‹ Fanchon la vielleuseChapitre 30 sur 52 · FANCHON, EDOUARD · texte numérisé non relu

FANCHON, EDOUARD

Enfin , nous voilà seuls, et jepuis melivrerà touteraa joie!., que vous m'avez inquiétée !

EDOUARD

Croyez-vous que j'aie moins souffert? Quand on vous connaît il est permis d*aimer la vie.

Une autre fois soyez donc moins prompt à l'exposer.

EDOUARD

Pouvais-je m'en dispenser ?... D'ailleurs , garçon , sans famille , tenant si peu à la société..

• Edouard , écoutez un projet de Fanclion : j'ai résolu de retourner en Savoie.

EDOUARD

Vous quitteriez Paris ?

Je veux revoir raies montagnes ; je veux y conduire nn peintre aimable , plein de talens , à qui , en échange de toute ma fortune , je ne demanderais c[u'un seul tableau.

EDOUARD

Coyiment ?

AIR : Dans ce salon ou du Poussin, Au bas d'un fertile coteau, Dont je garde la souvenance , Je ferais peindre le hameau Qui vif les jeux de mon enfance.

Il faudrait être mon époux Pour faire avec moi ce voyago:

J'avais jefé Ips yeux sur vous...

Mais peignez-vous le paysage ? %

EDOUARD

Je VOUS comprends , femme charmante , et ne puis revenir de ma surprise. Quoi ! Fanclion , vous pourriez renoncer à ces hommages dont vous êtes environnée... r A N c H o N.

Un seul m'a fixée pour jamais.

EDOUARD

A cette opulence que vous augmentez chaque Jour ?

J*en ai trop pour moi ; assez pour deux.

EDOUARD

Vous ne pouvez savoir ce qui se passe dans înon ame.

Expliquez-vous , Edouard.

Il est des circonstances...

N'êtes- VOUS pas libre? comme Fanchon , né de parens obscurs ? quelle pourrait être entre nous la distance?

EDOUARD

La distance... celle de la fortune.

Ait- du vaudeville du Tableau en Litige. Du partage de la richesse Exclus par un sort inhumain ,' Comment, avec délicatesse, Puis-je aspirer à votre main ?

Souvent trop devoir importune:

Par riiynien près d'être lié, Dp l'amour et de la fortune Chacun doit fournir la moitié.

Même air.

N'imitez pas l'amant Tulgaire Qui rougirait tJe partager :

De l'objet que le cœur prtîfère Les dons peuvent-jl« outrager?

C'est à deux que l'amour dispense Tous les biens qu'un seul jicut avoir; 11 ne met pas de différence Entre donner tt recevoir.

EDOUARD

Il y a dans tout ce que vous dites une grâce , une expressioMÎ... Ah! si comme vous, je possédais...

Qui vous a dit (\\^q vous ne possédiez rien ? ( S'élançant à un secrétaire , et apporianl un papier. J Vous avez acc^uis (laus les environs de Chambéiy, précisén;ent auprès de la cabane de mon père , une retraite agiéable et commode.

Qui... moi !

F A îî c H o :î.

En voici le contrat ; il n'y manque plus que votre sigiisliire.

EDOUARD

Qu*entends-je !

FA N c H o N.

Vous serez au milieu d'un peuple pauvre, mais laborieux- ; vous eu serez l'ami , le dieu tutélaire : car, je vous en préviens, vous aurez beaucoup d'or à répandre; vous trouverez pour vos pinceaux des sîtes charmans , des villageoises fraîches et piquantes .. dans mon pays il y en a de fort jolies. Je me suis aperçue que vous n'aimiez ni le tumulte ni le grand monde ; votre terre offre la solitude la plus aimable • vous pourrez y promener les plus douces rêveries. Enfin si , par délicatesse, vous aviez refusé de venir chez Eanchon, c'est maintenant chez vous qu'elle vous demande un asile, et la permission d'y passer le reste de sa vie.

EDOUARD

Tant (îe générosité confond toutes mes idées,;:. Amour ! reconnaissance !... je ne puis vous résister. Femme charmante ! je t'adorais... et ne t'aimais pas encore assez.

Vous seul, depuis long-lems , êtes le but de mes actions : vous venger du sort, qui , en vous oubliant , me prodiguait ses dons , était ma pensée chérie. Edouard était toujours là... E D o u A R D , avec égarement.

Oui , oui , toujours avec toi ! tu l*emportes sur la voix des préjugés... Il est tenis de me faire connaître ; apprends donc que Je suis,..

SCENEXTI.

F .A W C H O INT, Mad. DEGER MILLIERS,

introduite par yinccnt , et suivie de deux laquais avec la livrée que portail Fincent au premier acte. L'un d'eux porte un sac de velours cramoisi à glands d'or. VINCENT.

VINCENT, annonçant.

Madame de GervJlliers !

Tvlad DE GERVILLIERS.

Ici mon neveu !

EDOUARD, sortant vrécipilammenl par le fond.

Ciel !

F A N c n o N, Stupéfaite.

Son neveu I

Son neveu !

Mad. DE GERVILLIERS.

Dans cette maison ! C^ Fanchon, d'union sec.J Ma bonne , allez dire à votre maîtresse que c'est madame de Gervilliers, qui veut la voir.

F A N c H o N , toujours immobile.

A peine je respire.

Mad. DE GERVILLIERS, <fe même.

M'entendez-vous , mademoiselle ?

Madame... serait la tante d'Éc^ouard ?

Mad. DE GERVILLIERS.

Edouard, dites-vous? C'est le colonel de Francarville.

F A N c H o N , A par;.

Il m'a trompée.

Mad. DE GERVILLIERS. avec aigreur.

Hé bien! verrai-je cette ITanchon ?

VINCENT

Vous lui parlez , madaœe.

Mad. DE GERVILLIERS.

Ceseraitln...r^/3arr.;elle est^ovihïen. ^ux laquais. Qu'on m'attende à ma voiture. Ils sortent. (Haut à Fanclion , avec mépris. J Jai à me plaindre de vous... beaucoup plus que je ne pensais.

De moi , madame ?

Mad. DEGKRVILLIERS.

Vous avez la témérité de vous servir de ma livrée pour répandre des dons qui ne viennent que de votre main.

VINCENT

■Te vous le disais bien qu'on m'avait fait suivre jusqu'ici... Madame m'a fait tout avouer , Fanclion ; il n'est plus tems de feindre.

Mad. DEGERVILLIERS.

Que répondrez-vous à cela ?

AIR : Par une liqueur enivrante.

De votre bonté généreuse

Le pauvre ressent les effets; ,

il me fallait pour être heiireuscj

Madame, imiter vos bienfait-i.

Aux malheureux dans l'indigence

J'offris des secours : mais Fanchon

Crut doubler leur reconnaissanc*

Kn Uiir prononçant voîns nom.

Mad. DE GERriLLIF-RS.

Pas n\a\ : est-ce qu'elle aurait de l'esprit?

VINCENT

Eh ' pourquoi pas ?

Mad. DE GERVILLTERS, avecmcpris.

Se (l(;niier des tons de bienfaisance !

VINCENT, à part.

Le sang me bout dans les veines.

Mad. DE GERVILLIERS.

Une Fanchon compromettre un nom illustre par ses aumônes indiscrètes ! oser prétendre à l'estime î

FANCHONj avec force et dignité.

Madame de Gervilliers oublie qu'elle est chez moi. Mad. DE GERVILLIERS, baissant le ton. Comment donc !

V I N c E N T , avec colère.

W est vrai, madame, que Fanchon a baucoup de torts envers vous... infiniment de torts.

Air du vaudeville de Oui et Non.

Pour tous ci'ux que vous oubliez La bonté de son coeur réclame :

Bientôt leurs pleurs sont essuyés, Le tout en votre nom, madame.

Par des bienfaits entretenir L'éclat d'un nom recommandable, - En tous Uenx vohs faire bénir...

Oh! c'est un crime abominablt!

Mad. DE GERVILLIERS.

Mais je crois que ce bonhomme... , ^

VINCENT

Est très-choqué , madame, de vous voir ainsi maltraiter celle à qui vous ne devez que des éloges.

FANCHON, avec douceur.

"Vincput, calmez-vous

VINCENT

]Nou , c'est que je ne souffrirai pas...

Laissez-notis, je vous prie.

VINCENT, à part.

Elle est trop bonne,., je le lui ai toujours ait. (Haut, aprhs une fausse sortie- J Oui vous êtes trop bonne.

( // sort, j

S c l: iN e XIII.

FANCHON, Macl. DE GERVILLIERS.

M ad. DE GERVILLIERS.

Allons , allons , je veux bien oublier la hardiesse que vous avez eue,. •• à condition que jamais vous ne vous servirez de ma livrée... Mais ce que je ne puis vous pardonner, c'est d'attirer ici mon neveu , le colonel de Francarville.

AIR : J'ai iparfois entendu parler.

Vous voulez de votre bpauté

Sur son cœur exercer l'empire;

D'un pareil uinanf le délire

Doit flatter votre vunilé.

Oubliant l'honneur de sa race,

I! le dénient à vos genoux...

Peut-être poussez-vous l'audace '

Jusqu'à voir en lui votre époux.

Moi l'épouse d'Edouard !..

Mad. BE GEEVILLIERS.

Toujours un Edouard !

C'est le nom qu'a pris votre neveu, madame, pour s'introduire chez moi. Il s'est duniîé pour un peintre sans fortune, sans parens.

Mad. DE GERVILLIERS.

Depuis trois mois il nous écrit de son régiment... Non , je ne puis croire ce que vous tljtes ; vous ne pouviez mécoa^ Haîire la colonel, et ce détour...

Je n'en impose Jamais. ^

Mad. DE GERVILLIERS.

Vous ignoriez que monsieur de Frâncarville, colonel de cavalerie, mon unique héritier, est déjà possesseur d'une grand» fortune! vous me nierez que votre but était de partager son opulence et d'en augmenter la vôtre ? {FancJion, qui, pendant cette tirade j a exprimé la plus vive souffrance, prend tout à coup le contrat, et le présente avec noblesse à madame de Gervilliers.^ Quel est ce papier?

Lisez.

Mad. DE GERVILLIERS, après avoir mis ses lunettes.

v Pardevant les notaires... * Hum ^est également comparu « le sieur Edouard, peintre...

Voire neveu.

Mad. DE GERVILLIERS, feuilletant le contrat. C'est le contrat d'une terre en Savoie

Que i*avais achetée pour votre neveu... je le croyais orphelin, abandonné de la nature entière... Vous voyez que , loin de vouloir partager l'opulence du colonel de Francarville, je ne cherchais qu'à l'enrichir de la mienne.

Mad. DE GERVILLIERS, étant ses lunenes.

Serait-il vrai ? Je commence à croire que je m'étais

trompée.

Eh de quel droit , madame , venez vous insulter chez elle une femme qui n'a d'autre tort que d'avoir augmenté le respect qu'on vous doit? Mais cette femme est obscure; ce n'est qu'une simple vielleuse : qu'importe dattaquer sou honneur, sa délicatesse, de l'accabler de reproches injurieux, de l'outrager par des préventions humiliantes... Sachez que cette Fanchon, que vous dédaignez, porte une ame qui peut donner à la vôtre le défi de la fierté; sachez que ses bienfaits pourraient peut-être le disputer aux vôtres, et qu'on

n'a pas besoin de naissance, madame, pour avoir quelques vertus.

Mad, DE GERVILLIERS.

( A part. ) Quel langage! (Haut.) Mademoiselle, voirs rae jetez dans un étonnement...

AIR : Ah! de quel souvenir afreiix.

Plus d'un propos ca"loniniei!X Contre vous m'avait prévenue ; Mais de vous on pense bien mieux Dès Pinstant qu'on vous a connue :

Vous m'inspirez un sentinient Bien sincère, je vous l'atteste ; Comptez sur mon attachement.

Et surtout, mon aimable tnftint, Daignez oublier le reste.

FA N c H o N , froidement.

Madame, je suis sensible autant que je dois i'èlre... Mad. DE GERVILLIERS, avec affection. Je vois que vous êtes encore blessée, et je le conçois, j'ai été un peu loin... oni 3 j'ai eu des torts... F A N c H o N.

Madame, je ne m'en souviens plus.

Mad. DE G E R V I L L I E R s.

Vous savez conserver un sang-froid , une dignité... Et ce contrat... ('/.e lui donnant J oh! je ne l'oublierai jamais, f Lui prenant la main. J Mach.ère en-fant , dites que vous acceptez mon amitié.

Elle m'honore , madame , et j'espère avoir la force de m'es rendre digne.

Mad. DE GERVILLIEKS.

Mais mon neveu vous aime sans doute beaucoup... cela me paraît si naturel! conseuUra-t-il à se séparer de vous ? F A N G H o N , avec sentiment.

Il aura beaucoup de peine... j'aime encore à le croire; mais je le ferai ressouvenir de ce qu'il doit à sa famille , ù son rang : croyez, madame, que je saurai lui faire mesurer la distance qui exisle entre n.ous.

Mad. DEGERVILLIEBS.

( A part. ) Elle est charmante ! (■ Haut. ) Je ne puis rester plus long-tems avec vous... Sans adieu, ma belle enfant. F A N c H o w.

Madame, je vous salue.

Mad. DE GERVILLIEBS.

Je veux que vous veniez me voir.

J'aurai cet honneur,

Mad. DE GERVILLIEBS.

liB matin, entendez-vous. Nous causej'ons : j'éprouve à "vous entendre un plaisir.... ^On n'est pas plus intéressante !

( Elle sort. J

Page 1