PRÉFACE. XV
Beiive, dans son jugement, dans son arrêt sur Fanny.
Le célèbre critique, en même temps, se demande si l'histoire est vraie. Il veut savoir si cette histoire est vécue^ si quelque âme humaine a subi tant de souffrances, si cet amoureux de Fanny fut véritablement soumis à ces tortures. Il me semble à cette question que la réponse est toute faite. Hélas! oui, l'histoire est vraie; elle est vraie aussitôt qu'elle a passé par l'âme et par le cœur d'un poëte; elle est vraie aussitôt qu'elle est revêtue à ce point de vraisemblance et de vérité, de souffrance et de sympathie; et si je pleure, et si je tremble, et si je veux venir en aide à cet enfant dans l'abîme, à coup sûr l'histoire est vraie, car je ne saurais être à ce point la dupe et le jouet d'une fiction.
J'en étais là de ma lettre à madame Armande Bernard, et je cherchais toutes sortes de motifs pour lui conseiller la lecture de ce livre étrange, éblouissant, plein de fantaisies et de larmes amères, lorsque je reçus du Tréport le billet que voici :
« Avez-vous lu Fanny? Avez-vous bien compris ce drame à la fois touchant et terrible? Aimez-vous assez ce jeune homme amoureux, et cette femme abandonnée à tant de furieuses passions? Êtes-vous digne enfin d'un pareil livre? Êtes-vous encore assez voisin de ces orages pour le bien comprendre, et faudra-t-il vous l'expliquer? Lisez ce livre avec le zèle et l'attention qu'il mérite, et puis répondez-moi, et que je sache au moins si vous l'avez compris.
« Quant à moi , je le lis même en rêve, et je vais le relire aujourd'hui pour la troisième fois. »
xvr PREFACE.
Ainsi parlait la dame, et c'était bien la peine, en vérité, de se tourmenter comme je faisais, pour la conduire à ce récit plein d'amour, de tristesse et de passion.
Jules Janin.
La maison est plantée de travers, sur une butte de sable, au bord de la grève, regardant l'Océan de côté, comme si elle se méfiait de lui. C'est une maison basse, à toit plat, couvrant un rez-de-chaussée percé d'une porte longue et de six fenêtres, avec une cheminée de plâtre à demi rompue, tout en haut.
La première fois que je l'aperçus de loin, en cheminant à travers les dunes désertes, elle avait une si triste apparence que je sentis mon cœur se serrer. L'abandon s'inscrivait en crevasses béantes sur son mur éraillé, en lézardes profondes sur les tuiles ravagées de son toit;
sa porte fermée criait à chaque pression du vent en battant sur son gond unique, et la brume qui se dégageait des monts liquides de l'Océan l'enveloppait d'un suaire.
Il faisait froid. Une bise aigre secouait en sifflant les pointes des lames, les faisait danser, tournoyer, et les déchiquetait par lambeaux. Jusqu'au seuil déjeté refluaient des mamelons de sable jonchés de gravats et parsemés d'orties et de chardons pâles. En arrière, comme une tache verte et sombre, s'étalait l'herbe envahissante sur l'emplacement d'un jardin. Un pauvre arbre tapi contre le mur, du côté de terre, avait grand'peine à retenir ses rameaux que l'ouragan tourmentait avec furie. A peine lui restait-il quelques maigres brins de feuillage vers le pied. D'un air lamentable il se redressait entre les rafales, et la gouttière de plomb arrachée de ses crochets, qui pendait par un bout au-dessus de lui, le battait et le déchirait, dans le mouvement de va-et-vient cruel que le vent ne cessait de lui imprimer.
Moi qui voulais m' exiler du monde, je me rappelai cette masure de métayer que m'avait léguée mon père, et qui faisait partie d'un domaine aujourd'hui vendu. Je vins lui demander
le silence et la solitude. Mais je ne réparai pas le seuil et ne fis pas cultiver le jardin. Je laissai les lézardes sur le toit, à travers lesquelles la pluie filtrait dans la chambre basse ; je laissai les crevasses dans le mur, oii s'engouffrait l'âpre ouragan des nuits d'automne. Je ne rattachai pas le gond de la porte ; je ne relevai pas de mes mains la gouttière de plomb. Je n'eus pas pitié du vieil arbre qui se tordait comme un crucifié contre le mur, parce que le Sort n'avait pas eu pitié de moi.
Mais je m'installai dans la salle unique, sans rien changer à son sordide ameublement» Un banc de bois fut mon siège; un amas de varech fut mon lit. Jamais je ne fis flamber le feu clair dans la cheminée de briques ; je me nourris du pain noir et dur des matelots, et je m'abreuvai de l'eau des pluies, puisée derrière la maison, dans la citerne.
Et depuis le jour où je m'y installai jusqu'au jour où j'écris ceci. Je ne sortis pas de la maison triste. Couché sur les feuilles dures et salées, assis sur le banc étroit, les genoux repliés, les bras pendants, les mains réunies, la tête basse, je laissai indifféremment couler les jours. Comme ces grands bœufs que , dans mon en-
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fance, je voyais agenouillés parmi les herbages déserts, je ruminais l'amère pâture de mes souvenirs.
Parfois cependant, du pas lourd des gens qui n'ont pas cuvé leur ivresse, je franchissais le seuil trébuchant et j'errais lentement autour de ma demeure maudite. Gomme une tombe abandonnée qui pourrit sous les herbes, je la regardais sérieusement à la lueur froide et pâle des aubes de novembre, et je m'étonnais toujours de la voir debout et lamentable sous les coups de vent qui la chargeaient.
Mais jamais je ne m'éloignai d'elle. Qu'y avait-il d'ailleurs, au dehors, qui pût m'attirer? L'Océan, d'un côté, développait ses ondes furieuses avec une clameur monotone et désespérante; de l'autre, le sable tacheté de plaques vertes, à perte de vue, s'étendait; au-dessus roulaient les nuées pesantes et silencieuses. Nulle autre maison que la mienne ne découpait sur le ciel morne sa triste silhouette, et le promontoire de roches brunes, devant moi, ne cessait d'allonger dans le flanc de la mer son grand bras menaçant.
Si je me suis volontairement exilé dans cette affreuse solitude, c'est parce que, pour mon malheur, j'ai aimé et que j'aime encore. Mais ne croyez pas, au moins, que quelque terrible événement me sépara, malgré moi, de ma maîtresse. Plût à Dieu! je pourrais encore la
bénir!
Depuis longtemps je l'aimais sans oser le lui dire. Tant de choses nous séparaient que je redoutais de les combattre. Je n'avais que vingtquatre ans, d'ailleurs! Je rougissais lorsque nos yeux se rencontraient ; j'étais rêveur, ému, tremblant devant elle. Enfin elle comprit que je l'aimais, et tranquillement, comme une personne qui se lève pour pousser une barrière, de sa belle main, elle-même ! elle écarta tous les obstacles.
Oh! c'était pour cela surtout que je l'ado-
rais! Et puis, elle était si tendre et si belle! A trente-cinq ans, elle avait conservé toute la* fraîcheur et tout l'enjouement de la première jeunesse , et elle ajoutait à ces charmes ce je ne sais quoi de placide que puisent les femmes dans l'expérience, dans l'habitude de vivre. Elle était grande, élancée et très-légèrement menue aux épaules, avec une taille mince et des hanches modestes, et sa démarche assurée avait quelque chose de ferme qui révélait une âme active dans un corps agile. Elle laissait pendre habituellement ses bras de reine tout nus et les rapprochait pour croiser ses mains devant elle, lorsqu'elle se tenait debout : alors les grands plis de sa robe de velours grenat tombaient tout droits sur ses petits pieds cambrés, et s'appuyaient en arrière sur le sol, tandis que, marchant à pas mesurés, elle ramenait un peu en avant sa tête pure, épanouie sur son cou de cygne, doucement ployé.
Assise, elle aimait à poser sa joue dans sa main droite, allongeant en même temps son bras gauche sur le satin luisant de son siège que frôlaient ses doigts effilés comme des crépines d'ivoire. Ses cheveux blond cendré, lisses et bien tendus sur le sommet de sa
tête, jouaient en flocons crêpelés sur ses tempes, sur ses joues mates et tout autour de son cou ; son nez droit et suavement fait, ses narines exquises, son front plat et petit, son menton sans fossettes, s'harmonisaient avec ses sourcils arqués et ses lèvres fines et bien jointes; enfin ses yeux d'un bleu sombre et doux, à larges pupilles noires, mollement enveloppés de paupières saillantes frangées de cils touffus, avaient une expression de tendresse, de candeur, d'étonnement, de pureté, qui m'irritait et me ravissait.
Je l'aimai tout d'abord à en perdre l'esprit, et je l'aime encore autant. Pour elle, elle m'aimait comme elle savait aimer : avec une restriction intérieure, avec mesure. Son air si avenant, si naturel, m'imposait. Tout en me serrant dans ses bras à m'étouffer, je sentais qu'elle me tenait toujours à distance. Ainsi les reines et les impératrices doivent aimer letirs amants. C'est pour cela, d'abord, que je commençai à souffrir et que vous me voyez ici.
Comme j'aurais voulu passer tous les instants de ma vie auprès d'elle, je cherchais toutes. les occasions de la rencontrer. Je ne pouvais me contenter des deux heures qu'elle m'accordait
chaque semaine ; — elle avait tant de cJioses à ménager î — et je la poursuivais imprudemment en tous lieux, demeurant souvent des heures entières la face au vent et les pieds dans la neige, rien que pour la voir passer, à quelque détour du Bois, gracieusement encapuchonnée de soie rose , derrière la glace de son rapide coupé. Chaque soir, avec des serrements de cœur inexprimables, je m'en allais errer dans la brume sous ses fenêtres flamboyantes, ou bien, roulé dans mon manteau et confondu parmi les gens de service, j'épiais sa sortie sous le péristyle du théâtre des Italiens; ou bien encore, l'épaule appuyée au montant d'une porte, je l'attendais longtemps pour la voir entrer au bal, les cheveux enlacés de fleurs, les épaules découvertes jusqu'aux seins, et j'observais alors si son corsage de satin blanc criait en se gonflant sous la pression de sa poitrine, lorsqu'elle m'avait aperçu ; et il m'était bien difficile, tandis que je m'inclinais respectueusement devant elle , de m' empêcher de tomber à ses pieds.
Là, dans l'atmosphère lourde et saturée d'acres parfums, sous les rayons éblouissants qui partaient, comme des flèches, du cœur de
lustres, je la regardais se mouvoir dans sa grâce. Je la suivais des yeux pendant que , le poignet courbé sur le bras d'un vieillard chamarré de plaques qui l'appelait affectueusement de son prénom, elle circulait lentement entre les groupes, avec un air de tête, une façon de marcher qui la distinguait de toutes les femmes; je la contemplais longuement pendant que, poliment mais sans froideur, à demi renversée sur le dossier d'un large siège, elle accueillait les hommages des jeunes hommes sérieux; pendant qu'attachée à l'épaule d'un valseur infatigable, le buste et la tête immobiles, le bras tendu, elle tourbillonnait dans les flots de gaze et de dentelles, aux accords bien rhythmés des flûtes et des violons. Ses yeux alors luisaient comme de claires étoiles sous les fleurs qui s'éraillaient dans les boucles de ses cheveux ; ses dents brillaient comme des perles entre ses lèvres séparées; ses joues moites, ses épaules blanches se rosaient comme au contact de ma bouche; et le bout de son' petit pied, à chaque tour qu'en glissant elle faisait sur ellemême, dépassait le bord de sa robe entraînée en arrière par la rapidité du mouvement. Mais ni les séductions des hommages, ni les excitations
de la valse , ni ma présence même , ne parvenaient à l'émouvoir. L'air heureux, elle accueillait tout avec une égale tranquillité de visage qui, mieux que les sollicitations du regard, troublait et faisait pâlir les hommes dont les yeux rencontraient les siens. Jamais cependant je ne surpris chez elle ces formes demi-railleuses et captivantes qui sont la fausse expression de la lutte d'un cœur ému et d'un esprit indécis, qui déguisent et assaisonnent les avances, qui irritent l'espoir sans le décourager. Mais pourquoi donc la présence de son amant jamais ne la troublait-elle? J'avais beau la regarder jusqu'à m'en aveugler, elle ne semblait pas m* apercevoir.
Elle était femme jusqu'au bout des ongles.
Enfin se levait le jour tant souhaité ! Debout dès le matin, je prenais un enfantin plaisir à parer moi-même mon logis. Je le décorais de fleurs nouvelles ; je baissais les rideaux de brocatelle rose, ramages de grands bouquets, afin de tamiser doucement, en les colorant d'une tendre nuance, les éclats de la lumière trop vive; je dressais savamment les tentures de mousseline et je lissais des mains le couvrepied capitonné de mon lit ; en soupirant, moimême,- je réglais la pendule indifférente dont le balancier alors ne marchait jamais assez vite. Sur un guéridon de bois des îles, je disposais, dans des soucoupes de Chiae, des fruits glacés, des pâtes sèches, autour des verres de Bohême et de quelque flacon poudreux de Marsalla. Mon valet étant congédié par moi jusqu'au soir, je me trouvais enfin maître absolu de mon élégant réduit; je m'y mouvais en liberté,
comme l'oiseau sous les feuilles des bois déserts, arrondissant et foulant de sa poitrine inquiète le doux nid de ses amours. Quelles peines ne me donnais-je pas pour prévenir les moindres désirs de la femme que j'adorais! J'enfonçais de mes mains les épingles sur la pelote de velours; je tirais de son écrin de maroquin rouge le peigne aux dents d'écaillé dont elle se servait pour lisser ses cheveux défaits par la pression de mes doigts tremblants; j'attisais le feu doux qui rougissait en s'enfouissant dans les cendres ; j'approchais son fauteuil de la cheminée ; j'allais cherchef sur le divan l'épais coussin sur lequel je posais mes deux genoux à ses pieds, dans la posture des dévots contemplant leur idole. Et lorsque toutes choses étaient ainsi disposées, que l'aiguille d'or, se rapprochant du chiffre choisi, semblait me dire : «Tu vas entendre sonnerl'heuredeton plaisir; » plus inquiet , plus ému que jamais, j'allais sur la pointe des pieds^ de la porte à la fenêtre, comme, en devinant le pas de son maître, va et vient le chien fidèle par l'impatience tourmenté.
Et je me disais : Maintenant, elle aussi, elle jette de furtifs regards sur sa pendule. Elle
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sait que je l'attends. Maintenant, debout devant son miroir, elle noue sous son menton le double ruban de sa capote de velours; elle boucle ses cheveux rebelles sur son front pur ; elle enveloppe ses épaules du châle sombre et le fixe sur sa poitrine avec la broche du camée; elle gante ses mains et s'irrite; et maintenant sur ses yeux bleus elle accumule les plis de sa voilette noire ; elle traverse ses appartements déserts ; elle passe ; elle presse le pêne de la serrure ; elle sort ; elle descend ; elle se glisse le long des murs. Je vais la voir I
Et puis, plus rien Oh! que le temps est
long lorsqu'on attend et qu'on désespère! Si quelque empêchement allait survenir! une visite, le caprice d'un enfant! Malheureux que je suis ! elle ne viendra pas ! elle est en retard !
Et cependant, il eût été si doux de la recevoir ici , une fois de plus, dans cette chambre si bien disposée pour elle ! si doux de la prendre dans mes bras, dès le seuil de la porte et de l'emporter pour la cacher comme un trésor ! si bon de toucher ses mains, ses cheveux; de la voir lever enfin librement sur moi ses beaux yeux ; de l'entendre me dire : « tu » de sa voix soyeuse...
Elle arrivait enfin ! Tapi contre le vantail de la porte entr' ouverte, j'écoutais les froissements de sa robe et le bruit de ses bottines qui craquaient sur le tapis de l'escalier. Elle entrait, les joues empourprées de froid, essoufflée, avec des larmes au bord des cils., et, sans soulever son voile, sans rien dire, elle se jetait à plat sur ma poitrine,, nouait ses deux bras à mon cou, et peureuse, effarouchée comme un oiseau, la tête et l'oreille attentives, elle écoutait, en frissonnant, le moindre bruit qui se faisait dans la maison ou dans la rue.
Et quand elle avait enfin calmé ses terreurs et qu'elle se décidait à quitter le seuil, c'était comme une vision éblouissante qui répandait des flots de lumière dans la chambre close. Elle donnait par sa seule présence une valeur
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inouïe aux moindres objets. Il me semblait que tout s'animait alors, comme, aux premiers jours du printemps, se réveillent les bois dormant dans l'ombre et le silence.
Cependant, quelquefois, de gais rayons de soleil passant à travers l'ouverture des rideaux, traversaient l'espace et se brisaient au fond de l'alcôve, sur la surface claire d'un miroir. Les fleurs des corbeilles placées devant les fenêtres s'effeuillaient une à une, jonchant le. tapis de leurs frais pétales. Parlant bas, de nous seuls, en nous tenant les mains, avec des paroles incohérentes, nous nous contemplions d'abord éperdument, absorbés dans une émotion délicieuse et profonde qui nous serrait doucement le cœur et nous amenait des pleurs dans les yeux. Nos épanchements étaient infinis comme notre amour, comme notre béatitude; mais nos pensées n'allaient pas plus loin que les murs discrets de la chambre silencieuse. Tout le monde, pour nous, tenait dedans. •
Et comme nous nous dévorions de caresses ! Quelle suave énergie dans nos étreintes! quelh avidité dans nos baisers I quel tremblement fébrile dans nos gestes pendant que je lui dispu- • tais en silence les vêtements épars qu'elle rete-
nait sur elle, à tontes mains, pâle* d'un vague effroi! A deux genoux, désespéré, je me jetais devant elle, j'enlaçais sa taille souple de mes bras, et elle, se cambrant sous mon étreinte, m'appuyait la paume des mains sur le front , me tenait doucement en arrière et détournait la tête comme si elle avait eu peur de mes yeux.
Et, comme pour m' anéantir devant elle, je me prosternais et je baisais longuement ses pieds nus. J'aurais voulu mourir là, les lèvres collées sur ses pieds d'enfant blancs et roses qu'elle enfonçait dans le tapis de peau de cygne, pendant qu'elle frissonnait dans ses voiles comme l'ange de l'inquiétude 'à demi enveloppé dans les plumes de ses ailes.
Le premier moment de trouble passé, il semblait que ce n'était rien pour elle de se retrouver chez moi, pendant que je l'étreignais avec une ardeur farouche. Alors, dans la splendeur de son désordre, les cheveux dénoués, les épaules découvertes, les bras nus, la lèvre froide et friande, plus muette, plus sérieuse, plus absorbée que moi-même, elle était aussi bien à l'aise qu'assise dans son grand siège de velours, à l'angle du foyer de son salon. Je ne sais ce qu'elle n'eût pas fait de l'air le plus naturel et le plus digne. Rien ne la surprenait, rien ne la choquait.
Nous avions, chaque fois, à échanger un monde de pensées nouvelles. Nous nous racontions les fatigues de l'attente, les énervements des inquiétudes, les tristesses de l'absence, les aspirations de l'espoir, et aussi combien il est consolant, pour les amants séparés, de penser sans cesse l'un à l'autre. Fanny surtout s'abandonnait à cette union spirituelle avec toute l'expansion d'une âme jeune. Elle recevait les confidences de ma tendresse comme une vapeur d'encens qui la plongeait dans une sorte de douce torpeur. Avec des élans muets de gratitude, la joue rose, les narines palpitantes, les yeux souriants et noyés, elle s'émerveillait de l'abondance de mes paroles, comme des images gracieuses qui s'envolaient de mes lèvres. Elle ne pouvait se lasser de m' entendre :
— Encore! parle encore! ô mon Roger! ■— disait-elle. Et, le coude enfoncé sur l'oreiller, la tempe posée dans la main, le corps fléchi, les pieds pendants, me caressant le front et les cheveux, elle me regardait de tous ses yeux, comme pour démêler les linéaments les phis subtils de ma pensée. Moi, durant ce temps-là, le genou à terre et les mains jointes, je souriais de plaisir comme l'enfant qu'on encourage, et il me semblait alors que c'étaient nos deux âmes qui s'unissaient maintenant dans une étreinte vague et douce, avec des frissonnements de volupté.
vu
Mais c'était surtout au moment où elle se disposait à partir que faisaient explosion mon amour et ma douleur. Pensive, elle arrêtait sur mes yeux, avec attendrissement, ses yeux bleus et limpides. Elle prenait affectueusement mes deux mains que je lui disputais en me détournant de dépit. Alors elle me sermonnait gentiment, comme une mère ; elle me caressait les joues avec bonté ; elle m'embrassait, s'en allait, revenait, m'embrassait encore. — Te reverraije jamais? — m'écriais-je avec tristesse. — Tais-toi, Roger! — faisait-elle, en étouffant sa voix dans un baiser. — Enfin une dernière fois je la pressais longuement sur mon cœur, et bien souvent, tandis que nous nous étreignions ainsi, nous sentions des larmes chaudes qui nous coulaient sur les lèvres.
Elle s'en allait cependant, et ma vie avec elle. Mélancoliquement accoudé sur la rampe de ma fenêtre, je la regardais passer dans la rue, à travers l'écartement des persiennes. Elle marchait lentement, simple, tranquille, belle. Les deux bouts de son voile flottaient doucement sur ses épaules, caressant son visage, de chaque côté. Le bord de sa robe, avec des bouillonnements de soie, se mouvait en bruissant sur sa trace. Ses deux mains ramenées en avant sur sa ceinture serraient les plis du sombre cachemire qui l'enveloppait de la nuque à la cheville. Elle ne se retournait pas. Elle se rangeait le long des murs pour éviter le heurt des passants. Enfin elle tournait l'angle de la rue. Elle disparaissait; et moi, je me jetais aussitôt sur mon lit, et je cachais ma face dans mes mains, appelant, éperdu, tous mes souvenirs épars, pour chercher à la posséder encore.
La première fois qu elle vint, elle ne fut pas étonnée, mais elle regardait tout, autour d'elle, et touchait à tout, avec une certaine réserve. Il y avait des épées de combat disposées en trophée, sur un panneau ; je me rappelle qu'elle les regarda aussi. De même elle s'arrêta longtemps devant le portrait de ma mère, qui avait été fort belle, comme devant mon pupitre chargé de lettres et de livres. Mais, avec une discrétion pleine de grâce, elle passa en souriant sans toucher aux lettres.
J'étais heureux! combien je les méprisais tous ceux qui n'étaient pas moi, parce qu'elle ne les aimait pas ! De loin et de haut, je regardais le monde; détaché de tout, je planais sur tout, indifféremment, mais plein d'orgueil. Il me semblait que convergeaient sur moi tous les parfums de la terre et tous les sourires du ciel ; les regards dirigés sur les miens me paraissaient reluire des éclairs de l'envie, et le murmure confus des foules agitées bruissait à mon oreille comme de lointaines acclamations. L'image de Fanny encombrait ma mémoire et se dégageait de toutes mes pensées. Elle était, à la fois, plus irritante qu'un rêve et plus consolante que l'espoir. Jamais je n'avais soupçonné tant de séductions dans une créature humaine, tant de délicatesse dans un cœur, tant
di^ grâce clans la réserve, tant de pudeur dans l'abandon.
Un mélange d'enthousiasme et de rêverie, d'illusions et de découragement, de mélancolie et d'enfantillage, m'avait suffi pour obtenir son amour. Cependant elle me paraissait un peu blasée sur les soins et les prévenances. Elle avait été, sans doute, tant aimée ! Belle encore, plus belle qu'elle ne le croyait peut-être, elle augmentait chacune de ses grâces par le timide effort qu'elle faisait pour éviter l'apathie que, de loin, avec lés années nouvelles, elle sentait venir. Il y avait surtout de certains jours où son regard se "laissait plus humainement pénétrer, où ses lèvres s'unissaient avec une expression de méditation plus affectueuse, où ses cheveux, flottant par molles boucles sur ses tempes doucement amincies, les enveloppaient avec une sorte de pitié suave. Alors je regardais ses mains potelées et si blanches, et je pensais qu'elles s'étaient comme doublées afin que leurs dernières caresses fussent plus amples, plus maternelles; j'écoutais avec inquiétude les soupirs qui s'exhalaient de sa poitrine oppressée. Ils me semblaient la protestation assourdie de son cœur, qui résistait encore à l'indifférence
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tout en souhaitant peut-être l'indifTérence comme un repos, et jetait sa plus belle flamme avant de se contracter sur lui-même pour mourir.
J'étais heureux! Mais j'allais bientôt cesser de l'être. Jusqu'alors, avec la délicatesse la plus précieuse, Fanny avait toujours évité de faire devant moi la moindre allusion à son mari. Avec un peu de bonne volonté, j'aurais donc pu me figurer qu'elle était libre et ne Sfe partageait pas. Elle s'était donnée d'une façon si pudique! comme une reine, sans rien marchander de ce qui ne pouvait pas être vendu. Mais un jour, — je ne sais comment cela se fit! — le nom de l'un de ses enfants vint doucement résonner sur ses lèvres, et, depuis, elle ne put pas se retenir de me parler d'eux.
Elle les adorait d'un amour si furieux que je crois qu'elle m'eût quitté si je n'avais pas pris plaisir à l'entendre me raconter mille choses puériles qui les concernaient. Pour moi, je fei-
gnaistoujours d'attacher un très-grand intérêt à ces récïls qu'elle débitait avec une abondance de cœur extraordinaire, mais j'écoutais bien plus la musique de ses paroles que le sens qui s'en dégageait. J'adorais sa voix douce et mélodieuse. Et puis j'étais un peu jaloux de tout ce qu'elle aimait.
Elle me parlait donc de ses enfants. Le plus jeune ayant été atteint par une épidémie passagère, je crus que j'allais prendre en haine ces pauvres petits êtres qui n'avaient d'autre tort que de se blottir frileusement avec moi dans le nid d'amour du même cœur. Elle fit alors une chose qui me força à réfléchir bien amèrement sur la somme d' affection qu'une mère peut donner à un homme. Elle resta six semaines sans me voir. Elle ne bougea pas de ce berceau sur lequel se débattait le doux trésor vivant formé du propre sang de son cœur. A peine m'écrivit-elle quatre lignes pour me sommer de souffrir et de m' affliger avec elle. Homme orgueilleux qui prétends régner seul sur le cœur d'une femme, — me disais-je, — aux moindres plaintes d'un enfant, voisr quelle leçon te donne la nature !
A force de songer à cet enfant, je me surpris
à penser au mari. Et bientôt, malgré moi, je ne pensai plus qu'à lui seul. Je ne l'avais jamais vu. Que m'importait autrefois de regarder l'homme qui lui donnait le bras pour entrer au bal et se perdait discrètement dans la foule dès qu'un cercle d'admirateurs s'était refermé sur elle, pour l'isoler de lui? Je n'aimais, je ne voyais qu'elle. Je ne vivais que par elle. Que m'importait son mari ?
Cependant lorsque son enfant fut guéri, le premier jour où elle me revint, — plus affectueuse et plus belle, — elle ne s'aperçut pas qu'il y avait en moi un nouvel homme, mais elle devina qu'une préoccupation secrète me tenait en éveil, pendant que, sans mot dire, je promenais ma main sur son bras nu. Alors se jetant soudain sur le soupçon le plus cruel comme sur une proie, elle me repoussa, se leva et, avec un grand éclat de voix, elle affu^ma que je l'avais trahie.
Je souris doucement à cette accusation folle, et, lui prenant la main pour l'inviter à se rasseoir, je lui dis simplement que j'hésitais à lui demander une faveur nouvelle, par crainte de me montrer indiscret.
— Qu'est-ce donc? — fit-elle, en me tenant
encore à distance et levant sur moi ses yeux surpris.
Je répondis que ces six semaines de solitude m'avaient fait tristement réfléchir sur notre imprévoyance. Ne soupçonnant même pas qu'aucun incident pût jamais nous séparer, nous ne nous étions ménagé nulle occasion de rapprochement. Enfin, avec un embarras dont je n'étais pas maître, je balbutiai : — Pourquoi ne suis-je pas admis dans ta maison ?
Elle ne se doutait pas que je déguisais ma pensée en parlant ainsi ; car aussitôt elle resplendit de sourires et, me jetant avec effusion les deux bras au cou, elle m'avoua, en rougissant, que, depuis le premier jour, elle n'avait jamais cessé de souhaiter me voir chez elle.
— Pourquoi donc n'en parlais-tu pas? — lui dis-je, en la caressant. Elle me répondit en faisant la moue malicieuse des gens qui veulent être devinés ; et soudain les projets ravissants d'existence commune de jaillir à flots sur ses lèvres : — Je verrais ses enfants ! je les aimerais! Elle se faisait fête de disposer plus élégamment que jamais, pour me recevoir, le salon intime dans lequel n'étaient reçus que ses amis. Quel bonheur de pou-
voir réunir presque chaque jour, autour d'elle, tous les objets de son affection la plus vive! Sa pensée désormais ne serait plus obligée d'abandonner ses enfants présents pour aller chercher mon image à travers l'espace, la ramener parmi eux et la faire douceu]ent rayonner dans ce délicieux réduit décoié par elle seule, selon son goût. Enfin j'occuperais désormais une place plus grande — non pas dans son cœur, ce n'était pas possible, — mais dans sa vie, et je prendrais immédiatement ma part de toutes ses joies, comme de toutes ses peines. C'était un rêve charmant I
Nous convînmes que j'accepterais enfin les invitations de l'une de ses amies qui donnait à dîner toutes les semaines. — Q n'y a jamais beaucoup de monde, — dit-elle, — tu pourras aisément te lier f^vec nous.
Nous!... C'était la première fois que, dans un mot, elle associait innocemment son mari avec elle, sans se douter de l'angoisse que cette association me causait. Chère Fanny ! je sentais une oppression vague me faire pâlir, pendant qu'elle rougissait de bonheur. Elle se leva sur ce mot, terrible pour moi et sans importance pour elle. Les deux heures étaient écoulées. Nous nous quittâmes. En s'en allant elle emportait avec elle autant de confiance qu'elle me laissait d'horrible espoir.
Oui, d'horrible espoir! car je ne puis pas exprimer ce qui se remuait en moi d'incertitudes, de souhaits et d'amertumes, en songeant que j'allais enfin la voir sous les yeux de celui qui gouvernait sa vie. Je mêlais tout cela dans mon cœur comme des poisons et des contre-poisons, et, de ce mélange abominable, il se dégageait des vapeurs d'une âçreté telle que je sentais mon cerveau vaciller dans ma tête, et que mes genoux pliaient sous moi.
Mais ce n'était rien auprès de ce que je devais éprouver à cette table trop étroite où, sous les nappes de clarté qui s'échappaient des globes des lampes, nul convive ne pouvait dérober à personne les pensées qui plissaient son
front. Je ne vis rien d'abord et répondis au hasard aux questions que l'on m'adressait. Je mangeais machinalement, du bout des lèvres, m' efforçant d'être attentif et poli, mais plus hagard qu'un assassin qui se sent sur le point d'être découvert. Effaré par le grincement des verres, par le cliquetis de l'argenterie, par le frottement des porcelaines ; ébloui par la réverbération des touches de lumière sur les cloches bombées qui couvraient les plats ; ahuri par le va-et-vient des valets empressés qui servaient chacun, sans mot dire, glissant sans bruit sur les tapis, comme des ombres noires gantées de blanc; suffoqué par la chaude atmosphère de la salle imprégnée de fumets pénétrants, auxquels se mêlaient l'odeur des vins et le goût des fleurs, je ne regardais pas Fanny, je ne l'écoutais même pas parler. Sa présence, à mon côté, m'était devenue insupportable; c'était comme un poids qui m'étouffait.Et je ne le regardais pas non plus, LUI que j'étais venu chercher, de si loin, avec le désir et la terreur de le connaître. Aveuglé par des visions funèbres, je ne pouvais pas le voir, quoiqu'il fût assis en face de moi.
Tout à coup je ressaisis ma lucidité en sen-
tant un pied de femme se glisser sur le mien et le presser d'une molle étreinte. C'était elle qui me prévenait de ma préoccupation trop visible. Je lui adressai un regard pour la remercier, et, me renversant alors sur le dossier de ma chaise, je contemplai longuement celui qui ne se doutait pas de l'intérêt puissant qu'allait faire naître en moi l'ëtude de sa personne
C'était une espèce de taureau à face humaine. De taille moyenne, il avançait en mangeant ses robustes épaules, et son siège gémissait sous la lourde flexion de ses reins carrés. Je voyais de ma place se dresser sur son front les arcs sévères de ses sourcils hérissés de poils rudes, et son œil gris et clair rayonnait audessous avec l'éclat métallique qui luit dans la prunelle impassible des carnassiers.
Il mangeait, réunissant devant lui ses mains courtes et velues, et levant les coudes pour mieux peser sur son couteau brillant et sur le manche de sa fourchette. Entre chaque assiette, il respirait largement, s'essuyait la bouche et buvait à longs traits de grands coups de vin pur.
Il n'avait l'air ni méchant, ni vulgaire; il
avait l'air fort. Toute sa personne révélait une puissance de muscles extraordinaire. La surface de ses joues et de son menton bien rasée offrait la rigidité du marbre, et son front net, ouvert, entouré de cheveux noirs déjà grisonnants, décelait un esprit de volonté plein de droiture et de persistance.
Son sourire était affectueux ; son regard sans malice, mais clair comme le cristal. Il vous regardait en face, dans les yeux, et de telle manière qu'on s'estimait heureux d'éviter ce miroir d'acier gênant à force de franchise. Peutêtre riait-il un peu bruyamment, soulevant par saccades ses pectoraux au-dessus de sa taille bien sanglée et rejetant sa face empourprée en arrière. Sa voix était grave et sonore ; son geste tranquille, presque pesant. Il avait les dents belles, les ongles roses, brillants et bien taillés ; enfin un grand air de rectitude et de netteté était répanda sur toute sa personne.
Il me parut avoir quarante ans.
Tout d'abord je fus comme terrassé ; je fus honteux de me trouver en rivalité avec une nature aussi puissante. Involontairement je me comparais à lui, moi chétif auprès de lui, comme l'auraient été presque tous les jeunes
gens de mon âge. Combien devant cette richesse de sang, cette ampleur de formes, cette virilité froide et calme, s'amoindrissait ce que je sentais en moi de faiblesse nerveuse, de fmesse de race et d'élégance. Je me faisais l'eflet d'un sylphe contemplant, effaré, la statue d'un géant. Quel homme étais-je auprès de lui? C'était lui seulement, et non pas moi, qui était la forte et belle expression de l'homme I
Et, avec une cruauté plus grande encore pour moi-même, je faisais remonter ma comparaison de moi à elle. Et la voyant assise à mon côté, douce et blonde comme Eve, candide comme une vierge, avec sa taille fine, son cou légèrement avancé, son air d'étonnement répandu comme l'ombre d'une vapeur sur sa face adorable; la connaissant si délicate de pensées, je me demandais, éperdu, comment autrefois elle avait pu l'aimer? Violente association de deux natures qui n'avaient pas un seul point de contact! Ils étaient assemblés comme le fer et la soie!
Oh! Desdémone! — me disais-je — quel Othello as-tu choisi! — Mais elle ne se doutait pas le moins du monde de la fureur qui couvait tout à côté d'elle. Elle m'adressait tranquille-
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ment la parole, me regardant dans les yeux d'un air simple, et repoussant doucement de sa main blanche les boucles blondes qui voltigeaient comme des plumes sur son front. Et elle lui parlait, à lui, devant moi, sans trouble et sans gêne ; elle lui disait : Mon ami, devant moi.
Et il lui répondait avec moins de gêne encore, plein d'égards et de déférence, mais avec un air de supériorité très-visible. Il voyait en elle, cet Hercule, un être charmant mais absurde ; aussi ne lui disait-il que des riens, d'un air aimable et paternel , comme en disent les pères aux petits enfants curieux.
Lorsque le dîner fut fini et que les convives eurent été s'asseoir dans le grand salon, autour des tables de Avhist, lentement je me rapprochai de Fanny qui se chauffait les pieds devant le feu. M'accotant au rebord de la cheminée , j'entremêlais de choses banales prononcées à voix haute les paroles de tendresse que je lui adressais tout bas. De ma place, je voyais le dos des joueurs inclinés vers les tables où brillaient doucement, enfermées sous les abatjour, les bougies enfoncées dans de lourds flambeaux d'argent ; j'entendais le bruit des jetons de nacre et le murmure des mots couverts que les par^tenaires échangeaient entre eux. Je comptais que nous pourrions ainsi deviser de nous tout à notre aise , avec un peu d'habileté, la maîtresse de la maison s' étant assise,
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au fond de la pièce , devant le piano dont elle eirieurait les touches du bout des doigts. Et c'était un charme nouveau ajouté à tant d'autres que celui des accords assoupis tremblant dans l'air, en même temps que les mélodies secrètes de l'amour, plus mélodieuses encore, chantaient en nous. Mais, se détachant soudain du groupe des joueurs derrière lequel jusqu'alors il s'était tenu debout , mon rival s'avança vers nous d'un air affable et, le plus naturellement du monde, nous demanda de quoi nous parlions. Avec une politesse exquise qui excluait toute forme familière et nous tenait à distance l'un de l'autre, comme il l'entendait, mais avec une tranquillité d'accent et une manière courtoise, il se mit immédiatement à conduire 1^ discours , et je ne pus m'empêcher de le suivre. A travers les doux éclats de la musique , les tendresses des vibrations assourdies dont il ne se souciait guère, il me parla de chasse, de théâtre, de chevaux, que sais-je I ne daignant même pas pénétrer jusqu'au cœur les sujets . oiseux que j'avais imprudemment choisis , mais qu'il me condamnait maintenant à poursuivre, comme s'ils eussent été les seuls qu'il jugeât dignes de moi. Je lui fis deux ou
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trois réponses assez fines , et il applaudit du regard en m' honorant d'un demi- salut. Ainsi j'étais pour lui un assez futile instrument dont il caressait les cordes, en se jouant, du bout des doigts. Et s'il avait su , mon Dieu ! qu'il y avait dans mon cœur une de ces cordes dont l'horrible résonance pouvait éclater à ses oreilles et l'assourdir!
Plus tard, je le vis assis à côté d'elle dans l'ombre qui flottait autour de la lueur des bougies. Sans apercevoir ni moi, ni personne, sans la regarder, d'une main il lui serrait la main, presque machinalement, rêvant peut-être à je ne sais quoi. Et je contemplais cela, moi, comme le plus étrange et le plus monstrueux des spectacles. Pour elle, les yeux fixés sur les miens, elle était blanche comme une statue d'ivoire ; mais elle n'osait pas bouger, mais elle n'osait pas parler, et se laissait faire.
Depuis lors, je n'eus plus qu'une seule préoccupation , celle d'effacer de mon cerveau, absolument, l'image de ce que je venais de voir. Je voulais, à tout prix , oublier cela qui m'humiliait et me broyait le cœur. Combien ne regrettai-je pas ce que j'avais fait ! Absurde envie de connaître ce qu'elJe m'avait si bien caché, ce que je devais ignorer toujours. — Oh! non certes ! — m'écriai-je , — je n'entendrai plus parler de cet homme effrayant, je ne rencontrerai plus jamais ce regard dominateur, et nous ne mêlerions plus nos souffles dans l'atmosphère de la même salle ! Et ce ne sera plus , du moins devant moi, que sa main velue caressera la tienne , femme placide et si docile !
Trois jours plus tard , lorsqu'elle vint chez
moi, elle ne vit d'abord en moi rien de changé. La colère, peu à peu, avait déposé son rRarc dans mon âme , et mon âme était maintenant pleine jusqu'aux bords d'une douleur limpide. Avec les apparences du calme, je me sentais frappé à mort. Piqué au cœur, je conservais mon aspect d'autrefois, comme ces fruits vermeils dont la peau fine et tendue couvre une chair que dévore un ver invisible. Aussi ne se douta-t-elle de rien. Cependant, comme je lui parlais d'elle, de moi, de toutes choses enfin, hormis de ce qui la préoccupait si fort , elle paraissait attendre, anxieuse. Enfin me voyant arrivé tout au bout de mon éloquence factice , me sentant poussé par le désir de me venger sur elle de la douleur, jusqu'alors inconnue, dont elle était la cause innocente : — Tu veux savoir, — lui dis^je, avec amertume — ce que je pense de ton mari ; et peut-être seras-tu bien heureuse si le jugement que tu attends ne lui est pas défavorable. Mais, Fanny, tu ne connaîtras jamais le sentiment qu'il m'inspire.
En entendant ces étranges paroles, il me sembla que tout le sang de son cœur lui jaillissait à la face. Pauvre femme conciliante ! elle
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s'était fait une si douce fête de m'attirer chez elle , poBr me voir un peu plus souvent, pour m'unir à tous les êtres chers et doux qui meublaient son cœur! — Pourquoi ce changement, Roger? — muimura-t-elle, en faisant
un pénible effort. — Parce que! m'écriai-je
exaspéré mais je vis alors son visage couvert de larmes. Aussitôt me jetant à ses pieds et l'enlaçant dans mes deux bras, je lui dis doucement : — Parce que je suis horriblement malheureux, Fanny, parce que je suis jaloux!
Elle se leva tout debout sur ces paroles , comme stupéfaite, sans me repousser, mais me retenant à terre par ses deux mains qu'elle avait posées sur mes épaules; et moi je demeurais à genoux, sans rien comprendre. Elle me regarda longuement , profondément , explorant jusqu'aux moindres replis de ma pensée inquiète. Puis elle haussa légèrement les épaules; — Enfant ! pauvre et cher enfant ! — dit-elle en se baissant pour m'emly-asser étroitement sur les yeux. Et depuis lors, jamais elle ne revint sur ce sujet, d'elle-même.
Mais moi, douloureusement, j'y rêvais sans cesse et je ne pouvais me retenir d'en parler. Elle me caressait alors; elle me sermonnait;
elle me grondait. — Tu perds ton temps — me disait-elle parfois en souriant et m'attirant à elle, lorsque je m'étendais trop longuement sur la cause de mes chagrins. Et ses bras se nouaient à mon cou avec une mignonne souplesse , ses regards violentaient doucement les miens, ses lèvres, avec une expression gracieuse et féline, cherchaient vaguement mes lèvres. Mais c'était en vain. Ma bouche maintenant ne pouvait plus se plisser pour savourer les baisers de l'amour. Elle ne savait plus que se tordre pour exhaler des sanglots.
C'est depuis ce jour funeste que je commençai à endurer de grandes tortures. L'image de cet homme s'était subitement incrustée dans ma mémoire, et, quoi que je fisse, je ne parvenais pas à l'arracher. Pour tout le monde il pouvait être ridicule, mais ne croyez pas qu'il le fût pour moi! Pour moi, il était sinistre, il était terrible ; et, chaque nuit, avec effarement je le voyais se lever dans mon sommeil pour égorger impitoyablement le spectre de mon bonheur.
Il était bien heureux, lui! car il ne se doutait de rien. Ce drame commencé dans les ravissements de l'amour qui se prolongeait maintenant à travers les anxiétés, les terreurs, les désespoirs, n'existait pas pour lui. Nous avions été si prudents!
Atroce renversement des rôles! C'était moi
qui étais jaloux de lui ! Le ravisseur souffrait (le la possession, par la possession. Il n'avait même pas la ressource d'exciter les soupçons du dépossédé pour lui faire partager ses tortures !
Et je me sentais obligé de me méfier de lui, de m'occuper de lui! Malgré moi, pour l'éviter, je devais ruser comme un lièvre. Ce rôle de fuyard, de craintif, me rabaissait au niveau des poltrons. Mon Dieu! que j'aurais voulu ne pas aimer !
Mais ces maux n'étaient rien auprès de ceux que me réservait l'avenir. Je venais à peine de m'engager sur une route ravagée de fondrières, bordée d'effrayants précipices, et je ne soupçonnais même pas combien il me faudrait supporter de fatigues pour la parcourir. Dès lors, soit que, courbé devant l'âtre, dans ma chambre silencieuse, je cherchasse à donner le change à ma douleur présente, en m'efforçant de rêver aux amours passées ; soit que, lançant à fond de train mon cheval emporté à travers les plaines, je risquasse cent fois ma vie pour briser mon corps de fatigue, afin de détourner sur lui la fatigue de mon cerveau ; soit que je demandasse l'oubli à l'orgie étourdissante, buvant à
larges traits le vin qui jamais ne valut une goutte de l'eau du Léthé ; soit que, sur un seul coup de dés, j'exposasse ma fortune pour souffrir au moins d'une émotion qui ne fût pas celle que j'exécrais ; soit enfin qu'enseveli dans les rideaux de mon alcôve, je passasse toutes mes nuits à rfle désoler en évoquant les fantômes des êtres adorés que j'ai perdus ; jamais, ni dans le rêve, ni dans le danger, ni dans l'ivresse, ni dans le jeu, ni même dans le souvenir de ma mère morte, je ne pus parvenir à étouiïer le serpent qui me dévorait le cœur. Avec moi , la vision fatale souriait aux amours de ma jeunesse; avec moi, elle cravachait mon cheval épouvanté; elle trempait, en ricanant, ses lèvres pâles dans mon verre ; dans le cornet de cuir, elle faisait sonner les dés; avec moi enfin, elle rêvait à ma mère ! Sur la surface de tous mes souvenirs , de toutes les scènes charmantes, émouvantes, terribles, que je reconstituais dans ma mémoire, s'accentuaient incessamment, soulevés du fond de mon âme, d'autres souvenirs, d'autres images qui les effaçaient. Et il me fallait bien enfin me décider à les accueillir ces souvenirs abominables; à les regarder en face, ces images funestes ; car elles
me violentaient. Vaincu par elles, enfin je les envisageais !
Alors c'était horrible, humiliant et douloureux ! Celui-là seul qui aime peut se faire une vague idée de mes tortures. Tout était clair, net ; il n'y avait pas le plus faible doute à conserver. D'abord, je me représentais ma maîtresse, douce et blonde, élégamment parée, avec son air de surprise et de candeur, assise à l'angle du foyer, dans son salon ; ou bien à sa table, à la place d'honneur, en face de son mari, entourée de ses amis, de ses enfants. Toujours affable, elle avait pour clîacun d'eux quelqu'une de ces attentions délicates qui sont la charmante express ion de la grâce du cœur. Et c'était pour lui surtout, le dominateur, qu'elle se montrait gracieuse. Ne fallait-il pas prévenir les soupçons de cet homme si perspicace? Comment avec lui ne pas se montrer toujours caressante? D'ailleurs, tous les deux ils prenaient une part égale de tant de choses communes : leurs intérêts, leurs enfants. Ils demeuraient ensemble enfin ; ils ne se quittaient pas ; ils se voyaient à toute heure, tristes ou gais. Et que d'épanchements naturels î II était, lui, le lion régnant sur cette existence adorable ! Et j'étais, moi, le loup craintif et pil-
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lard, à la prunelle ardente, au ventre essoufflé, qui, de temps à autre, au risque de mille dangers, en s'exposant à mille humiliations dégradantes, aux coups de fouet, comme aux coups de fusil , lui dérobait dans l'ombre, en se cachant, pendant qu'il dormait! quelques restes de sa part.
Oh ! c'était bien cela qui m'humiliait ! Mais voici maintenant ce qui me déchirait le cœur. Je ne pouvais pas parvenir à suspendre le travail incessant de mes évocations. Comme avec plaisir, je les complétais en ruminant mes douleurs. La scène changeait alors, et je me représentais Fanny, le soir, seule avec lui, après le départ des enfants, dans la chambre close où le thé fumait dans les tasses, sous la lueur adoucie de 1^ lampe, auprès du feu qui doucement bruissait dans les cendres chaudes. Alors , de ces mêmes yeux que j'aimais tant, elle le regardait. Elle causait avec lui , aimable , facile , parlant peu pour lui laisser le plaisir de parler, soumise comme il convient à la femme quand elle est belle et que le maître est fort. Et ne croyez pas que je m'arrêtasse à ces images d'une intimité si captivante! Ce n'était pas possible. Je les continuais , je les exagérais , que
dis-je? je leur en adjoignais d'autres. Gela d'ailleurs devait être. Il était tard , la flamme agonisait dans l'âtre obscurci, la lampe mourante étouffait ses lueurs sous T abat-jour, tous les bruits s'éteignaient dans la maison et dans la rue ; le pas du passant attardé , sur le pavé redevenu sonore, marquait l'heure du repos et du plaisir. D'ailleurs les valets étaient couchés, comme les enfants. Ils étaient donc seuls. Ils étaient époux!...
Quand j'en étais arrivé là, je devenais pâle. Dans le pins profond de mon âme, quelque chose se débattait et se mourait avec des convulsions de désespoir. Ces images, chaque nuit évoquées, me rendaient plus malheureux que si on eût frappé devant moi mn maîtresse. Je me levais sur mon séant, je regardais l'heure à la pendule; et puis, j'éclatais de rire, comme un fou, ou bien, m'enveloppant la tête de mes deux bras, je m'enfouissais dans mon lit et je pleurais.
vo Et
Le matin je m'éveillais de mon cauchemar, plus brisé que n'est le blessé par le tétanos ! Et toujours en me traînant à ma fenêtre pour aspirer un peu d'air pur, la même question venait éclore sur mes lèvres brûlantes, comme une fleur vénéneuse : — Pourquoi donc autrefois l'a-t-elle aimé? Car elle l'a aimé, je l'ai appris; elle s'est laissé enlever par lui à sa faille qui ne voulait pas s'allier à un homme ns fortune et sans position. Il s'est enrichi epuis, car il est énergique et patient. Il sait vouloir. Mais pourquoi donc l'a-t-elle aimé? Et surtout pourquoi m'aime-t-elle aujourd'hui? Nous sommes si différents l'un de l'autre I Un jour enfin, à force de creuser cette pene et d'en vanner les éclats dans ma cervelle, je crus que j'allais pénétrer la conduite de ma
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maîtresse. En me rappelant combien elle était sensible aux caresses ; en me représentant les scènes les plus enivrantes de notre amour, et me comparant à son mari , je me sentis rougir, et quelque chose de plus acre que le dégoût, de plus amer que le mépris, de plus empoisonné que la haine, me monta du cœur aux lèvres. — Gela ne m'explique pas pourquoi elle m'aime aujourd'hui , — me dis-je en secouant la tête. Alors Tanalyse vint une fois de plus à mon aide, mais c'était pour me frapper lâchement d'un nouveau coup de couteau. — Elle m'aime pour changer, — me dis-je, avec amertume; — pour satisfaire, par un contraire exagéré, un désir plus délicat , plus sentimental. A moins que ce ne soit, — ajoutai-je, sans songer d'abord à la cruauté de ma supposition,
— pour compléter son idéal
Mais alors, — m'écriai-je, en me dressant sur les pieds avec une indicible terreur, — je ne suis donc pour elle que la moitié d'un homme ! Je n'emplis que la moitié d'un cœur ! On m'a mesuré. On m'a trouvé incomplet ! Je ne suis qu'une addition ! Je ne suis qu'un complément I
Quelquefois je m'échappais de chez moi comme d'une prison et j'allais égarer mes interminables rêveries dans la foule qui encombre les promenades. En me retrouvant au milieu de gens heuieux, indifférents, affairés; en savourant, malgré moi, les premières effluves embaumées du printemps, je cessais de me croire aussi absolument misérable, et je qualifiais mes monstrueuses hallucinations d'enfantillages. — C'est la jalousie, me disàis-je, — qui me rend absurde. Et rencontrant à chaque pas tant de femmes jeunes, élégantes, pendues aux bras de cavaliers qui, d'un air de fatigue, tournaient les yeux autour d'eux et leur parlaient à peine, j'ajoutais : — Combien de femmes habitent sous le môme toit que leurs maris sans jamais les apercevoir ! Après quatre ans de mé-
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nage, le mari devient nn ami; même pasî 11 existe pour tout le monde, hormis pour sa femme!....
Mais les doutes ne tardaient pas à me ressaisir, raille fois plus navrants, et je cherchais vainement à les chasser de mon esprit. Je me connaissais assez pour savoir que je ne pourrais jamais acquérir cet esprit d'accommodement de mon siècle qui permet à l'amant d'une femme de serrer la main de son mari , fût-il son ami ! D'ailleurs je ne voulais pas courtiser ce dominateur, ni me plier à son humeur, ni chercher à gagner sa confiance et son amitié, ni devenir pour lui l'homme indispensable. Je présageais — si les soupçons devaient jamais l'assaillir — coQibien de platitudes il m.e faudrait faire, combien de mensonges inventer, combien d'humiliations et de dégoûts supporter pour les faire disparaître. Et je ne me sentais déjà que trop avihl — Je n'irai pas plus loin , — me disais-je, — il n'y a déjà que trop de fange sur ma route 1
Plus fatigué, plus inquiet qu'au départ, je reprenais alors le chemin de ma maison. Les sourires du printemps me donnaient envie de pleurer. La tiédeur de l'atmosphère alourdis-
sait mes pensées dans ma cervelle. Le spectacle et le timiiilte de la foule, à la longue, me devenaient encore plus insupportables que le silence de ma solitude»
En échange de ces maux qui, pour être assourdis, n'en étaient pas moins cruels, je ne recevais aucune consolation. Mes plaisirs étaient fanés. Le doute avait souillé leurs fleurs nouvelles de son soufïle impur. Mes sens étaient à peine apaisés que je sentais la main crochue de la misanthropie s'attacher inflexiblement à mon épaule. Le souvenir de celui que, dans la logique de ma passion, je nommais mon rival, comme le spectre de l'éternel châtiment, venait s'interposer entre ma maîtresse et moi, avec une atroce ironie, pour empoisonner nos caresses. Je retrouvais sa trace dans les paroles, dans les gestes, dans les manières, dans les habitudes de la femme que j'adorais. 11 s'était moulé dans ses bras qui m'étreignaient sui' son cœur ; il s'était infiltré dans son sang
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qui circulait en flots désordonnés dans ses artères; il s'était empreint sur son visage absorbé, sur 800 front pâle, dans ses yeux morts; il m'embrassait, il soupirait avec elle Combien je les enviais alors tous mes amis abandonnés, qui s'étourdissaient entre eux, chaque jour, aux doux chocs des verres, au son brillant des pièces d'or remuées sur les tapis verts des tables de jeu, aux éclats de rires clairs des belles femmes licencieuses ! Et tous les amants dédaignés qui, les bras ouverts et les yeux attendris, poursuivent en rêvant une ombre hautaine! Et même tous les amants séparés! — Aucun d'eux, — me disais-je piteusement, — souffrit-il jamais de son amour infertile, autant que je souffre, moi, de mon amour partagé? Atroce raillerie de la possession ! quand tu ne nous blases pas sur tes faveurs, tu nous les souilles I
Enfin je me sentais attristé par une sorte d'abaissement que venait de subir dans mon esprit, malgré moi, mon idole. Jusqu'alors j'avais eu un véritable culte pour elle ; elle était la réalisation de tout ce que je rêvais de plus angélique et de plus pur; et je m'étais habituéà voir en elle quelque chose de sacré que rien ne pouvait abaisser ni ternir. Mais maintenant il me semblait que, volontairement, elle était descendue de l'autel où ma piété l'avait placée pour salir ses*pieds au contact de la terre et se confondre dans la foule. C'était là, je le reconnus alors, le premier et le plus cruel effet de la jalousie qui commence toujours par nous verser, pour nous empoisonner les veines, un horrible mélange d'adoration, de haine, de fureur et de mépris.
En peu de temps je compris que c'était désormais, entre Fanny et moi, un duel à mort. Une certaine grossièreté, s' élevant du fond de mon cœur, comme une bourbe, salissait toutes mes pensées ; le respect se mourait en moi ; j'avais des idées brutales de lutte; j'éprouvais le désir acerbe de châtier rudement cet être inoffensif et gracieux que j'aimais à en mourir ! Je voulais le ravaler devant moi plus insolemment encore que son image n'était ravalée déjà dans ma mémoire. — Comment peut-elle se résoudre à cela I — me disais-je avec rage en me frappant le front de mes poings fermés. ^ Oh ! quelle exécrable raillerie que la pureté des femmes ! Semble-t-il pas que les baisers sont des choses fugitives et qu'il ne reste rien
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d'eux sur leurs lèvres quand elles les ont essuyées !
Enfin n'en pouvant plus, je commençai à faire partager à Fanny les tortures que jusqu'alors j'avais gardées pour moi seul. Les hommes ne savent pas souffrir longtemps, sans décharger lâchement le poids de leurs peines, sur ceux qu'ils aiment le plus.
— Tu savais que j'étais mariée î — Ce fut là la raison suprême qu'elle opposa logiquement, d'un air timide, âmes premières plaintes, faibles encore. — Ne savais -tu point aussi que je pouvais avoir une âme délicate, — répondis-je, — et ne pouvais-tu pas prévoir, en te donnant, les tourments que devait me causer ton amour ?
— Comment vivez-vous ensemble? — lui dis-je après cela, sans préambule, en faisant sur moi-même un très-grand effort. Elle rougit. Elle était offensée. — Nous ne devons pas parler de cela, Roger, — répondit-elle avec froideur.
Mais elle me vit si malheureux que, par pitié, lie parla, violentant ses sentiments les plus chastes. C'était augmenter mon supplice.
Mais elle ne me dit pas tout. Poussé par
un besoin farouche de connaître l'étendue de mon malheur, voulant savoir, à tout prix, à quel point précis il s'arrêtait, je la pressai. Elle rougit encore de pudeur. Pour moi, j'étais blême et comme suffoqué. De la main elle me ferma la bouche. Nous restions muets. Elle me regarda longtemps. Je pleurais. Elle pleura. Buvant la coupe amère jusqu'à la . dernière goutte de lie, enfin elle se déclara prête à me répondre.
Alors, avec un embarras que d'abord je n'avais pas pu soupçonner ; avec une hésitation qui obscurcissait mes paroles et étouffait dans leur abondance la faible lueur de mon intention ; avec un trouble cruel, que doublait l'angoisse des cœurs jaloux ; en nouant et brouillant ma pensée dans l'écheveau des détours, des circonlocutions et des périphrases, comme si j'avais voulu retarder le moment de connaître ce que je redoutais d'entendre; je l'interrogeai sur mille choses qui tendaient à me dévoiler leur existence intime. Elle me répondit d'un air simple, gênée elle-même autant que moi, mais surmontant courageusement la honte de cet interrogatoire inouï afin d'apaiser l'ardeur de mes peines, et de me donner un exemple
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des dégoûts que peut surmonter la femme qui aime, quand celui qu'elle aime est malheureux.
Et ce fut alors pour moi comme une succession monstrueuse de caresses et de coups ; un mélange sans nom de baumes et de poisons; une association horrible de mortifications et de glorifications. Le fait exécrable qu elle ne s'appartenait pas restait dans son intégrité, mais toutes les consolations éplorées qui pouvaient diminuer par leurs flatteuses caresses ce qu'il avait de corrosif et d'humiliant, elle me les prodigua, à pleines mains, épiant craintivement sur mon visage l'effet des paroles embarrassées, mais compréhensibles, qu'elle prononçait. A une dernière question, plus brutale que toutes les autres que je lui adressai brusquement, il y eut en elle une si superbe explosion de révolte, que je me précipitai à ses pieds pour implorer mon pardon. Je devais la croire. J'avais été trop loin dans les suppositions de ma jalousie. Si Fanny se partageait, elle ne pouvait penser au partage sans ^H horreur.
^B Certes I Si je Tavais moins aimée j'aurais pu ^Bme sentir exalté par cet aveu cruel qu'elle ac-
compagnait de tant de consolations, par les larmes qui ruisselaient sur son visage pendant qu'elle me montrait la plaie saignante de sa vie ; j'aurais pu être fier et reconnaissant, au moins touché de tant de douleur et d'humiliation; mais je n'avais qu'une seule préoccupation dans l'esprit qui m'enlevait à moi-même. En dehors d'elle je ne comprenais plus rien et ne songeais plus à rien. Je ne sus donc trouver aucune bonne parole pour lui répondre et me contentai de montrer quelques craintes pour son repos. — Ton mari doit se méfier, te voyant changée; car tu l'as aimé autrefois. A cette monstruosité, elle haussa les épaules, sans essuyer ses larmes. — 0 Roger ! Roger ! — me dit-elle, — le malheur c'est que tu n'es et ne seras jamais qu'un enfant. Tu écoutes sans comprendre. Est-ce que nos maris songent à nous? Quelle femme prendrait un amant, si son mari lui donnait ce qu'un amant donne? Non pas seulement des soins, des prévenances, des attentions, de l'amitié ; mais un peu de ce baume qui est l'essence de toute notre vie : un peu d'amour !
Cette pénible discussion fit grandir Fanny dans mon estime, mais elle ne me consola pas. Que m'importait au fond la nuance imperceptible de l'intention! Le fait restait, brutal. Maintenant je me reprochais la curiosité de ma jalousie, qui m'avait enlevé jusqu'à l'ombre du doute que, par moments, je caressais encore.
L'effet des dernières paroles de Fanny ne pouvait donc atténuer ma douleur. Sous sa pression brûlante, je ne songeais qu'à vaincre ce qui était invincible. J'épiais le regard de ma maîtresse, comme pour apprécier ses forces, avant de l'attaquer de nouveau. Mais nos yeux s'étant rencontrés, nous ne pûmes pas résister plus longtemps à nous-mêmes. Toute idée de lutte disparut de mon esprit; tout désir de résistance
s*envola de son cœur; et l'étreinte qui nous unit était si forte qu'une fois de plus, sans arrière-pensée, nous goûtâmes une minute de véritable bonheur.
Fanny devait souffrir autant que moi de cette confession étrange que je lui avais arrachée, mais elle était tellement impersonnelle qu'à partir de ce jour^où je lui laissai voir tous mes maux, elle me cacha subitement tous les siens, et, comme pour m'inviter gracieusement à maîtriser les emportements de mon caractère, elle ne m'apporta plus jamais que des sourires. Pauvre femme I elle me venait trouver par des temps affreux, et sa plus pressante préoccupation devait être de forger les mensonges qui légitimaient son absence pendant deux heures, chaque semaine. Maintenant elle bravait les giboulées du printemps comme elle avait afontéles neiges de l'hiver. Elle ne parlait même jamais des ennuis que, nécessairement, elle devait supporter pour arracher quelques heures de liberté à l'étroit esclavage de la famille.
Elle riait doucement de sa toilette mouillée en retirant ses gants à grand'peine , relevant se.s cheveux débouclés et présentant au feu le bout de ses bottines fumantes. Elle était fière de se trouver enfin chez moi après s'être exposée à tant de dangers, heureuse de n'avoir pas été rencontrée, contente lorsqu'elle me voyait un peu moins triste. Les obstacles à vaincre , le secret à conserver, l'estime du monde à ménager, le souci de mon repos ; tout cela l'empêchait de sentir la fatigue. — Il n'est pas de bonheur complet, — me disait-elle, avec un soupir, de sa voix la plus tendre, — tous les deux nous payons au chagrin l'intérêt de notre amour, mais cet amour est si bon que l'intérêt que le chagrin perçoit sur lui ne me semble pas usuraire.
Elle n'aigrissait jamais nos discussions; jamais la première elle ne parlait de ses devoirs qui étaient beaucoup pour elle et dont elle m'avait secrètement sacrifié la meilleure part. Elle devinait, avec son merveilleux instinct de femme, qu'elle ne pouvait pas me parler de ses devoirs sans irriter mon orgueil, et elle respectait mon orgueil comme une chose dont la blessure devait me faire souffrir. Jamais, non
plus, je ne vsurpris chez elle le plus faible soupçon de remords. Mais en éprouvait-elle?...
Que de soins ! — me disais-je quand j'étais seul, — elle doit être obligée de prendre pour dissimuler notre amour ! Que d'inventions ! que de calculs! que de ruses! pour parvenir à éviter toute discussion sur ses absences ! Que de concessions, pour n'être pas découverte! Elle risque tant ! La pauvre femme ! Elle a tant à perdre! Et moi si peu! Ah! je suis un bien mauvais homme de la tourmenter.
Elle me traitait gentiment en enfant, et, franchement, je le méritais bien. Que de choses de sa vie je sentais qu'elle me cachait , de peur de me faire de la peine !
Je ne voulais jamais comprendre qu'il y avait des jours où il lui était complètement impossible de sortir, et qu'il suffisait delà plus banale visite pour la retenir chez elle. Je la soupçonnais alors de calculs abominables^ J'affirmais qu'elle m'avait menti. Je pensais qu'elle puisait des excitations et des fatigues dans le partage qu'elle disait détester. Je la haïssais. — Vous me faites pitié ! — murmurait-elle, lorsque je lui avais laissé voir les horreurs de mon infirme ensée.
Quelquefois cependant, en oubliant à demi mes douleurs personnelles pour descendre dans les profondeurs de ma conscience, je me disais : Lorsque je l'ai bien torturée, quand elle sort d'ici, en larmes, l'esprit éperdu, le cœur brisé, en se demandant si elle me retrouvera jamais en vie, comment fait-elle là-bas pour déguiser les tourments qui la rongent, pour se masquer le visage de son air habituel de tranquillité, pour redevenir la femme souriante que je connais? Est-ce à force de caresses qu'elle prévient les soupçons d'un mari difficile à tromper? Ah! comme je sens bien qu'elle doit pleurer avec ses enfants! Ils lui coûtent tant d'efforts douloureux ! Et comme je sens bien auesi qu'ils devinent le secret de ses larmes ! Et comme il est certain que, semblables à elle, aussi bons, aussi discrets, de leurs petites mains ils les étanchent et ne les trahissent pas!
• Elle souffrait horriblement. Avec chagrin, je la voyais pâlir. J'observais, sans le lui dire, le cercle noir qui marbrait le tour de ses yeux affaiblis et donnait à ses regards une étrange expression de pitié; j'observais ses lèvres contractées et les plis qui, maintenant, de son front, remontaient se perdre sous ses cheveux
de soie, comme les symboles visibles de pensées douloureuses; je m'apitoyais enfin sur cet air d'abandon qui alanguissait devant moi toute sa personne. Devant moi seulement elle détendait la rigidité de son maintien et je le lui pardonnais bien : elle devait être si fatiguée de son rôle de femme heureuse !
Elle eût été si fière de pouvoir tout avouer et vivre ouvertement avec moi sans honte ! — Ne me quitte pas ! — me disait-elle parfois ; — tu m'es nécessaire comme la lumière! — Souvent aussi elle ajoutait : — Ce qui me prouve que je t'aime c'est que j'aime tout de toi, jusqu'à ton doux égoïsme, jusqu'à ta colère, jusqu'à tes sublimes injustices !
Après cela elle devenait subitement silencieuse, comme si quelque funèbre pensée qu'elle n'osait avouer l'eût harcelée sans relâche. Je la regardais. Elle secouait la tête. Enfin, en se tordant les mains : — Trahir ! toujours trahir ! s'écriait-elle. — Voilà là chose horrible qui empoisonne tout, jusqu'à l'idée de mon bonheur. Je suis la créature la plus misérable. Dieu ne m'a pas donné la force, et, toute ma vie, je porterai la peine de ma faiblesse. J'ai toujours vécu autrement que je ne voulais vivre ; toujours été
à côté de ce que je voulais faire. Trahir ! mon Dieu! combien je me déteste!
Je la saisissais alors dans mes bras pour la rassurer ; mais je ne trouvais rien à lui répondre. — De qui veut-elle parler? — me disais-je assez sottement.
Ce ne pouvait être que du fait de la trahison; mais je la connaissais mal encore, et, rapportant à moi les paroles échappées de sa conscience, je me sentais heureux et fier.
Tout cela me touchait parfois jusqu'aux larmes. Alors, je prenais des résolutions courageuses. — Gardons pour nous tous les maux,— me disais-je, — et ne lui donnons que des consolations.— Par pitié, j'oubliais donc un moment mes chagrins; je secouais les lassitudes de ma rêverie pesante, pour me livrer aux emportements les plus ardents de la passion ; je me refaisais doux et tendre, plus soumis, plus affectueux que le chien fidèle qui rencontre , après longtemps , le regard du maître adoré ; je versais à grands flots, à ma chère maîtresse, le vin doux de la louange ; et je devenais futile et loquace, effleurant, en lui parlant, vingt sujets à la fois, riant à pleine gorge , évitant bien surtout de prononcer un mot qui eût un rap-
port indirect avec le sujet habituel de mes tourments. Mais ce rôle héroïque, dont je m'acquittais mal, ne la trompait pas. Elle me regardait avec stupeur. En hochant la tête, elle m'écoutait. Avait-elle la conscience que le jour où je n'aurais plus de jalousie, ce serait que je n'aurais plus d'amour?
Mais ces accès d'héroïsme ne pouvaient pas durer longtemps chez moi. En soupirant, comme une personne allégée d'un grand poids, elle me voyait reprendre mon air morose.
Je finis, à ma grande honte, par accepter tacitement cette situation. Mais il y avait désormais entre nous, et pour jamais, quelque chose qui ne pouvait pas s'effacer : une pensée unique et constante qui , mutuellement, tourmentait nos cœurs. Nous fermions nos lèvres pour l'empêcher de jaillir , mais nous la sentions toujours présente, en nous-mêmes, comme une douleur aiguë qui, parfois , nous arrachait des imprécations. Alors un seul cri suffisait pour amener une explosion soudaine , et moi surtout, j'oubliais les résolutions de mon orgueil pour donner un libre cours au chagrin qui me dévorait. Je ne voulais pas parler de mon rival, mais j'en parlais sans cesse. Son nom me déchirait la mémoire et se tordait comme un aspic entre mes dents. A peine était-il prononcé, qu'à sa suite mille questions
brûlantes se pressaient tumultueusement dans ma bouche. Je voulais le connaître mieux encore. Je voulais savoir tout ce qu'il était , tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait. Fanny alors devenait sérieuse; elle méditait longuement avant de me répondre, afin de ne pas se couper ou se démentir, puis elle donnait des signes d'impatience et fronçait les sourcils. Les hommes sont insatiables, — disait-elle, à ma grande surprise. — Ne peux-tu donc te contenter d'être aimé? Pourquoi t'occupes-tu sans cesse de ce qui se fait chez moi ?
Après ces discussions je la quittais triste, et, huit jours plus tard, j'attendais sa venue, furieux, exaspéré par la rancune, la bouche pleine de sarcasmes, décidé à rompre brutalement avec elle. Mais à sa seule vue toute ma 'Colère s'exhalait de moi comme une fumée, je me jetais à ses pieds et l'étreignais convulsivement sur mon cœur.
Rien ne me surprenait davantage et ne m'irritait plus fort que la docilité avec laquelle elle se soumettait à tout, sans murmurer. L'absence, les obstacles, les empêchements ne paraissaient rien lui faire. Me voir, ne pas me voir, c'était tout un. Son visage conservait son
calme. Elle prenait des poses de victime et ne disait mot, — Et si je me tuais? — m'écriai-je un jour; — elle haussa les épaules. — Et si quelque accident que nous ne pouvons prévoir nous séparait? — Que veux-tu ! — fit-elle. Après cela, elle se mit à pleurer.
Ne pouvant passer ma vie auprès d'elle, j'aurais au moins voulu gouverner sa vie , afm que ses moindres inspirations ne lui vinssent que de moi. Elle comprenait bien mon intention , et elle s'en montrait touchée ; mais elle ne me cédait jamais sur le point délicat dont elle avait fait un point d'honneur. — Je suis obligée de subir la position que le sort m'a faite, — disait-elle ; — à quoi bon chercher à pénétrer ses secrets? Tu t'affliges si je parle ; tu t'affliges si je me tais; tâche donc, mon cher Roger, d'oublier ces sujets de tristesse. Je les oublie bien, moi, lorsque je viens ici.
Tu es trop exclusif! — disait-elle encore parfois, moitié souriante et moitié boudeuse : — à t' entendre, je ne devrais rien aimer que toi.
Cependant toujours poussé par mon idée fixe, et n'admettant pas qu'elle pût avoir une volonté devant la mienne, je rusai avec elle, en m' adressant exclusivement à sa pitié, et j'en
arrivai enfin à ce point de bassesse que, par désespoir de me sentir seul à souffrir, j'employai toute mon influence pour exiger de cette malheureuse femme qu'elle suivît une ligne de conduite tout opposée à celle que lui avait tracée son mari. Je savais bien , en agissant ainsi, que sa maison, jusqu'alors paisible, allait devenir un enfer, et j'y comptais! Pendant quelques jours, par lassitude , elle suivit docilement mes conseils, et alors elle se trouva placée entre ses deux maîtres comme le fer amolli par la chaleur, entre l'enclume et le marteau. Tous les deux, sans relâche, nous meurtrissions son cœur. Enfin , poussée par le tourment et aussi par une sorte d'esprit de droiture , elle me dit : — Roger, tu me conseilles bien mal , car tu me fais troubler son repos. — Je demeurai consterné, et cessai d'emiloyer ce nouveau genre de torture, parce que c'était pour moi une mortification cruelle de la voir s'ériger en défenseur de son mari. Fanny semblait fatiguée, d'ailleurs, de ces débats humilfants et pénibles. — J'ai peur de l'ennuyer, — me dis-je un jour.
Maïs, dans mes accès les plus violents de jalousie, j'enrageais de lui retrouver, sur le visage, son air pudique. Elle le conservait toujours, même dans les enivrements les plus fous du plaisir. Cela, à la longue, devenait irritant. J'avais beau la dépraver, pour chercher à étouffer mon amour dans les cendres de la satiété, elle restait toujours la même. Il y avait deux âmes bien différentes qui s'exhalaient de ses lèvres et de ses regards. La première était celle d'une Phryné absorbée et sérieuse, nourrie des plus fines primeurs comme des épices les plus corrosives de la passion qui, de temps à autre, se signalait par un étrange et vague sourire. La seconde était celle d'un ange immaculé. Ah ! ses regards ! Cette expression de surprise qui luisait perpétuellement dans ses yeux bleus, bien ouverts, sous ses paupières mobiles et dé-
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tachées. Je sens qu'ils me suivent encore, qu'ils me ravissent encore ! Je les sens toujours là, posés sur les miens ! Ils m'interrogent, ils me fascinent I Est-ce que je n'oublierai jamais ses yeux?...
Elle avait quelquefois, dans le port de sa tête, dans son attitude, dans sa démarche, un je ne sais quoi qui révélait des appétits d'un sensualisme profond et décidé, et même quelque chose de ce monstrueux parti pris de partage, qui la ravalait tant à mes yeux. Soudain, sur un seul mot, elle se métamorphosait et l'on croyait voir devant soi un autre être. — Quelle femme es-tu donc? — lui dis-je après une discussion dans laquelle elle m'avait montré les sentiments les plus opposés. Elle leva le front et me regarda de ses yeux clairs et tranquilles ; mais une émotion intérieure gonflait ses narines et rougissait faiblement ses joues.— Je ne puis vivre sans aimer, — répondit-elle lentement. — Je ne puis vivre sans être aimée. Mes qualités, mes défauts, sont des choses secondaires ; ils appartiennent à toutes les femmes. Mais ce qui est à moi seule, c'est ma passion. — Et, avec une exaltation loyale, elle ajouta ; « Me corn prend s- tu?»
L'été vint à la suite de ces nombreuses et pénibles discussions. Chaque année Fanny passait cette saison à la campagne, aux environs de Paris. Un jour, elle vint m' annoncer en rougissant la triste nouvelle du départ, mais je refusai nettement de me soumettre à l'absence.
— Nous nous écrirons, — me dit-elle. Cette résignation m'exaspéra. Je ne sais ce que je lui répondis, je l'ai oublié, mais je me souviens que je combattis sa résolution avec l'énergie du désespoir. Je versai tant de larmes, j'étais si inquiet, si malheureux, qu'elle se laissa émouvoir. En me serrant dans ses bras, elle me répéta mille fois qu'elle consentait à adopter les moyens que je trouverais. — Sois prudent! Ne me compromets pas surtout!
— disait-elle entre deux baisers, en s'en allant.
Huit jours après, je m'acheminais dans la direction de Ghaville. C'était au bord de la grande route de Versailles que se trouvait sa maison. Quand j'entendis minuit sonner aux horloges lointaines, j'escaladai le mur et m'avançai vers un pavillon dont elle m'avait indiqué la place. A vingt pas, comme je me tenais à couvert sous l'ombre des arbres, je vis une forme grise, immobile. C'était elle. Je courus à elle. Elle m'entraîna. Je refermai la porte. Nous étions sans lumière. — Ne. parle pas, ■— me dit-elle à l'oreille, avec une agitation extraordinaire ; ^— depuis trois jours il est soucieux ; il est triste ; il doit avoir des soupçons.
C'était là une variante nouvelle dans le chagrin de mon existence, sur laquelle je n'avais pas compté. — Écoute ceci, — murmurat-elle d'une voix saccadée par la terreur : — il ne faut pas qu'il se doute; il ne faut pas qu'il sache ; je ne le veux pas. Tu es homme, c'est à toi de m'indiquer la conduite que je dois tenir. Parle, et, si tu dois parler de sacrifice, ne crains pas, je suis forte. — Et, comme elle se sentait défaillir, tout en me voyant éperdu de douleur : — J'avais oublié , — me dit-elle amèrement, — que tu n'es toi-
même qu'un enfant. Pardonne-moi de l'avoir parlé en homme.
— Fanny, — lui dis-je sérieusement en l'attirant pour la faire asseoir auprès de moi, — je ne suis peut-être qu'un enfant, mais j'ai le courage d'un homme. Surpris à l' improviste par cette affreuse nouvelle, je ne sais qu'inventer; mais puisque tu es si forte, décide toimême ce que nous devons faire; je m'y soumettrai. Faut -il te quitter? Dis -le. Par la mémoire de ma mère, si tu le veux, tu ne me reverras jamais, quand même tu me chercherais par toute la terre. ^
— Je ne veux pas que tu meures ! — dit-elle d'une voix sourde en se levant et frappant du pied. Puis elle me saisit la tête à deux mains et m'embrassa convulsivement sur les lèvres. Mais un bruit de pas qui criaient sur le sable nous fit taire. En nous tenant par la taille, nous nous penchâmes sur la vitre pour voir qui marchait ainsi dans le parc à cette heure. C'était LUI ! Je le reconnus à la carrure de ses épaules, à ses cheveux grisonnants qui voltigeaient au vent SUT son front nu. Il s'avançait parallèlement au pavillon, sur l'allée large et découverte, inondée des clartés de la lune qui tombaient d'à-
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plomb sur lui. Il marchait à pas comptés, les bras derrière le dos, la tête basse, les traits distendus, comme un homme qui traîne après lui quelque lourde pensée. Il passa devant nous et s'enfonça sous les grands arbres.
Je fus obligé de soutenir dans mes bras la malheureuse femme , car ses genoux ne pouvaient plus la porter. — Rassure-toi, ma chérie, — lui dis-je, — ton mari n'a pas de soupçons. est préoccupé, mais rien en lui ne révèle ^l'inquiétude fiévreuse des jaloux. Je le sais bien, moi qui me suis observé. — Le crois-tu? s'éc/ia-t-elle, avec un flot d'espoir qui la fai- ,sait tressaillir. — J'en suis certain. Maintenant : quittons-nous. Je reviendrai dans huit jours. [Observe-le bien d'ici là. Je ne sais ce qui l'in- [uiète , mais moi que tu nommes toujours un tenfant, je te dis ceci : ton mari n'est pas jaloux.
Quand elle fut partie , je me lançai , à corps perdu, à la poursuite du promeneur nocturne. Je l'aperçus de nouveau au détour d'une allée. Comme la première fois il passa devant moi , sans m' apercevoir, toujours sombre , toujours méditant. Je cherchais à surprendre quelque parole involontaire qui m'eût révélé la cause de sa rêverie. Mais il avait la bouche close et le front impassible. Remontant vers la maison, il doubla le pas. Sur le seuil, il s'arrêta, regarda le ciel étoile avec un sérieux effrayant, et tendit les deux bras vers lui comme si s'était exhalée de son cœur quelque menaçante prière. — Il est donc malheureux aussi I — m' écriai-je mentalement.
Je passai les huit jours suivants dans une angoisse inexprimable. Je ne pouvais tenir en place. Les craintes, les soupçons me montaient à flots pressés, comme des vapeurs d'ivresse, dans le cerveau ! Et c'était à lui seul que je pensais ! Quelque chose de persistant et de convaincu me disait que j'étais menacé de perdre ma maîtresse; l'image d'une séparation violente se dressait devant moi comme un spectre. Je ne savais comment allier cette sorte de prévision avec la certitude que son mari ne se doutait de rien, mais cette prévision s'affirmait si bien que je dus la considérer comme un avertissement du ciel.
Le huitième jour, à l'heure habituelle, je me mis en route, mais cette fois, je ne songeais pas à attendre l'heure indiquée, ni à me cacher
kl
pour m' introduire chez ma maîtresse. Non. J'allais droit devant moi avec la violence et la rectitude d'un boulet, bien résolu à la chercher jusque dans sa chambre , si je ne la trouvais pas au pavillon. Craignant tout, sans pouvoir définir le sujet de mes craintes, j'éperonnais mon cheval qui s'allongeait au ras du sol, tour à tour rassemblé et distendu comme un grand arc tourmenté par des mains fébriles. La lune éclairait de travers la route silencieuse que je suivais, la zébrait de rubans d'argent et semblait se tourner mélancoliquement vers moi pour me suivre de ses blancs regards. Les arbres défilaient à mes côtés , rapides et noirs comme des fantômes périlleusement entraînés dans une ronde. Les chiens qui dormaient dans les cours s'élançaient en aboyant sous les portes au bruit désordonné des fers de mon cheval s' abattant sur le pavé ! Et le vent qui me fouettait le visage murmurait à mes oreilles des paroles excitantes. Tout me poussait et me faisait pressentir quelque drame dans lequel j'allais avoir à jouer un rôle. Je m'armais pour ce rôle , bien décidé à ne pas succomber sans lutter de toutes les forces que le désespoir, depuis longtemps, m'avait données. Combien
j'étais exagéré dans mon attente comme dans mes préparations! Mon esprit enthousiaste ne rêvait que combats surhumains , désintéressement farouche, efforts héroïques ! Hélas! et
c'était le dénoûment le plus vulgaire qui m'attendait I
Je fus surpris, en franchissant le mur, devoir Fanny assise au bord d'une allée, sur un banc. J'étais en avance de plus d'une heure et je craignis aussitôt que son mari ne fût pas encore rentré. Mais dès quelle m'aperçut, elle vint audevant de moi, sans se cacher, comme s'il était naturel que je m'introduisisse chez elle par le chemin des malfaiteurs. Je lui pris la main. Elle avait l'air soucieux à son tour et embarrassé. — Qu' est-il donc arrivé? — lui dis-je, en l'entraînant sous les arbres. — Tu n'avais que trop raison , Roger, — répondit-elle , — mon mari n'est pas jaloux. Il a plus que jamais confiance en moi. Je n'ai pas eu la peine de l'interroger. Hier il m'a confié la cause de sa préoccupation secrète. Toute sa fortune, placée en Angleterre, est compromise par la faillite d'un banquier. Ce
matin il est parti pour en sauver quelques aébris, s'il en est temps encore. Il faut qu'il soit bien inquiet, — ajouta-t-elle avec un soupir, — car jamais il ne m'a laissé voir tant d'expansion.
Je ne trouvai pas un seul mot à répondre à cette nouvelle désolante qui , cependant , nous soulageait tous les deux d'un si grand poids. J'étais abasourdi comme un homme qui vient de recevoir un coup violent à la tête. Des sarcasmes me montaient aux lèvres, mais je ne les laissais pas passer. — Tu ne réponds rien, mon ami, ^-me dit-elle. — Que répondre? — m'écriai-je, perdant toute conscience de ma brutalité ; — je te plains, si tu tiens beaucoup au luxe dont tu [vas être privée ; je te plains, surtout pour tes 'enfants, mais... ~ Mais? — fit-elle. — Mais Je ne puis pas te plaindre d'avoir été menacée ide me perdre et de te trouver aujourd'hui plus [libre de m' aimer que jamais !
Elle leva les deux mains en Tair, comme
)our attester le ciel, avec une expression de
)itié. — Ne parlons donc jamais de moi , —
[dit-elle doucement, — je ne serai jamais pour
[toi qu'un livre fermé.
Nous marchâmes, après cela, sous les arbres.
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lentement, sans nous donner le bras et sans prononcer un mot , pendant près d'une demiheure. Enfin, elle s'arrêta devant moi, me prit les deux mains et me dit d'une voix soumise : — Pourquoi ne parles- tu plus, Roger? — Je n'aurais rien de consolant à te dire. — Pourquoi? — Parce que moi-même, peut-être, j'ai besoin d'être consolé. — Que t'arrive-t-il donc? — Rien. — De nouveau, nous nous remîmes à marcher, au hasard, entre les arbres, sans parler, elle se courbant sous les branches, moi soulevant les branches pour la faire passer.
— Vous allez voir maintenant que nous allons souffrir de ses peines ! — m'écriai-je tout à coup. — Gela doit être, — répondit-elle tranquillement. La fin de notre entrevue fut attristée par ce début que je n'avais pu prévoir. La pensée de Fanny était autre part, La mienne, malgré moi , également. Et je ne pouvais cependant me défendre d'une sorte de joie inquiète, à l'idée d'un événement qui pouvait la détacher à jamais de son mari. — Qui sait, — me disais-je, — si sa ruine ne fera pas ce que ma douleur n'a pu faire I
A partir de ce jour, nous ne nous revîmes plus qu'à Paris. Il était facile à Fanny de s'absenter, maintenant qu'elle ne devait plus rendre compte à personne de ses absences. Ainsi nous reprîmes notre existence d'autrefois. Mais ce que j'avais prévu se réalisait avec une rigueur désespérante. Ce n'était plus seulement la pensée de Fanny, c'était sa vie elle-même qui était autre part. Je le sentais de plus en plus. Notre tranquillité, nos plaisirs, nos épanchements, nos joies dépendaient absolument des lettres que lui écrivait son mari. Si le courrier manquait, elle était distraite et ne m' écoutait pas. Quand elle avait reçu le matin une lettre inquiétante, elle était préoccupée et silencieuse. Quand la lettre était rassurante, c'était en elle
une explosion soudaine d'amour et de gaieté. Mais cette gaieté me faisait beaucoup plus de mal que sa tristesse^ et cet amour dont l'explosion maintenant était subordonnée .à quelque chose qui ne venait pas de lui-même me révoltait. Glacé devant son inquiétude, muet devant sa tristesse, irrité devant sa gaieté, je me refusais énergiquement à recevoir le contre-coup des nouvelles qui la préoccupaient tant ; et je m'apercevais qu'elle ne se désolait plus ou qu'elle ne paraissait plus se soucier de mon humeur. Et cela me désespérait.
Enfin, las de me voir ainsi lié à mon rival par la femme qui , se partageant équitablement entre nous, donnait toutes ses pensées à celui de nous qu'elle jugeait avoir le plus pressant besoin de ses sympathies; indigné de souffrir de ses peines, et d'attendre anxieusement ses joies qui, seules maintenant pouvaient fertiliser les miennes ; poussé par le chagrin , par la jalousie, par le malheur, je résolus de tenter un suprême effort pour recouvrer le repos en la détachant de lui. Depuis longtemps je couvais, dans ma pensée, le désir d'exiger de Fanny le plus grand des sacrifices qu'elle pût me faire, mais, retenu par la crainte vague d'un
refus aussi mortifiant que douloureux, je reculais de jour en jour le moment de le lui demander. Une occasion se présenta. Ce fut elle qui me la fournit.
— Une femme qui ne s'appartient pas, — me dit-elle un jour en faisant un brusque retour sur elle-même et me regardant avec compassion, — ne peut aimer sans rendre son amant le plus malheureux des hommes. Plus je m'observe, Roger, plus je sens que, souvent, malgré moi , je dois te faire bien souffrir.
Touché de ce début, je répondis en balbutiant: — Notre liaison, cependant, pourrait être heureuse.
— Oui , — fit-elle avec amertume ; — il n'y a de trop entre nous que l'amour. C'est là le châtiment secret d'une telle liaison. Elle ne peut durer qu'à la condition d'être banale, et elle doit révolter alors un cœur fier et délicat. Étroite>et profonde, il faut qu'elle devienne son supplice.
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Elle soupira; je répondis : — J'irai plus loin que toi, Fanny. Un amant, n*eût-il qu'un caprice pour sa maîtresse,' doit souffrir encore d'un partage qui révolte tous les sentiments humains. L'amour-propre, comme l'amour, a ses jalousies, ses pudeurs, ses tortures. Un amant, de quelque façon qu'il aime, connaît toujours l'existence du mari. Plus heureux, d'habitude, le mari ne connaît pas celle de l'amant.
— C'est aller un peu loin , — fit-elle à voix basse; puis, en haussant les épaules, elle leva les yeux au ciel, et s'écria : — Qu'est-ce, mon Dieu ! que l' amour-propre?
Charmé de trouver enfin Fanny dans une telle disposition d'esprit, je parvins à m' enhardir. Je lui pris la main , et , me tenant debout devant elle, pendant qu'elle me regardait avec bonté : — Si tu voulais, cependant ! — lui dis-je avec l'expression de la prière.
Elle rougit sur-le-champ, comprenant qu'elle s'était trop avancée. — Que veux-tu me faire entendre ?
Je n'osais plus parler. Mais elle me devina sans doute, car elle me serra tendrement la main, soupira encore et s'écria : — Enfant!
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Je secouais la tête. — Quitte- moi ! — fit-elle tout à coup, d'une voix brève, — peut-être guériras-tu ? Je ne puis te rendre heureux. Marietoi î — Elle était anéantie de douleur.
Je repoussai rudement sa main et la regardai avec colère , sur ce mot qui me parut une bravade. Mais elle était si navrée que je n'eus pas le courage de la pousser à bout, et je murmurai des lèvres : — Tu sais bien que cela n'est pas possible.
— Je t'ai donné , — reprit- elle , — tout ce que je pouvais puiser d'affection dans mon cœur, et c'est toi qui m'en punis!
Elle était offensée ; il me fallut l'apaiser et m' engager à me soumettre ; mais elle me gardait rancune.
— Que puis -je donc faire de plus, cependant? — s'écria-t-elle.
— Si tu m'aimes, comme je le crois, — répondis-je, — ton devoir est tout tracé.
Elle rougit encore ; elle avait compris. — Mon devoir! mon devoir ! Tu es bien imprudent, Roger, de prononcer un tel mot. Est-ce que tu ne sais pas que mon devoir le plus strict m'ordonne de ne pas quitter la maison que je gouverne?
— Ah! Fanny ! -^ m'écriai -je, — quelle
plate chose tu opposes pour me blesser, à ma personne !
— La maison, — reprit-elle en baissant les yeux , — est le poste d'honneur confié à la femme. La femme qui se respecte ne le quitte jamais.
Je voulus l'interrompre , mais elle continua , tout à coup apaisée, et me regardant avec tendresse : — Raisonne donc un peu, cher enfant ; une femme peut-elle abandonner sa famille honorable sans perdre sa propre estime ? Peutelle s'affranchir ouvertement de tous ses devoirs sans tomber aux yeux du monde dans la foule des femmes perdues ?
— Ce sont de bien tristes considérations que celles du monde, — répondis -je, — quand tu les places en regard de ma vie.
Nous restâmes silencieux quelques minutes. Enfin elle reprit : — Si je suivais les conseils que tu te contentes de me laisser deviner, parce que tu es trop honnête homme pour me les donner ouvertement, tu ne pourrais pas t* empêcher, quelque jour, de m'en faire repentir.
Je voulus attester, mais elle me coupa la parole : — Pouvons -nous donc supprimer le passé? Et n'es -tu pas jaloux même du passé?
loi) FANNY.
Oh ! je ne t'en veux pas ! — ajoiita-t-elle en se levant et me jetant un bras au cou, pendant qu'elle posait sa main sur ma poitrine et fixait tendrement ses yeux bleus sur les miens. — A ta place, crois -le bien, je serais jalouse de même... Que n'as-tu résisté! — s'écria-t-elle enfin en se laissant tomber sur un siège et cachant son visage dans ses mains; — que ne t'es-tu éloigné, quand il en était temps encore!
— Il n'était déjà plus temps, Fanny, tu le sais bien , le jour même où, pour la première fois, devant moi je t'ai vue passer.
Elle se leva de nouveau sur cette parole et m'embrassa avec un muet emportement. Sans bouger, rêveur, je me laissais faire. Enfin : — L'amour, Fanny, peut consoler bien des peines, effacer bien des humiliations, remplacer bien des affections. Que sont, dis-moi, l'estime du monde, les tranquilles sentiments de la famille, auprès de l'absorption d'une existence par une autre existence ? La vie est-elle d'bnc si longue que nous puissions consentir à la sacrifier à tant de choses banales? Et d'ailleurs à quoi bon? Qui nous en sait gré ?
— Roger ! Roger ! — disait - elle, — quelle étrange morale ! — Mais je continuai :
— Ne te sens - tu donc pas fatiguée de rougir, de trembler, de te cacher? N'as-tu pas enfin honte de la honte? Et cela ne te met-il pas le cœur en révolte d'attendre , d'attendre encore, d'attendre toujours, pour m' apporter les baisers avides dont ma bouche est affamée? Quoi ! dans tout l'espace d'une année parvenons-nous, à grand'peine, à passer cent heures ensemble , et c'est là le bonheur dont nous devons nous contenter? Encore si ce bonheur était pur, sans mélange, absolu ! Mais tu ne peux pas m' écouter sans que le souvenir de tes inquiétudes, des dangers que tu cours, de mes propres tourments, ne te fasse pâlir; et moi, malheureux que je suis! je ne puis une seule fois t'embrasser sans qu'un spectre aussitôt...
— Je t'en supplie, — s'écria-t-elle tout à coup , — si tu m'aimes, ne me dis pas que tu es malheureux, car cela me fait mourir.
— Cependant, — continuai -je en la regardant, attendri, — si tu voulais! il ne serait pas au monde d'existence comparable à la nôtre. Ce que je te demande, c'est d'être enfin chargé seul de te faire la vie paisible; d'être seul à m' occuper de toi, à préparer, à adoucir sous tes pas le sentier de l'avenir; seul à t' aimer ; ce
lOi FANNY.
que je désire, c'est de devenir pour toi le moyen et le but du bonheur ; c'est de prendre pour moi toutes tes peines , et de te donner en échangé tous mes rêves , tous mes plaisirs , toutes mes félicités. C'est d'être à la fois ton enfant, ton amant, ton père, réunissant sur ta tête chérie les affections les plus douces et les plus sûres. C'est de concentrer sur toi aussi bien les souvenirs du passé que les félicités du présent et les souhaits de l'avenir, de sorte que tu deviennes enfin tout pour moi et qu'il n'y ait plus rien dans ma vie qui ne soit inspiré de toimême , qui ne découle de toi , qui ne soit toi ! Si tu voulais!... N'est-il pas des pays où, librement, ceux que le sort a séparés et que l'amour assemble peuvent enfin goûter ce repos particulier qui résulte de la plénitude du bonheur et qui est la vie ? Bien souvent , dans mes rêves , je me figure que nous nous sommes volontairement exilés dans l'immensité de quelque solitude où, sous un ciel toujours bleu, à l'ombre des arbres toujours verts, au bord d'une mer toujours paisible, sur des tapis de mousse toujours en fleurs, nous nous savourons nousmêmes, comme si notre double existence n'était plus rien qu'un palpable souvenir. Quel mal-
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Leur, là, pourrait nous frapper? quelle inquiétude nous émouvoir? quel soupçon nous atteindre? quelle jalousie nous attrister dans la félicité des jours toujours semblables? Si tu voulais !... Ne serait-ce donc rien pour moi que de t'étreindre sans cesse comme un doux enfant câlin ; de chercher sans cesse à rencontrer sous tes paupières le regard attendri de tes yeux bleus; d'écouter longuement se jouer ton haleine entre tes lèvres ; de dormir la bouche collée à ton épaule , la main posée dans ta main ; de te regarder, tous les jours, te mouvoir, aller, venir devant moi, plus belle, plus calme, plus gracieuse que le rêve des jeunes filles? Écoute encore : ne serait-ce donc rien pour toi que la
I pensée que tu m'as sacrifié tous les préjugés qui parent le cœur des femmes? que tu m'as tiré de l'abîme de chagrin au fond duquel, depuis si longtemps , je me débats ; et qu'enfin , à toi seule, tu m'as donné plus de bonheur que nul homme, ici-bas, n'en peut souhaiter? Ah ! Fanny ! jamais plus, en pleurant, je ne dirais : Je t'aime I si tu voulais I
Fanny était suspendue à mes lèvres. Ivre de plaisir, elle buvait mes paroles. La tête penchée sur l'épaule, les bras pendants, les pau-
pières abaissées, elle les écoutait comme une musique lointaine dont on ne veut rien perdre, abîmée dans une rêverie profonde qui réunissait toutes les sensations et tous les accablements. Ses narines roses se gonflaient; sa bouche murmurait de suaves réponses inintelligibles ; un doux tremblement agitait ses mains et faisait courir sur sa peau des frissons rapides. Enfin, elle se leva, n'en pouvant plus et vint s'affaisser sur mon cœur. Là je sentis ses larmes couler sur mon cou qu'elle embrassait. Ah ! la délicieuse étreinte !
— Ne parlons plus jamais de cela! — ditelle enfin, avec une expression désespérée en relevant le visage et me serrant le front de la main. — Gela me fait trop de mal. Cher Roger, le sacrifice que tu veux faire est égal à celui que tu me demandes. Le bonheur que dépeint ta bouche persuasive est le plus beau rêve qui puisse jamais m' enchanter ; mais il n'est qu'un rêve, hélas ! 0 mon Roger ! aimons-nous, adorons-nous ! mais, par pitié pour moi, ne me parle plus ainsi I
Je ne me tins pas pour vaincu par ce cri de désespoir qui me ré vêlait ..à la fois tant d'aspirations ardentes et de maux cachés. L'un ni l'autre, dans cette discussion affectueuse, nous n'avions employé nos véritables arguments. A demi satisfait d'avoir posé la question suprême de ma vie devant celle qui devait la résoudre, je résolus de la laisser réfléchir pour l'y habituer peu à peu. J'attendais une occasion plus favorable pour recommencer la lutte et achever mon ennemie adorée. Elle ne tarda pas à se présenter. Elle était terrible, imprévue, et ne me laissait d'autre alternative que de vaincre |es derniers scrupules de ma maîtresse ou de la perdre pour jamais.
Un jour Fanny me parut préoccupée. Elle parlait vite et beaucoup de choses banales, comme si elle avait voulu étouffer une chose trop sérieuse. Je me gardai de l'interroger et ne parus point m' apercevoir de son trouble. Ses caresses furent vives, les miennes aussi, mais nos esprits et nos volontés n'y avaient point de part. Il y eut un moment où tous les deux nous nous sentîmes à bout de paroles oiseuses. Elle avait la tête renversée en arrière sur mon bras, et moi, penché sur son visage, je le contemplais avec une muette anxiété. Sa respiration étouffée montait à ses lèvres en longs soupirs ; ses paupières se baissaient devant mes regards interrogateurs ; elle détournait les yeux et rougissait.
Je lui pris la main sans mot dire. Elle la serra
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avec une force fébrile. — Parle donc, au nom du Ciel! — m'écriai-je. Je me sentais pâle. Se jetant soudain la face dans ma poitrine, elle m'étreignit convulsivement entre ses bras.
Obscurci par mille réticences confuses, le récit cruel s'échappa enfin de sa bouche. Mais, dès le premier mot qu'elle prononça, je compris tout. Le matin même, son mari lui avait fait entendre, dans une lettre fort expansive, qu'il serait probablement obligé de s'établir en Angleterre pendant plusieurs années. — Dans ce cas, — ajoutait-il, — elle devrait envoyer les aînés de ses enfants au collège et venir le rejoindre immédiatement avec le plus jeune.
Je demeurai atterré. J'étais indigné contre ma maîtresse du courage qu'elle avait enfin trouvé pour prononcer les abominables paroles de séparation. Mais je dissimulai les angoisses qui me déchiraient le cœur et ne laissai voir sur mon visage que les traces d'une douleur profonde. Saisissant Fanny dans mes bras, je m'écriai ; — Gela ne sera pas, Fanny, je le jure,
ir c'est m' arracher le cœur que me séparer de
— Que faire? mon Dieu I -- disait-elle en se )rdant les mains.
— Nous aimer ! — répondis-je avec exaltation, — nous aimer de toutes nos forces, et puiser une ressource dans l'horrible nécessité !
— Une ressource I — fit-elle; mais je l'interrompis.
— Fanny, ce moment est solennel ; il ne s'agit plus des subtiles considérations du monde et des jalousies du passé ; il s'agit de vivre ou de mourir. Devant Dieu, je t'engage ma vie. \eiix-tu me donner la tienne?
Elle se jeta dans mes bras, disant encore : — Que faire ?
— Nous enfuir si loin tous les deux, que personne ne nous retrouve jamais.
Sur ce mot, nous nous tûmes. Fanny se détacha lentement de mes bras, me posa les deux mains sur les épaules et me regarda.
Je baissais les yeux, maintenant, craignant sa colère. Mais combien je la connaissais mal ! Elle ne put me montrer que de la pitié. Cruellement partagée entre son amour et le devoir qui lui désignait sa place auprès du chef de famille luttant seul dans l'exil pour défendre sa fortune, elle me témoigna plus de douleur que n'en peut contenir une âme sans se rompte. Elle savait bien que je devais horriblement souffrir en songeant au terme prochain d'une liaison si chère, mais elle comprenait aussi qu'elle ne pouvait pas ne pas obéir à cette voix qui l'appelait. Et cela Taccablait d'un mal sans nom de sentir qu'elle allait me perdre et qu'elle était, une fois de plus, la seule cause de mes maux.
HO PANNY.
— Mes enfants! — s'écria-t-elle enfin, en pâlissant, avec une expression déchirante. Et elle se pendait à mon cou et me regardait toujours dans les yeux : — Mes pauvres enfants ! si jeunes ! Y penses-tu? Toi qui es bon, toi qui m'aimes, peux-tu me demander de les quitter !
Je compris immédiatement, à l'émotion qui me ravageait le cœur, que tout ce que j'allais tenter désormais était inutile. Malgré ma résistance, je sentais une sourde protestation me monter des entrailles avec des cris d'indignation. Moi-même, en secret, je ne voulais déjà plus de ce monstrueux abandon des enfants par la mère, ni même peut-être du lâche abandon de l'époux malheureux par sa femme que j'adorais.
Mais, Tavouerai-je? ce n'était pas tant le désir de passer ma vie auprès de ma maîtresse qui me poussait encore à la lutte ; c'était l'idée fixe de faire cesser ce partage que j'exécrais. Qu'un moment de franchise absolue m'absolve des maux que je causai ! Je sentis, en pressant Fanny de nouveau, que je souffrais moins par la certitude de la perdre que par l'idée qu'elle allait retrouver son mari. Et, avec une horreur de moi-même qui était une douleur nouvelle
à ajouter à tant d'autres, je me dis : — Maintenant j'ai plus de jalousie que d'amour!
Pendant ce temps, un peu plus tranquillement, mais toujours avec une grande douceur, elle s'était appuyée sur le coude, tournée vers moi, et discutait toute seule. Je me remis à l'écouter.
— Si j'osais, si je ne craignais de te faire de la peine...
— Parle ! car je suis résolu à tout entendre. Aucune chose, aujourd'hui, ne peut me rendre plus malheureux que je ne suis.
Ce furent de fiévreuses caresses. Enfin, en pâlissant, elle dit : — Eh bien ! je ne me sens pas l'horrible courage de le ruiner. Sa seule ressource aujourd'hui est dans ma fortune...
— Eh ! n'est-ce que cela I — m'écriai-je, — abandonne -lui tout ce que tu possèdes. Ne
Isuis-je point assez riche pour nous deux ? Mais elle secouait la tête. — Ce n'est pas cela! ce n'est pas cela!
Je la regardai ; elle était confuse et cherchait de vagues paroles pour déguiser sa pensée. Elle continua enfin, d'une voix basse, comme si elle se reprochait ce qu'elle allait dire : —
ment surtout où il lutte pour moi, comme pour lui ! Jamais, volontairement, il ne m'a causé la moindre peine. Il aime en moi la compagne de quinze années de sa vie, la mère de ses trois enfants. . . .
— Pourquoi doncTas-tu trompé? — lui dis-je en la regardant en face, abîmé de colère et de douleur; mais elle m'écrasa d'un seul mot : — Parce que je t'aimais I — Et, avec une expression de fierté qui la grandissait au-dessus d'elle-même, elle ajouta : — Mais ce n'était pas à toi, Roger, à me reprocher ma trahison.
Ainsi, tous les coups que je lui portais étaient immédiatement suivis d'une riposte vigoureuse, mais je ne pouvais me lasser de l'attaquer. — Et si nous étions découverts! — m'écriai-je, avec la certitude que ce dernier coup était difficile à parer. Elle me regarda fixement, comme si elle eût pensé que j'avais l'intention de la dénoncer pour la posséder peut-être à l'aide de ce moyen infâme; elle me regarda longtemps et elle dit : — Il serait bien malheureux!
Je détournai la tête ; elle m'acheva : — Il se dirait en se tordant les mains : Ces enfants
Mais je lui fermai la bouche, et, en frissonnant, je la regardai. Son visage était couvert
de pleurs. Malgré mon trouble, j'admirai son impersonnalité qu'elle étendait noblement jusque sur moi-même. Elle ne songeait qu'à la victime! — Et que ferait-il? — murmurai-je. En se cachant la face dans les mains, elle répondit d'une voix sourde : — Il me pardonnerait peut-être
— Sommes -nous assez punis! — ajoutât-elle, en sanglotant, un peu plus tard. — Si j'obéis à mon devoir, je t'abandonne ; si je ne lui obéis pas, je me déshonore. De tous les côtés je ne vois que du mal, je ne fais que du mal. Malheureuse par toi, par lui, par l'idée de mes enfants, par moi-même, je n'ai même pas la ressource de mourir pour vous rendre à tous le repos. Mon Dieu ! qui m'avez donné un cœur, n'était-ce donc pas pour consoler ceux que j'aime, et faut-il donc que je ne puisse pas enfouir dans ce cœur, comme de chers trésors, tous leurs maux !
Ainsi, dans le demi-jour de l'alcôve, sur les dentelles du mol oreiller, les bras noués, les
têtes réunies, nous pleurions Qui aurait
voulu le croire que, depuis bien longtemps déjà, se passaient toujours ainsi nos entrevues I
Depuis ce jour funeste, je compris que je ne devais plus jamais espérer quoi que ce fût de notre amour, et nous vécûmes, dès lors, dans l'attente pénible de ce qu'un autre devait décider. Mais comme si le sort avait résolu de ne nous rien épargner, la solution, chaque jour attendue et redoutée, n'arrivait pas. Les lettres maintenant n'effrayaient plus elle seule. C'était moi qui les souhaitais, demandais à les connaître, et formais des vœux ardents pour le succès de celui qui ne luttait pas assez énergiquement à mon gré. Cependant, pour donner quelque courage à la malheureuse femme, j'exagérais ma confiance et je vantais tour à tour l'habileté bien connue, la fermeté de caractère et la puissance de volonté de son mari. J'aflirmais qu'il relèverait sa fortune, qu'il obtiendrait justice et qu'il retrouverait le repos si bien
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mérité! Toutes mes espérances reposaient maintenant sur lui ; je ne pensais donc plus qu'à lui, je me passionnais pour lui. Que disje ! Le bonheur le plus inespéré que j'entrevoyais vaguement dans mes rêves et que je souhaitais de toute l'ardeur du désespoir aux abois, c'était le retour de mon rival qui devait rejeter la femme que j'adorais dans ses bras! Que ne puis-je l'aider! — me disais-je; — mais à quoi suis-je bon ? — Et je regrettais bien amèrement maintenant l'imbécile pudeur qui m'avait fait refuser de franchir le seuil de sa tnaison. — Si j'avais eu moins d'orgueil farouche, si je n'avais pas voulu me rehausser en me singularisant par une délicatesse affectée qui, à mes propres yeux, ne me lavait pas de mon action ; si, comme eussent fait tant d'autres à ma place, j'étais devenu l'ami de l'homme dont je dérobais la femme ; rachetant enfin aujourd'hui la faible part rachetable de mes actes, je pourrais trouver quelque apaisement à mes chagrins. Mais j'avais toujours eu moins de bon sens que d'orgi^pil, et combien m'accablait aujourd'hui l'idée que , par ma faute , dans ce désastre où chacun, héroïquement, faisait son devoir, je ne me sentais bon à rien.
En opposant ces subtilités à ma conscience, je ne m'abusais pas sur leur faiblesse. Mais comme un homme qui se noie se cramponne aux herbes flottantes sans espérer de se sauver, je m'appuyais sur ma propre douleur, je m'accusais des fautes que je n'avais pas commises, je dénaturais mes sentiments et ma conduite dans ce qu'ils avaient d'honorable, parce que je ne savais plus que faire pour retrouver un peu d'espoir.
Fanny me venait voir maintenant comme un malade incurable qu'on s'étonne, à chaque visite, de surprendre encore en vie. Elle ne trouvait plus rien à me dire pour me donner du courage; elle en avait tant besoin pour ellemême ! Si les nouvelles étaient bonnes , elle soupirait ; elle pleurait lorsqu'elles étaient mauvaises. Un jour où elle avait développé, devant moi, dans toute sa terrible longueur, la chaîne pesante des misères les plus secrètes qu'elle entrevoyait, — terrifiée de ne pas se sentir assez forte pour la porter, — je rompis le silence tout à coup, et, simplement, je fis l'offre de toute ma fortune pour dégager l'honneur de son mari qui maintenant, comme un dernier et horrible enjeu, venait d'être jeté sur le tapis vert du hasard. Mais, même devant ce nouveau dés-
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astre superposé sur l'ancien, si écrasant qu'il le faisait disparaître, elle resta ce qu'elle devait être : — C'est un malheur de notre situation,
— me dit-elle, avec une sévérité extraordinaire.
— Oh ! Roger, plus que jamais je t'adore! mais je ne suis pas libre, et c'est parce que je t'adore que tu es le seul homme dont je ne puis rien accepter.
Le sort cessa enfin de la frapper. Coup sur coup, maintenant, les lettres devenaient de plus en plus rassurantes, et déjà il ne s'agissait plus de l'honneur, ni de la misère, ni même de la séparation que nous avions tant redoutée. Tout au plus la perte de la moitié de sa fortune pouvait préoccuper Fanny. Elle redevint alors calme et souriante; mais moi, comme un misérable qui a deux plaies à panser, je sentis immédiatement se réveiller, plus ardente que jamais, ma jalousie. Le mari de ma maîtresse allait revenir, et son retour tant désiré jadis, je ne l'envisageais plus qu'avec une horreur insurmontable. Je souhaitais sa mort. Je redevins enfin sombre, soupçonneux, interrogateur; et nos luttes recommencèrent.
L'idée ne m'était jamais venue jusqu'alors de rompre avec ma maîtresse ; mais en nous voyant de nouveau aux prises , elle m' apparut tout à coup, fulgurante comme un éclair. Et je sentis avec elle se glisser dans mon cœur la suave caresse de l'espoir. Mais cet espoir, hélas ! ne dura pas plus d'une seconde. Malgré moi, avec des frissonnements d'horreur, je me hâtai de chasser l'idée de mon affranchissement.
Un jour, après une discussion dans laquelle, une fois de plus, j'avais exposé à ses yeux mes angoisses nouvelles, Fanny vint d'elleniême au-devant d'une pensée que je n'avais jamais osé lui laisser voir. — J'ai manqué d'habileté,— me dit-elle; — j'aurais dû te déguiser toute ma vie. Si improbables qu'aient été les choses que je t'eusse dites, tu les aurais crues, parce que tu avais intérêt à les croire. J'ai manqué d'habileté, — répétait-elle, — mais je n'ai jamais su mentir.
Cet aveu fut pour moi comme une révélation subite. Je supposai immédiatement que, de même que tant d'autres femmes, elle s'enorgueillissait du bonheur, cachait vaniteusement ses chagrins commodes vices, et, malheureuse, voulait qu'on la crût heureuse. Ce soupçon
m'agita pendant huit jours, mais l'espoir qu'il m'avait remis dans le cœur ne pouvait vivre. J'adjurai Fanny, en lui facilitant les moyens de se démentir, de ne me rien cacher de sa vie. Avec une surprise qui me parut bien réelle, elle confirma froidement ses paroles et me rendit mon désespoir.
Cependant le terme désigné par son mari pour son retour se rapprochait. Il me semblait que ce jour-là devait être celui de notre rupture et de ma mort. L'idée du partage, maintenant, m'inspirait un insurmontable dégoût. Cent fois je résolus de m'expliquer avec Fanny sur ce sujet horrible, mais je n'osai pas. Elle paraissait véritablement renaître ; elle était plus tendre et plus soumise que jamais. En même temps elle se faisait plus expansive; et comme dans ces derniers temps nous avions beaucoup parlé de mille choses qui la concernaient, elle continuait imprudemment à m' entretenir des moindres incidents de sa vie. C'est ce qui devait un jour nous replacer en face Tun de l'autre dans l'attitude menaçante de deux ennemis.
Je ne sais comment cela se fit, ni lequel de nous deux fut la cause de la scène atroce qui devait suivre; mais je me rappelle que Fanny était sur le point de me quitter et que nous étions debout tous les deux. Elle venait de nouer les rubans de son chapeau devant la glace posée au-dessus de la cheminée contre laquelle j'étais adossé ; ses épaules étaient enveloppées de son châle, et, tout en cherchant du regard son mouchoir qu'elle avait déposé sur un guéridon, elle achevait de boutonner ses gants. Nous continuions en termes demi-affectueux et familiers un,e discussion engagée "sur elle-même et sur son mari; nous étions calmes tous les deux, lorsqu'il lui échappa de prononcer une parole qui glaça le sang dans mes veines :
— Je mentirais, — murmura-t-elle, — si je disais que je n'ai pas d'affection pour lui* •
Elle n'eut pas plus tôt réfléchi à la cruauté de ces mots , d'autant plus imprudents qu'ils étaient inutiles, qu'elle se repentit de les avoir prononcés. Elle vint à moi sans rien ajouter et sans les démentir, écarta son châle pour me passer le bras autour du cou, me caressa la joue de sa main libre et se dressa sur la pointe des pieds pour m'erabrasser. Ses regards étaient
doux et demandaient pardon pour la cruauté de sa bouche.
— Vous autres femmes, — lui dis-je amèrement, en la forçant lentement à se détacher de ma poitrine, — vous n'avez aucune délicatesse dans le cœur.
Elle rougit, se fit plus douce, plus insinuante, et se rapprocha pour essayer encore de m' embrasser.
Mais je tendis le bras et la tenant à distance, la main fixée à son épaule, d'une voix basse, tremblante de fureur, je lui dis :
•— Depuis quelques jours vous parlez trop de votre mari; vous le vantez trop. Oubliezvous donc que ce n*est plus lui, maintenant, qui est à plaindre ?
Elle me prit la main, la serra énergiquement pendant que, les lèvres fermées, ne sachant que dire, elle me regardait avec une tendresse suppliante.
Mais ma colère s'aggravait à mesure que je voyais s'accentuer son repentir, et je continuai :
— Vous faites d' autant mieux de l' aimer que , plus que personne, il mérite votre estime.
Elle prévit alors qu'elle ne parviendrait pas à me calmer. Ne sachant plus que faire, elle ne
releva pas cette phrase à double entente, dénoua tranquillement les rubans de son chapeau, posa son chapeau et son châle sur le lit et s'assit dans un fauteuil en face de moi. Le coude gauche appuyé sur le bras de son siège, la joue posée dans le creux de sa main, les regards flottants devant elle, elle resta là, dans sa posture habituelle. Plus belle que jamais, avec ses bras merveilleux, dont la blancheur ombrée de duvet se détachait sur sa robe de soie noire, avec ses grands gants de peau de Suède qui lui montaient au-dessus des poignets, avec son cou flexible et penché, son teint mat et ses cheveux blonds follement bouclés sur son front pur, elle ressemblait à quelque beau portrait de Rubens. Ses petits pieds réunis et posés à terre, tout à plat, passaient sous le bord de sa robe. Son bras droit étendu sur elle s'enfonçait dans les plis sombres de la soie, et sa main à demi fermée restait immobile comme une main de marbre.
Lorsque le désastre de son mari fut connu du public, j'avais appris qu'il courait à Paris des propos déshonorants sur son compte. Il était riche et fier; il avait donc beaucoup d'ennemis. Ces propos devaient être calomnieux, car ils ne sortaient que de lèvres envieuses. Je ne les démentis pas, par prudence, mais je les recueillis. Je ne me doutais pas, cependant, qu'un jour je me servirais d'eux pour me venger.
Exaspéré par la fureur, j'attendais qu'un mot, me provoquant de nouveau, servît d'excuse à ma cruauté. Mais elle se gardait bien de parler, devinant que j'interpréterais dans le sens de ma colère tout ce qu'elle pourrait dire. Nous restions donc là, tous deux, immobiles, silencieux,
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elle, attendant le coup de grâce, moi, réunissant toutes mes forces pour frapper.
Enfin, je me décidai, et, dans une seule phrase acérée comme un glaive, attaquant l'honneur de mon rival dans ce qu'il avait de plus sacré, je répétai les infamies auxquelles je ne croyais pas. La riposte fut prompte et terrible.
— C'est mal agir! — s'écria-t-elle en se levant, hors d'elle-même, les joues empourprées, avec une expression de colère et de révolte qui me stupéfia. — Je ne veux pas qu'on touche à l'honneur du chef de famille ! Je ne veux pas qu'on déshonore celui dont je porte le nom ! Et c'est parce que je l'ai trompé, parce que j'ai souillé cette part de son honneur qu'il m'avait remise, que je ne souffrirai pas qu'on touche à l'autre; vous surtout !
— Vous devriez rougir! — s'écria-t-elle encore. — Quand même vous croiriez à ces calomnies, c'est à vous de les défendre avec moi... puisque avec moi. . .
Elle s'interrompit. Je restais muet; elle reprit : — - Vous parlez de l'indélicatesse du cœur des femmes ; je parlerai, moi, de l'orgueil des hommes. Ce n'est pas seulement l'amour des
femmes qu'il vous faut pour en faire une litière à vos pieds : c'est tout ce qu'elles chérissent, tout ce qu'elles respectent : l'estime du monde, leur famille, leurs enfants; le repos, jusqu'à l'honneur de leur époux. Il vous faut tout pour le rompre, pour le ridiculiser. Ah ! je suis bien punie d'avoir cru que je pouvais impunément vous aimer! J'ai été prudente; aussi, ce n'est pas mon mari outragé qui châtie ma faute^ mais, — châtiment mille fois plus cruel ! — c'est mon amour. Je mérite ma peine, et c'est vous qui me punissez !
Je restais * muet encore ; elle continua ainsi, la bouche pleine de sarcasmes : — Vous ressemblez à tous les autres ! Vous n'avez que de l'orgueil ! Vous ne savez pas aimer !
Cette fois, avec trouble, je répondis : — Ne suis-je donc pas excusable de l'attaquer?
— Attaquez - le donc en homme ! s'écriat-elle ; — vous qui avez tant de sujets de le braver I
— Par le ciel I c'est ce que je ferai ! — Et, sur ce mot, exaspéré à mon tour, les yeux pleins de sang, les dents serrées, je m'avançai vers elle, mais elle m'arrêta à trois pas d'un regard glacé que je ne lui avais jamais vu dans les
yeux. Puis, lentement, s' enveloppant de son châle, de la tête aux pieds, comme une prêtresse antique, sombre, farouche, désespérée, elle laissa tomber sur moi un nouveau regard de mépris et disparut.
— Que faire pour l'apaiser? — Telle fut la lâche question que je me posai dès le lendemain, en m' éveillant. Et je lui écriTis une longue lettre si soumise que je ne pus la relire sans honte. Je déchirai cette lettre , j'en commençai une autre, mais son style était si acerbe qu'il devait exaspérer celle que je voulais toucher. Je n'achevai pas cette lettre et passai une heure à me promener de long en large , dans ma chambre , en me tordant les mains. Mes idées de rupture immédiate se réveillèrent , puis elles s'assoupirent. Ma fureur avec ma jalousie se ralluma, puis elle s'éteignit. Je comprenais enfin que l'acte auquel j'avais voulu pousser Fanny était un crime qui, tout en consommant irrémédiablement le malheur de toute une famille, devait nous rendre à jamais
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malheureux. Gela m'épouvantait de songer que, si elle m'avait écouté, pendant toute notre existence seraient venues se placer entre elle et moi, les images de ses enfants abandonnés. Mais, en même temps, je n'avais pas la force de m' affranchir. Je m'étais habitué à mes peines ; je n'osais pas les troquer contre des peines inconnues. Il faut avoir été, comme moi, le but des affections et des tendresses, le cœur qui incessamment réglait les mouvements d'un autre cœur, pour pouvoir se représenter les horreurs de la solitude qui suit une séparation. Je délirais de douleur et de rage. Enfin je m'attendris en regardant le portrait de ma maîtresse. — Que m'a-t-elle fait, après tout? — me demandai-je. Je versai quelques larmes^ et, sans rien décider, je m'habillai et je sortis.
Il pouvait être huit heures ; la chaleur des derniers jours du mois d'août empourprait le ciel chargé. Les ombres, comme des linceuls épars, descendaient avec la brume lourde à travers les arbres de la grande avenue des Champs-Elysées. Les passants se hâtaient pour éviter l'orage qui grondait sourdement au loin. Les brillantes étoiles des lanternes , çà et là , couraient, se croisaient et disparaissaient. Des nuages de poussière soulevée par le vent montaient devant moi et masquaient l'espace. A mi-chemin , à peu près entre le Rond-Point et l'Arc-de- triomphe, je m'arrêtai.
C'était là. Je m'adossai à un arbre, je levai le front et je regardai. A mes pieds s'abaissait le passage des voitures qui conduisait de la grande porte à l'avenue. Au-dessus de la porte
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les quatre fenêtres du salon étaient entr' ouvertes. Une seule lampe , sans doute , éclairait la pièce , car la lueur qui glissait sur les vitres brillait à peine comme une douteuse clarté. Aucune ombre ne passait entre la lampe et les vitres. — La maison est vide , — me dis-je , — et cependant Fanny n'est pas à Ghaville, puisque le salon est éclairé.
L'orage en ce moment gronda plus fort. La foudre tomba. Une trombe de vent rugit dans le feuillage des ormes de l'avenue, soulevant des tourbillons de feuilles et de sable. Je vis alors l'ombre d'un homme s'avancer derrière la première fenêtre à ma gauche , et la fermer. Il ferma, un peu plus tard, les trois autres. Puis la faible lueur qui éclairait le salon jaillit sur les vitres, plus rouge et plus vive ; une seconde lampe était allumée.
Après cela, plus rien. L'avenue déserte, l'orage dans le ciel devenu tout noir, moi, debout sous mon arbre, et le salon vide, avec ses quatre fenêtres flambantes. Onze heures sonnèrent à l'horloge d'une église voisine.
Tout à coup, un grincement de roues rapides mordant le sable cria à mon côté. J'avais fait quelques pas au hasard, sans savoir pourquoi.
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— Gare ! gare ! cria une voix irritée. Je me jetai sur le bord du passage. Un coupé vide passa d'abord pliant et rebondissant sur ses essieux par l'effet de la secousse ; puis une grande berline de voyage attelée de quatre chevaux de poste tourna brusquement sur elle-même, pendant que les deux battants de la porte cochère se renversaient à droite et à gauche, en dedans. Je jetai un regard effaré dans la berline. Au fond était adossé un homme ; c'était lui , je le reconnus. A son côté une femme qui lui parlait; c'était elle. Confondus avec eux , sur leurs genoux, dans leurs bras, trois enfants à tête blonde. Ce fut une vision rapide. Je ne sais s'ils m'aperçurent; la berline s'était engouffrée sous l'arc béant de la porte , et déjà roulaient sur leurs gonds les deux lourds battants. Ils résonnèrent, en retombant sur eux-mêmes, avec un bruit lugubre et caverneux. Je venais de me garer pour laisser passer mon rival qui rentrait en maître dans sa maison.
— Que ne m'a-t-il écrasé sous ses roues ! — m'écriai-je la mort dans l'âme, en m' éloignant et marchant au hasard comme un homme ivre. Une voiture de place passait, je m'y jetai. — Où faut-il vous conduire ? — dit le cocher en s' enveloppant de son manteau. — Où tu voudras, au Bois, où tu voudras. — Et je me sentis soudain emporté loin de ce lieu funeste.
La pluie ruissela bientôt sur les glaces relevées. A la lueur des éclairs, rencogné dans un angle de la voiture, les bras croisés, la joue adossée au drap du panneau, je voyais, de côté, s'écheveler les arbres tourmentés par les rafales. De temps à autre, rebondissaient dans l'air les éclats de la foudre. — Est-ce que cet orage ne va pas les terrifier! — m'écriai-je.
Je ne sais plus combien de temps je passai à
blasphémer, à me déchirer la poitrine de mes ongles, à pleurer, enfermé dans ce coffre roulant, qui courait vite à travers les arbres du Bois, à la lueur empourprée des éclairs. J'étouffais. J'abaissai les glaces, et la pluie tomba par nappes sur mon visage et sur mes mains. Je m'accotai quelque temps sur le rebord de la portière, la face couchée sur mes bras. Une sensation de froid horrible me saisit. J'avais la fièvre. — Faut-il rentrer? — me disait, de temps en temps, le cocher fatigué d'un tel voyage. — Rentre, — dis-je enfin, fatigué moi-même. Il ralentit le pas de son cheval, la voiture tourna sur elle-même et recommença à rouler.
L'aube se levait tout en larmes dans un ciel mal essuyé, lorsque, relevant le front, je reconnus une maison sur le bord de la route. G' était la sienne. Tous les volets étaient fermés ; les lumières éteintes. Seule, une lueur rougeâtre excessivement affaiblie, qui semblait celle que dégagent les ouvertures d'une veilleuse, brillait comme un point entre deux lames de persienne, à la dernière fenêtre de droite, dans une chambre à côté du salon. Je me penchai longtemps sur l'appui de la portière pour regarder ce point rouge et mourant. Mais je ne pleurais plus. J'étais calme, j'étais glacé, abîmé de fatigue. — Dort-elle enfin maintenant ? — me demandai-je en m' éloignant.
Je passai les premiers jours qui suivirent cette nuit horrible dans un état d'accablement dont rien ne put me tirer. J'attendais un je ne sais quoi qui devait terminer ma vie et mes maux. — Gela ne peut pourtant pas finir ainsi ! — .me disais-je. Yingt fois par jour je sonnais pour demander mes lettres, mais je ne décachetais même pas celles que mon domestique m'apportait. Il me suffisait de regarder l'écriture des adresses. Rien ne me venait de Fanny. Il me semblait qu'elle était morte. J'avais peur. Je doutais de ma raison.
Le huitième jour après notre dernière entrevue, j'eus comme un pressentiment que j'allais la voir. Je préparai tout ce que je voulais lui dire. Hélas ! hélas I je me sentais vaincu ; je voulais demander pardon ; je voulais déclarer
que j'étais prêt à me soumettre ; je voulais la supplier d'accorder un peu de pitié à mes maux. Mais j'attendis en vain jusqu'à la nuit close, comptant les heures aux pulsations tour à tour précipitées et défaillantes de mon poignet. Elle ne vint pas. Elle n'écrivit pas. Personne ne me donna une seule seconde d'espoir en faisant vibrer le timbre de ma porte.
Quand la nuit fut tombée, je me dirigeai vers sa maison. En arrivant dans l'avenue, en face d'elle, à ma grande surprise, je reconnus que tous les volets étaient fermés. L'idée que Fanny était partie loin, si loin que je ne pourrais jamais la retrouver, me traversa la cervelle comme une flèche. Avec une horrible angoisse, mais résolument, comme un poltron qui s'est mis en tête de faire preuve de courage, je soulevai le marteau de la porte et demandai au valet qui vint l'ouvrir si elle était chez elle. J'étais tout pâle et tremblant, mais il ne s'en aperçut pas. — Madame est à la campagne, — répondit-il. — Où cela? à Ghaville? — Oui, monsieur.
J'allai m' adosser à un arbre, parce que je me sentais défaillir.
Au bout de quelques minutes, je me décidai
à rentrer chez moi. Gela me consolait à demi de savoir que Fanny était absente. Je comprenais enfin le motif qui l'avait empêchée de venir, mais je ne comprenais par pourquoi, depuis huit jours, elle ne m'avait pas écrit. J'aurais pu songer qu'elle aussi devait espérer une lettre de moi, mais il y avait encore trop de personnalité dans ma rancune. — Peut-être m'attend-elle là-bas? — disais-je pour me consoler.
Cette idée ne fut pas plus tôt éclose dans mon esprit que le désir impérieux de revoir Fanny, immédiatement, à tout prix, se saisit de moi. Jeme trouvais alors à quelques pas de ma porte. J'entrai vite et demandai mon cheval. J'aidai moi-même le garçon d'écurie à le seller. Et je m'élançai dans la rue, plein d'espoir, serrant les genoux, secouant les brides, au grand trot, culbutant les passants, sans dire gare.
Je courus avec une telle vitesse que je craignis en arrivant d'avoir fait fausse route, et je ne reconnus pas la maison de Fanny qui s'élevait devant moi, vaguement éclairée sous les grands arbres. Mais, en me dressant sur mes étriers, pour regarder par-dessus le mur, j'aperçus le pavillon. Alors je mis pied à terre et
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m'enfonçai sous le bois pour attacher mon cheval à une branche. Puis je revins sur mes pas et je vis avec surprise que la grille du parc était toute grande ouverte. Un homme en livrée se tenait auprès. Au bout de l'avenue, à l'angle de la maison , je vis briller les deux lanternes d'une voiture immobile. A mi-chemin entre la maison et la grille, un peu sur la gauche, au milieu d'une large pelouse, les vitraux de couleur du pavillon resplendissaient sous les rayons d'une lampe placée à l'intérieur.
— Que signifie tout cela? — me demandaije en marchant le long des murs pour retrouver la brèche par laquelle deux fois déjà j'avais passé. Mais j'eus à peine mis le pied dans le parc que je demeurai cloué en place. J'avais entendu des imprécations et des sanglots. C'était du pavillon, à vingt pas de moi, qu'ils partaient. Une sueur froide me couvrit tout le corps. Je frémissais comme les feuilles des arbustes sous lesquels je m'étais tapi.
En ce moment, la voiture qui attendait s'ébranla et courut au grand trot des chevaux vers la grille, le cocher obéissant sans doute à un appel que je n'avais pas entendu. Arrivée en face de moi, elle s'arrêta, et le valet de pied
ouvrit la portière. Les cris, les sanglots avaient cessé. Un homme sortit du pavillon et ferma la porte derrière lui. Je le reconnus. Qui pouvait-ce être, d'ailleurs? Il s'installa sûr les coussins, le valet monta sur le siège, le cocher toucha ses chevaux, le coupé s'ébranla de nouveau, dépassa la grille, roula sur la route sonore, et la grille fut refermée par l'homme en livrée qui se tenait auprès.
Aussitôt que cet homme , remontant vers la maison, se fut perdu sous les arbres, je m'avançai brusquement , sans précaution. Mais, avant de tourner le bouton de la porte, je regardai à travers le vitrage. Au milieu du pavillon, il y avait une table ronde portant une lampe. Tout autour courait un large divan ; et sur ce divan, renversée en arrière, la face dans les deux mains, sanglotant à se déchirer le cœur , une femme en pleurs , elle ! Fanny ! c'était elle! J'entrai vite, je tendis les bras, je me précipitai à deux genoux à ses pieds.
Elle ne m'eut pas plus tôt reconnu , qu'elle poussa un cri déchirant, me saisit la tête entre ses bras et m' étouffa contre sa poitrine. Je ne pouvais ni parler, ni respirer. Elle me baisait les cheveux ; elle y enfouissait sa face ; elle les
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mordait pour s*empêclier de crier; puis elle me relevait la tête, et je sentais ses pleurs me mouiller les joues pendant que ses lèvres frémissantes s'agitaient sur mes lèvres, et que ses mains douces, promenées sur mes épaules, sur mon cou, sur ma tête, palpitaient. Enfin elle se renversa avec moi en arrière, et là, brisée de douleur, elle détendit les bras et s'évanouit.
Je me relevai alors. Je ne comprenais rien ni à ce départ du mari, ni aux larmes de la femme. Je fis cependant tout ce que je pus pour la rappeler à la vie. La lampe s'était éteinte en tombant. M* avançant vers ma maîtresse à tâtons, j'arrachai les agrafes de sa robe et lui enlevai son corset, par lambeaux. Puis à force de caresses, de supplications, de prières ; en lui serrant les mains dans les miennes, en la réchauffant de mon souffle, je parvins enfin à la ranimer. Elle poussa tout à coup un long soupir, et se releva soutenue par mes deux bras; puis elle sembla réfléchir. Et des torrents de larmes lui jaillirent enfin des yeux, et elle se jeta sur moi avec tant d'abandon, en me montrant tant de peine, que je me sentis sangloter à mon tour en l'embrassant.
— Oh ! Roger ! mon Roger ! — s'écria-t-elle
enfin, d'une voix entrecoupée. — Si tu savais combien je suis malheureuse I Console-moi. Aime-moi. Secours-moi. Oh ! que cela me fait de bien de pleurer sur ton cœur. Mon cher Roger !
Les sanglots étouffèrent sa parole. Je la pressai de s'expliquer. Je ne comprenais rien encore à cette douleur, que traversaient comme des éclairs, des cris de révolte et d'indignation. — Ton mari sait donc tout? — lui dis-je. Elle secoua la tête. — Non, ce n'est pas cela ; mais je t'ai menti depuis un an ; je suis la plus malheureuse, la plus humiliée, la plus insultée des femmes. Le rebut, la honte, les dernières des femmes ne le sont pas plus que moi.
A ce cri qui s'échappait enfin de sa poitrine, je ne trouvai rien d'abord à opposer. Je demeurais stupide de surprise. La fureur me brisait les membres. Je ne trouvais rien à dire. Je ne savais qu'aller, venir sur moi-même et embrasser convulsivement ma maîtresse en pleurs. Tout à coup un rayon de prévoyance lumineuse sillonna mon esprit. — Si je ne profite pas de cette occasion pour la confesser, — me dis-je, je ne saurai jamais rien. Une fois apaisée elle ne parlera plus.
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Cette pensée était juste. Je fis bien d'écouter son inspiration. J'employai donc toute mon éloquence pour tirer de cette pauvre feiçme le secret que, pendant si longtemps, elle m'avait si bien caché. Je la pressai, je l'encourageai, je l'interrogeai, tout en me désolant sur sa douleur. Alors j'appris une navrante histoire, non tout d'un trait, mais en lui en arrachant les moindres détails, par fragments, car malgré son exaltation , tout en se laissant aller à tout dire, elle apportait de temps à autre des réticences dans les parties les plus délicates de son récit.
Alors s'éclaira pour moi tout ce qu'il y avait eu, jusqu'à présent, d'incompréhensible dans son existence et sa conduite.
Son mari n'était pas l'homme dédaigneusement bienveillant que je m'étais figuré. C'était un despote terrible. Femme, enfants, amis, domestiques, tous pliaient d'instinct devant son humeur, et se soumettaient passivement aux exigences de son caractère. Ce n'était pas par jalousie qu'il opprimait sa femme, c'était pour satisfaire un indomptable esprit de volonté. Il n'y avait dans sa maison qu'une seule personne qui donnait le ton et sur laquelle devaient se modeler ingénieusement toutes les autres. Il n'était pas un homme enfin , à son compte , mais une espèce de soleil qui éclairait, échauffait et communiauait la vie à tout ce qui l'entourait.
Aussi lorsqu'il vit sa femme, par moi conseillée, dévier insensiblement de la ligne de
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conduite qu'il lui avait tracée, il éprouva d'abord un sentiment de grande stupeur. Mais d'un froncement de ses sourcils il la fit immédiatement rentrer dans l'ordre. Cependant il ne chercha pas à pénétrer la cause de sa timide tentative d'affranchissement. Pour lui, toute femme était un être fantasque, conduit par des mobiles incompréhensibles et qu'on ne pouvait prendre au sérieux. Il n'avait donc pas enlevé Fanny et ne l'avait pas épousée par amour. Non. Il l'avait convoitée parce qu'elle était belle et qu'il voulait qu'une belle femme fît les honneurs 3e sa maison. Il l'avait enlevée parce qu'on la lui refusait. Il l'avait épousée parce qu elle était riche, lui pauvre, et que, d'ailleurs, il voulait faire souche, tout en s' enrichissant.
Mais, la voyant soumise, il était plein d'égards. Il tenait à honneur de lui faire dépenser tous les ans le double du revenu qu'elle lui avait apporté, et même il lui faisait souvent de grands cadeaux pour montrer sa magnificence. Il avait pour elle, en un mot, quelque chose de cette rudesse attentionnée qu'ont les cavaliers arabes pour leurs purs-sangs* Ils les pansent eux-mêmes, d'une main, tenant de l'autre
le fouet qui doit châtier le moindre écart. Pendant bien longtemps, dominée par cette volonté supérieure, Fanny se soumit passivement. Elle pensa par lui, elle agit par lui, elle vécut pour lui. Enfin, à force de résignation, elle obtint de son maître une apparence de liberté. Quelques jeunes gens, — à ce que je crus comprendre, — en profitèrent pour faire une cour ouverte et très-assidue à cette charmante femme dont Tair de tranquillité décelait une si longue habitude de révolte intérieure et de maux inépanchés. Mais son mari ne s'en douta même pas. Le hasard seul fit tomber dans ses mains une lettre compromettante. La scène qui suivit cette découverte fut terrible. Il n'y eut cependant ni éclats de voix, ni insultes, ni brutalités dégradantes ; et, de même il n'y eut ni duel, ni explications, ni séparation forcée des deux imprudents qui eussent châtié irrémissiblement l'orgueil de l'époux, tout en le vengeant. Seulement l'intelligent époux annonça froidement à sa femme qu'il gardait la lettre. Et, depuis lors, toutes les fois qu'il surprenait chez elle le moindre désir d'affranchissement, il se servait de cette lettre pour la faire frémir et la soumettre. Dans ses mains, un
chiffon de papier devint un couteau dont il aiguillonnait sa femme pour la faire marcher devant lui.
Cet homme était donc bien vil? Non pas, il était simplement très-orgueilleux. Eût -elle été mille fois plus explicite, cette lettre précieuse , il n'y aurait pas cru. Elle ne fut donc rien pour lui que la preuve d'un enfantillage dangereux qui, habilement exploitée, pouvait déguiser cet enfantillage sous les apparences du crime. Mais il ne crut jamais au crime. Car quel moyen d'y croire? Il n'était pas possible, par la seule raison que sa femme ne pouvait pas se montrer criminelle envers lui. Parce qu'elle était sa femme. Parce qu'il était lui. Aussi, tout en maugréant un peu de cet humiliant enfantillage, ne s'en montrait-il ni inquiet, ni malheureux. Et de tout son cœur de fer, il se remit à sa façon à aimer sa femme. Que dis-je? Après quinze années de mariage, il y avait encore bien des jours où il se conduisait avec elle en amoureux.
Mais l'arme restait une arme entre ses mains, et il s'en servait. D'abord, grâce à elle, il obtint de Fanny qu'elle ne verrait plus sa mère, qu'il détestait parce qu'elle n'avait pas voulu l'ac-
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cepter pour gendre de son plein gré. Ensuite, il exigea qu'elle fît nourrir ses enfants par une étrangère, sous prétexte que les soins de la maternité lui feraient perdre le goût des plaisirs du monde ; puis, sans la consulter et sans utilité visible, il vendit le château où elle était née , où elle avait passé sa jeunesse , dans le parc duquel étaient enterrés son père et ses deux frères. Enfin, grâce à cette lettre bienheureuse, il ne fut plus bientôt de contraintes qu'il ne lui imposât, de vexations qu'il ne lui fît endurer, mais sans méchanceté , mais tout en la comblant toujours de prévenances ! Surtout devant le monde ! Et la vie de Fanny devint un enfer dans lequel un impitoyable démon la torturait d'une main, tout en la caressant de l'autre.
C'était surtout lorsque Fanny résistait, lorsque ce qu'il exigeait d'elle devenait trop grave et froissait trop brutalement sa délicatesse ou sa fierté, qu'il se livrait à des emportements inouïs. Alors , -- mais pour une heure seulement, — il perdait toute conscience de luimême. Il n'était plus cet homme poliment dédaigneux qui portait sur son visage les nuances les plus exquises de la supériorité du caractère, et
dont l'air affable et ouvert semblait dire à tout le monde: «Voyez combien peu je suis à craindre.» Il redevenait le lion qu'avait pétri la nature de ses mains calleuses et que l'éducation avait à peine dégrossi. Ses cheveux se dressaient sur son front comme une crinière. Ses yeux flambaient avec des reflets d'or en fusion. Ses narines gonflées soufflaient une haleine ardente. Sa bouche Contractée s'ouvrait et montrait des dents admirables comme s'il eût voulu mordre. Ses poings se crispaient. Il était terrible. Et il y avait surtout une insulte dont il ne manquait jamais de souffleter sa victime. La lettre lui en fournissait le prétexte. Et c'était toujours la même insulte, le même mot infâme qui la marquait au front, comme un fer rouge, et qui la rabaissait, comme elle disait, au dernier rang de toutes les femmes. Mais le Sort, qui ne fait pas de compromis avec les passions et les caractères, s'acharnait parfois à lutter avec cet athlète. Des événements imprévus le frappaient ; des obstacles inouïs se dressaient sous ses pas. C'était alors qu'il était beau! Il ne blasphémait pas; il n'injuriait pas le Sort, parce qu'il savait que c'était bien inutile ; mais il se prenait corps b corps avec les événements et les obstacles, et.
silencieusement, froidement, patiemment, il luttait. Il dominait le Sort, d'habitude. Lorsque sa fortune fut compromise, à force d'audace, il parvint à en ressaisir la meilleure part, en abandonnant l'autre , comme une faveur dérisoire, aux créanciers , ses rivaux. Tout autre eût échoué à sa place , parce que nul autre ne pouvait vouloir comme lui. Mais un demi-succès ne suffisait pas à cet homme insatiable d'éclatants succès. Il avait décidé qu'il tirerait son navire des écueils sur lesquels il venait de s'enclouer. Il voulait sauver tout : la cargaison, les agrès, jusqu'au lest. Il avait juré de ne pas faire grâce à l'Océan d'un seul clou. Et maintenant, reposé de ses premiers efforts par huit jours de méditation, voilà qu'il repartait pour s'installer encore sur le heu du naufrage, plus âpre , plus résolu que la première fois. Et c'était ce départ subit -qui avait causé l'ignoble dispute dont j'avais été l'involontaire témoin.
Il paraît qu'il avait annoncé, au dîner, en peu de mots , ses projets à sa femme. Il était calme, méditatif, presque affectueux. Il plaisanta Fanny sur son air de tristesse, causé, pensait-il, par la vie absurde des champs. Il joua avec ses enfants. Il fut poli , comme toujours , avec les domestiques qui le servaient. Au dessert, il se leva, demanda un cigare, l'alluma, et se dirigea vers le pavillon tenant Fanny sous le bras et lui disant des riens d'un air aimable. Gomme les enfants les suivaient en se jouant sur la pelouse, il s'approcha d'eux, les embrassa, prit congé d'eux, et les pria affectueusement d'aller jouer plus loin. Puis il s'assit sur le divan du pavillon dont la porte était ouverte , tout en achevant son cigare et buvant son café à petits coups. A la nuit close, un valet
apporta la lampe. Il le pria de faire atteler son coupé. Jusqu'alors il n'avait absolument parlé que de banalités d'un air dégagé. Mais quand le valet fut parti , il se leva pour fermer la porte, tira tranquillement un papier timbré de sa poche, et dit à sa femme : — Ma chère, veuillez donc placer votre signature ici, à côté de la mienne , au bas de cette feuille. — Fanny prit la plume qu'il lui tendait, mais avant d'écrire elle lui dit : — Quel est donc ce grimoire que je signe? — Rien qu'un acte de donation réciproque de tous nos biens, — répondit-il.— Alors Fanny posa la plume sur la table et lui demanda doucement quelques explications sur l'usage qu'il en voulait faire. — Il fronça les sourcils et lui annonça que pour quelque temps il allait « reprendre les affaires « et qu'il lui fallait beaucoup d'argent. » — INe sommes-nous donc pas assez riches? — fit-elle.
— Mais non. —Comptez-vous donc exposer
ma fortune ? — Sur ce mot, il la regarda en face et répondit froidement , comme par défi : — Oui. — Alors je ne signerai pas cet acte, — ditelle , en pâlissant de son courage , — car je ne veux pas exposer le bien de nos enfants. C'est sur ce mot qu'éclata l'orage. Il fut bref,
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mais effrayant. En se voyant acculé par une impossibilité , le despote rugit de fureur. Pour la première fois de sa vie, il saisit le bras de sa femme , le serra pour l'obliger à signer, et le meurtrit. Elle supporta tout, ne répondit pas et ne pleura pas. Alors rassemblant à la hâte, dans sa mémoire, tous ses griefs passés, il l'accabla de mépris, de récriminations, d'injures. Et le même mot, comme un affront suprême, vint enfin éclater sur ses lèvres. C'est alors que Fanny pleura, sanglota et se décida à signer l'acte. Aussitôt il fut calmé, la remercia et voulut lui prendre la main pour la baiser ; mais, lui montrant son bras meurtri, elle lui dit : — Ce n'est pas pour cela , Dieu m'en est témoin, que je vous méprise, c'est pour la lâcheté de votre insulte. — Là -dessus, il lui demanda pardon du bout des lèvres, l'appela enfant et mauvaise tête, l'embrassa malgré elle, appela son cocher et partit.
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Lorsque Fanny, cédant à mes sollicitations, m'eut appris ces événements extraordinaires, — non pas dans l'ordre que je viens de suivre, mais par fragments incohérents , entremêlés d* éclats d'indignation ; — lorsque je ne trouvai plus rien à lui demander et qu'elle demeura muette, n'ayant plus rien à m' apprendre, nous demeurâmes quelque temps à nous regarderez silence, à la lueur assombrie des étoiles, avec une stupeur craintive. Quelque chose de formidable venait de se lever entre nous, qui modifiait étrangement notre situation.
Néanmoins, je ne pus pas me livrer sur-lechamp à la recherche des faits qui devaient forcément découler de cette confession surprenante. En voyant Fanny toute pâle encore, les cheveux défaits, les mains tremblantes, je ne
pensai qu'à son humiliation. — Elle est donc malheureuse! m'écriai -je. Je l'attirai doucement à moi par le. cou, je cherchai' ses lèvres, et je l'enfouis dans mes bras avec l'ardeur de l'espoir et de la pitié.
Oh ! cet embrassement fut long, étroit, désespéré ! Énergiquement il maria nos âmes et nous sentîmes alors tous les deux ce qu'il y a de pitié dans le mutisme des étreintes , de consolations dans les soupirs*, et combien la sympathie se dégage du mélange des larmes. Nous étions seuls , silencieux , dans une obscurité vague à peine adoucie par les lueurs pâles de la nuit d'été. Le désordre des vêtements de ma maîtresse, la fatigue des pleurs qui la retenait couchée dans mes bras , la honte d'un aveu qui , tout en soulageant son cœur, opprimait , pour la première fois, sa fierté; le bonheur de nous retrouver plus aimants, mieux liés que jamais, après une scène terrible qui devait nous désunir ; tout cela nous inspirait je ne sais quel besoin d'épanchement mutuel qui ne manquait ni d'amertume , ni de douceur. Pendant que mes lèvres frôlaient ses longs cheveux débouclés, ma main posée sur son cœur surprenait des accélérations de mouvements qui me paraissaient
les sourdes expressions de la colère. Le repentir d'avoir tant, si longtemps, *et si noblement défendu contre mes attaques celui qui était le fardeau de sa vie , arrachait de sa bouche des cris d'une ironie implacable. L'irritation de l'insulte et l'indignation de l'abaissement immérité nouaient ses deux bras à mon cou plus énergiquement que ne l'avait jamais fait l'amour. En même temps le regret d'avoir rendu malheureux cet amant dont la seule présence était alors la plus tendre des consolations, comme la plus rapide et la plus sûre des vengeances, la faisait soumise et suppliante. Le souvenir de mon rival, présent entre nous, ajoutait une âpreté désespérante à ses baisers, comme une douceur infinie à mes caresses, et, en ce moment du moins où , sans parler, nous échangions tant de sensations et tant d'idées bien compréhensibles, Fanny était enfin, dans ma pensée, absolument et pour jamais aussi indissolublement attachée à moi que détachée de lui.