‹ Fanfan LatulipeChapitre 1 sur 17 · I. — Au bord de la mer · texte numérisé non relu

I. — Au bord de la mer

Il est^ sur la côte de Normandie, un charmant village où se réunit, depuis déjà quelques années, une joyeuse colonie de baigneurs artistes.

C'est Duval Le Camus fils, dont la féconde palette ne lardera pas à immortaliser Villerville et les Villervillais ; Jules David, au spirituel crayon, auquel on doit tant de ravissantes lithographies; le capitaine Blanche qui, lui aussi, pourrait être un maUre s'il le voulait bien; Chenillon, le sculpteur; Challamel, Fhistorien, et tant d'autres, sans m'oublier, moi et ma cabane en bois du Nordy comme disait dernièrement Figaro.

Quant au pays en lui-même, je crois l'avoir décrit ailleurs ; je n'y reviendrai pas longuement.

C'est un simple nid de pécheurs, sur une pittoresque falaise formant bastion entre des prairies moutonneuses et des cours plantées de pommiers. Toute cette verdure, çà et là coupée de frais vallons, s'étage par replis harmonieux jusqu'aux collines, richement boisées, qui la couronnent et se découpent en vigueur sur le ciel.

Si l'on se retourne vers l'autre horizon, le tableau change complètement, mais n'est pas moins déli-

ciciix à contempler. Au-dessous d'un étroit talus de galets, o'est un interminable promenoir de beau sable doré, puis les rocbes noirâtres de la moulière, hérissée de ses longs pieux à suspendre des filets appelés guideauxy et sur laquelle, à chaque marée basse, grouillent les cottes blanches des pêcheuses; — comme pendant, le mouillage où les .pêcheurs viennent échouer leurs bateaux qu'on nomme plateSy et qui sont au nombre d'une quarantaine environ : toute une flotille ; sur la droite, la côte de Grâce et l'embouchure de la Seine ; en face, la rade du Havre et la silhouette embrumée du cap de la Hëve; sur la gauche enfin, la mer, et chaque soir les innombrables féeries du soleil couchant. Oh! oui, nous avons été d'heureux Christophe Colomb le jour où nous avons inventé Villerville-sur-Mer.

Or, cette année-lâ, tout le monde était exact au rendez-vous de la mi-juillet ou de Tami Juillet, à votre choix. Il ne manquait plus à l'appel que sirRe* ginald et milady Edith Wilson, un couple britannique qui, Tannée précédente, s'était fourvoyé par hasard dans la gouailleuse phalange.

Bien que quelque peu ridicule d'allures, d'accou-^ trements, de sentimentalisme surtout, l'Anglaise était jeune et jolie. Et puis, une femme ! on l'avait épargnée.

Mais l'Anglais !

Il était si mélancolique, si solennel, si bien fait pour prêter à la caricature et à là plaisanterie, que langues et crayons s'étaient tout aussitôt déchaînés contre ce pauvre tourtereau d'outre-mer.

Sur le bois blanc de toutes les cabanes de bain, sur toutes les murailles fraîchement recrépies des alentours, on retrouvait sa charge avec des légendes. Et quelles légendes I

En môme temps, comment dirai-je cela? il n'est.

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ma foi I qu'un mot ; pardoB si je l'emploie : on le ftla-r çuait à outrance. Et eom^e il était resté impassible sous les premiers quolibets, comme on avait conclu qu'il ne comprenait pas un mot du français, c'était à qui le mitraillerait à brûle-pourpoint de toutes les folles calembredaines qui nous passaient par la tête.

Les plus audacieux allaient même jusqu'à lui adresser face à face, comme de gracieux compliments, des bourdes et des injures. Ceci vous semblera par trop fort et n'était réellement pas généreux. Mais que voulez-vous? dans presque toutes les agglomérations artistiques, il en est ainsi. On commence modérément; on s'excite les uns les autre»; on se grise^ et les moins malveillants deviennent impitoyables en redevenant enfants.

Sir Rpginald écoutait tout cela avec une nafveté grave, faisait le geste d'un homme qui regrette de ne point comprendre, mais de confiance retroussait corn plaisamment sa grosse lèvre poumons montrer ses longues dents. Et nous tous de rire.

Chaque fois qu'il apparaissait de loin, dans la montagne ou sur la plage, on entendait en chœur ce refrain si connu des saltimbanques :

Brûlez pour lui les parfums d Arabie...

Oscar s'avanee ; Oscar, je vais te voir I...

On ne le nomma plus ni Reginald, ni Wilson, ni même l'Anglais : on l'appelait Oscar.

Un jour, le menuisier propriétaire de l'établissement naissant eqt la galante inspiration de nous gratifier d'un salon, d'un casino.

A. cet efifet, il écarta les dix cabanes alors existantes sur la plage de Villerville, cinq d'un côté, cinq de l'autre, et dans cet intervalle planta quatre

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pieux entre lesquels furent clouées trois cloisons. Une vieille toile à voile recouvrait le tout. Ce n'était peut-être pas monumental, mais ça abritait du soleil. On acclama le menuisier.

Restait à illustrer l'intérieur de l'édifice .

Juste au milieu, sur la mieux rabotée des planches, sur la plus large et sur la plus jaune, Duvàl Le Camus dessina la charge de l'Anglais en caleçon de bain, un Oscar sortant du sein des ondes.

C'était merveilleusement réussi : c'était du Gavami, du Daumier, du Nadar... c'était ébouriffant.

On alla se coucher en se tenant les côtes; durant toute la nuit on se surprenait encore à rire en dormant.

Hélas ! le lendemain au matin, plus de caricature au casino.,, plus d'Oscar... plus même la planche !

Une autre planche lui a été traîtreusement substituée.

Quel peut être l'auteur de cet attentat?

Oscar, sans doute... Oscar lui-même...

Oh ! scélérat d'Oscar 1

Le voilà qui descend le sentier de la falaise. Le voilà précisément qui vient à nous.

Brûlez pour lui les parfums d'Arabie...

Oscar s avance; Oscar, je vais te voirl...

Et toute la bande d'entourer l'Anglais. Et tout le monde de lui débiter, toujours avec les apparences les plus courtoises, mille invectives, mille menaces, mille anathèmes, tous plus grotesquement tournés les uns que les autres.

Seulement, comme on avait un peu de vraie colère ce matin-là, personne ne riait.

L'Anglais seul se mit à rire. .

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Puis, tout à coup, s'exprimant en français, avec beaucoup de facilité et presque sans accent :

— Très-drôle I... dit-il, oh!... oh!., ma parole d'honneur, messieurs, c'est très-drôle I...

Nous restâmes tout stupéfaits et la bouche béante. Sir Wilson poursuivit :

— Quant à cette esquisse qui était là, je vous demande pardon de me Têtre appropriée, messieurs ; mais je ne prétends pas que ce soit gratuitement. Dites-moi votre prix; quel qu'il soit, je ne le trouverai jamais trop élevé... Dites... C'est un portrait fort ressemblant, et j'y tiens beaucoup... Oh! beaucoup!

Duval se récria; nous commencions tous à demander des explications, moins encore de la voix que du geste et du regard.

Reginald ne demanda pas mieux que de satisfaire notre curiosité :

— Je vois ce que vous désirez, reprit-il. Eh! mon Dieu! si je n'ai pas parlé plus tôt, c'est d'abord parce que ce silence nous isolait encore davantage, mon Edith et moi... ma chère Edith, que je suis menacé de perdre bientôt... Les médecins du moins l'ont dit. En second lieu, vous paraissiez vous distraire beaucoup à mes dépens. JPourquoi ne pas m'y prêter? c'est si bon de rire! Enfin, nous ne comptions rester ici que quelques jours; ce n'était vraiment pas la peine de se fâcher. Mais Edith se plaît à Villerville; elle aurait grand besoin de rire : ça la sauverait peutêtre. Vous êtes des artistes, et par conséquent vous devez être bons... Voulez-vous devenir nos amis?

Et sir Reginald Wilson nous tendait à la fois les deux mains.

Tous nous nous précipitâmes aussitôt vers lui. Déjà le remords s'était emparé de nos cœurs; déjà, par un de ces brusques revirements si communs à la

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jeunesse, nous nous étions pris à aimer notre pâtira de la veille.

Il y avait eut tant de bonhomie, tant de simplicité, tant d'humour dans la franche explication qu'il venait de nous donner, et à laquelle le flegme britannique ajoutait une indicible et touchante originalité! son amer sourire avait été si attractif en faisant appel à notre îoyeuse humeur! il paraissait tant aimer son Edith I Eu nous parlant d'elle, en nous laissant entrevoir qu'elle pouvait lui être bientôt ravie, il y avait eu dans ses yeux une larme..» Cette larme acheva la conquête de notre amitié.

A partir de ce jour-là, Anglais et artistes, on ne se quitta plus.

Mistress Wilson, à son touri nous avait tendu la main et nous avait dit :

'^ J'aime beaucoup les Français... Ohl beaucoup...

Et vraiment c'était une charmante jeune femme de vingt ans. Quand les Anglaises se mettent à être belles, elles ne le sont pas à moitié.

Edith avait de magnifiqueb cheveux noirs, des grands yeux bleus, des traits allongés et délicats» un teint d'une blancheur et d'une transparence presque séraphique. Elle était grande, élancée, un peu maigre peut-être, mais d'une exquise perfection de formes. Sa démarche même, ses allures^ que nous avions critiquées tout d'abord, maintenant nous paraissaient empreintes d'une inimitable grâce. Il y avait surtout en elle cette mélancolie, cet immatérialisme, ce sourire, ce regard qui sont l'apana^^e... hélas I... de celles-là seulement dont le destin est de mourir jeunes.

Leur détachement des choses terrestres, leur fin prochaine se laissent pressentir sans peine et font naître sous ohaoun de leurs pas une pitié| un res-

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pect, une sympathie, je dirais presque une adoration. Ne sont-ce pas déjà des moitiés d'anges?

Il en était ainsi d'Edith Wilson. Au bout de quelques jours à peine, nous Taimions comme on aime une jeune sœur malade; nous nous empressions autour d'elle ainsi qu'autant de frères dévoués.

C'était à qui imaginerait chaque jour une promenade nouvelle et lui crayonnerait en chemin le site devant lequel elle s'était arrêtée avec plaisir, la silhouette villageoise dont elle s'était un instant amusée. Celui-ci apportait une tleur qu'on savait aimée d'elle, celui-là quelque fruit sauvage cueilli dans les bois ou quelque joli coquillage ramassé sur la grève. Nous avions pris l'habitude de faire de la musique chaque soir; tout le jour nous nous ingéniions à distraire notre chère Edith, et quand son regard brillait, quand le sourire avait reparu sur ses lèvres, quand elle semblait heureuse, nous étions heureux.

Sir Reginald se montrait on ne peut plus recon-^ naissant de toutes ces attention?, mais froidement, gravement, ou bien par folles boutades anglaises . Un jour, il nous disait, avec un accent que je n'oublierai jamais : c Merci!... oh! merci I... y^ Le lendemain, il serrait eipressivement la mairi de l'un de nous et se prenait à pleurer. Une fois même, tout à coup, il m'embrassa. C'étaient ses façons de dire : — Je suis content.

Il était de tous nos plaisirs, de tous nos travaux, regardait l'étude de celui-ci, écoutait le scénario de celui-là, et tous nous conseillait avec un tact vraiment artistique. Surtout avec un rare bon sens. C'était décidément une intelligence d'élite que sir Reginald Wilson.

La saison, cependant, s'avançait, La jeune poitrinaire en avait ressenti la douce influence, et, depuis quelques jours surtout, l'amélioration de sa santé

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devenait réellement sensible. Vers la fin d'août, elle reprit ses forces, quelque coloris, voire même un peu d'embonpoint. £ile fut encore plus jolie; elle se montrait presque constamment alerte et joyeuse : c'était presque une résurrection.

Aussi, quels Te Deum d'actions de grâce n'entonnions-nous pas sur la grève I Ou remerciait rOcéan, l'air tout imprégné de senteurs salines, la Normandie, Villerville, le bon Dieu... Tous les médecins étaient des ânes; notre Edith n'avait jamais été malade : elle vivrait cent ans. Et c'étaient des encouragements sans fin, des espérances, des folies.

Mistress Wilson nous croyait, ou du moins feignait de nous croire. Elle s'abandonnait à cette nouvelle enfance qui semblait s'épanouir en elle ; elle courait, elle jouait, elle gazouillait, elle riait.

Quant à son mari, bien que partageant notre espoir, bien que plus heureux à lui seul que nous tous ensemble, il conservait une impassibilité que des étrangers eussent prise pour de l'indifférence. C'était un homme profondément amoureux cependant. Mais que voulez-vous?... c'était un Anglais.

Un jour, je lui avouai mon étonnement de cette apparente froideur, et il me répondit :

— Oh ! je suis bien satisfait, et si vous ne me voyez pas faire des démonstrations enthousiastes, c'est que, quoi qu'il arrive, je suis bien certain de ne pas être séparé de mm^ Edith.

— Comment ?

Il passa la main sur son visage un instant crispé, et comme se répondant à lui-même :

— Oh ! non, fit-il, elle vivra.

Et il me quitta pour aller au devant d'Edith, qui accourait sur la plage, ses longues boucles noires flottant sous les amples ailes violettes de son chapeau de paille retroussé par le vent.

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Le 15 septembre arriva ; il fallut se quitter : sir Wilson et sa femme partaient pour l'Italie.

Nous les accompagnâmes tous à Honfleur, d'où ils devaient s'embarquer pour le Havre.

Sur le quai, il y eut une dernière effusion touchante.

Chacun de nous embrassa Edith, dont les pâles joues étaient empourprées par l'émotion; chacun de nous serra vingt fois les mains de Reginald et lui répéta : *

— A l'année prochaine, n'est-il pas vrai? Et tous les deux... au 15 juillet, à Villervillel

— Oh ! fît l'Anglais, si vous nous revoyez, ce sera tous les deux... je vous le jure.

Et, en disant cela, il avait une expression étrange.

Edith était installée déjà sur le paquebot et nous faisait de la main mille signes d'amitié.

La cloche tintait pour la dernière fois; Reginald s'embarqua à son tour.

*^Nous courûmes jusqu'à l'extrémité du môle, et lorsque le steamer passa en battant le flot de ses deux grandes roues ruisselantes d'éciime, il n'y eut pas un chapeau qui ne fût agité, pas une voix qui ne criât :

— A l'année prochaine, petite sœur I ... Au 15 juillet, sir Wilson, ne l'oubliez pas.

Reginald, bien distinctement, nous répondit :

— Au revoir I

La voix d'Edith également nous arriva, mais affaiblie déjà par la distance, et il sembla à quelquesuns de nous que cette voix avait dit :

— Adieu I

On remonta dans les carrioles.

Mais en repassant devant Notre-Dame-de-Grâce, sans que rien eût été convenu d'avance, nous des« cendîmes tous; nous entrâmes dans la chapelle si

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pieusement révérée par les matelots, et là il y eut une unanime et fervente prière à Dieu pour qu'il Conservât cette charmante jeune femme à cet honnête et digne gentleman.

Quand nous ressortîmes de la chapelle, quand nous allâmes regarder au bord de la ^terrasse qui domine la mer, déjà le bateau à vapeur achevait de se perdre dans les brumes de Thorizon.

Une heure après, nous étions à Villerville; quelques jours plus tard, nous étions à Paris.

Là de nouveaux travaux, de nouveaux plaisirs nous firent presque entièrement oublier nos deux Anglais de Tan passé.

Mais leur souvenir se réveilla bien vite en revoyant notre cher village, et chaque nouveau venu s'empressait de demander à ceux qu'il trouvait installés déjà :

— Edith et Reginald sont^ils arrivés?

Ainsi que je l'ai dit en commençant, c'était le 15 juillet, et personne encore ne les avait revus.

Ravissante matinée que celle-là, du reste. Il avait plu la veille au soir, et les difTéreutes verdures de la côte miroitaient aux rayons d'un splendide soleil. La mer, tantôt bleue, tantôt verte, reflétait un ciel d'azur, où couraient des nuées roses et blanches. C'était un de ces beaux jours qui sont les fêtes de l'été.

Le bain s'était pris à neuf heure?;» et d'au commun accord on avait fait porter le déjeuner sous les pommiers des dunes vertes qui s'étendaient à l'ouest du village, et qu'on appelle, je ne sais trop pourquoi, les graves.

Une multitude de petits oiseaux chantaient pour nous dans les feuillées et dans les haies doucement agitées par la brise ; à nos pieds la marée descen-* dante commençait à découvrir le chemin sablonneux

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qui mène à Trouville, et sur lequel déjà passaient en caquetant ies pêcheuses de moules et les pêcheurs de crevettes, celles-ci leurs mannes a la main, ceux* là leur long ravenet sur Tépaule. Nous étions à l'écart, nous autres, et nous pouvions tout voir sans être découverts par personne ; nous étions à l'ombre, et tout à l'entour de noui ruisselait le soleil : c'était charmant.

Aussi le repas fut»il des plus gais.

— Décidément, fit quelqu'un au dessert, nous nô verrons pas nos Anglais.

-* Pourquoi donc ça ? repartit un autre. Sir Wilson a promis, et je crois à sa ponctualité. Mais la journée commence à peine; ils arriveront peut-être ce soir.

— Qui sait? murmura tristement un troisième, qui sait s'il ne leur sera pas arrivé malheur?

— Non^ me récriai-je aussitôt avec confiance. Non, mistress Edith est trop jolie pour mourir, et sir Reginald nous la ramènera» c'est certain. En attendant, faisons comme s'ils étaient déjà parmi nous, comme s'ils arrivaient. •• buvons à nos amis d'outre -mer.

La proposition passa à Funanimité : une dernière fois le cidre coula du pichet, et nous élevâmes nos verres en disant :

-^ A la santé de notre ami Reginald ! à la santé de notre sœur Edith I

Ce dernier nom vibrait encore dans l'air, lors<' qu'une Voix nous arriva subitement à travers la haie voisine^ une voix qui nous répondait :

' -^ Ohl merci, messieurs ; merci pour moi, mefci pour elle 1

Dès la première exclamation, si caractéristique, tous nous avions vivement regardé. Mais il n'en était pas besoin : déjà nous avions reconnu sir Wilson ; c'était bien lui.

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Mais seul, très-pâle... et tout habillé de noir.

Il s'avança lentement vers nous... Personne n'osait lui parler... on avait tout compris I

Ce fut Reginald lui-même qui rompit le silence :

— Que mon retour ne vous attriste pas, dit-il avec son froid sourire habituel. Mistress Edith est morte... oui... Mais je ne suis pas chagrin... au contraire... car j'ai la certitude de la rejoindre bientôt, et cette fois pour toujours I

Il y avait eu dans cette étrange entrée en matière un tel calme, une telle conviction, une sérénité si parfaite, que nous pensâmes tout d'abord que la douleur avait altéré sa raison, et que nous l'accueillîmes à peu près comme un fou.

Il ne parut pas le remarquer et poursuivit sur le même ton :

— Terminons-en tout de suite avec les choses qui me sont personnelles, messieurs, je vous en prie. C'est à Florence, il y a trois mois... que mon Edith m*a quitté... Je voulais la suivre à l'instant, avoir avec elle la même tombe; c'est elle-même qui s'y est opposée, c Reginald, m'a-t-elle dit, je vous suis très -reconnaissante de votre bonne intention; mais peut-être vous exagérez-vous le vide que je vais laisser dans votre existence; peut-être pourrez-vous supporter ma perte; peut-être ne m'aimez-vous pas assez pour mourir parce que je meurs. Attendez un peu... attendez six mois... Si, après cette épreuve, vous me regrettez toujours autant, s'il vous est bien démontré que vous ne pouvez pas vivre sans moi, venez alors... je vais vous attendre. » Et... elle est partie.

A ces derniers mots seulement, il y avait eu dans la gorge de TAnglais comme un sanglot refoulé. Hormis cette légère marque d'émotion, il avait l'air

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de nous raconter la chose la plus simple et la plus naturelle du monde.

Du reste, il eût pu parler longtemps ainsi sans crainte d'être interrompu; nous Técoutions avec le silence de la stupéfaction, avec un ébahissement unanime.

Il en profita pour continuer :

— Les dernières volontés des mourants sont sacrées. D'ailleurs, ce que venait de dire mon Edith était plein de sens. Se tuer sur le cadavre même d'une femme aimée, ce n'est que du désespoir; la rejoindre après un assez long intervalle, c'est un acte sérieux, raisonné, mûri par la douleur... C'est là véritablement l'amour. J'obéis donc. Mais les jours me semblaient d'une insupportable longueur; je m'ennuyais beaucoup... ohl beaucoup. Heureusement, je me suis souvenu de Villerville, de notre rendez-vous au bord de la mer, et tout aussitôt je me suis dit : — Allons trouver ces braves Français. Edith les aimait; ils aimaient Edith; nous parlerons d'elle quelquefois. Et puis ils sont si gais 1 Nous passerons ensemble les trois derniers mois de mon épreuve ; ce sera plus rapide, et ne craignez rien, messieurs, ce sera joyeusement. Pourquoi non?... La mort, envisagée comme je la considère, n'est qu'une absence, pas autre chose. Une fois, je suis allé dans l'Inde... ma femme restait en Europe... je me suis énormément amusé durant ce voyage, et il a duré un an. Edith, à son tour, s'est éloignée, mais notre séparation ne durera que six mois ; voilà toute la différence. Et je serais triste I . . . Oh !.. . non . . . vous verrez bien. Allons, messieurs, allons... remplissez mon verre pour que je renouvelle connaissance avec le cidre de Normandie, et surtout pour que je réponde dignement à votre aimable toast de tout à l'heure. Allons donc 1 je bois à l'éternité des souve-

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nirfl, au lerment que j'ai fait à mon Edith» à la réu« nion de nos deux âmes dans le ciel I

Et comme personne d^ nous ne bougeait» il saisit lui-môme l'amphore normande, et» tout en s'en veis sant, il ajouta :

— Il faut en prendre votre parti, allez; c'est le

15 avril dernier qu'Edith m'a dit : Au revoir ! C'est le 15 octobre prochain que jft la reverrai... Je suis

très-exact; voyez plutôt ! Oh I tout est bien arrêté, bien résolu... Il n'y a que \e genre de suicide sup lequel je ne suis pas parfaitement fixé... Je désire* rais que ma mort fût utile à quelque chose ou à quelqu'un... Je cherche, S'il vous vient une idée» messieurs, je vous serai très^reconnaissant de me la soumettre,

Cette fois enfin nous allions nous récrier tous ea même temps.

Un incident imprévu détourna tout à coup notre attention et celle de sir Reginald.

Une voix s'éleva de la grève, une voix qui chan-> tait av^c un entrain tout particulier l'alerte fanfare si bien connue des Arabes et des Russes :

As-tu vu La casquette, La casquette, As- tu vu La casquette, quette, quette Au père Bugeaud?

C'était, par ma foi I un jeune et franc zouave, qui nous arrivait de Crimée par la route de Trouville, et qui gâiment cheminait, le sac sur le dos, l'étui de fer^ blanc au côté, et sur la poitrine quatre croix brillant au soleil.

A son approche, sir Wilson s'était levé, et aveo

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Cette flegmatique admiration qui est peut-être le su» blime de l'enthousiasme :

^ Aôhl fit' il. Brave soldat... Oh! ohl trèsbrave I

£t, sans nous consulter, du- geste et de la voix il appela le zouave.

Celui-ci, du reste, nous avait aperçus sous nos pommiers et déjà se dirigeait vers nous.

Encouragé par Fappel de Reginald, il arriva bientôt au bord des galets, et, tout en nous adressant un superbe salut militaire :

•*— Faites excuse, messieurs, demanda^t^il, mais ce village que j'aperçois là*haut, n'e^t-ce pas Villerville«-sur-Mer ?

— GVst bien Villerville, répondit Reginald; mais arrôtez-vous un moment ici ; mangez et buvez avec nous : voici mon verre. C'est bien le moins que vous doivent des Français... et surtout iin Anglais.

— Ma foi, ce n'est.pas de refus, répliqua le zouave tout en essuyant son front ruisselant de sueur, d'autant plus que vous connaissez sans doute le pays... vous me donnerez peut?>ètre un bon conseil.

Et, leste comme un chat sauvage, il esoalada la {

falaise. \

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