‹ Fanny, étude. Avec une préf. nouvChapitre 15 sur 16 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Quand la parole nous revint à tous deux, la fureur qui couvait en moi fit subitement explosion. Je stupéfiai Fanny. Gomme un insensé, je prononçais des mots ardents et sans suite. Le sentiment de l'impossibilité de la vengeance, la certitude que les maux de ma maîtresse devaient sans cesse se renouveler, et aussi toutes mes jalousies passées, et, plus que tout cela encore, le souvenir de nos discussions déplorables dont cet homme indigne était la cause permanente, me faisait haleter de colère comme un homme qui vient de recevoir un soufflet et qui n'a pu déchirer de ses mains celui qui l'en a stigmatisé. Dans ma démence, il me semblait que l'amour de Fanny perdait d'autant plus de son prix qu'elle était plus malheureuse, et, tout en rougissant de cette pensée, je songeais à tuer et à

donner ma vie pour elle. Mais Fanny, abattue maintenant, aimait mieux être consolée que vengée 1

Elle me reprit dans ses bras, et, chose étrange I ce fut elle qui me caressa pour m'apaiser.

Je passai la journée du lendemain à me répéter tout ce que j'avais appris. Pour la première fois depuis bien longtemps, je me sentais l'esprit allégé du doute. Un heureux avenir se déroulait enfin devant moi, après un passé si tourmenté, comme les vallées et les plaines tranquilles aux yeux du voyageur qui descend la pente escarpée des monts dangereux. L'espoir d'une existence calme me rafraîchissait l'âme , et j'étais tenté de me coucher tout de mon long au bord du sentier redevenu facile qui, doucement, s'abaissait sous mes pieds meurtris. La sérénité des jours, l'absence des inquiétudes, voilà ce qui m'attendait maintenant ; je ne cessais de me le dire, et mon âme ravie envoyait des élans de reconnaissance au hasard qui se lassait enfin de me frapper.

L'image de Fanny, nécessairement, se mêlait à ce rêve. Elle était la compagne qui m'avait suivi à travers les abîmes de la passion. Autant que moi, elle avait souffert de la longueur des marches, de l'incertitude du but, des ipines cachées sur lesquelles nous enfoncions nos pieds ensemble. La même douleur avait rougi nos yeux, échauffé nos haleines; en même temps nous avions eu soif du repos. Et, comme s'il avait fallu que le plus faible de nous deux souffrît plus que l'autre, pendant que Fanny m'encourageait à la résignation, et que, de ses mains tremblantes, elle essuyait sur mon front l'acre sueur du désespoir, elle me cachait des maux et des fatigues particulières qu'elle portait noblement pour ne pas m en désespérer.

Mais maintenant ces maux que je venais de surprendre chez elle étaient apaisés. De longtemps ils ne pouvaient renaître. Délivrés tous deux du fantôme qui nous avait si cruellement poursuivis, nous pouvions enfin, livrés à nousmêmes, nous dédommager amplement de notre supplice et de nos terreurs. Gomme deux fugitifs dont on a perdu la trace, qui s'en vont au bord des fontaines, à l'ombre des bois muets, secouer la poussière de leurs sandales, nous

allions nous venger enfin du Sort stupide, en oubliant les tourments dont il nous avait accablés.

Ainsi, je rêvais chez moi, tout seul, en regardant la douce image de ma chère maîtresse qui souriait entre mes mains, entourée, comme d'une auréole, de son cadre d'or. Ainsi, je me plaisais à disposer devant nous les étapes de notre avenir.

Jamais je n'avais caressé de plus cruelle illusion i

Le premier jour où je revis Fanny fut un jour splendide !

Elle vint chez moi dès le matin , délicieusement vêtue, comme pour célébrer dignement les noces de notre bonheur. Une robe en soie de couleur mauve, qui se mariait doucement à la fraîcheur de son teint, luisait sur sa taille mince et tombait en miroitant sur ses pieds. Ses bras, à demi nus, jaillissaient des dentelles de ses manches, avec des reflets mats comme ceux de l'ivoire qui n'a pas été poli. On voyait pareillement sortir son cou blond , un peu ployé, de son corsage échancré sur la poitrine. Ses cheveux voltigeaient sur ses joues.

Aucun bruit ne troubla nos paroles, si ce n'est le timbre de la pendule que nous n'écoutions pas, et, de loin en loin, le roulement

brusque et passager des voitures, ébranlant k pavé de la rue.

Une fois de plus, de nous seuls, nous causâmes. A table, Fanny mangea peu, en souriant, comme pour demander pardon. Je me levais pour la servir et je l'embrassais en passant. Elle me versait à boire, de haut, avec gentillesse, et je suivais du regard la belle ligne de son bras qui s'enfonçait dans l'évasement ombreux de sa manche large. Jamais notre chambre ne nous avait paru aussi charmante. Il nous semblait que nous n'en dussions jamais sortir.

Elle se leva et alla s'asseoir au bord du divan. Je me plaçai à ses pieds sur un coussin, le coude sur son genou, et longtemps nous restâmes ainsi à nous regarder, sans rien dire. Une de ses mains enfoncée dans mes cheveux les soulevait par touffes et les démêlait. Je baisais longuement son autre main que je tenais dans la mienne.

— Ah! Fanny 1 si tu n'étais pas mariée I lui disais-je avec passion.

Elle répondait :

— Ah ! Roger! si tu n'étais pas jaloux!

Je ne sais comment la journée se passa, mais

elle passa bien vite! Nous nous regardions. Nous nous embrassions. Nous allions d'une chambre à l'autre. Elle voulut apprendre l'histoire de ma vie. Je la lui contai : elle était bien simple. Elle versa des larmes en écoutant le récit de la mort de ma mère.

Pour la première fols depuis bien longtemps, calmes, heureux, nous nous sentîmes tout près l'un de l'autre. Cette atroce rancune de jalousie ne nous séparait plus. Nos épanchements furent absolus; de même fut absolue la tranquillité de nos âmes. Sans plier, nous portâmes en nous une telle somme de bonheur qu'elle eût fait la fortune de dix amants.

En comparant dans mon esprit cette journée exquise à toutes celles qui l'avaient précédée, je me rappelai subitement la cause qui, pendant près d'un an , nous avait rendus si malheureux. Une exclamation de fureur jaillit de ma bouche, et, tout en m'apitoyant sur les maux de ma maîtresse, si longtemps cachés, je ne pus m'empêcher de flétrir celui qui les avait fait naître.

Alors je fus terrifié de voir Fanny se mordre les lèvres. Une sensation rapide traversa son visage comme un silencieux éclair qui sillonne

une nuée. Puis elle se remit à sourire, et son front redevint calme comme le ciel d'un beau soir. Mais je cherchais à démêler la cause de cette sensation douloureuse, et quelque chose de confus s'élevant enfin dans ma mémoire, jo revins triste et rêveur.

Fanny me quitta sans paraître se clouter de mon trouble. Quand elle fut partie , mille souvenirs, par flots pressés, comme une marée silencieuse, m'emplirent l'esprit. La conduite de Fanny me parut plus incompréhensible que jamais.

— Il faut qu'elle soit la plus bizarre de toutes les femmes ou la plus vile !

Et soudain je repassai rapidement dans ma mémoire tout ce que je connaissais d'elle. Mais, une fois de plus, je ne rencontrai que des contradictions dans son caractère.

Pourquoi défendre mon rival lorsque j'ignorais ses violences ? Pourquoi l'accuser ensuite ? Et pourquoi pûlir maintenant en m'entendant flétrir les actes de l'homme qui l'outrage ? Oh î se peut-il qu'une femme supporte de tels mé-

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pris, des vexations si dégradantes, et conserve la moindre affection pour l'homme qui la torture et l'abaisse ! Énigme indéchiffrable! M'aimet-elle? Aime-t-elle son mari? Quel rapport y a-t-il donc entre ce mélange d'êtres, de sentiments, de calculs, de transactions, et l'amour, cette passion absolue, intolérante, exclusive?

Ainsi je mêlais, je démêlais et j'assemblais tous les faits de notre existence commune, sans pouvoir débrouiller leur inextricable écheveau. Chacun d'eux , à son tour, comme une note , bruissait à mon oreille; et, telle qu'une clameur sinistre, détonant par-dessus tout, revenait sans cesse cette parole de la conscience de Fanny qu'elle avait prononcée un jour et qui me mettait au supplice ; « Je mentirais si je disais que je n'ai pas d'affection pour lui. »

Depuis lors, réengagé plus étroitement que jamais dans le filet des incertitudes, je n'éprouvai plus qu'un seul désir, celui de tirer de Fanny l'explication de son caractère , non plus en l'interrogeant, mais en la poussant à bout. J'attaquai donc , à dessein , son mari devant elle ; et il était bien difflcile qu'elle le défendft, car c'était seulement sur le fait de sa violence que je l'attaquais. D'abord, elle se contenta de demeurer silencieuse, levant les yeux au ciel parce que je la plaignais; puis elle parut mécontente de l'âpreté de mes expressions. Soudain je vis ses joues se couvrir d'une teinte rose, ses lèvres se fermer et s'abaisser ses paupières, pendant que j'exaltais sa résignation pour mieux accabler celui qui s'en faisait un

jeu. Enfin, elle revint sur sa préoccupation éternelle :

— Ne parlons plus de cela , dit-elle ; tout cela est affreux, mais je suis obligée de m'y soumettre. 11 est mon mari, après tout.

Cette parole ne m'indigna ni ne me stupéfia, je l'attendais. Je souris avec amertume en Tentendant sortir des lèvres de ma maîtresse. Elle me regardait aller et venir dans la chambre.

— C'est une dernière illusion qui s'envole !■ m'écriai-je enfin.

Elle m'interrogea sur le sens de ces mots mais je refusai de lui répondre.

— Nous n'avons eu que trop de discussions depuis un an, lui dis -je; à mon tour, je te supplie de nj pas t'occuper de ce qui se passe en moi. Aimons-nous tels que nous sommes. Nos désespoirs et nos résistances ne nous changeront pas

Pendant Tabsence de son mari, qui dura plus de six mois , il se fit de grands changements dans nos relations. Je voyais Fanny presque chaque jour. Tous les deux, nous abusions de sa liberté l Elle venait passer chez moi tout le temps dont elle pouvait disposer. Souvent nous prenions nos repas ensemble. Nous nous rencontrions, après cela, à la promenade et au théâtre. Nous nous donnions des rendez-vous dans les magasins. Là , sans avoir l'air de nous connaître, nous nous épiions du coin de l'œil et nous nous touchions du coude, en marchandant longuement des étoffes ou des bijoux. Et puis nous nous écrivions des lettres intei minables; nous nous envoyions des bouquets.

Fanny m'accablait maintenant de p.éve nances, comme pour me dédommager de^ maux

qu'elle m'avait causés. Elle trouvait pour fnoi ces délicates attentions que les femmes reçoivent des hommes et dont elles sont si ménagères, quand elles daignent les leur accorder. Elle baisait ma main, m'appelait son enfant, se montrait soumise et veillait à ce que rien ne troublât la sérénité de ma vie. Mais jamais elle ne semblait s'abaisser en me traitant enfin comme un maître. Elle avait toute la dignité d'une reine en s'agenouillant devant moi.

Parfois, lorsque les beaux soirs de l'automne se faisaient plus embaumés et plus doux que ceux de l'été, nous nous échappions de la ville, comme des oiseaux fatigués de la chaleur du jour. Adossés, côte à côte, dans le fond d'une voiture fermée, les mains unies, sans mot dire, nous allions au Bois, chercher un peu d'air, de silence et de solitude. Auprès de nous passaient les attelages rapides traînant dans la nuit de grandes calèches découvertes, pleines de femmes rieuses dont les voiles flottaient au vent. Nous écoutions crier les roues sur le sable, souffler les chevaux, claquer les fouets. Nous regardions se mouvoir entre les arbres les étoiles des lanternes, et se mirer dans Teau

morte des lacs les ombres épaisses des bou-

quets de pins. La lune, soavent mélancoliquement posée dans le ciel , comme une tache d'argent, éclairait de grands espaces vemés de buissons d'où montaient, en rasant les herbes, des voiles de vapeur blanche. Enivrés par l'odeur des chênes, par la mollesse des brouillards lumineux , nous descendions à l'angle d'un étroit sentier, et nous nous enfoncions sous l'arcade des arbres immobiles, marchant à petits pas , mieux perdus dans nos rêveries que ne l'étaient les verts feuillages dans l'ombre de la nuit douce. C'était un moment délicieux que celui où Fanny, comme fatiguée, se suspendait à mon bras et serrait mon épaule contre son épaule. Nous ne disions rien , nous nous sentions vivre, nous nous écoutions respirer, et, comme nous étions réunis, nous trouvions une douceur étrange et calme dans notre silence , dans l'incertitude de nos pas.

Quelquefois cependant de légères discussions s'élevaient entre nous , — réminiscences atténuées de nos anciennes discordes. — Mais me nrenantpour ce que j'étais, un enfant, Fanny, rieuse, ne semblait pas entendre mes reproches, ou bien me tourmentant le bras d'un air mutin :

— Voyons, ne parlons plus de cela, puisque c'est passé, disait-elle.

De plus en plus elle pénétrait ma vie par tous ses côtés accessibles. Elle y entrait impérieusement, voulant tout connaître : le passé, le présent, et disposant à son gré de l'avenir. Sa pensée encombrait la mienne. Elle me donnait des conseils que je suivais aveuglément, comme des ordres. Elle dirigeait tout chez moi. Les meubles se mouvaient comme d'eux-mêmes pour se ranger aux places qu'elle avait désignées ; les tableaux changeaient de panneaux ; les glaces s'inclinaient, à son souhait, pour renvoyer partout son image. C'était un grand plaisir pour moi que de la voir disposer ainsi de tout ce qui m'appai tenait. Ma maison, devenue la sienne, s'était comme féminisée. On n'y voyait plus sur les tables ni éperons, ni cravaches, ni boîtes à cigares; ni, sur les murs, de trophées d'armes; mais il y avait des caisses de fleurs nartout, de blanches mousselines traînant sur les tapis , des meubles de laque et de Boule, des boîtes à parfums. On ramassait sur les tapis de longues aiguilles et des brins de soie et de laine ; le dé et les ciseaux brillaient sur la cheminée.

ISk FANNY.

Ces six mois furent comme une sorte d'en tr'acte dans le drame de notre vie. Il ne nous manquait rien pour être heureux, si ce n'est la confiance. Fanny se tenait toujours sur 'ses gardes, de peur d'être attaquée à Timproviste, et moi, je conservais une certaine rancune. Je ne pouvais me consoler de n'avoir pu vaincre les scrupules de la femme que j'aimais.

J'en arrivai à ce point de faiblesse que je lui demandai des conseils pour le placement de ma fortune. Elle n'entendait rien aux affaires; mais ses avis étaient bons , parce qu'ils étaient toujours dictés par un esprit de méHance toute féminine. Ne m'avisai-je pas aussi de la consulter pour acheter des chevaux ? Quant à mon costume , c'était elle qui décidait souverainement de la forme et des couleurs. Elle disposait mon linge elle-même , en riant et se dressant sur la pointe des pieds , tout le long des rayons des armoires, et l'entremêlait de sachets d'nne odeur fine et douce qu'elle portait sur elle et que je ne pus jamais retrouver nulle part. Enfin tous les instants de mes journées étaient comptés. Je ne faisais point un pas sans son aveu; je n'achetais pas une paire de gants ou une cravate sans son conseil. Elle détermina le

nombre de mes amis. Elle m'en fit négliger trois dont les noms lui déplaisaient. Je trouvais tout cela ravissant. Elle m'avait ensorcelé. Je ne pouvais plus me passer d'elle.

Ma jalousie cependant n'était pas morte. Elle n'était même pas assoupie; seulement, elle avait un peu changé d'objet. Depuis que le mari était absent, je ne pouvais souffrir d'un partage qui n'existait plus; mais je m'inquiétais des moindres sentiments que Panny me laissait deviner. Hormis ses enfants et sa mère qu'elle voyait en cachette , je ne lui permettais d'aimer personne. Elle en haussait les épaules; elle en riait. Ainsi nous nous tyrannisions tous les deu;x.

Un jour, en enlevant son corsage , une lettre large et carrée, — qui lui avait été remise au moment où elle sortait de chez elle, — jaillit de sa poitrine et vint tomber à mes pieds. Je la ramassai. Elle portait le timbre de Londres. Je regardai Fanny, qui tendait la main en pâlissant pour la reprendre.

fANNY I«7

— Ton mari t'écrit donc? lui dis-je en la lui donnant.

— Onelle question ! fit-elle.

— Est-ce qu'il t'écrit souvent? ajoutai-je après un moment de silence

— Mais.... oui, dit-elle; toutes les semaines.

— Pourquoi t'écrit-il? continuai-je , puisque vous vous êtes quittés sur une discussion d'une telle violence, qu'elle doit à jamais séparer vos cœurs.

Fanny me regarda avec étonnement et i esta pensive. Cependant, comme j'attendais une réponse, elle reprit :

— Tu t'étonnes toujours des choses les plus simples. N'est-il pas naturel que mon mari m'entretienne de ses affaires et me parle de ses enfants?

— C'est juste, je n'y avais pas songé, murmurai-je. Nous parlâmes d'autres choses; mais, à part moi, je réfléchissais beaucoup,

— Est-ce que tu réponds aux lettres de ton mar\? lui dis-je enfin.

Fanny redevint pâle, hésita encore et donna quelques légers signes d'impatience. Puis elle prit un air indifférent.

188 FANiNY.

- Je réponds le plus rarement possible.

— Ah ! et, dis-moi , que lui écris-tu ?

— Je ne sais. Je lui écris froidement. Nous parlons d'affaires. Cela n'est guère intéressant.

A mon tour, je me sentis embarrassé , mais , ne pouvant plus me contenir :

— Comment donc l'idée de me montrer les lettres de ton mari ne t'est-elle jamais venue?

— Roger 1 Roger 1 s'écria-t-elle, en souriant avec contrainte, je crois que tu deviens fou. Une femme peut-elle confier à personne, à celui qu'elle aime surtout, le secret des affaires de son mari ?

— C'est encore juste, murmurai-je.

Fanny voulut sur-le-champ profiter de l'avantage qu'elle venait d'obtenir.

— Je serais bien heureuse, dit-elle, de pouvoir te montrer ces lettres qui t'occupent tant. Elles te prouveraient que tu as tort de rien craindre. Apprends donc, esprit soupçonneux, qu'on ne peut être moins unis que mon mari et moi ne le sommes.

— Vraiment!

— Comment peux-tu supposer le contraire depuis que je t'ai confié mes chagrins?

— Autrefois , tu me confiais également le se-

crel de vos affaires de famille , ne l'oublie pas, Fanny.

— Oh ! c'est bien différent, aujourd'hui I

— Pourquoi cela ?

— Parce que.... je m'entends.

Là-dessus, je réfléchis de nouveau. Nous nous regardions tous deux, elle haussant les épaules et levant les mains en l'air avec une expression de pitié, moi redevenu sombre comme la mort. Enfin, en me mettant à marcher, car je ne pouvais tenir en place :

— Si tu dis vrai, Fanny, que ne me montres-tu les lettres que tu lui adresses ?

— Ce n'est pas possible. Qui lirait les unes comprendrait les autres.

— Cependant, je voudrais bien connaître le ton de tes lettres. Que ne lui écris-tu sur-lechamp, ici même? Tu lui parleras de tout, hormis de ce que tu ne veux pas me laisser pénétrer. Je mettrai la lettre à la poste moimême. Je t'en supplie, Fanny, puisque tu es sûre de toi, donne -moi cette preuve de confiance pour me rassurer, car je souffre beaucoup.

Mais elle répondit encore :

— Ce n'est pas possible.

Et elle prit un air offensé.

190 FAN^sY.

Alors, moi, je donnai un libre cours à la rage qui me dévorait le cœur.

— Que lui écris-tu donc, que tu ne veux pas que je le sache? As-tu juré de me faire mourir? Parle, si tu as une ombre de pitié dans lûme ! Ta me tortures comme un bourreau.

Elle se leva et me dit doucement en me prenant la main :

— Roger, je ne voudrais pas te faire de la peine.

— Ehl répondis-je en blêmissant, peux-tu m'en faire davantage ? Va, tu es une femme à deux visages et tu ne ne m'as jamais aimé.

Elle se jeta à mon cou, sur cette parole injuste ; mais, en dépit des baisers dont elle étouffait ma bouche, je continuais à parler :

— Comment tes lettres pourraient-elles me faire de la peine, puisque, depuis cette horrible dispute, vous êtes brouillés ?

— Sois donc raisonnable ; une femme peutelle rester brouillée avec son mari?

— Quoi donc! m'écriai -je en me délivrant brusquement de ses bras, tu lui as doTic pardonné ?

— Pas précisément, fît-elle en se laissant tomber sur un siège ; mais H ra'a bien fallu

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agréer ses excuses. Cette fois, cependant, je n'oublierai plus les outrages passés, sois-en certain.

— Tu lui as pardonné ! tu lui as pardoi né \ Ainsi je m*cxclamais en me tenant dtbout

devant elle qui me regardait avec stupeur

— Tu n*as donc aucune dignité? Tu ne sens donc pas les injures? Tu es donc lâche ? Tu l'aimes donc? Tu m'as donc menti? Ah 1 je n'aurais jamais cru cela de toi 1

Elle restait muette ; je repris :

— Pourquoi, dis-moi, pendant si longtemps, m'as-tu caché qu'il t'insultait ?

— Je ne voulais pas le déshonorer, réponditelle. Si tu avais un peu plus d'expérience, tu ne t'étonnerais nullement de ce qui arrive. Au surplus, je ne veux plus parler de cela. Cela ne regarde que moi. Qu'il te suffise de savoir que, s'il ne me laisse guère de liberté et si ses emportements lui font dire des choses indignes, il les regrette toujours quand sa colère est passée. Je t'assure que tu le juges mal. Dans le premier moment d'indignation, j'ai pu exagérer les faits...

— Tais-toi 1 m'écriai-je, si tu as une pudeur, tais-toi ! Il est une chose dont tu ne parais'pas

te douter, c*est qu'à mesure que tu parles, je ne sais quel sentiment empoisonné se débat en moi, avec mon amour. N'ajoute pas un mol. J'accepte encore cela, parce que je suis vil, parce que je suis lâche, parce que je t'aime trop, parce que je ne peux m'empêcher de t'aimer; mais sache bien ceci : c'est que tu ne pouvais me faire plus de mal. Oh ! je t'en supplie, n'ajoute pas un mot 1

Et je m'étais jeté à genoux devant elle.

— Cela serait aussi par trop cruel de te mépriser.

Toutes les fois que, Fanny et moi, nous avions eu quelques-unes de ces discussions déplorables, nous nous quittions froidement, et, elle partie, je demeurais des jours entiers à rediscuter avec son souvenir, en moi-même. Je répétais mes attaques et ses arguments, et je cherchais vainement à pénétrer la cause secrète de sa conduite. J'étais trop jeune et trop inexpérimenté; je la jugeais mal. Cette nature complexe, qui portait dans son caractère plusieurs caractères différents, me paraissait devoir envisager les choses absolument comme moi. Je ne savais pas alors que les mots : sentiment , amour, délicatesse, jalousie, et tant d'autres! représentaient pour elle certaines idées et d'autres idées pour moi-même; j'ignorais que ce qui m'eût coûté, ne lui coûtait pas ; et que sa

bonne intention lui suffisait toujours pour s'absoudre d'un fait, quel qu'il fut. Enfin, je ne tenais aucun compte de sa faiblesse ! Depuis j'ai appris à la connaître.

Plus je faisais d'efforts pour détacher Fanny de son mari, plus je serrais leurs liens distendus par quinze années d'existence commune. Fanny me plaignait, intérieurement; mais je devais lui être à charge. J'avais bien le sentiment que je l'obsédais, mais je ne pouvais m'empêcher do la forcer derrière chaque retranchement où elle s'établissait pour me tenir t^te. Je ne me doutais même pas que, pour atteindre mon but, le seul moyen était de changer de tactique. Personne ne m'avait appris qu'il fallait cacher ma jalousie comme la cause principale qui devait détaclier de moi ma maîtresse. Que dis-je! Je voyais dans les marques de cette jalousie des preuves d'un amour qui devait la loucher l II eût été plus simple cependant de lui faire la vie si paisible qu'elle n'eût pu s'empêcher d'établir des comparaisons — toujours à mon avantage — entre les deux hommes de qui elle dépendai(.

Il eût été bien plus simple aussi de ne pa» l'aimer 1...

Aimait-elle son mari? Je ne le crois pas, je de l'ai jamais cru. Elle devait avoir pour lui quelque chose de ce sentiment banal qui résulte ne l'habitude et plaît aux âmes tranquilles, parce qu'il continue naturellement les choses et ne fatigue pas l'esprit. Puis elle se sentait touchée de voir ce despote s'humaniser devant elle; et elle éprouvait une sorte de satisfaction à recevoir des caresses de la même main qui la châtiait souvent avec rudesse. Gela ne provenait pis chez elle d'une lilcheté, ni d'une bassesse innée de l'esprit, mais d'une certaine lassitude du caractère, explicable à son âge. Enfin Fanny n'avait certainement pas une âme virile ni même peut-être une âme très-noble, car elle aimait mieux ruser que combattre, et elle préférait s'avilir en se partageant que troubler sa vie, mais elle avait une âme équitable. Elle pensait sans doute racheter, à ses propres yeux , sa tromperie conjugale par une soumission complète. C'était en quelque sorte dédommager son mari que d'endurer les écarts de son caractère Dans quels bas-fonds, dans quels abîmes, dans quels mélanges de choses innommables, la probité, cette perle rare, va-t-elle se cacher?

Cependant il me fallut accepter la concession nouvelle du rapprochement des deux époux. Mais, de concession en concession, maintenant, s'en allait en pleurant toute mon estime. Je me soumettais, comme l'esclave qui ne peut résister, avec des cris de rage sourde et d'immenses désirs de vengeance. Ah ! si Fduny avait su qu'elle devait seule s'accuser de mon abominable vengeance l

Enragé de ne pouvoir vaincre l'opiniâtreté de son caractère, je la trahis. Je demandai à la débauche de tuer ma jalousie avec mon amour. Je me souillai volontairement, sciemment, au contact des lèvres impures de la luxure stupide. Chaque soir, froidement, comme un voleur qui s'embusque au coin d'une rue, je m'établis, en riant affreusement de moi-même, dans l'infâme repaire où je comptais, à force de volonté, assouvir ma soif de vengeance. En souriant amèrement encore, comme les dupeurs qui songent à la conflance de leurs dupes, je portai avec moi dans les bras de ma maîtresse le hideux souvenir des créatures dégradées dont les vaines caresses n'avaient pu lasser ma rancune; et ainsi je trouvai moyen de commettre avec moi Fanny, sans qu'elle s'en doutât^ et de la pion-

ger avec moi dans les mêmes exécrables souillures.

Mais j'étais mille fois plus honteux au retour que je n'avais été aveuglé de fureur au départ. Je me tordais les poings dans les rues et je m'arrachais les cheveux de désespoir. Plus jaloux, plus épris, plus étroitement lié, mal vengé, châtié moi-même et par moi-même, je me sentais accablé par le sentiment profond de l'inutilité de mes efforts. Je ne sais quel dégoût physique me montait aux lèvres. Je me faisais horreur. J'errais toute la nuil, au hasard, comme un malheureux sans asile, espérant vaincre par la fatigue de mon corps le tourment de mon cerveau. Accoudé sur le parapet des ponts, je regardais tourbillonner au-dessous de moi l'onde noire de la Seine, moins sombre et moins fangeuse que les pensées qui se mouvaient dans mon esprit désespéré. Je piétinais dans les boues comme pour effacer sous des souillures palpables l'impalpable mais réelle souillure qui, maintenant, salissait mon amour. Et toujours, devant moi, glissant comme un fantôme dans les ombres qui coupaient la longueur des rues, je voyais Timage de Fanny, avec son air calme, son front tranquille, ses yeux surpris, qui semblait vou-

loir m'irriter encore en me forçant à m'occuper d'elle, alors que je me demandais si je n'allais pas enfin me tuer pour l'oublier. Oh! l'horribie état qui ne laissait ni repos ni trêve à mes angoisses! qui m'excitait et m'accablait! qui, plongeant dans le dégoût mon désespoir, flétrissait ma jalousie sans l'aDaiserl

Un certain fond de courage me soutenait cependant. Les luttes que je me livrais à moimême me tenaient en haleine. J'étais résolu à chercher le remède de mon mal jusqu'à ce que je le trouvasse, et décidé, si je ne le trouvais pas, à tenter quelque entreprise désespérée, pour enlever Fanny, malgré elle. On ne connaît pas assez les ravages qu'une idée fixe peut faire dans un cerveau. Insensiblement elle vous amène à envisager avec bonheur les choses qui révolteraient les consciences les moins timorées.

Après avoir mûrement réfléchi, je me décidai au pénible sacrifice de la dernière concession. J'étais comme un malade qui, comprenant enfin qu'il ne peut guérir, pactise avec son mal et s'arrange de manière à souffrir le moins possible pendant le reste de ses jours.

FANNr. 201

— Je te pardonne tout, dis-je à ma maîtresse, je ne te parlerai plus de nos éternels sujets de discorde: je n'examinerai plus ta conduite; je ne sonderai plus tes sentiments; je te permets tout, j «ccepte tout, hors cet abominable partage qui m'a tant fait souffrir et qui n*a que trop duré. Je n'en veux plus, j'aime mieux te savoir malheureuse; j'aime mieux te voir morte; j'aime mieux mourir. Sois loyale avec moi, je t'en supplie, ajoutai-je avec tristesse, car cela me fait un mal affreux de douter de toi.

— Eh bien, il n'y aura plus jamais de partage, répondit Fanny en me serrant la main; ne t'inquiète plus, ne souffre plus. Au retour de mon mari, je profiterai du prétexte de ses dernières insultes pour lui imposer mes conditions. Je vivrai totalement séparée de lui, dans sa mai son. Et ce sera pour la vie. Ainsi, sois rassuré, Roger, sois enfin heureux. 11 n'a pas dépendu de moi que tu ne le fusses plus tôt.

— Tu me rends la vie! dis-je en me jetant à ses pieds et serrant ses genoux entre mes deux bras

— Cner enfant î

— Lions- nous par un serment l

Cela la fit sourire; mais elle jura solennelle-

ment, les mains dans les miennes, et les regards plongés dans mes yeux.

— Et maintenant, m'écriai-je, si, pour un motif quelconque, une seule fois, tu crois devoir manquer à ta parole, jure, jure encore de m'avertir, afin qu'il n'y ait pas de trahison entre nous.

— Sur quoi veux-tu que je jure? dit- elle.

— Sur ma vie.

Elle sourit de nouveau; mais, solennellement, elle jura.

Depuis lors, je me sentis rassuré. Ma jalousie demeura chez moi comme le souvenir d'un rêve qui nous trouble à peine de temps à autre. Je redevins calme. La vie me réapparut large et Délie. J'avais confiance.

C'est pourquoi le retour du mari ne me causa» d'autre ennui que celui qui devait résulter de la fréquence moins grande de mes entrevues avec sa femme. L'été était revenu; Fanny habitait de nouveau sa maison de campagne, et je la voyais quelquefois le soir, dans le pavillon du parc, et plus souvent, cliez moi, à Paris, lorsqu'elle avait trouvé quelque prétexte pour passer une journée en ville. Elle paraissait un peu plus libre que par le passé, — du moins prolongeait-elle souvent ses visites; — mais elle semblait, plus que jamais, soucieuse et préoccupée. J'attribuais son trouble aux ennuis que devait lui susciter le respect de sa parole. Je pensais que de nouvelles discussions, de nouveaux tourments la rendaient malheureuse, et, la plaignant de tout mon cœur, je l'encourageais

à la résistance et la consolais de mon mieux. Mais elle secouait la tête, soupirait, et souvent, comme si son amour se fût refroidi, elle m'embrassait à peine du bout des lèvres.

Il était dit que tout serait étrange dans notre liaison, et que je ne comprendrais jamais rien à la conduite de la femme que j'aimais. Au moment où je croyais pénétrer sa tristesse nouvelle, — en l'attribuant à la discorde que le respect de son serment devait causer, — j'appris un fait qui me replongea plus avant que jamais dans une mer d'incertitudes.

Depuis que j'avais recouvré le repos de l'esprit, je vivais d'une vie moins solitaire. Mes amis m'étaient revenus, voyant que je revenais à eux. De nouveau, je m'intéressais au monde. Un jour, à ma grande surprise, j'appris que des propos quasi scandaleux couraient sur le compte du mari de ma maîtresse. Pendant son dernier voyage en Angleterre, disait-on, il s'était amouraché d'une Irlandaise qui venait de débuter au Théâtre de la Reine; il l'avait retirée du théâtre, et, depuis un mois, appelée en France auprès de lui. On s'exclamait sur la magnificence dont il l'avait entourée. Elle était fort belle, du reste; grande et mince comme Fanny.

mais brune comme le sont les filles du Nord, avec un beau teint rosé et de fins cheveux de soie qui se déroulaient languissamment en Iopgues boucles jusqu'à la naissance de sa poitrine.

Ravi de cette nouvelle, je me promis naïvement d'en faire part à Fanny, afin de la fortifier dans sa résistance et de lui fournir un terrible argument contre notre ennemi, s'il continuait à la tourmenter. Mais une nouvelle surprise m'attendait, qui devait dépasser toutes les autres d'une prodigieuse liauteur. Fanny, comme tant d'autres femmes, tout en trompant son mari, ne voulait pas qu'il la trompât. Irritée de mon air triomphant, elle ne crut ni à la réalité de l'histoire, ni à la sincérité de ma justification.

— Ou vous avez été dupe d'un mensonge, me dit-elle, ou vous avez forgé ce conte, à plaisir, pour m'affliger. Ce que vous me dites me fait une grande peine. Je suis tellement froissée de la grossièreté de vos sentiments, que, quoi que vous fassiez maintenant, je ne pourrai vous pardonner. Sachez que mon mari m'aime toujours. Le chagrin qu'il éprouve de notre séparation ne me le montre que trop. Je tiens loyalement le serment que vous m'avez arraché.

C'est à vous à ménager ma susceptiblité en cessant de calomnier un homme que je rends malheureux par votre faute.

Ma stupéfaction fut si grande, que je n*eus même pas l'idée de relever ces paroles étranges. Fanny me mortifiait cruellement en me parlant de « sa susceptibilité, de son serment arraché, de ma prétendue calomnie, » à propos de l'infidélité bien réelle de l'homme que je détestais. Dans ma pensée, elle aurait dû se montrer heureuse d'apprendre qu'enfin, volontairement, il s'éloignait d'elle, comme elle, depuis longtemps, s'était éloignée de lui. Je m'attendais à des actions de grâces, et V')ilà que e me heurtais contre une sourde colère, un orgueil grièvement offensé, des reproches enfin qui avaient, à mes yeux, toutes les apparences de la jalousie. C'était à en perdre la tête

De nouveaux soupçons me vinrent à Tesprît, Ils étaient mille fois plus cruels que tous ceux qui, précédemment, m'avaient fait souffrir. Mais, cette fois, il ne me fut pas facile de les accepter docilement. La méfiance venait de me mordre comme une vipère, et le germe du poison qu'elle avait déposé en moi circulait dans toutes mes veines. Ma jalousie plus ardente, en se réveillant, se transforma. La seule excuse qui pouvait un peu l'apaiser était à jamais anéantie. Ce n'était plus de partage maintenant, mais de la plus lâche trahison que j'accusais ma maîtresse. A tout prix alors, je résoms d'éclairciï mes doutes, je ne dis rien à Fanny, je ne parus soupçonner rien. Mon visage mentit comme ma parole. Comédien parfait, j'affectai

la plus grande liberté d'esprit, pendant que j'avais la mort dans le cœur.

Pour la première fois de ma vie, j'agis en homme. Je fis par moi-même et par moi seul tout ce qu'il fallait pour découvrir la vérité J'achetai, sous un nom supposé, la maison du campagne contiguë à celle de Fanny. Je m'y installai secrètement. Tout le jour, tapi derrière mes volets, j'écoutais les moindres bruits qui montaient de la maison voisine, et je regardais tous les êtres qui franchissaient le seuil de sa porte , comme si je me fusse attendu à voir quelque étranger venir me dérober la femme qui était mon bonheur. La nuit, je me ghssais à travers la clôture d'arbustes qui séparait nos deux parcs et j'errais sous les fenêtres de Fanny, comme un voleur qui étudie la demeure où il a résolu de s'introduire. J'appris ainsi à connaître toutes les habitudes de la famille que j'espionnais. Les heures du lever, des repas, du coucher, me devinrent famihères. Je voyais le matin les domestiques ouvrir les portes et les fenêtres, et j'entendais le bruit des meubles dérangés pour approprier les chambres et le salon. Vers huit heures, le maître descendait fumer dans le parc, où il retrouvait ses

enfants. A neuf heures, Fanny paraissait enfin en négligé de campagne. Elle faisait quelques tours de promenade avec eux. A onze iieures tintait la cloche du déjeuner. A midi, le coupé attendait à la porte. Le mari sortait et ne rentrait plus qu'à sept heures pour dîner. Souvent, pendani /'après-midi, je voyais ma maîtresse, assise au pied d'un arbre énorme qui couvrait d'ombre une grande place, causer avec ses en fants, lire ou s'occuper à quelque travail d'aiguille. Elle recevait de nombreuses visites. De trois à six heures, quand le temps était beau, ce n'était , autour de la pelouse, qu'une longue file d'équipages dont les chevaux piafTaient dans le sable, à l'ombre des arbres, en secouant leur mors, pendant que des groupes de jeunes femmes et de cavaliers, assis sur des chaises de bambou, causaient, riaient et buvaient des boissons à la glace. Tout ce monde partait vers le soir, les hommes caracolant aux portières ou réunis derrière les voitures, fumant des cigares et s'acheminant au petit pas. Fanny faisait les honneurs de chez elle avec une grâce charmante; elle changeait souvent de toilette, et je voyais bien, de ma fenêtre, que les femmes surtout s'occupaient fort de ses délicieux ajus-

tements. Pour elle, elle n'y prenait pas garde, comme si elle eût toujours été parée sans s'en douter. Elle sortait peu le soir, excepté lorsque li chaleur était ardente. Son mari alors se promenait avec elle ; mais le plus habituellement il retournait à Paris vers huit heures et ne rentrait que fort tard dans la nuit, quand il rentrait.

Les jours où Fanny devait me venir voir à Paris, elle montait dans le coupé auprès de son mari.

— Lequel de nous deux trompe-t-elle ? me demandais-je.

Je courais vite à cheval, parla traverse, pour arriver chez moiavantelle, et, là, j'étais toujours aussi peu interrogateur qu'elle était soucieuse. Elle l'était paitout, chez moi comme chez elle En même temps, je faisais épier tous les pas de son mari. Il n'allait jamais qu'au club et chez sa maîtresse. Quelquefois il y passait la nuit. Il en parlait librement avec ses amis et continuait à se montrer très-prodigue envers elle. Cet homme était parfaitement heureux. Nul soupçon, nulle inquiétude ne le tourmentait; il était riche; il avait de beaux enfants, une adorable maîtresse. Que lui manquait-il ? Je l'enviais.

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Mais il ne pouvait pas me suffire d'assister à la vie extérieure de la famille dont je voulais connaître tous les secrets. Au bout de quinze jours, voyant que mon espionnage ne m'apprenait rien, je m'en fatiguai. A peine avais-je acquis le droit de supposer que Fanny tenait sa parole parce que son mari , tout en se promenant avec elle, paraissait exclusivement occupé de ses enfants. La fréquence des visites qu'elle recevait, d'ailleurs, m'empêchait de la voir livrée à elle-même, autant que je l'eusse voulu. Je résolus de m'introduire dans sa maison, sans qu'elle le sût. Elle était devenue avec moi d une froideur inquiétante. Elle était distraite. Souvent, avec une insupportable émotion, je la voyais de loin , lorsqu'elle se croyait seule, se laisser tomber sur un banc et cacher sous son mouchoir son visage baigné de larmes. En huit jours, mes soupçons avaient centuplé.

Ce fut par une belle nuit d'août que je mis à exécution l'atroce dessein dont la réussite devait décider de ma destinée. Je ne sais l'heure qu'il était, mais il y avait longtemps déjà que les étoiles répandaient leur douce clarté sur le ciel. J'ouvris la dernière fenêtre du premier étage de ma maison, qui touchait à celle de Fanny ; j'assujettis la persienne contre le mur; je saisis la barre d'appui du balcon de la maison voisine; je posai un pied sur la dalle du balcon, puis l'autre; j'enjambai la barre d'appui. J'étais chez eux.

D'abord je restai immobile et debout à écouter le silence que troublaient seuls les battements précipités de mon cœur. Auprès de moi, une fenêtre éclairée, comme un grand carré de lumière, blanchissait faiblement le mur obs-

curci de la maison. En me baissant sur les genoux, je m'aperçus d*abord que cette fenêtre n'était pas complètement fermée. Les bords des deux vantaux posés l'un sur l'autre se touchaient , mais laissaient passer entre eux un mince filet de jour. Deux rideaux de mousseline blanche, tendus devant les vitres, me laissaient voir toute la chambre à travers une teinte laiteuse et douce qui estompait un peu les objets.

Je me rappelle tout encore. Au fond de la chambre, il y avait un grand lit ouvert surmonté d'une couronne d'ébène sculptée d'où pendaient des rideaux d'étoffe brune qui se détachaient sur la blancheur des draps. Devant le lit, un tapis étroit; à droite, une commode; près de la cheminée, un large siège de cuir à dossier très-élevé. Que sais-je ? Je crois qu'il y avait encore d'autres meubles, mais je ne les regardai pas.

Je ne vis d'abord personne dans la chambre. Une grosse lampe de cuivre coiffée de son abatjour vert l'éclairait inégalement, rabattant la clarté sur le parquet et laissant le plafond dans l'obscurité. Le lit se trouvait ainsi coupé dans le sens de sa longueur par la zone de lumière.

Comme je me penchais sur la vitre pour voir s'il était occupé, une ombre passant lentement entre la lampe et la fenêtre se projeta sur les rideaux blancs. Mon cœur battit plus fort Je m'aplatis au ras de la dalle en me reculant un peu.

Je le reconnus. C'était lui; je le vois encore. Le vent tiède de la nuit d'août soupirait autour de moi dans les feuillages; un oiseau chantait dans un buisson; des odeurs de baume montaient du sol : mais je ne voyais, je ne devinais, je ne sentais que lui. Tendant le cou pour appliquer mon œil dans l'entre-bâillement de la fenêtre, je le regardais avec une muette stupeur, comme s'il eût été extraordinaire pour moi de le voir debout dans une chambre de sa maison. Il avait les pieds nus dans de larges sandales de maroquin jaune ; un pantalon de flanelle blanche très-lâche était sanglé sur ses reins. Le buste découvert, le col rabattu, les manches de sa chemise roulées jusqu'aux coudes, il allait et venait par la chambre, fumant un cigare, remontant sa montre, se regardant au miroir et s'étirant les bras. 11 s'assit enlin sur le grand siège de cuir, croisa sa jambe sur son genou, et, la balançant un peu, laissa tomber sa s^indalp-

Longuement je le regardai. Il méditait. De ma place, je voyais parfaitement la plante de son pied nu relevé à la hauteur de mon œil, et son bras rausculeux étendu sur le oras du siège de cuir. L'autre bras allait et venait de son genou vers son visage pendant qu'il portait à ses lèvres le cigare dont l'odorante fumée s'exhalait vers moi

Tout à coup il tourna la tête vers une porte placée au pied du lit que je n'avais pas vue encore. Cette porte s'était ouverte, et, dans l'eneadrement obscur qu'elle découpa au fond de la chambre, je vis, en doutant de ma raison, une forme vague éclairée de face par un bougeoir qu'elle tenait à la main.

Puissances du ciel! c'était elle! Dieu boni tu ne me foudroyas pas au moment oij je l'aperçus. Elle entra lentement, posa son bougeoir allumé sur la commode, et, traversant toute la pièce dans le sens de sa longueur, elle se dirigea vers lui qui la regardait tranquillement et ne se levait pas.

Elle était à demi vêtue de ce nonchalant costume que je lui avais vu quelquefois porter le matin, lorsqu'elle faisait avec ses enfants un tour de parc en sortant du lit. C'était une robe

très lâche en cachemire bleu ouverte au corsage qui laissait voir, entre les flocons de batiste, la naissance de la poitrine. Ses bras nus sortaient des manches larges. Ses cheveux négligemment dénoués s'effilaient sur ses joues rondes et s'affaissaient mollement par grosses touffes sur sa nuque, et elle avait sur le visage son air éternel de pudeur placide.

iMais que venait-elle faire dans cette chambre, à cette heure? qui l'en avait priée? Comment le souvenir de son amant ne l'avait-il pas retenue sur le seuil? Elle ne paraissait seulement pas se douter qu'elle eût jamais rien juré, ni que, par le monde, un seul homme existât pour elle, à l'exception de celui qui, toujours assis devant elle, avec un calme égal au sien, la regardait.

Une lueur d'espoir me traversa l'âme, mais ce ne fut qu'une lueur. Affaissé sur mes genoux et sur mes mains, pendant que mon souffle ternissait la vitre, je sentais mes bras vaciller comme si la dalle eût tremblé sous moi. Une sueur d'angoisse, acre et froide, baignait ma face et mes membips; mes dents claquaient dans ma bouche ; défaillant, je tombai sur la poitrine, comme un chêne abattu par un der-

nier coup de cognée. Cependant j'entendis des paroles, et, réunissant toutes mes forces, je me relevai sur les genoux et sur les poings.

Alors je vis qu'elle allait et venait lentement par la chambre comme une personne qui se sent ciiez elle. Elle touchait vaguement, d'un air distrait, aux objets déposés sur les meubles, ainsi qu'elle avait souvent fait chez moi. Son mari la regardait toujours. Ils causaient, mais j'étais trop ému pour entendre rien qu'un léger murmure. Elle tournait autour de lui, calme et perfide, avec ses yeux doux et bleus, son air de simplicité vague. Par moments, elle souriait à demi d'un sourire pâle. Cela me parut quelque chose de forcé que ce sourire qui détendait ses lèvres et n'éclairait pas son regard. Elle n'était ni soucieuse, ni rêveuse, ni énu'ie. Elle était parfaitement à son aise, naturelle encore et toujours tranquille. Elle savait si bien que ce qu'il y avait de plus attractif en elle, c'était son irritante tranquillité.

A son tour, son mari se mit à sourire Je vis ses dents blanches briller. Il paraissait se défendre avec bonhomie contre une accusation qu'elle énonçait, non pas avec colère, mais avec une malignité railleuse qui n'était exempte

ni de dédain ni de hauteur. Ils discutaient si paisiblement, qu'ils ne semblaient croire ni l'un ni l'autre à la réalité de leur dispute familière. Enfin, sous le front carré de l'époux , le regard s'alluma faiblement, et, comme elle passait encore devant lui, frôlant son large pied nu de sa robe, il parut se déterminer, posa le pied à terre dans sa sanda'e, et, l'attirant tranquillement par la taille, sans qu'elle résistât, il la fît asseoir sur son genou.

C'est alors que je commençai à pleurer. Sur mes joues, sur ma bouche, descendirent silencieusement les larm.es chaudes que ne pouvaient retenir mes paupières. Je comprenais tout enfin ; je voyais la profanation, quoique je ne voulusse pas voir; j'affirmais que ce n'était pas un rêve, quoique je voulusse douter. Je ne puis pas exprimer ce qui se détachait en moi du meilleur de moi-même et combien cela me fai sait de mal de regarder cette femme que j'adorais s'abandonner dans les bras d'un autre. Elle restait assise, les deux mains croisées sur ses genoux, et, regardant son mari, causait toujours avec calme. Rien au monde n'était chaste comme la simplicité de son attitude, comme la pureté de son profil, comme l'ex

pression de ses yeux bleus. Pour lui, la ' ..nant de son bras coudé sur sa taille, il caressait nonchalamment sa joue de sa main libre. Enfin elle posa son bras ployé sur son épaule et se tourna paresseusement vers lui. Je la vis alors pai' derrière ; ses cheveux roulaient sur son dos, et sa robe s'étalait sur le parquet avec une impudeur splendide. 0 l'exécrable créature, pleine de grâce et d'abandon, qui s'affaissait sur cette épaule virile 1

— Cela n'est pas possible I criait ma conscience ; cela ne sera pas!

Mais, approchant sa bouche épaisse de sa joue pure, l'autre l'embrassa, et, tout bas, lui dit quelques mots à l'oreille. Elle fît non, sans rougir, plusieurs fois, de la tête. 11 insista en souriant, par politesse. Et elle, en résistant, peu à peu elle s'abandonnait 1 Cruelle femme ! comme elle prolongeait mon supplice! Leur débat muet dura quelque temps. Je ne sais comment il se fit que sa ceinture se dénoua soudain et roula dans les plis de sa robe. Je pleurais toujours. Elle se leva enfin, cette femme de rayons et de fleurs, et d'un seul mouvement des épaules et des bras, elle fît glisser sa robe à terre sur ses pieds. Je retombai sui

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