croit devoir reconnaître néan-

moins que l'apôtre jacobin « cherche à capter le peuple, qu'il l'apostrophe dans chacun de ses discours, qu'il imite trop visiblement les Gracques. » « Oui, dit Robespierre à ses fidèles, on a raison de me comparer à eux ; ce qu'il y aura peut-être de commun entre nous sera leur fin tragique. » Il continue d'être tourmenté par cette obsession du martyre que nous avons déjà remarquée. Lorsqu'il s'offre ainsi en holocauste, les fanatiques béats qui Técoutent, les femmes des tribunes voient en lui le Christ recrucifîé de la Révolution. Comme le Nazaréen, il doit mourir pour le salut des hommes. Dans l'espèce d'apaisement des passions publiques qui se manifestait au commencement de l'année 92, il dit, aux Jacobins, en se désignant évidemment : « Il faut que la mort d'un grand homme réveille les peuples endormis et que le bonheur du monde en soit le prix. » Néanmoins il se laisse suivre par ses gardes du corps, et on ne le voit guère aux endroits où des coups peuvent se recevoir. Le 8 thermidor, délivré de sa prison et ramené à la mairie, il a tellement la peur au corps, qu'on est obligé de le soutenir dans sa marche et de lui répéter : « Rassure-toi, rassure-toi donc, n'es-tu pas avec des amis ? »

Et certes, en ces moments terribles, son désir de se sauver et d'écraser ses ennemis ne fut pas égalé par son courage à vaincre ou à périr en héros.

Ainsi, tandis que Robespierre s'ouvre comme pour embrasser le monde, son âme, lorsqu'elle referme ses serres convulsives, n'étreint que son moi acerbe et épineux. C'est toujours de lui qu il s'agit. Il est la Révolution faite homme. Tout ce qui est hors de ses préoccupations, même un grand intérêt révolutionnaire, doit être négligé. Lui ! lui ! toujours lui ! On conçoit que ce personnalisme tyrannique ait irrité les girondins. Mais les attaques furieuses auxquelles ils se livrent contre <( l'hypocrite de patriotisme » donnent à ce dernier des occasions nouvelles de prononcer ses pro c/omo indécents. Lorsque quelques jacobins, impatientés de le voir s'étaler dans ses vagues déclamations personnelles, réclamaient l'ordre du jour, il s'écriait : « C'est scélérat de le demander ! » Le citoyen Doppet, afin d'éviter le scandale des débats personnels, ayant proposé que toutes les dénonciations fussent examinées par un comité spécial, au lieu d'être discutées à la tribune, Robespierre se lève et dit : « Je déclare que je pense aussi que le

zèle d'un bon citoyen doit avoir des bornes ; mais si cette société doit arrêter qu'il me sera défendu de répondre à tous les libellistes ligués contre moi, je déclare aussi que je la quitte pour me renfermer dans la retraite. » Aussitôt la salle murmure, et des femmes, dans les tribunes, s'écrient : « Nous vous suivrons I » Tant qu'il ne se croit pas encore maître des événements et de la société jacobine, Robespierre dissimule son irascibilité sous une apparence de modération. Il offre même la paix à ses ennemis, à condition qu ils rentrent dans son sillage. Mais lorsqu'il n'a plus à craindre, lorsqu'il domine enfin la situation, son arrogance devient implacable, sa liaine sans miséricorde. Alors il foudroie ceux qui rebroussent même le plus légèrement son épidémie. Il n'a ni condescendance, ni aménité, ni considération pour quoi que ce soit, pas même pour l'innocence. Interrompu dans une de ses vagues péroraisons d'alarme par un citoyen qui lui demande d'indiquer des moyens, il riposte avec une hauteur menaçante : « Des moyens I quel est l'homme assez hardi pour soutenir que ce ne sont pas des moyens ! >y Aux Jacobins, il ne souffre ni opposition ni contradiction. Le 13 mars 1793, ses paroles ayant pro-

voqué quelques murmures, il s'écrie : « Si j'ai des ennemis dans celte société, je ne veux plus en être membre. » Il ne tolère même pas la plus légère privante. Son rigide orgueil est coupant comme un glaive. On se blesse même en le caressant. Un jacobin, le jour de la réception de Dumouriez par la société, l'aj'ant naïvement couvert du bonnet rouge, il rejeta avec un dédain méprisant la coiffure patriotique. Lors des journées de juin, Louis XVI n'eût pas osé se permettre un tel geste ! Un jour, un autre jacobin ayant commis l'imprudence de renchérir sur sa pensée, il l'ahurit de cette riposte : « Je n'ai pas coutume de parler par interprète, je ne dis que ce que je veux dire. »

Comment cette roideur, cette opiniâtreté, cette morgue inconciliante, ce délire d'amourpropre, cet exhibitionnisme inconvenant de soi n'ont-ils point dégoûté, révolté ses auditeurs ? Quels étaient ces hommes qui l'écoutaient ? Dans la salle, des bourgeois béats, hypnotisés parla folie des grandeurs dans laquelle on vivait; des êtres obscurs, faméliques d'importance ; dans les tribunes, des prolétaires combustibles, des femmes surtout en proie à l'hystérie de l'engouement. Presque tous étaient

marqués d'un même signe : la foi dans cette Révolution invisibk et surnaturelle dont Robespierre était le prophète et l'augure. Les uns et les autres incapables de se former des idées précises, des conceptions propres, avaient besoin d'adorer un homme pour croire à euxmêmes et d'en haïr violemment d'autres, afin que leur grand amour eût quelque consistance. Il y a entre le tribun et ces hommes des affinités d'àme, des correspondances intimes qui les rendent solidaires, l'un en avant, avec son verbe, les autres à la suite, avec leurs piques et leurs étendards. Les Jacobins, les sectionnaires, les soldats de l'anarchie sont essentiellement le peuple qu'invoque Piobespierre. « Ils appellent le peuple, dit Condorcet (Œuvres, XII, 663), les hommes corrompus ou égarés qu'ils rassemblent en groupes, qu'ils entassent dans les tribunes ", mais le peuple souverain dans ses assemblées primaires est pour eux un juge terrible qu'ils haïssent parce qu'ils le craignent. » Pour Robespierre, les insurgents parisiens « doivent être regardés comme fondés de procuration tacite par la société tout entière ». Et comme il est le chef de la secte sacrée, il s'attribue à lui-même le droit suprême de parler au nom du peuple et de l'humanité. Les

démagogues sont tous ainsi : ils se croient les interprètes du monde, de la vérité, de Dieu, et ils attestent toutes ces puissances sans sourciller. « Or, dans ces temps de désastre, dit Durand-Maillane, la nation c'était lui, rien que lui. » {Histoire de la Consiitaante, p. 130.) Parlant de ses théories politico-mystiques, Robespierre dit : « ...Les grands principes consacrés par le peuple français et par la nature. » Il lui arrive fréquemment de s'exprimer ainsi : J'en atteste le peuple, l'humanité, ou la divinité 1 Quand il dénonce un homme, toutes les puissances de l'univers le condamnent. « Il faut renouveler le directoire des postes, il faut chasser Clavière... Toute la France le proscrit... » Quelques Bataves étant venus aux Jacobins, Robespierre présente une motion dans laquelle on lit : « Je demande que les députés du peuple batave (je les appelle députés, quoiqu'ils n'aient pas reçu des pouvoirs légaux, parce que leur mission est écrite dans le cœur de leurs frères et dans le code de la raison universelle... » En conséquence, tout ce qui est en contradiction avec ses sentiments, avec ses principes ou opposé à sa personne, ne peut être considéré par lui et parla tribu jacobine que comme des hérésies, réprouvé par la nature et l'humanité.

Là se trouvent les liens véritables qui unissent Robespierre au grand et petit état-major démagogique. Ils s'enveloppent dans de mêmes enthousiasmes qui se résolvent toujours au profit de leur particularisme sectaire, et ils s'excitent en de communes animadversions.

Robespierre a prononcé de lui des apologies qui laissent peu d'initiative et de primeur à ses panégyristes ; mais son peuple faisait partie intégrante de sa personnalité, il l'encensait de même, et comme ce peuple, en sa naïveté primitive, aime à être flatté, il l'applaudissait d'autant plus volontiers qu'il s'ovationnait ainsi lui-même.

Le tribun dit à ses dupes admirantes qu'elles sont « le peuple », qu'il ne veut être que cela lui-même . Il continue à assurer ce peuple qu'il est sublime, qu'il ne se trompe jamais, qu'il n'a jamais tort. « En matière de génie et de civisme, ose-t-il écrire {Défenseur de la Constitution, n° 4), LE PEUPLE EST INFAILLIBLE, tandis

que tout autre que lui est sujet à de graves erreurs. » Il ne cesse de lui répéter qu'il est la portion la plus intéressante de l'humanité, que ses maux sont très grands, qu'une eff"royable tyrannie l'oppresse. Il l'excuse, le glorifie toujours. Les septembriseurs même trouvent grâce

devant lui. (^es bourreaux ont exercé l'inexorable justice du peuple. Lorsqu'une rafale est nécessaire pour balayer l'arène publique, il se fait innocent et faible, il s'efface, avoue son impuissance et pousse les sans-culottes en avant, répétant que le peuple seul peut sauver la patrie.

Si Robespierre ne s'était rattaché à ses partisans que par le signe d'une grandeur usurpée, le mal n'eût pas été très grand, quoique le délire du bien soit presque toujours stérile en bonnes actions véritables. Mais alors, son peuple se fût soustrait à son influence. Un peu avant le 31 mai, lorsqu'il feint la modération, affecte des scrupules et ne semble pas vouloir se résoudre à violer la représentation nationale, le peuple des tribunes, qui ignore sa profonde et cauteleuse duplicité, le prend au vrai et, comme le note l'observateur Dutard, commence à lui témoigner son improbation, disant, lorsqu'un orateur dévoile toute son animosité : « Ça, ce n'est pas du Robespierre ! » Il s'attache donc par calcul, autant que par ses dispositions naturelles, à réveiller les bas instincts populaires, à colérer le peuple.

Il irrite de toutes façons la haine endémique du pauvre envers le riche. C'est là l'un des

moyens les plus bas, mais les plus efficaces, de s'assurerla popularité dans les dernières couches sociales. Ecoutez-le : « Les abus sont l'ouvrage et le domaine des riches : ils sont les fléaux du peuple... Le peuple souffre ; il n'a pas encore recueilli le fruit de ses travaux ; il est encore persécuté par les riches, et les riches sont encore ce qu'ils furent toujours, c'est-à-dire durs et impitoyables... » Lui qui a dit : « le patriotisme payé m'est toujours suspect » dans son cynisme forcené propose aux jacobins de salarier les sans-culottes aux dépens de ceux qu'ils exterminent. Voici ce qu'il dit, le 8 mai 1793 : « Vous avez un peuple immense de sans-culottes, bien purs, bien vigoureux ; ils ne peuvent pas quitter leurs travaux, faites-les payer par les riches... Je demande que les sans-culottes soient payés aux dépens du trésor public, qui sera alimenté par les riches. » Ces idées lui tenaient à cœur, car on en trouve la répétition dans une sorte de vademeciim qu'il écrivait pour lui-même et qu'on a saisi après sa mort : « Quels seront nos ennemis ? y lit-on, les hommes vicieux et les riches . . Les dangers intérieurs viennent des bourgeois ; pour vaincre les bourgeois, il faut raillerie peuple..., il faut que l'insurrection s'étende de proche en

proche sur le même plan ; que les sans-culottes soient payés et restent dans les Yilles... Armer les sans-culottes et les salarier... » C'est ainsi qu'on vit des patriotes à quarante sous par jour à toutes les saturnales révolutionnaires. La plèbe mercenaire de Rome était ressuscitée. Elle avait pour se distraire le spectacle de la guillotine, au lieu des jeux du cirque. Elle injuriait sous le supplice les martyrs de la liberté, comme les autres, jadis, insultaient les martyrs chrétiens.

Et à ces hommes, que le fanatisme a assoiffés de paroles mauvaises et préparés aux actions violentes, il offre le stimulant de ses prédications homicides. Ecoutez cette voix cruelle et tragique : « Celui qui n'est pas pour le peuple est contre le peuple et par conséquent doit être exterminé. . . Le premier principe des hommes libres est d'exterminer tous les traîtres... Je demande que le tribunal révolutionnaire punisse ceux qui, dans les derniers jours, ont blasphémé contre la République... Le peuple doit se lever, non pour recueillir du succès, mais pour terrasser les brigands... c'est en allant droit à eux, c'est en plongeant dans leur sein le poignard de la justice, que nous pourrons délivrer la liberté de tous les scélérats qui veu-

lent la détruire... ! » On pourrait continuer un long temps ces citations, d'autant plus atroces qu'on les sait suivies d'actes sanglants. Mais on a hâte de se soustraire à ces paroxysmes de folie et de crime !...

Les âmes privées des véritables clartés humaines tâtonnent dans un monde trouble et obscur. Elles ont des cauchemars et elles voient des fantômes. La méfiance leur est comme un sens tactile sous lequel toutes choses prennent les contours du soupçon. Loin des droits chemins de la sagesse, du bon sens, de la raison, elles s'égarent dans des labyrinthes tortueux où l'obsession de l'embûche et de la trahison les tourne elles-mêmes aux forfaitures et les dresse aux guets-apens. Robespierre est encore leur guide dans ces souterrains sombres. Il assure lui-même ses fanatiques qu'il est « un des patriotes les plus défiants et lesplus mélancoliques qui aient paru depuis la Révolution. .. » Au tribunal de l'inquisition jacobine, il est aussi, et il tient à le déclarer, le procureur le plus expert qui soit. Entendez-le dire impérieusement : « Je suis plusen état quequiquece soit déjuger et de prononcer sur les personnes ; je crois connaître les véritables causes de cet imbroglio politique ; je connais toutes les in-

trigues... » La délation, les dénonciations, sont bien l'afTaire de cet homme qui, confiant dans les collectivités abstraites qui s'appellent peuple et humanité, méprise, abhorre, suspecte les individus distincts. Humanitariste : ami du genre humain, ennemi des hommes. Faux prophètes ou bandits ! Tapi dans son moi secret et irréductible, il observe, il épie les hommes qui passent dans son horizon (il avoue luimême que, pour une différence d'opinion, il a épié Danton), puis aux moindres indices, ou même en ne suivant que la route calomnieuse où son imagination l'entraîne, il ourdit des hypothèses et minute des romans perfides auxquels il croit ensuite avec l'horrible bonne foi de la haine. C'est ainsi qu'il est incapable, chaque fois qu'il parle de ces sortes de machinations sataniques, de fournir un fait avéré et plausible qui leur donne corps. Les plus absurdes invraisemblances ne le rebutent pas ;lui qui voit tant de fables fabriquées sur son compte, il n'a pas conscience de celles qu'il brode indignement lui-même. N'entrons pas pour le moment dans le détail de ses accusations ; ce sujet reviendra en étudiant sa t3'rannie. Bornons-nous pour l'instant à remarquer que Robespierre, avec un monotone, minutieux et

inlassable zèle, fait suivre à ses jacobins « le fil de la conspiration » ou les égare dans « les trames » des ennemis de la liberté.

Dans toute confrérie se manifeste une espèce d'esprit de corps, facilement exclusif ; il faut avoir, pour y être toléré, le parfum de la ruche, l'air du pays ; dans une secte mystico-politique, un peu de ressemblance et de conformité, un simple air de famille, ne sont pas suffisants ; il faut une identité qui dépende, non de soimême, mais de ceux qui vous l'accordent ou vous la refusent; il faut coïncider avec Tétat d'âme robespierriste. Mais les jacobins sont des hommes. Ils ont beau être soumis jusqu'à la servilité, ils finissent quand même par prendre une couleur personnelle, parce que chacun, au fond, pour mille causes qui lui sont particulières, diffère des autres. Ainsi, groupées par des affinités plus intimes, des sous-variétés jacobines se produisent. Si elles s'affirment trop, si des circonstances extérieures leur donnent quelque autorité ou quelque puissance, elles causent dans le sein de la Iribu orthodoxe la douleur de l'intolérance, et alors à cette douleur il n'y a plus qu'un remède : l'exécration et l'expulsion. L'amende honorable même n'est plus admise. Chabot a beau

supplier avec une platitude couarde, Hébert a beau se soumettre servilement : ils n'en subissent pas moins l'un et l'autre l'ostracisme redouté.

Inquisiteur moral, V épuration est le grand système de Robespierre. C'est ainsi qu'il sépare le plomb vil de l'or pur. Il fait chasser de la société les hommes qui osent TafiTronter ou dont il se défie. Ensuite le tribunal révolutionnaire se charge de bannir les réprouvés dans la mort. « Quand un homme est proscrit par l'opinion publique, s'écrie Camille Desmoulins à la veille d'être épuré, il est à moitié chemin de la guillotine. » Au lendemain de la scission des feuillants, Robespierre demande déjà une épuration, ensuite il fait suspendre les affiliations, régénérer les comités, et propose ou fait proposer successivement les grandes séances épuratoires, au cours desquelles chacun a à défendre son existence jacobine . « Citoyens, dit Robespierre à sa secte, regardons comme un principe invariable de ne jamais présenter au mauvais citoyen le moyen de se ranger parmi les patriotes ; exigeons d'eux des preuves qui appartiennent exclusivement aux patriotes, et rejetons tout ce qui peut être commun aux patriotes et aux aris-

iocrates. » Qu'est-ce qui peut bien être commun aux patriotes et aux aristocrates ? Tout ce qui constitue la fraternité humaine et sociale, je pense : rejettons-le donc et n'ayons égard qu'à ce qui nous dislingue exclusivement des autres : notre fanatisme ! Evidemment, selon son habitude, Robespierre indique pour ces sortes de jugements le critérium moral le plus extrême. Selon lui, il serait plus difQcile d'entrer aux Jacobins que d'aller au paradis : «... Les preuves que nous devons exiger, c'est une vie dont les moments soient tous marqués par des actions vertueuses, une vie remplie de sacrifices faits à la patrie... » Mais ceci n'est que l'auréole de l'idée véritable, dont voici le noyau : « Il faut chasser impitoyablement de nos sections tous ceux qui se sont signalés par un caractère de modérantisme ; il faut désarmer non pas les nobles et les calotins, mais tous les citoyens douteux, tous ceux qui ont donné des preuves d'incivisme... » Pour bien pénétrer le sens de ces paroles, il faut ajouter qu'elles sont prononcées le l*^"" avril 1793 ; que quatre jours après Robespierre le jeune propose l'expulsion des principaux girondins.

L'honnête Meillan raconte à ce sujet une

anecdote qui éclaire bien la question. Robespierre taisant un jour l'éloge d'un citoyen Desfieux *, jacobin zélé, Meillan crut devoir lui faire remarquer : « Mais votre Desfieux est connu pour un coquin. — N'importe, répond Maximilien, c'est un bon patriote. — JMais c'est un banqueroutier frauduleux ! — C'est un bon patriote. — Mais c'est un voleur. — C'est un bon patriote... y> Meillan ne put tirer d'autre réponse du tribun. Maintenant, pour préciser, voici un échantillon du patriotisme de ce Desfieux. C'est lui qui parle (séance du 9 mars 1793) : « Je viens de rencontrer Robespierre, qui m'a chargé d'inviter tous les députés de la Convention à se rendre à leur poste, pour achever l'ouvrage qu'ils ont commencé. Il faut renouveler les comités qui sont contre-révolutionnaires. 11 faut mettre en état d'arrestation les ministres prévenus de conspiration. 11 faut organiser sur-le-champ le tribunal révolutionnaire, afin que les conspirateurs soient jugés promptement, pour donner satisfaction au peuple. » Le même

1. Lorsque ce Desfieux sortit de l'orbe robespierriste, le graud maître l'envoya à lécliafaud avec la fournée des bcbertisles. C'était d'ailleurs un traître, ayant des accointances avec le baron de Batz.

Desfieux, compromis par des papiers trouvés dans l'armoire de fer des Tuileries, fut un témoin à charge dans Tinique procès des girondins. On voit que le grand critérium se réduit à ceci, en définitive : être dans l'orbe de Robespierre ; et, convient-il d'ajouter : y être admis sans soupçon, car le maître est ombrageux et n'admet pas la moindre dissonance. Plus d'un frère, par sa disgrâce, est allé, comme on disait en ce temps par manière de plaisanterie, prendre l'air à la petite fenêtre de l'infatigable Sanson.

Les grandes épurations sont celles qui rejettent les girondins, les hébertistes, les dantonistes, les enragés. De l'une à l'autre, la domination de Robespierre devient plus impérieuse et absolue. C'est alors que la fameuse secte révolutionnaire, étroite, dévote, intolérante, oppressive, forme un parlement, un gouvernement, un peuple occultes qui prétendent régenter la nation, asservir la patrie dans toutes ses forces vives : pouvoir, armée, esprit public, pensée même. Elle délivre des certificats de civisme, et par là s arroge le droit, en les refusant, d'interdire la cité républicaine à qui lui déplaît. Elle donne des ordres à la Convention et appelle à sa barre

les chefs du pouvoir exécutif et les généraux. Lorsque Robespierre est en désaccord avec ses collègues du Comité de Salut public, il les menace de les dénoncer aux jacobins.

Cette confrérie révolutionnaire est d'autant plus puissante qu'elle se ramifie sur tout le territoire, dans les villes, bourgs et villages, en sociétés affiliées, auxquelles la société mère imprime tous ses mouvements. D'autre part, agents de la commune, juges du tribunal révolutionnaire, généraux patriotes, chefs du pouvoir exécutif, presse, se trouvent sous sa dépendance. Elle est à la fois le laboratoire de l'opinion et le centre de la volonté publique. Inféodée à un homme arbitraire, elle devient donc un merveilleux instrument de tyrannie.

Dans le courant de l'année 1792, l'état psychologique des Français devient anormal et grave à l'excès. La nature humaine n'est évidemment pas changée, mais des perturbations violentes, un grand ma! inconnu, exacerbent certaines de ses facultés, comme la douleur physique enflamme et irrite les organes qu'elle étreint. C'est le citoyen qui est intoxiqué dans l'homme, et l'homme, empoisonné par lui, l'affole de virulences mauvaises. En trois ans, ce peuple en tutelle a reçu dans sa torpeur passive, et jusqu'en ses dernières profondeurs, le souffle brûlant de la vie politique. L'opinion s'est éveillée en lui, et, selon qu'elle a été l'expression d'une pensée de sagesse et d'appropriation prudente, d'un sentiment grave et réiléchi des choses réelles, ou de passions plus ou moins conscientes, elle a

pris des caractères divers que l'inlolérance a irrémédiablement tranchés et précipités dans 1 horreur les uns des autres.

On a beaucoup abusé des causes externes et accidentelles pour expliquer ce fléau moral qui eut son plein effet dans la Terreur. Pour certains, les circonstances seules sont coupables, et les hommes, presque innocents. C'est faire bon marché de la responsabilité humaine et de la vérité historique. Robespierre est le chef de file de la tendance, le protagoniste de la famille d'hommes qui vont dresser l'échafaud, et Robespierre, dès 1789, n'a-t-il pas prononcé, à travers ses sentences démocratiques, des paroles de haine et de mort ? N'at-il pas demandé sans cesse, avec l'obstination d'une idée fixe, la création d'un tribunal révolutionnaire, chargé d'exterminer les ennemis de l'intérieur ? N'est-ce pas sous la Constituante que Marat demande 100.000 têtes ? qu e la lanterne est glorifiée et les meurtres populaires couverts d excuses ? Enfin, la fureur démagogique ne précède-t-elle pas les actes sanglants ? Les animosités individuelles, les attentats contre la loi, les meurtres, la mise en péril de la patrie, sont des effets et non des causes, mais des effets qui s'enchaînent, pèsent

les uns sur les autres, et s'aggravent au milieu des circonstances eflroyables qu'ils ont fomentées. Leur origine véritable est dans les consciences que les sophismes et les sentiments impossibles ont jetées dans l'égarement. Chaque fois que le fanatisme a pu triompher des résistances de la sagesse, les mêmes phénomènes se sont produits. L'examen philosophique de cette fatalité que la raison ne veut pas croire éternelle, parce qu'en sa pure essence elle en est l'antidote souverain, appartient aux conclusions de ces études. Pour l'instant, il nous suffira d'en classer les manifestations et de montrer le courant de celles qui entraînent Piobespierre et dont il creuse la pente lui-même.

La souveraineté, concentrée jadis dans la personne royale, considérée comme lexpression vivante de la nation, a été refoulée vers les citoyens eux-mêmes, qui en sont la source primitive, sinon historiquement, du moins par les définitions naturelles des droits de Ihomme. La constitution établie par les mandataires du souverain collectif a donné un organisme légal, des formes fixes pour transformer ces volontés sociales individuelles en puissance publique, et celle-ci en autorité de

commandement et d'exécution d'une part ; de novation et de législation de l'autre.

La Révolution avait pris ainsi une forme régulière ; elle devenait l'évolution ; de ce point de départ nouveau, le peuple français pouvait reprendre sa marche progressive vers l'avenir, dans la voie de l'ordre et de la solidarité nationale. La société moderne était certainement l'une des étapes prochaines de cette route. Et l'on aime à croire que les générations suivantes l'eussent atteinte, par cette marche lente, plus rapidement, et, surtout, avec moins d'angoisses et de douleurs que par le régime d'explosions et de catastrophes, d'élans démesurés et de régressions subites, qui précipita si souvent le progrès dans les abîmes. Dans son ensemble, la nation avait l'instinct que la vérité et le devoir étaient dans l'adaptation constitutionnelle. La nécessité, à défaut de la raison, ne pouvait que l'y contraindre. Parce qu'elle voulait vivre, elle demandait l'ordre et la paix. Pour elle, la Révolution était finie.

Le 5 octobre, dès l'ouverture de la Législative, Chabot dit à ses collègues : « Le peuple, qui nous a envoj'és, ne nous a pas chargés de porter la Révolution plus loin. » Le 7, Couthon ajoute : « Nous sommes envoyés pour amener

le calme. » Or, le capucin démagogue et le jacobin infirme ne sont pas suspects de modérantisme, et l'on peut, en cette occasion, les considérer comme des échos de la voix publique.

En juin 1792, le ministre de lintérieur Rolland écrit à Lafayette que, d'après les « lumières » que lui procure sa correspondance avec les départements, il peut témoigner que, partout, la masse du peuple est saine, excellente ; partout elle veut la constitution de cette volonté que suit l'efTet, parce que 1 on est prêt à l'accompagner des plus grands sacrifices ». L'idée politique de Robespierre, en ce moment, c'est de défendre la constitution telle qu'elle est. Brissot et Condorcet, qui ont déjà songé à la République, estiment que le devoir est de tenter un loyal essai de la monarchie constitutionnelle. Les jacobins entourent la constitution d'un respect religieux ; Louis XYI l'adopte solennellement et se propose de l'appliquer avec fidélité, et, dans la circonstance, ses intentions personnelles ne paraissent nullement suspectes.

Il semble ainsi, par ces apparences de consentement unanime, que l'esprit public triomphait de ses surexcitations et se reformait dans le sens de la mesure, de l'équilibre, de la con-

tinuité, de la subordination morale à la légalité nouvelle. Un peuple ne peut vivre sans un minimum de penséecommune qui soit d'accord avec ses mœurs véritables, avec l'esprit de ses institutions et subordonné aux nécessités qui pèsent sur lui. Si le faisceau de la volonté générale est rompu, si les divergences deviennent fondamentales et irréductibles ; si les lois sont protestées, violées, trahies et leurs agents opprimés ou considérés comme des délinquants et des prévaricateurs lorsqu'ils les invoquent, c'est la dissociation, l'anarchie, le brigandage individuel, la guerre civile et la tyrannie des plus forts ou des moins scrupuleux. La France avait voulu une révolution dans les institutions et non se rendre haletante et stupéfiée d horreur dans un état endémique de subversions et de déchirements féroces. C'est pourquoi la meilleure partie d'elle-même, la majorité de ses enfants, avait hâte de voir renaître, sous la diversité des opinions, cette personnalité publique qui crée ces habitudes d'ordre et ces sentiments de sociabilité identiques, sans lesquels il ne saurait y avoir de patrimoine commun dans la patrie.

Les événements révolus montrent que ce résultat bienfaisant ne put se réaliser, ni dans

sa plénitude ni avec une efficacité suffisante, pour préserver la communauté française de s'exterminer elle-même, ce qui est, assurément, pour une société, le plus dément, le plus infernal des suicides. Pourquoi la solidarité sociale et la fraternité humaine furent-elles ainsi cruellement méconnues par des hommes qui, précisément, en avaient proclamé les vrais et éternels principes ? C'est ici qu'il ne faut pas répondre au pourquoi par le comment. Lorsque le meilleur de nous s'interroge bien, il aperçoit, à travers tout le réseau des liens qui l'attachent à ses semblables, un fonds individuel d'idées, de passions, de sentiments intimes, d'intérêts privés peut-être, qui feraient de lui, s'il se confinait exclusivement en eux, un réfraclaire mécontent de tout et incapable de se subordonner à rien. L'ébranlement de 89 ayant rompu l'antique soumission sociale, maintenue par la routine coutumière, par la force des choses, autant que par le devoir consciemment accepté, un grand nombre d'individualités rendues à elles-mêmes ne peuvent plus consentir à se remettre dans le rang. Si elles le font, ce n'est pas de bonne foi, et tout leur est prétexte pour ronger le frein qu'elles avaient fait semblant d'accepter. Elles réservent leur

148 MAXLMILIEN ROBESPIERRE

obédience pour le temps où la société leur sera devenue habitable sans diminution. Ce clan redoutable comprend les utopistes, les hallucinés, les faméliques de toutes sortes de supériorités, les haineux, les mécontents, les passionnés farouches, ceux qui n'étaient rien hier ou pas grand'chose, et qui se sentent grandir soudainement, auxquels se joignent les simulateurs et les intrigants, les révoltés brutaux etlesilluminésgénéreux. Tous ces hommes veulent jouer un rôle, sauver la patrie à leur manière, établir la liberté selon leurs procédés tyranniques. La métaphysique révolutionnaire, les instincts subversifs delà populace, le catéchisme de la violence prêché par les furibonds, ont opéré leur fusion complète et créé l'état d'âme bâtard dont un Robespierre nous montre le type le plus synthétisé. Ces spécialistes de la révolution prétendent ne pas se dessaisir de la souveraineté. Ils pensent qu'un peuple — et le peuple c'est eux — peut l'exercer à la manière des rois absolus, c'est-à-dire par des actes directs, par des interventions spontanées. Ils ont fait adopter ce principe : Vinsurreciion est le plus sacré des devoirs, et ils l'ont aflirmé et mis en pratique chaque fois que l'intérêt de leur fanatisme l'a exigé. Ainsi, il y a deux souve-

rainetés : celle de la nation et delà loi, et celle du parti démagogique et des sociétés populaires . En face de la constitution se dressent rapidement ces camps et ces forteresses : les jacobins, les cordeliers, les sections, la commune insurrectionnelle, le tribunal révolutionnaire et même une armée d'attaque commandée d'abord par Santerre, puis par Hanriot.

Il est vrai que la société nouvelle avait d'autres ennemis, les monarchistes purs, plus royalistes que le roi, dont les vœux étaient de rétablir l'ancien état de choses ou, tout au moins, de provoquer toutes sortes de retardemenlset d'obstacles à la consolidation de la liberté. Le puissant mouvement de la vie publique, s'il avait pu prendre son essor, eût facilement écarté ces adversaires plus ridicules que dangereux. Aussi ce que les talons rouges ou les conjurés dAuteiiil, commeon les appelait, redoutaient le plus, c'était le développement de l'ordre. Depuis 1789, leur politique fut de pousser les choses au pire, espérant, dans leur oubli du troisième larron, que la réaction inévitable se produirait au profit de leurs préjugés. Leurs efforts, sauf les arrérages qu'ils escomptent, se confondent avec ceux des démagogues et souvent coïncident dans les mêmes

opinions. L'élection de Pétion comme maire de Paris, Favorisée par le parti de la reine en opposition à la candidature de Lafayette, est un signe de l'aveuglement de cette politique. Nous avons déjà pu voir que Robespierre, sans le vouloir assurément, a fait, plus que quiconque, ce qu'ils croyaient être leur jeu.

Il n'y a donc en définitive de réellement aux prises que l'autorité constitutionnelle et la dictature populaire, que la nation et les partis, la loi et l'anarchie. Les esprits se classent par rapport à ces antagonismes.

Le gouvernement politique des nations peut apparaître un tléau à ceux, si rares encore, qui en entrevoient le véritable organisme physique ; mais, du moins, elle est susceptible d'une certaine vertu qui tempère ses inconvénients sans nombre :1a modération. La modération, c'est le libéralisme, la tolérance, lopportunisme, la bonne foi publique, le bon sens et le sens commun. Le grain de vérité utile, l'once de raison pratique qu'un parti peutcontenir, c'est sa fraction modérée qui en est vraiment dépositaire ; mais la véritable modération est celle qui reste d'accord avec l'esprit de son temps, qui se fortifie dans le présent en regardant l'avenir et en s'ouvrant à lui.

La sagesse et la raison n'étant pas incompatibles à l'homme, le système de modération publique s'est manifesté en tout temps et dans toutes les sociétés. Parce que la modération est la justice et la paix, les époques heureuses de l'histoire lui appartiennent. Elle est, par excellence, l'équilibre de la conscience française. Le clair et harmonieux génie de notre race, sympathique à la vie clémente, amoureux des vérités lucides et du réel, la porte à faire sienne, en dépit de ses ardeurs et de ses enthousiasmes, toute politique raisonnable, tempérée, qui se met d'accord avec le droit. Dans toutes nos crises, c'est le libéralisme de la modernité qui, finalement, a prévalu. Au cours de la tourmente révolutionnaire, la modération, quoique brisée dans les personnes et dans ses cadres, estpourtantindéfectible. Sa palme passe d'une phalange à l'autre. Sous la Constituante, elle est dans la main superbe de Mirabeau, entouré du parti national ; en 92, les feuillants la portent sous les enseignes de Lafayette, les girondins en 93, les dantonistes en 94, en sont les martyrs, et c'est elle encore qui agit sous la Convention, dans les œuvres utiles, et qui, dans le désarroi qui suit Thermidor, redonne à la France un peu d'air respirable.

En 92, le parti modéré ou feuillant était le véritable parti national. Son but était de donner la vie à la constitution et de la défendre contre tous les empiétements séditieux. Il voulait la continuation du progrès dans l'ordre et la paix civile. Ses adhérents pouvaient passer pour la fine fleur de la culture française et de la juste révolution. Son club comptait plus de huit cents adhérents. Il était largement représenté àl'Assembléelégislative. Trois de ses membres, Narbonne, Duport-Dutertre, Cahier Gerville, faisaient partie du ministère. En majorité au Directoire de Paris, les feuillants étaient en minorité à la commune. On voyait dans ses rangs des représentants de cettejeune noblesse qui, sincèrement pénétrée de l'esprit nouveau, avait contribué au renversement de l'ancien régime, tels les frères Lameth et Larochefoucauld. Avec eux, des constituants dont certains ont été de bons ouvriers de la France nouvelle, comme l'abbé Sieyès, le sage Bailly, le sobre Barnave, Adrien Duport, Desmeunier, Thouret, législateurs éminents ; et enfin, parmi l'élite delà classe libérale, l'admirable André Chénier, si intègre, si courageux en ses véhémences amères ; Boissy d'Anglas, Beugnot, Chéron, Destutt de ïracy, Ginguené, Lacépède, Lacre-

telle aîné, Michaud, Quatremère de Quincy, Ramond, Roucher, Suard, les frères Trudaine, et tant d'autres esprits éclairés et sages, qui se distinguaient par un grave et intelligent libéralisme.

Les monarchiens, à la tête desquels se trouvaient les Malouet, Mounier, Clermont-Tonnerre, Mallet-du-Pan, appartenaient aussi à la tendance modérée, dont ils avaient inauguré le rôle de résistance antidémagogique. Mais ils voisinaient trop avec les royalistes purs et ne répugnaient pas de s'allier à eux. Par ailleurs, les monarchiens étaient partisans de modifier la constitution selon le système du bicamérisme anglais, tandis que les feuillants, quoique convaincus de l'utilité d'une chambre pondératrice, estimaient que dans ces moments d'efTervescence égalitaire, il n'était pas opportun d instituer un débat sur cette réforme, dont la pratique parlementaire démontrerait ensuite la nécessité.

Dans toutes les époques de subversion publique, ceux qui prêchent le calme et la raison sont brisés par les partis extrêmes aux prises. Sous la Ligue, on criait : sns aux politiques ! mort aux imprudents qui parlent d'arrangement et de conciliation entre protestants et catho-

liques ! Il en est de même dans tout le cours de la Révolution. Les modérateurs^ ceux qui ont senti tressaillir en eux le sentiment de la responsabilité civique et humaine, sont broyés par les fanatiques jusqu'à ce que ces derniers périssent dans le cataclysme général. Les monarchiens furent les premiers artisans de la Révolution qui flairèrent le monstre ; les feuillants, en 1791, après la fuite du roi, en eurent la brusque révélation et ils se réfugièrent épouvantés sur le terre-plein de la vérité nationale, où ils se fortifièrent, plutôt mal que bien, contre l'invasion spécifiquement révolutionnaire.

Parce que les feuillants et plus tard les girondins essaient de résister au fléau démagogique, on est porté à ne voir en eux que le parti exclusif de la bourgeoisie et des riches. Cette classification ne résulte en vérité que du contraste superficiel appelé par l'épithète populaire. C'est une opposition de mots, une question de mots, comme toujours dans la politique.

Lesjacobins flagornaient la plèbe parisienne, sous le nom de peuple, pour s'en servir, tandis que les modérés voulaient qu'on laissât la nation tranquille, pour que le vrai peuple pût

sortir de la misère par le travail et l'assistance sociale. Si leur politique eût été suivie, avec le renfort et le stimulant de la gauche législative, les agriculteurs épouvantés n'eussent pas eu peur de mettre leurs récoltes en circulation, l'industrie aurait rapidement pris son essor, le trésor public n'eût pas été mis au pillage par les bandits delà commune, et ainsi, au lieu de voir cinquante mille ouvriers sans travail, comme à Lyon, la misère partout, la famine à Paris, une populace en délire, des citoyens fratricides, la prospérité et la concorde intérieures se seraient rétablies progressivement. En réalité, les feuillants sont donc de meilleurs amis du peuple que les jacobins. Cela sera vrai jusqu'au 10 août, époque où, vaincus avec la royauté, ils sont dépassés par les événements. Les girondins alors, les dantonistes ensuite, représentent l'autorité du bien social et défendent véritablement l'intérêt delà nation et de l'humanité. Comme les feuillants, ils tombent vaincus sous l'inculpation de modérantisme.et comme eux encore ils tombent affublés des épithètcs d'aristocrates, de royalistes et de traîtres comme d'un san-benito infamant.

L'effectif des divers partis delà Révolution, sauf l'aristocratique, est à peu près identique,

en ce qui concerne la qualité des individus.

Les uns et les autres sont composés en grande partie de bourgeois, puis de nobles, de généraux, d'évêques, de curés et d'artisans. Leurs idées, au fond, dans leur véracité effective, sont pareilles. Ils s'accablent au nom des mêmes principes fondamentaux ; ils tendent explicitement au même but, et ce ne sont certes par des théories positives qui les divisent. Il n'y a donc pas lieu de les considérer, dans leur ensemble, du moins, comme des coalitions d'intérêts matériels ou de doctrine. Ainsi que nous l'avons déjà marqué, en dernière analyse, ce sont surtout des différences psychiques et morales qui les caractérisent. Il y a d'une parties subjectifs qui projettent tout leur moi dans leurs opinions publiques ; de l'autre, ceux que la conscience ou l'instinct a avertis de se réserver intérieurement et d'assigner à leurs obligations civiques les caractères de réalité, d utilité, d'actualité qui leur conviennent.

La Révolution, comme Saturne, a dit Vergniaud, dévore ses propres enfants. Si le grand orateur eût vécu davantage, il aurait pu ajouter : et se dévoreelle-même,non seulement dans ses hommes, mais encore dans ses principes,

dans ses institutions, dans sa vertu. Il aurait vu qu'il ne restait plus d'elle qu'un spectre amputé faisant passer l'ombre de la mort sur la patrie prosternée. C'est la secte révolutionnaire, sortie des cavernes individuelles, qui se livre à cette anthropophagie, et Robespierre est son véritable chef, non pas parce qu'il est le plus sanguinaire et le plus démagogue, mais parce que, sous ses dehors hybrides qui l'apparentent par quelque côté externe à tous les partis, il n'obéit qu'à son âme (je ne dis pas à sa conscience) et ne s'inspire que de lui-même dans le but de dominer la Révolution et de la purger de tout ce qui lui est antipathique. <* J'ai fait le procès à toute l'assemblée, dit-ille 4 juin 1791, je lui défie de faire le mien ! » C'est ainsi qu'il cite toute la Révolution à son tribunal, n'admettant pas, quant à lui, la moindre atteinte à son inviolabilité révolutionnaire et ne se croyant tenu à aucune solidarité individuelle. « Ma cause ni mes principes ne tiennent à ceux de personne », réplique-t-il à Brissol, et, aux environs de Thermidor même, il assure que ses principes sont indépendants et que nulle puissance au monde ne pourra l'empêcher de persévérer dans sa voie, c'est-à-dire d'accuser amis et ennemis. Son alliance avec le

peuple et la vertu lui suffit pour marcher vers son but, qui est d'assurer le triomphe de son opinion personnelle et de faire régner son influence morale, lesquelles se confondent selon lui, avec la vérité et la probité révolutionnaires. Or, comme ses idées et ses sentiments varient outrageusement avec les circonstances, il est lui-même, en fait, le propre hérétique de sa doctrine, le meurtrier de son idéal. La Révolution n'eut pas d'apôtre plus entier et de pire bourreau d'elle-même que Robespierre.

Cette position solitaire et individuelle du prophète de la secte démagogique doit toujours être présente à l'esprit pour juger de sa tactique. Entre les feuillants et lui, il y a incompatibilité complète. Les feuillants sont ministériels, hommes de gouvernement et d'autorité ; il ne peut que les combattre, car le pouvoir pour lui, à cette heure où il en est éloigné, est une chose infamante. Les feuillants sont modérés, et le modérantisme est un poison. La Fayette est leur homme, et cela seul suffirait, même si son parti ne l'injuriait pas, pour qu'il leur vouât une haine éternelle, car La Fayette, cette idole du peuple, est sa bête noire, son cauchemar et, pour tout dire, son rival

en popularité. « Frappez La Fayette, s'écriet-il, et la France est sauvée. . . »

Mais Robespierre est dérangé dans ses attaques contre les constitutionnels par une contrariété d'un autre ordre. Autour de lui, dans le parti patriote, une tendance nouvelle s'accuse, prend des caractéristiques qui ne sont pas robespierristes quoique révolutionnaires. Dès son retour d'Arras, le 28 novembre 1791, il en perçoit les premiers signes. Lorsqu'il paraîtauxjacobins, le président, Collot d'Herbois, se lève et dit : « Je demande que ce membre de l'Assemblée constituante, justement surnommé l'incorruptible, préside la société. » Robespierre alors dénonce tous les ennemis extérieurs de la France. Il veut qu'on somme Léopold de dissiper les rassemblements dans tel délai et qu'on trace « autour de lui le cercle que Popilius traça autour de Mithridate ». Il conseille en conséquence un ultimatum et admet ainsi l'éventualité de la guerre. Mais il ne tarde pas à remarquer chez les révolutionnaires qui se font particulièrement les zélateurs des projets belliqueux, un caractère nouveau, nettement politique et qui les prédispose aux interventions actives dans les sphères du pouvoir exécutif. C'est un parti dirigeant en

formation, qui a sa presse, qui forme l'état-major des jacobins et qui dispose de la majorité à l'Assemblée législative. Ce groupement nouveau par affinités politiques s'appellera bientôt la faction brissotine pour ses adversaires, les girondins pour l'iiistoire.

Robespierre pressent aussitôt ces hérétiques futurs qu'il n'est pas décidé, lui, prédicateur et héros, à suivre dans le chemin de l'action, et leur fait immédiatement opposition sur la question de la guerre. Le 14 décembre, il commence son escarmouche. Le 18, il attaque à fond. Il est partisan de la guerre, lui aussi ; mais il veut la reculer jusqu'au moment où les ennemis intérieurs auront été domptés. La guerre, telle que la désire la cour et que la souhaite Brissot, est un complot, « une trame profonde, dit-il, que je crois assez bien connaître ». Ainsi attaqués par la calomnie dans leur opinion et contrecarrés dans leur but secret, qui est de désopprimerla Révolution, extérieurement et intérieurement, par une grande commotion patriotique, d'ailleurs inévitable, Brissot et ses amis ripostent avec colère. Robespierre leur répond par son grand discours, prononcé les 2 et 11 janvier 1792 aux Jacobins.

Ce discours, qui eut du retentissement dans l'opinion militante, comme les autres sur le même sujet, a pour ainsi dire deux axes alternatifs, de sorte que ses raisonnements ne coïncident pas. D'une part, il attaque l'idée de la guerre en elle-même, comme nuisible à l'intérêt de la Révolution, dans quelque hypothèse que l'on se place. « Favoriser ce projet de la guerre, sous quelque prétexte que ce soit, c'est donc mal servir la cause de la liberté » ; de l'autre, il s'écrie: « Guerre aux conspirateurs et au despotisme, et ensuite marchons à Léopold ! » Il veut la guerre à cette condition, et même, dit-il, «je vais plus loin que mes adversaires eux-mêmes ; car si cette condition n'est pas remplie, je demande encore la guerre ; je la demande, non comme un acte de sagesse, non comme une révolution raisonnable, mais comme la ressource du désespoir. » Il la demande enfin telle que les avocats de la guerre « la dépeignent », telle « que le peuple français la ferait lui-même ».

La campagne de Robespierre « pour » et « contre » la guerre, profondément calculée, lui permet de combattre à la fois les modérés et les aristocrates, et, tout en gardant une espèce de décence de pure forme, de dépopulari-

serlesbrissolins, en les enveloppant peu à peu dans la suspicion contre-révolutionnaire.

Brissot et lui ont beau s'embrasser aux Jacobins, le 20 janvier, après une adjuration pathétique du vieux Dussaulx, la coupure est définitive entre eux : leur esprit, comme leur cœur, obéit à des impulsions qui les éloigneront de plus en plus l'un de l'autre. Robespierre reste à la tète du fanatisme populaire et l'entraîne dans le sillage de sa personnalité ; Brissot et ses amis, quoique prêtant les mains à la démagogie jusqu'au 10 août, montent insensiblement vers le sentiment de la responsabilité, de l'intérêt collectif et de 1 humanité. L'un s'érige en pontife de la congrégation jacobine ; les autres deviennent des hommes de gouvernement et des serviteurs de la France.

Robespierre, qui a toutes les intuitions aiguisées de la méfiance et du soupçon, dès janvier, pressent l'ascension des girondins vers le pouvoir et leur formation en parti dirigeant. A ses yeux, cette ambition est quasiment un crime. Il signifie à Brissot que lui, du moins, Robespierre, ne saurait être soupçonné de spéculer sur un changement de ministère, ni pour lui, ni pour ses amis. Il lui déclare sans ambages que dans les circonstances où la Révolu-

tion se trouve, on ne peut être ministre sans la trahir. Dans son discours de décembre, Brissot avait dit : « La défiance est un état affreux ; elle empêche les deux pouvoirs d'agir de concert ; elle empêche le peuple de croire aux démonstrations du pouvoir exécutif, attiédit son attachement, relâche sa soumission !... » Devant de tels raisonnements, Robespierre a des bondissements d'indignation. Il se sent l'âme transpercée, lui qui pense au contraire que « la défiance est au sentiment intime de la liberté ce que la jalousie est à l'amour », et dont la politique est entièrement flétrissante et corrosive de toute bonne foi qui n'est pas la sienne. Et cependant, Brissot avait découvert là l'ulcère empoisonné dont la Révolution devait périr.

En mars, au moment de la chute du cabinet feuillant, la tendance girondine est au pouvoir. Brissot et Vergniaud, dans les conférences de la place Vendôme, sur la demande de Dumouriez, nommé par le roi au département des affaires étrangères, désignent eux-mêmes les nouveaux ministres, Roland, Clavière, puis Servan et Duranthon. Brissot a donc triomphé dans la voie qu'il s'est choisie, mais Robespierre a également prospéré dans la sienne. Son influence s'est considérablement fortifiée

aux Jacobins. Il est devenu le chef de la Révolution militante. Marat, Merlin, Collot d'Herbois, Billaud-Yarennes, Chabot, Camille Desmoulins, Tallien, Danton lui-même, les exagérés les plus notoires enfin, sont à ses côtés.

En apparence, la position des girondins paraît la plus forte. Ils ont la majorité à l'Assemblée nationale. Ils disposent de l'autorité publique, des places, de toute la puissance enfin que donne le pouvoir. Mais la machine executive, disloquée, rompue, faussée dans toutes ses parties, leur communique forcément sa faiblesse ; et les propres impulsions qu'ils ont données eux-mêmes à la Législative les font chanceler. Ils ne savent pas vouloir fortement contre l'avis contraire des jacobins, et de là leur vient une sorte de paralysie intermittente, à eux qui ne pouvaient trouver la victoire que dans une action énergique, soudaine et décisive. Robespierre, démuni, isolé au milieu de ses jacobins, paraissait le plus faible. En réalité, il était du côté delà véritable force. Il avait derrière lui la Révolution encore inassouvie et qui grondait de nouveau comme un fauve irrité par la faim.

Il concentrait l'orage et préparait la foudre. En outre, Robespierre gagnait en puissance

morale tout ce que les girondins perdaient de virginité révolutionnaire par l'exercice du pouvoir. Son désintéressement, sa probité, devenaient exemplaires. Enfin leurs ressentiments personnels, joints aux nécessités de leurs positions respectives, les dressaient face à face, en ennemis.

Si quelque chose peut donner une idée de l'incohérence aveugle et de l'arbitraire mensonger des luttes politiques, c'est bien la mêlée furieuse des diverses factions révolutionnaires, qui, selon la belle expression d'André Chénier, « ont fait baisser les yeux à l'humanité ». Après la scandaleuse apothéose de ces soldats suisses de Chàteauvieux, qui avaient déchargé leurs canons sur les gardes nationaux deMetzet sur l'héroïque lieutenant Désilles, dressé devant eux, les bras en croix, pour empêcher un combat criminel, après cette apothéose de l'insubordination et de la sédition militaires, voulue par Robespierre, organisée par Collot d'Herbois, Dupont de Nemours, dans une lettre à Pélion, alors maire de Paris, écrit des phrases véhémentes comme celles-ci : « J'ose espérer, Monsieur, qu'avant la fin du mois, il n'y aura plus en France d'autre corporation que la nation elle-même ; d'autres autorités que celles

éta])lies parla conslitution. Tous les Français ont juré de vivre libres ; ils ne seront pas plus esclaves des clubs que des rois... Inutilement ils (les calomniateurs) tenteront d'appeler aristocrates les citoyens qui sont constitutionnaires ; c'est parce que nous sommes bien décidés à ne vouloir jamais de la ci-devant noblesse des races et des fiefs, que nous ne voulons pas davantage de la nouvelle noblesse des sociétés usurpatrices. » Or, les brissotins, quoique donnant encore des gages à la congrégation jacobine et à la démagogie, lui sont néanmoins opposés, soit par leurs chocs personnels avec Robespierre, Marat, Chabot et autres, soit surtout par la force des choses même, à tel point qu'ils vont bientôt parler et écrire comme les feuillants. Et pourtant ces hommes ne peuvent arriver à s'entendre, à s'unir énergiquement contre l'ennemi commun. Bien qu'ils aient l'instinct du salut, les conditions pour l'assurer leur échappent. Les girondins ne savent pas modérer leurs initiatives dangereuses, et les feuillants ne veulent point renoncer à leurs préventions excessives contre des hommes qui gardèrent le vertige un peu plus longtemps qu'eux. En cela ils restent sans doute fidèles à leur loyalisme constitutionnel ;

mais, en ne faisant pas la part des circonstances, en restant raides et immobiles quand tout fermente et s'agite, ils sont souverainement impolitiques et maladroits. Robespierre attaque outrageusement Lafayette, le seul homme sur lequel ils puissent compter ; Brissot combat Robespierre et ménage visiblement Lafayette, et c'est Brissot qu'ils harcèlent et qu'ils tentent de déshonorer ! Morande, François de Pange, André Chénier exhument du passé louche de l'ancien folliculaire, du pauvre homme de lettres jadis famélique, tout ce qui peut discréditer, avilir la notoriété actuelle et la touchante vertu de Ihomme qui mourut pauvre, malgré ses bonnes occasions de s'enrichir, et qui fut honnête, bien que brissoter, dans la langue de ses ennemis, ait été synonyme de voler. Excellent père de famille, féru des mœurs puritaines des quakers, Brissot, quoique esprit un peu trouble et farci de chimères, avait un grand sens politique, joint au désir sincère de jouer un rôle utile et profitable à son pays. Ainsi, feuillants et girondins, malgré quelques tentatives d'arrangement et des concerts fortuits auxquels les événements les contraignent, en sont réduits à s'assaillir et à tomber presque en-

semble sous les coups de l'anarchie, car, dès le 10 août, le supplice et l'agonie politiques des girondins commence.

Robespierre et les gladiateurs qui l'escortent ne daignent pas tenir compte des meurtrissures que les fayeltistes fontàBrissot. Leur tactique est de le perdre en l'accointant à eux.

« Mais aujourd hui, écrit Robespierre dans le Défenseur de la Constitution, que leurs liaisons avec Lafayette et Narbonne ne sont plus un mystère, aujourd'hui que l'expérience du passé peut répandre une nouvelle lumière sur les événements actuels, aujourd'hui qu'ils ne dissimulent plus leurs projets d'innovations dangereuses, qu'ils réunissent tous leurs efforts pour diffamer ceux qui se déclarent les défenseurs de la constitution actuelle, qu'ils sachent que la nation romprait en un moment toutes les trames ourdies pendant plusieurs années par de petits intrigants ». Ainsi, voilà Narbonne et Lafayette complices des audaces des girondins ! Les dévots de Robespierre, ses émules aussi, accueillaient ces bourdes comme un saint viatique, et, sans doute, le grand inquisiteur y croyait-il passionnément luimême.

Pour se rendre compte des procédés d'attaque de Robespierre contre ses ennemis, pénétrons dans une séance des jacobins, celle du 23 avril 1792. L'intolérance et la délation, endémiques jusque-là, commencent à entrer dans une phase de crise violente. Collot d'Herbois, reprenant une dénonciation faite quelques jours auparavant, reproche à Rœderer d'avoir dîné chez M. de Jaucourt, un modéré, et de ne pas s'être prêté de bonne grâce à la fameuse fête des soldats de Chàteauvieux, fautes qui le rendent indigne d'être jacobin. Tallien apporte de nouveaux griefs contre le procureur-syndic, et accuse Brissot, Condorcet et leur groupe d'être des ambitieux et des cromwellistes, dont il faut se débarrasser au moyen d'un scrutin épuratoire. François Chabot apprend ensuite à la société que Condorcet, Vergniaud peut-être, l'abbé Fauchet sûrement, menés par M'"^ de Staël, qu'il appelle élégamment M™® Canon, ont conspiré pour faire Narbonne protecteur. Pour avoir une idée de l'infamie de ces discussions, il suffit de citer les paroles de l'ex-capucin : « Si M. de Condorcet y croit (au patriotisme de Narbonne), peu importe que sa femme ait été ou n'ait pas été séduite, car un homme ne doit pas se laisser

aveugler par une femelle... Au surplus, dit-il encore dans son inconscience cynique, si nous avions des preuves, nous aurions conduit Narbonne. Fauchet son apologiste et toute la séquelle à la potence. »

Voici maintenant la voix perfide de Robespierre dans ce concert ignominieux. Il estime pour sa part qu' « il est temps que la société adopte des mesures vigoureuses qui puissent la sauver ». Ces mesures, il ne veut pas les indiquer encore, ni dévoiler complètement les traîtres. «Il faut que les semences jetées aujourd'hui germent : il faut, quand le coup sera frappé, qu'il soit décisif. » Il établit la grande démarcation entre les combattants. Il y a le parti de la liberté d'un côté ; celui des fripons de l'autre II dramatise ensuite sur le nom de Lafayette, ennemi juré des jacobins. Ayant montré cet épouvantail qui suscite toujours une impression de colère et d'effroi, il en arrive, en restant toujours dans le vague, à « la faction des intrigants qui veulent s'élever sur les ruines de la liberté ». Enfin ayant franchi ces transitions cauteleuses, il amorce son dessein véritable. « Il faut que vous sachiez, dit-il, comment cette société a été gouvernée pendant un temps. Pour présenter ce tableau appuyé de

pièces justificatives, je demande un jour de la semaine prochaine : qu'on me permette vendredi de développer un plan de guerre civile présenté à l'Assemblée nationale par un de ses membres . Je demande que, conformément à un arrêté de la société, on imprime une liste de tous ses membres. » C'est donc à une grande lessive jacobine qu'il prélude.

On voit le procédé. Il assombrit les esprits ; il fait planer sur ses adversaires comme un mystère d'iniquité favorable à l'éclosion vénéneuse de soupçons qui, n'étant issus d'aucun fait positif, prennent une excroissance monstrueuse dans les imaginations malveillantes et passionnées. Il suggère aussi avec la même réserve enveloppée l'éventualité qu'il convoite. Mais lorsque la se/ne/jce a /eoé, il ose alors se démasquer et frapper droit. Dans toutes les grandes proscriptions qu'il a suscitées, on reconnaîtra ce même processus : réticences, suspicions vagues, évocations sinistres, ruses dissimulées, puis coups précipités, comme dans un guet-apens. Michelet caractérise merveilleusement ces démarches, lorsqu'il dit que Robespierre guettait Danton « comme un chat qui avance et recule » . Son discours du 8 thermidor est le prologue accoutumé de ces Iragé-

dies qui se terminent «à la lucarne patriotique ». Saint- Just note sur son carnet : « 11 ne me paraît pas avoir désigné assez nettement ceux qu'il inculpe. » Ici l'art des préparations l'a perdu. Chacun s'est cru menacé, et c'est l'auteur qui a été pris dans la catastrophe.

La conviction intime se forme chez lui de la même manière qu'il l'inocule aux jacobins. Il méprise ceux qu'il affronte ; il hait ceux qui le heurtent. Pour lui, et certes il a cent fois raison, « il y a toujours quelque chose d'ennemi entre la probité et la perfidie, entre le vice et la vertu. » Or, comme il est la probité et la vertu, ceux qui ne se trouvent point sur sa ligne suivent la voie des traîtres et des brigands. Et s'il admet un milieu entre les deux, il le peuple d'imbéciles et d'esprits abusés. Ainsi, par définition, ses ennemis' sont chargés de tous les péchés d'Israël. Il faut qu'ils soient coupables. Ils doivent certainement l'être comme Robespierre l'imagine. Les hommes qu'il hait doivent être haïssables. Le 15 août, au cours de l'une de ces sommations impérieuses qu'il vient faire à l'Assemblée nationale, au nom de la commune, après avoir demandé que les représailles du peuple ne soient pas limitées, il prononce cette phrase indignée : « Ces hommes....

ce Lafayette, qui n'était peut-être pas à Paris (au 10 aoùti mais qui pouvait ij être, ils échapperaient donc à la vengeance nationale ? » Robespierre condamne à la fois le passé et l'avenir d'un homme sur ce qu'il peut avoir fait ou fera forcément, d'après lui, dans l'avenir. Pour tramer ses réquisitoires, outre ses grandes phrases et ses maximes de prud'homie politique, il épie les hommes qu il veut perdre, saisit les moindres indices, note les bruits insolites, fait des rapprochements subtils, des suppositions, et cherche surtout de les enchaîner à la suite des événements appelés crimes par le parti révolutionnaire. Il met à cela tant de patience sournoise, tant de ténacité méticuleuse et de crédulité vorace, qu'il vous conduit ensuite dans tous ces dédales souterrains, comme quelqu'un qui connaît le dessous des choses et possède des yeux de lynx pour pénétrer les mystères d iniquité les plus fantastiques.

Le 25 avril, pressé par Brissot et par Guadet, sommé de fournir les preuves du plan de guerre civile, il dit : '< C'est par des rapprochements que j'y parviendrai ; car des discours, des phrases lâchées à propos, de sourdes intrigues, sont les moyens employés pour détruire 1 opi-

nion publique et miner la liberté. » Il indique ainsi quelle est la nature de ses preuves. Sommé encore il ajoute qu'il veut dévoiler les manœuvres qui tendent à faire des jacobins « un instrument d'intrigues et d'ambition : et c'est là ce que j'appelle un plan de guerre civile. » Quant au décret, il voulait viser une proposition qui « devant amener la guerre civile, devait être regardé comme un projet de cette nature. » Ses preuves sont encore des conjectures.

Au fait, que reproche-t-il à Lafayette dans ses agressions presque quotidiennes et interminables ? Son acharnement implacable lui fait aborder toutes les infamies : Lafayette est un scélérat ; il trahit la liberté et le roi, la constitution et la patrie ; il livre la France aux Autrichiens. Il est repu d'or et affamé de domination. Or, depuis la guerre d'Amérique, jusqu'en 1830, la vie de Lafayette est longue, et, compagnon d'armes de Washington, général constitutionnel, prisonnier à Olmûtz, simple agriculteur sous l'empire, où il n'aurait tenu qu'à lui de jouer son rôle comme tant de jacobins, opposant sous la Restauration, révolutionnaire en 1830, elle suit la même ligne de principes libéraux et à tout le moins fait

honneur à la loyauté chevaleresque du caractère français ainsi qu'à la fierté de la conscience humaine. Et c'est ce soldat, ce héros du libéralisme, que Robespierre appelle un lâche et un scélérat ! Laiayette n est pas démagogue ; il naime pas Robespierre et est populaire, voilà son crime, et le crime des girondins sera pareil.

C'est à partir du 10 août que Robespierre sort de son singulier rôle de défenseur de la constitution pour se mettre à la tête de la démagogie dont il a été l'àme jusqu'ici. C'est à partir de ce moment aussi que ce tyran de l'opinion va devenir rapidement un tyran tout court ; d'abord combattu, puis victorieux, c'est à partir de ce moment encore que le mal latent, empoisonné par des âmes terribles, va devenir furieux.

Les premiers effets du règne de la démagogie, après la journée du 10 août qui lui a livré la capitale, sont l'usurpation, par la commune insurrectionnellede Paris, du pouvoir suprême et les massacres de septembre. La responsabilité de Robespierre dans ces événements est capitale. Il n'était pas capable de les produire à lui seul, étant nul dans l'action, pusillanime partout ailleurs qu'à la tribune,

et en outre fuyant toujours par système toute responsabilité directe. Mais il en est le théoricien, l'excitateur, l'âme damnée. Sa propagande révolutionnaire se précipite maintenant vers ses conséquences, par une pente rapide.

Danton était l'homme des circonstances et des coups d'épaule momentanés ; Marat, en son délire insolent et sanguinaire, n'avait de prise véritable que sur la portion la plus forcenée du bas peuple ; mais Robespierre, avec sa décence, sa pureté, son évangélisme civique, son ostentation héroïque et son inlassable et intarissable persévérance, atteignait toutes les âmes qui n'étaient point réfractaires par nature à son prosélytisme et leur inoculait les germes mauvais des haines politiques et du mysticisme populaire.

Dès la Constituante, vous l'avez vu opposer le peuple au restant de la nation et demander pour lui la souveraineté de la vengeance, avec l'immunité légale. Vous l'avez vu flatter le peuple et le rendre ombrageux, comme un courtisan qui excite les passions cruelles d'un despote en encensant sa majesté. Vous l'avez entendu dire que le peuple n'a jamais tort, qu'il est infaillible, que lui seul peut sauver la patrie, et vous savez que ce peuple, dans sa

réalité visible, tangible et active, se compose essentiellement des sans-culottes sectionnaires et de leur état-major parisien, duquel il faut déduire, d'ailleurs, la masse égarée, menée et tyrannisée. On sait qu'un grand nombre de patriotes armés participaient à des mouvements révolutionnaires (commeau2juin\ sans savoir exactement pourquoi ; d'autres croyaient aux mensonges avec lesquels on épouvantait leur imagination ; d'autres continuaient leurs gestes révolutionnaires sous l'empire de la terreur et malgré le martyre de leurs consciences. Les anecdotes de l'époque, narrées par les contemporains, ainsi que les rapports des observateurs du ministère de l'intérieur, montrent que l'espèce de ces derniers n'était pas rare. Dans ses Mémoires, Garât en raconte une qui est vraiment significative. Arrêté et conduit à la section du Mont-Blanc, l'ex-ministre de l'intérieur, après le départ de la plupart des membres du comité révolutionnaire de cette section, était resté sous la surveillance des patriotes Bourret, apothicaire, et Ptolémée. Ces citoyens regardaient Garât avec tristesse. Lui se méfiait. Enfin la conversation suivante s'engage : « Eh bien ! citoyen Garât, quand est-ce que vous croyez que tout ceci finira ? —

ÉTIDES 12

Quoi 1 tout ceci ? — Mais l'état de choses où nous vivons ? » Garât, on le conçoit facilement, craignant un piège, se tenait sur la réserve. « Vous pouvez, lui dirent ses interlocuteurs, vous pouvez parler avec confiance : la vie que nous menons ici est un enfer ; nous sommes les plus malheureux des hommes : notre unique consolation est de pleurer ensemble (1). » Garât indique que les deux sectionnaires pleuraient réellement devant lui. « Si on nous voyait, poursuivent-ils, il y en a trois ou quatre ici qui nous feraient incarcérer sur le-champ . . . Oh 1 mon Dieu ! quand est-ce que tout cela finira ! » Ah ! ce profond soupir de la conscience, combien de malheureux embrigadés le poussaient-ils en secret ! En outre, c'est une minorité d'agitateurs et de démagogues qui menaient les sections 5 enfin, toutes les sections n'étaient pas pour Robespierre, ni pour la commune. En réalité, le peuple souverain, celui que Robespierre

11) Les dépositions du procès Fouquier-Tinville nous apprennent que certains jurés du tribunal révolutionnaire versaient aussi des larmes en votant la mort, et maudissaient dans leur conscience le ministère fatal dont ils étaient investis. Voir déposition Tavernier, Joseph Noirot, etc.

voulait assouvir de vengeance, était fort réduit. Les élections le montrent. Plus la démagogie augmente, moins le nombre de voix obtenu par les élus parisiens est important. Enfin, les électeurs français envoient à la Convention une majorité compacte de modérés et de girondins. Il faut noter aussi qu'un certain nombre de sociétés des jacobins de province prennent des motions contre Robespierre. Après le 31 mai, la colère est terrible dans presque tous les départements, surtout avant l'arrivée des missionnaires de la commune... Voyons ce que Robespierre a fait avec ce peuple hypothétique, représenté surtout par des meneurs ardents, les uns purs, mais fanatisés ; les autres tarés jusqu'aux dernières fibres de la conscience.

En juillet 1792, Robespierre, qui a capté les fédérés, dès leur arrivée, par d'empressées flatteries, rédige pour eux une pétition dans laquelle il leur fait dire qu'il faut « suspendre le pouvoir exécutif dans la personne du roi » ; punir les traîtres ; mettre Lafayette en accusation ; licencier les états-majors ; renouveler le corps judiciaire. Il a d'ailleurs commencé par dire lui-même que le peuple doit sauver la patrie, c'est-à-dire se mettre en insurrection

pour déblayer le terrain à la phalange jacobine.

La journée du 10 août accomplit ce miracle et comble ces vœux. Ce jour-là, Robespierre s'est anéanti. On ne peut retrouver sa trace, ce qui fait dire à Vergniaud, dans son apostrophe fameuse : « Nous, modérés 1 Je ne l'étais pas au 10 aoùl, quand tu te cachais dans ta cave ! » N'importe, il se placera bien dans la gloire de cet événement et prendra d'autorité la direction de ses suites. Le coup de main ayant réussi, il se fait élire, le 11, membre de la commune. Selon sa tactique, qui est de se réserver, il refuse d'en être le président ; il se contente de s'en instituer l'inspirateur et le porteparole.

Unis dans cet assaut du 10 août qui renversa le chef héréditaire de la nation française, dès le lendemain, les révolutionnaires sont divisés en deux camps. Il y a d'une part l'assemblée qui parle au nom de la nation et de la loi ; de l'autre, la commune insurrectionnelle, qui se dit mandataire du peuple et investie par lui de la volonté souveraine. Le 12 août, Robespierre vient le signifier à l'assemblée, au nom de la commune : « Le peuple, forcé de veiller à son propre salut, a pourvu à sa sûreté par ses délégués... il faut que ceux

qu'il a choisis lui-même pour ses magistrats aient toute la plénitude du pouvoir qui sied au souverain. t> C'est la dictature de la démagogie proclamée à la barbe des représentants du peuple consternés. D'ailleurs, c'est par les faits surtout que la commune montre qu'elle est au-dessus de la loi et qu'elle agit par actes de souveraineté directe. On sait que la commune insurrectionnelle ou provisoire était composéedes délégués désignés parles meneurs de vingt-sept sections qui avaient chassé, le 10 août, la municipalité légale. Le 11, sans se soucier de la loi, la nouvelle commune s'adjoint trois membres de plus par section. Elle suspend les juges de paix, secrétaires-greffiers, commissaires de police et confie leurs fonctions aux sections assemblées. Elle suspend également le directoire du département, arrête la délivrance des passeports et fait procéder à de nombreuses arrestations. Le 12, elle ordonne que les « empoisonneurs de l'opinion publique, tels que les auteurs de divers journaux, seraient arrêtés, et que leurs presses, caractères et instruments distribués entre les imprimeurs patriotes qui seront mandés à cet effet ». Elle fait violer ouvertement le secret des lettres, donne des ordres aux ministres,

tient en échec l'Assemblée nationale et lui fait des sommations impérieuses, refusant d'appliquer ses décrets chaque fois qu'ils ne sont pas entièrement conformes à ses vues. Elle prive une foule de citoyens de leurs droits civiques ; et, par une extension abusive de la loi du 12 août 1792, s'arroge le pouvoir de consigner tous les citoyens de Paris dans leurs maisons et de violer les domiciles. Enfin, son comité de surveillance fait massacrer les prisonniers dont elle a gorgé les prisons. Ainsi, la commune viole non seulement les droits de la nation, mais encore le droit des gens et de l'humanité. C'est la tj^rannie portée à la dernière extrémité des rigueurs qui puissent affliger la race des hommes.

Robespierre, le défenseur du droit, de la loi, de la justice, je ne dirai pas est le complice de ces atrocités, mais leur générateur même. C'est lui qui se charge principalement de réduire l'Assemblée législative à ce rôle « de fantôme de représentation » dont il a parlé sous la Constituante. Le 12 août, il vient lui dire que le peuple ne veut pas du directoire du département dont elle a décrété la réorganisation : « Il ne peut plus exister d'intermédiaire entre le peuple et vous », dit-il dans sa

pétition. Si l'Assemblée ne défère pas à ce vœu : « Il faudra que le peuple, pour se délivrer de cette puissance destructive de la souveraineté, s'arme encore une fois de sa vengeance. » Personne n'ose protester. Thuriot approuve la proposition. Lacroix, pour sauver les apparences, lait décréter que seule la section du directoire du département de la Seine, chargée du recouvrement de l'impôt, sera maintenue. Le 22. Robespierre revient à la barre de l'assemblée, avec les membres de celte section et une délégation de la commune. Les membres du département, « mieux éclairés, dit le tribun de la commune, ont juré de ne prendre d'autre nom que celui « de commission des contributions «. Il demande à l'Assemblée stupéfaite de sanctionner cette abdication par un décret. Lacroix, qui préside, un montagnard pourtant, se révolte. Rappelant cet incident à la séance de la Convention du 29 octobre 1792, Lacroix raconte qu'ayant combattu la motion de Robespierre et empêché l'Assemblée de passer à l'ordre du jour, celuici lui dit: « Que si l'Assemblée ne l'adoptait pas de bonne volonté, on saurait la lui faire adopter par le tocsin. » Et plusieurs membres certifient alors le fait, que Robespierre dénie par la suite.

Le 11 août, l'Assemblée avait décrété rétablissement d'une cour martiale pour punir les crimes commis dans la journée du 10 par les ennemis du peuple. La commune ne veut pas de cette cour. Sur la proposition de Thuriot, le corps législatif décide que ces délits seront jugés parles tribunaux ordinaires, mais les sections nommeront elles-mêmes les jurés d'accusation et de jugement. Les dictateurs de l'Hôtel de Ville ne sont pas satisfaits encore par ce décret. Robespierre, le 15 août, arrive à la tête d'une députation. Il demande l'extension de la vengeance populaire à tous les suspects, à tous les coupables. « Vous ne devez pas donner au peuple des lois contraires à son vœu unanime. Débarrassez-vous des autorités constituées en qui nous n'avons pas confiance, effacez ce double degré de juridiction qui, en établissant des lenteurs, assure l'impunité. Nous demandons que les coupables (tout accusé, pour Robespierre, est coupable) soient jugés par des commissaires pris dans chaque section, souverainement et en dernier ressort. » La Commission des Douze, à qui la motion est renvoyée, supprime le recours en cassation, mais maintient la juridiction antérieure et propose un projet d'adresse au

peuple dont Brissot vient donner lecture et dont lAssemblce tout entière partage les sentiments. Il faut en citer ce passage, pour montrer la position que les girondins, dès maintenant, prennent en face du robespierrisme sanguinaire et cruel : « Sans doute, on aurait pu trouver des formes encore plus rapides, mais elles appartiennent au despotisme seul ; lui seul peut les employer, parce qu'il ne craint point de se déshonorer par des cruautés ; mais un peuple libre veut et doit être juste, jusque dans ses vengeances. On vous dit que des tyrans érigent des commissions et des chambres ardentes, et c'est précisément parce qu ils se conduisent ainsi que vous devez abhorrer ces formes arbitraires... Les circonstances qui nous environnent sont périlleuses, vous les surmonterez toutes en respectant invariablement l'ordre et les lois... » Le lendemain, la commune envoie son ultimatum. Cette fois, la démarche est trop décisive pour que Robespierre s'en mêle. « Comme citoyen, comme magistrat du peuple, dit Vincent Ollivaull, orateur delà députalion, je viens vous déclarer que ce soir à minuit le tocsin sonnera, la générale battra, et le peuple tout entier se lèvera. » Il demande impérieuse-

ment « que sans désemparer vous décrétiez qu'il sera nommé un citoyen dans chaque section pour former le tribunal criminel ». Les girondins, que l'impopularité guette, se taisent ', mais les montagnards les plus ardents laissent éclater leur indignation. Choudieu déclare que la proclamation suffît, qu'on ne doit pas flatterie peuple. « On veut établir un tribunal inquisitorial : je m'y opposerai de toutes mes forces. » Thuriot, qui, jusqu'ici, s'est fait le plénipotentiaire des capitulations lamentables de l'Assemblée devant la commune de Paris, excédé cette fois par les exigences de la démagogie, prononce une allocution impressionnante, et dont certaines phrases, par leur élévation, font un singulier contraste avec les déclamations de Robespierre qui les provoquent. « Il ne faut pas que quelques hommes, dit-il, viennent substituer ici leur volonté particulière à la volonté générale. Il faut que tous les habitants de Paris sachent que nous ne devons pas concentrer tout notre intérêt dans les murs de Paris ; il faut qu'il n'y ait pas un acte du corps législatif qui ne porte le cachet de l'intérêt général, de l'amour de la loi. » Puisqu'on fait la menace d'une insurrection au moment oii tous devraient

S unir, « je demande, continue-t-il, que le corps législatif se montre décidé à mourir plutôt qu'à souffrir la moindre atteinte à la loi ». Ayant blâmé les magistrats qui cèdent aux premières impulsions du peuple trompé, il ajoute ; « J'aime la liberté, j'aime la Révolution ; mais s'il fallait un crime pour l'assurer, j'aimerais mieux me poignarder. Nous n'avons qu'une mesure à prendre, c'est de nous rallier, c'est de présenter partout le respect de la loi, l'amour du'lîien public. La Révolution n'est pas seulement pour la France, nous en sommes comptables à l'humanité. » Il est vrai que, malgré ces belles paroles, l'Assemblée capitule tout de même sous une forme à peine mitigée. C'est le tribunal du 17 août qui résulte de ces défaites, la première ébauche du tribunal révolutionnaire, marquée, comme on vient de le voir, d'une empreinte essentiellement robespierriste.

Le 30, nouvel assaut contre la commune. Choudieu l'accuse d'avoir tout désorganisé, tout usurpé et démérité de la confiance du peuple. Cambon, un autre montagnard, le financier de la Révolution, dénonce les dilapidations de la fortune publique commises par les olïiciers municipaux. Il veut quon fasse

représenter à la commune les pouvoirs quelle tient du peuple. Si elle n'en a pas, on doit poursuivre les usurpateurs.

Survient l'afTaire Girey-Dupré. Le jeune journaliste girondin, pour quelques lignes publiées la veille dans le Patriote français, est mandé à la barre du conseil général de la commune. En refusant par lettre de répondre à cette injonction arbitraire, Girey-Dupré déclare : « Je suis fermement résolu à défendre jusqu'à la mort la liberté individuelle et la liberté de la presse que vous attaquez, les droits de rhomme auxquels vous attentez, les droits du peuple que vous usurpez. » Choudieu remonte à la tribune pour dénoncer cet attentat. Pour lui, Girey-Dupré, bon républicain, est persécuté parce qu'il « a essayé de résister au tlot montant de la démagogie » et parce qu'il est rédacteur au Patriote français, le journal de Brissot. On lit ensuite à l'Assemblée une letlrede Servanqui fait savoir que la commune vient de consigner pendant deux heures le ministère de la guerre, où l'on croj'ait que Girey-Dupré s'était réfugié. Cette fois, 1 indignationde la Législative déborde. Elle casse la commune provisoire et ordonne des élections régulières pour son remplacement.

Robespierre rédige alors une pétition, que Tallien, secrétaire-greffier, vient lire au cours de la séance du 30 août. Dans cette adresse on reconnaît l'habileté dialectique de Robespierre et son art de minuter des plaidoiries sur le mode sentimental, en montrant la vertu, la justice et le peuple d'accord avec lui. « Tout ce que nous avons fait, a-t-il écrit dans ce document, le peuple l'a sanctionné, ce ne sont pas ici quelques individus pris isolément, c'est un million Je citoyens qui émettent leur vœu. Interrogez-les, et partout vous entendrez ces mots : Ils ont sauvé la patrie. » Les décrets obtenus de la faiblesse de l'assemblée par les menaces, ou ceux dus à son imprudence, comme la loi du 12 août 1792 sur la police générale, Robespierre les retourne contre elle, cherchant à lui démontrer, comme par une amère dérision, qu'elle a approuvé la commune et que la commune n'a fait que lui obéir. Au surplus, passant en revue les actes du conseil général, il estime que ce sont autant de titres de gloire.

Robespierre va plus loin encore. Dans sa réponse du 5 novembre aux attaques de Louvet, il légitime, en les expliquant, les massacres de septembre. Pour lui, dans cette orgie de meurtres, un seul innocent a péri. Et pourtant, des

vieillards inoffensifs, des femmes, quarantedeux enfants du peuple n'ayant pas encore dixhuit ans, ont été immolés, et la plupart des victimes, d'ailleurs, n'ont commis d'autre crime que d'exercer les droits de l'homme et du citoN'en selon leur conscience. Mais tous les nonconformistes pour Robespierre et ses fanatiques, n'étaient rien moins que des assassins du peuple, que la liberté devait promptement poignarder. Toutefois, Maximilien se défend d'avoir eu la moindre part à ces événements. Dans le même discours du 5 novembre, il s'exprime ainsi : « Je dirai, pour ceux que l'imposture a pu égarer, qu'avant l'époqueoù cesévénements sont arrivés, j'avais cessé de fréquenter le conseil général de la commune; l'assemblée générale, dont j'étais membre, avait commencé ses séances ; que je n'ai appris ce qui se passait dans les prisons que par le bruit public, et plus tard que la plus grande partie des cito^'ens, car j'étais habituellement chez moi, ou dans les lieux où mes fonctions publiques m'appelaient. »

Remarquez tout de suite avec quelle sérénité, avec quelle assurance véridique Robespierre ment. Le l^"" septembre, la veille du commencement des massacres, il est présent à

la séance de la commune et y prend la parole. « Il se résume, relate le procès-verbal, et dit qu'il ne se présente à son esprit aucun moyen de sauver le peuple que de lui remettre le pouvoir que le conseil a reçu de lui », autrement dit : de le mettre en insurrection. Contre qui ? Il vient de le dire : « Personne n'ose nommer les traîtres. Eh bien ! moi, pour le salut du peuple, je les nomme ; je dénonce le liberticide Brissot, la faction delaGironde,la scélératecommission des vingt et im de l'assemblée nationale ; je les dénonce pour avoir vendu la France à Brunswick et pour avoir reçu d'avance le prix de leur lâcheté... » La commune, frappée d'un décret de dissolution, et bien résolue à ne pas y obéir, convoque les anciens membres chassés au 10 août pour le 1*"^ septembre. Robespierre proteste contre cette mesure, qui aurait dû être précédée d'une épuration au moyen d'un « scrutin sévère et patriotique ». Il demande l'arrestation « comme suspects au premier chef » de ceux «qui ont signé des procès-verbaux contre la municipalité à l'occasion du 20 juin, ces Leroux, ces Borie, ces Cahier (feuillants), ces complices des égorgeurs du peuple. » Cahier, qui est là, en vertu d'une convocation régulière, est arrêté sur-le-champ.

192 MAXIMILIEX ROBESPIERRE

Le 2, au moment où l'on apporte au conseil général la nouvelle des égorgements de l'Abbaye, Robespierre et Billaud-Varennes renouvellent leurs accusations contre Brissot et ses amis. Ces perfides accusations, dont nous allons saisir le sens, équivalaient, en ce moment, à des sentences de mort. Dans sa réponse aux attaques de Louvet, Robespierre, contre le juste reproche qui lui est adressé sur ces faits, atteste comme nous l'avons déjà dit, qu'il avait cessé de fréquenter le conseil général de la commune, et ajoute, indigné : « Quelle est donc cette affreuse doctrine, que dénoncer un homme et le tuer c'est la même chose ? Dans quelle république vivons-nous, si le magistrat qui, dans une assemblée municipale, s'explique librement sur les auteurs d'une trame dangereuse est regardé comme un provocateur au meurtre ? » Il répète encore qu'il ne lui était pas donné de prévoir les événements qui devaient amener regorgement des conspirateurs, et que le rapprochement quel'onafait entre ses prétendues paroles est « atroce ». Or, un peu avant que Robespierre, le 2, ait renouvelé ses accusations contre les girondins, un membre de la commune rend compte des assassinats commis à l'Abbaye. C'est à cet instant que le conseil général envoie

prévenir l'assemblée de ce qui se passe aux prisons. II n'ignorait donc rien et n'accusait que parce qu'il savait que ses ennemis mortels seraient égorgés comme les autres, s'ils étaient incarcérés.

La vérité, pour Robespierre, c'est l'idée qui jaillit de sa passion intérieure pour lui-même : c'est pourquoi il ment avec un tel air de franchise, si Ion peut dire, et est hypocrite avec tant de naturel. L'histoire ne peut le dégager des massacres de septembre, comme il s'en est dégagé lui-même par des mensonges flagrants. Certes, il n'a pas participé à l'organisation matérielle de ces hécatombes ; il s'était même, sans doute, bouché les oreilles lorsqu'on en parlait. Mais il approuvait ces mesures de cette complicité tacite qui élude les obligations décisives, tout en encourageant ceux qui sont déterminés à les assumer. Ces massacres, ne les annoncet-il pas lui-même par cette phrase sinistre de l'adresse lue par Tallien le 30 août : « Nous avons fait arrêter des prêtres perturbateurs et, sous peu de jours, le sol de la liberté sera purgé de leur présence »> ? Et puis, comment ne pas établir une corrélation entre la dénonciation affreuse de Robespierre contre les girondins et les mandats d'arrêt signés ce jour-là et qui fu-

rent transformés, probablement sous l'influence de Danton (1), en mandats de perquisition? Le 3 au matin, les agents de la commune tombent inopinément chez Brissot et visitent ses papiers. Si l'on avait trouvé chez lui, ou chez ses amis, le moindre document pouvant donner lieu à une mauvaise interprétation, on les emprisonnait brutalement, et les sicaires de Maillart faisaient le reste.

Le plan visible des afïidés de la commune était de profiter du trouble et de la terreur causés par l'approche de l'ennemi, par les enrôlements et le massacre des prisonniers, pour se saisir des principaux girondins en même temps que des aristocrates et les exterminer ensemble. Et l'on voit de quelle manière Robespierre seconde des intentions qu'on n'osa ou ne put réaliser jusqu'au bout.

Pendant que Paris était dans les affres de l'épouvante, Robespierre exerçait sa dictature sur l'assemblée électorale chargée d'élire les représentants de la capitale à la Convention. Si les électeurs avaient choisi des girondins ou

(1) En tout cas, le 4, d'après Pétion, Danton s'opposa à la mise à exécution d'un mandat d'arrêt contre Roland, établi par le Conseil de surveillance de la commune.

modérés pour députés, la commune était condamnée et irrémédiablement perdue. Robespierre fait déclarer que les suffrages seront exprimés à haute voix et refuser le droit de vote aux 8.000 et 20.000 pétitionnaires feuillants, lui, le défenseur intrépide des droits de pétition et du suffrage universel ! Et comme les élections se font sous l'impression des massacres et que les Jacobins sont là pour huer et menacer ceux qui ne votent pas comme eux, le succès des montagnards est assuré. Robespierre, nommé le premier, fait élire Marat et son frère Augustin, que pas un électeur ne connaissait, et qui se trouvait encore à Arras.

Par le sang, par la violence, la tyrannie démagogique triomphe à Paris. Mais les départements ont envoyé à la Convention une majorité de modérés et de patriotes de la nuance girondine, c'est-à-dire d'hommes de gouvernement décidés à défendre l'ordre et la loi. Cent treize députés seulement font partie des jacobins, et dans ce nombre figurent de nombreux partisans de la Gironde qui n'ont pas encore été expulsés. Au moment où son frère est violemment attaqué par Louvet, Robespierre jeune s'écrie aux Jacobins : « Jamais la liberté ne fut

plus en péril ; tout le peuple n'est pas pour nous ; il n'y a pour nous que le peuple de Paris... » Le 4 octobre, au moment des élections pour le renouvellement de la municipalité de Paris, 14.000électeurssur 160.000 prennent part au vote. Pétion, ancien maire, alors rallié à la Gironde, obtientlS. 746 voix. Pétion ayant refusé d'accepter cette nomination, dans les scrutins successifs, malgré la vive campagne des jacobins, ce sont des modérés, des feuillants, comme d'Ormesson et Chambon, qui obtiennent la majorité. Intimidé par les menaces des révolutionnaires, d'Ormesson retire sa candidature, mais est quand même élu, contre Lhuillier, candidat des démagogues. Sur son refus persistant, de nouvelles élections deviennent nécessaires, et Chambon obtient finalement 8.358 voix contre 3.906 à Lhuillier, sur 11.365 votants. Ce résultat est d'autant plus significatif qu'il s'est produit après les décrets des 24 et 29 octobre qui ordonnaient le remplacement du conseil général de la commune provisoire. Il convient de noter que lors de ce renouvellement les nouveaux membres désignés par les sections sont nommés par un nombre infime de voix, variant dans de nombreux cas de 16 à 50. Tous ces chiffres indiquent l'im-

mense dégoût de la capitale pour les meneurs de l'anarchie.

Sauf la plèbe révolutionnaire (qu'il ne faut pas confondre avec le prolétariat) et la secte jacobine, la France, et Paris y compris, dans sa pensée profonde, comme dans sa volonté exprimée, était donc encore accrochée comme une désespérée à son désir de modération et de sagesse.

Pour Robespierre, malgré la vigoureuse poussée que la Révolution a faite à partir du 10 août, rien n'est changé. La Révolution ne gravite pas autour de sa personne, elle évolue donc dans une mauvaise voie. Les feuillants sont annihilés ; Lafayette s'est banni luimême ; le roi et la cour conspiratrice ont été vaincus, et tous ces résultats, selon lui, devaient amener le salut du peuple ; mais il n'est pas victorieux, la patrie reste donc en danger, et les traîtres subsistent. La Révolution demeure insatisfaite tant que l'influence de Robespierre sera refoulée ou éclipsée.

Comme on vient de le voir, le résultat suprême est loin d être atteint. La popularité de Robespierre s'est certainement accrue ; il exerce maintenant sans dilïiculté son sacerdoce aux Jacobins ; il est le grand homme, le

prophète de la démagogie ; cependant la volonté générale de la nation ne s'est pas prononcée dans son sens, et il ne dispose d'aucune parcelle de la puissance publique. Les girondins sont au gouvernement, la Convention est contre lui ; il s'y voit persécuté et combattu beaucoup plus ouvertement qu'à la Constituante. Il est isolé dans une faible minorité dont il méprise en secret certains membres, tels que Tallien, Chabot, Marat, et dont il en redoute d'autres, comme Thuriot, Lacroix et Danton.

Robespierre doit rouler de nouveau son rocher de Sisyphe, surmonter l'obstacle que la raison et la conscience nationale opposent à sa tendance chimérique. Il ne s'engage d'abord dans cette lutte qu'en comprimant sa haine. Violemment attaqué par Barbaroux et Louvet, il reste sur la défensive, et, affectant une grande maîtrise de soi, forme sa défense d un tissu serré de contre-vérités. Il sait qu'il a encore un long cheminement souterrain a accomplir pour miner les positions en apparence solides des girondins et pour les couvrir de l'opprobre contre-révolutionnaire.

En face de lui, de Marat et de leurs cercles jacobins, cordeliers, démagogues des sections

et de la commune, les girondins continuent le rôle de défenseurs de la loi et de l'ordre public qu'ils ont commencé au lendemain du 10 août. Certes ils sont très violents dans leurs attaques ; oppressés par l'impopularité que leurs adversaires fomentent avec une rage inextinguible, ils ont parfois des faiblesses et se laissent arracher des décrets néfastes ; cependant dans son ensemble et dans sa force profonde, leur action politique est résolument modératrice du phénomème révolutionnaire et toule en faveur delà consolidation de l'ordre nouveau. Leur but est de rétablir la vie nationale dans ses droits et d'opposer la puissance impersonnelle de la loi aux volontés particulières des factions démagogiques. Ils ne veulent plus que la souveraineté jacobine puisse brimer la volonté générale, régulièrement organisée.

Ils combattent avec acharnement l'intolérance jacobine, les usurpations des démagogues, les attentats et les crimes de l'anarchie encadrée par les sections et représentée par la commune. Sous le cauchemar de septembre, les plus beaux courages sont tombés dans une sorte de prostration. La peur a fait couler dans les âmes le feu de l'angoisse et la boue de la lâcheté. Mais les premiers, les girondins

se redressent et font face aux dangers terribles qui les environnent. Ils réclament avec force la punition de ceux qui sont responsables des journées scélérates. Ils frappent en pleine conscience les excitateurs et cherchent à les paral3^ser dans le réseau des lois ou à les écraser sous les responsabilités fatales qu'ils encourent. Ils ne veulent plus que la commune ou les jacobins dominent la nation. Paris doit être réduit à son 83^ d'influence. La Révolution est finie ; le branle puissant de la vie collective doit pouvoir se produire largement, dans l'ordre, dans l'équilibre et l'harmonie sociales. Toutes leurs initiatives convergent vers ces buts : formation d'une garde départementale pour protéger l'indépendance de la Convention contre les menaces insurrectionnelles ; répression des provocateurs aux meurtres, des hypocrites féroces, des bourreaux insolents qui se voilent la face ou se tapissent dans leurs repaires, lorsque leurs sophismes ou leurs clameurs de haine ont fait germer la volonté de tuer dans les consciences mauvaises ou crédules. Défense de faire sonner le tocsin dans la capitale ; suspension de la permanence des sections ; inviolabilité des domiciles d'un soleil à l'autre, même au nom de la loi ;

mesures contre les arrestations arbitraires et pour la sûreté individuelle ; établissement d'une constitution créant l'organisme de la république démocratique. Enfin, c'est surtout le caractère de l'opposition qu'ils font à la Montagne qui caractérise leur accord politique. De toutes leurs forces, ils cherchent à barrer le chemin à la horde d'hommes et de sophismes sanguinaires qui vont jeter la France dans l'enfer sinistre de la Terreur. Leurs premiers coups sont pour Robespierre, qui représente pour eux l'esprit sectaire dans sa plus stérile pureté.

Robespierre ne s'engage d'abord dans cette lutte qu'en comprimant sa haine. Il ne se sent plus en force comme en septembre. La démagogie, d'octobre à janvier 93, a quelque chose de brisé dans son ressort. Il faut donc que l'orage se reforme. La grande vague d'août est passée et Maximilien se retrouve presque à la même place. Il ne change donc pas sa tactique personnelle. Violemment assailli par Barbaroux et Louvet, il reste sur la défensive, et, affectant une grande maitrise de soi, minute un plaidoyer adroit, modéré, décent, agrémenté d'ironies et de sophismes relatifs à l'historique révolutionnaire. Devant la Con-

vention, il supprime la partie offensive de son discours, parce qu'il sent bien que le terrain n'est pas propice encore pour jeter les « germes » qui devaient empoisonner la renommée de ses adversaires.

Il prend du recul, il se dégage pour attaquer selon sa méthode, qui est de se grandir luimême en se mettant au-dessus des événements, des hommes et des responsabilités, sur la sainte montagne des principes sacramentels, et. en jetant de là, par tous les moyens, l'opprobre et l'ignominie à ses adversaires.

Il a dû cesser son Défenseur de la Constitution qui n'est plus de saison depuis le 10 août. Mais il lui faut remonter à la tribune de l'Univers. Il publie les Lettres de Maximilien Robespierre à ses commettants. « J'exposerai à vos yeux, dit il dans le premier numéro, les ressorts de tous les grands événements qui doivent fixer la destinée de la France et du monde. » Il leur fera parcourir aussi le dédale où l'intrigue cherche, depuis longtemps, « à égarer la liberté ». L'ouverture de la Convention, la proclamation de la République, voilà les grands faits nouveaux qui fixent son attention. Il se hâte de tracer le programme idéal des travaux que la nouvelle assemblée doit accomplir pour

remplir son rôle vis-à-vis du peuple et de l'humanité. Quant à la République, dont il a repoussé l'idée jusqu'au 10 août, il en fait immédiatement sa chose ; comme si lui seul avait le droit de parler en son nom, il décrète ses principes et affecte avec une outrecuidance magistrale de la défendre contre ses vrais fondateurs. Il est le républicain selon la formule antique. Ses conceptions sont donc, quoique souvent contradictoires, l'orthodoxie républicaine même. Mais qui scrute de près sa pensée écrite s'aperçoit rapidement que ses idées politiques ne sont que le produit bâtard de l'accouplement de sa haine contre les individus et des principes qui cristallisent son amour subjectif de l'humanité, autrement dit de luimême. C'est ce qui fait que ses déterminations pratiques se démentent si outrageusement, car si les principes abstraits ou sentimentaux peuvent rester immobiles, il n'en est pas de même de la vie qui charrie pêle-mêle les événements et les hommes et où il faut, chaque jour, retrouver son équilibre.

Au moment de l'ouverture de la Convention, lorsque Robespierre pense à l'action politique par rapport aux girondins, mus par un grand enthousiasme législatif, il emprunte un esprit

de pondération et de sagesse : dans le premier numéro des Lettres à ses commettants, l'examen de la situation actuelle lui fait estimer que l'œuvre incombant à la Convention était bien moins importante qu'on ne le pensait. Ce qui subsistait de la constitution, selon lui, demeurait solide et durable : « Perfectionner, d'après les principes reconnus, l'organisation et la distribution de quelques autorités constituées ; tempérer l'aristocratie représentative par un petit nombre d'institutions nouvelles qui en imposent à la corruption et assurent le maintien des droits du souverain, voilà peut-être le seul mérite et la seul tâche de la Convention. Pour cela on n'a pas le droit de prétendre au titre de sublime politique ni de législateur prodigieux. » Cette douche froide versée sur l'ébullition girondine, Robespierre sort de son attitude de modestie qui lui est incommode, et, comme si de rien n'était, revient à son dogmatisme ambitieux. Se raccrochant à Montesquieu, dont il ànonne les leçons lorsque ce ne sont pas celles de Rousseau, il déclare qu'il faut instaurer le règne de la vertu, en même temps que celui de la République : « Ce n'est point assez, écrit-il dans le même numéro, d'avoir renversé le trône ; ce qui nous importe, c'est

d'élever sur ses ruines la sainte égalité et les droits imprescriptibles de l'homme. Ce n'est pas un vain mot qui constitue la République, c'est l'âme des citoyens. L'âme de laRépublique, c'est la vertu, c'est-à dire l'amour de la patrie, le dévouement magnanime qui confond tous les intérêts privés dans l'intérêt général. Les ennemis de la République, ce sont les hommes ambitieux et corrompus. » Comme on le voit, il fait l'ascension des grands principes pour nous montrer, au revers, des abîmes de malédiction. Jamais un mot d'amour, de paix, de sérénité, sur ces monts des Oliviers. Il s'y aposte avec son âme étroite et féroce d'inquisiteur. Il donne aussitôt le signalement des réprouvés. Ce n'est plus « aux traits prononcés du royalisme et de l'aristocratie » qu'on peut reconnaître maintenant les ennemis de la liberté ; l'opinion doit les saisir « sous les formes plus -délicates de l'incivisme et de l'intrigue ».

Au reste, il n'y a que deux partis dans la République : « celui des bons et des mauvais citoyens. » Voilà où Ion en sera bientôt : agissez, et vous risquez d'être accusé d'intrigue contre-révolutionnaire ; n'agissez pas, et vous pouvez passer pour suspect !

Les bons citoyens, ce sont les jacobins, les démagogues de la commune, les adorateurs illuminés de la Révolution personnifiée par Robespierre, comme Jésus-Christ fut la personnification de Dieu sur la terre. Les mauvais citoyens, ce sont tous ceux qui combattent la secte ou que la secte réprouve.

La tactique de Robespierre, de septembre à décembre 1792, c'est de se grandir dans la phalange sacrée, de la rendre solidaire de lui et de montrer les girondins dans le clan des pestiférés. Pour cela, il jette les germes qui doivent colérer l'opinion révolutionnaire et la rendre frissonnante de haine.

L'un des premiers, il leur décoche l'imputation de fédéralisme ; il les accuse d'être des aristocrates, de vouloir accaparer la République. Il appelle modérantisme leur retour instinctif à la raison. Les hommes de la Gironde ont beau montrer la différence historique qu'il y a entre eux et les Barnave, les Lameth, les La Fayette, il s'obstine à les envelopper dans l'impopularité des feuillants, dont ils jouent le rôle maintenant. En cela, Robespierre a la partie belle, car si les girondins sont établis sur une plate-forme révolutionnaire, qui n'est évidemment point celle des constitutionnels,

ils se sont substistués à eux pour mener campagne contre le jacobinisme et la démagogie, pour dégager la justice et la loi du chaos de l'anarchie. Or, comme il est impossible d'exprimer la vérité par des paroles contradictoires, ils sont bien obligés de parler comme eux. A aucun prix les jacobins — sauf Danton, qui n'était pas la dupe des passions stupides — ne voulaient tenir compte à cet égard des actes accomplis, ni remarquer qu'il y avait, en fait, un certain contraste entre les feuillants monarchistes de 91 et de 92, et les girondins si ardemment républicains. Aussi, et sans aucun scrupule, Robespierre va-t-il chercher dans son arsenal les soupçons et les calomnies qui lui ont déjà servi contre La Fayette.

Il suit, quant à lui, une marche inverse à celle de ses adversaires. Les girondins cherchent à soulever la vindicte publique contre les massacreurs de septembre, lui en arrive presque à sanctifier ces crimes. Pour être classé bon jacobin, le critérium consiste dans l'opinion qu'on a sur « les journées ». Le ramas de brigands démagogues, sur le compte desquels Brissot et ses amis mettent tous les excès qui déshonorent Paris et la République, devient pour

Robespierre, pour ses montagnards et jacobins, le peuple souverain, armé de sa colère. Et tandis que les girondins combattent avec énergie cette infime Traction du peuple qui prétend imposer ses volontés particulières à la nation, Robespierre voit en elle la légion immortelle de la patrie et de l'humanité. Loin de vouloir opposer un barrage à ses sommations tyranniques, dont il est d'ailleurs l'un des principaux provocateurs, il estime que ses volontés doivent être obéies même lorsqu'elles ne sont pas légitimes : « Les alarmes des citoyens doivent être respectées, dit-il dans son discours du 2 décembre 1792 sur les subsistances ; les mêmes mesures que l'on propose ne fussent-elles pas aussi nécessaires que nous le pensons, il suffit qu'ils les désirent, il suffît quelles prouvent à leurs yeux notre attachement à leurs intérêts pour nous déterminer à les adopter. »

C'est dans ce même discours qu il prononce les phrases qui le placent, si l'on veut, parmi les précurseurs du socialisme : « Tout ce qui est nécessaire pour la subsistance des hommes est une propriété commune à la société entière. Il n'y a que l'excédent qui soit une propriété industrielle et qui soit abandonnée l'industrie des commerçants. » Définitions qui pourraient

avoir quelque portée, s'il s'agissait d'une petite cité semi-communiste, mais dénuées de toute valeur pour un grand peuple vivant sous le régime des familles autonomes, de la propriété et de la liberté individuelle. D'ailleurs, Robespierre eût été bien embarrassé de convertir sa théorie en projets positifs. Au moment où il parlait, ce n'était point la loi du maximum, la planche aux assignats ni les imprécations contre les riches, qui pouvaient remédier à la misère générale, mais bien la cessation de cet état d'épouvante intérieure qui paralysait les transactions et l'activité publique. Je me souviens d'avoir entendu raconter à mon arrière-grand'mère, qu'on avait creusé chez eux, dans ces sombres temps, une grande fosse, sur laquelle un cerisier avait été planté, après avoir dissimulé une trappe en contre- bas. C'est là qu'on recelait le blé, Ihuile, le vin, les pois-chiches et l'humble pécule. La nuit on se cachait comme des voleurs pour retirer les provisions du lendemain. Et cela se passait dans un hameau ignoré des Cévennes. On juge de ce qui devait se produire dans les environs des villes et aux alentours de Paris, où l'on risquait à tout instant d'être assassiné comme accapareur. Si donc Ro-

ÉTLDES 14

bespierre avait vraiment aimé le pauvre peuple, s'il avait été héroïquement vertueux, il aurait surmonté ses ressentiments, dominé son glorieux amour-propre et mis tout son ascendant au service de la paix intérieure. S'il avait succombé, c'eût été en véritable héros, et son souvenir ne nous serait point apporté aujourd'hui comme par une marée de larmes et de sang. Mais c'est le virus politico-mystique qui dominait en lui, et ces passions-là ne se nourrissent ni de raison ni de pain. Les mensonges généreux et les haines stériles suffisent pour les alimenter. Ah! si le pauvre peuple, le vrai peuple, avait pu avoir une seconde de lucidité profonde, comme il les aurait balayés, ces parleurs enivrés d'euxmêmes, ces charlatans grotesques qui faisaient à ses dépens l'expérience de leurs sophismes, qui prostituaient à leurs ambitions diverses la générosité de ses purs enthousiasmes !...

L'échafaud du 21 janvier 93 marque une victoire décisive de la Montagne sur la Gironde. Robespierre a joué contre ses ennemis la tête du roi. Lorsqu'il dit, en décembre, que le procès de Louis XVI sera une occasion pour les patriotes de faire cesser leurs divisions, il

parle avec une cynique duplicité, car il sait bien que les hommes de la Gironde, par humanité, par politique, ne pourront jamais se mettre au diapason de son inflexibilité. La foule militante, en révolution, n'agit que sous Timpulsion de sentiments tranchés et catégoriques. L'instinct naturel de la démagogie, c'est la haine de l'autorité. Louis XVI, en étant le plus haut représentant, ne pouvait être aimé d'elle, surtout après l'aveu de ses fautes et de son impuissance, davantage encore lorsqu'il est vaincu. La mort du roi est donc pour elle l'épilogue ultime de la journée du 10 août. Robespierre ne laissera à personne le soin d'exprimer cette pensée inique dans sa rigueur absolue. Elle convient à son àme implacable et à son sang-froid cruel contre les vaincus. Le 4 décembre, il exprime son opinion à ce sujet. Si la Convention l'avait écouté, elle aurait dû, « d'après les principes, condamner Louis XVI sur-le-champ à mort, en vertu d'une insurrection ». II enferme la question dans ces dilemmes absurdes : « Louis est condamné, ou la République n'est point absoute... Louis fut roi, et la république est fondée: la question fameuse qui vous occupe est décidée par ces seuls mots... Proposer de faire le procès à

Louis XYI, c'est mettre la Révolution en litige. . . Remettre en question s'il est coupable ou s'il peut être puni, c'est trahir la foi donnée au peuple français... » Il n'y a pas besoin d'avoir un bon sens très aiguisé pour apercevoir l'absurde fausseté de ces arguments. Changez un mot, un seul mot, mettez royauté, au lieu de roi ou de Louis XVI, et les raisons de Robespierre sont alors valables. Mais c'est dans l'emploi du mot juste que réside la question. En effet, le coup de main du 10 août a aboli virtuellement la royauté ; la déclaration de la République par la Convention nationale la supprimée en fait. Juger Louis, ce n'était donc point mettre la République en litige, — aucun conventionnel n'y songeait, — c'étaituniquement statuer sur le sort d'un homme, et d'un homme dont l'assassinat juridique ne pouvait manquer de produire des conséquences funestes et de creuser, à la place de la majesté royale, ce gouffre effroyable, où, selon l'expression de Shakespeare, « tout ce qui l'environne s'y précipite. »

Ne croyons pas cependant que ce soit par défaut de jugement que Maximilien ait émis ces sophismes meurtriers. Toutes ses idées sont profondément calculées et se trouvent

d'accord avec ses desseins, sinon avec la raison et la justice. En mettant la République et la royauté en conflit dans le jugement de Louis XVI, que l'on n'appelle cependant plus que Louis Capet, Robespierre veut que les députés qui ne seront pas de son avis puissent être accusés de crimes contre-révolutionnaires et notamment de vouloir décimer le peuple qui a fait la Révolution du 10 août. Cette pensée secrète, on l'aperçoit, on la voit émerger, tout le long de ce discours du 3 décembre : « Ceux qui s'intéressent à Louis ou à ses pareils doivent avoir soif du sang des députés patriotes qui demandent pour la seconde fois sa punition... Le projet d'enchaîner le peuple, en égorgeant ses défenseurs, a-t-il été un seul moment abandonné ? et tous ceux qui les proscrivent aujourd'hui, sous le nom d'anarchistes et d'agitateurs, ne doiventils exciter eux-mêmes les troubles que nous présage leur perfide système ? »

Les girondins, en général, les uns par politique, les autres par humanité, auraient incliné vers la clémence, si les sombres malédictions de la démagogie n'avaient point intimidé leur conscience. Il semble bien qu'un Vergniaud ne vota la mort que pour ne pas se perdre lui-

même dans l'opinion révolutionnaire. Quoi qu'il en soit, il paraît certain que si la Convention avait été libre au lieu de délibérer sous les huées des tribunes et sous les menaces de la démagogie, la majorité ne se serait pas prononcée pour la mort. Brissot avait conçu le projet de faire exiler Louis XVI avec sa famille aux Etats-Unis, c'est-à-dire au milieu d'un peuple républicain, encore profondément reconnaissant envers ce roi de France, aujourd'hui malheureux, qui l'avait puissamment aidé jadis à conquérir son indépendance. Le philanthrope Brissot s'attendrissait en songeant à ce monarque déchu qui serait devenu au milieu des siens, et parmi un peuple libre, un bon patriarche farmer. Projet généreux, grand, noble, digne d'une révolution faite au nom des droits de 1 homme, et qui aurait mis à la République naissante une impérissable auréole de magnanimité. Brissot, Thomas-Payne, Condorcet, qui avaient médité ce projet, durent se convaincre rapidement que le seul résultat d'une telle proposition serait leur propre perte. Néanmoins les girondins voulurent, contre Robespierre, que le roi fût jugé ; ils demandèrent en outre l'appel au peuple et le sursis.

C'est le 27 décembre que le girondin Salle proposa de faire ratifier par les assemblées primaires le jugement de Louis XVI. Robespierre, qui avait fait une proposition similaire, après l'arrestation du roi à Varennes, le combat à ce moment à grand renfort d'arguties et dans un interminable discours rempli de dédales, de pièges et de chausse-trappes, avec des enfilades de raisonnements rectilignes qui, tous, ont la mort d'u n homme pour perspective . Robespierre ayant condamné Louis XVI, il ne peut concevoir que la question soit mise en délibération ou soumise à une procédure quelconque. Faire ratifier le jugement par le peuple, n'estce pas une formalité inutile, puisque le peuple a condamné le tyran à mort, Robespierre s'en porte garant ? Au surplus, n'est-ce pas une mesure dangereuse puisqu'elle doit provoquer la guerre civile et la contre-révolution, comme il l'aiïirme souverainement ? Pour déjouer le calcul que Robespierre avait laissé paraître dans ôon discours, autant que pour affirmer leur propre républicanisme, peut-être aussi pour annihilerdu même couples orléanistes, les girondins firent proposer par l'impétueux Ruzot, l'ami de cœur de M"'*' Roland, la peine de mort contre l'auteur de toute proposition tendant à

rétablir la royauté en France. Le terrain ainsi était déblayé, et l'on pouvait s'occuper de Louis et de sa famille, semble-t-il, sous le simple rapport de l'humanité, et accorder aux fautes du roi déchu les circonstances atténuantes qui résultaient pour lui du droit de légitime défense et de sa situation même de monarque opprimé .

Cette proposition de Buzot oblige Maximilien d'apporter un changement à son plan de bataille. Il marque le coup, et, sans désemparer, occupe sa position nouvelle. « Anjou rd hui, j'en conviens, il n'est pas question d'absoudre Louis; nous sommes encore trop voisins du 10 août et du jour où la royauté fut abolie ; mais il est question d'ajourner la fin de son procès au temps de l'irruption des puissances étrangères sur notre territoire, et de lui ménager la ressource de la guerre civile ; on ne veut point le déclarer inviolable, mais seulement faire qu'il reste impuni ; il ne s'agit pas de le rétablir sur le trône, mais d'attendre les événements. »

Ainsi voilà la semence que Robespierre répand dans le terrain propice du fanatisme « patriote ». Les girondins veulent sauver Louis XYI pour allumer la guerre civile et pour

se ménager l'occasion de lui rendre sa couronne constitutionnelle, lorsque les armées étrangères seront là pour faciliter cette restauration. Evidemment, ces imputations sont aussi gratuites que fourbes, mais la brûlante crédulité des jacobins accueillait ces perfidies comme le sable du désert absorbe la pluie.

Le 16 janvier, on vote par appel nominal sur la peine à infliger à Louis XVI. Robespierre motive son vote en parlant de lui, en énumérant ses qualités énergiques, uniformes et droites ! Et il conclut: « Je vote pour la mort!» Le lendemain, il s'oppose au sursis avec la même férocité. Le 21 janvier la tête de Louis XVI tombait. Le futur grand prêtre de lEtre suprême pouvait s'attribuer en partie le mérite de cet holocauste. Nul, en tout cas, n'y avait collaboré avec plus d'acharnement.

Les débats sur le procès du roi avaient amené des collisions funestes entre Robespierre et la Gironde. Vergniaud, Brissot, Guadet, Gensonné, le combattent àprement, passionnément injustes, certainement, dans quelques-unes de leurs imputations particulières, mais armés du droit, de la raison, dans la portée générale de leur thèse qui était d'éteindre le fanatisme démagogique et d'annihiler son principal provo-

caleur. Chacune de leurs défaites était grave, car le remous de l'opinion quelle provoquait élevait plus haut leur adversaire et augmentait son audace agressive.

Après la victoire complète du 21 janvier, le crescendo jacobin augmente sans discontinuer. La Montagne est en minorité à la Convention et dans le pays jusqu'au 2 juin. Mais elle est maîtresse de l'opinion révolutionnaire; elle est la Révolution elle-même, devenue un culte, unepassion, une chose en soi détachée de sa cause et de ses fins, une idole stérile et cruelle, dans le temple de laquelle s'abritent le héros et le coquin, l'imbécile et le roué, le fanatique à froid et le fanatique à chaud, Tesclave tremblant et la brute belliqueuse. Les Girondins ontle pouvoir, mais la Montagne a laforce, qui sera probablement toujours la vraie majorité sociale ; les girondins s'appuient sur la loi impuissante, et les montagnards sur ses violateurs. Enfin, enfoncés dans l'iniquité, les démagogues sont ceux qui ont le plus à craindre les représailles des réactions, et ils ont ainsi l'activité fébrile, désespérée, que le sentiment de dangers terribles et imminents éveillent chez l'homme même le plus apathique. Ils ont donc tout ce

qu'il faut pour vaincre parle fait accompli.

On connaît les péripéties de ce drame, le complot avorté du 10 mars, l'établissement du tribunal révolutionnaire, la défection de Dumouriez, l'acquittement de Marat, les journées des 27 et 31 mai, celle du 22 juin qui réalise la chute politique de la Gironde et le règne effectif des jacobins.

A mesure que les girondins sont davantage acculés à la défensive et contraints de livrer eux-mêmes le terrain à la démagogie, Robespierre précise ses coups et les précipite avec fureur.

Le 24 octobre 1792, Robespierre le jeune, parlant des ennemis de son frère, déclare aux Jacobins qu'il « est temps de déployer contre eux la plus grande énergie, si l'on veut sauver le patriotisme ». On sait que son aîné avait jugé bon de prendre les choses de plus loin, d'achever de tuer moralement ses adversaires, en attendant que le réveil du « patriotisme » de la capitale permit d'assaillir leurs personnes impunément. En un mot, il ne voulait pas risquer la partie, tant qu'il avait encore peur de la perdre. Au moment où il prononce son second discours sur Louis Capet, il avoue qu'un triste pressentiment l'avertit que le système de ses

ennemis prévaudra. Il n'est donc pas encore rassuré. Et il n'a pas entièrement tort, puisque le 10 mars suivant, la tentative des jacobins contre Brissot et ses amis échoue par suite de l'inertie des sections et même de la commune.

C'est cependant en mars 93 que Robespierre prend confiance. La patrie est de nouveau en danger. La France est en guerre avec presque toute l'Europe. Nos troupes évacuent la Hollande et la Belgique. Le 18, Dumouriez est battu à Nerwinde. L'envahissement du territoire paraît imminent. Comme en septembre 92, le patriotisme des démagogues s'exaspère. C'est pour eux une question de vie et de mort. Ils ne doutent pas d'être exterminés, si jamais les troupes coalisées parviennent à Paris. Mais comme en septembre aussi, ils veulent que les sacrifices faits à la patrie soient pour ainsi dire compensés par des holocaustes expiatoires à la Révolution etsurtout paruneprisede possession entière par elle de la chose publique. Le 9, après la levée de quinze mille hommes, les sections demandent la création d'un tribunal révolutionnaire, pour que les défenseurs de la patrie aient la certitude que les traîtres seront punis. Lemême jour, la Convention obtempère.

Le tribunal clandestin de Maillart est devenu légal pour juger, sans appel ni recours, les délits contre-révolutionnaires. Le 12, on dénonce à la Convention un arrêté de la section de Bon- Conseil, où Robespierre et Billaud-Yarennes avaient été envoyés comme commissaires, demandant que Brissot, Pétion, Buzot, Guadet, Vergniaud et autres députés girondins soient traduits devant ce tribunal.

Ecoutons un peu Robespierre aux Jacobins, dans ces moments de calamité, le 12 mars : « Réduit à l'impuissance d'élever ma voix dans la Convention, à cause de la faiblesse de mon organe, je n'ai pu faire retentir mes derniers accents sur le danger qui menace les patriotes. Jamais trame plus profonde ne fut ourdie. Jamais la perfidie qui nous entoure n'obtint un plus grand avantage. » Le 13, long discours sur les girondins pour les accoupler encore une fois aux feuillants. Il les accuse d'user de la calomnie pour perdre leurs adversaires. « Nous ne voulons pas la mort de ces intrigants, déclare-t-il ; mais qu ils se convertissent etqu'ils vivent. » Ceci, sans doute, pour répondre à cette phrase du discours de Buzot du 10 mars contre le tribunal révolutionnaire : « Je rends grâces, au reste, de chaque moment

de mon existence à ceux qui veulent bien mêla laisser ; et je regarde ma vie comme une concession volontaire de leur part. ))Le 29 mars, il revient à son idée fixe, à sa rengaine odieuse : ce sont les scélérats de Tintérieur qui sont cause des malheurs de la patrie. Les ministres, les généraux, sont des traîtres. « Il est impossible, déclare-t-il, que nous puissions dompter nos ennemis extérieurs, si nos ennemis intérieurs peuvent lever impérieusement la tête au sein de la France. Il faut donner la chasse à tous les aristocrates. Il faut que les départements fidèles tombent sur les départements gangrenés ou corrompus ; il faut que les défenseurs de la patrie marchent sous des chefs patriotes, et, pour cet effet, il faut destituer tous les généraux suspects et tous les citoyens qui ont souscrit à des actes d'incivisme. » Ainsi, ce que Robespierre et ses séides touvent de mieux pour sauver la patrie contre l'envahisseur étranger, c'est de rendre les chefs suspects aux soldats et de mettre les Français dans la nécessité des'entr'égorger !

L'idée d'épurer la représentation nationale fructifie. Les démagogues ruminent secrètement de noirs desseins. Robespierre, qui veut tout mener, se drape dans la vertu pour

activer les résolutions néfastes. 11 aime prendre ces positions ambiguës dans lesquelles il tâche d'accorder ses prétentions à la grandeur du caractère et à la noblesse de l'âme avec ses intentions occultes, toujours perfides. Il écrit par exemple contre la calomnie en calomniant. Il invoque la liberté pour provoquer la tyrannie ; la justice et l'humanité pour aboutir à l'assassinat I Le l*^"" avril, lorsqu'il dit, avec un accent de sincérité contrefaite : «... Je vous dis dans la vérité démon cœur que la plus fatale de toutes les mesures serait de violer la représentation nationale », le bon apôtre, comme il a l'air magnanime 1 C'est beau de refouler ainsi ses ressentiments ! Mais un jacobin réplique : « On n'y songe pas ! » Ces quatre mots restituent l'attitude dans toute sa vérité : Robespierre cherche simplement à suggérer l'idée de maîtriser la Gironde par un coup de force, dont il voudrait bien cependant ne pas endosser la responsabilité matérielle, ni même morale.

Si l'on doutait de cette hypocrisie, il n'y aurait qu'à lire les procès-verbaux de séances des jacobins qui suivent immédiatement celle du l*^'" avril. Le 3, Maximilien s'exprime ainsi : « Il faut désarmer, non pas les nobles et les calotins, mais tous les citoyens douteux, tous

les intrigants, tous ceux qui ont donné des preuves d'incivisme... » Le 5, Robespierre jeune complète la pensée fraternelle : «... La Convention n'est pas capable de gouverner. II faut attaquer les meneurs de la Convention. Citoyens, ne venez point offrir vos bras et votre vie, mais demandez que le sang des scélérats coule. » Après avoir demandé que les citoyens se réunissent dans les sections et qu'ils y travaillent l'opinion, il ajoute : « Qu'ils viennent à la barre de la Convention nous forcer de mettre en état d'arrestation les députés infidèles. » Enfin l'une des conclusions de son discours demande le décret d'accusation contre les meneurs de la Convention.

Le 3 avril, la Convention est informée par Lacroix de la trahison de Dumouriez, de l'arrestation des commissaires envoyés auprès de lui. Le moment était grave, car Dumouriez affichait ses intentions de marcher sur Paris pour y réprimer les jacobins. Robespierre, selon son habitude, profite de cette heure sombre, où des résolutions tragiques peuvent être prises, pour faire tourner les malheurs de la patrie au profit de ses haines. En effet, il monte à la tribune pour accuser Brissot et ses amis de complicité avec Dumouriez. « Oui,

s'écrie-t-il en terminant, Dumouriez est d'intelligence avec riiomme que j'ai nommé, et je déclare que la première mesure de salut public à prendre est de décréter d'accusation t^us ceux qui sont prévenus de complicité avec Dumouriez, et notamment Brissot. » Le 10 avril, lorsque ces incitations ont produit leur effet dans les sections et que celle de Bon-Conseil (!) vient présentera l'assemblée sa pétition, demandant l'arijstation des girondins, Robespierre prononcealors sa grande accusation, longrement préparée, et où sont accumulés tous les griefs qu'il ressasse contre ses ennemis depuis le commencement de l'année 92. Ils ont « composé avec Lafayette et Dumouriez..., pactisé avec la cour, cherché à sauver le roi et la royauté». Enfin ils ne sont(( que des modérés et des feuillants, des aristocrates ». Et naturellement, dans une conclusion qu'il tourne sur un mode d'ironie sardonique, il redemande leur mise en accusation devant le tribunal révolutionnaire en même temps que celle des « individus de la famille d'Orléans », de Sillery et sa femme, de Marie-Antoinette enfin. On voit déjà l'ébauche des « amalgames » de la Terreur.

Revenons aux Jacobins. Le 8 avril, Desfieux, un affîdé de Robespierre, y appuie la pétition

de la section Bon-Conseil. C'est dans cette séance qu'un membre donne l'avis suivant : « Si vous ne faites pas décréter que le tribunal révolutionnaire pourra faire arrêter et guillotiner les députés et tous les autres fonctionnaires, je dis que la contre-Révolution est faite. » Avançons. Le 29 mai, alors que l'animosité des démagogues, excitée par Robespierre et Marat, est à son comble, et que le complot scélérat est organisé, Maximilien s'efface pour laisser passer le brave peuple. « Je suis incapable, gémit-il, de prescrire au peuple les moyens de se sauver. Cela n'est pas donné à un seul homme ; cela n'est pas donné à moi, qui suis épuisé par quatre ans de Révolution et par le spectacle déchirant du triomphe de la tyrannie, et de tout ce qu'il y a de plus vil et de plus corrompu. Ce n'est pas à moi d'indiquer ces mesures, à moi qui suis consumé par une fièvre lente, et surtout par la fièvre du patriotisme. .T'ai dit ; il ne me reste plus d'autres devoirs à remplir pour le moment. » Deux jours après, le tocsin sonne ; l'armée insurrec tionnelle se rassemble. L'assemblée nationale, assaillie le 31 mai par l'émeute, et prisonnière d'elle le 2 juin, proscrit les principaux militants de la Gironde.

On voit bien quelle est la tartufferie de Robespierre lorsqu'il porte la main sur son cœur, en se donnant l'air de protéger l'inviolabilité de la représentation nationale, lui qui, depuis le 10 août, couve le mauvais désir de frapper ses adversaires d ostracisme. Tout le portrait de ce Janus sectaire est dans cette duplicité. Une de ses faces s'embellit de la pure sérénité de l'élévation morale ; l'autre, bilieuse, blême, grimace d'hypocrisie et de haine.

Robespierre est le héros politique par excellence. Il porte d'une main crispée la bannière du mensonge et de la mauvaise foi. L'art de la politique, comme chacun sait, consiste à substituer aux réalités sociales véritables, des intérêts fictifs de raison ou de sentiment, pour conquérir ou pour conserver, sous ce déguisement et ces masques, le pouvoir public. Les forces réelles d'une société exercent les unes sur les autres une si puissante attraction, que leurs luttes réciproques, leurs divergences accidentelles, doivent toujours se résoudre dans le mouvement d'ensemble et se coordonner à la loi d'harmonie qu'impose la nécessité. Un fleuve, avec ses remous, ses tourbillons et ses méandres, est l image du mouvement social. Le génie politique nécessite des oppositions irréduc-

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tibles. Il n'y aurait point de partis permanents, si les opinions résultaient des réalités même. C'est ainsi qu'on se bat pour des mots et que les personnes se substituent aux choses, les idées abstraites et les sentiments éternels aux intérêts positifs. Et le peuple qui forge le fer, qui fend la pierre, qui pétrit la matière et qui vit de pain, inoculé de passions fictives, se rue sur des fantômes d'ennemis, comme le taureau dans l'arène, sur la cape rouge du toréador. Lorsque Robespierre dit au peuple qu'il n'a pas besoin que de pain, mais qu'il doit conquérir surlouf la liberté, il pose bien le problème. Le pain, c'est la réalité, la liberté, c'est un mot. En effet, un pauvre travailleur, un peu pris de boisson et qui, ne sachant pas trop ce qu'il dit, blasphème contre la Révolution, est envoyé à l'échafaud : voilà la liberté. Les malheureuses ménagères qui assiègent les boulangeries et les étals à partir de minuit ; la faim noire dans le logis du pauvre : voilà la réalité.

Le conflit, entre girondins et montagnards, est un exemple typique du caractère odieux et factice des luttes politiques. Le mensonge, la mauvaise foi, l'arbitraire, y apparaissent avec un cynisme dont le pur Robespierre n'est pas exempt.

Il reproche aux hommes de la Gironde d'être des calomniateurs en épuisant son encre et sa salive à les calomnier ; il les accuse d'outrager Paris, d'être des fédéralistes : cependant ceux-ci innocentent la population parisienne des massacres de septembre, ils votent l'unité, l'indivisibilité de la République et proposent la peine de mort contre quiconque y attenterait. Robespierre trouve mauvais que Brissot place ses amis les patriotes, et lui-même ne vise qu'à agir pareillement. 11 défend le principe sacré de la liberté de la presse lorsque la Gironde propose une loi contre les provocateurs aux meurtres, et il trouve bon que celte même liberté soit violée contre les feuillants d'abord, contre les girondins ensuite, contre tous ceux qui ne pensent pas comme lui, en définitive. Il dit que les girondins divisent les patriotes pour empêcher l'élaboration d'une constitution républicaine, et lorsque les girondins apportent leur projet de Constitution il fait tout ce qu'il peut, avec l'aide des montagnards, pour en faire traîner la discussion. Il combat les idées de Condorcet à cet égard, en se servant des arguments de Condorcet lui-même. Le 7 décembre, aux Jacobins, il s'écrie avec indignation : « On dit que la poste arrête notre correspondance :

eh bien ! que le comité recueille tous les faits qui peuvent constater cette affreuse conspiration. » Mais la commune du 2 septembre n'a-t-elle pas violé le secret des correspondances? Après le 2 juin, le gouvernement révolutionnaire n'a-t-il pas scandaleusement ouvert ou retardé toutes les lettres ? Enfin, peut-on imaginer un espionnage plus savant et plus atroce que celui mis en œuvre par Robespierre et ses amis? Lorsque Buzot propose l'établissement d'une garde départementale destinée à protéger la représentation nationale, le ganrd prêtre jacobin, examinant les motifs de ce projet, ne dit-il pas : « Est-ce la sûreté de la Convention nationale ? Si ce motif a quelque fonde] ment, il est le plus impérieux de tous ; et dans ce cas je vote pour le projet... » Naturellement, il dénie le danger, et pourtant le 2 juin arrive, et il glorifie cette journée.

Les girondins aussi sont de mauvaise foi, bien souvent. On peut admettre qu'ils calomnient Robespierre, Marat également, si l'on veut. Mais, comme ils étaient mus, en quelque sorte, par une impulsion plus réelle, et qu'ils obéissaient, même dans leurs passions, à la voix des nécessités publiques, sur le fond, ils ont soutenu le combat de la vérité.

La démagogie a triomphé ; la représentation nationale a été décimée ; des échafauds se sont dressés ; la dictature des sectaires s'est établie ; la liberté a pris la forme concrète de la tyrannie la plus féroce qui ait jamais ravagé l'humanité ; la République enfin a été souillée, flétrie, ensanglantée, perdue, et c'est tout cela que les girondins reprochaient à Marat et à Robespierre de vouloir faire.

Ils Font fait. Brissot, Vergniaud, Buzot et leurs amis n'étaient donc pas des calomniateurs !...

Le coup du 2 juin ouvre l'ère véritable de Robespierre et de la Montagne.

Les monarchiens sont tombés du pouvoir avec l'idée monarchique et l'aristocratie ; les feuillants, avec la constitution, la bourgeoisie libérale et la royauté ; les girondins, avec le gourvernement national, la république légale et le dernier reste des libertés publiques.

La Montagne y monte sous l'étendard populaire, s'y implante par la dictature de la faction parisienne et s'y maintient au moyen de la tyrannie robespierriste.

Dans les questions capitales, la Convention n'est bientôt plus qu'une chambre d'enregistrement, plongée dans la servilité par l'intimidation et l'efTroi. Elle rappelle, de juillet 93 à juillet 94, le sénat avili du vertueux Tibère. Les ministres ou agents nationaux, piètres person-

nages, deviennent des valets d'administration, toujours suspects et menacés, par conséquent annihilés par la peur deléchafaud. Les autorités révolutionnaires, la plupart du temps associations d'anarchistes et de bandits, supplantent à leur gré les magistratures légitimes. Le Comité de salut public exerce seul le pouvoir suprême. Une puissance occulte et sacrée le domine cependant lui-même : celle des jacobins. C'est le fameux concile sectaire qui donne l'impulsion et oriente les initiatives. Il est le souverain véritable. La grande époque rouge se caractérise par le règne de ses dogmes. On y reconnaît ses traces, comme dans une maison ruinée par l'incendie, celles du feu. Ce sont la délation, l'intolérance, l'absolutisme politique, le fanatisme des mensonges verbaux, les niaiseries grandiloquentes, les jongleries hypocrites des requins qui, dans ces temps troubles, guettent la chose publique comme une proie. Ajoutons le patriotisme, si l'on veut, mais un patriotisme bien différent de celui qui transporte l'àme populaire de la France. Les jacobins, les démagogues, sont de grands patriotes, mais surtout pour exciter les autres à partir vers les frontières. S'ils soulèvent les montagnes afin d'empêcher l'ennemi

d'arriver à Paris, c'est qu'ils savent bien qu'ils seront égorgés par la contre-révolution, à cause de tous leurs attentats, sil y parvient jamais.

Or, Robespierre est le prophète, le pontifex maximiis des jacobins. Sur un signe de lui le temple de la rue Saint-Honoré enverra un homme à la mort ou plutôt dans ses vestibules, même jacobin, presque avec autant de facilité qu'un malheureux, ayant déplu à quelque sultan asiatique, était égorgé autrefois, dans les temps sombres, par les muets du sérail. Robespierre est donc le tyran de la Révolution, non pas de la Révolution positive qui poursuit sa marche puissante et souterraine, mais de celle que les hommes et les passions insociales ont faite les uns contre les autres. C'est à sa domination que le drame démoniaque aboutit.

Du 2 juin à octobre, c'est pour Robespierre une période troublée, incertaine, instable. Son état psychologique est haletant, contradictoire, plein de bondissements et d'arrêts. La satisfaction du triomphe réconforte son âme ; il sent qu'il va toucher au but suprême, mais des dangers effroyables menacent de tout engloutir. L'Europe est sur nos frontières ; la province se soulève. A Rordeaux, à Lyon, à Marseille, dans la Vendée et la Normandie l'insurrec-

tion crépite. Toute la colère du ciel semble s'amaseer sur la sainte montagne pour la foudroyer. Robespierre puise dans son violent désir de vaincre la conviction ardente de la victoire. II assure que, malgré les revers actuels, la République triomphera de ses ennemis extérieurs. Les départements seront maîtrisés également par la force du peuple. Il compte d'ailleurs beaucoup sur le vote de la constitution, bâclé en huit jours, pour les apaiser, puisque les mots sont devenus maintenant la pâture sociale.

Après le coup d'Etat de juin, la Convention est incertaine et comme remuée par un sentiment de honte intime. Il semble qu'elle voudrait exprimer ce qu'elle a sur le cœur, mais une sorte de vague effroi glace son courage. Le premier Comité de salut public, dans lequel la grande personnalité de Danton domine , inclinerait plutôt à la modération. Il se défend dabuser de la victoire. Le 6 juin, Barère vient lire en son nom un rapport ambigu, ennuagé de précautions oratoires, mais qui, désapprouvant tout de même les journées du 31 mai et du 2juin, ose blâmer les jacobins et conclure à la suppression des comités insurrectionnels.

C'est la cause même de Robespierre qui est en jeu : il faut que les fameuses journées soient héroïsées, comme le 14 juillet et le 10 août, pour grandir et sanctifier patriotiquement sa victoire personnelle sur les girondins. Il s'oppose donc à ce que les « autorités révolutionnaires », créées par le peuple « fatigué de trahisons », soient abolies, car cette mesure équivaudrait à la condamnation du coup d'Etat accompli par elles. Enfin, le 13, après un coup de collier de Danton, qui éprouve le besoin, pour sa sécurité personnelle, de faire un bond en avant, sur la proposition de Couthon et de Robespierre, la Convention décrète « que dans les journées des 31 mai, l"^"", 2 et 3 juin, le Conseil général révolutionnaire de la Commune et le peuple de Paris ont puissamment concouru à sauver la liberté, l'unité et l'indivisibilité de la République ». Par cette déclaration, Robespierre liait définitivement le sort de l'assemblée nationale à celui de la démagogie jacobine.

Ce n'est pas que la Convention fût, à ce moment, un point d'appui bien solide pour Robespierre. En juillet, elle manifeste son dégoût par des abstentions méprisantes. Le 10, lors du renouvellement du Comité de salut

public, sur 600 députés environ qui restent présents à Paris, Barère et Jean Bon Saint- André sont nommés en tête de liste avec 192 voix ; Robert Lindet en queue, avec 100. Robespierre n'était point nommé ; mais Danton se trouvait exclu, en même temps que son ami Lacroix. Maximilien n'y est appelé que quelques jours après, sur présentation de ses collègues. Passons maintenant à la séance du 3 août. On doit désigner 7 juges pour le tribunal révolutionnaire réorganisé. Le premier nommé, Dobsent, obtient 65 voix, le dernier 5, la moyenne des suffrages exprimés est de 42.

Ne sont-ils pas éloquents, ces chiffres? Ils démontrent, semble-t-il, qu'au moment où la Convention conserve encore le courage et la liberté tout au moins du silence, elle s'abstient, autant qu'elle le peut, de manifester sa confiance aux ultra-démagogues de la Montagne. En outre, ces minorités misérables indiquent encore combien une réaction modérée ou girondine aurait immédiatement une majorité imposante pour homologuer , sa victoire, comme du reste, pendanttout le cours de laRévokilion, la réaction thermidorienne en est une preuve. Les rapports des observateurs du ministère

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de l'intérieur et mille autres indices encore, font ressortir que l'opinion publique, dans ces conjonctures, aurait fait comme l'assemblée nationale. Seulement, pour obtenir cette victoire, il fallait un grand coup de force, brusque et décisif : fermeture des jacobins, emprisonnement des meneurs anarchistes, le tout appuyé par l'attitude résolue d'une troupe devant les premiers mouvements des quelques sections vraiment infectées par la démagogie. Mais il ne se trouva pas un homme ou un groupe d'hommes assez énergiques pour accomplir cet acte de délivrance, qui fut toujours possible. Hélas ! l'audace n'était pas dans le camp des modérés antijacobins, bien que le dévouement et le courage y fussent largement représentés. Quoi qu'il en soit, Robespierre feint de ne pas s'apercevoir de l'improbation muette de la Convention. Il est si heureux d'être débarrassé des girondins, si désireux d'achever de les perdre, qu'il ne parle d'elle qu'avec révérence et emphase. Depuis sa mutilation et son asservissement, elle a recouvré à ses yeux ce prestige de la majesté nationale qui lui appartient. Il devient à son tour un homme de gouvernement, un défenseui de l'autorité publique. Au moment où sa domination commence, il vou-

drait que tout allât bien ; et, sous certains aspects, et à sa manière, il accomplit en quelque sorte l'œuvre des girondins, qu'il trouvait criminelle quelques mois auparavant. C'est qu'il a changé de position. Il est au pouvoir, et cela, même chez un abstracteur de chimères, change l'ordre des idées ; ce qu'il a été luimême pour l'autorité executive de 89 à juillet 93, il ne tolérera pas qu'on le soit à son égard. Lui qui combattait le despotisme apporte à son avènement la plus opprimante des tyrannies.

Il y a dans les phénomènes humains, comme dans ceux de la nature, des fatalités inconjurables. Sous une l'orme ou une autre, les forces profondes manifestent leurs effets. On ne serre pas l'eau avec un lien ; on ne prend pas le feu dans un seau. De même on ne fait pas un seul faisceau d'àmes, ni l'on ne ramasse pas leurs passions dans un même mobile. On n'y arrive que par apparences et analogies, vite dissipées par les faits mêmes. Les différenciations révolutionnaires étant purement morales, je veux dire subjectives, lorsque l'attraction momentanée qui unit les hommes et mêle leurs rangs faiblit pour une cause ou une autre, les différentes familles psychologiques se rassemblent et arborent leurs étendards particuliers

Elles s'aperçoivent alors par leurs côtés répulsifs et ne tardent pas à se prendre en horreur les unes les autres. Et contrairement au proverbe, la plupart du temps, les loups humains se mangent entre eux. Les hommes dont l'effort d'ensemble ou les efforts additionnés ont renversé l'antique édifice monarchique se sont en effet exterminés les uns les autres, moralement et physiquement, avec une aveugle férocité. Jugés et peints par eux-mêmes, il nen est pas un seul qui ne soit exempt d'infamie. Ils se sont tour à tour estimés si criminels, qu'ils ont guillotiné leurs têtes les plus représentatives . Toutes les factions ont gravi les degrés de l'échafaud. Justice immanente et terrible ! Les démagogues viennent les uns après les autres se faire broyer par le monstre qu'ils ont enfanté 1 Après le 31 mai, la caste jacobine devient en quelque sorte le parti officiel du gouvernement, sa clientèle privilégiée. L'assaut est fini ; l'heure arrive de s'installer dans la place, d'aménager la République à son profil. Depuis longtemps les jacobins ont établi un système de délation dans les grandes administrations publiques (1). Maintenant les places sont bonnes à

(1) « Les sociétés populaires sout faites pour surveiller

prendre et à garder. Les frères et amis ont l'œil ouvert sur les intrus. Un jacobin hébertiste, Dufourny, en faitl'aveu cynique au cours de la séance de la société du 23 brumaire an II : « Vous venez de prononcer contre les faibles, il faut y ajouter les lâches. Il est une classe d hommes qui n'a pas combattu et qui veut s'unir à nous maintenant pour partager le butin delà victoire. Qu'on leur dise, comme la fourmi : Vous chantiez ; eh bien ! dansez maintenant. » (On applaudit.) Robespierre dit la même chose en termes plus relevés : « Méfiezvous du patriotisme de fraîche date », s'écriet-il ! Robespierre, qui a fait un crime à Brissot d'avoir procuré des places à ses amis, a beaucoup moins de scrupules lorsqu'il s'agit de ses partisans. « Les commissaires, lit-on sur un de ses cahiers de notes, s'appliqueront surtout à découvrir et à inventorier les hommes dignes de servir la cause de la liberté, r Luimême tient soigneusement à jour sur ses tablettes la liste des patriotes qu'on devra uti-

toutes les branches d'administration. » (Bazire.) « On peut obtenir cette liste (celle des employés suspects) par le canal des employés patriotes qui sont dans les bureaux. » (Robespierre) Jacobins, séance du 13 avril

liser. La guillotine est chargée d'ouvrir les vacances nécessaires. En thermidor, tous les grands emplois révolutionnaires sont occupés par ses satellites. Le baladin Hanriot, l'homme qui l'a débarrassé de la Gironde, est à la tête de l'armée parisienne. Il domine la commune par Payan, qui en est l'agent national ; la municipalité par Fleuriot-Lescot, maire de Paris. Les grands maîtres de la police Herman et Héron ; Dumas, président du tribunal révolutionnaire, et Cofinhal, son vice-président, ainsi que la plupart des jurés et des juges, sont ses créatures. Les comités des sections sont robespierristes ; un certain nombre de généraux, nommés sous l'investiture jacobine, relèvent de son influence. Les proconsuls qui terrorisent la province ne lui appartiennent pas tous, mais ses amis travaillent au rappel de ceux qui lui sont suspects. On peut voir à ce sujet dans les papiers inventoriés par Courtois les lettres de Julien fils à Robespierre. « Il faut rappeler Carrier, conseille le jeu le missionnaire jacobin à son grand ami, et envoyer à Nantes quelqu'un qui réveille l'énergie du peuple et le rende àlui-même. » Le crime qu'on reproche à l'exterminateur hébertiste réside moins dans ses forfaits véritables, que dans sa conduite antiro-

bespierriste. Lebon à Arras, avec sa séquelle de tortionnaires, parents et amis de Maximilien, n'est certes pas un agneau ; cependant ce tigre n'est pas mis en suspicion, comme son confrère de Nantes, l'un des plus sombres assassins d'hommes que la Révolution ait enfantés. Tandis que le jacobinisme triomphant s'installe en maître au pouvoir, une variation démagogique se produit immédiatement. Celle-là procède véritablement et directement du prolétariat. Les ouvriers sans-culottes de Paris subissent les effets de la misère générale. La faim souffle comme un mauvais vent d'hiver dans le foyer du pauvre. Des familles entières dépérissent ; des gens aff"amés se suicident, tandis que les meneurs, les Chaumette, les Hébert, les Hanriot etjtant d'autres font ripaille. Lorsque les feuillants, les girondins, le roi, les aristocrates étaient au pouvoir, les jacobins avaient la ressource de les accuser de vouloir affamer le peuple, et le peuple celle d'espérer que lorsque ces êtres abhorrés seraient annihilés, ils auraient fini de souffrir. Mais maintenant que leurs hommes, leurs prophètes, ceux pour lesquels ils s'étaient exposés aux mitraillades possibles de La Fayette ou des Tuileries, sont les maîtres, l'âge d'or doit commencer, au moins

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pour tous les sans-culolles. Et voilà qu'au lieu de leur apporter du pain, on leur offrait encore des mots, des phrases, une constitution sur le papier ! Mais ventre affamé n'a pas d'oreilles, dit la Sagesse, et cette fois le peuple des faubourgs, si sa colère se développait, pourrait bien briser toutes ses idoles.

On sait que les jacobins avaient tout mis en œuvre pour empêcher le vote du projet de constitution élaboré par Condorcet avec la collaboration de plusieurs girondins et des Américains Thomas Paine et David Williams. Ce projet, pour eux, avait un vice rédhibitoire que Jean Bon Saint-André nomme à leur tribune : « celui de sa naissance ». On ne peut, ajoutaitil, vouloir de cet « enfant de huit à neuf pères brissotins ». Les montagnards emploient tous les moyens dilatoires pour en empêcher la discussion. Et Robespierre, comme le constate M. Alengry, dans son savant ouvrage sur Condorcet, oppose effrontément aux propositions de Condorcet des arguments plagiés dans Condorcet lui-même ; autrement dit, il reproduit les idées fondamentales du philosophe, en leur donnant l'estampille robespierriste. Aussitôt après le 2 juin, on s'empare de ce projet; en huit jours, on le modifie quelque peu ; et la

Montagne l'offre à la France comme don de joyeux avènement. Seulement la France est blasée et sceptique. En province, il n'y a que les jacobinières qui manifestent quelque empressement à louer ce monstre politique ; à Paris, les charlatans ne parviennent pas tout à fait à faire avaler cette bouchée creuse au prolétariat.

Le 23 juin, le jour même où le maire de Paris venait féliciter la Convention sur son œuvre constitutionnelle, Jacques Roux, prêtre défroqué, se présenta pour lire une pétition au nom de la société révolutionnaire des Gravilliers. Aussitôt, Robespierre s'élance à la tribune et demande que la pétition soit remise à un autre jour, afin que la solennité de cette séance ne soit troublée par aucun intérêt particulier. Le surlendemain, au cours de la séance du soir, Jacques Roux revient avec sa pétition, accompagné de citoyens des sections des Gravilliers et de Bonne-Nouvelle.

Cette fois, il faut bien entendre le démagogue. Jacques Roux dit en substance : vous avez décrété la constitution, ce n'est pas assez, c'est du pain surtout qu'il faut au peuple. Or, vous oubliez la subsistance du peuple, puisque vous avez omis, dans votre constitution, de prévoir

des mesures contre les accapareurs (1) : « Resterez-vous toujours immobiles sur le sommet du rocher immortel ? » demandait impérieusement l'orateur de la plèbe aux démocrates de la Montagne. Et il ajoutait ces paroles menaçantes : « Mais le peuple se ressouvient qu'il a été trahi deux fois par deux législatures. Il est temps que les sans-culottes qui ont brisé le sceptre des tyrans terrassent toute espèce de tyrannie. Députés de la Montagne, fondez les bases de la prospérité de la République ; Déterminez pas votre carrière avec ignominie. » En somme, il accuse quasiment la Convention d'être complice de ces riches « qui boivent dans des coupes dorées le sang le plus pur du peuple ».

La plupart des orateurs de la Montagne, Robespierre, Legendre, Léonard Bourdon, Collot d Herbois, Billaud-Varennes, accablent l'orateur populaire. L'un deux, Thuriot, s'écrie : « Vous venez d'entendre professer à cette barre les principes monstrueux de l'anarchie. » iVu comble de l'indignation, il apostrophe ainsi

(1) Le mot « accapareur », à cette époque, était sj'nonj'me de celui de « capitaliste » emploj'é aujourd'hui, et comme aujourd hui le problème social semblait dépendre de la défaite de cette espèce d'hommes.

Jacques Roux : « Vil orateur de l'anarchie, dis donc aussi au peuple qu'il faut que le fils égorge son père... »

En réalité, Jacques Roux, le jeune Lyonnais Leclerc et Varlet, étaient les porte-paroles des ouvriers, les chefs d'une véritable scission prolétarienne. On s'en rend compte le 4 septembre, lorsque les ouvriers envahissentla maison commune, où les démagogues Pache, Hébert et Chaumette dominent. Toutes ces pauvres cervelles sont détraquées par la phraséologie révolutionnaire, tous ces cœurs sont contaminés par les miasmes des fausses sublimités ; cependant, à force de misère, ils entrevoient la duperie dont ils sont victimes : « Depuis deux mois, disent-ils, nous avons souffert en silence, dans l'espérance que cela finirait, mais au contraire le mal augmente tous les jours... ; faites en sorte que l'ouvrier qui a travaillé pendant le jour et qui a besoin de reposer la nuit ne soit pas obligé de veiller une partie de cette nuit, et de perdre la moitié de la journée pour avoir du pain, et souvent sans en obtenir. » A toutes les explications qu'on leur donne, à tous lesbonimentsdébitéspourles calmer, ils répondent par ce cri de détresse et décolère, par cette clameur sacrée : du pain ! du pain ! Lorsque

Chaumette, arrivant delà Convention, fait connaître la teneur du décret relatif à la fixation d'un maximum sur les objets de première nécessité, les faubouriens entêtés s'écrient : « Ce n'est pas des promesses qu'il nous faut, c'est du pain, et tout de suite. » Pour les apaiser Chaumette doit monter sur une table et parler d'exterminer les riches ; Hébert, ne sachant à quel démon se vouer, demande qu'une guillotine suive chaque rayon, chaque colonne « de l'armée révolutionnaire qui sera envoyée dans les départements pour favoriser les réquisitions » et propose en outre d'investir le lendemain la Convention, comme au 10 août, au 2 septembre et au 31 mai, « jusqu'à ce que la représentation nationale ait adopté les mesures propres à sauver le peuple. »

La meute des pauvres meurt-de-faim, dont Jacques Roux, Leclerc et Varlet étaient les chefs, fut appelée par les jacobins : la faction des enragés. Leur but, semble-t-il, était de faire passer la Révolution de son état chronique de crise politique dans une phase sociale dont il était difficile de prévoir les conséquences.

Lorsque, le 27, Jacques Roux vient se plaindre aux cordeliers de l'accueil qui lui a été fait par la Convention, il s'exprime ainsi : c Le

croiriez-vous 1 vos représentants m'ont fait boire à longs traits le calice d'amertume : Léonard Bourdon lui-même m'a reproché que j'étais un prêtre mercenaire qui flattait le peuple en l'égarant ; Legendre a dit qu'il fallait me chasser... » Une discussion violente se produit. Leclerc, le compagnon de Jacques Roux, prononce ces paroles, qui montrent le rôle de Danton et de ses amis dans les événements du 31 mai et du 2 juin : « N'a-t-il pas fait échouer (Legendre) des sages mesures que nous avons prises tant de fois pour exterminer nos ennemis? C'est lui avec Danton qui, par leur coupable résistance, nous ont réduits au modérantisme dans les journées du 31 mai *, c'est Legendre et Danton qui se sont opposés aux moyens révolutionnaires que nous avions pris dans ces grands jours pour écraser tous les aristocrates de Paris : c'est Legendre qui a paralysé nos bras ; c'est Legendre aujourd'hui qui dément nos principes... »

Ces lignes révèlent clairement laction modératrice de Danton et de ses amis dans le coup d'Etat qui renverse la Gironde. Et d'ailleurs, ce n'est pas à cette époque que l'aurochs révolutionnaire inaugure ce rôle de temporisateur. Parmi les personnages essentiels de la

Révolution, Danton est peut-être le seul qui ait la vision nette delà réalité, une conception lucide des moyens pratiques, jointe à un sens profond et ému des choses humaines telles qu'elles sont. Si son caractère débraillé et sa voluptueuse nonchalance ne l'avaient point empêché de se saisir puissamment du pouvoir, il semble que sa personnalité était faite pour dominer toutes les autres et son génie politique de nature à refroidir les hystéries jacobines et à réchauffer les cœurs glacés d'épouvante. Mais ce fort, ce titan, était faible par indolence, par dégoûts momentanés de l'action extérieure. Ses repos, ses oublis, ses abandons de lui-même, le poussaient ensuite, pour ressaisir l'opinion, à des impulsions terribles, lesquelles ne sont pas toutes en l'honneur de sa mémoire, et dont plusieurs trahissent évidemment et sa conscience et sa propre cause. Dès octobre 92, on sent que la nécessité de se sauver lui-même le pousse à jouer un rôle contraire à sa raison, si chaude et si virile. Pourtant, au cours du long combat que se livrent girondins et montagnards, c'est de sa bouche que tombent les paroles largement conciliantes et sympathiques. On a l'impression que lui seul est exempt de haine. Il fait la

part du feu, il sacrifie au fanatisme démagogique pour ne pas l'irriter inutilement, mais sa pensée supérieure est d'entraîner et de fondre dans un immenseélan de patriotismeles antagonismes irrités et de faire tourner ainsi au profit de la France toutes les forces vives gaspillées en luttes intestines. « Point de querelles, point de débats, s'écrie-t-il, et la patrie est sauvée ! » Malheureusement, les girondins, dans leur rage impolitique, le harcèlent, l'acculent et le mettent dans la nécessité de faire le jeu de Robespierre et de Marat. On sait qu il ne fit cela qu'avec une modération indiquant presque du remords. Il semble qu'au fond il ait beaucoup plus de sympathie pour les hommes de la Gironde que pour Robespierre. « Ils n'ont pas deconfiance », soupirait-il avec amertume ! Et cela explique en partie pourquoi la large politique de Danton ne put se concilier avec l'intransigeance irritable de la Gironde.

C'est sous l'influence de Danton que se forme, en opposition latente plus qu'avouée avec le terrorisme régnant, le parti modérant iste, qui ne veut plus de sang et demande l'institution d'un comité de clémence. La tendance dantoniste, à ce moment, représentait vraiment, comme nous lavons déjà dit, cet esprit de modération

libérale, de tolérance et d'harmonie qui, dans aucune nation, même dans ses moments les plus critiques, ne peut tomber en déshérence. Et Dieu sait si, fin 93 et commencement 94, il était dangereux de s'inspirer des simples notions du bon sens et des sentiments traditionnels du cœur humain I Les jacobins baptisent du nom de : « faction des indulgents », les hommes qui se groupent sous l'influence morale de Danton, dont le mot d'indulgence qualifie si bien l'état moral habituel.

Une autre variante démagogique se produit presque en même temps. Elle s'apparente aux enragés, par son côté ultra-populaire et son sans-culottisme cynique ; mais elle se caractérise surtout par son outrance anticléricale et son fanatisme irréligieux. Son but est de déchristianiser la France. Elle se produit autour de la commune de Paris où les hommes qui se ressemblent se sont assemblés. Ses personnages principaux sont Hébert, substitut de la commune, rédacteur du Père Duchesne, l'un des plus vils charlatans qui aient pipé la confiance du peuple ; Anaxagoras Chaumette, agent national de la commune, démagogue militant, homme trouble, fermeur d'églises, briseur d'images, apôtre du matérialisme ; Pache,

maire de Paris, connu par sa placidité hypocrite ; des militaires, comme Rossignol et Ronsin, d'abjecte mémoire. Cette faction, connue sous le nom d'hébertistes ou « d'ultras », s'opposait radicalement aux danlonistes, en ce sens qu'elle affirmait surtout des idées d'extrême violence et voulait exciter la férocité terroriste jusqu'aux dernières limites de la fureur. Les enragés dans le sens des réclamations populaires, les héhertistes dans celui de la haine politique et de la cruauté civile, représentaient les dernières crises du fléau révolutionnaire, évoluant selon son processus particulier, comme la peste ou le choléra.

A côté de la démagogie municipale, matérialiste, utilitaire, profondément corrompue, et de jour en jour se dégageant d'elle, le jacobinisme robespierriste, mystique, sectaire, devenu gouvernemental, se concentrait dans la tyrannie de l'Etat. L'àme religieuse de la Révolution, le fanatisme subjectif, le culte des entités politiques et morales, devenaient maintenant orthodoxes par la domination même des hommes qui s'en étaient faits les zélateurs.

Si les différences des points d'appui de l'àme et des idées fixes de l'esprit humain suffisent

254 MAXIMILIEX ROBESPIERRE

à expliquer la formation de ces sectes politiques que l'on retrouve dans toutes les époques où les éléments humains ont flotté dans la société, submergée par les citoyens armés des Droits de l'homme, c'est-à-dire mettant les instincts individuels en opposition avec le devoir social actuel, la position qu'ils occupent par rapport au pouvoir suffit à expliquer extérieurement leurs réactions les unes contre les autres, car tous ces ingouvernés veulent gouverner, car tous ces anarchistes se précipitent avec une passion afTamée vers l'autorité ; car tous ces hommes libres ont l'obsession de la tyrannie (sauf les dantonistes, touchés maintenant de la grâce libérale). Les enragés, c'est la coterie encore lointaine qui émerge à peine de la masse populaire, comme les futurs montagnards en 1790. Les hébertistes, maîtres de la dictature parisienne, voudraient bien s'emparer de la tyrannie nationale, et ils tentent un coup dEtat, un nouveau 31 mai, contre le Comité de salut public, robespierriste bon gré mal gré. Les dantonistes déchus du pouvoir en juillet, cherchent à se rendre les hommes nécessaires. Pour cela, leur tactique est d'acculer Robespierre et ses collègues dans l'impuissance de

gouverner, en augmentant encore le pouvoir suprême dont ils sont investis. Robespierre et ses jacobins étaient les maîtres virtuels de l'Etat, et, naturellement, ni lui ni eux ne voulaient s'en laisser expulser, d'autant plus que toute chute, en ces temps cléments, risquait de s'effectuer dans un abîme.

Cette concurrence suffit-elle à expliquer la destruction violente par Robespierre des factions groupées autour de la sienne? Il faut considérer d'abord que les limites de ces groupements ne sont pas nettement définies ; ils flottent les uns dans les autres ; des hommes intermédiaires les enjambent ou vont de l'un à 1 autre ; aucun ne se révolte ouvertement et manifestement contre les jacobins de Robespierre, tous enfin font amende honorable (Hébert, Chaumette, etc.) ou pourraient être facilement ramenés (Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Eglantine) ou pourraient plus facilement encore être annulés (Jacques Roux, Leclerc, Varlet). Au point de vue purement gouvernemental, Robespierre, assurément, pouvait vaincre sans tuer ses adversaires. Mais cette victoire, dont se serait contenté un ambitieux du pouvoir, un homme d'Etat désireux d'imprimer aux faits une suite conforme

au programme d'un parti, ou même un dominateur qui aurait voulu régner sur les autres en se contentant de leur soumission, n'était pas suffisante pour lui. Il lui fallait plus, il lui fallait tout. Il fallait que tous pensassent comme lui et que tous n'eussent d'autre âme que son âme ; il fallait que la France vécût son roman et qu'on adorât en lui le Messie de l'ère nouvelle.

Depuis le début de la Révolution, le Héros s'achemine vers la dictature morale, vers le règne dune religion civique dans laquelle se fondraient les puissances temporelle et spirituelle, et dont il serait le prophète. Là sont le secret de sa politique personnelle et l'origine de la fatalité de ses actes. Dans ses opinions concrètes et ses vues objectives, il varie, se contredit et se dément outrageusement. La nécessité du moment ici donne l'impulsion à sa logique. Mais où il ne varie jamais, c'est dans son sombre désir d'extérioriser sa personnalité morale, de pontifier dans une atmosphère de crédulité et d'admiration. Ses idées, ses principes, sont comme des soldats qui changent de place, et varient la direction de leur tir ; qui, selon les circonstances, prennent une arme ou une autre, modifient leur tac-

tique, sous l'égide du drapeau toujours symboliquement le même. Dans ses évolutions diverses, le drapeau de Robespierre, c'est son moi subjectif, peuplé d'entités lyriques ; le but suprême, c'est de planter ce drapeau sur le plus haut sommet de l'opinion, et de l'y maintenir à l'aide de l'autorité publique et du bras séculier.

Lorsque Danton lui-même propose une fête à VEtre suprême, c'est pour contenter Robespierre ; lorsque Hébert, Chaumette et consorts se rétractent et renient le culte de la Raison, c'est pour apaiser le prêtre jacobin, d'ailleurs inflexible dans sa haine, car il sait bien que ces hommes-là, intérieurement, ne seront jamais ses adorateurs, ni même des émules sincères. Ils le gênent, l'incommodent, l'empêchent de manifester pleinement sa parole. Il faut qu'il supprime ces réfractaires, dont Texistence seule opprime son àme, et qui ne sauraient être sincèrement convertis à son ascétisme spirituel.

Les circonstances le servent à merveille pour déraciner autour de lui toutes ces mauvaises herbes hérétiques. Les montagnards jacobins, même les hébertistes, pèsent avec lui pour écraser les enragés. Et cela est rapidement

fait, car Robespierre n'est pas homme à laisser croître cette démagogie nouvelle par laquelle il pourrait être dépopularisé. Les dantonistes, ou vieux cordeliers, et les hébertistes se déchirent à outrance sous l'œil féroce de l'inquisiteur jaloux qui les guette et les voit, avec une joie mauvaise, se pousser les uns les autres vers l'échafaud. Lorsqu'ils se sont bien disqualifiés réciproquement ; lorsque les premiers ont manifesté leurs vœux de modération et de clémence ; les seconds, leurs désirs de violence et de meurtres, Robespierre prend position entre les deux factions, dénonce le modérantisme des uns, l'exagération des autres, et montre ainsi la route robespierriste qui, passant à égale distance de ^ces hérésies, est l'unique voie du salut public. Ensuite, lorsque modérés et ultras se sont suffisamment agonises les uns les autres et irrémédiablement déconsidérés devant l'opinion révolutionnaire, selon son procédé habituel, qui est d'accoupler les contrastes les plus opposés et d'englober tous ses ennemis dans une même accusation, ce qui lui permet d'utiliser, dans tous les cas, sa vieille litanie de soupçons, il ourdit contre eux une inculpation commune. Pour lui, les modér autistes et les exagérés ont un but iden-

tique : vendre la France à l'étranger. Ils ne se querellent que pour masquer leurs manœuvres contre-révolutionnaires et antipatriotiques. « Les modérés et les faux révolutionnaires, écrit-il, sont des complices qui feignent de se brouiller pour exécuter plus facilement leurs crimes .. . » (Projet de discours sur la faction Fabre d'Eglantine).« .. L'étrangersoudoie parmi nous la faction des modérés et celle des hommes perfides... » (Discours aux Jacobins, 31 mars 1794.) Les deux affaires étant ainsi liées, le sacrifice des dantonistes ne pouvait manquer de suivre à brève échéance le meurtre juridique d'Hébert et consorts. On sait que ceuxci montèrent sur l'échafaud le 24 mars 1794, et ceux-là, douze jours après, le 5 avril.

Le crime de ces deux factions c'était de se trouver dans une situation un peu divergente de la secte orthodoxe ; de se distinguer par des différences de tactique ou de tempérament des jacobins robespierristes et surtout de leur faire concurrence. L'un d'eux, le jour même de l'exécution des hébertistes, vient dire, dans leur société même des Cordeliers : « Citoyens, le siège le plus adroitement scélérat qui ait été tendu à la crédulité des patriotes par les conspirateurs dont

la République vient d'être délivrée tout à l'heure, a été de faire supposer qu'il pouvait y avoir de la différence entre un cordelier et un jacobin. » [Séance du ^ germinal.)

Le sombre Saint-Just, dans son réquisitoire contre le « Père Duchesne » et ses amis, déclare que « lorsqu'un parti s'annonce, il y a un piège nouveau ». Et Robespierre, dans sa scélérate intervention du 31 mars contre Danton, s'écrie pour calmer les inquiétudes de ceux qui ont peur de voir décimer la représentation nationale : « Il n'est pas si grand, le nombre des coupables; j'en atteste l'unanimité, la presque unanimité avec laquelle vous avez voté depuis plusieurs mois pour les principes. » Vous entendez parfaitement le sens de la phrase : vous avez voté selon mes vues ; donc il n'y a pas de coupables, mais si vous vous étiez permis une opinion différente de la mienne ou d'entraver ma politique, le nombre des représentants à envoyer à la guillotine serait beaucoup plus important.

Les dévots de Robespierre, car Robespierre a encore des dévots, et il ne peut avoir que des dévots pour panégyristes, essaient de montrer que leur héros fut forcé par les hébertistes du Comité de salut public, Collot

d'HerboisetBillaud-Varennes, de livrerDanton et Camille Desmoulins au bourreau. A première vue, ils ont un argument valable. Robespierre défend Danton et Camille Desmoulins à plusieurs reprises, c'est vrai. Mais il faut avoir les œillères du bon Ernest Hamel pour mettre ces interventions sur le compte de la mansuétude. D'abord, il les défend, en les infériorisant avec une suffisance outrecuidante, en leur inoculant les germes vénéneux qui doivent corrompre leur réputation. Il les défend en attaquant à fond Fabre d'Eglantine et Phillipeaux dont ils sont solidaires. D'ailleurs, le motif réel de la protection humiliante que Maximilien accorde à Danton et à Camille, son camarade de collège, saute aux yeux. S'il les avait laissé succomber au moment où il les défend, c'eût été une victoire pour les Hébertistes qui demandaient leur tête, c'est-à-dire une défaite pour lui. Voilà pourquoi, au Comité de salut public, Robespierre a une altercation violente avec Billaud-Varennes au sujet de Danton. Et de même aux Jacobins, s'il défend Camille, en le discréditant d'ailleurs, c'est parce que ce sont les ultras qui demandent surtout sa radiation. Il dévoile luimême le fond de sa pensée, au cours de la

séance troublée des Jacobins du 10 janvier (21 nivôse) 94. — « Dufourny me dit que Desmoulins est chassé : eh ! que m'importe à moi qu'il soit chassé, si mon opinion est qu'il ne peut pas ïêtre seul... Tous les hommes de bonne foi doivent s'apercevoir que je ne défends pas Camille Desmonlins, mais que je m'oppose seulement à sa radiation isolée... Il faut que tous les intrigants sans exception soient mis à leur place. » Ainsi son dessein apparaît nettement, il veut un vaste coup de filet qui englobe à la fois les deux factions dissidentes rivales.

Aussi, dès que les hébertistes sont jugulés, voit-on éclater alors, dans toute leur force, les sentiments véritables de Robespierre envers Danton. Lorsque Legendre demande que le grand patriote soit entendu par la Convention, c'est le puritain sinistre qui s'oppose à cette mesure de laquelle dépendait le salut de son généreux rival. « Nous verrons, dans ce jour, s'écrie-t-il, si la Convention saura briser une prétendue idole pourrie depuis longtemps, ou si, dans sa chute, elle écrasera la Convention et le peuple français. » Et plus loin, il ajoute : « Je dis que quiconque tremble est coupable. » Un souffle froid glace les volontés. La propo-

sition de Legendre n'a pas de suite, et le lieutenant de l'Incorruptible, Saint-Just, apparaît aussitôt, armé de son volumineux réquisitoire, auquel Robespierre lui-même a fourni, par des notes secrètes qui ont été retrouvées, contre Danton et Camille Desmoulins, les éléments d'accusations les plus perfides et les plus calomnieuses qui se puissent imaginer.

Si Robespierre avait eu quelque pudeur de conscience, la moindre parcelle de respect humain, il aurait du moins laissé à Collot d'Herbois ou à Billaud-Varennes le triste honneur d'assassiner révolutionnairement ceux qu'il avait fait semblant de défendre naguère ; il aurait repoussé avec horreur la tentation de fournir mystérieusement lui-même à leur accusateur les arguments iniques qui devaient les perdre. A tout le moins, on ne dira pas qu'il fut mis dans l'obligation, par ses collègues, d'être ainsi un traître et un lâche.

Camille Desmoulins était quelque chose comme un frère pour Robespierre. Ils furent condisciples à Louis-le-Grand ; dès le début de la Révolution, Camille, journaliste, avait prôné Maximilien, député, avec un enthousiasme extravagant. Robespierre avait été l'un des témoins du mariage de Camille et de Lucile ;

il caressait le petit Horace, leur enfant, et c'est lui, l'homme vertueux, l'homme sensible, l'apôtre de Ihumanité et de la vertu, qui envoie ce couple charmant et inoffensif à 1 échafaud.

Qu'avait-elle fait, la douce, la sensible, l'exquise Lucile? Allez-voir au musée Carnavalet, son joli visage, si fin, si ému, si touchant d'ingénuité, si baigné de jeunesse ravie, et dites si vous apercevez en lui quelques uns des traits farouches d'une conspiratrice 1 II suffît de lire la lettre sublime, écrite avec des larmes et de l'amour, que Camille lui adresse de sa prison, le diiodi germinal, cinq heures du matin, pour comprendre quel dut être le désespoir de cette enfant, et combien ce désespoir était de nature à la porter à des démarches affolées et suprêmement légitimes. Et le monstre qui adorait Elléonore l'implique dans une conspiration des prisons, fabriquée par un mouchard et des tyrans ! N'est-ce pas là le dernier degré de l'inhumanité et de la sombre injustice ! Pauvre Camille, comme il avait raison dans le n° 4 de son VieuxCordelier^ d'écrire, en adaptant Tacite : « ... De là, il n'y eut qu'un pas pour changer en crime les simples regards, la tristesse, la compassion, les soupirs, le silence même... Il

fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, sil'on ne voulait s'exposer à périr soi-même... On avait peur que la peur même ne rendît coupable !... » Mais il était loin de prévoir, en écrivant cela, que les larmes et la sollicitude de sa compagne lui seraient imputées à crime ; il était loin de prévoir que Maximilien, dont il commençait à s'avouer l'infernale cuistrerie, sans un tressaillement, les enverrait tous les deux au tombeau ! Il vécut cependant assez, le malheureux, pour savoir que sa pauvre Lucile était mêlée à la conspiration des prisons, et peut-être alors comprit-il complètement les responsabilités qu'il avait assumées lui-même dans ce drame fatal.

D'aucuns pensent que Robespierre dut beaucoup souffrir d'aAoir à faire de tels sacrifices à la Révolution : « On m'a écrit, les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsédé de leurs discours. Ils ont cru que le souvenir d'une ancienne liaison, qu'une foi antique dans de fausses vertus, me détermineraient à ralentir mon zèle et ma passion pour la liberté. Eh bien ! je déclare qu'aucun de ces motifs n'a effleuré mon âme de la plus légère impression... » Voilà la réponse de Robes-

pierre lui-même (discours du 31 mars, 11 germinal 1794, à la Convention) Non seulement il ne souffrit pas d'avoir à accomplir ces crimes, actions vertueuses pour lui, mais il est probable qu'il dut éprouver au contraire, en ces circonstances, une de ces jouissances dénaturées qui naissent des perversions de la sensibilité morale et des inversions de la conscience. N'était-il pas comparable ainsi à Brutus, à tous ses grands héros inflexibles ?

Débarrassé des Girondins, ayant abattu la haute tête de Danton et anéanti les saltimbanques de la démagogie matérialiste, Robespierre s'élance alors d'un vol glorieux à son apogée, il se dresse sur la cime sacrée du Capitole. C'est le jour de la lete de l'Etre suprême (20 prairial, 8 juin 1794) qu'il atteint à son point culminant, et que toute son âme se dilate dans la solitude et la clarté de la gloire. Au sommet de la montagne artificielle construite sur les plans de David, la foule en bas, la Convention à ses pieds, il est enfin l'Unique, le Héros immaculé que toute la terre doit admirer. Apercevant de la fenêtre du juré Villate le décor de la fête qui allait être l'apothéose de son âme, il s'écrie avec attendrissement : « Voilà la portion la plus intéressante de l'hu-

manité 1 L'univers est ici rassemblé, ô nature ! que ta puissance est sublime et délicieuse ! Comme les tyrans doivent pâlir à l'idée de cette fête ». (Yillate, Causes secrètes de la Révolution de Thermidor.)

Mais la fin de ce jour glorieux, où il avait rempli sa destinée, où le Romain, ou le héros vertueux, fécondé par la Nouvelle Héloïse, ÏEmile et le Contrat social, s'était affirmé aux yeux de l'univers, s'acheva plutôt dans la mélancolie. Rentré au logis sentimental des Dupla}'^, il dit à la sainte famille : «Je sais bien le sort qui m'est réservé, vous ne me verrez plus longtemps. Je n'aurai point la satisfaction d'assister au règne de mes idées. Je vous laisse ma mémoire à défendre. La mort que je vais subir n'est point un mal. La mort, c'est le commencement de l'immortalité. (Esquiros, Histoire des Montagnards.) En effet, l'appareil officiel de la fête, les fanfares, les cantates, les acclamations du grand enfant populaire que toute cérémonie publique met en liesse, ne l'avaient pas empêché de percevoir des résistances sourdes, de sentir errer autour de lui la malveillance, ni d'entendre des paroles impies. « Il ne faut pas croire, dit Baudot, dans ses Notes historiques, qu'il y eut beaucoup d'encens pour

le dieu du jour. J'entendis beaucoup d'imprécations prononcées assez haut pour parvenir jusqu'aux oreilles du sacrificateur. Il n'y avait point, entre Robespierre et moi, plus de huit personnes de file. J'ai entendu toutes les imprécations ; elles partaient de Thirion, de Montant, de Ruamps et surtout de Lecointre de Versailles, qui appela plus de vingt fois Robespierre : dictateur ! tj^ran ! et menaça de le tuer. » On lit dans le rapport de Courtois (p. 35) que Lecointre, le jour de la fête de l'Etre suprême, sur la tribune où Robespierre « se croyait au sein même de la gloire », lui dit : c< Jaime la morale de ton discours ; quant à toi, je ne t'estime guère ! » Robespierre lui-même, dans son grand et dernier discours du 8 thermidor, fait allusion à ces incidents. « Croiraiton qu'au sein de l'allégresse publique, dit-il après avoir rappelé en termes exaltés la sublime journée, des hommes aient répondu par des signes de fureur aux touchantes acclamations du peuple ? Croira-t-on que le président delà Convention nationale, parlant au peuple assemblé, fut insulté par eux ? » Dans les lignes raturées du manuscrit de ce discours, on lit encore que le président de la Convention « fut insulté par des injures grossières et les grossiers sar-

casmes de quelques autres ». Que ceux qui voulaient le perdre « dans les signes de l'allégresse publique allaient répandre le poison de la terreur et des soupçons, en disant : Voyezvous comme on l'applaudit! »

Trois jours après, lorsque Robespierre vient aux Jacobins recevoir les hommages de ses amés et féaux, leur président, Fouché, qui avait été un moment le prétendant de Charlotte, et que Robespierre n'aimait pas, osa glisser dans son allocution cette phrase offensive : « Brutus rendit un hommage digne à l'Etre suprême en enfonçant un poignard dans le cœur d'un tyran ; sachez 1 imiter. » Le même jour, au Comité de salut public, le dur Billaud-Varennes fait pleurer le tendre Maximilien, au sujet de la loi de Prairial que ce dernier avait fait voter la veille. « Tu veux faire guillotiner la Convention nationale », lui avait-il crié dans ses invectives.

C'est donc au moment où par la religion d'Etat il croyait dominer les âmes, faire de sa conscience la conscience publique ; c'est au moment où la sinistre loi de prairial transformait en quelque sorte le tribunal révolutionnaire, déjà si expéditif, en un simple greffe d'enregistrement des assassinats politiques que

Robespierre et ses acolytes perpétraient ; c'est au moment où il croyait avoir saisi le triple ministère de la Providence, de la Révolution et de la Mort, qui lui aurait permis d'exercer souverainement sa dictature morale et de prononcer de très haut, dans le silence des esprits prosternés, ses homélies humanitaires et ses grands morceaux de littérature politique, c'est à ce moment suprême que des dissidences injurieuses se produisaient autour de lui, et qu'un grondement sourd de révolte montait des cavernes révolutionnaires.

Il est facile de comprendre quelle dut être la rancœur, la déception, la colère et la haine de cet ambitieux suprême. Au lieu de nager dans la félicité de la gloire, il faut lutter de nouveau, ouvrir les mines et les contre-mines de l'accusation et de la calomnie, avoir recours aux paroles sombres et fatales.

Les péripéties du drame de thermidor sont trop connues pour que j'aie à les relater. D'ailleurs, ce n'est pas mon objet. Il me suffira d'indiquer ici que Robespierre obéit à sa tactique habituelle.

Il se retire du Comité de salut public et se concentre aux Jacobins. Son but, toujours personnel, est d'établir une ligne de démarca-

tion profonde entre lui et ses adversaires du Comité de salut public et du Comité de surveillance générale, ainsi que de ceux de la Convention ; et, comme de coutume, il s'efforce de les perdre aux Jacobins, avant de les attaquer ailleurs et de leur faire faire la culbute sur la planche de Sanson. En attendant, il prépare sa grande machine de guerre, un discours qui sera naturellement un réquisitoire et une apologie. Depuis un certain temps il fait espionner ses ennemis par sa police secrète. Thuriot, Fouché, Tallien, les deux Bourdon et d'autres sont suivis pas à pas par une équipe de limiers et de mouchards. D'ailleurs il a une réserve d'arguments contre chacun individuellement et contre tous ensemble. Ses ennemis sont des êtres immoraux, et, pour certains, il n'a pas tort ; ensuite en l'accusant, lui, Robespierre, de dictature, en le dépeignant comme un tyran et comme un oppresseur de la représentation nationale, en calomniant le tribunal et le gouvernement révolutionnaires, ils parlent comme les journaux anglais, donc ils sont des agents de Pitt, donc ils sont les continuateurs des girondins, des dantonisles, des hébertistes. On le voit, le thème ne change pas.

Personne ne disputera sérieusement à Robespierre la mémoire des Fouché, des Fréron, des Tallien, des Billaud-Varennes, des Collot d'Herbois, des Vadier, des Amar, des Vouland et autres thermidoriens. Mais parce que Robespierre les attaque, représente-t-il le parti des gens de bien, comme il le prétend sans sourciller ? Est-ce parce qu'il les a montrés souillés de sang et de crimes, qu'il doit nous apparaître lui-même sous les couleurs consolantes de la justice et de l'humanité (1) ? Il

(1) Les robespierristes et leur clief sout aussi cruels et féroces que les plus terribles proconsuls de la Révolution. Voici quelques phrases d'une lettre de l'un des hommes de Robespierre, Dartliet (du 29 ventôse an II), qui montrent bien la nature des sentiments par lesquels ces agneaux étaient unis : « Lebon est revenu de Paris transporté d'une sainte fureur contre l'inertie qui entravait les mesures révolutionnaires. Tout de suite un jury terrible, à l'instar de celui de Paris, a été adapté au tribunal révolutionnaire ; ce jury est composé de soixante bougres à poil. — Un ai'rêté vigoureux a fait claquemurer les femmes des aristocrates dont les maris sont incarcérés, et les maris dont les femmes le sont ; les rédacteurs et fonctionnaires publics, signataires des arrêtés liberticides de 1792... La guillotine, depuis ce moment, ne désempare pas ; les ducs, les marquis, les comtes et barons, mâles et femelles, tombent comme grêle... Nous venons d'arrêter que nous dresserions l'acte d'accusation de tous les gi'os aristocrates d'Arras d'abord et ensuite des au-

faudrait oublier pour cela qu'il est l'auteur responsable des lois d'extermination et de sang ; qu'il s'entoure d'hommes ni plus honnêtes ni moins sanglants que ceux qu'il accuse. Comment pourrait-on oublier que les grandes fournées qui, du 10 juin au 27 juillet, sous le régime de la loi de prairial, envoyèrent quatorze cents martyrs à l'échafaud, sont l'œuvre de cet homme vertueux ? J'entends bien : lui qui a fait voter la loi scélérate, accuse ses adversaires des crimes monstrueux qui résultaient de son application même ; mais c'est sa machine qui marchait sans lui, et sous l'impulsion qu'il lui avait imprimée lui-même. Nous verrons bientôt que la Terreur est le fruit direct de son âme. On ne peut oublier non plus que Dumas, Herman, Coifinhal, Maignet, Julien, Lebon, David et tant d'autres

très endroits du département... Lebon n'est occupé qu'à rédiger des actes d accusation ; et nous à cinq à six, à interroger, faire des visites domiciliaires... Il n'y a pas un de ces bougres-là qui n'ait mérite d'étcrnuer dans la besace. Tu imagines bien qu'il a fallu donner quelques coups de fouet. Je lance d'ici nos sans-culottes et leur metsie feu sous le ventre. )) {Papiers publiés par Courtois, p. 274, n" LXXXIII.) Ceci se passe à Arras, après que Lebon a été stimulé par Robespierre. (Voir note 1 p. 275 et 301.)

sont ses partisans. On ne peut oublier que le principal assassin des girondins et des dantonistes a fait condamner Hérault de Séchelles sur un faux matériel.

Comme on aime les définitions simples et les classifications symétriques, dans le drame de thermidor, on montre Robespierre prêt à se couvrir du manteau de la clémence, dès que ses ennemis auraient été immolés ; Billaud- Varennes, Collot d'Herbois et leurs aiïidés, au contraire, sont indiqués comme des terroristes à outrance. L'action de ces hommes ne fait pas ressortir clairement des buts si caractérisés dans le sens de l'apaisement ou de la surexcitation révolutionnaires. En les suivant pas à pas dans la période pré-thermidorienne, on s'aperçoit sans grand effort de perspicacité que les uns et les autres, dans la terrible partie qu'ils jouent, ont surtout le dessein de sauver leur tête, qui en est l'enjeu certain.

Dans le procès-verbal de la société des Jacobins du 11 juillet 94 (23 messidor) nous relevons cette indication : « Les principes de l'orateur (Robespierre) sont d'arrêter Te^Hs/on du sang humain, versé par le crime. » Ce sont quelques phrases pareilles et les appels à la justice, à la vertu, contenus dans le grand

discours du 8 thermidor, qui font attribuer à Maximilien le dessein d'arrêter la Terreur et de conduire la France à un régime normal.

Mais qu'est-ce, pour Robespierre, que le règne delà justice et de la vertu ? C'est celui où toutes les proscriptions seront faites avec son consentement, et où ses partisans ne seront pas inquiétés. Quel est donc ce sang humain, dont il veut arrêter l'effusion ? celui versé par le crime, c'est-à-dire par ses ennemis. Mais cela ne signifie pas qu'il faut renverser la guillotine. Il s'agit simplement de dépouiller le Comité de surveillance générale du droit de vie et de mort qu'il exerce pour s'en saisir soi-même et l'exercer aussitôt avec une rigueur privée, c'est-à-dire contre ses adversaires, car c'est cela qui, en langue robespierriste, s'appelle la Justice (1)! Robespierre

(1 ) Le robespierriste Daillet, après que la Convention eut rendu le décret ordonnant que tous les conspirateurs seraient traduits au tribunal révolutionnaire de Paris de tous les points de la république, écrit à Maximilien pour qu'Arras soit excepté de cette mesure et autorisé à conserver son tribunal. Voici comment il justifie sa demande : ... « Tu connais notre énergie; nous ne faisons grâce à personne ; nous frappons à coup sûr, parce que nous connaissons la moralité de chaque individu et que nous sommes convaincus que, si les aristocrates n'ont

reproche surtout aux pourris, aux fripons, de persécuter les patriotes, entendez les jacobins robespierristes, et inversement de n'être pas assez impitoyables pour les aristocrates, pour les dantonistes et les hébertistes survivants. Il leur reproche d'appeler le tribunal révolutionnaire untribunal de sang. « Quiconque veut cabaler contre le gouvernement est un traître, et je dénonce ici tous ceux qui se sont rendus coupables de ce crime. On veut calomnier le gouvernement révolutionnaire pour le dissoudre ; on veut flétrir le tribunal révolutionnaire, pour que les conspirateurs restent en paix ; les artifices les plus infâmes sont inventés pour persécuter les patriotes énergiques, et sauver leurs mortels ennemis. » C'est le 9 juillet que Robespierre prononce ces paroles. A cette époque, sa loi a envoyé sept cent quatre-vingt-treize

pas pris une part active et ostensible dans les dernières conspirations, ils n'en ont pas moins chaque jour appelé la contre-révolution dans leur cœur et par leurs vœux, et qu'ils ont concouru, chacun selon ses moj'ens, à renverser la République... >* D'Arras, le 29 germinal an II. (Papiers publiés par Courtois, p. 276, n" LXXXIV.)

Raisons décisives 1 La ville natale de Robespierre dut au privilège d'avoir donné naissance au tyran, de conserver son tribunal exterminateur. C'est ainsi que Robespierre soignait ses compatriotes...

victimes à l'échafaud. Et Robespierre trouve qu'on épargne les aristocrates et les contrerévolutionnaires!... D'ailleurs, il répétera la même plainte au 8 thermidor, et à ce moment quatorze cents Français, rien qu'à Paris, ont été assassinés au nom du salut public. Que se serait-il donc passé si les ennemis de Robespierre n'avaient pas été indulgents pour les hérétiques de la Révolution ? Ecoutez le robespierriste Dumas, président du tribunal révolutionnaire, dans la séance du 6 thermidor des jacobins, d'après le compte rendu du Journal de la Montagne : « Dumas présente des observations sur le système d indulgence employé par nos ennemis, et qui tend à opprimer les patriotes, pendant que d'un autre côté on cherche à assurer V impunité aux conspirateurs. » Enfin, dans la séance du 8 thermidor, quel remède propose donc Robespierre aux grands maux qu'il vient de dénoncer? Voici : « Punir les traîtres, renouveler les bureaux du Comité de sûreté générale, épurer ce Comité luimême, et le subordonner au Comité de salut public ; épurer le Comité de salut public luimême ; constituer l'unité du gouvernement sous l'autorité suprême de la Convention nationale (épurée elle-même ', il ne le dit pas, mais

tel était le but de la loi de prairial) et écraser ainsi toutes les factions du poids de l'autorité nationale (entendez de Robespierre) pour élever sur leurs ruines la puissance de la justice (I) et de la liberté (!). » Au reste, dans ce discours, il proteste énergiquement contre ceux qui voudraient détruire le gouvernement révolutionnaire et son tribunal.

Le lendemain Saint-Just reproche à Billaud- Varennes, de parler « contre Paris, contre le tribunal révolutionnaire, contre les hommes dont il paraît souhaiter la perte ». Un peu plus loin : « 11 a donc existé un plan d'usurper le pouvoir en immolant une partie des membres du comité et en dispersant les autres dans la République, en détruisant le tribunal révolutionnaire, en privant Paris de ses magistrats. Billaud-Varennes et Collot d'Herbois sont les auteurs de cette trame... » Saint-Just dit luimême qu'après avoir rapporté au Comité les paroles d'un officier suisse fait prisonnier devant Maubeuge et desquelles il résultait qu'en Autriche « on attendait tout d'un parti qui renverserait la forme terrible du gouvernement ; que l'on comptait sur des intelligences, sur des principes moins sés'ères », il avait invité ses collègues « de surveiller avec

plus de soin tout ce qui tendait à altérer la forme salutaire de la justice présente... »

La pensée secrète des robespierristes n'était donc point d'atténuer la forme spécifiquement révolutionnaire du gouvernement ni de faire chômer la guillotine. Ce qu'ils voulaient très exactement, c'était de ne se trouver qu'entre eux aux Comités, de commander souverainement au tribunal infâme et de faire produire à la loi de prairial ses effets essentiels, c'est-àdire d épurer la Convention, les Comités, les administrations; d'extirper du milieu des vivants les machinateurs d'intrigues contre Robespierre (1). Nul doute, si le mouvement insurrectionnel dirigé le 9 thermidor par la commune avait réussi, que l'on eût vu, cette fois, la grande fournée, la fournée monstre, l'amalgame où modérés, dantonistes, ultras et hommes corrompus auraient été charriés pêlemêle à la mort, si toutefois Hanriot et ses communards avinés n'avaient pas simplifié la besogne, en mitraillant la Convention en masse.

(1) AfiFaire Catherine Théot, par exemple, dans laquelle 1 hj'pocrite Vadier cherche à impliquer Robespierre, comme inspirateur occulte d'un fanatisme mystique, dont sa personne aurait été l'objet.

Il est certain que les manifestations de clémence, de justice, qui venaient de la conscience profonde du pays, après le 9 thermidor, ne se seraient point produites si cette journée eût été une victoire robespierriste, car Maximilien. Saint- Just, Couthon et leurs desservants ne pouvaient respirer librement, au milieu de la diversité des individus. Sous eux, l'apaisement ne pouvait se faire que dans le silence et la prostration publiques. Mais peuton croire qu'en France, dans le pays par excellence des penseurs libres et des esprits combatifs, le règne de la bigoterie politique et pseudo-morale pouvait durer impunément? Nous estimons trop notre fierté, notre indépendance de cœur et notre héroïsme intellectuel pour répondre : oui. Donc, il n'y avait que la Terreur qui pût ligoter les esprits, comprimer les consciences et déblayer au fur et à mesure les récalcitrants pour que les cagots du mysticisme révolutionnaire pussent prononcer impunément leurs sermons chastes et vertueux, sous les oliviers de la sainte Montagne.

Sans la tyrannie, Robespierre ne pouvait rien être politiquement. Il est le tyran-né, le tyran-type. Ses notions actives, celles qui in-

fluençaient vraiment sa volonté personnelle subordonnée à des mobiles subjectifs, sont de celles qu'on impose par la foi et qu'on protège par l'extermination des réfractaires, car dans cet état de fanaâsme de soi et de ses sentiments spirituels, la répulsion, la haine des contraires devient rapidement aveugle et féroce, surtout s'il y a combat (1).

Le but auquel tend Robespierre, c'est Viinité. Dans la République il faut une volonté une et un peuple uniforme. Un seul pasteur et un seul troupeau. Et pour cela il faut anéantir toutes les brebis galeuses. Ses écrits théoriques, qui se contredisent les uns les autres et dans lesquels il y a de tout, font ressortir d'autres conceptions. En matière d'organisation politique la méfiance paraît être son critérium initial. Les divers éléments qui constituent une nation organisée et qui peuvent se ramener à deux grandes catégories, les gouvernants et les gouvernés, sont conçus en quelque sorte

(1) M. Aulard (les Orateurs de la Révolution, t. II, p. 424-425-426) estime que Robespierre a le « tempérament antifrançais, » que ce tempérament est «antipathique à notre race ». En effet, Tartuffe, même castrat, n'a jamais été l'idole des Français. L'âme française est trop pure pour devenir puritaine.

dans un rapport danlipathie irréductible. Pour lui, Tanarchie n'est pas la maladie des corps politiques. Cette maladie, c'est le despotisme et l'aristocratie. D'ailleurs : « Jamais les maux de la société ne viennent du peuple, mais du gouvernement. » Les institutions d'un peuple, par les méfaits des magistrats qui les régissent, constituent donc des dangers permanents pour ce peuple. Ainsi le premier objet de la constitution doit être « de défendre la liberté publique et individuelle contre le gouvernement lui-même ». Il résulte de cela que les pouvoirs directs du peuple doivent être renforcés et ceux du gouvernement affaiblis. C'est la méfiance qui doit présider à l'organisation des pouvoirs publics. Pour modérer la puissance des magistrats, il faut, d'après Robespierre, limiter la durée de leur pouvoir et la rendre très courte ; diviser le pouvoir ; séparer la législation de l'exécution ; diviser l'exécution le plus possible ; exclure des assemblées délibérantes les dépositaires du pouvoir public pendant la durée de leur agence ; éloigner de leurs mains le trésor public ; les fonctionnaires nommés par le peuple pourront être révoqués par lui ; enfin un tribunal populaire sera chargé de juger les magistrats

LE TYRAX 283

publics et les représentants du peuple qui auraient prévariqué ou trahi. Les uns et les autres pourront être jugés « sans que le corps législatif ait déclaré qu'il y a lieu à accusation contre eux». D'où il résulte que l'accusateur public sera forcément le plus haut dignitaire de la République, puisqu'il pourra appeler à la barre de son tribunal les mandataires du peuple ainsi que les représentants de l'autorité nationale. Exceptées les quelques idées sensées qui appartiennent à l'esprit politique du siècle, on voit se dessiner là le plan d'une constitution faite pour un peuple de coquins, au milieu duquel Fouquier-Tinville eût été roi. Cependant, d'après ces idées, on peut faire bénéficier Robespierre du mérite d'avoir adhéré, en théorie, aux principes salutaires de l'équilibre des pouvoirs, du contrôle de l'exécutif par le législatif, et de la subordination des volontés particulières à la volonté collective, déléguée par représentation.

Mais c'est surtout dans la Déclaration des Droits del homme, proposée par Robespierre le 24 avril 1793, que l'on trouvera les éléments nécessaires pour faire de lui un démocrate authentique. Vous y verrez que le but de toute association politique est le maintien des droits

de l'homme, lesquels sont : la conservation de son existence et de sa liberté (art. 1 et 2). La liberté est le pouvoir qui appartient à chacun d'exercer toutes ses facultés et d'agir selon son gré, avec le respect des droits d'autrui pour limites. Il est donc permis de s'assembler paisiblement et d'exprimer ses opinions de quelque manière que ce soit (art. 4). La loi ne défend que ce qui est nuisible et n'ordonne que ce qui est utile ; touteloi qui viole les droits de l'homme est essentiellement injuste et tyranniqiie. Aucune portion du peuple ne peut exercer la puissance du peuple entier ; chaque section du peuple assemblé doit jouir du droit d'exprimer sa volonté avec une entière liberté. La loi doit être égale pour tous ; tous les citoyens sont admissibles aux emplois (art. 17, 18, 24). Le droit de pétition appartient à tout individu (art. 24). Tout citoyen doit obéir à la loi (art. 22). La loi doit surtout défendre la liberté publique et individuelle (art. 30). Tous les hommes sont frères (art. 34).

Le programme est fort beau, et même sublime, je l'accorde. Avec notre plume et une feuille de papier blanc, tout comme un autre, nous pourrions aisément, vous et moi, rendre les hommes frères, et bons, et heureux, et im-

mortels par surcroit ! Notre imagination possède la richesse divine ^et elle peut tout dans le domaine des choses irréelles: intervertir les lois du monde, comme métamorphoser les rapports humains les plus constants. Mais tout cela, socialement, est de peu d'importance ; ce sont nos actions qui mesurent la honte de notre génie ou sa malfaisance. Nous avons suffisamment vu quen fait Robespierre a ignominieusement trahi toutes les notions de justice idéale qu'il a inscrites dans sa déclaration des droits : il a attentéà la vie humaine ; il a étouffé toutes les libertés : celle de parler et d'écrire ; celle d'aimer et de souffrir ; celle de pleurer ou d'être joyeux ; celle d'être fidèle à sa conscience ou de lui désobéir pour sauver sa vie. Alors, qu'importent toutes ces déclamations morales, toutes ces maximes de haute justice, si elles n aboutissent, en définitive, qu'à regorgement de ses semblables ?

Voyez ses discours réputés, et les plus essentiels par rapporta sa doctrine, celui sur les Principes du gouvernement révolutionnaire (25 décembre 1793-5 nivôse an II) ; celui sur les Principes de morale politique qui doivent guider la Convention (5 février 1791-18 pluviôse an II) ; celui sur les Rapports des idées

286 MAXLMILIEN ROBESPIERllK

religieuses et morales avec les principes républicains (7 mai 1794-18 floréal an II), etc., et vous observerez que Robespierre ne peut pénétrer et se maintenir dans les idées les plus élevées qu'à l'aide de la force dindignation qu'il puise dans leurs contraires. Pour parler de l'amour, il lui faut le stimulant de la haine. Il cultive la vertu dans le hallier épineux des ressentiments. On dit que Danton se plaisait à répéter cette maxime de Thraséas : « Qui hait les vices hait les hommes. » Maximilien en fournit, lui, la démonstration vivante. Il aime l'humanité et la vertu contre les hommes et leurs pauvres misères, que l'humanité et la vertu ont pour mission souveraine de consoler et de guérir par les remèdes de la justice et de l'amour. On a comparé Robespierre à Jésus. La disproportion des rôles suffit à montrer le ridicule du parallèle. Au moyen de quelles vraisemblances évangéliques conciliera-t-on la sévérité implacable, l'irascibilité féroce du rhéteur d Arras, avec la mansuétude et la divine miséricorde du doux pasteur galiléen ? Dans ses grands sermons politiques, après avoir opposé le bien au mal et vêtu sa rhétorique du manteau de Salomon, Robespierre se rabat vers les

choses vraiment sérieuses pour lui, et alors ses phrases deviennent des pieuvres, des serpents, des choses qui sifflent, qui mordent en rampant, en bondissant dans la brousse des idées intolérantes, inquisitoriales et meurtrières. « Comme si nous avions l'attouchement infect, dit notre bon Montaigne, nous corrompons par notre maniement les choses qui d'elles-mesmes sont belles et bonnes. » C'est ainsi que sous le souffle du Pontife de lEtre suprême, les idées vivifiantes de sagesse, de bonté, de pureté morale, d'élévation spirituelle, deviennent des germes de mort.

En dépit de sa physionomie austère, de son existence romanesquement vertueuse, de ses rapsodies démocratiques et humanitaires, Robespierre est à l'antipode même de ses principes. Quand ses lèvres disent liberté, sa conscience répond tyrannie ! Quand il parle de la fraternité avec les paroles pures d'Abel, ce sont les blasphèmes de Caïn qui foisonnent dans son cœur. Enlevez-lui son manteau et son masque, et vous le trouvez dans une nudité de mensonge et de haine. Mentir et haïr avec la sincérité du fanatique : voilà Robespierre. Ne tolérer que soi, ou ses pareils, voilà sa politique.

Le gouvernement révolutionnaire et la Terreur: voilà les effets historiques d'un tel personnage.

Ici, il faut discuter.

Quelle est la part de Robespierre dans cette immense douleur nationale que fut la Révolution démagogique ? Dans quelle mesure a-t-il contribué à l'établissement de cette boucherie humaine qui souille notre histoire ? Avons-nous eu raison de dire que la Terreur était en grande partie son œuvre ?

Les néo-jacobins vous diront que Maximilien n'est intervenu que faiblement et indirectement dans ces excès ; qu'au reste sa sévérité fut déterminée par les circonstances. Les circonstances ? Mais quel est l'assassin qui n'a pas commis ses crimes sous l'empire des circonstances ? La responsabilité individuelle peut se dénier dans tous les cas où elle a failli. Mais alors, l'homme n'est plus qu'une brute asservie aux instincts. Vous ôtez ainsi à Robespierre cette conscience sans laquelle, comme il disiat lui-même, il n'était rien. Par cet acquittement vous faites de lui un criminel nature ou un jouet des événements, tandis qu'il fut, ses préméditations le prouvent, un criminel artificieux^ hypocrite,

volontaire et peut-être finalement dupe de luimême, à force d'avoir pris l'habitude de mentir avec l'accent et le sentiment de la vérité.

Vous connaissez le sophisme : ce sont de terribles nécessités qui ont amené les révolutionnaires à des actes horribles. Et vous entendez bien que ces nécessités sont nobles : salut public, défense sacrée de la patrie. Il n'entrera jamais dans une tête bien faite cette idée extravagante que le salut public puisse être assuré par la destruction du public et la défense du pays par la guerre civile et le meurtre des meilleurs patriotes. En outre, lorsqu'on étudie tant soit peu l'engendrement des faits, on se rend compte que ce ne sont là que de beaux prétextes voilant des vérités beaucoup plus particulières et tristes.

On innocente encore Robespierre en l'escortant exclusivement de ses maximes de sagesse et de probité. Mais ici la contrepartie est vraiment trop facile, car on peut accoler à chacune de ces citations honorables quelque formule ou acte de Robespierre, qui en est le démenti le plus atroce.

Et c'est ici que réside tout le problème.

Ayant tracé autour de lui les cercles du bien et du mal, lequel des deux Robespierre a-t-il parcouru ? Nous pouvons répondre déjà, puisque nous savons qu'il a joué, dans la France révolutionnée, un rôle dissolvant et destructeur, et qu'enfin il a fait sombrer et périr nombre de vies humaines. Mais a-t-il contribué à entraîner les autres dans le sillon sanglant de la Terreur ?

Nous avons déjà prouvé et affirmé cela en cours de route. Mais il est bon, en matière de conclusion sur le personnage, d'insister sur cette question, et d'opposer au héros subjectif de la vertu civique, de la démocratie et de l'humanité, l'action effective du sectaire intolérant et dominateur qui était son double réel.

La thèse constante de Robespierre, pendant tout le cours de la Révolution, c'est qu'il faut détruire, avant tout, les ennemis de l'intérieur. On se souvient que dans sa grande querelle surla guerre avecBrissot, son argument capital, c'est que les hostilités ne doivent être commencées que lorsque cet ennemi de l'intérieur aura été vaincu. « Nous ne sommes pas embarrassés, dira-t-il plus tard aux jacobins, de foudroyer la ligue des tyrans étrangers ; ce sont leurs alliés de l'intérieur de la France qu'il faut

réduire. » Le 3 août 1793 quelques frères et amis ayant fait des propositions au sujet du recrutement de la cavalerie, Robespierre les morigène. Il n'est pas difficile, selon lui, de lever des hommes et des canons ; ce n'est pas cette question qui doit absorber les instants de la société. «Il faut, dit-il, s'occuper surtout de détruire les ennemis du bien public en général. » Dans toutes les prédications politiques de Robespierre, cette idée d'agir par l'oppression ou la violence contre les réfractaires, les dissidents, les adversaires, émerge sous une forme ou une autre. Et nul n'a mis autant d'insistance et de feinte autorité pour l'imposer aux consciences. Il n'aime pas ceux qui voilent la face de cette nécessité artificielle et terrible, ou qui détournent l'attention publique d'elle. C'est en ce sens qu'il reproche à Barère de trop faire « mousser s les victoires et qu'on l'entend insinuer parfois que les succès de l'armée française ne sont glorifiés que pour distraire le peuple de sa colère et de ses vengeances intestines.

Le système favori des tyrans a toujours été d'opposer ceux qu'ils voulaient perdre à la foi populaire, en les affublant bon gré mal gré de tous les vices et de tous les crimes les plus en

horreur en leur temps. C'est ainsi que les martyrs chrétiens étaient des ennemis de Rome ; les victimes des autodafés allumés par Philippe II, de mauvais catholiques, des corrupteurs de la religion, des révoltés contre «notre sainte mère l'Eglise » . Robespierre ne néglige rien pour défigurer ceux qu'il condamne et pour soulever contre eux la réprobation publique. De même que les hérétiques de Philippe II, la plupart du temps, étaient de saintes personnes que Piome voyait périr avec douleur, de même les victimes de Robespierre, fussent-elles le patriotisme incarné, comme Danton, ou les hommes le moins susceptibles d'être corrompus par l'or étranger, par les « guinées de Pitt », comme les girondins, il en fait, en définitive, des félons et des traîtres. Jusqu'au 9 thermidor, tous ceux qu'il voudra faire périr seront des « agents de l'étranger ». Et parmi eux se trouve Carnot, l'organisateur de la victoire ! Dubois-Crancé, le premier réorganisateur de l'armée. Dans cette époque de crédulité, dénuée d'une façon incroyable de tout sens critique, et où les âmes étaient dans un état perpétuel d'alarme, de crainte ombrageuse, toutes ces calomnies germaient, fructifiaient en convictions atroces et en haines sanglantes.

Brissot, Hébert, Danton, Robespierre, « ont éternué dans la besace », comme dit le robespierriste Daillet d'Arras, et le peuple militant n'a pas versé une larme sur leur infortune; il a salué, au contraire, leur exécution de ses vifs applaudissements. Certes, Robespierre, dans ces temps de passions aveugles, n'a pas le monopole de la calomnie. Lui seul, cependant, en fait sa préoccupation constante, son ministère spécial. Il en a la science et le raffinement. Nul ne s'entend aussi bien que lui à dénaturer un adversaire et à le rendre abominable. Il faut ajouter à cela l'influence toujours active d'un tempérament mélancolique, atrabilaire, plein d alarmes, la manie de tisonner sans cesse l'inquiétude populaire et de l'alimenter de soupçons, pour comprendre la part que Robespierre prend dans la formation de cet état d'àme qui va donner aux patriotes en bonnets rouges des instincts de bêtes féroces. Pour assombrir les esprits et ulcérer les cœurs, Robespierre n'a de rival sérieux que Maral. Robespierre reprend dans un autre sens cette espèce d'éducation terroriste. Après avoir marqué comme d'un signe infamant les ennemis de la Révolution et souiïléla haine justicière (I) qui doit purifier le sol de la liberté (!)

de leur présence, il faut qu'il dissolve entièrement dans les cœurs ce qui peut y demeurer de pitié, de respect humain, d'humanité, et pour cela il répand ce sophisme cicéronien qu'être clément envers les contre-révolutionnaires, c'est assassiner les patriotes ; qu'épargner le coupahle, c'est tuer l'innocent ! Il soutient cette thèse inique imperturbablement et en toutes circonstances (voir, entre autres, les discours sur la mort de Louis XVI), et son vicaire Saint-Just la répète avec des accents de conviction biblique dans ses sanglants réquisitoires contre les ennemis de Maximilien.

C'est ainsi qu'on pourra être criminel parce qu'on a été simplement humain. C'est donc aussi une action vertueuse que de dénoncer le crime pour qu'il soit puni. De là un encouragement constant à la délation, au mouchardage, aux dénonciations, auxtrahisons, enfin à toutes les viletés et infamies qui puissent dénaturer et pourrir une conscience civique. Epier, espionner, accuser, condamner même à l'aide de faux matériels, voilà la pure tactique robespierriste. C'est sous cette influence délétère qu'aux temps de la Terreur, on a vu se produire tout ce qu'il peut y avoir de bassesse et d'ignominie dans le cœur humain. Heureusement, en face

des lâchetés les plus criminelles, se produisent les héroïsmes les plus purs. Répétons-le : il n'appartenait pas à ces sophistes d'étouffer toute la générosité et toute la noblesse de 1 âme française. Malgré l'oppression, elle fait jaillir la lumière de la vraie grandeur morale, et cette clarté divulgue soudain dans leur hideur tous les visages du crime, même ceux auxquels le masque de la probité colle le mieux sur la peau.

Voilà de quelle façon Robespierre couve avec une effrayante sollicitude léclosion de la terreur. Si Ion se souvient qu'il est le docteur, l'oracle réputé infaillible de la Révolution, et d'ailleurs le plus populaire, on doit en conclure que son rôle est tout à fait prééminent et capital à cet égard.

D'ailleurs le théoricien en titre du système d'épouvante et de vengeance, c'est encore lui. Il en prononce les sentences générales et les sophismes les plus criminels. « Le gouvernement révolutionnaire doit aux bons citoyens toute la protection nationale ; il ne doit aux ennemis du peuple que la mort . » (Rapport sur les principes du gouvernement révolutionnaire .} Voici l'un des accouplements monstrueux que nous visions plus haut : « Le ressort du gou-

vernement populaire en révolution est à la fois la fer/u et la terreur... La Terreur n'est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu... » {Rapport sur les principes de morale politique, etc.) Maintenant, quels sont ceux à qui la vertu doit donner la palme ou la ciguë ? La réponse est efTrayante : « Il n'y a de

CITOYENS DANS LA RÉPUBLIQUE QUE LES RÉPU- BLICAINS. » Et quels sont les républicains ? les êtres vertueux qui croient à la religion de l'Etre suprême, à la liberté, à l'égalité, à Robespierre par-dessus tout. D'ailleurs l'adhésion à ce credo sacro-saint n'est pas tou j ours sufïisante pour procurer l'immunité. Un simple écart hors de la ligne robespierriste, un retard à se jeter dans son sillon lorsqu'elle change de direction, trop ou pas assez de zèle à le creuser lorsqu'on se trouve dedans, suffisent à vous faire perdre à jamais l'estime du prophète et à vous attirer sa rancune jusqu'à la mort. Si nous interrogeons le disciple après l'apôtre, Saint-Just nous dira : « Ce qui constitue la république, c'est la destruction de tout ce qui lui est opposé ; on est coupable contre la république parce qu'on s'apitoie sur les détenus ; on est coupable parce qu'on ne veut pas de la vertu ; on est cou-

pable parce qu'on ne veut pas de la terreur... » En ce qui concerne l'organisation matérielle de la terreur, la responsabilité de Robespierre paraît encore plus entière. Au cours de la période pré-thermidorienne (de prairial à thermidor), il trouve mauvais que ses adversaires montrent en lui le principal auteur du tribunal révolutionnaire. Ernest Hamel, son panégyriste inefï'able, estime qu'il n'a pris à son organisation qu'une part très indirecte. Examinons :

Nous avons déjà vu que, dès juillet 1789, il a réclamé « dans toute leur rigueur les principes qui doivent soumettre les hommes suspects à la nation à desjugements exemplaires » et qu'il réclame pour cela la création d'un tribunal populaire. Ceci indique bien, il convient de le répéter, que l'idée qui devait s'épanouir en 93-94, était en germebien avant les dangers de la patrie auxquels on attribue son éclosion spontanée. On pourrait faire son histoire, montrer sa croissance, suivre toutes ses transformations, depuis ce moment jusqu'à thermidor, sans en perdre la trace. Bornons notre examen aux approches des réalisations définitives.

Le tribunal du 17 août est la deuxième

ébauche du tribunal révolutionnaire (la première était la haute cour d'Orléans, que Robespierre voulait faire installera Paris). Nous savons que le décret concernant le tribunal dans sa forme la plus rigoureuse a été arraché par Robespierre à l'Assemblée législative. Les premiers juges de cette magistrature, inspirés parla pensée robespierriste, réclament dès leur première séance, avec l'élargissement de leurs attributions, l'accélération de la procédure et une restriction rigoureuse des droits de la défense. Dès cette époque, on voit donc se dessiner la funeste doctrine qui va conduire à la loi de prairial, et dont les effets voulus consistent pour ainsi dire à saccader les sentences de mort en des répétitions rapides. Amener la suppression de toutes les garanties que les formes antiques de la justice ont accordées aux accusés, se contenter de la conviction intime des jurés, dès qu'elle s'est formée, même lorsque les accusés n'ont pu être entendus, telle est l'admirable justice populaire, dont Robespierre, dès ce moment, porte l'impérieuse conception dans son âme.

Il est vrai que c'est Danton qui fît décréter (et l'on sait qu'il en a demandé pardon à Dieu et aux hommes) le troisième tribunal politique.

Mais l'organisateur de la défense nationale, que ses tractations et sa politique pratiques obligeaient, dansces temps de fanatisme, à faire de brusques sursauts révolutionnaires pour sauver sa popularité, ne s'est emparé là que d'une idée purement robespierriste. En effet, le discours de Maximilien du 10 mars 1792 est une invite, et à la formation de ce tribunal, et à l'établissement du gouvernement révolutionnaire. Pourquoi ne fit-il pas lui-même la proposition du décret ? Mais parce qu'alors il était si antipathique à la majorité de la Convention, où dominaient les girondins, que son initiative formelle l'eût fait chanceler sous les sarcasmes. D'ailleurs, Danton ne fait adopter la sinistre mesure qu'afin de délivrer l'élan du patriotisme des méfiances populaires entretenues par Robespierre et les démagogues, et qui menaçaient de le paralyser. Mais sa pensée n'était sûrement pas d'établir son règne personnel par la terreur.

Dès que le coup d'Etat du 2 juin s'est un peu consolidé, c'est Robespierre qui va se charger, avec limpatience fébrile du fauve qui guette une proie, d'amener le tribunal révolutionnaire à sa perfection rêvée. Le voici, à la tribune des jacobins, avec ses lunettes vertes

et sa face convulsionnée, le 11 août 1793 : « C'est avec cette lenteur des anciens parlements que procède maintenant le tribunal révolutionnaire ; c'est avec ces formes chicanières et insidieuses qui distingueront toujours notre barreau. Encore le Parlement jugeait-il en quatre jours un homme convaincu d'un meurtre. Et cet homme (Custine), qui depuis quatre ans assassina trois mille Français (?) ne trouvera pas de preuves qui le condamnent? Il est innocent, l'assassin de nos frères ? Il assassinera toute la race humaine (!) et bientôt il ne restera que les tyrans et les esclaves ! » Non, non, Robespierre le déclare : il ne faut pas que letribunal « s'entortille de formes avocatoires ». Le 23 août, mêmes récriminations. Le tribunal n'apporte pas assez de célérité dans ses jugements. Le Comité de sûreté générale et la police de Paris ne sont pas suffisamment zélés. 11 demande que le tribunal, pour qu'il puisse fonctionner avec multiplicité, soit divisé en plusieurs sections ; il propose, en outre, la formation de comités révolutionnaires, chargés de l'approvisionner de victimes. Le 24 octobre, il fait rapporter à la Convention le décret qui ordonnait la publicité des motifs des arrestations. Il ne veut pas qu'il y ait autant de

procédures que de personnes accusées, ni que les membres des comités révolutionnaires soient astreints à des formalités définies. Suivre la voie judiciaire, ce serait anéantir la sagesse des mesures révolutionnaires « lorsque la notoriété publique accuse un citoyen de crimes dont il n'existe point de preuves écrites, mais dont la preuve existe dans le cœur de tous les citoyens indignés ». Dans le but encore d'accélérer la procédure du tribunal révolutionnaire, il propose, le 29 octobre, de « décréter qu'après trois jours de débats, le Président du tribunal demandera aux jurés si leur conscience est assez éclairée.. . » Tant pis pour les accusés s'il leurrestait des preuves décisives à donner pour changer la conviction des juges : il n'y allait, dans l'afTaire, que de leurs têtes !...

Enfin, la forme sommaire et expéditive de la justice révolutionnaire, telle que la conçoit Robespierre (1), réalise son typeparla Commis-

(1) II allait cependant encore plus loin dans son désir d'instituer une justice sommaire et rapide. Nous lisons dans une lettre de Darthet à Lebas, du 30 floréal an II : « Le Comité de salut public a dit à Lebon qu'il espérait que nous irions tous les jours de mieux en mieux. Robespierre voudrait que chacun de nous pût former seul un tribunal et empoigner chacun une ville de la fron-

sion populaire c/'0/'a77g'e, dont lui-même rédige les statuts. La sauvegarde des accusés devant cette singulière juridiction, c'est la conscience des juges, lesquels ont prononcé par avance dans leur cœur la condamnation à mort de tous les suspects. La loi de prairial est l'application au tribunal de Paris des heureuses formules trouvées pour exterminer le Midi. Les perfectionnements que Robespierre, depuis juillet 1792, cherchait à introduire dans le mécanisme finirent par effrayer Fouquier-Tinville lui-même. Au cours de son procès, l'accusateur public raconte qu'ayant fait part au Comité de salut public de ses ïnqméi\ides, on lui répondit : cet objet regarde Robespierre. Fouquier ajoute qu'il eut encore une autre fois l'occasion de protester, Robespierre présent. Il s'agissait de la réduction des jurés à sept ou à neuf par séance. Ayant représenté que cette manière d'agir ferait perdreau tribunal /a confiance publique, Maximilien « combattit avec rage cette réflexion et finit par m'objecter, dit Fouquier, qu'il n'y avait que des aristocrates

tière... » Et le bon jacobin artésien ajoute le mot d'ordre robespierriste : « La vertu et la probité sont plus que jamais à l'ordre du jour. » (Papiers publiés par Courtois, p. 273, nOLxxxii.)

qui pouvaient parler ainsi ». Enfin, deux pièces du procès Fouquier-Tinville nous apprennent que c'est Robespierre lui-même qui épura les jurés et les juges, au moment de la réorganisation du tribunal, consécutive à la loi du 22 prairial.

Le tribunal révolutionnaire était ainsi à peu près parachevé. Seulement le gouvernement révolutionnaire, que Robespierre avait été l'un des premiers à réclamer et dont il était également le théoricien, n'était pas encore arrivé au même point de perfection. Ainsi, la terreur boitait. Le tribunal, prêt à obéira l'impulsion directe des triumvirs mystiques, recevait encore des ordres des ennemis de Robespierre. La marche de la justice était entravée par des hommes impurs, les Vadier, les Amar, les Vouland. Le discours du 8 thermidor, en même temps qu'il obéit à un dessein très prémédité d'apologie personnelle, vise également à l'unification du gouvernement révolutionnaire dans les mains robespierristes, ses conclusions le prouvent. Si cette deuxième partie de l'œuvre avait pu s'accomplir, Robespierre était le maître définitif delà Terreur. La tyrannie absolue de la vertu et de la liberté commençait.

C'est précisément pendant cette période de préparation de la conquête définitive, où Robespierre ne participe plus apparemment au gouvernement, que la grande Terreur sévit. Certains 1 innocentent à cause de cette abstention. Mais n'est-ce pas sa loi, son tribunal, ses juges, ses jurés qui fonctionnent ? N'est-ce pas son système d'amalgame, de fabrication de conspirations qui se trouve en pleine activité ? D'autres que lui gouvernent l'épouvantable machine à exterminer les hommes dont il est l'auteur ; mais pendant que cette machine accomplit automatiquement sa sinistre besogne, ne guette-t-il pas des victimes plus difficiles à saisir ? Durant la période où les tètes tombent comme des ardoises, s il s'est retiré, lui, dans une sorte de présence occulte, ses suffragants : Saint- Just, Couthon, Lebas, David, Dumas, Cofïinhal, Herman, restent à l'œuvre ; et les autres, ceux qu'il veut faire périr, ne sont-ils pas ses complices d'hier ? N'est-ce pas de lui qu'ils procèdent, en méditant de le perdre ?

Il n'est évidemment pas donné à un seul homme de soulever des événements aussi disproportionnés que ceux caractérisant l'épopée révolutionnaire. La Terreur, le Comité de salut public, l'accoutumance aux idées deanort, ré-

sultent d'actions et de réactions collectives, de causes diverses se répercutant les unes dans les autres. Cependant, il y a des responsabilités individuelles. Le nier équivaudrait à ne voir dan s l'iiomme qu'un automate mu par des forces extérieures à sa conscience. Mais le sentiment intérieur que nous avons de notre liberté morale proleste sulïlsamment contre cette supposition dégradante. La preuve qu'il y a des responsabilités, c'est que nos pères ont discuté leurs actes et que nous les discutons encore, comme nous pesons nos résolutions prochaines. Ce qui distingue l'humanité du reste du monde, c'est sa puissance de réaction contre la fatalité. Subir le mal, c'est une lâcheté de la conscience ; le procréer, c'est son erreur, sa perversion ou son crime. La plupart des malheurs de la Révolution proviennent d'erreurs, de fautes et de mauvaises intentions, dont les acteurs de ce drame sont d'autant plus responsables qu'ils attestaient les plus hautes notions de la morale humaine. Parmi loutes ces responsabilités enchevêtrées et qu il serait assurément impossible de démêler une à une, celle de Robespierre est la plus nettement visible et paraît envelopper toutes les autres.

Ce n'est donc pas à tort qu'on a fait de lui le

bouc émissaire de la Révolution. Il en est la conscience dans tout ce quelle a de faux, de frelaté, d'inique et d'hypocrite. Certes, chacun doit porter la charge de ses actes, et Robespierre n'est pas Carrier, mais sans la victoire de Robespierre et de ses pareils, il ny aurait pas eu de Carriers, et c'est par là que le fardeau total des crimes s'accumule sur la tête du blême amant de la vertu.

Si de 1 individu on passe au groupe, on voit que la Révolution s'aggrave à mesure que les jacobins démagogues dominent. C est de cette famille d'hommes qu'est venue en effet la contagion mauvaise. Elle est composée d'une part de subjectifs qui, ayant tiré des sentiments politiques de leur âme, en deviennent les adorateurs et les fanatiques, et de l'autre, d'hypocrites qui poursuivent l'assouvissement de leurs plus basses envies sous le couvert de cette foi. C'est la tribu des « remueurs de nouvelletés » subversives, des théoriciens de l'impossible, des métaphysiciens verbeux, des flatteurs du peuple et des envenimeurs de plaies sociales. Sous des prétextes honorables ou honteux, ce sont les diffamateurs des hommes de bonne volonté, les charlatans qui se payent le luxe facile de juger surhumainement des

choses humaines et qui trahissent ainsi leurs humbles frères en la vie. Lorsque 1 homme de bien offre modestement son grain de blé, ils versent, eux, avec un intrépide orgueil, tous les trésors et tous les poisons de leurs rêveries. Mais que les événements les mettent brusquement en demeure d'accomplir le rôle providentiel dont ils se sont investis, ils se vengent alors de leur impuissance, par la haine et la mort, sur ceux qui ne crurent jamais en eux ou qui blessent leurs susceptibilités de fanatiques. Selon lemotdeChamfort, leur argument suprême est celui-ci : « Sois mon frère, ou je te tue ! »

Robespierre, je crois l'avoir montré, est le héros parfait de ces citoyens stériles et malfaisants.

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