II. — Ressemblance et confidence
Lorsque l'Anglais et le zouave s'étaient trouvés à cMé Tun de l'autre, la même remarque nous avait frappés tous : une étonnante ressemblance eiistait entre eux.
C'est ici le cas, ce me semble, d'esquisser à la fois les deux portraits.
Grands, maigres et d'une charpente osseuse, ils
16 FANTAN LATULIPE.
avaient tous les deux les jambes et les bras démesurément allongés. Souvent, à l'époque de nos plaisanteries, nous avions comparé sir Wilson à ces araignées tout en pattes qu'on appelle des faucheux ; ce sobriquet devait avoir été donné souvent au zouave par ses camarades de régiment. Il en était de même pour l'encolure et surtout pour le dégingandement, qui, à l'aspect de l'un comme à la vue de l'autre, éveillaient aussitôt dans l'esprit une comparaison avec la girafe.
Leur menton droit, leur large bouche surmontée d'une grosse lèvre, leur nez busqué, leurs joues creuses, leurs pommettes saillantes, leurs grands yeux bleus à fleur de tète, leur barbe et leurs sourcils d'un blond roux, étaient identiquement pareils. Seulement, tout cela chez l'Anglais était incolore, naïf et majestueusement glacial ; chez le zouave, au contraire, tout cela était épanoui, tapageur et chaudement coloré. Pauvre sir Reginald 1 La nature se montrait bien autrement malicieuse envers lui que ne l'avaient jadis été nos crayons. Il se rencontrait face à face avec sa caricature animée, avec sa charge archi-vivante.
Quant au zouave, il était facile de voir à sa stupéfaction narquoise qu'en toute autre humeur il se serait sérieusement fâché.
— Sac à papier ! s'écria-t-il enfin, est-ce que je serais devenu Anglais?
— Plût à Dieu que ce fût moi qu'on eût changé en zouave ! repartit courtoisement sir Wilson,
Et comme il serrait la main que le soldat venait de mettre dans la sienne, il laissa échapper un second cri d'étonnement.
Ce cri, presque en même temps, le zouave le répéta, mais en l'accentuant à sa façon.
Us venaient de s'apercevoir l'un et l'autre qu'à la
main droite il leur manquait également deux doigts, les deux mêmes doigts, l'annulaire et l'index.
— Oh ! fit l'Anglais, voici qui est plus étrange encore ! Comment ! jusqu'à cette blessure que je me suis faite à la chasse il y a environ dix ans. . .
— Les Russes m'ont épargné cette peine, interrompit allègrement le soldat; ça date chez moi de Sébastopol. Âh I sapristi 1 quand le hasard se mêle de faire des siennes, il en fait de cocasses.
Nous nous étions tous levés; nous nous approchions tous afin de constater de plus près cette dernière et incroyable similitude entre ces. deux hommes d'origine et de caractères si différents.
Les deux amputations avaient été pratiquées au même endroit et de la même façon ; les deux cicatrices étaient identiques.
Seulement, celle de Sébastopol^ comme plus récente, était un peu plus rouge.
Mais le zoiiave nous ménageait encore une autre surprise.
— Ce n'est pas tout, cria-t-il soudainement. Regardez donc aussi par en haut ?
Et. soulevant la casquette dé voyage de sir Wilson, tandis que de l'autre main il renversait en arrière son propre turban, il nous montrait que tous les deux ils avaient le devant du crâne entièrement chauve.
Cette fois, le peu de tristesse qui nous restait encore acheva de s'évanouir comme par enchantement, et tout le monde éclata de rire.
Celui qui riait le plus fort, c'était l'Anglais.
Puis s'interrompant tout à coup :
— Mon cher Sosie, dit-il au soldat, il est entre nous un dernier point de rapprochement qu'il ne faut pas oublier.
— Lequel, milord ?
18 FAMFAN UTULIPE.
— C'est que probablement nous n'avons déjeûné ni Tun ni l'autre... A table !
— A table... si vous le permettez; je ne suis pas de ceux qui font des manières.
Tous d'ailleurs nous venions de corroborer l'invitation de Reginald ; les deux nouveaux convives s'assirent dans l'herbe auprès de la serviette qui servait de nappe au festin champêtre, et les amphitrions, déjà rassasiés, s'orientalisèrent curieusement contre tous les talus d'alentour.
Déjà le zouave mangeait et buvait, ainsi qu'un homme de vingt-cinq ans après une étape matinale au bord de la mer.
Il restait des viandes froides, des sardines, des crevettes, du fromage, un double pot de cidre.
Sir Wilson n'y fit pas moins honneur que son glorieux ménechme.
Ce n'était plus le veuf élégiaque, le mort vivant de tout à l'heure : c'était un hospitalier gentleman qui prêche d'exemple, et qui sait égayer sous les grands arbres un robuste appétit de chasseur.
Il ne perdait pas de l'œil son cher zouave ; il le considérait avec une sorte de complaisance qui n'était pas tout à f^it exempte de fatuité ; il s'admirait en lui.
Quant au vainqueur d'Orient, il se laissait faire de la meilleure grâce du monde, et sans plus de façon que s'il se fût retrouvé avec d'anciens camarades ; il allait toujours.
Cependant, lorsqu'il ne resta plus que des miettes, lorsque l'esprit de vin eut fait bouillir le café, l'un de nous ramena sur le tapis la question des renseignements, le bon conseil que nous avait tout d'abord demandé le zouave.
— C'est juste, fit-il, et ça me rendra grand service, car je suis chargé d'une commission pour
quelqu'un du village... voyez- vous bien... et décidément cette commission-là ne me semble pas commode du tout I
— Nous vous aiderons... parlez !
Le zouave ouvrit la bouche, mais la referma tout à coup. Puis, haussant l'épaule, il fit claquer sa langue contre son palais, et de l'air d'un homme embarrassé, il nous dit :
— C'est que, pour bien vous expliquer la chose, j'aurais peut-être besoin de remonter un peu haut.
— Remontez jusqu'où vous voudrez...
— Oh! ohl... c'est que vous ne me connaissez pas... Je suis bavard en diable... et quand on me donne carte blanche, je suis capable de raconter toute mon histoire...
— Tant mieux... bravo!... s'écrièrent avec une ardente curiosité nos dix ou douze voix. C'est précisément ce que nous demandons... L'histoire tout entière... l'histoire du zouave...
— En avant donc ! fît-il, comme s'il s'apprêtait à monter à l'assaut.
Et, après avoir allumé sa pipe au cigare de l'Anglais, il se recueillit un instant et commença à peu près ainsi :
IIL — Un Beni-Mouffetard.
On m'appelle Jean Maubert... Maubert, parce que j'ai été trouvé sur la place du même nom... Jean, parce que ce jour-là, c'était la Saint- Jean,
C'est assez vous dire, messieurs, que je n'ai eu ni père ni mère, ou du moins que je les ai jamais connus : un vrai orphelin de mélodrame, quoi l
20 fanfàn utdupk»
Ce fut un chiffonnier du quartier qui me ramassa au coin de la borne. Il me jeta dans ut hotte» ainsi qu'un chiffon vivant, continua sa tournée comme d'habitude, et comme d'habitude rentra gris au galetas conju|!;al.
En faisant le tri, sa digne épouse aperçut quelque chose d'inusité dans le tas.
— Tiens I... fit-elle, ça remue..,
— Ah!... oui... dit t'homme... je me souviens... C'est un enfant.
— Un enfant... mauvais(3 affaire!... J'aimerais mieux un chat... au moins ça se mange.
— Ça... ça s'exploite !... posa en principe le mari, et quand on connaît la manière de s'en servir, ça rap()orte gros. Dans notre état, il ne faut faire fi de rien, madame Popelard...
— Essayons-en... conclut la femelle.
Et voilà comme quoi je fus définitivement adopté par cet aimable couple de la rue de Lourcine.
Plus tard, en s'appuyant de ce beau trait, ils ont eu le front de se porter candidats pour le prix Monthyon.
Mais n'anticipons pas sur les événements, comme disait un sergent-fourrier de chez nous : il avait de la littérature.
Mm« Popelard me plaça tout d'abord dans son grenier, qui servait d'étable à deux ou trois chèvres dont elle tirait produit. C'était une bergère en chambre. Quand la ration des pratiques était au grand complet, j'avais le droit de téter les fonds de pis.
Loin de moi la pensée de médire de mes nour^ rices à quatre pattes... Mais comme elles avaient déjà pour nourrissons tous les poitrinaires du quKrtier, vous comprendrez sans peine que je n'engraissais pas énormément. C'était prédsément ce que demandaient les époux Popelard. Avec les premiers froids^ Texploitatioii commença.
PAiffAN tkrmm. f i
Ne me trouvant pas encore assez pâlot, on me mit du. blanc sur la figure, et Ton me cerna les yeux avec du bouchon roussi à la chandelle ; puis on m'emmaillotta dans de vieilles loques, et la maman Popelard, me prenant dans ses bras, s*en alla grimacer la misère sur le pont des Arts. Lorsque les passants filaient dans la brume sans nous apercevoir, ou bien nous regardaient sans s^apitoyer assez vite, ma tendre mère adoptive pinçait, pour me faire crier, le peu de gras qu'elle m'avait laissé.
Ce petit commerce-là dura deux ans et valut d'assez jolis dividendes à chacun des deux associés.
— Tu vois bien, ricanait parfois le petit papa Popelard, en faisant sauter dans sa main crochue les gros sous que venait de lui rapporter sa souriante compagne. Tu vois bien, ma bibiche, qu'il ne faut rien laisser Iratner sur l'asphalte, et qu'il est bon de ramasser un peu de tout.
Ramassa-l4l un autre enfant?... Le vola-t-il? On n'a jamais pu le savoir. Mais un beau matin, il ramena dans sa hotte une pauvre petite fille de qtielques mois à peine, et que tout aussitôt M"^« Popelard appela son EudoxiBy
Eudoxie me succéda relativement aux mamelles taries des chèvres. Elle partagea ma paille dans le grenier; sur le pont, elle prit ma place dans les bras de la bergère mendiante.
Je trottinais maintenant. J'avais été promu à un rôle plus actif: on me faisait courir après les passants; on m'avait appris à leur dire :
— Un petit sou, s'il vous plaît 1 J'ai bien faim !..• Prenez pitié de ma mère et de ma pauvre petite ï-œur que voilà. Mon père est à Thopital... nous n'avons pas mangé depuis trois jours... etc., etc.
Vous connaissez la litanie.
Durant deux autres années, le boniment du pont
22 FANFAN LATULIPS.
des^Ârts fit recette tous les soirs; mais la pauvre petite Eudoxie ne put supporter longtemps cette yielà. Vers le commencement du second hiver, elle se prit à tousser que ça fendait Tâme ; elle devint si pâle qu'il n'y avait plus besoin de lui mettre du blanc. C'était tout économie, et ça poussait d'autant plus à la charité. Aussi la Popelard était bien contente, et, quelque froid qu'il fît, elle allait toujours.
Bien souvent, messieurs, quatre ou cinq fois dans la même soirée d'hiver, j'ai vu de bonnes dames lui donner des pièces blanches, à condition qu'elle rentrerait immédiatement la petite.
— Allez-vous-en ! disaient-elles à la mendiante, qui faisait l'hypocrite. Mais allez-vous en donc!... vous tuez cet enfant !
Et elles avaient des larmes dans les yeux... et elles semblaient révoltées jusqu'au fond du cœur.
Mais, hélas ! c'était peine perdue. L'insatiable goule avait beau promettre et jurer ses grands dieux, se retirer même. Ah bien oui. . . et la recette ?. . . A peine avait-on les talons tournés, qu'elle était de retour à son poste avec la pauvre petite agonisante, qui toussait encore plus fort, sous un redoublement de bise ou de neige.
Un soir, elle cessa de tousser tout à coup... elle était morte !
La Popelard n'en resta pas moins jusqu'à minuit sur le pont... C'était la sortie des spectacles : il passait beaucoup de monde à cette heure-là.
— C'est vraiment dommage... dit le chiffonnier lorsque sa femme lui montra le petit cadavre déjà tout bleui. J'avais des vues sur cette petite... elle eût été gentille.
Je ne compris pas alors son regret... mais le mot me frappa. Plus tard, je m'en suis souvenu.
L'horrible vieille, cependant, avait dit :
FANFAN LATULIPB. 23
— Qu'est-ce que nous allons faire de ça maintenant?
— De l'argent, répliqua son complice. Toujours de l'argent. Tii connais mon système : avec moi, rien ne se perd.
Effectivement, dès le matin du lendemain, ils s'en furent étaler une si grande désolation et tellement chanter misère chez les voisins, chez toutes les personnes charitables du quartier, au bureau de bienfaisance, à la mairie, à l'église, qu'ils grapillèrent un peu partout, chacun de son côté, et que le soir ils rentrèrent tous les deux les mains pleines.
Pendant ce temps- là, j'étais resté à la maison, moi... Je gardais le cadavre... et je pleurais.
Oui, messieurs, c'est la vérité pure. J'étais bien petit cependant ; je n'ai pas une nature très-tendre, et mon éducation première n'avait guère développé chez moi la corde sensible. Mais j'avais vu tant souffrir cette pauvre petite Eudoxie ! Et puis, c'était ma première, ma seule amie d'enfance... je me croyais son frère... je l'aimais.
Il n'y avait pas jusqu'à nos nourrices les chèvres qui ne fussent émues. Ça les avait surpris de ne plus trouver dans leur grenier les deux enfants qu'elles avaient l'habitude d'y voir, et les portes restant entr'ouvertes ce jour-là, elles étaient peu à peu descendues jusque dans la salle basse.
Là, je crois les voir encore, inquiètes, et parfois allongeant vers le cadavre une tête attristée, que presque aussitôt elles redressaient pour jeter au milieu du silence un bêlement indécis et plaintif.
Bonnes bêtes I En retrouvant l'enfant couchée, sans mouvement, les paupières closes et le visage guère plus pâle que la veille, elles la croyaient endormie; elles semblaient lui dire: Mais réveille-toi donc... nous sommes là.
Pauvre petite sœur ! Elle ne devait plus seréveil-
Î4 FAMFAN LATDUPB.
1er... Et c^était ce qui pouvait lui arriver déplus heureux... Le cimetière du Montparnasse valait mieux pour elle que la rue de Lourcine, que le pont des Arts... et surtout que l'avenir !...
Mais ni les chèvres ni moi, nous ne pouvions comprendre cela. Aussi nous devenions de plus en. plus tristes.
Les époux Popelard rentrèrent enûh. Ils avaient l'air si gai, que je ne m'effarouchai ni plus ni moins que les hiques, et que je disparus avec elles.
Le lendemain même, au retour de l'enterrement... (c'est bien triste un convoi de petit enfant pauvre !), on m'appela dans la salle basse ; on me suspendit au cou une vieille boîte à cigares dans laquelle il y avait des paquets d'allumettes, et l'on me dit :
— Tues assez grand pour mendier tout seul.^.
Fais ta petite affaire à ta guise... mais rapporte vingtcinq sous chaque soir... ou du tabac !
Du tabac, cest des coups; je ne tardai pas à l'apprendre aux dépens de mes épaules. On me battait souvent.
En revanche, on ne me nourrissait guère, et l'on m'habillait encore moins.
Quant au sommeil, j'avais pour dernière consigne de rester sur le boulevard du Temple jusqu'à la sortie des théâtres ; c'est là le grand moment d'offrir du feu pour allumer les cigares... minuit, minuit et demi... Le temps de retourner de là jusqu'au fin fond du faubourg Saint-Marceau... je ne me couchais jamais avant deux heures du matin...
Il est vrai que parfois, en redescendant la rue du Temple, je rencontrais le père Popelard qui commençait sa tournée, et lorsqu'il était en belle humeur, c'est-à-dire aux trois quarts ivre déjà, il me payait un grand verre d'eau-de-vie.
Souvent, je n'avais pas mangé de tout le jour. Et
FAMPAM LATULIPB. S5
j'avais sept ans tout au plus!... Combien seraient morts à ce commerce-là?... Moi, ça m'a fait un estomac d'autruche, et des jambes idem.
Faut pas oublier de le dire, cependant : le digne rôdeur de nuit trouvait bien sa petite spéculation à me régaler ainsi.
Aussitôt installé chez le marchand de vin, il me prenait tous mes sous, Puis, m'en rendant deux pour moi-même:
— Motus av.ec M»»» Popelard I faisait-il. Tu lui diras qu'on ne t'a rien donné du tout aujourd'hui... qu'il y avait relâche 1
£t M"** Popelard, une heure j[>lus tard, me battait comme plâtre.
Ce qui ne Tempèchait pas, les jours de bonne recette, et lorsque j'avais échappé à son mari, d'accaparer également tout pour elle et de me donner dix centimes avec cette recommandation :
— Tu n'en diras rien à Popelard I Et Popelard à ^on tour me battait.
Mais la peau de l'homme s'endurcit bien vite; allez, ça ne me faisait déjà plus grand chose.
En revanche, ça commençait à m'humilier singulièrement... Dame I les années s'écoulaient. J'avais fait des connaissances et raconté tout ce qui se passait chez nous. Des moqueries s'en étaient d'abord suivies, ensuite des conseils. Je regimbais maintenant, mais yétais encore le plus faible. < Devenons le
Elus malin, » pensai-je. Et tous les jours je mè attais avec mes camarades de la rue, rossant celuici, rossé par celui-là, enrageant de ne pas grandir assez vite, mais rusé déjà comme un singe et méchant comme un petit âne rouge.
Un jour enfin, le père Popelard ayant levé la main sur moi, je lui passai tout à coup la jambe^ et le regardant à terre je lui dis :
26 FAMFAN LATULIPB.
— Que ça ne vous arrive plus, bonhommel Peindre l'ébahissement du chiffonnier, qui des
deux mains se soutenait en arrière sur le parquet et dont les pieds s'agitaient encore en Fair, ce serait impossible. La chiffonnière, cependant, voulut voler au secours de son époux. Je la saisis par les deux poignets, et la secouant avec force :
— Assez comme ça... lui dis-je; vous m'avez suffisamment tanné le cuir. J'ai douze ans... Plus de torgnoles, ou je me fâche. Ah! mais...
Imaginez-vous une poule qui, sans le savoir, aurait couvé un aiglon : voilà la Popelard.
Tout en se débarrassant, elle m accablait d'injures, auxquelles se mêlaient les malédictions du petit papa Popelard, qui commençait à se relever.
— Frappez de la langue . tant qu'il vous plaira, continuai- je. De la trique ou de la main, c'est autre chose. Passe encore si vous étiez mon père et ma mère... Mais comme ça n'est pas ça, nisco !
Et je devais être superbe à voir, ni plus ni moins que le Spartacus qu'il y a dans le jardin des Tuileries.
Les époux Popelard eurent beau me traiter d'ingrat enfant, me rappeler avec de grands gestes mélodramatiques la générosité dont ils avaient fait preuve en me recueillant, les sacrifices qu'il s'étaient imposés pour mon éducation, les tendres soins qu'ils avaient pris dé mon enfance... Je tins bon. Enfin ils s'apaisèrent, et l'on parlementa.
Il fut convenu que je continuerais d'occuper ma part de litière au grenier, mais que désormais je me nourrirais au dehors, et qu'en conséquence je garderais la moitié du produit de mes allumettes.
Ce traité conclu, ils me firent toutes sortes de cajoleries; j'aurais dû me méfier.
Le soir, ainsi que d'habitude, je rentrai vers les
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minuit, mais gai comme un pinson ; ma récente vic« toire m'avait porté bonheur : je rapportais trois francs.
La porte de la maison n'était fermée qu'au loquet. Pas de lumière. Je pense que le père Popelard est sorti déjà, que la mère Popelard sommeille, et je m'avance sans bruit au milieu d'une obscurité complète.
Tout à coup, quatre bras me saisissent, me garrotent avec des cordçs préparées d'avance, me transportent au premier étage, m'attachent au pied du grabat conjugal, et bientôt, à la lueur fumeuse qui s'allume, je reconnais les époux Popelard. Celui-ci était armé d'un vieux bridon de cheval, celle-là d'un manche à balai.
Je vous laisse à penser la vengeance qui s'en suivit.
Meurtri, sanglant, aveuglé, je hurlais, je rugissais, je me tordais, mais sans parvenir à briser mes liens.
— Brigand I... scélérat!... criaient en même temps mes bourreaux. Enfant dénaturé, serpent que nous avons réchauffé dans notre sein... gibier de galère! Et autres gentillesses du même genre, pendant lesquelles ils tapaient toujours plus fort.
Oh ! si j'eusse pu bondir hors de mes entraves I... Oh I s'il se fût, par malheur, trouvé sur la table un couteau... je dois à la vérité d'en convenir, il se serait passé là quelque chose de terrible!
Je n'étais qu'un enfant encore cependant. Mais que voulez-vous?... tigre élevé par des hyènes, j'avais les dents assez longues déjà pour les dévorer. . Mon martyre enfin fut interrompu par un bruit de gros sous sonnant sur le carreau : mes trois francs s'étaient échappés de ma poche et venaient de tomber.
— Âh!...ah!... fit le chiffonnier, qui déjà ramas èail et comptait. Du quibus... Trois livres... c'est-àdire deux bouteilles d'eau-de-vie... Va nous les
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quérir subito, madame Popelard. Le distillateur de la place Maubert ne doit pas encore être fermé, et je sens le besoin de me redonner un peu de ton atant de commencer ma ronde... Va vite 1
Le malheureux était déjà gris. Sa femme ne valait guère mieux. Depuis quelque temps, elle aussi s'adonnait à la passion de l'alcool. Au bout de deux minutes, elle était de retour.
On commença à boire, et, entre chaque rasade, l'un ou l'autre des deux époux se levait à son tour et venait m'administrer isolément une nouvelle correction.
Comme une heure du matin sonnait à Saint- Etieune-du-Mont, la Popelard s'endormit profondément, la tète sur la table.
Pour la remettre en train, son gracieux époux eut l'idée de faire du punch. Il versa le restant de l'eaude-vie dans un vieux saladier ébréché, où il mit le feu.
Puis il se leva avec peine et se dirigea en trébuchant vers la fenêtre, qu'il ouvrit, dans l'espoir que la fraîcheur de l'air le ragaillardirait lui-même.
Le brusque changement de température l'acheva, tout au contraire : je le vis bientôt reculer, tomber, rouler comme une masse inerte et s'endormir ivremort. Mais, dans son dernier mouvement, il avait renversé la table sur laquelle se trouvait le saladier.
L'alcool enflammé coula rapidement vers un tas de chiffons et de papiers qui se prolongeait jusqu'à l'autre extrémité de la chambre en montant presque jusqu'au plafond. Tout cela était très-sec et prit aussitôt feu.
J'eus beau crier : les malheureux ne m'entendaient plus, ou du moins, si quelques sons parvinrent jusqu'à leurs oreilles, ils se figuraient probablement que c'était la continuation de mes plaintes.
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Et d'ailleurs» ai-je pu crier? Ma voix était comme éteinte maintenant : la terreur me rendait muet.
Il y avait bien de quoi, je vous le jure.
Les flammes, avivées par le courant d'air que venait d'établir la fenêtre ouverte, se développaient avec une merveilleuse activité dans cette misérable bicoque en planches, où tout servait à alimenter l'incendie.
Cin(| minutes tout au plus après la chute de la table, je me trouvai littéralement au milieu d'une fournaise ardente.
Et j'étais attaché, garrotté : c'était horrible I
Fort heureusement, l'épouvante me donna les forces que m'avait refusées la colère. — Ma main droite enfin se trouva libre.
J'avais un couteau dans ma poche.
Gomment ai-je pu couper assez vite mes autres liens ? Je me le demande encore.
Tout ce dont je me souviens, c'est que, tout à coup, je me trouvai sur l'appui de la fenêtre, et que de là je me lançai à corps perdu au dehors.
Lorsque je revins à moi, j'étais étendu sur un matelas à l'autre extrémité de la rue, toute pleine de silhouettes noires s'agitant sur un horizon rougeàtre, et dans le lointain achevaient de brûler, avec leur maison, les époux Popelard.
Au moment où l'on me donnait cette explication, je crus voir passer, à travers les flammes qui tourbillonnaient dans le ciel, l'ombre de ma pauvre pe^ tite Eudoxie.
Elle était cruellement vengée.
Quant à moi, je fus adopté par un polisseur de queues de boutons et par sa femme. G étaient des gens peut-être encore plus pauvres que les Pope-^ lard ; mais c'étaient d'honnêtes gens, ceux-là.
Dans les plus basses classes tout comme dans les
autres, les scélérats, fort heureusement, sont des exceptions, et faudrait pas, d'après ce que je vous raconte, prendre une mauvaise opinion même des chiffonniers. J'en ai connu, et même beaucoup, qui n'avaient de malpropre que la mine ou l'habit.
Revenons à mes nouveaux maîtres.
Chez euX) je me refis un peu physiquement et moralement.
Ils pensèrent à ma première communion et, préalablement, à mon baptême, que le Popelard avait complètement oublié.
Cette lueur de religion me purifia quelque peu l'âme. Il y avait à notre paroisse un si cligne curé I Âh! si c'était celui-là qui fût passé devant la borne delà place Maubertl ' Mais il était trop tard déjà pour refaire de moi un homme comme tout le monde : mes premières habitudes de vagabondage me rendaient impossible la vie régulière, et surtout le travail.
Dès qu'on voulut m'atteler à un métier, je me cabrai; à peine essaya-t-on de quelques coups de fouet, je pris le mors aux dents. Que voulez- vous ? c'était peut-être mon destin de vivre en cheval échappé*
Il faut le dire aussi, et à ma décharge : polir des queues de boutons, ça n'a rien qui puisse exciter l'enthousiasme de la jeunesse.
Et puis, on me battit, pas beaucoup, — mais un peu. J'avais l'épiderme très-sensible maintenant; j'étais ombrageux comme un hidalgo. Bref, un beau matin, je jetai les outils au nez de mon brave polisseur, et avant même qu'il fût encore revenu de sa surprise, j'étais déjà loin.
De peur d'être repris, j'émigrai définitivement sur la rive droite, et là, durant cinq années environ, j'ai vécu,... Dieu seul saurait dire comment.
FANFAN LATUUPB. 31
J'avais repris mon ancienne industrie d'allumeur de cigares à la sortie des spectacles ; je négociais sur les contremarques ; j'ouvrais des portières ; je faisais quelques commissions ; je décrottais un peu le ma* tin. Durant l'été, je péchais à la ligne, ou bien je plongeais au-dessous des ponts du canal Saint- Martin, et l'on ne manquait jamais de me jeter quelques sous. Enfin, j'étais de première force au bouchon : c'était là le [ plus clair de mon revenu.
On m'a raconté plus tard des romans américains ; il n'y a pas de sauvages dans les grands bois qui vivent plus à l'aventure que certains voyous de la capitale, et M. Alexandre Dumas a joliment raison * de nous appeler les Mohicans de Paris»
Tant bien que mal, cependant, je m'habillais, je me nourrissais... Par exemple, quelle tenue ! quelle nourriture!... Elle m'a fait maigre et sec comme un sarment de vigne... Voyez plutôt! Mais en hauteur, ça passe encore. Â quinze ans, j'avais déjà mes cinq pieds trois pouces, et tout le monde m'appelait grand flandrin, grand escogriffe, et surtout grand compas animé.
Quant au logis, je perchais ; je me terrais n'importe où. Quant à la société, c'était le plus vilain de mon affaire : je vivais en compagnie d'une douzaine de vauriens dont je parierais bien retrouver la plupart à Brest ou à Toulon.
J'y serais peut-être aujourd'hui moi-même, sans la révolution de février, qui me sauva.
J'entrai dans la mobile.
Les journées de juin arrivent. Je m'élance au feu comme si j'étais né pour cet élément-là; je prends trois drapeaux ; je monte le premier à la grande barricade du clos Saint*Lazare. Une balle me casse le bras; un général m'embrasse; on dit que je vais
31 FANFAM LiTUUPB.
avoir la croix. Mais pas moyen : les renseignements furent trop mauvais.
Me voilà au désespoir.
-^ Fais-toi soldat pour tout de bon, me dit le général qui m'avait embrassé, et va en Afrique. Il en reste encore à gagner de ce côté*là.
Je ne me le fis pas répéter deux fois.
Aussitôt guéri de ma blessure, j'étais en route le sac au dos, et, trois semaines . plus tard, dans les zouaves.
Il y a de singulières transformations dans la vie. L'espoir que j'avais un instant entrevu, les quelques encouragements qui m'avaient été donnés, peut-être bien aussi le feu, ce second baptême, tout cela venait de faire de moi un autre homme.
J'avais compris ce que c'est que l'estime; je désirais presque un frein, et la discipline, qui la veille encore m'aurait révolté, me semblait maintenant une bonne chose. Et puis, la vie africaine m'allait si bien I J'étais là ni plus ni moins que le poisson dans l'eau, que l'oiseau dans l'air.
Au bout d'une année tout au plus, j'avais si bien pris les allures et jusqu'à la couleur des naturels du pays, qu'on me prenait pour un de ces moricauds-là. C'est à moi qu'un des héros de l'Algérie demanda :
— De quelle tribu êtes- vous, mon ami?
— De la tribu des Béni-Mouffetard, mon général, lui répondis-je.
Ce général là, c'était précisément celui qui m'avait embrassé sur la barricade Saint-Lazare.
Il me regarda de plus près; il me reconnut enfin.
— Bien, fit-il alors. J'aurai l'œil sur toi.
— Merci, mon général... Je ne crains plus les renseignements maintenant.
Quinze jours plus tard, à la prise de Zaatcha, je rattrapais ma croix.
FANFAN LATUUPB. 33
— C'est la seconde fois que tu la mérites, me dit le général en l'attachant sur ma poitrine ; mais à présent, mon brave Beni-Mouffetard, tu en es digne.
Oh I si l'éducation avait été au niveau du reste, je serais peut-être aujourd'hui capitaine. Mais non, pas même sergent; simple soldat à perpétuité... Je ne sais pas lire.
Si j'en veux aux Popelard, ce n'est ni des coups que j'en reçus, ni des privations de toute espèce qui ont appauvri ma robuste nature, ni même des détestables enseignements qu'ils avaient semés dans mon âme ; c'est parce qu'ils ne m'ont pas envoyé à l'école mutuelle, ce qui ne leur aurait rien coûté; c'est parce qu'ils ont fait de moi un ignorant, c'est-àdire un esclave.
Dans notre siècle, à Paris surtout, où il ne s'agit que de laisser faire, avoir un enfant, qu'on soit son père où son patron, et ne pas permettre qu'il apprenne à lire, c'est un crime.
On m'a dit qu'en Allemagne, en Prusse, et ce n'est pourtant pas un pny3 bien avancé, quand un enfant ne répond pas à l'appel de l'école, et que son absence n'est pas justiliÔL.' par un certificat du médecin attestant une maladie, le père ou le tenant lieu du père est condamné à l'amende, et, dans le cas de récidive, à la prison. C'est une crâne loi que cett& loi-là ! Pourquoi n'existe-t-elle pas en France ?
Mais revenons à Jean Maubert, chevalier de la Légion-d'Honneur, s'il vous plaît ! A moins toutefois que le commencement de mon histoire ne vous ait pas inspiré le désir d'en connaître la fin .
Tous d'une seule voix nous nous récriâmes; et, après quelques minutes d'entr'acte, le zouave continua..*
34 FANFAN UTUUPE.