‹ Fanfan LatulipeChapitre 17 sur 17 · FIN DE LIANE · texte numérisé non relu

FIN DE LIANE

252 LUMB.

— Monsieur Barbejean nouveau silence et av^ sieur Barbejean, s^ presbyte?

— Non; j'ir moi.

— Unp^ voit que ) chaient ^ Alice* encc

chi

Il y a dans ce moment une sorte d'épidémie contre laquelle on n'a pas encore trouvé le vaccin, et qui pourrait s'appeler la fièvre d'or. Chez les jeunes gens même, elle détruit toute sensibilité, toute croyance, tout bonheur, et...

Mais à quoi bon un préambule? Si ce récit contient une morale, laissons-la donc en ressortir toute seule, et entrons en matière franchement.

Anatole Rousselot n'était pas, au demeurant, un méchant garçon. Mais il voulait devenir millionnaire... comme tout le monde. Hors de la fortune, il ne voyait pas de salut. C'était là son unique rêverie, son seul amour. Pauvre Anatole!... Et il avait vingt-cinq ans! Mais que voulea-yous? un hasard fatal l'avait placé chez un coulissier de la Bourse : c'est une atmosphère où l'on vieillit vite.

Tous ceux d'ailleurs qui l'entouraient pensaient de la même façon, hormis un seul, un ancien camarade, un véritable ami. On le nommait Prosper Desroches. C'était un artiste, un peintre, épris unique*

256 F£U ROUSSBLOT.

ment de son art, satisfait de sa médiocrité, tout au travail, tout à l'espérance, tout au doux épanouissement du cœur, en un mot un jeune homme vraiment jeune et surtout vraiment heureux. C'est en vain qu'Anatole le pressait de se jeter aussi dans les hasards de la spéculation; c'est en vain qu'il avait voulu se charger de ses économies, afin de les multiplier rapidement par l'agiotage.

— Jamais, répondait mcessamment Prosper : si je montais une seule fois l'escalier de la Bourse, si un seul de mes pauvres petits écus se métamorphosait trop facilement en louis d'or, la contagion peutêtre me gagnerait aussi : je ne le veux pas. Si la fortune a fantaisie de me sourire, je ne suis pas assez sot pour lui faire la grimace ; mais qu'elle vienne à moi par le travail, par la gloire : sinon, non ! Artiste je suis; je reste artiste !

Puis, morigénant à son tour Anatole :

— Prends garde ! ajoutait Prosper; tu n'as encore que l'ambition de la richesse ; tu es très-jeune encore ; tu es bon. Mais prends garde au jour où ton rêve se réalisera; prends bien garde que tes premiers cent mille francs ne te changent le cœur en un lingot d'or! J'attends ce moment-là avec une certaine anxiété, je ne te le cache pas. Quoi qu'il arrive, je serai toujours ton ami; mais, qui sait? peut-être ne serais-tu plus le mien : c'est la pierre de touche.

— Vienne donc promptement l'épreuve, conclut Anatole, et nous verrons bien l

Au moment même où il prononçait ces mots, la porte cria, et dans l'entrebâillement apparut tout à coup la burlesque tête du concierge.

— Une lettre pour M. Rousselot, dit-âl-

— De quel endroit? fit Anatole.

— De Normandie, à ce que je puis voir, monsieur ; elle est timbrée de Cherbourg.

FEU ROUSSELOr. 257

— Je ne connais personne de ce côté-là.

— Elle est affranchie, monsieur.

— En ce CAS, donne toujours.

Et il ouvrit la lettre négligemment.

Mais à peine eut-il lu la première ligne, qu'il jeta soudain un grand cri et que le papier se prità trembler convulsivement entre ses mains.

— Qu'as-tu donc ? demanda Prosper.

— Lis toi-même.

Et le visage d'Anatole paraissait resplendissant de joie.

Etonné, Prosper, à son tour, abaissa les yeux sur la lettre.

Elle était signée Pichard, homme d'afiEadres, et voici littéralement ce qu'elle contenait :

< Après bien des recherches, j'ai pu retrouver enfin vos traces, et m'empresse de vous aviser de la mort de votre cousin, Mathieu Rousselot, qui vous a institué son légataire universel. Hâtez-vous devenir, croyez-moi, car il y a par ici des collatéraux déconfits et très-processifs. L'héritage en vaut la peine, du reste : il se monte, pour le moins, à vingt mille livres de rente. »

— Eh bien ! fit majestueusement Anatole, dont les premiers transports commençaient à se calmer ; eh bien ! l'heure que tu demandais sonne dès à présent... l'heure de la pierre de touche... et mon pre« mier mouvement est de t'emmener avec moi dans mes nouveaux domaines. Qu'en dis-tu?

— Je dis que j'accepte, saperlotte ! repartit joyeusement Prosper. Le temps seulement d'aller quérir mon bagage d'artiste, et je suis à vous, monseigneur.

— Hâte-toi donc ; nous partons dès ce soir.

Dès le soir même, effectivement, les deux amis se mettaient en route.

258 FW IIOUMtLOT.

Le post'Scriptum de la fameuse lettre indiquait la route à suivre, et recommandait en outre d'avoir recours au télégraphe électrique pour atiserrhomme d'affaires du jour où l'on arriverait , afin que la voiture du défunt pût venir au-devant de son nouveau propriétaire.

Le lendemain au matin, les deux voyageurs étaient au Havre et s'embarquaient immédiatement sur le paquebot de Cherbourg.

La traversée fut magnifique. Il était trois heures tout au plus lorsqu'on entra dans le port.

La foule se pressait sur le quai. Un peu peu plus loin, plusieurs voitures attendaient, les unes publiques, les autres particulières.

•^ L'un de ces équipages, sans doute, est le mien, dit en se rengorgeant Anatole. Voyons un peu si nos gens sauront deviner leur nouveau maître.

Déjà les ponts- volants avaient été jetés; déjà les voyageurs s'empressaient de sortir du bateau à vapeur.

Nos deux amis laissèrent passer tout le monde devant eux. Suivant l'expression présomplueuse d'Anatole, ils attendaient que quelque grand laquais galonné sur toutes les coutures s'avançisit cérémonieusement pour se mettre à leurs ordres.

Tous les domestiques qui se trouvaient sur le quai reconnurent promptement leurs maîtres respectifs ; tous les carosses présents ne tardèrent pas à disparaître. Il en fut de même des omnibus des piétons. Finalement, il ne resta plus sur le lieu de débarquement que nos deux amis.

FÉÙ ttOtIèSkLbT. it9

Je ifle ittmpe \ à Tatiglô d'utiô ruô Vbteîne, m dpéreevsdt encore une tttstit)ue carriole attelée de deux masiâifs chevaux de labour, qui, fort modeg-stement, achevaient une botte de foin gisatit sur le pavé.

Non loin de là, Tautômèdon qui, sans doute, avait conduit ce piteux équipage se promenait de long en large. C'était tih bonhotnme d'une soixantaine d'années environ, au regard Clignotant, ati sourire malicieut. Ses vêtements annonçaient un paysan aisé ; ses allures et son regard dénotaient évidemment que, lui atlsSt, il attendait quelque voyageur.

En effet, lorsqu'il ne i'esta plus devant le débarcadère que iids deut amis, qui s'entre-regardalent étônnéi^, le bonhomme s^avânça tout à coup vers eux et leur dit ï

~ L'un de Ces messieurs èe tiômme probablement Anatole Kousselot.

— C'est moi, bonhomtné, fit l'héritier.

Puis, montrant le vient cafroisëè burlesque i

— Ahçà! par exemple, eisl-Ce que ce serait là réquipage du cousin Mathieu ?

— C'est sa propre carriole, monsieur, et si vous téne2 à arriver pour le dîner, je vous engage à y

E rendre place tout de suite, car nous avons trois onnes lieues à faire parmi les chemins rocailleux de la côte.

Tout en donnant cette eiplication aVec la plus respectueuse politesse, le vieux Normâhd regardait en dessous les deux voyageurs, et notamment Anatole, d'une façon toute particulière.

Celui-ci s'était retourné vers Prosper, et, avec Un grand geste dédaigneux :

— Quel commencement ! avait-il dit. Ma foi, si le reste répond à ce début, gare mes illusions !

— Bah I bah ! jette donc ton orgueil à la mer,

260 PBU R0US8BL0T.

f plaisanta Fartiste ; pense au solide, mon bon : c'est à ton affaire. Quant à moi, cette voiture ne m'offusque pas tant les yeux, et je m'en contenterais fort bien, si j'avais l'honneur d'en être l'héritier ; c'est un vrai carrosse du temps de Louis XIII, par la sambleu I II me semble, en montant là-dedans, que je m'appelle Van-Dick.

— Je n'ai pas l'air, moi, de m'appeler Rotschild. Enfin, que veux-tu ? Partons !

Le paysan n'attendait que cet ordre pour faire claquer son fouet; les lourds chevaux s'ébranlèrent, et l'on ne tarda pas à gravir la magnifique côte qui s'élève au-dessus de Cherbourg.

A chaque tour de roue, le panorama se creusait, s'élargissait davantage encore en déroulant avec une sorte de coquetterie ses pittoresques merveilles.

Prosper admirait avec enthousiasme ; Anatole continuait à tout fronder avec un esprit railleur.

— Monsieur, dit enfin l'espèce de codier, qui paraissait de plus en plus mécontent de la malveillante vanité de son nouveau maître, monsieur, voilà soixante ans et plus que je n'ai pas quitté le cousin Mathieu, et je dois à sa mémoire de vous dire que, s'il revenait par hasard de l'autre monde, il ne serait nullement satisfait de la reconnaissance et des façons de son héritier... sauf vot'respect, monsieur. Cette voiture n'est pas à la dernière mode, c'est possible; ces chevaux ne sont pas de pur sang anglais; mais c'est en se contentant de ce rustique équipage que le cousin Mathieu a pu consolider en belles et bonnes terres les vingt mille livres de rente dont vous allez prendre possession aujourd'hui.

— Bonhomme!...

— Bonhomme, soit! mais ce que j'ai dit n'en est pas moins dit. Désolé si ma franchise vous fâche ; nous sommes tous comme ça dans le Cotentin^

PEU ROUSSELOT. Î6l

Anatole réprima un premier mouvement de dépit. Prosper s'empressa de changer Tentrelien.

— Ah ! fît-il, vous êtes du département de la Manche ?

— Oui, monsieur.

— Sapristi I je vous en fais mon compliment; c'eist un beau pays.

— N'est-ce pas, monsieur? fit avec orgueil le vieillard.

Et comme on arrivait au sommet de la cote, il arrêta ses chevaux.

Des hauteurs qui dominent Cherbourg et qu'accidente une couronne de roches abruptes, l'œil plonge au loin dans de verdoyantes vallées qui toutes aboutissent concentrîquement à la ville, aux arsenaux, au port, et finalement à la mer, où s'élèvent çà et là des îlots fortifîés, des bastions et des tours incessamment battus par les fiots. Soit que la lune argenté l'Océan, la ville et les vallons, soit que le soleil les dore à son lever ou les embrase au couchant, c'est un coup d'œil féerique pour le voyageur qui regarde du sommet de cet immense amphithéâtre; c'est un des plus sublimes spectacles qu'aient à la fois créés le génie de l'homme et la toute-puissance de Dieu.

A cette vue, Prosper avait eu des cris d'admiration et des larmes de joie. Anatole, sans à peine tourner la tête, avait repris l'entretien avec l'espèce de paysan qui lui servait de cocher.

— Quelle position occupiez-vous donc auprès de mon cousin, bonhomme?

— Une position assez difficile à résumer par un

962 nu ROU89SMT.

mot, répliqua le vieillard avec un étrange sourire. J'étais un peu son intendant, son serviteur uq peu, beaucoup son ami.

— En ce cas, vous le connaissiez bien ?

— Aussi parfaitement qu'il se connaissait 1 ui-^méme .

— Dites-moi donc... à propos, Qo^iiQÇQt vous nomme-t-on?

— Jean.

— Tout court?

— Monsieur Jean, si ça ne vous semble pas trop long?

Et, après un regard des plus narquois, il remit l'attelage au petit trot.

— Monsieur Jean, reprit Anatole, quel homme était-ce à peu près que le oousin Mathieu?

— Ah ! mon Dieu, c'était un homme simple, tout rond, tout franc, nn bonhomme |l peu près con^me moi]^ tenez, sauf vot'respect. Oui, nous nous rassemblions beaucoup ; on le disait du moins. (Ici le vieillard aspira lentement une prise de tabac.) Seulement il avait plus d'éducation que vot'serviteur, et surtout plus d'usage du monde, vu que, dans sa jeunesse, il avait été à Paris, où il s'était brûlé les ailes, comme tant d'autres, à ce qu'on dit. Mais il avait eu le bon esprit de s'en revenir assez à temps avec le peu de plumes qui lui restait ; il s'était remis bravement à la culture, et, le bon Dieu aidant, il avait agrandi peu à peu le patrimoine du grand papa Rousselot.

— Mais c'est très-bien, ça... Continuez, continuez donc, monsieur Jean! encouragea l'heureux héritier.

L'artiste ne dit rien, lui; il était tout aux beautés saisissantes du paysage, et, dans ce moment même, par une soudaine échancrure de la falaise, qui dévoilait une grande étendue de mer, il admirait les premiers miroitements d'un magnifique coucher de aoleil.

FBU ROUSIELOT. 263

Qaant à M. Jean, il alluma sans aucune façon le cigare que venait de lui présenter Anatole au cigare de Prosper, puis il reprit :

— Pour lors donc, messieurs, c'était un rude travailleur que le cousin Mathieu ! Il était sobre en même temps, mais non point avare, grand Dieu! Son économie était de celles qui, tout en laissant Tépi à la glaneuse et le juste bénéfice à tout un chacun, s'apfdique uniquement à augmenter la récolte, l'engranger bien au sec, et surtout à bien la vendre en tempa opportun. A ce métier*là, Mathieu Rousselot devint le Grésus de son village, t^nt et si bien que lorsque, sur le retour de Tâge, il voulut prendre finalement un peu de repos et afferma toutes ses terres, leur revenu net montait, ainsi qu'on vous l'a écrit, à plus de vingt mille livres de rente.

— De mieux en mieux, fit Anatole.

— * Je le crois certes bien, ajouta plus énergiquement Prosper.

— Regardez un peu comme les hommes sont bizarres : sitôt que le cousin Mathieu n'eut plus qu'à se croiser les bras et à bien vivre, il s'ennuya, il se repentit de ne s'être pas marié, il s'avisa de regretter de ne point avoir autour de lui des enfants, des petit8«enfants, aucune famille. Un soir même, il en vint à pleurer en me racontant toutes ces tristesseslà : c'était l'automne dernier ; je m'en souviens comme si c'était hier, sous le vieux pommier... Je vous l'ai dit, messieurs, il me confiait tout et prenait en toutes choses mon conseil.

— Rousselot, que je lui répondis donc, te voilà trop vieux maintenant pour revenir sur le passé ; ce qm n'est point fait n'est plus à faire, mon bonhomme, mais d'autres l'ont fait pour toi. Tu as des parents... éloignés, il est vrai, mais il suffit d'aimer pour qu'on vous aime. Faia donc venir tous ceux qui portent

264 FKU ROUSSBLOT,

ton nom, qui sont de ton sang ; étudie -les, tâte-Ies, choisis : c'est bien le diable si, parmi tant de cousines et de cousins, tu ne trouves pas à te faire un fils ou une fille qui fleurira tes derniers jours d'un peu de tendresse et de gaîté.

— * Le conseil était bon, opina Anatole Rousselot.

— Excellent I renchérit Prosper Desroches.

— Malheureusement, poursuivit le vieillard avec une émotion croissante qui faisait trembloter sa voix et rendait son regard humide, malheureusement i\ était trop tard. Quelque temps après cette cônversatioA, vers l'entrée de l'hiver, le bonhomme Rousselot tomba malade, et il ne lui fut^pkis permis de vous témoigner ses amicales intentions que par testament. C'est dommage tout de même, allez, monsieur Anatole ; pour sûr et certain, vous l'auriez aimé. C'était un bon vieillard, allez I guilleret, indulgent, jeune de cœur encore, et la vie eût été bien douce auprès de lui ! Enfin, que voulez-vous? nous ne pouvons plus maintenant que regretter tous ces rèves-là I

— Assurément je le regrette, je le regrette beaucoup... fit Anatole avec une condescendance qui parut un peu trop froide à M. Jean, car l'œil expressif du vieillard adressa comme un regard de reproche au jeune homme.

— ^ Monsieur Jean, s'écria tout à coup l'artiste avec une de ces boutades qui lui étaient familières, monsieur Jean, ne connaîtriez-vous pas, par hasard, dans le Cotentin, un autre cousin Mathieu, mais qui fût vivant encore, celui-là, bien vivant... et qui eût aussi besoin d'un fils?... car je suis orphelin, moi, mon cher monsieur, et ça ferait diantrement mon affaire, un père comme celui-là !

— Je n'en vois pas pour le moment, interrompit

le vieillard avec un accent ému y mais enfin, qui sait ?. . . on peut toujours chercher.

— Est-ce que nous n'arrivons pas bientôt? demanda soudainement Anatole.

— Dix minutes encore, et nous y sommes, répliqua M. Jean.

Et il fouetta ses chevaux.

Que ceux qui connaissent la côte normande sautent par dessus les quelques lignes suivantes : c'est une simple esquisse, nécessaire seulement pour ceux qui ne pourraient comprendre la suite de notre récit sans avoir vu passer devant leurs yeux le décor de ces dernières scènes.

C'est presque au sommet delà falaise, à quelques centaines de toises tout au plus dans l'intérieur des terres, en pleine vue de l'Océan. Une haute berge verte fuit à perte de vue vers l'horizon. Sur ce premier rempart, de grands arbres en forment un second. Tous deux sont indispensables pour abriter les constructions et les cultures contre les rafales atlantiques. Les arbres sont drus, robustes, sans cesse frissonnant à la brise. Quand c'est la tempête qui souffle, on dirait un gigantesque orchestre animé par le génie de Félicien David ou de Weber. L'hiver surtout, lorsque sous un ciel lugubre le vent déchaîné torture les branches nues, on éprouve une de ces terreurs, une de ces impressions étranges qui ne sauraient se reproduire dans l'âme qu'en lisant certaines pages d'Edgard Poe.

Rassurez- vous : c'est le printemps., La pervenche et le myosotis sont en pleine floraison dans le fossé;

206 flU ROUMBLOT.

la murguerite étoile le talus; le liseron agite ses clochettes blanches et bleues dans la haie d'aubépine et de sureau qui court librement entre les grands arbres. Franchissons la barrière ou plutôt la harre^ oomme on dit dans le pays, comme a dit M. Jean. Salut à ce frais et beau verger, sur le vert tapis duquel le soleil, à son dédm, allonge les ombres des vieux pommiers joufflus, sous lesquels il neige en ce moment des pétales blancs.

Le feuillage est si épais, l'herbe si haute, que nous n'apercevons tout d'abord aucune trace humaine ; en revanche, tous les animaux domestiques sont là. La jument fuit, escortée de son poulain qui gambade auprès d'elle, La grosse vache rousse, tout au contraire, s'arrête sur notre passage et nous contemple d'un regard ami; plus loin, ses compagnes sont diversement groupées dans la perspective» les unes errantes çà et là, les autres paresseusement couchées. A droite, c'est un àne qui brait ou se roule sur le dos; à gauche, oe sont des porcs qui se vautrent au bord d^ la mare verdàtre, dans laquelle les canards barbotent. Je ne me charge pas de vous énumérer tous les volatiles qui animent diversement le paysage ; dindons, oies, pigeons, poulets, en un mot toute la population emplumée, jusqu'à la pie iamilière qui vient à nous en sautillant d'un air hospitalier, jusqu'au coq qui, perché sur une meule de fumier, semble chanter notre bienvenue par. son plus éclatant cocorico.

Depuis cinq minutes déjà nous marchiona sans rien apercevoir de nouveau. Tout à coup, un aboiement nous arrête : c'est le chien de garde qui bondit hors de sa niche en tendant la chaîne de fer qui l'y retient attaché. Après avoir souri de ce premier effroi, noua nous remettons en marche. D'ailleurs, un seul geate de tl. Jean a suffi pour oalm^ le gi-

F«U ROySSELOT. S67

gantesque César, qui ne crie plus désormais que de joie. Sous la basse arcade que forment les deux derniers pommiers, nous distinguons enfin une porte. Sur le seuil, où tombe précisément un rayon de soleil, un gros chat rouge est endormi. Un pas encore, et voici la maison.

En face de nous, c'est d'abord un grand bâtiment de bois auquel le temps a donné les tons les plus vigoureux et les plus riches. Il y a des mousses en certains endroits, dans d'autres comme des écailles; parfois môme on remarque des sculptures à demieffacées sur des moignons de solives qui ressortent bizarrement de la façade. Un seul étage, d'ailleurs ; de hautes fenêtres à petites vitres, un grand toit pointu, et, sur ce toit, de fantastiques girouettes de vieux fer ouvragé. Comme afin de préciser la date de cette construction anormale, il y a au-dessus de la porte, en guise de millésime, un ornement de bois, jadis doré, une proue de navire qui remonte pour le moins jusqu'à Louis XIII. £h ! mais, plus loin, sur la droite, ne voilà-t-il pas des tourelles? L'une d'elles sert de pigeonnier, c'est vrai; mais l'autre, si l'on en juge du moins par les rideaux, semble meublée avec une sorte de luxe campagnard. Plus de doute, c'est l'ancien château devenu ferme, et, s'il vous plaît, la plus pittoresque et la plus charmante de toutes les fermes de la Normandie.

— Décidément, c'est une bicoque, avait opiné dédaigneusement Anatole, qui ne voyait les choses qu'avec les yeux d'un homme d'argent.

— C'est un paradis ! s'était récrié Prosper, qui les jugeait en artiste.

On entra. Le souper attendait les voyageurs.

— Tiens I fit Anatole, où sont donc les gens de la ferme ?

— Ne faites pas Attention, répondit M. Je«a« C'est

968 FEU ROnSSKLOT.

demain dimanche, la grande assemblée du bourg, et je leur ai donné campos dès ce soir : après le travail, il e»t bien juste qu'on se donne un peu de bon temps. D'ailleurs, messieurs, vous serez plus libres, et, pour vous servir, j'ai gardé Bastien que voici.

Le susdit Bastien était un gros blond, à la mine rougeaude, aux cheveux filasse, au nez phénoménal, à l'air bète. En ce moment surtout, il y avait en lui un étonnemenf , un embarras, une crainte de mal parler inexprimables, et nos deux Parisiens ne purent réprimer un franc éclat de rire lorsqu'il ôta gauchement son bonnet de coton pour les saluer jusqu'à terre.

— C'est assez : sers-nous I fit M. Jean avec un ton d'autorité qui rencontra tout aussitôt une respectueuse obéissance.

Prosper Desroches crut même remarquer entre eux un singulier regard d'intelligence.

Quant au positif Anatole, il ne s'aperçut de rien. Il inspectait l'état des lieux, le mobilier, le service ; il venait de s'assurer avec un certain plaisir que c'était là de la bonne et lourde ai^enterie de province.

On se mit à table.

Anatole trouva tout médiocre ; Prosper trouva tout excellent. L'insoucieux artiste mangea comme Quatre, et, dédaignant le vieux vin du défunt, que 1 héritier ne trouvait pas assez bon pour lui, il s abandonna si franchement au petit cidre acidulé du crû, qu'il en devint plus babillard encore et plus joyeux que jamais.

M. Jean commençait à considérer Anatole avec un air tout attristé; par contre, il commençait à se sentir rajeuni, ragaillardi par la gaîté communica-. tive de Prosper.

— Monsieur l'artiste, ne put-il s'empêcher de lui

FKU R0US8BL0T. 269

dire enfin, si ce pauvre Mathieu Rousselot vivait encore, il serait bien heureux, je vous le jure, de voir de quelle façon vous fêtez sa maison, de vous promener partout avec lui.

— Qu'à cela ne tienne! interrompit Prosper; vous étiez son ami ; vous devez avoir tous les sentiments qu'il avait lui-même; vous le remplacez pour ainsi dire à nos yeux... Allons ! monsieur Jean, allons... le repas est terminé: mettons-nous en route. Montrez-moi tout; ne me faites grâce d'aucun détail: ce que je connais m'enchante déjà telle-, ment, que je puis vous promettre d'avance de trouver tout le reste admirable.

£t tandis qu'il prenait familièrement le bras du vieillard, se retournant vers Anatole :

— Viens- tu ? demanda- t-il à son compagnon de voyage.

— Merci, je suis fatigué, répondit celui-ci; d'ailleurs, j'ai préalablement à faire ici un petit travail.

— Que voulez-vous dire, monsieur ? fit l'intendant de feu Rousselot.

-^ Ne nous avez-vous pas dit en route, monsieur Jean, que vous aviez établi, l'an dernier, le calcul exact des revenus du cousin Mathieu ?

— Effectivement, monsieur Anatole.

— Vous devez avoir, en outre, en votre qualité d'espèce ' d'intendant, vous devez avoir ici tous les titres de propriété, tous les chiffres de la valeur réalisable.

— Réalisable?... répéta le vieillard étonné.

— Donnez-moi donc tout cela : je veux examiner la position dès ce soir.

— Mais...

— Que ça n'empêche pas votre promenade ; allez, allez toujours. Pendant que vous vous promènerez

VJO FEU ROUSSILOT.

parmi la verdure et parmi les fleurs, je me promè nerai, moi, sur le papier timbré : chacun son gcût !

Un instant le vieillard sembla embarrassé, puis, du ton de quelqu'un qui prend son parti tout à coup :

— Soit, monsieur! dit-il ; veuillez me suivre!

La chambre dans laquelle le vieillard introduisit les deux jeunes gens occupait tout le premier étage de l'une des tourelles de l'ancien manoir. C'est à Tune de ces fenêtres que nous avons vu tout à l'heure au dehors flotter des rideaux relativement luxueux.

En effet, soit que le cousin Mathieu eût des instincts artistiques, soit qu'une certaine partie de l'ameublement du château lui eût été vendue en même temps que le château lui-même, cette pièce eût fait honneur au plus confortable appartement de notre Paris moderne .

D'anciennes tapisseries de haute lice garnissaient les murailles. Le plafond était en chêne bruni par le temps, en chêne aussi le lit à colonnes, les deux gigantesques bahuts sculptés, la table massive, les escabeaux gothiques et les grands fauteuils garnis d'une tapisserie pareille à celle qui décorait les panneaux. N'eût été le plancher, devenu raboteux à force d'années, on eût pu se croire au seizième siècle encore et dans la salle à coucher d'un grand seigneur du temps du roi Charles IX.

— Pristi ! s'écria Prosper, voilà un mobilier comme j'en rêve un, et dans une vieille tourelle comme celle-ci ; ça vous remplit l'âme de toutes

nu HOUStlLOT. 371

sortes â*idéeB patriarcales et chevaleresques. N'est-il pas vrai, messire Anatole?

*^ Otti^ pas mal, pas mal I approuva uégligetnment celui«>ci, qui déjà se retournait vers M. Jean et lui redemandait avec une sorte d'impatience les documents en question.

Obéissant, silencieux, mais péniblement affecté, le vieillard entr'ouvrit l'un des deux bahuts de ohône et tendit au jeune homme une liasse de papiers.

— C'était ki la chambre de votre cousin, dit-il en même temps d'une voix grave ; c'est ici qu'il y a huit jours il est mort.

— Pauvre homme 1 dit avec indifférence Anatole, qui s'asseyait le plus commodément possible.

Quant à l'artiste, il venait de se découvrir devant le lit à colonnes, et, comme s'adressant avec une pieuse émotion à l'ombre de celui qui, dix jours auparavant, l'occupait encore :

— Cousin Mathieu, je ne t'ai pas connu ; mais quand on possède une chambre comme celle-ci, dans une forme pareille à celle-là, il est évident qu'on doit être un grand sage et surtout un véritable heureux. Tout paysan qu'on te dit, tu devais être un homme eomme je les aime, et si j'étais venu seulement ici l'année dernière, j'en suis certain, cousin Mathieu, durant ta dernière année nous aurions été bien vite amis.

Je n'ose pas afffiriner que Prosper eût fait une plus longue oraison funèbre, mais il fut arrêté tout à eoup par un serrement de main.

Il se retourna vivement : c'était M. Jean, qui de l'autre main essuyait une larme.

— Merci! dit -il au jeune homme; merci pour le défunt I

Puis, s'effrarçant de reprendre le sourire qui lui étu il habituel:

272 FSU R0U681LUT.

— Je vous attends pour la promenade : venez, monsieur l'artiste, venez !

Quant à l'arithméticien Anatole, il était déjà plongé dans les paperasses, griffonnant des chiffres sur son carnet de voyage :

— 37,000 fr. 75, comptait-il d'une part, pour le Pré-aux-Saules, ci. ... ; 37,000 fr. 75

D'autre part, pour l'ancien château et la ferme d'habitation y attenant, ci 217,000 »

Total 254,000 fr. 75

Proper haussa les épaules et sortit avec M. Jean.

Derrière l'ancien château, au milieu même du verger, m^^is entouré d'une muraille de lierre qui l'en séparait, le jardin présentait de véritables merveilles : distribution savante, collection des fleurs les plus rares, dans un coin même une petite serre ; on se serait cru chez un horticulteur hollandais.

— Ainsi donc, demanda Prosper, le cousin Mathieu aimait les tulipes?

£t en même temps il se penchait au-dessus d'une plate-bande de ces fleurs qu'avril, en ce moment, tenait presque toutes entr'ouvertes, et qui formait au beau milieu du jardin comme un chatoyant kaléidoscope.

M. Jean, cependant, répondait au jeune homme :

— Les tulipes ! s'était-il écrié, c'était la passion dominante de ce pauvre Mathieu ; mais il aimait aussi les roses, les anémones^ les ceiUets^ les rho-

àoietkÛKM^y \m éatméliai?. Que vonlez-vot»? lorsqu'on est VMUX et qx/on n'a pas dfenfMits^, hv^ bien adopter Gfoelqu'uft ou (juelque chose : feu Rousselot avait adopté les fleurs, et c'était pour lui vraiment une famille, avec laquelle il n'avait que des joies. Jamais de désillusions ou de chapins. Les fleurs", aimer les fleurs... songez-y donc, jeune homme!... c'est là le superlatif de 1» sagœse humaine t Où frouvezr-vous des enfonts, des petits-enfants, plus^ beaux, plus dociles, plus reconnaissants ? Pour peu qu'on sache choisir la terre qui leur convient, pour peu qu'on leur ménage le soleil et l'ombre, pour une cloche de ver#e qui les abrite au temps froid, pour quelques gouges d'eau dont on les arrose au déclin des jours trop ardents, les veiià tout aussitôt qui viennent à vous et vous tendent leurs tiges vertes ainsi que des petits bras amis qui bientôt se chargeront de fleurs. Si parfois votre attente est trompée, c*est que le ciel lui-même n'a pas voulu qu'elle se Yéali^ât ; mais c'est bien rare, allez ! Voyez plutôt les tulipes ; pasf une n'a .manqué ce printemps. Voîtsi la reyah titrée; eu la rencoBfrerieîhvous pl^ belle? Voilà la reine de HoUcm^, le trésor de Harlem y Vohxren» fulgens. Ëià-bas enfin, vers le milieu, voici notre trouvaille, à no«r9 : elle est presque nelre, monsieur; nous l'avons appeée la heUe CûtenHnaiset

— Ah I ah! sourit enfin Prosper ; ah! ahl monsieur Jean, vous avez, je le vois, tous les goûts qu'avait le cousin Mathieu.

— Exactement, fit le vieillard, dont les pptits yeux gris pétillaieirt d'enthousiasme et de plaisir.

— Je ne vous en blâme pas, reprit Prosper, loin delà. J'ai présentement la seule passion de l'art; plus tard, lorsque je serai vieux (il m'a semblé le pressentir tout à Pheure en vous écoutant), j'aurai

274 FlU ROOMBLOT.

peui-étre celle de rborticuiture ; c'est encore &ire du dessin, de la couleur, et quelle couleur ! C'est un grand peintre que le soleil, savez-vous bien, monsieur Jean?

— C'est un grand artiste que le bon Dieu, savezvous bien, monsieur Prosper?

— Je le sais, je l'ai toujours cru ; mais c'est seulement ici, à la campagne, au miUeu de cette verte et splendide nature, que je le sens. Ahl pourquoi suis-je forcé de vivre à Pana?

— Ab! oui, je conçois... vos propriétés, vos aifaires, vos parents?...

— Mes affaires, passe encore... si par ce vilain mot vous entendez le travail qui me fait vivre ; mes propriétés... mais, mon cher monsieur Jean, je n'ai pas le sou, moi. Quant à mes parents... enfant trouvé, mon cber monsieur I... Je n'ai jamais connu ni mon père, ni ma mère!

— Pauvre Jeune homme ! Ah I pardon de vous avoir rappelé^..

— Rien qui me soit désagréable... Allons donc! pensez-vous que je sois un Antony amer et mélancolique ? C'est tout le contraire, car la sambleu ! Seul, je suis plus libre; et Ubre, je suis plus ^. N'ayant pas de famille, je -m'en fais une de fantaisie: j'ai pour ancêtres tous nos grands maîtres ; rien ne m'empêche de choisir pour mère la Madeleine du Titien, pour aïeule la grand'mère de Rembrandt. Je n'ai jamais donné mon amour qu'à des femmes en marbre ou en peinture ; très- probablement je resterai garçon, et quand la vieillesse sera venue, quand mes pinceaux commenceront à sécher dans ma boite à couleurs, je me retirerai dans quelque village, au bord de la mer, si c'est possible en Normandie ; et là, au lieu d'élever des enfants, je ferai comme défunt Rousselot, ma foi: j'élèverai des tulipes.

FBU ROU88BLOT. 275

Tout en continuant de parler ainsi, on acheva de visiter le jardin. Puis, repassant dans l'enclos (l'ombre commençait à descendre, avec l'ombre le silence et le repos), on gagna le pressoir, la grange, l'étable, l'écurie, la basse-cour. M. Jean semblait

1)rendre un plaisir de plus en plus vif à promener e jeune homme dans tous les recoins; il ne lui faisait pas grâce d'un seul appentis, d'un seul poussin, d'un seul brin d'herbe, et Prosper en paraissait enchanté. Finalement, on repassa la barrière, et Ton s'aventura quelque peu dans la campagne. César, le chien de garde, avait été déchaîné préalablement et bondissait en avant sur le chemin; il traitait maintenant Prosper en vieille connaissance et semblait des plus disposés à devenir son ami. Tout autour de la ferme, le paysage était délicieux, et les derniers reflets obliques du couchant prêtaient à tous les objets de chaudes nuances, empourprées par ici,

f)ar là presque violettes. A peine entendait-on dans es feuillées le dernier chant des oiseaux, leur prière du soir. L'Océan bourdonnait confusi§ment dans le lointain, car c'était marée basse. Le calme était profond, la soirée d'une douceur enivrante; on s'assit sous un grand arbre, et plus intimement encore on causa.

Si M. Jean était bavard, il n'était pas moins curieux. Il fallut que Prosper expliquât longuement qu'il avait pris le nom de Desroches, afin d'avoir une signature comme tout le monde; que cette désignation n'existait nullement sur son acte de naissance, et qu'à moins qu'il ne retrouvât un père, chose plus qu'improbanle, il pourrait s'appeler tout aussi fecilement Desarbres ou Désiles, pour peu qu'il eût la fantaisie du changement. De là tout naturellement, mais sous la pressante incitation du vieillard, qui paraissait s'intéresser de plus en plus

in FttL XWMflUiW

à 80» îéWM^ ca«>ptgnm> l'artiil» mt danvnt bieatôt à racoQter son lu^toùre : soa enfance si misérahley et cependant déjà si regrettée ; les furemiers inatincts de sa voeatiott^ le portrait du eoneierge charbonné sur le mur et remarq<t4 pw un professeur de dessin qui demeurait dans la auiison. Celui-ci désirait un jeune doBMsti<|ue qu'il payât fort peu; l'en&nt désirait un professew qu'il ne payât pas du tout. On s'entendit sans peine ; mais cet état de sujétioA ne pouvait pas convenir bien longtemps à l'indépendante nature de Prosper. Un an plus tnrd, il étudiait à l'école gratuite de son arrondissement, et, le soir venu, pour gagner la pitance du leadetnain, il ouvrait les portières des voitures â la porte des tbéàtres, et parfok même agiotait audacieusem^it sur les contre-marques. Au bout de deux ane de ce triple métier» les progrès du ^eune élève en dessin avaient été si reniarquables qu'on en parlait dans le monde uptistique. Un pari s'ensuivit enUre l'un des grands maîtres de l'époque et s<m principal élève. On fit venir l'enâmt; fl donna mie éclatante victoire à son ehan^îon; il eut le bonheur de plaire aU' vaincuy et finalement resta comme rapin- dan» l'atelier. C'était l'initiaiion, c'était r^usttgnemenl^ c'était l'avenir !

-^ GEardez-wus cependant de croire que les mauvais pmrs fiissent finis pour moi 1 continua l'artiste. Kfo "nngtième amnée sonnait à peine que mon maître^ ou< plutèt mon bienfaiteur, mourut. Je n'étais plus xm enfisuat, c'est wai: j'avMS la sdence, maôs j'étens bien loin> encore d'avoir la réputation. Vous ne connaisses pas^ cette lùtte-là, monsieur Jean, la lotte contre l'indiffér^ice, contre l'envie, contre le mercantilisme, contre la misèrel Et cependant, ô mon Dieu l ne me plaignez pas trop- 1... Ces ob8taele»«là, ce soni des stimulants) dise aif^nUons, des épeveiMi

qui parfois vous font saigner le flanc, mais qui vous font arriver plus vite. Bref, aujourd'hui le but est atteint.

— La fortune ? fit le vieillard enchanté, tout en se frottant les mains.

— Oh I €(ae iteiïni, rtpoM tesletnénl Prospèr ; mais «vte bemcmp 4» tÊtmsii, un f^eii d'ordre et pas med d'^eôBomid, j'y itrrtv^rKl éBgan «vingt-cinq ou trante «M... $A aiA Mi je ne m&s pas mort. En «ttenâftiA, j6 «lés nehft 4éjfà, «khè de mes vinglcinq ans, riche de ma gaîté, riche surtout parce que je n'ai «as àè bemins «I ^'M deiMurant je suis ]^ik>sopne. Voilà mon hlslolpe, mon di^&c monsieur; Toilà mon peitraît. S'il fi'«st pas plus job, tant pis ! ça «e i<«f&râe que moi seul, et... ma f<]i, j'ai fiM. DoimezHtaoi 46i&e d« feu pÀif raHumer mon dgsre.

M. Jean présenta sa pipe IKI ifraM bomme, et, tandte que lé leâ «e cMiBaMiquiiit, 11 fie put s'empêcher de murmurer tout bas :

— Ah ! si M. Anatole vous ressémWftit^ le «ousin M«thi^ eût ^é eoofteïitl

— S'il était vivant, possible! ricana Prosper; tti^is puiaqù'il e6t mort 1

— C'est wsi,«oapira lean, il ^meiil

^— Et qmaiBt 4 moft otmarade, reprit Prosper, plus Ufi vous diangeres 4têfn% ; e'^ au demeurant ufi fér( «imaisie g^irçon, rempli d^«3cee^entes qualités; seulement il est littelnt d*une pelfte maladie qui les cache momentanément, ou du moins gui !es diminue... une maladie qui ceurl à Paris, mais q[ui se passera, je l'esp^.

— Quelle maladie donc ?

— Le mal d'argeiit. MsÂs veid la tune qui se lève moti dver m^^ieur: si nevM «NioM trouver notre malade?

278 Fin ROU88KLOT.

On s'était remis en route vers la ferme.

Plusieurs -villageois, ^i regagnaient également leurs habitations, se croisèrent avec nos deux promeneurs et saluèrent le vieillard avec un empressement qui n'était pas exempt de respect et surtout d'affection.

Prosper s'en étonna quelque peu tout d'abord.

— Ne faites pas attention, dit M. Jean. Ces braves campagnards avaient tellement l'habitude de me voir participer aux bonnes œuvres du défunt, qu'ils me confondent pour ainsi dire avec lui, et que je me trouve héritier pour ma part d'une bonne partie de leur reconnaissance.

— Feu Rousselot était donc très-aimé dans le pays ?

— Heu I heu !

— Il y faisait beaucoup de bien ; il y était trèsbon?...

— Comme tout le monde ; il avait ses jours. Au total, ce n'était point un méchant homme.

— C'est drôle I je ne l'ai pas connu, moi, mais il m'inspire une vraie sympathie; s'il vous ressemblait surtout autant que vous le dites, monsieur Jean, là, franchement, je sens que je l'aurais aimé, ce bonhomme-là.

— Monsieur Prosper...

Mais d^à l'artiste était à cent lieues de la conversation. Ses regards venaient de tomber tout à coup sur une écbancmre de la ûdaise, dans laquelle la lune, tombant d'aplomb sur la mer, encadrait comme un miroir d'argent.

FBU ROnSSSLOT. 279

Sur la terre, également, l'effet était admirable. Les arêtes abruptes de la côte profilaient leurs silhouettes bizarres sur un immense horizon d*azur tout resplendissant d'étoiles. Les clôtures, les haies, les roches, les arbres et jusqu'aux grandes bruyères, tout prenait une accentuation vigoureuse, tout avait un aspect étrange, tout devenait fantôme rêveur ou diablotin sautillant au clair de la lune. C'était de tous les côtés un recueillement profond, un vague silence à peine troublé par le frémissement harmonieux des feuillées, auquel le grillon mêlait incessament son allègre fanfare, tandis qu'au lointain, dans quelques marais, les grenouilles, de temps en temps, jetaient leur cri monotone, comme afin de marquer la mesure de cette pénétrante symphonie de la nuit. On atteignit bientôt la barre ; on rentra dans l'enclos.

Là, nouveau spectacle, spectacle plus restreint peut-être, mais bien plus saisissant encore.

Il y avait tellement de rayons dans les vieux pommiers, qu'on eût dit l'illumination de quelque magique fête. L'herbe ruisselait également de mille feux argentins qu'éteignaient à chaque pas des grosses ombres noires, au milieu desquelles un diamant se rallumait parfois, lorsqu'un souffle de brise venait à écarter le feuillage. Les appentis, les meules, les grandes charrettes levaient en l'air leurs longs bras dételés ; les herses et les charrues au repos, les animaux couchés ou perchés, tout avait des apparences fantastiques. La maison surtout et le vieux château semblaient quelque chose de merveilleux. Dans le feuillage des murailles en bois, dans les charpentes en zig-zag, le long des poutres saillantes, parmi l'inextricable réseau de chèvrefeuilles, de clématites et de roses sauvages qui grimpaient follement aux fenêtres, sur les losanges en fer-blanc des

im mi mmmvim.

p«ti(06 viAres, wus le «apuc^M» 4e8 maoËardM à l'une deaqueUee fit»dait, autour d'uae rcKtte, k éoui^ corde qui fierl à «MUMoter tes fourrages, aur 4<nite la surlsifCe «Qou>t«Bii0uae 4u ^têsA Coit bénsaé de joubarbes et d'iris, sur toute la circooièFence daa tourelles que featouoaii l'antique tenre, à la crête des can^paniles bisoomus, ftirmi le trdiUa de fer, dans les gargouilles aur tout et dans les gicouettea, il f avaijt diee silboueties «t 4a8 ^profila imfKMtaiUes, des flots d'jQmbrea et des cascades et faamîèm inkaafinablei, dss effists de lune m&q canMiie il B'«n flieiit qiAe im^ rariement du cmà. Et daas tout caki ua caliite, une douœuri un cbarmey "une patee l Céiadt un nûrage atéréoacopîqtta, c'étak une £ôerie oemim on n'en wt qu'^n rêve.

Duraul quriques oûnutes, notre artiste était resté immobile et béant, ainsi qu'un chevalier de légende. U &llui que son c^eHN^on lui fimppàit sur l'épaole, afin de le révcjller de cet enduinteinefit,

r— YiÀiifi and Ui^vaîtta encore, dk le wiMard en moiitraat l'unique lumîè» ierrestie qui biéllàt sur la i^çade du bjuia»eni, et fui, saaa ancua doiile, é^aii^ rboioanae d'argent, rbonune fMàiitpày dans toiijAes ces splendeurs nocturnes, n'avait vien Ircové de plus 4iig>^ de son adjmratîon cpi'ttue liasee de griffiu?jaages n eta rié s et des aiii^aenents de ch^finee.

£^1 0^Lf Idsque les deux prosaâikBurs fentrêreat dans la cbaeabre du {Hronier étage, Anatole était enc^e assis àlamèmeplaiee. Une partie des paperasses ^tai^ étalée devaiat Lui; l'autre reposait sous oae blanche enveloppe au dos de laqudle il venait d'écrireen caractères de grand-livre : Succesêion Rousselot,

— Ah ça^. s'écria l'héritier du (dus loin qu*îl ajjierçut le vieijyiai^, ah ça, monsieur fean, <fu^le espèiçe d'ai^inMil e^troe donc que votre Bastiaa 7

— Vtoim aunôt-H matMpaéy monfiienr ÂBatole ?

— Non, pas précisément; mais puisque vous ne garder à la ferioe qu'Ain seui des valets,

vous auriez fcien iàii dâi m^miB d'en «hoîsir «a autre.

— Tente la maîsannée sera de retour iandi au mafia, et M. Ajuitole pourra choisir alors luiHiiètte. En attendant, je parierai à Bastien.

-^ SoitI Mais s'U ne vous répond pas plus qu'il ne xn'a répondu...

— Gomment?

'^ Je l'appeliie tout 4 l'faoïre ; j'avais dM oidres à lui donner pour deaMÔn aia malin.

— Ne les a4-U doiMS pas reçtts oonvemdrie*

— En pantomime, oui. Jusque-là ça n'avait rieii d'eolraoniœaîra ; nudfl je lœnx lui deaiander quelques renseignements ; il continue «ee geaites.

r*- Ehi^umn«t,inoa drèle?

— Ohi que nenni, monsieur; d'aaowis disent même que j^d la langue fort bien pendue.

-^ Eh iMenl idors, 8ei«4ci de ta langue, «t ré** ponde-moi, Là^desmis je renouvelle ma question, et j'écoute. Mon maroufle aussitôt reprend gon air eta^ipide, rougît jwqn'av» erefflee, tMilbutîe quelques bêlements inarticulés, incompréhensâUee, {Hde tout à coup M eesee et raete la bowohe ouverte, oomme s'il avait avalé une arête. J'insiste ; son embarras redeid)le; il gesticule de nouveau, il grimaoe. Oh I c^est un faalâe Del>ureau que ce gaillard^là. Je me mets en colère : même jeu. Finalement, je le pousse par les épaules, et... plus bas je lui flanque un grand coup de pied; il se retourne, sourît, me fait un grand salut de reconnaissance et s'en va. À4-on jamais vu pareil imbécile?

Depuis quelques instants déjà M. Jean commen^i-

282 nu RODBSILOT.

çait à rire. A la fin, Prosper partagea bruyamment cette hilarité. ^

— Ah I ça vous amuse, vous autres, fit Anatole avec une Infère nuance de mauvaise humeur.

Le vieillard aussitôt s'arrêta.

— Veuillez m'interroger, monsieur, dit-il avec une condescendance toute gracieuse; je me ferai un véritable plaisir de vous répondre.

— C'est fort heureux. Eh bien ! mon cher monsieur, je désirerais savoir où reste ce M. Pichard, qui m'a écrit ?

— Pichard?... fit le bonhomme après une courte hésitation; Il est absent pour quelques jours ; il m'a chargé de le remplacer auprès de vous.

— Ah ça I vous êtes donc Tintendant de tout le monde, ici?

— J'ose espérer que monsieur Anatole Rousselot n'aura pas à s en plaindre.

— Fort bien ! Y a-t-il un notaire dans ces environs ?

— A Cherbourg, oui, monsieur : M* Goudois, le notaire du défunt. C'est par son ministère que feu Rousselot avait acheté toutes ses propriétés, notamment celle-ci, qu'on appelle communément la ferme des Ormettes.

— Des Ormettes, soiti Vous me conduirez demain au matin chez ce notaire*

— Serais-je indiscret en vous demandant quelles sont vos intentions?

— Oh I mon Dieu, non ; c'est tout simple : je veux lui donner ordre de faire afficher immédiatement la vente.

— Quelle vente ?

— Celle de toutes les propriétés qui composent mon héritage, parbleu I

— Vous ne voulez donc en garder aucune, pas même celle-ci?

FEU R0U8SKL0T. 283

— Pas même celle-ci. Pourquoi ne la Yendrais-je pas tout aussi bien que les autres?

— Vendre les Ormettes !

Dire ce qu'il y eut d'indignation, de réyolte et de douleur dans l'accent avec lequel le vieillard avait crié ces derniers mots serait impossible.

--* Croyez-vous donc, reprit Anatole, que je vais garder des biens qui rapportent tout au plus deux et demi pour cent ?

— Deux et demi pour cent!... repartit avec chaleur le vieillard : comptez-vous donc pour rien la douce sécurité du chez soi, le bonheur de fouler, une terre qui soit la vôtre, de la voir se couvrir de fleurs, de moissons et de fruits, de vous intéresser au moindre arbrisseau, à la moindre pâquerette? Comptez-vous donc pour rien la pure satisfaction du devoir accompli? Le devoir, pour vous, n'est-il pas de garder cette maison que votre cousin aimait tant... de continuer à faire bénir le nom de Rousselot dans tous les environs, de faire en sorte que le malheureux puisse croire que ce pauvre Mathieu existe encore, ou que du moins il a bien choisi son successeur, auquel du haut du ciel son ombre sourit?... Voilà qui double le revenu ; n'est-il pas vrai, monsieur Anatole?

— Possible I ricana le jeune homme; mais ces valeurs-là ne se cotent point à la Bourse, mon bon!

A cette réponse, M. Jean eut un intraduisible

Mi ma hmamuot.

geste, ei dans «es yeux une larme briik. Q«aat à Prosper, son monvemeiit d'in^nation M, suferfae.

— Yentrebleul s'écria-t41, quel éommage que je n*aie pas une centaine de mille francs ! Je t'épargnerais du moins le souci de vendre cette maison, car je rachèterais tout de suite.

— Toi?

— Moi. Et j'y installerais dès demain mon atelier ; et, dès après- demain, je me mettrais à chercher quelque douce et simple jeune fille qui m'aidât à continuer dans ce faye la tâche de feu Boussdot. Je remplaceraiB le coosuft Mathieu, oui!... et ce serat un bonheur pour moi, je le sens là... un bonheur d'iiaUter cette chambre où il a vécu et de m'endormir chaque soir dans ce vieux lit de chêne, en demandant à l'ombre amie du bonhomme : c Est-ce bien ainsi qu'on e'y prend pour être un homme heureux, un honnête homme? »

— Proeper ! voulut interrosâpre Anatole.

— Je ne ehangerak rien ici, poureuivit-il, et j'attendrais qu'une pierre tombât pour la refiafitaoer par «ne autre. J'aimerais la maison, j'aimerais le ver^r, j'aimerais le jardin... Les roses, les «mêmoDes, les dalhkks, les tulipes, toutes les fleuns, en se voyant ai bien soignées, ne manqueraient pas de se dire : < Notre ami Roossekt est toujours là t » Les serviteurs aussi le diraient, les pauvres aus«, aussi lea ammaux. Je serais aimé par tous les gens et par tcMites les bêtes, à commence par le vieux ehlen César, qui jappe en ce moment sous cette f^iétre, absolument comme s'il entendait ce q»e je dis. Je serais heureux, ah I oui, si j'avais cent millefruncs!... car j'achèterais ïÀen vite toutes ces joies que tu ne comprends pas, malheureux, qui ne sais rien évaluer

. que par des chiffres I Et pourvu que le ciel m'accordât de t^xips en temps un coucher de seleil comme ce

Fin. RttOSSBLOT. 2gg

soifT, un clair de lune comme maintenant. . . sacreUeu ! je croirais diantrement bien avoir placé mon argent ! Durant quelques secondes encore, Prosper continua sur le même ton ; Anatole commençait à se blesser. Sur une des dernières plaisanteries de l'artiste qui venait Rappeler le boursiei^ M. Detix-etdemi'pour-centy ceini-ci se fâcha.

— Assez I dit -il, je n'ai de conseil à prendre ici de personne ! Je n'ai pa6 surtout à recevoir de leçons I Ma volonté est de vendre : je vendrai. Ça ne te regarde pas, puisque tu n'as tes cent mi4>le francs q»'en rêve, et que tu sais parfeitement que je ne te ferais pas crédit.

— Anatole I...

— Assez, crois-moi I Coucbons^ nouer; il est l'heure. Demain, en revenant de Cherbourg, j'espère te retrouver plue raisonnable ; à demain ! Quant à vous, monsieur Jean... voue^ savez... que la carriole soit prête de grand matin peur me conduire chez le notaire !

•— C'est donc bien résolu, monsieur ?

— Très-résolu.

— H suffît.

Prosper était déjà hors de la chambre. M. Jean le suivit sans ajouter un seul mot.

— Où me couchez-vous ? demanda l'artisle, qui déjà semblait avoir tout oublié.

Mais il n'en était pas de même du vieillard, qui paraissait en proie à un véritable chagrin.

C'était cependant avec un sourire qu'il venait de répondre au jeune homme :

— * Par ici, monsieur Prosper, par ici! Je vais vous conduire moi-même à la chambre que. je vous ai fait préparer.

Et déjà il marchait en avant.

— ^ Je- eemprends, lui dit-il en même temptf, avec

S86 nui aouiBiLOT.

une accentuation toute pidne de syoqMithie ; je conçois votre tristesse, monsieur Jean I Ce domaine va passer dans des mains étrangères : pour un serviteur tel que vous, c'est bien dur. Au lieu de vieillir ici, comme vous Tespériez, sans aucun doute, il va &1loir vous en aller bien loin peut-être, ne plus jamais revenir voir ces lieux que vous aimiez tant, en perdre même jusqu'au souvenir 1

— Ohl quant à cela, non; je l'emporterai dans mon cœur, s'efforça de dire en souriant le vieillard.

— Mieux encore que cela ! s'écrfa l'artiste, comme frappé d'une inspiration soudaine; si vous êtes exilé, monsieur Jean, je veux que vous emportiez avec vous les Ormettes sous votre bras.

— Que voulez-vous dire?

— Ne m'interrogçz pas : c'est une surprise que je veux vous faire. À demain, monsieur Jean!

— Monsieur Prosper, à demain I

Et le bonhomme s'éloignait après avobr ouvert la porte de la chambre.

Un instant l'artiste r^sta debout sur le seuil, immobile et son bougeoir à la main.

•^ Pauvre vieux ! murmura l'artiste, qui rentra presque aussitôt dans la chambre à lui destinée.

C*était une véritable chambrette campagnarde, celle-là, mais si confortable et si proprette, qu'elle en faisait plaisir à voir.

Prosper, avant tout, ouvrit sa malle de voyage et en retira tout son attirail de paysagiste, qu'il disposa dès le soir même pour le lendemain.

Puis il se coucha, et presque aussitôt, déjà plongé dans le plus profond sommeil, il rêva qu'il avait cent mille francs... qu'il achetait Tes Ormettes... qu'il épousait la jeune fille au chapeau de paille de Rubens, et finalement qu'il avait une ribambelle d'enfants joufflus et roses, comme Greuze en sus-

FBU B0DB8IUIT. 187

pendait sur le ma entr'ouvert de ses blondes mamans TÎllageoises.

Dès le premier rayon de l'aube matinale, on frappa bruyamment à la porte de Prosper.

— Qui vive ? cria du fond des couvertures une voix encore endormie.

— C'est moi, Bastien... qui viens vous réveiller, comme vous me l'avez fait dire Iner au soir par M. Jean. Voilà le soleil qui se lève!

— J'en fais autant... Merci, Bastien.

Dix minutes plus tard, Prosper était installé devant la ferme, dont il crayonnait la première esquisse sur une petite toile de moyenne dimension qu'il venait d'adosser à son chevalet.

 côté, sur un escabeau, la boite de couleurs et la palette déjà préparées.

Quelques minutes encore, et l'artiste, prenant l'appuie-main, s'assit sur son ptiant et commença la pourtraicture des Ormettes.

C'était une délicieuse matinée de printemps. Tout semblait réveil dans la nature ; tout était goutte de rosée, gazouillement joyeux, premier sourire.

— Au milieu de cette verdure parfumée, se dit l'artiste avec un vertueux épanouissement^ au milieu de ce paradis retrouvé, qui ne ferait pas un chefd'œuvre?

Et déjà letravail avançait rapidement.

Le vieux César, en ce moment déchaîné, était venu gravement s'asseoir sur son détruire, à côté du peintre. La grosse vache rousse s'a^Aprochait de

plus en phia de lui poi» regarder ce qvi'H âdsait là. L'âne, plus familier, avançait déjà sa tète presque par dessus son épaule. Les poules, les oies, les dindons passaient et repassaient tout à Tentour d'un air étrangement curieux. Il n'y avait pas jusqu'aux

Eetîts oiseaux du ciel qui ne se penchassent, en baillant, à l'extrémité de toutes les branches voisines. Le soleil lui-même sauta par dessus la haie comme pour mieux vohr, et toM ces rayons, tous ces parfums, toutes ces» voix semblaient dire vaguement à l'artiste:

— C'est bien ça: courage, ami; nous sommes contents de toiri

Au bout d'une heure eAvifon, BMtien à son tour passa dans la perspective et parut égai^nent trèsétonné.

— Qu'est-ce que c'est qfue ça? avaient dil ses gros ysttx bètes.

Et, la tète toujews tournée vers le- ehevriet, qui lui faisait l'effet dfan^ animât incennn, il s'en étaftt allé jusqn^'à la barre ; il était revenu sur ses pas, s'était éloigné de nouveau, avait redkmbU dlB rechef, et ainsi de suite jue^'à ce que finalement il se Mt tout à feit raj^prooh^ à^ travailleur, aux oreilles duquel il s'écria tout à ooup :

— Jamigoil... est-ce bien possible?... les Or-* mettes I...

— Âh ! c'est toi, Bastîen ? se mit à ^e Prosper. ^- Faîtes pas attention, monsieur... je regardads.

— Eh bien ! es-tu content?

— Content... de quoi?

* — De ce que je fais là?

— Je ne sais point, monsieur ; je ne me connais point à ces machines-là.

— Tu as cependant reconnu- les Ormettes?

— SI je les ai reeonnues !... c'est-é^Hre- q[un les

FEU R0U8SBL0T. 289

voilà là-dessus ni plus ni moins que si on les voyait dans un miroir I

— Merci, Bastien.

— Merci... de quoi, monsieur?

— Du compliment que tu viens de me faire.

— J'ai fait un compliment à monsieur?... Ah ben ! par exemple I c'est ben sans y mettre de la malice !

— J'en suis persuadé, mon garçon. Mais dis-moi ?

— Plaît-il, monsieur?

— Tu n'es donc plus muet, ce matin ?

 cette question inattendue, Bastien se métamorphosa subitement en pivoine.

' — J'en suis content, du reste, car, à mon tour, je veux t'interroger.

Bastien eut un soubresaut d'efl^rd.

— Tu vas me répoudre, à moi<^e l'espère.

Ce fut par un geste énergiquement négatif que répondit Bastien.

— Voyons donc! n'aie pas peur, mon ami I

Ici, grimaces hiéroglyphiques du susdit Bastien. Il ouvrait et refermait la bouche à se démancher les mâchoires, mais il n'en sortait aucun son.

— Es-tu donc redevenu muet ? Un petit écu en pourrait-il pas te délier la langue ?

Après une dernière gesticulation désespérée, Bastien s'enfuit à toutes jambes.

— En v'ià un animal ! pensa haut Prosper, le plus animal de tous les animaux de la ferme!... Ceux-ci, du moins, s'ils sont muets, ne demandent qu'à s'instruire.

L'artiste, eu même temps, saluait avec une bouffonne gravité les ruminants et les volailles, qui, s'apprivoisant toujours de plus en plus, formaient littéralement un cercle autour de lui. Par intervalles^ l'âne se permettait de braire d'un air doctoralement satisfait ; le chat, advenant à son tour, se

200 nu R0D8SBL0T»

frottait contre les jambes dupeintre^ et le ooq, effrontément perché sur le dos de l'esc&beau^ chantait une victorieuse fanfare.

— J'ai l'air de Paul Potter» ma parole d'hoiUieur ! se disait allègrement Prosper» qui^ durant une heure encore^ continua de travailler avec une ihcrdyable ardeur.

Un second cri d'étonnement l'arrêta tout à coup».. non plus un cri stupide comme celui de Bastien, mais bien une exclamation intelligente qui semblait toute pleine de gratitude et de joie.

Le jeune homme n'eut pas besoin de se retourner: il avait déjà reconnu M. Jean.

— C'est là la surprise que vous m'annonciez hier au soir ?... s'écria le vieillard d'une voix que faisait balbutier l'émotion; merci, monsieur Prosperl... oh ! merci I

— Je suis content que ça vous fasse plaisir, repartit franchement le jeune homme, et, pour (|lie ça soit tout à fait à votre goût, donnez-moi vos conseils, monsieur Jean I Dites-moi bien tout ce que vous pourriez y désirer encore. Quelques pigeons sUr le toit ? Sur le seuil , César ou Bastien ?. . . Ne vous gênez pas. . . Asseyez-vous là, mon bonhomme, et causons ! * . .

M. Jean ne se fit pas prier, bien loin de là: l'entretien prit une tournure des plus intimes et des plus guillerettes. Et pendant ce temps-là le paysage avançait, prenant à chaque minute encore plus de vérité, plus de charme encore et plus de coloris.

— Savez-vous bien qu'il y a en vous le talent d'un grand artiste? s'écria enfin le vieillards

— On fait ce qu'on peut, dit modestement le peintre ; mais quand on est obligé de travailler pouf vivre, allez, mon ami...

— Je comprends, fît le vieillard, il vous faudrait l'indépendance.

FEb AÔUSSELOT. 2&i

— Àùlreniënt dit, trois mille libres dfe rente... Ça se gagne en élevant des lapins, dit-on^ mais noii point en faisant des tableaux.

— Vous devez être payé cher, cependant, et avec de l'économie...

— De l'économie à Paris, quand on n'a rien de flte et qu'on est emporté chaque matih par le tourbillon!... pas possible ! Si j'avais le pot-au-feu toujours mis d'avance, à la bonne heure ! Si je pouvais vivre suivant mes goûts, à la camjiagné...

— Si vous achetiez Ifes Ormettes ?

— Oui, iriais je ne les ai pas, et, selon toute probabilité, je ne les aurai jamais.

— Qui peUt prévoir 1 avenir, l'avenir surtout d'un artiste? répondit le vieillard.

En de moitiënt Bastieii i^eparut tdut & coup, essoufflé, effaré, époUvdnté.

— En voici bien d'une âutrèl dit-il. Voilà mam'I^elle Irêné qui nous arrivé de soii couvent. Je vieris d'apercevoir la carriole des bonnes sœurls au bas de la côte.

^— Irëtië ! fit le vieillard avec émotion.

Puiè, après avoir Un instant réfléchi :

^- Au fait, niurttiura-t-il à démi-voix, cela vaut peut-être mieux ainsi !

Prosper, par discrétion, s'était remis à son tableau. M. Jean donna rapidement quelques instructions à Bastiën et les termina ainsi:

— Avec elle surtout, sois encore muet.

— Comment! monsieur veut que W^"^ Irène en ignore?...

— Non, mais je veux qu'elle soit instruite par un autre que par toi du malheur qui la frappe. Va, cours I

Et tandis que Bastien s'éloignait de toute la vitesse de ses longues jambes, M. Jean, se retournant vers Prosper, lui frappa sur l'épaule et lui dit :

— Il faut que vous me rendiez un grand service, monsieur Prosper.

— Disposez de moi, monsieur Jean.

— Mais il faut d'abord que je vous explique ce que c'est que M"« Irène.

— J'allais vous le demander, je ne vous le cache pas; la curiosité me talonnait déjà.

— Âhl jeunes gens, jeunes gens!.. . Dès qu'il vous tombe dans l'oreille un nom de fillette...

— Que voulez-vous, mon ami ? quand on a vingtcinq ans, lorsqu'on est enfant trouvé comme moi, et que pour une mère, pour un père^ pour des petites sœurs et pour des petits frères on n'a rien cueilli des fleurs de son âme, il vous reste dans le cœur un fameux bouquet... Mais parlez; voyons, qu'est-ce que c'est que M"« Irène?

^ C'est la propre cousine du défunt ; c'est une orpheline aussi; elle avait cinq ou six ans à peine lorsqu'elle resta seule au monde. Feu Rousselot la prit alors avec lui, la garda durant quelques années aux Ormettes, puis la plaça dans la pension des Ursulines, à Cherbourg. D'ordinaire, chaque quinzaine, les bonnes sœurs déposent ici leur pensionnaire, en allant le dimanche au matin à l'enclos qu'elles possèdent un peu plus loin sur la côte, et le soir, au retour, elles reprennent W^* Irène. C'était la favorite du défunt ; elle vient d'avoir dix-sept ans.

FBU RdUSSELOT. 293

— Comment ! se récria Prosper, comment se fait-il que votre maître ne lui ait rien laissé ?

A cette brusque question, M. Jean parut tout d'abord embarrassé.

Puis, après un silence :

— Il faut tout vous dire, je le vois bien, reprit-il. Sachez donc que Tacte en vertu duquel votre compagnon se trouve héritier aujourd'hui n'était qu'un simple projet de testament. Feu Rousselot l'esquissa, certain soir, devant moi, tout en me confiant ses intentions : elles étaient bien de tout donner à M. Anatole, mais à condition qu'il viendrait ici préalablement et qu'il épouserait sa cousine Irène.

— Ali! ah!

— Quelques jours après, la mort surprit mon vieux maître. On retrouva le papier en question, rien autre chose. Une quinzaine s'est écoulée depuis, et, je l'avoue à ma honte, je n'ai pas encore osé instruire W^^ Irène de la mort du cousin Mathieu.

— Pauvre jeune fille I... comment! elle ne sait pas...

— C'est mal de ma part, j'en conviens ; c'est presque invraisemblable. Mais enfin, que voulez vous, monsieur? c'est comme cela! D'ailleurs, il me restait une espérance...

— Laquelle donc ?

— Le bon cœur de M. Anatole Rousselot.

— Mil® Irène a-t-elle quelque dot?

— Rien absolument.

— Hum... hum!

— N'importe, monsieur; je connais mon devoir... et je vais le remplir. Notre héritier doit être éveillé maintenant; je cours auprès de lui. Je lui dirai quelles étaient véritablement les volontés dernières du testateur : peut-être comprendra-t-il quelle noble

294 FftU I^OUSSBLQT.

délicatesse il y aurait de sa part à réaliser quand même le rêve du cousin Mathieu.

En ce moment, un frais éclat de rire de jeune fille retentit tout à coup dans le lointain, de Vautre côté de la haie des Ormettes.

— C'est elle!... conclut vivement le vieillard. Rçcevez-la, je vous en supplie, monsieur Prosper I Préparez-la avec de grands ménagements; apprenezlui toute la vérité. Merci d'avance; la voilà. Je me sauve I

Vainement Tartiste tenta de décliner sa copipétence ; déjà M. Jean était loin.

^ — Eh bien I fît Prosper, me voilà çihargé 4'une jolie commission I Pauvre jeune fille ! lui dire comme ça... à brûle-pourpoint, que...

Il n'acheva pas ; \)n speictacle charmant ywi^ài tout à coup de frapper se9 regards.

De l'autre côté de la barre que Bastie^ tenait entr'ouverte, une carriole était arrêtée. De cette carriole venait de sortir une jeune fille qui, se retournant aussitôt et s'exhaussaut encore s^ur le marchepied, présentait son front à la bonne sceurembéguinée qui lui avait servi de compagne.

Quelques paroles furent échangées que ^^rosper n'entendit pas, puis un dernier baiser, et la. capote de la voiture se perdit de nouveau derrière la haie des Ormettes.

Irène entra dans rei;iclos, et tout d'abord^ sa,fts doute, voulut adresser quelqvvesi qg,çslipns à Baa.tiçjçî, qui referçoait la barriçr^*

nu ROUMELOT. 295

Le lourdaud redevint muet et s'enfuit en eeurant vers la maison, après un accès de pantomime dont Prosper, cette fois, comprenait parfaitement la cause.

La jeune fille eut un franc éclat de rire et s'avança seule sous les pommiers.

L'artiste s'était jeté derrière un gros arbre, afin d'examiner tout à loisir la cousine du cousin MaUiieu.

Je n'aime pas les portraits ; cependant je ne puis m'empècher de vous dire qu'Irène était grande, élancée; qu'il y avait dans toutes ses allures une sveltesse incomparable, et dans tous ses mouvements une indicible gracilité. Lorsqu'elle fut un peu plus rapprochée de lui, Prosper remarqua l'adorable nuance blonde de ses cheveux, l'éclat de ses grands yeux d'aaur, la blancheur immaculée de son teint, rincàmat de ses joues et surtout de ses lèvres, qui pouvaient rivaliser avec les cerises du verger. Elle marchait en relevant un peu sa robe blanche, afin de la prémunir contre la rosée, et cette précaution laissait voir une jambe toute mignonnement prise, et le plus accompli petit pied qui jamais ait pu ganter la pantoufle de Cendrillon.

Je ne me charge pas de vous énumérer plus longuement tout ce qu'admira encore Prosper ; ce que je puis seulement vous dire, c'est que, lorsque la jeune fille arriva tout près de l'arbre qui le cachait à ses regards, il se prit à penser que, de tous les biens de la succession Rousselot, le plus précieux trésor, c'était assurément la cousine Irène.

La jeune fille, cependant, ne croyait être vue de persoime, et continuait à s'avancer en sautillant, en gazouillant, ainsi qu'une fauvette au bout d'une branche. Tout à coup, cependant, elle aperçut le chevalet et le tableau, fit un dernier bond jusquelà, se pencha gracieusement pour regarder de plus près, et, jetant un cri d'admiratioii :

2% FCU R0U8SIL0T.

— Oh I que c'est bien I dit-elle. Je suis la plus forte en dessin de tout le couvent, et jusqu'à ce jour j'avais été le peintre ordinaire du cousin Mathieu...* Patatras I... voilà que je me détrône!... mais qui donc...

En se retournant, elle se trouva face à face avec Prosper.

— Monsieur...

— Mademoiselle...

Elle était vermeille comme un coquelicot; il était embarrassé comme un écolier.

Fort heureusement pour les deux jeunes gens, le grand chien César intervint tout à coup. Il avait reconnu de* loin la jeune fille ; il se pnt à tournoyer en bondissant avec des cris joyeux autour d'elle...

— César... eh bien ! voyons, César... mon ami César.

Et ce fut une folle partie entre la jeune fille et le magnifique animal, qu'elle ne parvint à calmer qu'après deux bons gros baisers qui tombèrent finalement des lèvres vermeilles sur le gros museau blanc et noir.

Pendant ce temps-là, l'artiste contemplait la jeune pensionnaire avec un ravissement de plus en plus profond, avec cette même extase que lui a fait éprouver quelques heures auparavant l'aspect tout verdoyant et tout fleuri des Ormettes au lever du soleil. Ah ! c'est qu'effectivement c'était une vraie matinée d'avril que la cousine Irène.

— Pardon ! dit-elle enfin d'une charmante voix toute essoufflée, pardon, monsieur, mais...

— C'est moi-même qui devrais vous demander excuse, mademoiselle ; mais veuillez entrer dans la maison, je vous prie ; on m'a chargé de vous y recevoir.

— Vous, monsieur ! mais qui '^onc ètes-vous?

FEU R0U8SBL0T. 297

Après une courte hésitation, Prosper montra son esquisse en guise de réponse.

— C'est vous qui avez peint cela ? s'écria naïvement Irène; oh ! je n'interroge plus, monsieur... Je me sens une confiance aveugle.

Trop délicieusement ému pour répondre, le jeune homme se contenta d'offrir sa main.

Sans hésiter, la jeune fille y plaça la sienne.

Un instant ils s'entre-regardèrent franchement et loyalement tous les deux. Presque en même temps, presque aussi fort l'un que l'autre, ils rougirent tout à coup, puis baissèrent les yeux.

Et, sans ajouter une seule parole, ils entrèrent ensemble dans la maison.

C'est ici que la situation de Prosper devenait embarrassante.

Déjà, depuis quelques minutes, il causait avec la cousine Irène, vaguement, à bâtons rompus, sans trop savoir ce qu'il disait lui-même, car il ne pouvait se décider encore au pénible aveu dont forcément on l'avait fait interprète.

Irène, néanmoins, commençait à s'étonner.

— Ne m'en veuillez pas, monsieur, dit-elle enfin ; je ne sais pourquoi... je me sens l'âme toute inquiète. Ce n'est point un mauvais pressentiment, non... j'étais tout à rh<3ure si joyeuse!... Mais j'aime bien mon cousin Mathieu... Je suis impatiente de le voir, vous comprenez... n'est-ce pas?... Permettez-moi donc. . .

Et elle s'était levée.

•": MadciBcwelle, baIhuUa Pmper «u suppUce.

— 11 est là-haut, sans doute, ches lui... pourtuilit Irène en iÉtiaant ua pu vers rwcatier de la tourelle.

— Non I se récria vivement Proipw, qui lui har> nil le paiHge.

— Il est à Bon jardin, alors... à ••■ tulipes ?

— Non, madetooitelie, mb.,. il b'mI pas là dou plui.

— Od donc ecl'il alors?

Il fitllut que l'artiste RI un vioWet efilart sur luimâme pour répondre enfin :

— Voua ne le reverrei plui, madeinoiselle Irène. Son corps est au cimetière du village... et son Ame eitau ciell...

La jeune fille d'abord ne voulut pas croire ; avant les larmes, elle eut encore un sourire, semblable à ce dernier rayon de solùlqul lutte avant l'orage... Il fallut que le jeune homme répétât, racontât, expliquât tout. La pauvre enlant alors plia sur elle-même, aissi qu'uoe fleur dont on a brisA la tige, et, tout à coup, saisie par une terrible crise nerveuse, elle ^lata en 18001018.

Proaper était également désespéré. Il se reprocha d'abord d'avoir été maladroit, brutal, cruel; puis, paRsaat soudain d'un ei trame à l'autre, il s« dit qu'il valait mieux en finir d'un seul coup. Il lui apprit que la mort avait parab^ les généreuaefi intentions du covain Mathieu à aoa égard, qu'elle était complète- Hwnt déshéritée, qu'elle était à la fois plu* erpheliac et plus paiivr* qve jamais.

— n^ie m'importe son héritage? se récria la jenne

usée dwu sa douleur. Ce n'eit pas son ar- M j'aimais, monaieur... c'eet Itu-màowl...

it recueillie dans mon abandon -, il avait élevé hnce ; il avait servi de ptera à mit j(

était si t^pnl Ah ! oui, coi^sin Ma^hieu.t. (et Vojrphc^line, en xifieme t^fippSy levait 8^s deu^ granda yeux blei^s vers la voûte), je ne t'en vei^x pas d^ tai^ appf^rent ouhU; loiu de U, j*en sviis presqv^^ heureuse, car si \oi^ ojp(ibre mainte plane enclore dai^s cette maison^ s^ t^ p^ux me yw et i^'entwdre, cousin Mathieu, tn ^e peux pli^ç^ ^ dçx^ter maintenant, je t'aimais sans intérêt, moi ! Oh ! oui, je t'^çaais, bien!

Prosper avait égaleinent les yeux pleins ^e lai^^^es.

A travers ce voile humide, il crut entrevoir une porte qui s'ouvrait à demi, et dansl'entre-bâillement de cette porte M. Jean, qui, un doigt sur ses lèvres, comme pour demander le secret, de l'autre main montrait la jeune fille avec un geste qui, bien évidemment, disait :

— Du courage 1

L'artiste e3suy« vjvewent «es yeuii et regainfo de nouveau.

Lsk porte s'était refermée... plus persojane I Élait- C6 une illusion?

Ce qui était une réalité, c'était le poignai^t chagri^A de la cousine Irène. Ses pauvres joues, toul à Theure si roses, étaient maintenant pâles ; seftgrauds yeux, d'ordinaire si pétillants de g^ité, s'attristaient 4e plus en plus; les belles grappes blendes de i^ chevelure dorée se déroulaieut peu ^ peu sur sa poitrine fréJd^issante. {llle ne souriait plus ; elle était Ijouteen pleurs, et peut-être, ô monDieu!.... u'enétait- ^lle encore que plus jolie.

Prosper reporta donc toute son attentif «ur Irèue; il employa toutes les ressources de son espri^ toutes les délicatesses de son cç^ur à coû^eieir ro^pJ^eUne^ ou du moins k rép^udre eu elile ce cjiara^e amer qui berce les grandes douleurs et parfois arriye jp^iomen^u^WiÇnt jusqu'à lest eu4(Nrmir. l\ s'était as-

300 PSU ROU88ILOT.

sis à ses côtés ; il avait les yeux dans ses yeux ; il lui tenait les deux mains ; la jeune fille ne songeait pas à les retirer. Elle écoutait vaguement ; elle répondait de même. Combien de temps se passa-t-il ainsi?... Que se dirent-ils?... Vous seuls le savez, anges protecteurs des naissantes sympathies, des chastes et naïfs épanchements de l'amour qui s'ignore encore lui-même.

Tout à coup la porte de la tourelle se rouvrit. C'était M. Anatole Rousselot qui descendait enfin.

L'héritier était en grand costume de deuil cérémonial : habit noir, cravate blanche, un gros portefeuille sous le bras.

De plus, il était empesé, compassé, boursoufflé. Sans aucun doute, tous les papiers relatifs à la succession se trouvaient dans le grand portefeuille, et M. Anatole se rendait chez son notaire. Sans aucun doute aussi M. Jeanlui avait parlé, mais sans aucune espèce de succès, car il s'avança tout droit vers la jeune fille avec le parli pris d'un homme fermement résolu à ne se départir en rien de son droit, et ce fut d'un bon air presque protecteur qu'il lui dit :

— Mademoiselle, je connais votre position ; je comprends votre douleur... et, bien que le testament soit en très-bonne forme (il appuyait intentionnellement sur ces derniers mots), croyez bien cependant que tout ce qui pourra dépendre de moi...

— Monsieur!... interrompit la jeune fille, instinctivement révoltée.

— Anatole ! s'était écrié Prosper, qui connaissait

parfaitement son compagnon et qui lisait pour ainsi dire sa pensée sous le masque de ces paroles.

— £h bien ! quoi? fît celui-là, puisque j*hérite du cousin Mathieu, n'est-il pas juste que je le remplace auprès de mademoiselle, et que, par exemple, je continue à payer sa pension au couvent?...

— Je vous remercie, monsieur, répondit simplement, mais dignement la jeune fille. On ne paie au couvent que pour celles qui ne se destinent point à y rester : j'y rentrerai dès ce soir pour n'en plus sortir.

— Mademoiselle...

— Dispensez-vous de me détourner de mon dessein :il est irrévocable... Je ne suis plus pensionnaire maintenant : je suis novice, et conséquemment je n'ai plus besoin de rien.

Prosper semblait attéré : on l'eût très-fort embarrassé si on lui eût demandé pourquoi. Quanta Anatole, un éclair de satisfaction avait illuminé son regard, qui, de nouveau, diplomatiquement se voila.

— Croyez bien, reprit-il, croyez, mademoiselle, que je regrette vivement de ne pouvoir rien faire qui vous soit agréable... absolument rien.

— Détrompez-vous, monsieur, reprit ingénument Irène ; j'ai précisément quelque chose à voUs demander, monsieur... quelque chose qui me rendrait bien heureuse!

— • Expliquez-vous, mademoiselle, fît Anatole avec un plissement de lèvres qui pouvait également passer pour une grimace ou pour un sourire.

— Soyez assez bon pour me donner le portrait du cousin Mathieu.

— Quel portrait?

— Celui qui est dans la chambre de la tourelle.

— Je n'y ai pas remarqué de portrait, mademoiselle.

dM FKi) kbbils&LÔt.

— Ni moi hoh folué, èjdtità ihiictiiiialéfoeht PiH)st)ër.

— PeUt-êlre râura-t-ôh enlevé depuis sa mort, reprit ïthné; iftials^ à coup 6ûr, il né peiit pas être sorti de là maison. Vbilà tout ce que je vous demHtidé, nlonsieUt !... La peiiitiirë n^est pas tirès-remarquable, mais là i*esâémblàn6ë est Trà^t^ante. Quant âii cadré, il est doréj je crois... je né vous la déttiilndè pas, monsieur I... Mais petriiettëz-moi d^eitipbrtélr éetté sainte ihiàgë dans ma rëtiraite... il itié iBéhlblerà (|ue lé cousin Mathieu eiiste ëhcôre pour moi, et que je ne suis pas tout à fait seule au monde.

RÎëh de charmant comtnë I)*fene eh prononçant ces parbléil ^ui semblaient devoir être un dernier adieii à U vie. Sbn attitude, i^otl regard, son sourire avaient quelque chose d'angêlique ; on eût dit qtie sa pieuse resiénatioh ^élevait déjà vers le ciel.

Ph)!i))ër la regardait et radhiihait en silence ; Anatole cachait à peiné sa satisfactibh d^eii être quitte à si bon tnarché. Il appela vivement Bastien et lui commanda d'allef qUerir en toute hâ^e le portrait de feu RoUIsSelot.

À cet bf di*ë, Bai^tleh parut stupMé totit d'abord ; puis il ëiit un g:ros rire, et, sâhs répondre autrement, il diSt)ai'ut.

— N'oublie pas de voit* si la cartiblé eJjt pt^ête ! lUi cria de loin Théritier. Je pars à l'instant potir Chël*boUfg.

Prbsper, dUrdtit ce tëmfis-ia, s'était ràp^i'oché d'Anatole.

— Tu es généreux envërii cette jeune fille, lui dit-il avec un si grand sérieux que son compagnon s'y laissa prendre.

— Je lui accotde tout ce qu'elle demaUde, balbutia- l-il.

— Et même ce qu'elle ne demandait pas, ajouta

FBtr AOUBMLOTt dOS

Prosper^ eaf tu lui deniiesle eadrd fttiftsi) h'M 11 jlas vrai r.b. C'est trè6*béau I

— * Prdsper I dit en rougissant Anatole^ qui s'Apercevait enfin qu'il avait été dupê de la feinte bohhomie dé l'artiste. Prosper 1... tiens I tië eflùsëhs pas affaires ; sur ce ehapitre*là nous tië SAUriéns libtti entendre.

Y^ Je le crois aussi.

-^ D'ailleurs, je n'ai pas le temps. Un dernier coup d'oeil sur ces papiers... Tu permets?

Et^ comme argument péremptoire^ Anâldlë ouvrit lé grand portefeuille. A l'aSpedt dii papier tim^ bré, l'artiste aussitôt recula.

Il y eut un long silence.

Anatole était allé s'asseoir à l'autre extrémité de la salle basse et semblait étranger maintenant à tout ce qui pouvait s'y passer en dehors de son droit de succession.

L'artiste était revenu peu à peu vers la jeune fille. Elle ne l'aperçut pas tout d'àbofd, cài< elle avait le front penché vers le sol. Elle paraissait en proie à une méditation profondé. DUfàht ttuelqûëë minutes il la contempla sHencietiéëtnent. Elle leVà là tête tout à coup. Leurs yeux se jréncbnti^reht.

— Mademoiselle... fit l'artlëté àpî-és ilh tëiiips. Ainsi dohc^ mademoiselle... vouS repartez ce soir?

— Non pas ce fidr, monSietiru. à l'itlslàhl !

— Et vous allez VOUS i^énfernië^ à jaitiàis dàhs Uti couvent?

— A jamais !

Prosper parut accablé par cette réponse et làl§§â retomber sa tête sur sa poitrine. La jeUné fille continuait de le regarder sans qu'il s'en doutât.

Quand Tartiste à son tour releva la tête (après combien de temps, je ne saurais vous le dire), dahs see yeui il y tttAlt des \étiûeii.

90i FRU ROmSBLOT.

Dans la vie des femmes^ il est des instants solennels où les petites hypocrisies de la pudeur n'existent plus. Les longues paupières de l'orpheline ne voilèrent pas son retard ému.

— Mademoiselle Irène, reprit lentement l'artiste^ nous ne ncfus serons rencontrés qu'un jour... rooin? qu'un jour, une heure... mais cette heure-là, j'en gardersd toujours le souvenir. Avant de nous séparer, mademoiselle Irène, voulez- vous me donner la main comme à un ami ?

Sans hésiter, sans répondre autrement que par le chaste regard de ses yeux reconnaisssants, Irène plaça sa main dans la main de Prosper.

— Voilà le portrait ! dit tout à coup Baslien.

Et, l'adossant contre sa poitrine, il lui compléta avec ses deux mains une sorte de chevalet vivant. Irène avait couru déjà vers cette image vénérée.

— C'est lui! murmura la jeune fille en saluant du geste et du regard la parfaite ressemblance du défunt: c'est bien lui... cher et bon cousin Mathieu I

Les deux jeunes gens s'avançaient chacun de son côté. Ils arrivèrent devant le portrait en même temps; en même temps ils le regardèrent.

Aussitôt un double cri leur échappa, puis ces mêmes mots :

— Ce n'est pas possible... vous vous trompez ! Ce ne peut pas être là le portrait du cousin Mathieu : c'est celui de M. Jean.

Derrière la toile on entendait le rire épanoui de Bastion. Soudain M. Jean lui-même ouvrit la porte*

— On m'appelle? fit-il de son air le plu» narquoisement bonhomme.

A son aspect, Irène avait reculé en jetant un cri... un cri de stupéfaction incrédule encore... mais déjà cependant un cri de folle joie. Le vieillard s'avançait vers elle en lui tendant les bras.

— Eh ! oui, dit-il, c'est moi, bien moi... feu Rousselot, le cousin Mathieu... qui te demande pardon, mon enfant, d'avoir pu soupçonner ta tendresse.

— Et qui, fort heureusement, n'était mort que pour de rire I ajouta Bastion, dont la figure exhilarante remonta tout à coup par-dessus le cadre du portrait,

— Qu'est-ce que cela signifie? demandèrent les deux jeunes gens au comble de la surprise.

— Cela signifie, messieurs, que je suis défiant, expliqua le revenant : la preuve en est que j'ai pu douter de mon Irène. — Et il embrassait une fois encore la jeune fille gracieusement renversée dans sesf bras. — Cela signifie, monsieur Anatole, qu'avant de vous laisser ma fortune, avant de vous donner surtout le plus précieux de mes trésors, j'ai voulu m'assurer par moi-même si vous en étiez digne, et que je n'ai pas trouvé de meilleur moyen pour vous connaître qu'une vieille ruse de comédie. Si l'épreuve n'a pas été favorable pour vous, n'en veuillez qu'à vous-même.

— Mon cher cousin... essaya de balbutier Anatole.

— Rassurez-vous cependant quant aux frais de la guerre : voici dix mille francs pour vous indemniser dé votre déplacement. Si ce n*est pas une affîdre aussi bonne que vous l'espériez, c'est du moins une afifaire.

— Monsieur...

— Le paquebot repart à midi; la carriole vous attend : je ne vous retiens plus.

Il y avait cette fois dans l'accent du vieillard une

906 FEU ROUBSBLOT.

si ferme volonté, qu* Anatole s'avoua vaincu vis-àvis de lui-même et courba silencieusement la tète. Le cousin Mathieu se retourna vers l'artiste et lui dit :

— Quant à vous, monsieur Prosper, vous ne pouvez pas douter du plaisir que vous nous feriez en restant.

— Ce serait un grand bonheur pour moi, répondit franchement le jeune homme, mais Je suis venu avec Anatole... il est malheureux maintenant: je dois m'en retourner avec lui.

— C'est bien ; je vous approuve I Mais plus tard, bientôt... N'oubliez pas que vous n'avez qu'un seul mot à écrire au cousin Mathieu pour que M. Jean s'empresse d'aller vous attendre avec sa vieille carriole à la descente du vaisseau à vapeur.

Anatole déjà n'était plus là; Prosper le suivit, après avoir reçu la cordiale étreinte du vieillard, après avoir jeté vers Irène un dernier regard d'adieu.

Tant qu'on fut dans la carriole que conduisait Bastion, Anatole ne dit mot; il songeait à son héritage évanoui. Prosper également resta muet. Est-il besoin de dire quelle était sa pensée? On arriva au port ; on entra dans le paquebot. Anatole prit son nillet. Prosper allait en faire autant.

— Non, lui dit Anatole, je pars seul.

— Comment ! tu veux...

— La carriole est encore sur le quai. Je veux que tu retournes immédiatement aux Ormettes.

— Mais...

— Toi seul peux me réconcilier avec le cousin Mathieu : c'est un service que j'attends de ton amitié.

— A ce titre, j'accepte de grand cœur. Mais laissemoi te prévenir cependant...

— Rieii... carte blanche... Bonne chance !

Et comme on allait retirer la passerelle, il le repoussa vivement sur le quai.

Un quart d'heure plus tard, le paquebot était en pleine mer, et la carriole remontait la côte

A six mois de là, Anatole recevait de Prosper la lettre suivante :

c Mon cher ami,

a: Dans huit jours j'épouse Irène. Mais garde-toi bien' de crier à la trahison. Ma promise et moi nous n'avons consenti à ce mariage, rêve favori du cousin Mathieu, qu'à condition expresse que tu aurais la moitié pour le moins de son héritage. Par exemple, il te le fera attendre le plus longtemps possible et à nous aussi, car feu Rousselot n'a plus ta moindre envie de mourir. «. pour tout de bon.

c: Je compte sur toi pour être l'un de mes témoins. Dans trois jours au plus tard, songe à te remettre en route pour les Ormettes. i>

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