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soudainement Anthime avec l'accent du remords. Oai, c'est moi... c'est moi, misérable que je suis! Ne me remerciez donc pas, Alice... mais laissezmoi vous demander pardon !
Il s'était avancé de quelques pas; il s'agenouilla devant elle, le front courbé, les mains jointes.
— Pardon! reprit-il avec des sanglots étouffés dans la voix, oh ! pardon I j'ai failli vous rendre folle ou vous tuer... Je ne savais pas que vous l'aimiez à ce point, moi... je ne savais pas. Oh ! si vous pouviez comprendre combien j'ai souffert en apprenant que ce mariage se ferait aujourd'hui, quelle nuit j'ai passée, quelles tortures j*ai maintenant dans le cœur ! Il ne faut pas m'en vouloir, voyez-vous bien ! c'est la faute de mon éducation, de mes millions. J'ai été élevé à croire que tout se pouvait avec de l'argent ; que tout devait céder à ma volonté ; que celui-là n'était point un homme qui ne savait pas tout écraser sur son chemin. Oh! comme le sort me démontre ma présomption I comme il humilie mon orgueil!... comme la force devient impaissante! comme la richesse se trouve pauvre devant un sentiment vrai, devant un amour inspiré, béni par Dieu ! Je me résigne donc ; ne craignez plus rien de moi ; * soyez heureuse en paix, mademoiselle Alice. Vous aviez bien raison de le dire tout à Theure : ce n'est qu'un mauvais rêve ; il est fini, bien fini. Je vous aimais trop, voilà tout... Oh ! je vous aime encore, et cesera mon châtiment. Mais non, non, je ne devrais pas vous dire cela; je ne Tai pas dit. Viens, Césanne; emmène-moi... Allons-nous-en!
' Il venait de se relever : il chancelait.
Sa filleule s'empressa de courir à lui, de le soutenir, de le guider, tout en lui disant, avec une tendresse encore étonnée, presque honteuse de son peu de clairvoyance :
— Âh! parrain, mon pauvre parrain! comment n'avais-je pas deviné tout cela? Appuyez- vous sur moi; comptez sur moi... Je suisforte^ et je me souviens... Venez.
Ils allaient disparaître tous les deux, lorsqu'Anthime, se retournant tout à coup vers Stéphen :
— Monsieur, dit-il, voici votre lettre de change, que j'avais rachetée par l'entremise de Marasca. Dénez-vous de cet homme ; mais n'appréhendez plus rien de ces papiers : ils n'existent plus.
£t déchirant toute la fatale procédure, il alla la jeter dans l'âtre.
— Que faites-vous, monsieur ? se récria vainement le vicomte. Je prétends m'acquitter envers vous ; je le veux!...
— A votre aise! conclut en s'éloignant Anthime; vous en êtes maintenant le maître... Adieu I
Alice et Stéphen, mariés depuis la veille, venaient de partir pour l'Italie.
Liane et moi, nous les avions accompagnés jusqu'à la gare de Lyon. Lorsque passa dans l'air l'aigre sifflement de la locomotive. Liane porta la main à son cœur et ne put se défendre de murmurer :
— Ah 1 je n'ai plus de sœur maintenant ; me voici seule I
— Eh bien donc, et moi ? lui répondit inopinément la voix amie de Césarine.
Liane la saisit à deux mains et l'embrassa comme
une consolation, comme une espérance inattendue.
Comprenant que j'allais être de trop, je les fis
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monter toutes deux dans une mture, et je m'éloignai.
W^ Rîne reconduisit Liane jusque chez elle, et parut vouloir s'y installer comme une autre jeune sœur.
— Merci! lui dit Liane. Ah ! si je fusse rentrée toute seule ici, j'aurais pleuré!
— Il va venir encore quelqu'un, répliqua la jolie Normande avec un certain sourire malicieux.
— Qui donc?
— Mon parrain. H faudra bien le recevoir, n'estce pas? Vous lui rendez justice, vous; vous savez combien il est bon, combien il est malheureux, combien il a besoin qu'on le console !
— Mais qu'y puis-je, moi?
— Beaucoup plus peut-être que vous ne le pensez, ma chère Liane. Il va venir; il veut vous parler sans témoins, vous parler de choses très-graves... Me promettez- vous de l'écouter?
— Soit I
— Oh ! merci pour lui, merci pour moi !
M^e Rine refusa de s'expliquer davantage, mais avec un certain mystérieux, avec des réticences de plus en plus étranges.
Au bout d'une heure environ, Anthime arriva.
Ce fut sa filleule qui alla lui ouvrir ; ce fut elle qui l'introduisit dans le salon, auprès de Liane.
Puis, après avoir adressé à celle-ci un regard sup« pliant, à celui-là une petite moue encourageante, elle les laissa seuls tous les deux; elle se retira dans la pièce voisine, et, sans doute pour leur prouver qu'elle ne les écoutait point, elle se mit à jouer sur le pian ^l ouverture de Guillaume Tell.
— Eh bien I fit Liane après un silence ! eh bien, monsieur Barbejean, êtes-vous plus raisonnable?
— Je le crois ; mais, je vous en dois avant tout
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TaTeu, je n'oublierai jamais votre sœur... non... jamais I
— Un amour brisé ne s*eflFace jamais complètement du cœur, je le comprends, je le sais ; mais il s'y cache si bien, que Dieu seul en a le secret.
— Impossible I se récria Barbejean, c'est impossible I
Liane eut un amer sourire et répliqua :
— Monsieur Anthime, regardez- moi bien en face... et, comme preuve de ce que je viens de vous dire, recevez une confidence que vous ne répéterez pas, vouSy j'en suis certaine... J'aimais, j'aime Stéphen.
— Vous! se récria-t-il, vous!... Eh bien... tant mieux i
— Gomment ! tant mieux ?
— Oui... car, souffrant de la même blessure, nous n'en serons que plus indulgents l'un pour l'autre.
— Je ne vous comprends pas.
— Je m'explique, et sans embarras maintenant. Voulez-vous être ma femme ?
— Votre femme moi?
— Vous-même; qu'en pensez- vous?
— Je pense, mon cher Anthime, que, puisque la pensée d'un autre mariage a pu vous venir, et le lendemain même de celui qui vous désespérait... je pense que bien décidément la souffrance n'est pas faite pour les hommes, et que l'oubli vous viendra promptement.
— Je ne l'espère pas, répondit-il avec une certaine rougeur au front ; mais ce serait encore tant mieux. L'idée d'ailleurs ne vient pas de moi : c'est Rine qui me l'a donnée.
— Ah I je comprends... cette bonne Rine !
— Vous acceptez donc ?
— Monsieur Barbejean, répliqua-t-elle après un nouveau silence et avec un nouveau sourire, monsieur Barbejean, savez-vous ce que c'est que d'être presbyte?
— mn; j'ignore le sens de ce mot. Expliquez*lemoi.
— Un presbyte est une espèce d'aveugle qui ne voit que les objets éloignés de lui. Vos yeux cherchaient le bonheur; ils se sont arrêtés d abord sur Alice; ils s'arrêtent maintenant sur moi, qui, plus encore qu'elle, suis séparée de vous par une infranchissable distance... Oh ! presbyte, presbyte ! qui ne voyez pas que le bonheur est près de vous !
Liane venait de rouvrir la porte; elle montrait Césarine.
— Qu'y a-t-il donc ? demanda celle-ci avec un mouvement pour se relever, pour accourir.
— Rien, répondit Liane, il n'y a rien. Reste là; continue de jouer, tandis c[ue nous achevons notre entretien, mais retourne-toi de temps en temps vers nous.. Je veux que ton parrain te regarde.
Césarine obéit, surtout quant à la dernière partie de la recommandation, qu'elle n'avait pu comprendre et qu'elle était curieuse de deviner. Aussi, tout en continuant de promener ses mains sur le piano, presque à chaque mesure elle montrait son rose et printanier visage, ses grands yeux questionneurs et son malicieux sourire.
Se retournait-elle vers l'instrument sonore, on apercevait encore sa svelte taille, son gracieux cou resté blanc sous le hâle, et les épaisses torsades, les quelques boucles sans cesse agitées de sa magnifique chevelure blonde.
— Eh bien! dit Liane à Anthime, comprenez-vous?
— Vous êtes la raison même, répondit-il, et je vous remercie de m'avoir ouvert les yeux. Gardez
Rine avec vous jusqu'au printemps prochain, puis ramenez-la-moi là-bas... Je crois que je ne serai plus presbyte.
Par ifne douce et souriante matinée de la fin d'avril, un joyeux cortège défilait sous le vert bocage où se cache la chapelle de Saint-Ârnould.
C'était la noce de Césarine et d'Anthime.
Je donnais le bras à M°^« Barbejean; M. Barbejean donnait le bras à Liane.
— Etes-vous content? lui demanda-t-elle, et Césarine sera-t-elle heureuse?
— Oui, répondit-il franchement, oui... mais vous?
— Moi, conclut-elle en tendant la main à la mariée, moi, je suis de celles qui savent se contenter du bonheur des autres. Je partagerai ma vie entre Alice et Rine; j'élèverai, j'aimerai les enfants de mes deux sœurs.