‹ Fanny, étude. Avec une préf. nouvChapitre 14 sur 16 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

— Tu savais que j'étais mariée!

Ce fut là la raison suprême qu'elle opposa logiquement, d'un air timide, à mes premières plaintes, faibies encore.

— Ne savais-tu point aussi que je pouvais avoir une âme délicate, répondis-je, et ne pouvais- tu pas prévoir, en te donnant, les tourments que devait me causer ton amour?... Comment vivezvous ensemble? lui dis-je après cela, sans préambule, en faisant sur moi-môme un très-grand effort.

Elle rougit. Elle était offensée.

— Nous ne devons pas parler de cela, Hoger, répondit-elle avec froideur.

Mais elle me vit si malheureux, que, par pitié, elle parla, violentant ses sentiments les plus chastes. C'était augmenter mon supplice.

Mais elle ne me dit pas tout. Poussé par un besoin farouche de connaître l'étendue de mon malheur, voulant savoir, à tout prix, à quel point précis il s'arrêtait, je la pressai. Elle rougit encore, de pudeur. Pour moi, j'étais blême et comme suffoqué. De la main elle me ferma la bouche. Nous restions muets. Elle me regarda longtemps. Je pleurais. Elle pleura. Buvant la coupe amère jusqu'à la dernière goutte de lie, enfin elle se déclara prête à me répondre.

Alors, avec un embarras que d'abord je n'avais pas pu soupçonner; avec une hésitation qui obscurcissait mes paroles et étouffait dans leur abondance la faible lueur de mon intention; avec un trouble cruel, que doublait l'angoisse des cœurs jaloux; en nouant et brouillant ma pensée dans Técheveau des détours, des circonlocutions et des périphrases, comme si j'avais voulu retarder le moment de connaître ce que je redoutais d'entendre; je l'interrogeai sur mille choses qui tendaient à me dévoiler leur existence intime. Elle me répondit d'un air simple, gênée elle-même autant que moi, mais surmontant courageusement la honte de cet interrogatoire inouï afin d'apaiser l'ardeur de mes peines, et de me donner un exemple des

dégoûts que peut surmonter la femme qui aime, quand celui qu'elle aime est malheureux.

Et ce fut alors pour moi comme une succès sion monstrueuse de caresses et de coups; un mélange sans nom de baumes et de poisons, une association horrible de mortifications et de glorifications. Le fait exécrable qu'elle ne s'appartenait pas restait dans son intégrité; mais toutes les consolations éplorées qui pouvaient diminuet* par lelîrs flatteuses caresses ce qu'il avait de corrosif et d'humiliant, elle me les prodigua, à pleines mains, épiant craintivement sur mon visage i'eflet des paroles embarrassées, mais compréhensibles, qu'elle prononçait. A une dernière question, plus brutale que toutes les autres que je lui adressai brusque ment, il y eut en elle une si superbe explosion de révolte, que je me précipitai à ses pieds pour implorer mon pardon. Je devais la croire. J'avais été trop loin dans les suppositions de ma jalousie. Si Fanny se partageait, elle ne pouvait penser au partage sans horreur.

Certes I si je l'avais moins aimée, j'aurais pu me sentii exalté par cet aveu cruel qu'elle accompagnait de tant de consolations, par les larmes qui ruisselaient sur son visage pendant

qu'elle me montrait la plaie saignante de Sc vie, j'aurais pu être fier et reconnaissant, au moins touché de tant de douleur et d'humiliation ; mais je n'avais qu'une seule préoccupation dans l'esprit qui m'enlevai^ à moi-même. En dehors d'elle, je ne comprenais plus rien et ne songeais plus à rien. Je ne sus donc trouver aucune bonne parole pour lui répondre et me contentai de montrer quelques craintes pour son repos

— Ton mari doit se méfier, te voyant changée ; car tu l'as aimé autrefois.

A cette monstruosité, elle haussa les épaules, sans essuyer ses larmes.

— 0 Roger! Roger! me dit-elle, le malheur, c'est que tu n'es et ne seras jamais qu'un enfant. Tu écoutes sans comprendre. Est-ce que nos maris songent ^. nous? Quelle femme prendrait un amant, si son mari lui donnait ce qu'un amant donne? Non pas seulement des soins, des prévenances, des attentions, de l'amitié ; mais avant tout, un peu d'amour!

Cette pénible discussion fît grandir Fanny dans mon estime, mais elle ne me consola pas. Que m'importait au fond la nuance imperceptible de l'intention! Le fait restait, brutal. Maintenaru^^ me reprochais la curiosité de ma jalousie, qui m'avait enlevé jusqu'à l'ombre du doute que, par moments, je caressais encore.

L'effet des dernières paroles de Fanny ne pouvait donc atténuer ma douleur. Sous sa pression brûlante, je ne songeais qu'à vaincre ce qui était invincible. J'épiais le regard de ma maîtresse, comme pour apprécier ses forces, avant de l'attaquer de nouveau. Mais, nos yeux s'étant rencontrés, nous ne pûmes résister plus longtemps à nous-mêmes. Toute idée ae lutte disparut de mon esprit ; tout désir de résistance

s'envola de son cœur; et l'étreinte qui nous unit était si forte, qu'une fois de plus sans arrière-pensée, nous goûtâmes une minute de véritable bonheur

Fanny devait souffrir autant que moi de cette confession étrange que je lui avais arrachée ; mais elle était tellement impersonnelle, qu'à partir de ce jour où je lui laissai voir tous mes maux, elle me cacha subitement tous les siens, et, comme pour m'inviter gracieusement à maîtriser les emportements de mon caractère, elle ne m'apporta plus que des sourires. Pauvre femme 1 elle me venait trouver par des temps affreux, et sa plus pressante préoccupation devait être de forger les mensonges qui légitimaient son absence pendant deux heures, chaque semaine. Maintenant elle bravait les giboulées du printemps comme elle avait affronté les neiges de l'hiver. Elle ne parlait même jamais des ennuis que, nécessairement, elle devait supporter pour arracher quelques heures de hberté

à Tétroit esclavage de la famille. Elle riait doucement de sa toilette mouillée en retirant ses gants à grand'peine, relevant ses cheveux débouclés et présentant au feu le bout de ses bottines fumantes. Elle était fière de se trouver enfin chez moi après s*étre exposée à tant de dangers^ heureuse de n'avoir pas été rencontrée, contente lorsqu'elle me voyait un peu moins triste. Les obstacles à vaincre, le secret à conserver, l'estime du monde à ménager, le souci de mon repos; tout cela l'empêchait de sentir la fatigue.

— Il n'est pas de bonheur complet, me disaitelle avec un soupir, de sa voix la plus tendre ; tous les deux nous payons au chagrin l'intérêt de notre amour ; mais cet amour est si bon, que l'intérêt que le chagrin perçoit sur lui ne me semble pas usuraire.

Elle n'aigrissait jamais nos discussions ; jamais la première elle ne parlait de ses devoirs, qui étaient beaucoup pour elle et dont elle m'avait secrètement sacrifié la meilleure part. Elle devinait, avec son merveilleux instinct de femme, qu'elle ne pouvait me parler de ses devoirs sans irriter mon orgueil, et elle respectait mon orgueil comme une chose dont la blessure de-

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vait me faire souffrir. Jamais, non plus, je ne surpris chez elle le plus faible soupçon de remords. Mais en éprouvait-elle?...

— Que de soins, me disais-je quand j'étais seul, elle doit être obligée de prendre pour dissimuler notre amour ! Que d'inventions ! que de calculs 1 que de ruses ! pour parvenir à éviter toute discussion sur ses absences I que de concessions, pour n'être pas découverte ! Elle risque tant, la pauvre femme ! Elle a tant à perdre ! Et moi si peu I Ah ! je suis un bien mauvais homme de la tourmenter.

Elle me traitait gentiment en enfant, et, franchement, je le méritais bien. Que de choses de sa vie je sentais qu'elle me cachait, de peur de me faire de la peine 1

Je ne voulais jamais comprendre qu'il y eût des jours où il lui était empiétement Impossible de sortir, et qu'il suffisait de la pj us banale visite pour la retenir chez elle. Je la soupçonnais alors de calculs abominables. J'affirmais qu'elle m'avait menti. Je pensais qu'elle puisait des excitations et des fatigues dans le partage qu'elle disait détester.

Je la haïssais.

— Vous me faites pitié I murmurait-elle lors-

|ue je lui avais laissé voir les horreurs de mon .nfirme pensée.

Quelquefois cependant, oubliant à demi mes douleurs personnelles pour descendre dans les profondeurs de ma conscience, je me disais :

— Lorsque je l'ai bien torturée, quand elle sort d'ici, en larmes, l'esprit éperdu, le cœur brisé, en se demandant si elle me retrouvera jamais en vie, comment fait-elle là-bas pour déguiser les tourments qui la rongent, pour se masquer le visage de son air habituel de tranquillité, pour redevenir la femme souriante que je connais? Est-ce à force de caresses qu'elle prévient les soupçons d'un mari difficile à tromper? Ah 1 comme je sens bien qu'elle doit pleurer avec ses enfants I Ils lui coûtent tant d'efforts douloureux I Et comme je sens bien aussi qu'ils devinent le secret de ses larmes 1 Et comme il est certain que, semblables à elle, aussi bons, aussi discrets, de leurs petites mains, ils les étanchent et ne les trahissent pas!

Elle souffrait horriblement. Avec chagrin, je la voyais pûlir. J'observais, sans le lui dire, le cercle noir qui marbrait le tour de ses yeux affaibhs et donnait à ses regards une étrange expression de pitié; j'observais ses lèvres con-

tractées et les plis qui, maintenant, de son front, remontaient se perdre sous ses cheveux de soie, comme ics .symboles visibles de penséesdouloureuses; je m'apitoyais enfin sur cet air d'abandon qui alanguissait devant moi toute sa personne. Devant moi seulement, elle détendait la rigidité de son maintien et je le lui pardonnais bien : elle devait être si fatiguée de son rôle de femme heureuse !

Elle eût été si flore de pouvoir tout avouer et vivre ouvertement avec moi sans honte I

— Ne me quitte pas I me disait-elle parfois ; tu m'es nécessaire comme la lumière 1

Souvent aussi elle ajoutait :

— Ce qui me prouve que je t'aime, c'est que j'aime tout de toi, jusqu'à ton doux égoïsme, jusqu'à ta colère, jusqu'à tes sublimes injustices I

Après cela, elle devenait subitement silencieuse, comme si quelque funèbre pensée qu'elle n'osait avouer l'eût harcelée sans relâche. Je la regardais. Elle secouait la tête. Enfin, en se tordant les mains :

— Trahir 1 toujours trahir! s'écriait-elle. Voilà la chose horrible qui empoisonne tout, jusqu'à l'idée de mon bonheur. Je suis la créa-

ture la plus misérable. Dieu ne m'a pas donné la force, et, toute ma vie, je porterai la peine de ma faiblesse. J'ai toujours vécu autrement que je ne voulais vivre ; toujours été à côté de ce queje voulais faire. Trahir! mon Dieul combien je me déteste !

Je la saisissais alors dans mes bras pour la rassurer; mais je ne trouvais rien à lui répondre.

— De qui veut-elle parler? me disais-je assez sottement.

Ce ne pouvait être que du fait de la trahison ; mais je la connaissais mal encore, et, rapportant à moi les paroles échappées de sa conscience, je me sentais heureux et fier.

Tout cela me touchait parfois jusqu'aux larmes. Alors je prenais des résolutions courageuses.

— Gardons pour nous tous les maux, me disais-je, et ne lui donnons que des consolations.

Par pitié, j'oubliais donc un moment mes chagrins -Je secouais les lassitudes de ma rêverie pesante, pour me livrer aux emportements les plus ardents de la passion ; je me refaisais doux et tendre, plus soumis, plus affectueux que le chien fidèle qui rencontre, après long-

temps, le regard du maître adoré ; je versais à grands flots, à ma chère maîtresse, le vin de la louange; et je devenais futile et loquace, effleurant, en lui parlant, vingt sujets à la fois, riant à pleine gorge, évitant bien surtout de prononcer un mot qui eût un rapport indirect avec le sujet habituel de mes tourments. Mais ce rôle héroïque, dont je m'acquittais mal, ne la trompait pas. Elle me regardait avec stupeur. En hochant la tête elle m'écoutait. Avait-elle la conscience que, le jour où je n'aurais plus de jalousie, ce serait que je n'aurais plus d'amour?

Mais ces accès d'héroïsme ne pouvaient durer longtemps chez moi. En soupirant, comme une personne allégée d'un grand poids, elle me voyait reprendre mon air morose.

Je finis, à ma grande honte, par accepter tacitement cette situation. xMais il y avait dccormais entre nous, et pour jamais, quelque chose qui ne pouvait s'effacer : une pensée unique et constante qui, mutuellement, tourmentait nos cœurs. Nous fermions nos lèvres pour l'empêcher de jaillir ; mais nous la sentions toujours présente, en nous-mêmes, comme une douleur aiguë qui, parfois, nous arrachait des imprécations. Alors un seul cri suffisait pour amener une explosion soudaine, et moi surtout, j'oubliais les résolutions de mon orgueil pour donner un libre cours au chagrin qui me dév^orait. Je ne voulais pas parler de mon rival, mais j'en parlais sans cesse. Son nom me déchirait la mémoire et se tordait comme un aspic entre mes dents. A peine était-il prononcé, que mille questions

brûlantes venaient à sa suite. Je voulais le connaître mieux encore. Je voulais savoir tout ce qu'il était, tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il disait. Fanny alors devenait sérieuse; elle méditait longuement avant de me répondre, afin de ne pas se couper ou se démentir; puis elle donnait des signes d'impatience et fronçait les sourcils.

— Les hommes sont insatiables, disait-elle, à ma grande surprise. Ne peux-tu donc te contenter d'être aimé ! Pourquoi t'occupes-tu sans cesse de ce qui se fait chez moi ?

Après ces discussions, je la quittais triste, et, huit jours plus tard, j'attendais sa venue, furieux, exaspéré par la rancune, la bouche pleine de sarcasmes, décidé à rompre brutalement avec elle. Mais, à sa seule vue, toute ma colère s'exhalait de moi comme une fumée, je me jetais à ses pieds et l'étreignais convulsivement sur mon cœur.

Rien ne me surprenait davantage et ne m'irritait plus fort que la docilité avec laquelle elle se soumettait à tout, sans murmurer. L'absence, les obstacles, les empêchements ne paraissaient rien lui faire. Me voir, ne pas me voir, c'était tout un. Son visage demeurait

calme. Elle prenait des poses de victime et ne disait mot.

— Et si je me tuais ? m'écriai-je un jour. Elle haussa les épaules.

— Et si quelque accident que nous ne pouvons prévoir nous séparait?

— Que veux-tu ! fit-elle.

Après cela, elle se mit à pleurer.

Ne pouvant passer ma vie auprès d'elle, j'aurais au moins voulu gouverner la sienne, afin que ses moindres inspirations ne lui vinssent que de moi. Elle comprenait mon intention, et elle s'en montrait touchée ; mais elle ne me cédait jamais sur le point délicat dont elle avait fait un point d'honneur.

— Je suis obligée de subir la position que le sort m'a faite, disait-elle ; à quoi bon chercher à pénétrer ses secrets! Tu t'affliges si je parle; tu t'affliges si je me tais; tâche donc, mon cher Roger, d'oublier ces sujets de tristesse. Je les oublie bien, moi, lorsque je viens ici.

— Tu es trop exclusif! disait-elle encore parfois, moitié souriante et moitié boudeuse : à t'entendre, je ne devrais aimer que toi.

Cependant, toujours poussé par mon idée fixe, et n'admettant pas qu'elle pût avoir une

volonté devant la mienne, je rusai avec elle, en m'adressant exclusivement à sa pitié, et j'en arrivai enfin à ce point de bassesse que, par désespoir de me sentir seul à souffrir, j'employai toute mon influence pour exiger de cette malheureuse femme qu'elle suivît une ligne de conduite tout opposée à celle que lui avait tracée son mari. Je savais bien, en agissant ainsi, que sa maison, jusqu'alors paisible, allait devenir un enfer, et j'y comptais 1 Pendant quelques jours, par lassitude, elle suivit docilement mes conseils, et alors elle se trouva placée entre ses deux maîtres comme le fer amolli par la chaleur, entre l'enclume et le marteau. Tous les deux, sans relâche, nous meurtrissions son cœur. Enfin, poussée par le tourment et aussi par une sorte d'esprit de droiture, elle me dit :

— Roger, tu me conseilles bien mal, car tu me fais troubler son repos.

Je demeurai consterné, et cessai d'employer ce nouveau genre de torture, parce que c'était pour moi une mortification cruelle de la voir s'ériger en défenseur de son mari. Fanny semblait fatiguée, d'ailleurs, de ces débats humiliants et pénibles.

— J'ai peur de l'ennuyer, me dis-je un jour

Mais, dans mes accès les plus violents de .jalousie, j'enrageais de lui retrouver, sur le visage, son air pudique. Elle le conservait toujours, môme dans les enivrements les plus fous du plaisir. Gela, à la longue, devenait irritant. J'avais beau la dépraver, pour chercher à étouffer mon amour dans les cendres de la satiété, elle restait toujours la même. Il y avait deux âmes bien différentes qui s'exhalaient de ses lèvres et de ses regards. La première était celle d'une Phryné absorbée et sérieuse, nourrie des plus fines primeurs comme des épices les plus corrosives de la passion qui, de temps h autre, se signalait par un étrange et vague sourire. La seconde était celle d'un ange immaculé. Ah ! ses regards! Cette expression de surprise qui lui-

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sait perpétuellement dans ses yeux bleus, bien ouverts, sous ses paupières mobiles et détachées. Je sens quMls me suivent encore, qu'ils me ravissent encore! Je les sens toujours là, posés sur les miens! Ils m'interrogent, ils me fascinent 1 Est-ce que je n'oublierai janais ses yeux?...

Elle avait quelquefois, dans le port de sa tête, dans son attitjde, dans sa démarche, un je ne sais quoi qui révélait des appétits d'un sensualisme profond et décidé, et même quelque chose de ce monstrueux parti pris de partage, qui la ravalait tant à mes yeux. Soudain, sur un seul mot, elle se métamorphosait et Ton croyait voir devant soi un autre être.

— Quelle femme es-tu donc ? lui dis-je après une discussion dans laquelle elle m'avait montré les sentiments les plus opposés.

Elle leva le front et me regarda de ses yeux clairs et tranquilles; mais une émotion intérieure gonflait ses naiines et rougissait faiblement ses joues.

— Je ne puis vivre sans aimer, répondit-elle lentement. Je ne puis vivre sans être aimée. Mes qualités, mes défauts, sont des choses secondaires; ils appartiennent à toutes les femmes.

Mais ce qui est. à moi seule, c'est ma r^s« sion.

Et, avec une exaltation loyale, elle ajouta e

— Me comprends-tu î

L'été vint à la suite de ces nombreuses et pénibles discussions. Chaque année, Famiy passait cette saison à la campagne, aux environs de Paris. Un jour, elle m'annonça en rougissant la triste nouvelle du départ; mais je refusai nettement de me soumettre à Tabsence.

— Nous nous écrirons, me dit-elle.

Cette résignation m'exaspéra. Je ne sais ce que je lui répondis, je l'ai oublié, mais je me souviens que je combattis sa résolution avec l'énergie du désespoir. Je versai tant de larmes, j'étais si inquiet, si malheureux, qu'elle se laissa émouvoir. En me serrant dans ses bras, elle me répéta mille fois qu'elle consentait à adopter les moyens que je trouverais.

— Sois prudent I Ne me compromets pas

surtout ! disait- elle entre deux baisers, en s'en allant.

Huit jours après, je m'acheminais dans la direction de Chaville. C'était au bord de la grande route de Versailles que se trouvait sa maison Quand j'entendis minuit sonner aux horloges lointaines, j'escaladai le mur et m'avançai vers un pavillon dont elle m'avait indiqué la place. A vingt pas, comme je me tenais à couvert sous l'ombre des arbres, je vis une forme grise, immobile. C'était elle. Je courus à elle. Elle m'entraîna. Je refermai la porte. Nous étions sans lumière.

— Ne parle pas, me dit-elle à l'oreille, avec une agitation extraordinaire; depuis trois jours, il est soucieux; il est triste; il doit avoir des soupçons.

C'était là une variante nouvelle dans le chagrin de mon existence, sur laquelle je n'avais pas compté.

— Écoute ceci, murmura- t-elle d'une voix saccadée par la terreur : il ne faut pas qu'il se douie; il ne faut pas qu'il sache; je ne le veux pas. Tu es homme, c'est à toi de m'indiquer la conduite que je dois tenir. Parle, ev, si tu dois parler de sacrifice, ne crains pas, je suis forte.

Et, comme elle se sentait défaillir, tout en me voyant éperdu de douleur :

— J'avais oublié, me dit-elle amèrement, que tu n'es toi-même qu'un enfant. Pardonne-moi de t'avoir parlé en homme.

— Fanny, lui dis-je sérieusement en l'attirant pour la faire asseoir auprès de moi, je ne suis peut-être qu'un enfant; mais j'ai le courage d'un homme. Surpris à l'improviste par cette affreuse nouvelle, je ne sais qu'inventer; mais puisque tu es si forte, décide toi-même ce que nous devons faire ; je m'y soumettrai. Faut-il te quitter? Dis-le. Par la mémoire de ma mère, si tu le veux, tu ne me reverras jamais, quand même tu me chercherais par toute la terre.

— Je ne veux pas que tu meures ! dit-elle d'une voix sourde en se levant et frappant du pied.

Puis elle me saisit la tête à deux mains et m'embrassa convulsivement sur les lèvres.

Mais un bruit de pas qui criaient sur le sable nous fit taire. En nous tenant par la taille, nous nous penchâmes sur la vitre pour voir qui marchait ainsi dans le parc à cette heure. C'était LUI 1 Je le reconnus à la carrure de ses épaules, à ses cheveux grisonnants qui voltigeaient au

vent sur son front nu. Il s'avançait parallèment au pavillon, sur l'allée large et découverte, inondée des clartés de la lune, qui tombaient d'aplomb sur lUi. Il marchait à pas comptés, les bras derrière le dos, la tête basse, les traits distendus, comme un homme qui traîne après lui quelque lourde pensée. Il passa devant nous et s'enfonça sous les grands arbres.

Je fus obligé de soutenir dans mes bras la malheureuse femme, car ses genoux ne pouvaient plus la porter.

— Rassure-toi, lui dis-je ; ton mari n'a pas de soupçons. Il est préoccupé; mais rien en lui ne révèle l'inquiétude fiévreuse de la jalousie. Je le sais, moi qui me suis observé.

— Le crois-tu? s'écria-t-elle avec un flot d'espoir qui la faisait tressaillir.

— J'en suis certain. Maintenant quittons nous. Je reviendrai dans huit jours. Observe le bien, d'ici là. Je ne sais ce qui l'inquiète ; mais, moi que tu nommes toujours un enfant, je te dis ceci : ton mari n'est pas jaloux.

Quand elle fut partie, je me lançai, à corps perdu, à la poursuite du promeneur nocturne. Je Taperçus de nouveau au détour d'une allée. Comme la première fois, il passa devant moi sans m'apercevoir, toujours sombre, toujours méditant. Je cherchais à surprendre quelque parole involontaire qui m'eût révélé la cause de sa rêverie. Mais il avait la bouche close et le front impassible. Remontant vers la maison , il doubla le pas. Sur le seuil, il s'arrêta, regarda le ciel étoile avec un sérieux effrayant, et tendit les deux bras vers lui comme si s'était exhalée de son cœur quelque menaçante prière.

— n est donc malheureux aussi 1 m'écriai-je mentalement.

Je passai les huit jours suivants dans une angoisse inexprimable. Je ne pouvais tenir en place. Les craintes, les soupçons assiégeaient mon esprit. Et c'était à lui seul que je pensais ! Quelque chose de persistant et de convaincu me disait que j'étais menacé de perdre Fanny; l'image d'une séparationviolente se dressait devant moi comme un spectre. Je ne savais comment allier cette sorte de prévision avec la certitude que son mari ne se doutait de rien ; mais cette prévision s'affirmait si bien, que je dus la considérer comme un avertissement du ciel.

Le huitième jour, à l'heure habituelle, je me mis en route; mais, cette fois, je ne songeais pas à attendre l'heure indiquée, ni à me cacher pour m'introduire chez ma maîtresse. Non

J'allais droit devant moi avec la rectitude d'un boulet, bien résolu à la chercher jusque dans sa chambre, si je ne la trouvais pas au pavillon. Craignant tout, sans pouvoir définir le sujet de mes craintes, j'éperonnais mon cheval, qui s'allongeait au ras du sol, tour à tour rassemblé et distendu comme un grand arc tourmenté par des mains fébriles. La lune éclairait de travers la route silencieuse que je suivais, la zébrait de rubans d'argent et semblait se tourner mélancoliquement vers moi pour me suivre de ses blancs regards. Les arbres défilaient à mes côtés, rapides et noirs comme des fantômes périlleusement entraînés dans une ronde. Les chiens qui dormaient dans les cours s'élançaient en aboyant sous les portes au bruit désordonné des fers de mon cheval s'abattant sur le pavé! Et le vent qui me fouettait le visage murmurait à mes oreilles des paroles excitantes. Tout me poussait et me faisait pressentir quelque drame dans lequel j'allais avoir à jouer un rôle. Je m'armais pour ce rôle, bien décidé à ne pas succomber sans lutter de toutes les forces que le désespoir, depuis longtemps , m'avait données. Combien j'étais exagéré dans mon attentel Et dans mes préparations 1 Mon esprit enthou-

siaste ne rêvait que combats surhumains, désintéressement farouche, efforts hèroiqu.s!... Hélas ! c'était le dénoùment le plus vulgaire qui m'attendait 1

x:xjcii

Je fus surpris, en franchissant le mur, de \oïr Fanny assise au bord d'une allée, sur un banc. J'étais en avance de plus d'une heure et je craignis aussitôt que son mari ne fût pas encore rentré. Mais, dv^s qu'elle m'aperçut, elle vint audevant de moi, sans se cacher, comme s'il était naturel que je m'introduisisse chez elle par le chemin des malfaiteurs. Je lui pris la main. Elle avait l'air soucieux à son tour et embarrassé.

— Qu'est-il donc arrivé? lui dis-je en l'entraînant sous les arbres.

— Tu n'avais que trop raison, Roger, répondit-elle ; mon mari n'est pas jaloux. Il a plus que jamais confiance en moi. Je n'ai pas eu la peine de l'interroger. Hier, il m'a confié la cause dp sa préoccupation secrète. Toute sa fortune, placée en Angleterre, est compromise par la fail-

lite d'un banquier. Ce matin, i\ est parti pour en sauver quelques débris, s'il en est temps encore. Il faut qu'il soit bien inquiet, ajouta-t-elle avec un soupir, car jamais il ne m'a laissé voir tant d'expansion.

Je ne trouvai pas un seul mot à répondre à cette nouvelle désolante qui, cependant, nous soulageait tous deux d'un si grand poids. J'étais abasourdi comme un homme qui vient de recevoir un coup violent à la tôte. Des sarcasmes me montaient aux lèvres, mais je ne les laissais point passer.

— Tu ne réponds rien, mon ami, me ditelle.

— Que répondre? m'écriai -je perdant toute conscience de ma brutalité; je te plains, si tu tiens beaucoup au luxe dont tu vas être privée, je te plains surtout pour tes enfants; mais....

— Mais? fit-elle.

— Mais je ne puis te plaindre d'avoir été me« nacée de me perdre, et de te trouver aujouivd'hui plus libre de m'aimer que jamais I

Elle leva les deux mains en l'air, comme pou£ attester le ciel, avec une expression de pitié. *- Ne parlons donc jamais de moi , dit-elle

douoenjeiit; je ne serai jamais pour toi qu'un li\Te fermé.

Nous marchi\mes, après cela, sous les arbres» lentement, sans nous donner le bras et sans prononcer un mot, pendant près d'une demiheure. Enfin, elle s'arrêta devant moi, me prit les deux mains et me dit d'une voix soumise :

— Pourquoi ne parles-tu plus, Roger?

— Je n'aurais rien de consolant à te dire.

— Pourquoi?

— Parce que moi-même, peut-être, j'ai besoin d'être consolé.

— Que t'arrive-t-il donc?

— Rien.

De nouveau, nous nous remîmes à marcher, au hasard, entre les arbres, sans parler, elle se courbant sous les branches , moi soulevant les branches pour la faire passer.

— Vous allez voir maintenant que nous allons souffrir de ses peines! m'écriai-je tout à coup.

— Cela doit être, répondit- elle tranquillement.

La fin de notre entrevue fut attristée par ce début que je n'avais pu prévoir. La pensée de Fanny était autre part. La mienne, malgré moi, également. Et je ne pouvais cependant me dé^

fendre d'une sorte de joie inquiète, à l'idée d'un événement qui pouvait la détacher à jamais de son mari.

— Qui sait, me disais-je, si sa ruine ne fera pas ce que ma douleur n'a pu faire I

A partir de ce jour , nous ne nous revîmes plus qu'à Paris. Il était facile à Fanny de s'absenter, maintenant qu'elle ne devait plus rendre compte à personne de ses absences. Ainsi nous reprîmes notre existence d'autrefois. Mais ce que j'avais prévu se réalisait avec une rigueur désespérante. Ce n'était plus seulement la pensée de Fanny, c'était sa vie elle-même qui était autre part. Je le sentais de plus en plus. Notre tranquillité, nos plaisirs, nos épanchements , nos joies dépendaient absolument des lettres que lui écrivait son mari. Si le courrier manquait, elle était distraite et ne m'écoutait pas. Quand elle avait reçu le matin une lettre inquiétante, elle était préoccupée et silencieuse. Quand la lettre était rassurante, c'était en elle

une explosion soudaine d'amour et de gaieté. Mais cette gaieté me faisait beaucoup plus de mal que sa tristesse , et cet amour dont l'explosion maintenant était subordonnée a quelque chose qui ne venait pas de lui-môme me révoltait. Glacé devant son inquiétude , muet devant sa tristesse, irrité devant sa gaieté, je me refusais énergiquement à recevoir le contre-coup des nouvelles qui la préoccupaient; et je m'apercevais qu'elle ne se désolait plus ou qu'elle ne paraissait plus se soucier de mon humeur. Et cela me désespérait.

Enfin , las de me voir ainsi lié à mon rival par la femme qui, se partageant équitablement entre nous , donnait toutes ses pensées à celui de nous qu'elle jugeait avoir le plus pressant besoin de ses sympathies; indigné de souffrir de ses peines, et d'attendre anxieusement ses joies de qui seules maintenant dépendaient les miennes ; poussé par le chagrin , par la jalousie , par le malheur, je résolus de tenter un suprême effort pour recouvrer le repos en la détachant de lui. Depuis longtemps je couvais, dans ma pensée, le désir d'exiger de Fanny le plus grand des sacrifices qu'elle pût me faire j mais, retenu par la crainte vague d'un

refus aussi mortifiant que douloureux, je recalais de jour en jour le moment de le lui demander. Une occasion se présenta. Ce fut olle qui me la fournit.

— Une femme qui ne s'appartient pas, me dit-elle un jour en faisant un brusque retour sur elle-même et me regardant avec compassion, ne peut aimer sans rendre son amant le plus malheureux des hommes. Plus je m'observe, Roger, plus je sens que , souvent, malgré moi, je dois te faire bien souffrir.

Touché de ce début, je répondis en balbutiant :

-; Notre liaison , cependant , pourrait être heureuse.

— Oui; ht-elle avec amertume; il n'y a de trop entre nous que Tamour. C'est là le châtiment secret d'une telle liaison. Elle ne peuC durer qu'à la condition d'être banale, et elle doit révolter alors un cœur fier et délicat.

Étroite et profonde, il faut qu'elle devienne son supplice. »

Elle soupira, je répondis :

— rirai plus loin que toi, Fanny. Un amant, n'eût-il qu'un caprice pour sa maîtresse, doit encore souffrir d'un partage qui révolte tous les sentiments humains. L'amour - propre , comme l'amour, a ses jalousies , ses pudeurs , ses tortures. Un amant, de quelque façon qu'il aime, connaît toujours l'existence du mari. Plus heureux, d'habitude, le mari ne connaît pas celle de l'amant.

— C'est aller un peu loin , fit-elle à voix basse.

Puis, en haussant les épaules, elle leva les yeux au ciel, et s'écria :

— Qu'est-ce, mon Dieul que l'amour-propre. »

Charmé de trouver enfin Fanny dans une telle disposition d'esprit, je parvins à m'enhardir. Je lui pris la main, et, me tenant debout devant elle , pendant qu'elle me regardait avec bonté :

— Si tu voulais , cependant 1 lui dis-je avec l'expression de la prière.

Elle rougit sur-le-champ, comprenant qu'elle

s'était trop avancée.

— Que veux-tu me faire entendre ?

Je n'osais plus parler. Mais elle me devina sans doute, car elle me serra tendrement la main, soupira encore et s'écria :

— Enfant !

Je secouais la tête.

— Quitte-moi ! fit-elle tout à coup, d'une voix brève ; peut-être guériras-tu? Je ne puis te rendre heureux. Marie-toi I

Elle était anéantie de douleur.

Je repoussai rudement sa main et la regardai avec colère , sur ce mot qui me parut une bravade. Mais elle était si navrée, que je n'eus pas le courage de la pousser à bout, et je murmurai des lèvres :

— Tu sais bien que cela n'est pas possible.

— Je t'ai donné, reprit elle, tout ce que je pouvais puiser d'affection dans mon cœur, et c'est toi qui m'en punis 1

Elle était offensée; il me fallut l'apaiser et m'engager à me soumettre, mais elle me gardait rancune.

— Que puis-je donc faire de plus, cependant. s*écria-t-elle.

— Si tu m'aimes, comme je le crois, répondis-je, ton devoir est tout tracé

Elle rougit encore ; elle avait compris.

— Mon devoir 1 mon devoir 1 Tu es bien imprudent, Roger, de prononcer un tel mot. Est-ce que tu ne sais pas que mon devoir le plus strict m'ordonne de ne pas quitter la maison que je gouverne?

— Ah 1 Fanny ! m'écriai-je , quelle plate chose lu opposes pour me blesser, à ma personne.

— La maison , reprit-elle en baissant les yeux , est le poste d'honneur confié h la femme. La femme qui se respecte ne le quitte jamais. »

Je voulus l'interrompre , mais elle continua , tout à coup apaisée , et me regardant avec tendresse :

— Raisonne donc un peu, cher enfant; une femme peut-elle abandonner sa famille sans perdre sa propre estime? Peut-elle s'affranchir ouvertement de tous ses devoirs sans tomber aux yeux du monde dans la foule des femmes perdues?

— Ce sont de bien tristes consid(^rarions que celles du monde, répondis -je, quand tu les places en regard de ma vie.

Nous restâmes silencieux quelques minutes, Entin elle reprit :

— Si je suivais les conseils que tu te contentes

de me laisser deviner, parce que tu es trop honnête homme pour me les donner ouvertement, tu ne pourrais t'empêcher, quelque jour, de m'en faire repentir.

Je voulus attester, mais elle me coupa la parole:

— Pouvons-nous donc supprimer le passé? Et n'es-tu pas jaloux môme du passé? Ohl je ne t'en veux pas ! ajouta-t-elle en se levant et me jetant un bras au cou , pendant qu'elle posait sa main sur ma poitrine et fixait tendrement ses yeux bleus sur les miens. A ta place , crois-le bien, je serais jalouse de même ... Que n'as-tu résisté! s'écria-t-elle enfin en se laissant tomber sur un siège et cachant son visage dans ses mains : que ne t'es-tu éloigné , quand il en était temps encore!

— Il n'était déjà plus temps, Fanny, tu le sais bien , le jour même où , pour la première fois, devant moi je t'ai vue passer.

Elle se leva de nouveau sur cette parole et m'embrassa avec un muet emportement. Sans bouger, rêveur, je me laissais faire. Enfin :

— L'amour, Fanny, peut consoler bien des peines, effacer bien des humiliations, remplacer bien des affections. Que sont, dis-moi, l'estime

du monde, les tranquilles sentiments de la famille, auprès de l'absorption d'une existence par une autre existence? La vie est-elle donc si longue, que nous puissions consentir à la sacrifier à tant de choses banales? Et d'ailleurs, à quoi bon? Qui nous en sait gré?

— Roger! Roger! disait-elle, quelle étrange morale !

Mais je continuai :

— Ne te sens-tu donc pas fatiguée de rougir, de trembler, de te cacher? N'as-tu pas enfin honte de la honte.? Et cela ne te met-il pas le cœur en révolte d'attendre, d'attendre encore, d'attendre toujours, pour m'apporter les baisers avides dont ma bouche est affamée ? Quoi ! dans tout l'espace d'une année parvenons-nous, à grand'peine, à passer cent heures ensemble, et c'est-là le bonheur dont nous devons nous contenter? Encore si ce bonheur était pur, sans mélange, absolu! Mais tu ne peux m'écouter sans que le souvenir de tes inquiétudes, des dangers que tu cours, de mes propres tourments ^e te fasse pâlir; et moi, malheureux que je suis ! je ne puis une seule fois t'embrasser sans qu'un spectre aussitôt...

— Je t'en supplie, s'écria-t-elle tout à coup.

si tu m*aîmes, ne me dis pas que tu es malheureux, car cela me fait mourir.

— Cependant, continuai -je en la regardant, attendri, si tu voulais ! il ne serait pas au monde d'existence comparable à la nôtre. Ce que je te demande, c'est d'être enfin chargé de te faire la vie paisible ; d'être seul à m'occuper de toi, à préparer, à adoucir sous tes pas le sentier de l'avenir; seul à t'aimer. Ce que je désire, c'est de devenir pour toi le moyen et le but du bonheur ; c'est de prendre pour moi toutes tes peines, et de te donner en échange tous mes rêves, tous mes plaisirs, toutes mes félicités. C'est d'être à la fois ton enfant, ton amant, ton père, réunissant sur ta tête chérie les affections les plus douces et les plus sûres. C'est de concentrer sur toi, aussi bien les souvenirs du passé que les félicités du présent et les souhaits de l'avenir, de sorte que tu deviennes enfin tout pour moi et qu'il n'y ait plus rien dans ma vie qui ne soit inspiré de toi-même, qui ne découle de toi, qui ne soit toi I Si tu voulais 1... N'est-il pas des pays où, librement, ceux que le sort a séparés et que l'amour assemble peuvent enfin goûter ce repos particulier qui résulte de la plénitude du bonheur et qui est la vie? Bien sou-

vent, dans mes rêves, je me figure que nous nous sommes volontairement exilés dans l'immensité de quelque solitude où, sous un ciel toujours bleu, à l'ombre des arbres toujours verts, au bord d'une mer toujours paisible, sur des tapis de mousse toujours en fleurs, nous nous savourons nous-mêmes, comme si notre double existence n'était plus rien qu'un palpable souvenir. Quel malheur, là, pourrait nous frapper? quelle inquiétude nous émouvoir? quel soupçon nous atteindre? quelle jalousie nous attrister dans la félicité des jours toujours semblables? Si tu voulais!... Ne serait-ce donc rien pour moi que de t'étreindre sans cesse comme un doux enfant câlin ; de chercher sans cesse à rencontrer sous tes paupières le regard attendri de tes yeux bleus; d'écouter longuement se jouer ton haleine entre tes lèvres ; de dormir la bouche collée à ton épaule, la main posée dans ta main; de te regarder, tous les jours, te mouvoir, aller, venir devant moi, plus belle, plus calme, plus gracieuse que le rêve des jeunes filles? Écoute encore : ne serait-ce donc rien pour toi que la pensée que tu m'as sacrifié tous les préjugés qui parent le cœur des femmes? ^U3 tu m'as tiré de l'abîme de chagrin au fond

duquel, depuis si longtemps, je me débats; et qu'enfin, à toi seule, tu m'as donné plus de bonheur que nul homme, ici-bas, n'en peut souhaiter? Ah ! Fanny 1 jamais plus, en pleurant, je ne dirais : « Je t'aime !» si tu voulais I

Fanny était suspendue à mes lèvres. Ivre de plaisir, elle buvait mes paroles. La tête penchée sur l'épaule, les bras pendants, les paupières abaissées, elle les écoutait comme une musique lointaine dont on ne veut rien perdre, abîmée dans une rêverie profonde qui réunissait toutes les sensations et tous les accablements. Ses narines roses se gonflaient; sa bouche murmurait de suaves réponses inintelligibles; un doux tremblement agitait ses mains et faisait courir sur sa peau des frissons rapides. Enfin, elle se leva, n'en pouvant plus et vint s'affaisser sur mon cœur. Là, je sentis ses larmes couler sur mon cou qu'elle embrassait. Ah ! la délicieuse étreinte 1

— Ne parlons jamais de cela! dit-elle enfin, avec une expression désespérée en relevant le visage et me serrant le front de la main. Cela me fait trop de mal. Cher floger, le sacrifice que tu veux faire est égal à celui que tu me demandes. Le bonheur que dépeint ta bouche persuasive

est le plus beau rêve qui puisse jamais m'enchanter; mais il n'est qu'un rêve, hélas ! 0 mon Roger 1 aimons-nous, adorons-nous I mais, par pitié pour moi, ne me parle plus ainsi 1

Je ne me tins pas pour vaincu par ce cri de désespoir qui me révélait tant d'aspirations ardentes et de maux cachés. Ni l'un ni l'autre, dans cette discussion affectueuse, nous n'avions employé nos véritables arguments. A demi satisfait d'avoir posé la question suprême de ma vie devant celle qui devait la résoudre, je résolus de la laisser réfléchir pour l'y habituer. J'attendais une occasion plus favorable pour recommencer la lutte et achever mon ennemie adorée. Elle ne tarda pas à se présenter. Elle était terrible, imprévue, et ne me laissait d'autre alternative que de vaincre les derniers scrupules de ma maîtresse ou de la perdre pour jamais.

Un jour, Fanny me parut préoccupée. Elle parlait vite et beaucoup de choses banales, comme si elle avait voulu étouffer une chose Il op sérieuse. Je me gardai de l'interroger et ne parus point m'aperce voir de son trouble. Ses caresses fuienî vives, les miennes aussi, mais nos esprits et nos volontés n'y avaient point de part. Il y eut un moment où, tousles deux, nous nous sentîmes à bout de paroles oiseuses. Elle avait la tête renversée en arrière sur mon bras, et moi, penché sur son visage, je le contemplais avec une muette anxiété. Sa respiration étouffée montait à ses lèvres en longs soupirs; ses paupières se baissaient devant mes regards interrogateurs; elle détournait les yeux et rougissait.

Je lui pris la main sans mot dire. Elle la serra avec une force fébrile.

— Parle donc, au nom du ciel ! m'écriai-je.

Je me sentais pâle. Se jetant soudain la face dans ma poitrine, elle m'étreignit convulsivement entre ses bras.

Obscurci par mille réticences confuses, le récit cruel s'échappa enfin de sa bouche. Mais, dès le premier mot qu'elle prononça, je compris tout. Le matin même, son mari lui avait fait entendre, dans une lettre fort expansive, qu'il serait probablement obligé de s'établir en Angleterre pendant plusieurs années.

Dans ce cas, ajoutait-il, elle devrait envoyer les aînés de ses enfants au collège et venir le rejoindre immédiatement avec le plus jeune.

Je demeurai atterré. J'étais indigné contre Fanny du courage qu'elle avait enfin trouvé pour prononcer les aîjominables paroles de séparation. Mais je dissimulai les angoisses qui me déchiraient le cœur et ne lui laissai voir sur mon visage que les traces d'une douleur profonde. La saisissant entre mes bras, je m'écriai :

— Cela ne sera pas, je te le jure, ce serait m'arracher le cœur que me séparer de toi.

— Que faire, mon Dieu? disait-elle en se tordant les mains.

— Nous aimer! répondis-je avec exaltation,

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nous aimer de toutes nos forces, et puiser une ressource dans l'horrible nécessité i

— Cne ressource? fit-elle.

Mais je l'interrompis.

— Fanny, ce moment est solennel; il ne s'agit plus des subtiles considérations du monde et des jalousies du passé ; il s'agit de vivre ou de mourir. Devant Dieu, je t'engage ma vie. Veuxlu me donner la tienne ?

Elle se jeta dans mes bras, disant encore

— Que faire?

— Nous enfuir si loin tous les deux, que pei sonne ne nous retrouve jamais.

Sur ce mot, nous nous tûmes. Fanny se détacha lentement de mes bras, me posa les deux mains sur les épaules et me regarda.

Je baissais les yeux , maintenant , craignant sa colère. Mais combien je la connaissais mal! Elle ne put me montrer que de la pitié. Cruellement partagée entre son amour et le devoir qui lui désignait sa place auprès du chef de famille luttant seul dans l'exil pour défendre sa fortune, elle me témoigna plus de douleur que n*en peut contenir une âme sans se rompre. Elle savait bien que je devais horriblement souffrir en songeant au terme prochain d'une liaison s; chère; mais elle comprenait aussi qu'elle ne pouvait pas ne pas obéir à cette voix qui l'appelait. Et cela l'accablait d'un mal sans nom de sentir qu'elle allait me perdre

et qu'elle était , une fois de plus , la cause de mes maux.

— Mes enfants 1 s*écria-t-elle enfin , en pâlissant, avec une expression déchirante.

Et elle se pendait à mon cou et me regardait toujours dans les yeux.

— Mes pauvres enfants! si jeunes! Y pensestu? Toi qui es bon, toi qui m'aimes, peux-tu me demander de les quitter!

Je compris immédiatement , à l'émotion qui me ravageait le cœur, que tout ce que j'allais tenter désormais était inutile. Malgré ma résistance, je sentais une sourde protestation me monter des entrailles avec des cris d'indignation. Moi-même, en secret, je ne voulais déjà plus de ce monstrueux abandon des enfants par la mère, ni même peut-être du lâche abandon de l'époux malheureux par sa femme que j'adorais.

Mais, l'avouerai-je? c« n'était pas tant le désir de passer ma vie auprès de Fanny qui me poussait encore à la lutte; c'était l'idée fixe de faire cesser ce partage que j'exécrais Qu'un moment de franchise absolue m'absolve des maux que je causai! Je sentis, en pressant Fanny de nouveau, que je souffrais moins ^jar la

certitude de la perdre que par l'idée qu'elle allait retrouver son mari. Et, avec une horreur de moi-même qui était une douleur nouvelle à ajoutera tant d'autres, je me dis :

— Maintenant j'ai plus de jalousie que d'amour!

Pendant ce temps, un peu plus tranquillement, mais toujours avec une grande douceur, elle s'était appuyée sur le coude, tournée vers moi, et discutait toute seule. Je me remis à l'écouter.

— Si j'osais, si je ne craignais de te faire de la peine....

— Parle! car je suis résolu à tout entendre. Aucune chose, aujourd'hui, ne peut me rendre plus malheureux que je ne le suis.

Ce furent de fiévreuses caresses. Enfin ^ en pâlissant, elle dit :

— Eh bien, je ne me sens pas l'horrible courage de le ruiner. Sa seule ressource aujourd'hui est dans ma fortune....

— Eh! n'est-ce que cela! m'écriai-je; abandonne-lui tout ce que tu possèdes. Ne suis-je point assez riche pour nous deux?

Mais elle secouait la tête.

— Ce n'est pas cela! ce n'est pas cela!

Je la regardai ; elle était confuse et cherchait de vagues paroles pour déguiser sa pensée. Elle continua enfin, d'une voix basse , comme si elle se reprochait ce qu'elle allait dire :

— Comment le condamner à la .solitude en ce moment surtout où il lutte pour moi, comme pour lui 1 Jamais, volontairement, il ne m'z causé la moindre peine. Il aime en moi la com pagne de quinze années de sa vie, la mère de ses trois enfants....

— Pourquoi donc l'as-tu trompé? lui dis-je en la regardant en face, abîmé de colère et de douleur.

Mais elle m'écrasa d'un seul mot :

— Parce que je t'aimais !

Et, avec une expression de fierté qui la grandissait au-dessus d'elle-même, elle ajouta :

— Ce n'était pas à toi, Roger, à me reprocher ma trahison.

Ainsi, tous les coups que je lui portais étaient immédiatement suivis d'une riposte vigoureuse; mais je ne pouvais me lasser de l'attaquer.

— Et si nous étions découverts ! m'écriai-je, avec la certitude que ce dernier coup était difficile à parer.

Elle me regarda fixement, comme si elle eût

pensé que j'avais Tinte ntion de la dénoncer pour la posséder peut-être à l'aide de ce moyen infâme ; elle nie regarda longtemps et elle dit :

— Il serait bien malheureux!...

Je détournai la tête; elle m'acheva :

— Il se dirait en se tordant les mains : « Ces « enfants... »

Mais je lui fermai la bouche, et, en frissonnant, je la regardai. Son visage était couvert de pleurs. Malgré mon trouble, j'admirai son impersonnalité, qu'elle étendait noblement jusque sur moi-même. Elle ne songeait qu'à la victime 1

— Et que ferait-il? murmurai-je.

En se cachant la face dans les mains, elle répondit d'une voix sourde :

— Il me pardonnerait peut-être....

— Sommes-nous assez punis! ajouta-t-elle, en sanglotant, un peu plus tard. Si j'obéis à mon devoir, je t'abandonne; si je ne lui obéis pas, je me déshonore. De tous les côtés je ne vois que du mal, je ne fais que du mal. Malheureuse par toi, par lui, par l'idée de mes enfants, par moimême, je n'ai même pas la ressource de mou rir pour vous rendre à tous le repos. Mon Diei qui m'avez donné un cœur, n'était-ce donc pcs

pour consoler ceux que j'aime, et faut- il donc que je ne puisse enfouir dans ce cœur, comme de chers trésors, tous leurs maux!

Ainsi, dans le demi-jour de Talcôve, sur lea dentelles du mol oreiller, les bras noués , les têtes réunies, nous pleurions.... Qui aurait voulu le croire que, depuis bien longtemps déjà, se passaient toujours ainsi nos entrevues!

Depuis ce jour funeste, je compris que je ne devais plus jamais rien espérer de notre amour, et nous vécûmes, désiors, dansTattente pénible de ce qu'un autre devait décider. Mais, comme si le sort avait résolu de ne nous rien épargner, la solution, chaque jour atlendue et redoutée, n'arrivait pas. Les lettres maintenant n'effrayaient plus elle seule. C'était moi qui les souhaitaio, demandais à les connaître, et formais des vœux ardents pour le succès de celui qui ne luttait pas assez énergiquement à mon gré. Cependant, pour donner quelque courage à la malheureuse femme , j'exagérais ma confiance et je vantais tour à tour l'habileté bien connue, ia fermeté de caractère et la puissance de volonté de son mari. J'affirmais qu'il relèverait sa fortune, qu'il obtiendrait justice et qu'il

retrouverait le repos si bien mérité I Toutes mes espérances reposaient maintenant sur lui; je ne pensais donc plus qu'à lui, je me passionnais pour lui. Que dis-je l Le bonheur le pms inespéré que j'entrevoyais dans mes rêves, c'était le retour de mon rival, qui devai* rejeter la femme que j'adorais dans ses bras !

— Que ne puis-je l'aider I me di ais-je; mais à quoi je suis bon?

Et je regrettais bien amèrement maintenant l'imbécile pudeur qui m'avaii fait refuser de franchir le seuil de sa maison. Si j'avais eu moins d'orgueil farouche, si je n'avais pas voulu me rehausser en me singularisant par une délicatesse affectée qui, à mes propres yeux, ne me lavait pas de mon action ; si, comme eussent fait tant d'autres à ma place, j'étais devenu l'ami de l'homme dont je dérobais la femme ; rachetant «nfîn aujourd'hui la faible part rachetable de mes actes, je pourrais trouver quelque apaisement à mes chagrins. Mais j'avais toujours eu moins de bon sens que d'orgueil, et combien m'accablait aujourd'hui l'idée que, par ma faute, dans ce désastre où chacun faisait son devoir, je ne me sentais propre à rien.

En opposant ces subtilités à ma conscience,

122 PANNY.

je ne m'abusais pas sur leur faiblesse. Mais, comme un homme qui se noie se cramponne aux herbes flottantes sans espérer de se sauver, je m'appuyais sur ma propre .iouleur, je m'accusais des fautes que je n'avais pas commises, je dénaturais mes sentiments et ma conduite dans ce qu'ils avaient d'honorable, parce que je ne savais plus que faire pour retrouver un peu d'espoir.

Fanny me venait voir maintenant comme un malade incurable qu'on s'étonne , à chaque visite, de surprendre encore en vie. Elle ne trouvait plus rien à me dire pour me donner du courage ; elle en avait tant besoin pour ellemême 1 Si les nouvelles étaient bonnes , elle soupirait ; elle pleurait lorsqu'elles étaient mauvaises. Un jour où elle avait développé , devant moi, dans toute sa terrible longueur, la chaîne pesante des misères les plus secrètes qu'elle entrevoyait, — terrifiée de ne pas se sentir assez forte pour la porter, — je rompis le siience tout à coup, et, simplement, je fis l'offre de toute ma fortune pour dégager l'honneur de son mari qui maintenant, comme un dernier ei iiorrible enjeu, venait d'être jeté sur le tapis vert du hasard. Hais, même devant ce nouveau dés-

astre superposé sur Tancien , si écrasant qu'il le faisait disparaître, elle resta ce qu'elle devait être.

— C'est un malheur de notre situation , me dit-elle avec une sévérité extraordinaire. Oh ! Roger, plus que jamais je t'adore ! mais je ne suis pas libre, et c'est parce que je t'adore que tu es le seul homme dont je ne puisse rien accepter.

Le sort cessa enfin de la frapper. Coup sur coup , maintenant, les lettres devenaient de plus en plus rassurantes, et déjà il ne s'agissait plus de l'honneur, ni de la misère, ni même de la séparation que nous avions tant redoutée. Toui au plus la perte de la moitié de sa fortune pouvait préoccuper Fanny. Elle redevint alors calme et souriante ; mais moi, comme un misérable qui a deux plaies à panser, je sentis immédiatement se réveiller, plus ardente que jamais, ma jalousie. Le mari de Fanny allait revenir, et son retour tant désiré jadis, je ne l'envisageais plus qu'avec une horreur insurmontable. Je souhaitais sa mort.^re redevins enfin sombre, soupçonneux, interrogateur; et nos luttes recommencèrent

L'idée ne m'était jamais venue jusqu'ici de rompre avec ma maîtresse ; mais elle m'apparut alors tout à coup, fulgurante comme un éclair Et je sentis avec elle se glisser dans mon cœm la suave caresse de l'espoir. Cet espoir cependant ne dura pas plus d'une seconde. Maigre moi , avec des frissonnements d'horreur, je me hâtai de chasser le projet de mon affranchissement.

Un jour, après une discussion dans laquelle > une fois de plus , j'avais exposé à ses yeux mes angoisses nouvelles, Fanny vint d'elle-même au-devant d'une pensée que je n'avais jamais osé lui laisser voir.

— J'ai manqué d'habileté, me dit-elle; j'aurais dû te déguiser toute ma vie. Si improbables qu'aient été les choses que je t'eusse dites, tu les aurais crues , parce que tu avais intérêt à les croire. J'ai manqué d'habileté, répétait-elle; mais je n'ai jamais su mentir.

Cet aveu fut pour moi comme une révélation subite. Je supposai immédiatement que, de même que tant d'autres femmes, elle s'enorgueillissait du bonheur, cachait vaniteusement ses chagrins comme des vires, et, malheureuse, voulait qu'on la crût heureuse. Ce soupçon

123 FANNy.

m*agita pendant huit jours; mais l'espoir qu il m'avait remis dans le cœur ne pouvait vivre. J'adjurai Fanny, en lui facilitant les moyens de se démentir, de ne me rien cacher de sa vie. Avec une surprise qui me parut bien réelle, elle confirma froidement ses paroles et me rtndi* mon désespoir.

rependant le terme désigné par son mari pour soi/ retour se rapprochait. Il me semblait que ce jour-là devait être celui de notre rupture et de ma mort. L'idée du partage, maintenant, m'inspirait un insurmontable dégoût. Cent fois je résolus de m'expliquer avec Fanny sur ce sujet horrible, mais je n'osai pas. Elle paraissait véritablement renaître ; elle était plus tendre et plus soumise que jamais. En même temps, elle se faisait plus expansive ; et, comme dans ces derniers temps nous avions beaucoup parlé de mille choses qui la concernaient, elle continuait imprudemment à m'entretenir des moindres incidents de sa vie. C'est ce qui devait , un jour, nous replacer en face Tun de l'autre dans l'attitude menaçante de deux ennemis.

Je ne sais comment cela se flt, ni lequel de nous deux' fut la cause de la scène atroce qui devait suivre ; mais je me rappelle que Fanny était sur le point de me quitter et que nous étions debout tous les deux. Elle venait de nouer les rubans de son chapeau devant la glace posée au-dessus de la cheminée contre laquelle j'étais adossé; ses épaules étaient enveloppées de son châle, et, tout en cherchant du regard son mouchoir qu'elle avait déposé sur un guéridon, elle achevait de boutonner ses gants. Nous continuions en termes demi-affectueux et familiers une discussion engagée sur elle-même et sur son mari; nous étions calmes tous les deux, lorsqu'il lui échappa de prononcer une parole qui glaça le sang dans mes veines :

— Je mentirais, murmura-t-elle, si je disais que je n'ai pas d'affection pour lui.

Elle n*eut pas plus tôt réfléchi à la cruauté de ces mots, d'autant plus imprudents qu'ils étaient inutiles, qu'elle se repentit de les avoir prononcts. Elle vint à moi sans rien ajouter et sans les démentir, écarta son châle pour me passer le bras autour du cou, me caressa la joue de sa main libre et se dressa sur la pointe des pieds pour m'embrasser, Ses regards étaient

doux et demandaient pardon pour la cruauté de sa bouche.

-— Vous autres femmes, lui dis-je amèrement, en la forçant lentement à se détacher de ma poitrine, vous n*avez aucune délicatesse dans le cœur.

Elle rougit, se fit plus douce, plus insinuante, et se rapprocha pour essayer encore de m'embrasser.

Mais je tendis le bras, et, la tenant à distance, la main fixée à son épaule, d'une voix basse, tremblante de fureur, je lui dis :

— Depuis quelques jours, vous parlez trop de votre mari ; vous le vantez trop. Oubliez-vous donc que ce n'est plus lui, maintenant, qui est à plaindre ?

Elle me prit la main, la serra énergiquement pendant que, les lèvres fermées, ne sachant que dire, elle me regardait avec une tendresse suppliante.

Mais ma colère s'aggravait à mesure que je voyais s'accentuer son repentir, et je continuai :

— Vous faites d'autant mieux de l'aimer que, plus que personne, il mérite votre estime.

Elle prévit alors qu'elle ne parviendrait pas

à me calmer. Ne sachant plus que faire, elle ne releva pas cette phrase à double entente, dénoua tranquillement les rubans de son chapeau, posa son chapeau et son châle sur le lit et s'assit dans un fauteuil en face de moi. Le coude gauche appuyé sur le bras du siège, la joue posée dans le creux de sa main, les regards flottants devant elle, elle resta là, dans sa posture habituelle. Plus belle que jamais, avec ses bras merveilleux, dont la blancheur ombrée de duvet se détachait sur sa robe de soie noire, avec ses grands gants de peau de Suède qui lui montaient au-dessus des poignets, avec son cou flexible et penché, son teint mat et ses cheveux blonds follement bouclés sur son front pur, elle ressemblait à quelque beau portait de Rubens. Ses petits pieds réunis et posés à terre, tout à plat, passaient sous le bord de sa robe. Son bras droit étendu sur elle s'enfonçait dans les plis sombres de la soie, et sa main à demi fermoe restait immobile comme une main de marbre.

Lorsque le désastre de sou mari fut connu du public j'avais appris qu'il courait à Paris des propos déshonorants sur son compte. Il était riche et fier ; û avait donc beaucoup d'ennemis. Ces propos devaient être calomnieux, car ils ne sortaient que de lèvres envieuses. Je ne les démentis pas, par prudence, mais je les recueillis. Je ne me doutais pas, cependant, qu'un jour je me servirais d'eux pour me venger.

Exaspéré par la fureur, j'attendais qu'un mot, me provoquant de nouveau, servît d'excuse à ma cruauté. Mais elle se gardait bien de parler, devinant que j'interpréterais dans le sens de ma colère tout ce qu'elle pourrait dire. Nous restions donc là, tous deux, immobiles, silencieux

134 FAXNY.

elle, attendant le coup de grâce, moi, réunissant toutes mes forces pour frapper.

Enfin, je me décidai, et, dans une seule phrase acérée comme un glaive, attaquant Thonneur de mon rival dans ce qu'il avait de plus sacré, je répétai les infamies auxquelles je ne croyais pas. La riposte fut prompte et terrible.

— C'est mal agir! s'écria-t-elle en se levant, hors d'elle-même, les joues empourprées, avec une expression de colère et de révolte qui me «tupéfia. Je ne veux pas qu'on touche à l'honneur du chef de famille! Je ne veux pas qu'on déshonore celui dont je porte le nom 1 Et c'est parce que je l'ai trompé, parce que j'ai souillé eette part de son honneur qu'il m'avait remise, que je ne souffrirai pas qu'on touche à l'autre; vous surtout!...

— Vous devriez rougir ! s'écria-t-elle un peu plus lard. Quand même vous croiriez à ces calomnies, c'est à vous de le défendre avec moi.... puisque avec moi....

Elle s'interrompit. Je restais muet; elle reprit :

— Vous parlez de l'indélicatesse du cœur des femmes; je parlerai, moi, de l'orgueil des hom-

mes. Ce n est pas seulement l'amour des femmes qu'il vous faut pour en faire une litière à vos pieds : c'est tout ce qu'elles chérissenl, tou^ ce qu'elles respectent : l'estime du monde, leur famille, leurs enfants; le repos, jusqu'à l'honneur de leur époux. Il vous faut tout pour le rompre, pour le ridiculiser. Ah I je suis bien punie d'avoir cru que je pouvais impunément vous aimer! J'ai été prudente; aussi, ce n'est pas mon mari outragé qui châtie ma faute, mais — chiitiment mille fois plus cruel ! — c'est mon amour. Je mérite ma peine, et c'est vous qui me punissez !

Je restais muet encore; elle continua ainsi, la bouche pleine de sarcasmes :

— Vous ressemblez à tous les autres ! Vous n'avez que de l'orgueil 1 Vous ne savez pas aimer 1

Cette fois, avec trouble, je répondis :

— Ne suis-je donc pas excusable de l'attaquer?

— Attaquez-le donc en homme ! s'écria-t-elle^ vous qui avez tant de sujets de le braver I

— Par le ciel! c'est ce que je ferai I

Et, sur ce mot, exaspéré à mon tour, les yeux pleins de sang, les dents serrées, je m'avançai vers elle; mais elle m'arrêta à trois pas d'un re-

gard glacé que je ne lui avais jamais vu dans les yeux. Puis, lentement, s'enveloppant de son châle, de la tête aux pieds, comme une prétresse antique^ sombre, farouche, désespérée, elle laissa tomber sur moi un nouveau regard de mépris et disparut.

— Que faire pour l'apaiser?

Telle fut la lâche question que je me posai dès le lendemain, en m'éveillant. Et je lui écrivis une longue lettre si soumise, que je ne pus la relire sans honte. Je déchirai cette lettre, j'en commençai une autre; mais le style en était si acerbe, qu'il devait exaspérer celle que je voulais toucher. Je n'achevai pas cette lettre et passai une heure à me promener de long en large, dans ma chambre, en me tordant les mains. Mes idées de rupture immédiate se réveillèrent, puis elles s'assoupirent. Ma fureur avec ma jalousie se ralluma, puis elle s'éteignit. Je comprenais enfin que l'acte auquel j'avais voulu pousser Fanny était un crime qui, tout en consommant irrémédiablement le malheur de toute une famille, devait nous rendre à jamais

malheureux. Gela m'épouvantait de songer que si elle m'avait écouté, pendant toute son existence seraient venues se placer entre elle et moi, les images de ses enfants abandonnés. Mais, en même temps, je n'avais pas la force de m'affranchir. Je m'étais habitué à mes peines ; je n'osais pas les troquer contre des peines inconnues. Il faut avoir été, comme moi, le but des afTections et des tendresses, le cœur qui incessamment réglait les mouvements d'un autre cœur, pour pouvoir se représenter les horreurs de la solitude qui suit une séparation. Je délirais de douleur et de rage. Enfin je m'attendris en regardant le portrait de ma maîtresse.

— Que m'a-t-elle fait, après tout? me demandai-je.

Je versai quelques larmes, et, sans rien décider, je m'habillai et je sortis.

Il pouvait être huit heures; la chaleur des derniers jours du mois d'août empourprait le ciel chargé. Les ombres, comme des linceuls épars, descendaient avec la brume lourde à travers les arbres de la grande avenue des Champs-Klysées. Les passants se hâtaient pour éviter Torage qui grondait au loin. Les brillantes étoiles des lanternes, çà et là, couraient, se croisaient et disparaissaient. Des nuages de poussière soulevée par le vent montaient devant moi et masquaient l'espace. A mi-chemin, à peu près entre le Rond-Point et l'Arc de Iriomphe, je m'arrêtai.

C'était là. Je m*adossai à un arbre, je levai le front et je regardai. A mes pieds s'abaissait le passage des voitures qui conduisait de la grande porte à l'avenue. Au-dessus de la porte.

les quatre fenêtres du salon étaient entr'ouvertes. Une seule lampe, sans cloute, éclairait la pièce, car la lueur qui glissait sur les vitres brillait à peine comme une douteuse clarté. Aucune ombre ne passait entre la lampe et les vitres.

— La maison est vide, me dis-je, et cependant Fanny n'est pas à Chaville, puisque le salon est éclairé.

L'orage en ce moment gronda plus fort. La foudre tomba. Une trombe de vent rugit dans le feuillage des ormes de l'avenue, soulevant des tourbillons de feuilles et xle sable. Je vis alors l'ombre d'un homme s'avancer derrière la première fenêtre à ma gauche, et la fermer. Il ferma, un peu plus tard, les trois autres. Puis la faible lueur qui éclairait le salon jaillit sur les vitres, plus rouge et plus vive; une seconde lampe était allumée.

Après cela, plus rien. L'avenue déserte, Torage dans le ciel devenu tout noir, moi, debout sous mon arbre, et le salon vide, avec ses quatre fenêtres flambantes. Onze heures sonnèrent à l'horloge d'une église voisine.

Tout à coup un grincement de roues rapides mordant le sable cria à mon côté. J'avais fait quelques pas au hasard, sans savoir pourquoi.

— Garel cria une voix irritée.

Je me jetai^sur le bord du passage. Un coupé vide passa d'abord, pliant et rebondissant sur ses essieux par l'effet de la secousse ; puis une grande berline de voyage attelée de quatre chevaux de poste tourna brusquement sur ellemême, pendant que les deux battants de la porte cochère se renversaient à droite et à gauche, en dedans.

Je jetai un regard effaré dans la berline. Au fond était adossé un homme; c'était lui, je le reconnus. A son côté une femme qui lui parlait; c'était elle. Confondus avec eux, sur leurs genoux , dans leurs bras , trois enfants à tête blonde. Ce fut une vision rapide. Je ne sais s'ils m'aperçurent; la berline s'était engouffrée sous l'arc béant de la porte, et déjà roulaient sur leurs gonds les deux lourds battants. Ils résonnèrent, en retombant sur eux-mêmes, avec un bruit lugubre et caverneux. Je venais de me garer pour laisser passer mon rival qui rentrait en naître dans sa maison.

— Que ne m'a-t-il écrasé sous ses roues ! m*écriai-je la mort dans Tâme^ en m'éloignant et marchant au hasard comme un homme ivre.

Une voiture de place passait, je m'y jetai.

— Où faut-il vous conduire? dit le cocher en s'enveloppant de son manteau.

~ Où tu voudras, au bois, où tu voudras.

Et je me sentis soudain emporté loin de ce lieu funeste.

La pluie ruissela bientôt sur les glaces relevées. A la lueur des éclairs, rencogné dans un angle de la voiture, les bras croisés, la joue adossée au drap du panneau , je voyais , de côté , s'écheveier les arbres tourmentés par les rafales. De temps à autre, rebondissaient dans l'air l^'^ éclats de la foudre.

— Est-ce que cet orage ne va pas les terri- Cerl m'écriai-je.

Je ne sais plus combien de temps je passai à blasphémer, à me déchirer la poitrine de mes ongles , à pleurer, enfermé dans ce coffre roulant, qui courait vite à travers les arbres du bois, à la lueur empourprée des éclairs. J'étouffais. J'abaissai les glaces, et la pluie tomba par nappes sur mon visage et sur mes mains. Je m'accotai quelque temps sur le rebord de la portière, la face couchée sur mes bras. Une sensation de froid horrible me saisit. J'avais la fièvre.

— Faut-il rentrer? me disait, de temps à autre, le cocher fatigué d'un tel voyage.

— Rentre, dis-je enfin, fatigué moi-même.

Il ralentit le pas de son cheval, la voiture tourna sur elle-même et recommença à rouler

L'aube se levait tout en larmes dans un ciel mal essuyé, lorsque, relevant le front, je reconnus une maison sur le bord de la route. C'était la sienne. Tous les volets étaient fermés ; les lumières éteintes. Seule, une lueur excessivement affaiblie, qui semblait celle que dégagent les ouvertures d'une veilleuse, brillait comme un point rouge entre deux lames de persienne, à la dernière fenêtre de droite, dans une chambre à côté du salon. Je me penchai longtemps sur l'appui de la portière pour regarder ce point mourant Mais je ne pleurais plus, j'étais calme, j'étais glacé , abîmé de fatigue.

— Dort-elle enfin maintenant? me demandai-je en m'éloignant.

XIJX

Je passai les premiers jours qui suivirent cette nuit horrible dans un état d'accablement dont rien ne put me tirer. J'attendais un je ne sais quoi qui devait terminer ma vie et mes maux.

— Cela ne peut pourtant pas finir ainsi I me disais-je.

Vingt fois par jour je sonnais pour demander mes lettres ; mais je ne décachetais même pas celles que mon domestique m'apportait. Il me suffisait ae regarder l'écriture des adresses Rien ne me venait de Fanny. Il me semblait qu'elle était morte. J'avais peur. Je doutais de ma raison.

Le huitième jour après notre dernière entre- Mie, j'eus comme un pressentiment que j'allai? la voir. Je préparai tout ce que je voulais lu3

dire. Hélas! je me sentais vaincu; je voulais demander pardon; je voulais déclarer quo j'étais prêt h me soumettre; je voulais la supplier d'accorder un peu de pitié à mes maux. Mais j'attendis en vain jusqu'à la nuit close comptant les heures aux pulsations tour à tour précipitées et défaillantes de mon poignet. Elle ne vint pas. Elle n'écrivit pas. Personne ne me donna une seconde d'espoir en faisant vibrer le timbre de ma porte.

Quand la nuit fut tombée, je me dirigeai vers sa maison. En arrivant dans l'avenue, en face d'elle, à ma grande surprise, je reconnus que tous les volets étaient fermés. L'idée que Fanny était partie loin, si loin que je ne pourrais jamais la retrouver, me traversa la cervelle comme une flèche. Avec une horrible angoisse, mais résolument, comme un poltron qui s'est mis en tête de faire preuve de courage Je soulevai le marteau de la porte et demandai au domestique qui vint l'ouvrir si elle était chez elle J'étais tout pâle et tremblant, mais il ne s'en aperçut pas.

— Madame est à la campagne, répondit-il

— Oùcela?àChaville?

— Oui, monsieur.

J'allai m'aJosser à un arbre, parce que je me sentais défaillir.

Au bout de quelques minutes, je me décidai à rentrer chez moi. Cela me consolait à demi de savoir que Fanny était absente. Je comprenais enlin le motif qui l'avait empêchée de venir; mais je ne comprenais pas pourquoi, depuis huit jours, elle ne m'avait pas écrit. J'aurais pu songer qu'elle aussi devait espérer une lettre de moi ; mais il y avait encore trop de personnalité dans ma rancune.

— Peut-être m'attend-elle là-bas, disais-je pour me consoler.

Cette idée ne me fut pas plus tôt venue à l'esprit, que le désir impérieux de revoir Fanny, immédiatement, à tout prix, se saisit de moi. Je me trouvais alors à quelques pas de ma porte. J'entrai et demandai mon cheval. J'aidai le garçon d'écurie à le seller. Et je m'élançai dans la rue, plein d'espoir, serrant les genoux, secouant les brides, au grand trot, culbutant les passants sans dire gare.

Je courus avec une telle vitesse, que je craignis en arrivant d'avoir fait fausse route, et je ne reconnus pas la maison de Fanny, qui s'élevait devant moi, vaguement éclairée sous les

grands arbres. Mais en me dressant sur mes étriers, pour regarder par-dessus le mur, j'aperçus le pavillon. Alors je mis pied à terre et m'enfonçai sous le bois pour attacher mon cheval à une branche. Puis je revins sur mes pas et je vis avec surprise que la grille du parc était toute grande ouverte. Un homme en livrée se tenait auprès. Au bout de l'avenue, à l'angle de la maison, je vis briller les deux lanternes d'une voiture immobile. A mi-chemin entre la maison et la grille, un peu sur la gauche, au milieu d'une large pelouse, les vitraux de couleur du pavillon resplendissaient sous les rayons d'une lampe placée à l'intérieur.

. — Que signifie tout cela? me demandai-je en marchant le long des murs pour retrouver la brèche par laquelle deux fois déjà j'avais passé.

Mais j'eus à peine mis le pied dans le parc, que je demeurai cloué en place. J'avais entendu des imprécations et des sanglots. C'était du pavillon, à vingt pas de moi, qu'ils partaient. Une sueur froide me couvrit tout le corps. Je frémissais comme les feuilles des arbustes sous lesquels je m'étais tapi.

En ce moment, la voiture qui attendait s'é-

branla et courut au grand trot des chevaux vers la grille, le cocher obéissant sans d^ute à un appel que je n'avais pas entendu. Arrivée en face de moi, elle s'arrêta, et le valet de pied ouvrit la portière. Les cris, les sanglots avaient cessé. Un homme sortit du pavillon et ferma la porte derrière lui. Je le reconnus. Qui pouvait-ce être d'ailleurs? Il s'installa sur les coussins, le valet monta sur le siège, le cocher toucha ses chevaux, le coupé s'ébranla de nouveau, dépassa la grille, roula sur la route sonore, et la grille fut refermée par l'homme en livrée qui se tenait auprès.

Aussitôt que cet homme, remontant vers la maison, se fut perdu sous les arbres, je m'avançai brusquement, sans précaution. Mais avant de tourner le bouton de la porte, je regardai à travers le vitrage. Au milieu du pavillon, il y avait une table ronde portant une lampe. Tout autour courait un large divan; et sur ce divan, renversée, la face dans les deux mains, sanglotant à se déchirer le cœur, une femme en pleurs, elle ! Fanny ! c'était elle ! J'entrai vite, JG tendis les bras, je me précipitai à deux genoux à^ses pieds.

Elle ne m'eut pas plus tôt reconnu, qu'elle

poussa un cri déchirant, me saisit la tête entre ses bras et m'étouffa contre sa poitrine. Je ne pouvais ni parler ni respirer. Elle me baisait les cheveux; elle y enfouissait sa face ; elle les mordait pour s'empêcher de crier; puis elle me relevait la tête, et je sentais ses pleurs me mouiller les joues pendant que ses lèvres frémissantes s'agitaient sur mes lèvres, et que ses mains, promenées sur mes épaules, sur mon cou, sur ma tête, palpitaient. Enfin elle se renversa avec moi en arrière, et, là, brisée de douleur, elle détendit les bras et s'évanouît.

Je me relevai alors. Je ne comprenais rien ni à ce départ du mari, ni aux larmes de la femme. Je fis cependant tout ce que je pus pour la rappeler à la vie. La lampe s'était éteinte en tombant. M'avançant vers Fanny à tdtons, j'arrachai les agrafes de sa robe et lui enlevai son corset, par lambeaux. Puis, à force de caresses, de supplications, de prières; en lui serrant les mains dans les miennes, en la réchauffant de mon souffle, je parvins enfin à la ranimer. Elle poussa tout h coup un long soupir, et se releva soutenue par mes deux bras; puis elle sembla réfléchir. Et des torrents de larmes lui jaillirent enfin des yeux, et elle se jeta sur moi avec tant d'aban-

don, en me montrant tant de peine, que je ne pus m 'empêcher de pleurer en l'embrassant.

— Ohl Roger! mon Roger 1 s'écria-t-elle enlin, d'une voix entrecoupée, si tu savais combien je suis malheureuse ! Console-moi. Aime-moi. Secours-moi. Oh ! que cela me fait de bien de pleurer sur ton cœur. Mon cher Roger !

Les sanglots étouffèrent sa parole. Je la pressai de s'expliquer. Je ne comprenais rien encore à cette douleur qui se manifestait par des cris de révolte et d'indignation.

— Ton mari sait donc tout? lui dis-je. Elle secoua la tète.

— Non, ce n'est pas cela; mais je t'ai menti depuis un an; je suis la plus malheureuse, la plus humiliée, la plus insultée des femmes. Le rebut, la honte, les dernières des femmes ne le sont pas plus que moi.

A ce cri qui s'échappait enfin de sa bouche, je ne trouvai rien d'abord à opposer. Je demeurai stupide de surprise. La fureur me brisait les membres. Je ne trouvais rien à dire. Je ne savais qu'aller, venir sur moi-même et embrasser convulsivement ma maîtresse en pleurs. Tout à coup un rayon de prévoyance traversa mon esprit.

— Si je ne profite pas de cette occasion pour la confesser, me dis-je, je ne saurai jamais rien. Une fois apaisée, elle ne parlera plus.

Cette pensée était juste. Je fis bien d'écouter son inspiration. J'employai donc toute mon éloquence pour tirer de cette pauvre femme le secret que, pendant si longtemps, elle m'avait si bien caché. Je la pressai, je l'encourageai, je l'inierrogeai, tout en m'apitoyant sur sa douleur. Alors j'appris une navrante histoire, non tout d'un trait, mais en lui en arrachant les moindres détails, par fragments; car, malgré son exaltation, tout en se laissant aller à tout dire, elle apportait de temps à autre des réticiences dans les parties les plus délicates de son récit.

Alors s'éclaira pour moi tout ce qu'il y avait eu, jusqu'à présent, d'obscur dans son existence et sa conduite.

Son mari n'était pas l'homme dédaigneusement bienveillant que je m'étais figuré. C'était un despote terrible. Femme, enfants, amis, domestiques, tous pliaient d'instinct devant son humeur, et se soumettaient passivement aux exigences de son caractère. Ce n'était pas par jalousie qu'il opprimait sa femme, c'était pour satisfaire un indomptable esprit de volonté. Il n'y avait dans sa maison qu'une seule personne qui donnât le ton et sur laquelle devaient se modeler ingénieusement toutes les autres. 11 n'était pas un homme enfin , à son compte, mais une espèce de soleil qui éclairait, échauffait et communiquait la vie à tout ce qui l'entojrait.

Aussi, lorsqu'il vit sa femme, par moi conseillée, dévier insensiblement de la ligne de con-

duite qu'il lui avait tracée , il éprouva d'abord un sentiment de grande stupeur. Mais, d'un froncement de ses sourcils, il la fit immédiatement rentrer dans l'ordre. Cependant il ne chercha pas à pénétrer la cause de sa timide tentative d'affranchissement. Pour lui, toute femme était un être fantasque, conduit par des mobiles incompréhensibles et qu'on ne pouvait prendre au sérieux. Il n'avait donc pas enlevé Fanny et ne l'avait pas épousée par amour. Non. Il l'avait convoitée parce qu'elle était belle et qu'il voulait qu'une belle femme fît les honneurs de sa maison. Il l'avait enlevée parce qu'on la lui refusait. 11 l'avait épousée parce qu'elle était riche, et que, d'ailleurs, il voulait faire souche, tout en s'enrichissant.

Mais, la voyant soumise, il était plein d'égards. Il tenait à lui faire dépenser tous les ans le double du revenu qu'elle lui avait apporté en dot, et même il lui faisait souvent de grands cadeaux pour montrer sa magnificence. Il avait pour elle en un mot, quelque chose de cette rudesse attentionnée qu'ont les cavaliers arabes po\ir leurs purs-sangs. Ils les pansent eux-mêmes, d'une main tenant de l'autre le fouet qui doit châtier le moindre écart.

FANNT. 155

Pendant longtemps, dominée par cette volonté supérieure, Fanny se soumit passivement. Elle pensa par lui, elle agit par lui , elle vécut pour iui. Enfin, à force de résignation , elle obtint de son maître une apparence de liberté. Quelques jeunes gens, à ce que je crus comprendre, en profitèrent pour faire une cour ouverte et trèsassidue à cette charmante femme dont l'air de tranquillité décelait une si longue habitude de révolte intérieure et de maux inépanchés. Mais son mari ne s'en douta même pas. Le hasard seul fit tomber dans ses mains une lettre compromettante. La scène qui suivit cette découverte fut terrible. Il n'y eut cependant ni éclats de voix, ni insultes, ni brutalités dégradantes; et, de même, il n'y eut ni duel, ni explications, ni séparation forcée des deux imprudents qui eussent châtié irrémissiblement l'orgueil de l'époux, tcut en le vengeant. Seulement, l'intelligent époux garda la lettre. Et, depuis lors, toutes les fois qu'il surprenait chez sa femme le moindre désir d affranchissement, il se servait de cette lettre pour la faire frémir et la soumettre. Dans ses mains, un chiffon de papier devint un couteau dont il aiguillonnait sa femme pour la faire marcher devant lui.

Cet homme était donc bien vil? Non pas, il était simplement très-orgueilleux. Eût-elle été mille fois plus explicite , cette lettre précieuse, il n'y aurait pas cru. Elle ne fut donc rien pour lui que la preuve d'un enfantillage qui, habilement exploitée, pouvait d'^guiser cet enfantillage sous les apparences du crime. Mais il ne crut jamais au crime. Car, quel moyen d'y croire? Il n'était pas possible , par la seule raison que sa femme ne pouvait pas se montrer criminelle envers lui. Parce qu'elle était sa femme. Parce quMl était lui. Aussi, tout en maugréant un peu de cet humiliant enfantillage, ne s'en montrait-il ni inquiet ni malheureux. Et de tout son cœur de fer, il se remit à sa façon à aimer sa femme. Quedis-je? Après quinze années de mariage, il y avait encore bien des jours où il se conduisait avec elle en amoureux.

Mais l'arme restait une arme entre ses mains, et il s'en servait. D'abord, grâce à elle, il obtint de Fanny qu'elle ne verrait plus sa mère , qu'il détestait parce qu'elle n'avait pas voulu l'accepter pour gendre de son plein gré. Ensuit-e , il exigea qu'elle fît nourrir ses enfants par une étrangère, sous prétexte que les soins de la maternité lui feraient perdre le goût des plai-

sirs du monde; puis, sans la consulter et sans utilité visible , il vendit le château où elle était née, oii elle avait passé sa jeunesse, dans le parc duquel étaient enterrés son père et ies ieux frères. Enfin, grâce à cette lettre bienheureuse, il ne fut plus bientôt de contraintes qu'il ne lui imposât, de vexations qu'il ne lui fît endurer, mais sans méchanceté, mais tout en la comblant toujours de prévenances I Surtout devant le monde I Et la vie de Fanny devint un enfer dans lequel un impitoyable démon la torturait d'une main, tout en la caressant de l'autre.

C'était surtout lorsque Fanny résistait, lorsque ce qu'il exigeait d'elle devenait trop grave et froissait trop brutalement sa délicatesse ou sa fierté, qu'il se livrait à des emportements inouïs. Alors, mais pour une heure seulement, il perdait toute conscience de lui-même. 11 n'était plus cet homme poliment dédaigneux qui portait sur Fon visage les nuances les plus exquises de la supériorité du caractère, et dont l'air aflable et ouvert semblait dire à tout le monde : « Voyez combien peu je suis à craindre. » Il redevenait le lion qu'avait pétri la nature de ses mains calleuses et que l'éducation avait à peine dégrossi. Ses cheveux se dressaient sur son

front comme une crinière. Ses yeux flambaient avec des reflets d'or en fusion. Ses narines gonflées soufflaient une haleine ardente. Sa bouche contractée s'ouvrait et montrait des dents admirables comme s'il eût voulu mordre. Ses poings se crispaient. Il était terrible. Et il y avait surtout une insulte dont il ne manquait jamais de souffleter sa victime. La lettre lui en fournissait le prétexte. Et c'était toujours la même insulte, le même mot infâme qui la marquait au front, comme un fer rouge, et qui la rabaissait, comme elle disait, au dernier rang de toutes les femmes.

Mais le Sort, qui ne fait pas de compromis avec les passions et les caractères, s'acharnait parfois à lutter avec cet athlète. Des événements imprévus le frappaient; des obstacles inouïs se dressaient sous ses pas. C'était alors qu'il était beau ! Il ne blasphémait pas; il n'injuriait pas le Sort, parce qu'il savait que c'était inutile ; mais il se prenait corps à corps avec les événements et les obstacles, et, silencieusement, froidement, patiemment, il luttait. Il dominait le Sort, d'habitude. Lorsque sa fortune fut compromise, h. force d'audace, il parvint à en ressaisir la meilleure part, en abandonnant l'autre, comme une

faveur dérisoire, aux créanciers, ses rivaux. Tout autre eût échoué à sa place, parce que nul autre ne pouvait vouloir comme lui. Mais un demi-succès ne suffisait pas à cet homme insatiable d'éclatants succès. Il avait décidé qu'il tirerait son navire des écueils sur lesquels il venait de s'enclouer. Il voulait sauver tout : la cargaison, les agrès, jusqu'au lest. 11 avait juré de ne pas faire grâce à l'Océan d'un seul clou. Et maintenant, reposé de ses premiers efforts par huit jours de méditation, voilà qu'il repartait de nouveau pour s'installer sur le lieu du naufrage, plus âpre , plus résolu que la première fois. Et c'était ce départ subit qui avait causé l'ignoble dispute dont j'avais été l'involontaire témoin.

Il paraît qu'il avait annoncé, au dîner, en peu de mots, ses projets à sa femme. Il était calme, méditatif, presque affectueux. Il plaisanta Fanny sur son air de tristesse, causé, pensait-il, parTexistence absurde des champs. Il joua avec ses enfants. Il fut poli, comme toujours, avec les domestiques qui le servaient. Au dessert, il se leva, demanda un cigare, l'alluma, et se dirigea vers le pavillon tenant Fanny sous le bras et lui disant des riens d'un air aimable. Comme les enfants les suivaient en courant sur la pelouse, il s'approcha d'eux, les embrassa, prit congé d'eux, et les pria affectueusement d'aller jouer plus loin. Puis il s'assit sur le divan du pavillon dont la porte était ouverte, tout en achevant son cigare et buvant son café à petits coups. A la nuit close, un valet apporta la lampe. Il le pria de faire at-

teler son coupé. Jusqu'alors, il n'avait absolument parlé que de banalités d'un air dégagé. Mais, quand le valet fut parti, il se leva pour ferir.er la porte, tira tranquillement un papier timbre de sa poche, et dit à sa femme :

— Ma chère , veuillez donc placer votre signature ici, à côté de la mienne, au bas de cette feuille.

Fanny prit la plume qu'il lui tendait; mais, avant d'écrire elle lui dit :

— Quel est donc ce grimoire que je signe?

— Rien qu'un acte de donation réciproque de tous nos biens, répondit-il.

Alors Fanny posa la plume sur la table et lui demanda doucement quelques explications sur l'usage qu'il voulait en faire. Il fronça les sourcils et lui annonça que, pour quelque temps, il allait « reprendre les affaires et qu'il lui fallait oeaucoup d'argent. »

— Ne sommes-nous donc pas assez riches? fit-elle.

— Mais... non.

— Comptez-vous donc exposer ma fortune?

Sur ce mot, il la regarda en face et répondit

froidement, comme par défi :

— Oui.

162 FAJNNY.

— Alors je ne signerai pas cet dcte, dit-elle en pâlissant de son courage; car je ne veux pas exposer le bien de nos enfants.

C'est sur ce mot qu'éclata l'orage. Il fut breî, mais effrayant. En rencontrant un obstacle inattendu devant lui, le despote rugit de fureur. Pour la première fois de sa vie, il saisit le bras de sa femme, le serra pour l'obliger à signer, et le meurtrit. Elle supporta cette brutalité, ne répondit rien et ne pleura pas. Alors, rassem blant à la hâte, dans sa mémoire, tous ses griefs passés, illaccabla de mépris, de récriminations, d'injures. Et le même mot, comme un affront suprême, vint enfin éclater sur ses lèvres. C'est alors que Fanny pleura, sanglota et se décida à signer l'acte. Aussitôt il se calma, la remercia et voulut lui prendre la main pour la baiser ; mais, lui montrant son bras meurtri, elle lui dit:

— Ce n'est pas pour cela. Dieu m'en est témoin, que je vous méprise, c'est pour la lâcheté de votre insulte.

Là-dessus, il lui demanda pardon du bout des lèvreSj l'appela enfant et mauvaise tête,, l'embrassa malgré elle, appela son cocher et partit.

LTI

Lorsque Fanny, cédant à mes sollicitations, m'eut appris ces événements extraordinaires, — non pas dans l'ordre que je viens de suivre, mais par fragments incohérents, entremêlés de cris d'indignation; — lorsque je ne trouvai plus rien à lui demander et qu'elle demeura muette, n'ayant plus rien à m'apprendre, nous demeurâmes quelque temps à nous regarder en silence, à la lueur assombrie des étoiles, avec une stupeur craintive. Quelque chose de formidable venait de se lever entre nous, qui modifiait étrangement notre situation.

Néanmoins, je ne pus me livrer sur-le-champ à la recherche des faits qui devaient forcément découler de cette confession surprenante. En voyant Fanny pâle encore, les cheveux défaits,

les mains trembiantes, je ne pensai qu'r son humiliation,

— Elle est donc malheureuse aussi ! m'«icriai-je.

Je l'attirai doucement à moi par le cou, je cherchai ses lèvres, et je la serrai dans mes bras avec l'ardeur de l'espoir et de la pitié

Oh ! cet embrassement fut long, étroit, désespéré ! Énergiquement il maria nos âmes, et nous sentîmes alors tous les deux ce qu'il y a de corn passion dans les étreintes, de consolations dans les soupirs, et combien la sympathie se fortifie au mélange des larmes. Nous étions seuls, silencieux, dans une obscurité à peine adoucie par les lueurs pâles de la nuit d'été. Le désordre des vêtements de ma maîtresse, la fatigue des pleurs qui la retenait couchée dans mes bras, la honte d'un aveu qui, tout en soulageant son cœur, opprimait, pour la première fois, sa fitrié ; le bonheur de nous retrouver plus aimants, mieux liés que jamais, après une discussion violente qui aurait pu nous désunir; tout cela nous inspirait je ne sais quel besoin d'épanchement mutuel qui ne manquait ni d'amertume, ni de douceur. Pendant que mes lèvres frôlaient ses longs cheveux débouclés, ma main

posée sur son cœur surprenait des accélérations de mouvements qui me paraissaient les sourdes expressions de la colère. Le repentir d'avoir tant, si longtemps, et si noblement défendu contre mes attaques celui qui était le tyran de sa vie, arrachait de sa bouche des cris d'une ironie implacable. L'irritation de l'insulte et l'indignation de l'abaissement immérité nouaient ses deux bras à mon cou plus energiquement que ne l'avait jamais fait l'amour. En même temps, le regret d'avoir rendu malheureux cet amant dont la seule présence était alors la plus tendre des consolations, comme la plus rapide et la plus sûre des vengeances, la faisait soumise et suppliante. Le souvenir de mon rival, présent entre nous, ajoutait une âpreté désespérante à ses baisers, comme une douceur infinie à mes caresses, et, en ce moment du moins où, sans parler, nous échangions tant de sensations et tant d'idées bien compréhensibles, Fanny était enfin, dans ma pensée, absolument et pour jamais aussi indissolublement attachée à moi que détachée de lui.

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