LUI
Quand la parole nous revint à tous deux, la fureur qui couvait en moi fit subitement explosion. Je stupéfiai Fanny. Comme un insensé, je prononçais des mots ardents qi^i n'avaient pas de suite. Une sorte de démence aiguisait, comme des lames de poignard, chacune des phrases que je prononçais, et la rage les baignait des poisons les plus corrosifs. Le sentiment de l'impossibilité de la vengeance, la certitude que les maux de ma maîtresse devaient sans cesse se renouveler, et aussi toutes mes jalousies passées, et, plus que tout cela encore, le souvenir de nos discussions déplorables dont cet homme indigne était la cause permanente, me faisait haleter de colère comme un homme qui vient de recevoir un soufflet et qui n'a pas pu déchirer de ses deux mains
celui qui Ten a stigmatisé. Dans ma démence, il me semblait que l'amour de Fanny perdait d'autant plus de son prix qu'elle était plus malheureuse, et, tout en rougissant de cette atroce pensée, je songeais à tuer et à 'donner ma vie pour elle. Mais Fanny, abattue maintenant, aimait mieux être consolée que vengée !
Elle me reprit dans ses bras, et, chose étrange! ce fut elle qui me caressa pour m'apaiser.
Je passai la journée du lendemain à me répéter tout ce que j'avais appris. Pour la première fois depuis bien longtemps, je me sentais l'esprit allégé du doute. Un heureux avenir se déroulait enfin devant moi, après un passé si tourmenté, comme les vallées et les plaines tranquilles aux yeux du voyageur qui descend la pente escarpée des monts dangereux. L'espoir d'une existence calme me rafraîchissait Tâme comme la brise du soir qui succède aux ardeurs de la journée, et j'étais tenté maintenant de me coucher de tout mon long au bord du sentier redevenu facile qui, doucement, s'abaissait sous mes pieds meurtris. La sérénité des jours, l'absence des inquiétudes, voilà ce qui m'attendait maintenant ; je ne cessais de me le dire, et mon âme ravie envoyait des
élans de reconnaissance au hasard qui se lassait enfin de m'égarer.
L'image de Fanny, nécessairement, Se mêlait à ce rêye. Elle était la compagne qui m'avait suivi à travers les abîmes de la passion. Autant que moi, elle avait souffert de la longueur des marches, de l'incertitude du but, des épines cachées sur lesquelles nous enfoncions nos pieds ensemble. La même douleur avait rougi nos yeux, échauffé nos haleines; en même temps nous avions eu soif du repos. Et, comme s'il avait fallu que le plus faible de nous deux souffrît plus que l'autre, pendant que Fanny m'encourageait à la résignation, et que, de ses mains tremblantes, elle essuyait sur mon front l'acre sueur du désespoir, elle me cachait des maux et des fatigues particulières qu'elle portait noblement pour ne pas m'en désespérer.
Mais maintenant ces maux que je venais de surprendre chez elle étaient apaisés. De longtemps ils ne pouvaient renaître. Délivrés tous deux du fantôme qui nous avait si cruellement poursuivis, nous pouvions enfin, livrés à nousmêmes, nous dédommager amplement de notre supplice et de nos terreurs. Gomme deux fugitifs dont on a perdu la trace, qui s'en vont au
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bord des fontaines, à l'ombre des bois muets, secouer la poussière de leurs sandales, nous allions nous venger enfin du Sort stupide, en oubliant les tourments dont il nous avait accablés.
Ainsi, je rêvais chez moi, tout seul, en regardant la douce image de ma chère maîtresse qui souriait entre mes mains, entourée, comme d'une auréole, de son cadre d'or. Ainsi, je me plaisais à disposer devant nous les étapes de notre avenir.
Jamais je n'avais caressé de plus cruelle illusion I
Le premier jour où je revis Fanny fut un jour splendide !
Elle vint chez moi dès le matin, délicieusement vêtue, comme pour célébrer dignement les noces de notre bonheur. Une robe en soie de couleur mauve, qui se mariait doucement à la fraîcheur de son teint, luisait sur sa taille mince et tombait en miroitant sur ses pieds. Ses bras, à demi nus, jaillissaient des dentelles de ses manches, avec des reflets mats comme ceux de Tivoire qui n'a pas été poli. On voyait pareillement sortir son cou blond, un peu ployé, de son corsage échancré sur la poitrine. Ses cheveux voltigeaient sur ses joues.
Aucun bruit ne troubla nos paroles, si ce n'est le timbre de la pendule que nous n'écoutions pas, et, de loin en loin, le roulement
brusque et passager des voitures, ébranlant le pavé de la rue.
Une fois de plus, de nous seuls, nous causâmes. A table, Fanny mangea peu, en souriant, comme pour demander pardon. Je me levais pour la servir et je l'embrassais en passant. Elle me versait à boire, de haut, avec gentillesse, et je suivais du regard la belle ligne de son bras qui s'enfonçait dans l'évasement ombreux de sa manche large. Jamais notre chambre ne nous avait paru aussi charmante. Il nous semblait que nous n'en dussions jamais sortir.
Elle se leva et fut s'asseoir au bord du divan. Je me plaçai à ses pieds sur un coussin, le coude sur son genou, et longtemps nous restâmes ainsi à nous regarder, sans rien dire. Une de ses mains enfoncée dans mes cheveux les soulevait par touffes et les démêlait. Je baisais longuement son autre main que je tenais dans la mienne. — Ah ! Fanny ! si tu n'étais pas mariée! — lui disais-je avec passion. Elle répondait : — Ah! Roger! si tu n'étais pas jaloux !
Je ne sais comment la journée se passa, mais elle passa bien vite! Nous nous regardions.
Nous nous embrassions. Nous allions d'une chambre à l'autre. Elle voulut apprendre l'histoire de ma vie. Je la lui contai : elle était bien simple. Elle versa des larmes en écoutant le récit de la mort de ma mère.
Pour la première fois depuis bien longtemps, calmes, heureux, nous nous sentîmes tout près l'un de l'autre. Cette atroce rancune de jalousie ne nous séparait plus. Nos épanchements furent absolus ; de même fut absolue la tranquillité de nos âmes. Sans plier, nous portâmes en nous une telle somme de bonheur qu'elle eût fait la fortune de dix amants.
En comparant dans mon esprit cette journée exquise à toutes celles qui l'avaient précédée, je me rappelai subitement la cause qui , pendant près d'un an , nous avait rendus si malheureux. Une exclamation de fureur jaillit de mes lèvres, et, tout en m' apitoyant sur les maux de ma maîtresse, si longtemps cachés, je ne pus m' empêcher de flétrir celui qui les avait fait naître.
Alors je fus comme terrifié de voir Fanny froncer les sourcils et se mordre les lèvres. Une sensation rapide traversa son visage comme un silencieux éclair qui sillonne une nuée. Puis
elle se remit à sourire, et son front redevint calme comme le ciel d'un beau soir. Mais je cherchais à démêler la cause de cette sensation douloureuse, et quelque chose de confus s' élevant enfin dans ma mémoire, je devins triste et rêveur.
Fanny me quitta sans paraître se douter de mon trouble. Quand elle fut partie, mille souvenirs, par flots pressés , comme une marée silencieuse, m'emplirent l'esprit. La conduite de Fanny me parut plus incompréhensible que jamais.
— Il faut qu'elle soit la plus bizarre de toutes les femmes ou la plus vile ! — Et soudain je repassai rapidement dans ma mémoire tout ce que je connaissais d'elle. Mais, une fois de plus, je ne rencontrai que des contradictions dans son caractère. — Pourquoi défendre mon rival lorsque j'ignorais ses violences? Pourquoi l'ac^ cuser ensuite? Et pourquoi pâlir maintenant en m' entendant flétrir les actes de l'homme qui l'outrage? Oh ! se peut-il qu'une femme supporte de tels mépris, des vexations si dégra-
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dantes, et conserve la moindre affection pour l'homme qui la torture et l'abaisse! Énigme indéchiffrable! M'aime-t-elle? Aime-t-elle son mari ? Quel rapport y a-t-il donc entre ce mélange d'êtres, de sentiments, de calculs, de transactions, et l'amour, cette passion absolue, intolérante, exclusive?
Ainsi je mêlais, je démêlais et j'assemblais tous les faits de notre existence commune, sans pouvoir débrouiller leur inextricable écheveau. Chacun d'eux, à son tour, comme une note, bruissait à mon oreille; et, telle qu'une clameur sinistre, détonant par-dessus tout, revenait sans cesse cette parole de la conscience de Fanny qu'elle avait prononcée un jour et qui me mettait au supplice : — Je mentirais si je disais que je n'ai pas d'affection pour lui.
Depuis lors, réengagé plus étroitement que jamais clans le filet des incertitudes, je n'éprouvai plus qu'un seul désir, celui de tirer de Fanny l'explication de son caractère, non plus en l'interrogeant, mais en la poussant à bout. J'attaquai donc, à dessein, son mari devant elle ; et il était bien difficile qu'elle le défendît, car c'était seulement sur le fait de sa violence que je l'attaquais. D'abord, elle se contenta de demeurer silencieuse, levant les yeux au ciel parce que je la plaignais ; puis elle parut mécontente de l'âpreté de mes expressions. Soudain je vis ses joues se couvrir d'une teinte rose, ses lèvres se fermer et s'abaisser ses paupières, pendant que j'exaltais sa résignation pour mieux accabler celui qui s'en faisait un
jeu. Enfin, elle revint sur sa préoccupation éternelle : — Ne parlons plus de cela, — ditelle ; — tout cela est affreux , mais je suis obligée de m'y soumettre. Il est mon mari, après toutl
Cette parole ne m'indigna ni ne me stupéfia : je l'attendais. Je souris avec amertume en l'entendant sortir des lèvres de ma maîtresse. Elle me regardait aller et venir dans la chambre. — C'est une dernière illusion qui s'envole! — m'écriai-je enfin. Elle m'interrogea sur le sens de ces mots, mais je refusai de lui répondre. — Nous n'avons eu que trop de discussions depuis un an, — lui dis-je ; — à mon tour, je te supplie de ne pas t' occuper de ce qui se passe en moi. Aimons-nous tels que nous sommes. Nos désespoirs et nos résistances ne nous changeront pas.
Pendant T absence de son mari, qui dura plus de six mois, il se fit de grands changements dans nos rapports. Je voyais Fanny presque chaque jour. Tous les deux nous abusions de sa liberté! Elle venait passer chez moi tout le temps dont elle pouvait disposer. Souvent nous prenions nos repas ensemble. Nous nous rencontrions, après cela, à la promenade et au théâtre. Nous nous donnions des rendez-vous dans les magasins. Là, sans avoir l'air de nous connaître, nous nous épiions du coin de l'œil et nous nous touchions du coude, en marchandant longuement des étoffes ou des bijoux. Et puis nous nous écrivions des lettres interminables; nous nous envoyions des bouquets.
Fanny m'accablait maintenant de prévenances, comme pour me dédommager des maux qu'elle m'avait causés. Elle trouvait pour moi
ces délicates attentions que les femmes attendent des hommes et dont elles sont si ménagères, quand elles daignent les leur accorder. Elle baisait ma main, m'appelait son enfant chéri, se montrait soumise et veillait à ce que rien ne troublât la sérénité de ma vie. Mais jamais elle ne semblait s'abaisser en me traitant enfin comme un maître. Elle avait toute la dignité d'une reine en s' agenouillant devant moi. Parfois, lorsque les beaux soirs de l'automne se faisaient plus embaumés et plus doux que ceux de l'été, nous nous échappions de la ville, comme des oiseaux fatigués de la chaleur du jour. Adossés, côte à côte, dans le fond d'une voiture fermée, les mains unies, sans mot dire, nous alUons au Bois, chercher un peu d'air, de silence et de solitude. Auprès de nous passaient les attelages rapides traînant dans la nuit de grandes calèches découvertes , pleines de femmes rieuses dont les voiles flottaient au vent. Nous écoutions crier les roues sur le sable, souiller les chevaux , claquer les fouets. Nous regardions se mouvoir entre les arbres les étoiles des lanternes, et se mirer dans l'eau morte des lacs les ombres épaisses des bouquets de pins. La lune, souvent mélancolique-
ment posée dans le ciel, comme une tache d'argent, éclairait de grands espaces semés de buissons d'où montaient, en rasant les herbes, des voiles de vapeur blanche. Enivrés par l'odeur des chênes, par la mollesse des brouillards lumineux, nous descendions à l'angle d'un étroit sentier, et nous nous enfoncions sous l'arcade des arbres immobiles, marchant à petits pas , mieux perdus dans nos rêveries que ne l'étaient les verts feuillages dans l'ombre de la nuit douce. C'était un moment délicieux que celui où Fanny, comme fatiguée, se suspendait à mon bras et serrait mon épaule à son épaule. Nous ne disions rien , nous nous sentions vivre, nous nous écoutions respirer, et, comme nous étions réunis, nous trouvions une douceur étrange et calme dans notre silence, dans l'incertitude de nos pas.
Quelquefois cependant de légères discussions s'élevaient entre nous , — réminiscences atténuées de nos anciennes discordes. — Mais me prenant pour ce que j'étais, un enfant, Fanny, rieuse, ne semblait pas entendre mes reproches, ou bien me tourmentant le bras d'un air mutin : — Voyons, ne parlons plus de cela, puisque c'est passé, — disait-elle.
De plus en plus elle pénétrait ma vie par tous ses côtés accessibles. Elle y entrait impérieusement, voulant tout connaître : le passé, le présent, et disposant à son gré de l'avenir. Sa pensée encombrait la mienne. Elle me donnait des conseils que je suivais aveuglément, comme des ordres. Elle dirigeait tout chez moi. Les meubles se mouvaient comme d'eux-mêmes pour se ranger aux places qu'elle avait désignées ; les tableaux changeaient de panneaux ; les glaces s'inclinaient, à son souhait, pour renvoyer partout son image. C'était un grand plaisir pour moi que de la voir disposer ainsi de tout ce qui m'appartenait. Ma maison, devenue la sienne , s'était comme féminisée. On n'y voyait plus sur les tables ni éperons, ni cravaches, ni boîtes à cigares; ni, sur les murs, de trophées d'armes écartelées ; mais il y avait des caisses de fleurs partout, de blanches mousselines traînant sur les tapis, des meubles de laque et de Boule, des boîtes à parfums. On ramassait sur les tapis de longues aiguilles et des brins de soie et de laine ; le dez et les ciseaux brillaient sur la cheminée.
Ces six mois furent comme une sorte d'entr'acte dans le drame de notre vie. Il ne nous
manquait rien pour être heureux, si ce n*est la confiance. Fanny se tenait toujours sur ses gardes, de peur d'être attaquée à l'improviste, et moi je conservais dans mon cœur une cer taine rancune. Je ne pouvais me consoler de n'avoir jamais pu vaincre les scrupules de la femme que j'aimais.
J'en arrivai à ce point de faiblesse que je lai demandai des conseils pour le placement de ma fortune. Elle n'entendait rien du tout aux affaires, mais ses avis étaient bons, parce qu'ils étaient toujours dictés par un esprit de méfiance toute féminine. Ne m'avisai-je pas aussi de la consulter pour acheter des chevaux? Quant à mon costume , c'était elle qui décidait souverainement de la forme et des couleurs. Elle disposait mon linge elle-même , en riant et se dressant sur la pointe des pieds, tout le long des rayons des armoires, et l'entremêlait de sachets d'une odeur fine et douce qu'elle portait sur elle et que je ne pus jamais trouver nulle part. Enfin tous les instants de mes journées étaient comptés. Je ne faisais point un pas sans son aveu; je n'achetais pas une paire de gants ou une cravate sans son conseil. Elle détermina le nombre de mes amis. Elle m'en
fît négliger trois dont les noms lui déplaisaient. Je trouvais tout cela ravissant. Elle m'avait ensorcelé. Je ne pouvais plus, pour quoi que ce fût, me passer d'elle.
Ma jalousie cependant n'était pas morte. Elle n'était même pas assoupie; seulement elle avait un peu changé d'objet. Depuis que le mari de ma maîtresse était absent, je ne pouvais souffrir d'un partage qui n'existait plus ; mais je m'inquiétais des moindres sentiments que Fanny me laissait deviner. Hormis ses enfants et sa mère qu'elle voyait en cachette, je ne lui permettais d'aimer personne. Elle en haussait les épaules ; elle en riait. Ainsi nous nous tyrannisions tous les deux.
Un jour, en enlevant son corsage, une lettre large et carrée, — qui lui avait été remise au moment où elle sortait de chez elle, — jaillit de sa poitrine et fut tomber à mes pieds. Je la ramassai. Elle portait le timbre de Londres. Je regardai Fanny qui tendait la main en pâlissant
pour la reprendre : — Ton mari t'écrit donc?
— lui dis-je en la lui donnant. — Quelle question ! — lit-elle. — Est-ce qu'il t'écrit souvent?
— ajoutai-je après un moment de silence pendant lequel je sentais les ongles de mon ancienne fureur m' effleurer l'esprit. — Mais... oui, — dit-elle; — toutes les semaines. — Pourquoi t' écrit-il? — continuai-je, — puisque vous vous êtes quittés sur une discussion d'une telle violence, qu'elle doit à jamais séparer vos cœurs.
Fanny me regarda avec étonnement et resta pensive. Cependant, comme j'attendais une réponse, elle reprit : — Tu t'étonnes toujours des choses les plus simples. N'est-il pas naturel que mon mari m'entretienne de ses affaires et me parle de ses enfants? — C'est juste, je n'y avais pas songé, — murmurai- je. Nous parlâmes d'autres choses; mais, à part moi, je ré- "iéchissais beaucoup.
— Est-ce que tu réponds aux lettres de ton mari? — lui dis-je enfin. Fanny redevint pâle, hésita encore et donna quelques légers signes d'impatience. Puis elle prit un air indifférent. ■— Je réponds le plus rarement possible. — Ah I et, dis-moi, que lui écris-tu? — Je ne sais.
Je lui écris froidement. Nous parlons d'affaires. Cela n'est guère intéressant. — A mon tour, je me sentis embarrassé, mais ne pouvant plus me contenir : - Gomment donc l'idée de me montrer les lettres de ton mari ne t'est-elle jamais venue? — Roger! Roger! — s'écria-t-elle, en souriant avec contrainte , ~ je crois que tu deviens fou. Une femme peut-elle confier à personne, à celui qu'elle aime surtout, le secret des affaires de son mari?
— C'est encore juste, — murmurai-je.
Fanny voulut, sur-le-champ, profiter de l'avantage qu'elle venait d'obtenir : — Je serais bien heureuse, — dit-elle, — de pouvoir te montrer ces lettres qui t'occupent tant. Elles te prouveraient que tu as tort de rien craindre. Apprends donc, esprit soupçonneux, qu'on ne peut être moins unis que mon mari et moi ne le sommes.
— Vraiment!
— Comment peux-tu supposer le contraire, depuis que je t'ai confié mes chagrins?
— Autrefois, tu me confiais également le secret de vos affaires de famille; ne l'oublie pas, Fanny.
— Oh! c'est bien différent, aujourd'hui!
— Pourquoi cela ?
— Parce que... je m'entends.
Là-dessus je réfléchis de nouveau. Nous nous
regardions tous deux, elle haussant les épaules et levant les mains en l'air avec une expression de pitié, moi redevenu sombre comme la mort. Enfin, en me mettant à marcher, car je ne pouvais tenir en place : — Si tu dis vrai, Fanny, que ne me montres-tu les lettres que tu lui adresses?
— Ce n'est pas possible. Qui lirait les unes comprendrait les autres.
— Cependant, je voudrais bien connaître le ton de tes lettres. Que ne lui écris-tu sur-lechamp, ici même? Tu lui parleras de tout, hormis de ce que tu ne veux pas me laisser pénétrer. Je mettrai la lettre à la poste moimême. Je t'en supplie, Fanny, puisque tu es sûre de toi, donne-moi cette preuve de confiance pour me rassurer, car je souffre beaucoup.
Mais elle répondit encore : — Ce n'est pas possible, — et elle prit un air offensé.
Alors, moi, je donnai un libre cours à la rage qui me dévorait le cœur. — Que lui écris-tu donc, que tu ne veux pas que je le sache ? As-tu
juré de me faire mourir? Parle, si tu as une ombre de pitié dans l'âme? Tu me tortures méchamment, comme un bourreau.
Elle se leva et me dit doucement en me prenant la main : — Roger, je rie voudrais pas te faire de la peine.
— Eh! — répondis-je en blêmissant, — peux-tu m'en faire davantage? Va. Tu es une femme à deux visages et tu ne m'as jamais aimé.
Elle se jeta à mon cou, sur cette parole injuste, mais, en dépit des baisers dont elle étouffait ma bouche , je continuais à parler :
— Comment tes lettres pourraient-elles me faire de la peine, puisque, depuis cette horrible dispute, vous êtes brouillés?
— Sois donc raisonnable ; une femme peutelle rester brouillée avec son mari?
— Quoi donc! — m'écriai-je en me délivrant brusquement de ses bras , — tu lui as donc pardonné?
— Pas précisément, — fit-elle en se laissant tomber sur un siège : — mais il m'a bien fallu agréer ses excuses. Cette fois, cependant, je n'oublierai plus les outrages passés, sois-en certain.
— Tu lui as pardonné ! tu lui as pardonné ! — Ainsi je m'exclamais en me tenant debout devant elle qui me regardait avec stupeur. —Tu n'as donc aucune dignité? Tu ne sens donc pas les injures? Tu es. donc lâche? Tu l'aimes donc? Tu m'as donc menti? Ahl je n'aurais jamais cru cela de toi !
Elle restait muette ; je repris : — Pourquoi, dis-moi, pendant si longtemps, m'as-tu caché qu'il t'insultait ?
— Je ne voulais pas le déshonorer, — répondit-elle. — Si tu avais un peu plus d'expérience , tu ne t'étonnerais nullement de ce qui arrive. Au surplus, je ne veux plus parler de cela. Cela ne regarde que moi. Qu'il te suffise de savoir que s'il ne me laisse guère de liberté et si ses emportements lui font dire des choses indignes, il les regrette toujours quand sa colère est passée. Je t'assure que tu le juges mal. Dans le premier moment d'indignation, j'ai pu exagérer les faits
— Tais-toi! m'écriai-je, — si tu as une pudeur, tais-toi I II est une chose dont tu ne parais pas te douter, c'est qu'à mesure que tu parles, je ne sais quel sentiment empoisonné se débat en moi, avec mon amour. N'ajoute
pas un mot. J'accepte encore cela, parce que je suis vil, parce que je suis lâche , parce que je t'aime trop, parce que je ne peux pas m' empêcher de t' aimer ; mais sache bien ceci : c'est que tu ne pouvais pas me faire plus de mal. Oh! je t'en supplie, n'ajoute pas un mot ! — Et je m'étais jeté à genoux devant elle ; — cela serait aussi par trop cruel de te mépriser.
Toutes les fois que Fanny et moi nous avions eu quelques-unes de ces discussions déplorables, nous nous quittions froidement et, elle partie , je demeurais des jours entiers à rediscuter avec son souvenir, en moi-même. Je répétais mes attaques et ses arguments , et je cherchais vainement à pénétrer la cause secrète de sa conduite. J'étais trop jeune et trop inexpérimenté ; je la jugeais mal. Cette nature complexe, qui portait dans son caractère plusieurs caractères différents , me paraissait devoir envisager les choses absolument comme moi. Je ne savais pas alors que les mots : sentiment , amour, délicatesse , jalousie, et tant d'autres ! représentaient pour elle certaines idées et d'autres idées pour moi-même ; j'ignorais que ce qui m'eût coûté, ne lui coûtait pas ; et que sa
bonne intention lui suffisait toujours pour s'absoudre d'un fait, quel qu'il fût. Enfin, je ne tenais aucun compte de sa faiblesse ! Depuis j'ai appris à la connaître.
Plus je faisais d'efforts pour détacher Fanny de son mari, plus je serrais leurs liens distendus par quinze années d'existence commune. Fanny me plaignait, intérieurement, mais je devais lui être à charge. J'avais bien le sentiment que je l'obsédais, mais je ne pouvais m' empêcher de la forcer derrière chaque retranchement où elle s'établissait pour me tenir tête. Je ne me doutais même pas que , pour atteindre mon but, le seul moyen était de changer de tactique. Personne ne m'avait appris qu'il fallait cacher ma jalousie comme la cause principale qui devait détacher de moi ma maîtresse. Que dis-je ! Je voyais dans les marques de cette jalousie des preuves d'un amour qui devait la toucher I 11 eût été plus simple cependant de lui faire la vie si paisible qu'elle n'eût pu s'empêcher d'établir des comparaisons — toujours à mon avantage — entre les deux hommes de qui elle dépendait. Il eût été bien plus simple aussi de ne pas l'aimer!
Aimait-elle son mari ? Je ne le crois pas , je
ne l'ai jamais cru. Elle devait avoir pour lui quelque chose de ce sentiment banal qui résulte de l'habitude et plaît aux âmes tranquilles, parce qu'il continue naturellement les choses et ne fatigue pas l'esprit à changer. Puis elle se sentait touchée de voir ce despote s'humaniser devant elle ; et elle éprouvait une sorte de satisfaction à recevoir des caresses delà même main qui la châtiait souvent avec rudesse. Cela ne provenait pas chez elle d'une lâcheté, ni d'une bassesse innée de l'esprit, mais d'une certaine lassitude du caractère, explicable à son âge. Enfin Fanny n'avait certainement pas une âme virile ni même peut-être une âme très-noble , car elle aimait mieux ruser que combattre, et elle préférait s'avilir en se partageant que troubler sa vie , mais elle avait une âme équitable. Elle pensait sans doute racheter, à ses propres yeux , sa tromperie conjugale par une soumission complète. C'était en quelque sorte dédommager son mari que d'endurer les écarts de son caractère. Dans quels bas-fonds, dans quels abîmes, dans quels mélanges de choses innommables, la probité, cette perle rare, va-t-elle se cacher?
Cependant il me fallut accepter la concession nouvelle du rapprochement des deux époux. Mais de concession en concession, maintenant, s'en allait en pleurant toute mon estime. Je me soumettais, comme l'esclave qui ne peut pas résister, avec des cris de rage sourde et d'immenses désirs de vengeance. Ah! siFanny avait su qu'elle devait seule s'accuser de mon abominable vengeance 1
Enragé de ne pouvoir vaincre l'opiniâtreté de son caractère, je la trahis. Je demandai à la débauche de tuer mon amour avec ma jalousie. Je me souillai volontairement, sciemment, au contact des lèvres impures de la luxure stupide. Chaque soir, froidement, comme un voleur qui s'embusque au coin d'une rue, je m'établis, en riant afFreusement de moi-même, dans l'infâme repaire où je comptais, à force de volonté, assouvir ma soif de vengeance. En souriant amèrement encore, comme les traîtres qui songent à la confiance de leurs dupes, je portai avec moi dans les bras de ma maîtresse le hideux souvenir des créatures dégradées dont les vaines
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caresses n'avaient pu lasser ma rancune; et ainsi je trouvai moyen de commettre avec moi Fanny, sans qu'elle s'en doutât, et de la plonger avec moi dans les mêmes" exécrables souillures.
Mais j'étais mille fois plus honteux au retour que je n'avais été aveuglé de fureur au départ. Je me tordais les poings dans les rues et je m'arrachais les cheveux de désespoir. Plus jaloux, plus épris, plus étroitement lié, mal vengé, châtié moi-même et par moi-même, je me sentais accablé par le sentiment profond de l'inutilité de mes efforts. Je ne sais quel dégoût physique me montait aux lèvres. Je me faisais horreur. J'errais toute la nuit, au hasard, comme un malheureux sans asile, espérant vaincre par la fatigue de mon corps le tourment de mon cerveau. Accoudé sur le parapet des ponts, je regardais tourbillonner au-dessous de moi l'onde noire de la Seine , moins sombre et moins fangeuse que les pensées qui se mouvaient dans mon esprit désespéré. Je piétinais dans les boues comme pour elTacer sous des souillures palpables l'impalpable mais réelle souillure qui, maintenant, salissait mon amour. Et toujours, devant moi, glissant
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comme un fantôme dans les ombres qui coupaient la longueur des rues, je voyais l'image de ma maîtresse, avec son air calme, son front tranquille, ses yeux surpris, qui semblait vouloir m' irriter encore en me forçant à m' occuper d'elle, alors que je me demandais si je n'allais pas enfm me tuer pour l'oublier. Oh ! l'horrible état qui ne laissait ni repos ni trêve à mes angoisses! qui m'excitait et m'accablait! qui, plongeant dans le dégoût mon désespoir, flétrissait ma jalousie sans l' apaiser 1
Un certain fonds de courage me soutenait cependant. Les luttes que je me livrais à moimême me tenaient en haleine. J'étais résolu à chercher le remède de mon mal jusqu'à ce que je le trouvasse, et décidé, si je ne le trouvais pas, à tenter quelque entreprise désespérée, pour enlever Fanny, malgré elle. On ne connaît pas assez les ravages qu'une idée fixe peut faire dans un cerveau. Insensiblement elle vous amène à envisager avec bonheur les choses qui révolteraient les consciences les moins timorées.
Après avoir mûrement réfléchi, je me décidai au pénible sacrifice de la dernière concession. J'étais comme un malade qui, comprenant enfin qu'il ne peut guérir , pactise avec son mal et s'arrange de manière à souffrir
le moins possible pendant le reste de -ses jours. Je te pardonne tout, — dis -je à ma maitresse, — je ne te parlerai plus de nos éternels sujets de discorde ; je n'examinerai plus ta conduite; je ne sonderai plus tes sentiments ; je te permets tout, j'accepte tout, hors cet abominable partage qui m'a tant fait souffrir et qui n'a que trop duré. Je n'en veux plus, j'aime mieux te savoir malheureuse ; j'aime mieux te voir morte; j'aime mieux mourir. Sois loyale avec moi, je t'en supplie, — ajoutai-je avec tristesse, — car cela me fait un mal affreux de douter de toi.
— Eh bien , il n'y aura plus jamais de partage,— répondit Fanny en me serrant la main ; — ne t'inquiète plus, ne souffre plus. Au retour de mon mari, je profiterai du prétexte de ses dernières insultes pour lui imposer mes conditions. Je vivrai totalement séparée de lui, dans sa maison. Et ce sera pour la vie. Ainsi, sois rassuré, Roger, sois enfin heureux. Il n'a pas dépendu de moi que tu ne le fusses plus tôt.
— Tu me rends la vie! — dis-je, en me jetant à ses pieds et les embrassant de mes deux bras.
— Cher enfant I
— Lions-nous par un serment! — Cela la fit sourire, mais elle jura solennellement, les mains dans les miennes, et les regards plongés dans mes yeux. — Et maintenant, — m'écriaije, — si pour un motif quelconque, une seule fois, tu crois devoir manquer à ta parole, jure, jure encore de m' avertir, afin qu'il n'y ait pas de trahison entre nous. — Sur quoi veux-tu que je jure? — dit-elle. — Sur ma vie. — Elle sourit de nouveau, mais, solennellement, elle jura.
Depuis lors je me sentis totalement rassuré. Ma jalousie demeura chez moi comme le souvenir d'un rêve qui nous trouble à peine de temps à autre. Je redevins calme. La vie me réapparut large et belle. J'avais confiance.
C'est pourquoi le retour du mari ne me causa d'autre ennui que celui qui devait résulter de la fréquence moins grande de mes entrevues avec sa femme. L'été était revenu; Fanny habitait de nouveau sa maison de campagne, et je la voyais quelquefois le soir, dans le pavillon du parc, et plus souvent, chez moi, à Paris, lorsqu'elle avait trouvé quelque prétexte pour passer une journée en ville. Elle paraissait un peu plus libre que par le passé, — du moins prolongeait- elle souvent ses visites; — mais elle semblait, plus que jamais, soucieuse et préoccupée. J'attribuais son trouble aux ennuis que devait lui susciter le respect de sa parole. Je pensais que de nouvelles discussions, de nouveaux tourments la rendaient malheureuse, et, la plaignant de tout mon cœur, je l'encou-
rageais à la résistance et la consolais de mon mieux. Mais elle secouait la tête, soupirait, et souvent, comme si son amour se fût refroidi, elle m'embrassait à peine du bout des lèvres.
Il était dit que tout serait étrange dans notre histoire, et que je ne comprendrais jamais rien à la conduite de la femme que j'aimais. Au moment où je croyais pénétrer sa tristesse nouvelle, — en l'attribuant à la discorde que le respect de son serment devait causer, — j'appris un fait qui me replongea plus avant que jamais dans une mer d'incertitudes.
Depuis que j'avais recouvré le repos de l'esprit, je vivais d'une vie moins solitaire. Mes amis m'étaient revenus, voyant que je revenais à eux. De nouveau, je m'intéressais au monde. Un jour, à ma grande surprise, j'appris que des propos quasi scandaleux couraient sur le compte du mari de ma maîtresse. Pendant son dernier voyage en Angleterre, — disait-on, — il s'était amouraché d'une Irlandaise qui venait de débuter au Théâtre de la Reine; il l'avait retirée du théâtre, et, depuis un mois, appelée en France auprès de lui. On s'exclamait sur la magnificence dont il l'avait entourée. Elle était fort belle, du reste, grande et mince comme
Fanny, mais brune comme le sont les filles du Nord, avec un beau teint rosé et de fins cheveux de soie qui se déroulaient languissamment en longues boucles jusqu'à la naissance de sa poitrine.
Ravi de cette nouvelle, je me promis naïvement d'en faire part à Fanny, afin de la fortifier dans sa résistance et de lui fournir un terrible argument contre notre ennemi, s'il continuait à la tourmenter. Mais une nouvelle surprime m'attendait, qui devait dépasser toutes les autres d'une prodigieuse hauteur. Fanny, comme tant d'autres femmes, tout en trompant son mari, ne voulait pas qu'il la trompât. Irritée de mon air triomphant, elle ne crut ni à la réalité de l'histoire, ni à la sincérité de ma justification. — Ou vous avez été dupe d'un mensonge, — me dit-elle , — ou vous avez forgé ce conte, à plaisir, pour me tourmenter. Ce que vous me dites me fait une grande peine. Je suis tellement froissée de la grossièreté de vos sentiments, que, quoi que vous fassiez maintenant, je ne pourrai plus vous pardonner. Sachez que mon mari m'aime toujours. Le chagrin qu'il éprouve ne me le montre que ti-op. Je tiens loyalement le ser-
ment que vous m'avez arraché. C'est à vous à ménager ma susceptibilité en cessant de calomnier un homme que je rends malheureux par votre faute.
Ma stupéfaction fut si grande que je n'eus même pas l'idée de relever ces paroles étranges. Fanny me mortifiait cruellement en me parlant de « sa susceptibilité, de son serment arraché, de ma prétendue calomnie, » à propos de l'infidélité bien réelle de l'homme que je détestais. Dans ma pensée elle devait être heureuse d'apprendre qu'enfin, volontairement, il s'éloignait d'elle, comme elle, depuis longtemps, s'était éloignée de lui. Je m'attendais à des actions de grâce ; et voilà que je me heurtais contre une sourde colère, un orgueil grièvement offensé, des représailles enfin qui avaient, à mes yeux, toutes les apparences de la jalousie. C'était à en perdre la tête.
De nouveaux soupçons me vinrent à l'esprit. Ils étaient mille fois plus cruels que tous ceux qui, précédemment, m'avaient fait souffrir. Mais cette fois il ne me fut pas facile de les accepter docilement. La méfiance venait de se glisser dans mon cœur comme une vipère, et le germe du poison qu'elle y avait déposé circulait dans toutes mes veines. Ma jalousie plus ardente, en se réveillant, se transforma. La seule excuse qui pouvait un peu l'apaiser était à jamais anéantie. Ce n'était plus départage maintenant, mais de la plus lâche trahison que j'accusais ma maîtresse. A tout prix alors, je résolus d'éclaircir mes doutes. Je ne dis rien à Fanny, je ne parus soupçonner rien. Mon visage mentit comme ma parole. Comédien parfait, j'affectai la plus grande liberté d'esprit, pendant que la mort habitait mon cœur.
Pour la première fois de ma vie, j'agis en homme. Je fis par moi-même et par moi seul tout ce qu'il fallait pour découvrir la vérité. J'achetai, sous un nom supposé, la maison de campagne contiguë à celle de Fanny. Je m'y installai secrètement. Tout le jour, tapi derrière mes volets, j'écoutais les moindres bruits qui montaient de la maison voisine, et je regardais tous les êtres qui franchissaient le seuil de sa porte, comme si je me fusse attendu à voir quelque étranger venir me dérober la femme qui était mon bonheur. La nuit, je me glissais à travers la clôture d'arbustes qui séparait nos deux parcs et j'errais sous les fenêtres de Fanny, comme un voleur qui étudie la demeure où il a résolu de s'introduire. J'appris ainsi à connaître toutes les habitudes de la famille que j'espionnais. Les heures du lever, des repas, du coucher, me devinrent familières. Je voyais le matin les domestiques ouvrir les portes et les fenêtres, et j'entendais le bruit des meubles dérangés pour approprier les chambres et le salon. Vers huit heures, le maître descendait fi^er dans le parc, où il retrouvait ses enfants. A neuf heures Fanny paraissait enfin en négligé de campagne. Elle faisait quelques
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tours de promenade avec eux. A onze heures tintait la cloche du déjeuner. A midi le coupé attendait à la porte. Le mari sortait et ne rentrait plus qu'à sept heures pour dîner. Souvent, pendant l'après-midi, je voyais ma maîtresse, assise au pied d'un arbre énorme qui couvrait d'ombre une grande place, causer avec ses enfants, lire ou s'occuper à quelque travail d'aiguille. Elle recevait de nombreuses visites. De trois à six heures, quand le temps était beau, ce n'était, autour de la pelouse, qu'une longue file d'équipages dont les chevaux piaffaient dans le sable, à l'ombre des arbres, en secouant leur mors, pendant que des groupes de jeunes femmes et de cavaliers, assis sur des chaises de bambou, causaient, riaient et buvaient des boissons à la glace. Tout ce monde partait vers le soir, les hommes caracolant aux portières ou réunis derrière les voitures, fumant des cigares et s' acheminant au petit pas. Fanny faisait les honneurs de chez elle avec une grâce charmante ; elle changeait souvent de toilette, et je voyais bien, de ma fenêtre, que les femmes surtout s'occupaient fort de ses délicieux ajustements. Pour elle, elle n'y prenait pas garde, comme si elle eût toujours été parée sans s'en
douter. Elle sortait peu le soir, excepté lorsque la chaleur était ardente. Son mari alors se promenait avec elle ; mais le plus habituellement il retournait à Paris vers huit heures et ne rentrait que fort tard dans la nuit, quand il rentrait.
Les jours où Fanny devait me venir voir à Paris, elle montait dans le coupé auprès de son mari. — Lequel de nous deux trompe-t-elle ? — me demandai-je. Je courais vite à cheval, parla traverse, pour arriver chez moi avant elle, et là, j'étais toujours aussi peu interrogateur qu'elle était soucieuse. Elle l'était partout, chez moi comme chez elle. En même temps je faisais épier tous les pas de son mari. Il n'allait jamais qu'au club et chez sa maîtresse. Quelquefois il y passait la nuit. Il en parlait librement avec ses amis et continuait à se montrer très-prodigue envers elle. Cet homme était parfaitement heureux. Nul soupçon, pulle inquiétude ne le tourmentait; il était riche; il avait de beaux enfants, une adorable maîtresse. Que lui manquait-il? Je l'enviais.
Mais il ne pouvait pas me suffire d'assister à la vie extérieure de la famille dont je voulais connaître tous les secrets. Au bout de quinze
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jours, voyant que mon espionnage ne m'apprenait rien, je me lassai d'un aussi futile espionnage. A peine avais -je acquis le droit de supposer que Fanny tenait sa parole parce que son mari , tout en se promenant avec elle , paraissait exclusivement occupé de ses enfants. La fréquence des visites qu'elle recevait, d'ailleurs, m'empêchait de la voir livrée à ellemême, autant que je l'eusse voulu. Je résolus de m'introduire dans sa maison, sans qu'elle le sût. Elle était devenue avec moi d'une froideur inquiétante. Elle était distraite. Souvent, avec une insupportable émotion , «je la voyais de loin, lorsqu'elle se croyait seule, se laisser tomber sur un banc et cacher sous son mouchoir son visage baigné de larmes. En huit jours mes soupçons avaient centuplé. •
Ce fut par une belle nuit d'août que je mis à exécution l'horrible dessein dont la réussite devait décider de ma destinée. Je ne sais l'heure qu'il était, mais il y avait longtemps déjà que les étoiles répandaient leur douce clarté sur le ciel. J'ouvris la dernière fenêtre du premier étage de ma maison qui touchait à celle de Fanny ; j'assujettis la persienne contre le mur; j'enjambai la rampe; je saisis la barre d'appui du balcon de la maison voisine ; je posai un pied sur la dalle du balcon, puis l'autre : j'enjambai la barre d'appui. J'étais chez eux.
D'abord je restai immobile et debout à écouter le silence que troublaient seuls les battements précipités de mon cœur. Auprès de moi une fenêtre éclairée, comme un grand carré de lumière, blanchissait faiblement le mur obscurci
de la maison. En me baissant sur les genoux, je m'aperçus d'abord que cette fenêtre n'était pas complètement fermée. Les bords des deux vantaux posés l'un sur l'autre se touchaient, mais laissaient passer entre eux un mince filet de jour. Deux rideaux de mousseline blanche, tendus devant les vitres, me laissaient voir toute la chambre à travers une teinte laiteuse et douce qui estompait un peu les objets.
Je me rappelle tout encore. Au fond de la chambre il y avait un grand lit ouvert surmonté d' une couronne d'ébène sculptée d'où pendaient des rideaux d'étoffe brune qui se détachaient sur la blancheur des draps. Devant le lit, un tapis étroit ; à droite , une commode ; près de la cheminée , un large siège de cuir à dossier très^élevé. Que sais-je? Je crois qu'il y avait encore d'autres meubles, mais je ne les regardai pas.
Je ne vis d'abord personne dans la chambre. Une grosse lampe de cuivre, coiffée de son abat-jour vert, l'éclairait inégalement, rabattant la clarté sur le parquet et laissant le plafond dans l'obscurité. Le lit se trouvait ainsi coupé dans le sens de sa longueur par la zone de lumière. Gomme je me penchais sur la vitre
pour voir s'il était occupé, une ombre passant lentement entre la lampe et la fenêtre se projeta sur les rideaux blancs. Mon cœur battit plus fort. Je m'aplatis au ras de la dalle en me reculant un peu.
Je le reconnus. C'était lui; je le vois encore. Le vent tiède de la nuit d'août soupirait autour de moi dans les feuillages; un oiseau chantait dans un buisson ; des odeurs de baume montaient du sol: mais je ne voyais, je ne devinais, je ne sentais que lui. Tendant le cou pour appliquer mon œil dans l' entre-bâillement de la fenêtre, je le regardais avec une muette stupeur, comme s'il eût été extraordinaire pour moi de le voir debout dans une chambre de sa maison. Il avait les pieds nus dans de larges sandales de maroquin jaune; un pantalon de flanelle blanche très-lâche était sanglé sur ses reins. Le buste découvert, le col rabattu, les manches de sa chemise roulées jusqu'aux coudes, il allait et venait par la chambre , fumant un cigare, remontant sa montre, se regardant au miroir et s' étirant les bras. Il s'assit enfin sur le grand siège de cuir, croisa sa jambe sur son genou, et, la balançant un peu, laissa tomber sa sandale.
Longuement je le regardai. Il méditait. De ma place je voyais parfaitement la plante de son pied nu relevé à la hauteur de mon œil, et son bras musculeux étendu sur le bras du siège de cuir. L'autre bras allait et venait de son genou vers son visage pendant qu'il portait à ses lèvres le cigare dont l'odorante fumée s'exhalait vers moi.
Tout à coup il tourna la tête vers une porte placée au pied du lit que je n'avais pas vue encore. Cette porte s'était ouverte, et, dans l'encadrement obscur qu'elle découpa au fond de la chambre, je vis, en doutant de ma raison, une forme vague éclairée de face par un bougeoir qu'elle tenait à la main.
Puissances du ciel ! c'était elle ! Dieu bon ! Tu ne me foudroyas pas au moment où je l'aperçus. Elle entra lentement, posa son bougeoir allumé sur la commode, et, traversant toute la pièce dans le sens de sa longueur, elle se dirigea vers lui qui la regardait tranquillement et ne se levait pas.
Elle était à demi vêtue de ce nonchalant costume que je lui avais vu quelquefois porter le matin, lorsqu'elle faisait avec ses enfants un* tour de parc en sortant du lit. C'était une robe
très-lâche en cachemire bleu ouverte au corsage qui laissait voir, entre les flocons de batiste, la naissance de la poitrine. Ses bras nus sortaient des manches larges. Ses cheveux négligemment dénoués s'efTilaient sur ses joues rondes et s'affaissaient mollement par grosses toufîes sur sa nuque, et elle avait sur le visage son air éternel de pudeur placide.
Mais que venait-elle faire dans cette chambre, à cette heure? qui l'en avait priée? Comment le souvenir de son amant ne l' avait-il pas retenue sur le seuil? Elle ne paraissait seulement pas se douter qu'elle eût jamais rien juré, ni que, par le monde, un seul homme existât pour elle, à l'exception de celui qui , toujours assis devant elle, avec un calme égal au sien, la regardait.
Une lueur d'espoir me traversa l'âme, mais ce ne fut qu'une lueur. Affaissé sur mes genoux et sur mes mains, pendant que mon souffle ternissait la vitre, je sentais mes bras vaciller comme si la dalle eût tremblé sous moi. Une sueur d'angoisse, acre et froide, baignait ma face et mes membres ; mes dents claquaient dans ma bouche ; défaillant , je tombai sur la poitrine, comme un chêne abattu sur le sol par
un dernier coup de cognée. Cependant j'entendis des paroles, et, réunissant toutes mes forces, je me relevai sur les genoux et sur les poings.
Alors je vis qu'elle allait et venait lentement par la chambre comme une personne qui se sent chez elle. Elle touchait vaguement, d'un air distrait, aux objets déposés sur les meubles, ainsi qu'elle avait fait souvent chez moi. Son mari la regardait toujours. Ils causaient, mais j'étais trop ému pour entendre rien qu'un léger murmure. Elle tournait autour de lui , calme et perfide, avec ses yeux doux et bleus, son air de simplicité vague. Par moments, elle souriait à demi d'un sourire pâle. Gela me parut quelque chose de forcé que ce sourire qui détendait ses lèvres et n'éclairait pas son regard. Elle n'était ni soucieuse, ni rêveuse, ni émue. Elle était parfaitement à son aise, naturelle encore et toujours tranquille. Elle savait si bien que ce qu'il y avait de plus attractif en elle, c'était son irritante tranquillité.
A son tour, son mari se mit à sourire. Je vis ses dents blanches briller. 11 paraissait se défendre avec bonhomie contre une accusation qu'elle énonçait, non pas avec colère, mais
avec une malignité railleuse qui n'était exempte ni de dédain ni de hauteur. Ils discutaient si paisiblement qu'ils ne semblaient croire ni l'un ni l'autre à la réalité de leur dispute familière. Enfin, sous le front carré de l'époux, le regard s'alluma faiblement, et, comme elle passait encore devant lui, frôlant son large pied nu de sa robe, il parut se déterminer, posa le pied à terre dans sa sandale, et, l'attirant tranquillement par la taille, sans qu'elle résistât, il la fit asseoir sur son genou.
C'est alors que je commençai à pleurer. Sur mes joues, sur ma bouche, descendirent silencieusement les larmes chaudes que ne pouvaient retenir mes paupières. Je comprenais tout enfin; je voyais la profanation, quoique je ne voulusse pas voir; j'affirmais que ce n'était pas un rêve, quoique je voulusse douter. Je ne puis pas exprimer ce qui se détachait en moi du meilleur de moi-même et combien cela me faisait de mal de regarder cette femme que j'adorais s'abandonner dans les bras d'un autre. Elle restait assise, les deux mains croisées sur ses genoux, et, regardant son mari, causait toujours avec calme. Rien au monde n'était chaste comme la simplicité de son attitude,
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comme la pureté de son profil, comme l'expression de ses yeux bleus. Pour lui , la retenant de son bras coudé sur sa taille, il caressait nonchalamment sa joue de sa main libre. Enfin elle posa son bras ployé sur son épaule et se tourna paresseusement vers lui. Je la vis alors par derrière; ses cheveux roulaient sur son dos, et sa robe s'étalait sur le parquet avec une impudeur splendide. 0 l'exécrable créature, pleine de grâce et d'abandon, qui s'afFaissait sur cette épaule virile I
— Gela n'est pas possible! criait ma conscience ; — cela ne sera pas 1 — Mais, approchant sa bouche épaisse de sa joue pure, l'autre l'embrassa, et, tout bas, lui dit quelques mots à l'oreille. Elle fit non, sans rougir, plusieurs fois, de la tête. Il insista en souriant, par politesse. Et elle, en résistant, peu à peu elle s'abandonnait! Cruelle femme! comme elle prolongeait mon supplice! Leur débat muet dura quelque temps. Je ne sais comment il se fit que sa ceinture se dénoua soudain et roula dans les plis de sa robe. Je pleurais toujours. Elle se leva enfin, cette femme de rayons et de fleurs, et, d'un seul mouvement des bras et des épaules, elle fit glisser sa robe à terre sur ses pieds. Je
retombai sur les genoux, joignant les mains, demandant grâce. Elle dégagea vite ses pieds du monceau d'étoffe et, un peu pâle cette fois, mais sans parler, elle s'avança vers le lit, retenant sur sa poitrine ses derniers voiles. Que de fois je l'avais vue pâlir ainsi ! Je m'arrachai les joues avec mes ongles. Son mari, lentement, l'avait suivie.
Et pas d'arme sur moi ! Je voulais immédiatement l'égorger, la déchirer, plonger mes bras dans les entrailles de cette femme stupide. Tout son sang n'eût pas suffi pour payer mon abominable torture. Haletant comme le tigre qui voit le lion poser la griffe sur sa proie, je m'étais dressé sur les pieds, j'avais écarté la fenêtre, et, les ongles crispés sur mes dents, la face en sueur, avec des sanglots, avec des hoquets, avec des trépignements, je regardais dans la chambre sans distinguer rien que d'horrible. Et je criais : — Pitié ! pitié ! que cela ne soit pas ! je ne le veux pas î — Cependant, vacillant, furieux, hors de moi, j'avais fait un pas en avant ; mais alors mes cheveux se hérissaient et mes yeux s'ouvraient tout grands, tandis que mon regard acéré pénétrant comme un glaive sous les rideaux sombres, je parve-
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nais enfin à voir. J'essayai d'avancer; je ne le pouvais plus; quelque chose de puissant qui voulait me punir m'avait cloué les talons sur la dalle, et cela me faisait éclater de rire. Horreur ! moi qui assistais à cela, comme si j'étais devenu fou, j'y prenais un plaisir sans nom dans les langues humaines. J'essayai encore d'avancer, car j'avais entendu des soupirs, et je voulais savoir de laquelle de ces bouches ils s'exhalaient. D'un prodigieux effort de tous mes muscles , je parvins à détacher mon épaule de la muraille et je fis encore un pas ; mais tout mon sang refluant soudain dans mon cœur gonflé, je perdis l'équilibre et je tombai comme une masse sur le balcon.
Quand je revins à moi, la fenêtre était éteinte et fermée. Je promenai mes mains sur les vitres sans pouvoir les faire fléchir. Je parcourus le balcon dans sa longueur : tout était éteint, tout était fermé, tout dormait. Une rage froide me tenait. A tout prix, je voulais revoir cette femme que j'exécrais avec mon cœur, avec mes sens, avec mon âme, avec tout mon être ! Mais comment pénétrer jusqu'à elle? Je me pendis par les deux mains à la rampe et me laissai tomber dans le jardin. Je fis vingt fois le tour de la maison, pesant sur toutes les portes pour les forcer; mais j'étais trop faible. Enfin je roulai sur le sable, et là, me cachant la face dans les mains, je me mis à sangloter.
— Trahi I trahi ! — me disais-je, avec une monotonie désespérante. — Et le monde, sur
nous, ne s'est pas écroulé ! — Tout à coup, je me relevai, et, sans plus penser à rien, je m'élançai à travers la nuit, rapide, comme si j'avais eu des assassins sur ma trace. Je parcourus tout le parc; je franchis la clôture, je coupai la route, j'entrai dans les champs, et, tout droit, toujours courant, tête nue, pleurant et parlant tout seul, je m'élançai comme un malheureux daim qui traîne après soi la meute féroce attachée par les crocs à ses flancs.
Où j'allais? je ne le savais pas. Je fuyais ce spectacle. Je me sauvais à toutes jambes, le plus loin possible, pour ne plus voir l'image affreuse qui était restée dans mes yeux. Trahi ! trahi ! criais-je à perte d'haleine pour m' exciter à courir. Je tombais dans des trous. Je me relevais meurtri, couvert de sueur et de fange, et me remettais en route, au hasard, dans une obscurité effrayante. Je me lançais à corps perdu dans les haies d'épines; j'y laissais des lambeaux de mes vêtements et je passais. Des branches invisibles m'arrêtaient soudain en me frappant la poitrine ; des broussailles me fouettaient la face et les épaules ; je m'arrêtais en pleurant; puis je continuais à marcher vite. C'est ainsi que je traversai les rues désertes des
villages que faisaient résonner mes pas; les champs cultivés dont les blés ondulaient dans mes jambes comme des vagues; les collines, les bois, les ruisseaux, les sentiers, les routes, qui défilaient autour de moi comme si le sol eût été entraîné avec moi dans le jet d'une ronde immense. Je ne pouvais plus respirer et je courais encore; je pleurais encore, je parlais encore. — 0 ma mère î — m'écriais-je, — si tu savais combien je souffre!
Tout à coup je me trouvai les pieds dans l'eau. Devant moi s'étendait un large espace noir qui glissait dans l'ombre, tout d'une pièce, de droite à gauche, avec de longs et mystérieux chuchotements. La lune, tordant de biais son reflet d'argent sur cette surface luisante, semblait un énorme serpent dirigé vers moi pour m'engloutir. Une brume m'enveloppait. J'avançai en trébuchant sur les pierres, mais les nappes d'eau du fleuve rapide m'empêchaient de marcher. Une exécrable tentation me saisit. Je regardai le ciel paisible où brillait, entre les nuées immobiles, le doux astre des amants; j'appuyai longuement ma main sur mon cœur, j'avançai encore. L'eau me montait aux genoux, mais je sentais toujours le sol vaseux
autour de mes pieds tremblants. Enfin ne pouvant plus attendre, abîmé d'émotion et de fatigue, en murmurant un nom, en sanglotant comme une femme, je m'affaissai sur moimême et roulai dans l'eau qui courait vite en clapotant, dans sa marche obscure.
Après cela, je ne sais plus ce qui se passa. Un froid horrible m'avait englouti. Des sifflements déchiraient mes oreilles. J'étouffais. Plusieurs fois je me dressai sur les genoux, emporté toujours par le poids des eaux. Enfin j'oubliai tout ; je crus mourir.
Quand je me retrouvai vivant, j'étais dans mon lit, la tête en feu. J'ouvris des yeux hagards. Tous mes membres tremblaient. Une fièvre horrible me secouait le corps, de la nuque jusqu'aux orteils. Auprès de moi, deux amis me regardaient. Je parlai. Ils hochèreçt la tête. Un homme vint et me toucha le bras. 11 haussa les épaules et partit. Je me remis à trembler dans mes draps. Cela dura plusieurs jours.
J'appris depuis que des pêcheurs m'avaient
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VU gisant le matin, au bord de la Seine, les pieds dans l'eau, la tête renversée dans la vase, évanoui. Ils me fouillèrent, trouvèrent une lettre dans mon portefeuille et me ramenèrent chez moi, à Paris. En route j*avais le délire. On me crut fou. Je l'étais.
CependantFanny, qui ne savait rien et s'étonnait de ne pas me voir, vint un matin ; mais mon valet, en pleurant, l'arrêta sur le seuil, et lui conta ce qu'il savait. — Il a voulu se noyer — lui dit-il, — et maintenant il est fou. — Mais elle ne voulut pas croire au suicide et supplia pour entrer. Ce jour-là, une fatigue sans nom, qui ressemble à celle des cadavres abattus dans leurs cercueils, me tenait cloué sur le dos, les bras étendus, les yeux ouverts. Tout à coup, j'aperçus, dans l'encadrement de la porte qui s'ouvrait au pied de mon lit , une forme humaine qui se tenait debout et n'osait pas avancer. Je ne sus d'abord quelle femme c'était qui venait ainsi me voir, — moi moribond, — parée d'étoffes d'été si élégantes et si fraîches, avec des bracelets aux bras et des fleurs à son chapeau ; et je ne compris pas pourquoi elle avait rassemblé les plis de son voile blanc sur son visage et les retenait de ses deux mains, comme
pour les empêcher de s'écarter. Mes amis s'étaient levés et se tenaient au fond de la chambre , afin de respecter, autant qu'il était possible , un secret qui ne voulait pas être pénétré. La femme cependant s'avança vers moi et j'entendis les froissements de sa robe. Elle se pencha sur mon lit, et, des deux mains, souleva son voile. Gela me rafraîchit l'âme de voir se pencher ainsi sur ma face ce frais visage pétri de grâces et comme parfumé de santé. — Fanny ! — m' écriai -je tout à coup, en levant les deux bras. Elle s'affaissa en sanglotant sur ma poitrine. Mais la mémoire m'était revenue avec la connaissance , et , la frappant au front de mes poings fermés, je la détachai de moi en m'écriant comme un furieux : — Ya-t'en d'ici! — Elle crut que j'étais fou encore et se détourna en pleurant; mais, retrouvant un reste de force dans ma colère, je la frappai encore à l'épaule, et, m' élançant de mon lit, je m'abattis sur elle et roulai à terre à ses pieds.
Quand la raison me revint , je suppliai mes gardiens à mains jointes de ne plus laisser pénétrer cette femme chez moi. Mais ne pouvant rien soupçonner de ce qui était arrivé , et croyant toujours à ma folie, elle revint tous les jours , — on me l'a dit depuis, — et tous les jours, en se tordant les mains, elle demandait à me voir. — Le médecin l'a défendu — répondait- mon valet inflexible. Alors elle offrait de l'or et des bijoux. Mais quand elle avait enfin compris que sa vue pouvait me tuer, elle s'en allait en priant Dieu de me guérir et lui offrait sa vie en échange de la mienne. Je ne savais rien de cela alors. Les jours se passaient, et , pour mon malheur, grâce aux bons soins dont j'étais entouré, peu à peu la vie affluait en moi, chassant la fièvre.
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Au bout de six semaines j'étais en pleine convalescence. Déjà mes amis m'avaient quitté. Plusieurs fois mon valet me demanda si je voulais enfin recevoir cette personne qui paraissait tant m' aimer et dont la vue, un jour, m'avait fait tant de mal. Mais, toujours en secouant la tête je m'écriais : — Je te chasse, si tu la laisses pénétrer ici. — Cependant, peu à peu, le désir de la voir une fois encore s'installa en moi et devint enfin un irrésistible besoin. Je fis causer mon serviteur inquiet, qui ne comprenait rien à ma froideur. Il m'apprit tout ce que j'ignorais encore : elle venait chaque jour, et il ne savait plus que lui dire pour l'empêcher d'entrer. — Si elle vient aujourd'hui, — murmurai-je tout à coup , en rougissant , — je la recevrai.
Je me sentais ému comme si quelque funeste
espérance voulait essayer de renaître en moi. Abattu par la maladie, je ne conservais presque plus de colère, mais une douleur intense m'avait envahi, et je croyais, — tant j'éprouvais de dégoût de tout ! — que je ne pourrais plus vivre. Je ne songeais à la nuit horrible où la trahison s'était levée devant moi que comme à un mauvais rêve. J'aimais toujours et je méprisais en même temps la femme gracieuse et perfide dont l'image ne me quittait pas. J'attendais quelque chose de confus qui devait tout terminer.
Enfoncé dans un grand fauteuil, auprès de ma fenêtre, les yeux fermés, je commençais à repasser dans mon esprit ce que je voulais dire à l'infidèle, lorsque je me sentis prendre la main , et des pleurs avec des baisers sur ma main se mêlèrent. J'ouvris les yeux. A genoux, à mes pieds, pâle, mais belle encore, trop belle! elle se tenait, me regardant avec une éloquente tendresse. Un parfum montait d'elle à moi. Nous ne parlions pas. Je me mis à pleurer.
Elle se leva, m'entourant maternellement la tête de ses deux bras nus et m'embrassant le front et les cheveux. Je me laissai faire , parce
qu'il me semblait doux de recevoir ces caresses que j'avais le droit de recevoir tant que je n'aurais pas parlé. C'est pourquoi je ne parlais pas. Enfin, comme je pleurais toujours et ne l'embrassais pas, elle me dit : — Ton amour s'en est-il allé, Roger?
— Pas encore, — répondis-je en me cachant le visage des deux mains. Mais elle ne comprit pas et se tint debout devant moi, inquiète.
Je la regardai. J'étais surpris. — Je t'en supplie, Fanny, dis-moi que c'est un rêve, ou que je suis fou. Dis-moi que je ne dois pas te haïr, car cela me fait trop de mal.
Elle ne rougit pas. Elle ne pâlit pas. Vraie comme la lumière, se croyant peut-être ellemême, elle me caressa doucement; elle semblait étonnée.
Mais, réunissant toutes mes forces, je soulevai sa taille charmante dans mes bras et la fis asseoir en face de moi. — Je sais tout, — lui dis-je.
— Quoi ? Que sais-tu?
— J'ai tout vu.
— Mais quoi ?
— Pourquoi m'as-tu trahi ? — m'écriai-je ; — tu n'as pas cédé, car ce n'est pas lui qui est
PANNY. m
allé à toi, mais toi à lui; c'est toi qui , changeant bassement de rôle, es allée chez lui pour le séduire.
Elle ne pâlit pas encore, et voulut parler. Mais la tenant sous mon regard , sans colère , froid comme l'acier, je continuai : — Faut-il te dire tout? Je me méfiais de toi. J'achetai la maison qui touche à la tienne, à Chaville...
Ici elle pâlit, et dit : — Eh bien?
— Une nuit, nuit horrible! il y avait déjà quinze jours que vainement je t'épiais. Aa risque de ma vie, je parvins à m'introduire sur le balcon de ta maison. Je ne sais l'heure qu'il était. A genoux, derrière la vitre de la chambre de ton mari, je le vis. Je voyais tout, comme je te vois. Il était seul. Tu entras...
— Cela n'est pas! — s' écria -t- elle en blêmissant plus affreusement encore. Elle avait l'air d'une morte assise sur une chaise, en face de moi.
— Faut-il continuer? — ajoutai-je. — Tu portais une robe de cachemire bleu. Tu avais les ch&veux défaits, et l'on voyait briller la peau blanche de ta poitrine. Tes pieds jouaient dans tes mules de satin et de dentelles. Tes bras étaient nus. Tranquille comme toujours, même
au moment où tu te parjures, tu ne maudis pas celui que tu venais assouvir, car tu as deux cœurs. Oh I Fanny ! tu aimes deux hommes, moi et lui.
Elle secoua la tête rapidement, et d'une voix basse : ~ Gela n'est pas ! cela n'est pas ! Tu ne me connais pas !
— Faut-il continuer? — ajoutai-je. — Tu lui reprochas sa trahison, qui est très -réelle. Il se défendit en souriant. Tu passas cent fois devant lui, car tu voulais le fasciner, sans qu'il s'en doutât, avec ton air de pudeur. Et tu réussis parfaitement, car il t'attira sur son cœur, et comme tu ne pensais pas à moi qui agonisais en assistant à cela, tu te laissas aller sur ses genoux...
— Assez! — cria -t- elle. Puis elle resta muette, à me regarder. Elle paraissait horriblement souffrir, mais elle ne pleurait pas. Ses prunelles se dilataient affreusement et ses lèvres sèches frémissaient. Je baissai les yeux par pitié pour elle. J'ajoutai cependant : — Sache que je suis resté là, moi qui t'adorais, et il paraît que la honte et la douleur ne tuent pas , car j'ai tout vu, et je ne suis pas mort.
Comme deux statues qui se font pendant aux
deux bords des tombes, nous étions immobiles à nous regarder. Enfm elle dit : — Je dois vous faire horreur ?
— Oui.
Elle se tordit les mains. Elle se leva. Elle tendit les mains au ciel. Enfm elle se jeta sur moi, comme sur une proie, et me serrant dans ses bras, à m'étouffer, affaissée sur mes genoux, contre ma poitrine, elle chercha mes lèvres et dit : — Eh bien ! je t'adore toujours !
Mais, en me relevant, je la rejetai à terre, et elle y resta. Abîmée sur mes pieds, comme la Madeleine, les cheveux défaits, les bras noués autour de mes genoux, avec une abondance de larmes, elle criait : — Grâce! Pardon! Je n'avais pas la tête à moi! J'étais folle! mais je t'aime toujours! Aie pitié de moi! — Et elle me promit de se soumettre atout ce que j'exigerais. Elle-même, elle proposa de fuir. — Tuemoi plutôt que de me repousser. Écrase -moi sous tes pieds. J'ai eu tort , mais ne me chasse pas. Je t'aime. Tu me déchires le cœur.
Je la relevai et la fis asseoir. Elle avait honte
^ maintenant et se cachait le visage, mais je me
sentais sans pitié. Ma fureur s'était allumée au
récit que j'avais fait de mon supplice. Je la
no PANNY.
laissai donc là, cette femme dont la superbe m'avait si longtemps imposé. Elle voulait cependant me violenter, et tendait les deux bras vers moi; mais, d'un geste, je les lui rejetais sur la face. — Sache que je t'exècre et que je t'adore, — lui disais-je. — C'est là mon châtiment, car j'ai pris la femme d'un autre et je mérite d'être puni. Tu n'es plus rien pour moi qu'une souillure. Tu es une idole abattue dans la fange. Je t'ai vue, toi si pudique d'attitude, avec ton visage céleste et tes yeux d'enfant ; je t'ai vue, grotesque et hideuse, te tordre et crier comme la louve sous les morsures du chien ; tais-toi ! tu as fait pis que les créatures auxquelles cet homme affreux te compare : elles ne mentent pas , celles-là !
— Mais il est mon mari ! — dit-elle.
— N'as-tu pas de conscience? Réponds avec franchise, s'il est vrai que tu sois un être intelligent et qu'une pensée ait dirigé ton action funeste. Qui te forçait à l'aller trouver?
Elle fit un immense effort, et, d'une voix saccadée, répondit : — Je voyais qu'il se détachait de moi. Je n'ai pas d'amour pour lui puisque je t'aime, mais je tiens à lui. N'est-ce pas nature] ? Partagée entre le désir de con-
server son affection et la crainte d'être obligée de lui montrer une affection semblable, je veux le retenir lorsqu'il s'éloigne, et, quand il se rapproche, j'essaye en vain de lui échapper. J'ai cédé au devoir. Je craignais qu'il me quittât. La pensée de mes enfants abandonnés avec moi m'a rendue folle. Pardonne -moi. Cette femme qu'il a connue à Londres est la cause de tout. J'ai besoin de calme, ménage-moi. J'ai eu tort, car je t'aime, mais je ne suis qu'une femme. Et tu ne connais pas les femmes. Tu ne sais pas ce qu'il y a souvent d'honnêteté dans leurs trahisons.
— Et ton serment? — m'écriai-je.
De nouveau elle se tordit les mains.
— Tu mens quand tu dis que tu as cédé à ton devoir. Tu n'as cédé qu'à l'orgueil. Cela te chagrinait de te voir quittée par cet homme que tu n'aimes pas, qui ne t'aime pas, qui t'opprime, qui te méprise et t'insulte. N'as-tu pas cédé aussi à la soif d'un abominable plaisir? Je te dis que j'ai tout entendu.
En ce moment nous nous regardâmes. Elle devint pourpre, voulut fuir, revint vers moi et retomba sur les genoux : — 'Si tu savais combien je me déteste I Je voudrais arracher mon
cœur de mon corps. Mon cœur est pur. Il m'eût toujours suffi de te voir, de t' écouter, de te sentir auprès de moi, C'est parce que je t'aime, que tu es le seul être qui ne soit pas un homme pour moi. Je n'aime, au monde, rien que toi. Tu es ma vie. •
— Tu m'aimes ! — m'écriai-je avec rage. — Mais comment m' aimes- tu? Au-dessus de moi, dans ton cœur si pur, il y a les vaines considérations du monde , des raisons de société , de plates habitudes ; il y a ton mari. Ne parle pas de tes enfants ! D'ailleurs qu'est-ce qu'un amour qui ne connaît pas la vertu des sacrifices? qui recule devant quoi que ce soit ? qui est limité ? qui a des bornes? qui n'est pas un abandon absolu de la personne, de toutes ses pensées, de toutes ses affections, de tous ses devoirs, de toutes ses vertus? Se perdre pour l'être qu'on aime, détruire l'honneur et la sécurité de son avenir, aller, pour lui, jusqu'au crime, et se torturer l'esprit à chercher des preuves plus hantes encore, n'est-ce pas la plus radieuse attestation de la passion exclusive, intolérante et superbe? L'amour, tu ne t'en es jamais doutée, ne songe à rien et ne se réserve rien en dehors de lui-même. Renégat sublime, il marche sur
les choses les plus saintes, puisant dans le bonheur qu'il invente et qu'il donne la justification de son impassibilité. Mais toi ! femme des dévouements mesquins, des vertus étroites, des devoirs pâles, tu traites tout cela de folie. C'est trop haut pour toi ; tu n'y peux rien voir. Ce que tu aimes au-dessus de tout, c*est ta maison, c'est ton bien-être, c'est le luxe qui t'environne; c'est la fausse estime du monde, qui ne se soucie pas plus de toi que de personne ; ce sont les plus banales des relations : un tas de choses imbéciles! Tu m'aimes, distu? Mais supporterais-tu l'abandon du monde? Je t'ai offert toute ma fortune; avec bonheur, de moi-même, je t'aurais tout donné; pour toi j'aurais volé les pauvres. Eh bien, accepterais-tu la moindre gêné pour me rendre heureux? N'outrage donc plus l'amour, cette passion souveraine qui ne veut pas qu'une autre voix que la sienne murmure autour de son trône. Parce que tu t'es donnée, tu crois aimer? Va, j'ai tout vu, te dis-je. Tu étais avec lui comme avec moi. Il ne t'a pas plus coûté de passer de mes bras dans les siens que d'une robe dans une autre.
Elle se leva enfin désespérée et voulut par-
tir. Mais je la retins, la poussai au fond de la chambre, et, m' adossant contre la porte, les bras croisés : — Tu entendras tout! — m'écriai-je. Et alors je me mis à haleter ; et, ne trouvant plus rien à lui dire, je la menaçai des poings, en trépignant et en criant; et elle me regardait de côté avec une indicible terreur. Enfin," les paroles, une fois de plus, jaillirent de ma bouche : — Jamais je n'ai cru en toi. Je sentais si bien que tu me trompais, qu'à mon tour, — malheureux que je suis ! — j'ai voulu souiller notre amour. Apprends-le donc si tu ne t'en es pas doutée ; moi qui t'adorais, je t'ai trompée avec les plus viles des femmes. Mais elle ne me crut pas, et, attribuant sans doute ce que je lui disais à l'impuissance de la fureur, elle fit un geste de dénégation [superbe. Écrasé de douleur, malgré moi, ma voix se fit alors douce et suppliante ; toute ma colère tomba sous le poids de la pitié. — Sache donc, — murmurai-je en joignant les mains, — que je t'aimais à la fois comme une mère, comme une femme et comme un enfant. Toute la piété, le respect, la tendresse qui peuvent se résumer en amour dans un cœur ; toutes ces choses délicieuses, trop touchantes pour n'être pas di-
vines, je les éprouvais pour toi, depuis le premier jour où je te vis passer dans ta grâce, dans ton calme suave, dans ta beauté. Apprends que je t'adorais pieusement ; que je ne songeais qu'à toi ; que tu habitais en moi comme une seconde âme ; que je souffrais plus de tes maux que des miens ; que, pour t'ôter un doute de l'esprit, j'aurais en riant donné ma vie que je n'aimais que parce qu'elle te causait quelque plaisir. Vois, je pleure. De toi, j'aimais tout : tes enfants, ta mère, ta maison, tes gens ; les écarts irritants de ton caractère, tes dentelles et tes robes. Je crois que je l'aimais aussi, lui^ parce que son image, dans mon esprit, se mêlait sans cesse à la tienne. Jamais je n'aimai ma mère comme toi. Je l'aurais abandonnée pour toi, avec tout ce que je vénère. Tu étais mon espoir éternel, mon plus doux bien, la parfaite image des choses pures...
— Grâce! — fit-elle en retombant à genoux.
— Eh bien, Fanny, tu as pourtant marché sur ce respect, sur cet amour incomparable. Tu as marché sur mon cœur. . .
-— Grâce! — fit-elle encore.
^ Gomme le bœuf impassible qui écrase
SOUS son sabot les premières fleurs des champs, tu as écrasé mon être. Et maintenant comme un malheureux qui ne peut plus aimer personne, comme un vieux qui a vu mourir autour de soi tous les siens, je ne sens plus devant moi d'avenir. Tout est flétri, tout est pourri dans m.on cœur. Je suis vieux! j'ai cent ans! je vais mourir ! je suis un sépulcre ! Tu sais bien cependant que je suis tout seul sur la terre...
— Grâce î Pitié ! — criait-elle, en se tordant sur les meubles et se frappant la tête aux murs. — Ne me dis pas que tu es malheureux!
— Oh ! malheureux ! Ce ne serait pas assez dire. La parole n'a pas de mot pour désigner ce que je suis. Ingrate ! Ce n'était pas assez de me prendre ma pensée, mon cœur, ma vie ; il te fallait prendre aussi ce que j'aime le plus au monde : toi ! et plus que toi ! l'estime de ta personne.
— Pitié ! pitié ! — criait-elle encore.
— Tu as assassiné ma jeunesse. Eh bien , puisses-tu ne jamais éprouver ce que j'éprouve : je t'adore, et tu me fais horreur ! —
Disant cela, je voulus la frapper et l'embrasser en même temps ; mais je roulai à terre, et,
la nuit venue, quand je rouvris les yeux et que je la cherchai à tâtons par la chambre silencieuse, je ne la trouvai plus.
Le lendemain , je me sentis comme rassasié de vengeance. J'éprouvais cette espèce de sérénité cruelle qui suit les exécutions suprêmes. J'étais satisfait enfin comme le juge qui tient dans ses mains l'irrécusable preuve du crime qu'il a puni.
En portant ma pensée sur elle, je ne m'apitoyais pas. Je prévoyais, cependant, avec netteté, toutes les lassitudes pesantes de son existence. — Elle souffrira longtemps, puis elle me haïra. Réenchaînée sous le joug, vainement elle essayera de le porter avec courage. Elle n'est pas faite pour la résignation. Un autre, quelque jour, viendra prendre ma place. S'il ne l'aime pas, elle le chassera avec mépris. S'il l'aime, recommenceront immédiatement, et — en passant par les mêmes phases, — les mêmes
luttes, les mêmes tromperies, les mêmes tortures. Tant qu'elle vivra, elle poursuivra fatalement sa chimère. L'idéal de l'amour qui l'entraîne ne s'effacera même pas dans les neiges de l'âge; et quand les rides viendront lui prouver que rien ici -bas n'est immuable, elle continuera à évoquer le fantôme d'une passion qui a été et restera son supplice. Elle s'isolera du monde, comme ces soldats blasés au feu de vingt batailles. Comme eux, détachée de tout, rassasiée de tout, dans le poëme secret de ses souvenirs, elle puisera les émotions d'une vie nouvelle. Ses enfants, qu'elle adore, ne la consoleront pas. Peut-être la mépriseront-ils?... Condamnée à aimer pour ellemême, jamais elle ne pourra contenter elle-même ni personne. Impuissante pour le bien, la vaine recherche du bien sera son martyre éternel.. Il lui manquera toujours un vice pour être heureuse ; pour rendre heureux, il lui manquera toujours une vertu. Elle a trop de cœur et pas assez de courage.
Ainsi, je jugeais enfin à distance cette femme que je connaissais maintenant, aux dépens de mon bonheur. Je ne puis dire, que je la plaignais. Quoique je me sentisse abîmé de fatigue,
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j'étais sourdement trop irrité encore. Comme si des années et des années avaient interposé entre nous leurs épaisses barrières, je me sentais séparé d'elle, mais elle existait encore pour moi.
Son souvenir, comme un fer brûlant, m'avait marqué. Forçat de l'amour, je ne pouvais effacer la marque de feu appliquée sur mon cœur.
Mais si je ne m'apitoyais pas sur elle en la jugeant, il ne m'était pas possible de reporter ma pensée sur moi-même sans souffrir dans toutes les fibres de mon être. Tout ce qu'il y avait en moi d'amour, d'affection filiale, de pieuse tendresse, de respect, s'exhalait de moi comme des fumées et se dissolvait en larmes que je buvais, — âpre liqueur, — sur la croix où le sort impitoyable m'avait cloué. Cet amour se débattait comme un jeune enfant robuste qui a goûté la vie et ne veut pas mourir. Cette affection filiale que, naturellement, je lui avais donnée, à cause de la différence de nos âges; cette pieuse tendresse qu'elle m'inspirait comme une chose douce; ce respect enfin qui était pour elle comme un encens agréable ; tout cela, — ce qu'il y avait de* meilleur en moi, — se
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fondait dans mon cœur et se dégageait lentement avec des caresses d'effluves et de parfums. Comme un voyageur surpris au réveil dans les steppes immenses de l'Asie, par un brouillard flottant au ras de terre, je me sentais vaciller dans mes résolutions, dans ma prudence, dans mon courage. Tout se mouvait lentement autour de moi, en s' écartant avec des formes confuses; tout fuyait : souvenirs charmants, vœux superflus , tendres souhaits , regrets , désirs; tout s'enfonçait dans les lointains de mes rêves, en silence, et m'abandonnait, seul, au milieu d'un grand espace. Et, de ce tourbillon nuageux des sensations, des volontés, des habitudes ; de ces oscillations insaisissables de peines, de plaisirs et d'espérances, prolongées à l'extrême limite où portait ma vue, s'échappait enfin un long fantôme qui montait, montait jusqu'au ciel, tristement enveloppé d'un linceul pâle. Ce fantôme , je le reconnus à la désolation empreinte sur sa face morne, à l'apathie de son attitude, à son mutisnje, au sourire amer qui voltigeait sur ses lèvres décolorées. Hélas! une fois déjà je l'avais vu grandir devant moi, et je m'étais senti frissonner avec lui, dans les voiles de son suaire.
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J'avais vingt ans ; je venais de perdre ma mère, et, de sa tombe fraîchement remuée, s'exhalait et 'm'engouffrait dans ses bras la glaciale