‹ Fanny, étude. Avec une préf. nouvChapitre 16 sur 16 · FAN^'Y · texte numérisé non relu

FAN^'Y

les genoux, joignant les mains, demandant grâce. Elle dégagea vite ses pieds du monceau d'étoffe et, un peu pâle cette fois, mais sans parler, elle s'avança vers le lit, retenant sur sa poitrine ses derniers voiles. Que de fois je l'avais vue pâlir ainsi 1 Je m'arrachai les joues avec mes ongles. Son mari, lentement, l'avait suivie.

Et pas d'arme sur moi I Je voulais immédiatement l'égorger, la déchirer, plonger mes bras dans les entrailles de cette femme stupide. Tout son sang n'eût pas suffi pour payer mon abominable torture. Haletant comme le tigre qui voit ie lion poser la griffe sur sa proie, je m'étais dressé sur les pieds, j'avais écarté la fenêtre, et, les ongles crispés sur mes dents, la face en sueur, avec des sanglots, avec des trépignements, je regardais dans la chambre sans distinguer rien que d'horrible. Et je criais :

— Pitié 1 pitié 1 que cela ne soit pas I je ne le veux pas 1

Cependant, vacillant, hors de moi, j'avais fait un pa3 en avant; mais alors mes cheveux se hérissaient et mes yeux s'ouvraient tout grands, tandis que mon regard acéré pénétrant comme un glaive sous les rideaux sombres, je parvenais

enfin à voir. J'essayai d'avancer; je ne le pouvais plus; quelque chose de puissant qui voulait me punir m'avait cloué les talons sur la dalle, et cela me faisait éclater de rire. Horreur ! moi qui assistais à cela, comme si j'étais devenu fou, j'y prenais un plaisir sans nom dans les langues humaines. J'essayai encore d'avancer, car j'avais entendu des soupirs, et je voulais savoir de laquelle de ces bouches ils s'exhalaient. D'un prodigieux effort de tous mes muscles, je parvins à délacher mon épaule de la muraille et je fis encore un pas ; mais tout mon sang refluant soudain dans mon cœur gonflé, je perdis l'équilibre et je tombai comme une masse sur le balcon.

Quand je revins à moi, la fenêtre était été! ^te et fermée. Je promenai mes mains sur les vitres sans pouvoir les faire fléchir. Je parcourus le balcon dans sa longueur : tout était éteint, tout était fermé, tout dormait. [Jne rage froide me tenait. A tout prix, je voulais revoir cette femme que j'exécrais avec mon cœur, avec mes sens, avec mon âme, avec tout mon être! Mais comment pénétrer jusqu'à elle? Je me pendis par les deux mains à la barre d'appui et me laissai tomber dans le jardin. Je fis vingt fois le tour de la maison, pesant sur toutes les portes pour les forcer; mais j'étais trop faible. Enfin je roulai sur le sable, et, là, me cachant la face dans les mains, je me mis à sangloter.

— Trahi I trahi ! me disais-je, avec une mo-

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flotonie désespérante. Et le monde ne s'est pas écroulé sur nous !

Tout à coup, je me relevai, et, sans plus penser à rien, jenVélançai à travers la nuit, rapide, comme si j'avais eu des assassins sur ma trace. Je parcourus tout le parc; je franchis la clôture^ je coupai la route, j'entrai dans les champs, et, tout droit, toujours courant, tôte nue, pleurant et parlant tout seul, je m'élançai comme un malheureux daim qui traîne après soi la meute féroce attachée par les crocs à ses flancs.

Où j'allais, je ne le savais pas. Je fuyais ce spectacle. Je me sauvais à toutes jambes, le plus loin possible, pour ne plus voir l'image affreuse qui était restée dans mes yeux.

— Trahi! trahi! criais-je à perte d'haleine pour m'exciter à courir.

Je tombais dans des trous. Je me relevais meurtri, couvert de fange, et me remettais en route, au hasard, dans une obscurité effrayante. Je me lançais à corps perdu dans les haies d'épines; j'y laissais des lambeaux de mes vêtements et je passais. Des branches invisibles m'arrêtaient soudain en me frappant la poitrine ; des broussailles me fouettaient la face et les épaules; je m'arrêtais en pleurant; puis je

continuais à marcher vite. C'est ainsi que je traversai les rues désertes des villages que faisaient résonner mes pas ; les champs cultivés dont les blés ondulaient dans mes jambes comme des ';agues; les collines, les bois, les ruisseaux, les sentiers, les routes, qui défilaient autour de moi comme si le sol eût été entraîné avec moi dans le jet d'une ronde immense. Je ne pouvais plus respirer et je courais encore ; je pleurais encore, je parlais encore.

— 0 ma mère ! m'écriais-je, si tu savais combien je souffre !

Tout à coup je me trouvai les pieds dans l'eau. Devant moi s'étendait un large espace noir qui glissait dans l'ombre, tout d'une pièce, de droite à gauche , avec de longs et mystérieux chuchotements. La lune, tordant de biais son reflet d'argent sur cette surface luisante, semblait un énorme serpent dirigé vers moi pour m'engloutir. Une brume m'enveloppait. J'avançai en trébuchant sur les pierres, mais les nappes d'eau du fleuve rapide m'empêchaient de marcher. Une exécrable tentation me saisit. Je regardai le ciel paisible où brillait, entre les nuées immobiles, le doux astre des amants; j'appuyai longuement ma main sur mon cœur, j'avançai

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encore. L'eau me montait aux genoux, mais je sentais toujours le sol vaseux autour de mes pieds tremblants. Enfin ne pouvant plus attendre, abîmé d'émotion et de fatigue, en murmurant un nom, en sanglotant comme une femme, je m'affaissai sur moi-même et roulai dans l'eau qui courait vite en clapotant, dans sa marche obscure.

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Après cela, je ne sais plus ce qui se passa. Un froid horrible m'avait englouti. Des sifflements déchiraient mes oreilles. J'étouffais. Plusieurs fois je me dressai sur les genoux, emporté tou* jours par le poids des eaux. Enfin, j'oubliai tout; je crus mourir.

Quand je me retrouvai vivant, j'étais dans mon lit, la tête en feu. J'ouvris des yeux hagards. Tous mes membres tremblaient. Une fièvre horrible me secouait le corps, de la nuque jusqu'aux orteils. Auprès de moi, deux amis me regardaient. Je parlai. Us hochèrent la tête. Un homme vint et me toucha le bras. 11 haussa les épaules et partit. Je me remis à trembler dans mes draps. Cela dura plusieurs jours.

J'appris, depuis, que des pêcheurs m'avaient

VU gisant le matin, au bord de la Seine, les pieds dans Teau, la tête renversée dans la vase, évanoui. Us me fouillèrent, trouvèrent une lettre dans mon portefeuille et me ramenèrent chez moi, à Paris. En route j'avais le délire. On me crut fou. Je l'étais.

Cependant Fanny, qui ne savait rien et s'étonnait de ne pas me voir, vint un matin ; mais mon valet, en pleurant, l'arrêta sur le seuil, et lui conta ce qu'il savait.

— Il a voulu se noyer, lui dit-il, et maintenant il est fou.

Mais elle ne voulut pas croire au suicide et supplia pour entrer. Ce jour-là, une fatigue sans nom, qui ressemble à celle des cadavres abattus dans leurs cercueils, me tenait cloué sur le dos, les bras étendus, les yeux ouverts. Tout à coup j'aperçus, dans l'encadrement de la porte qui s'ouvrait au pied de mon lit, une forme humaine qui se tenait debout et n'osait avancer. Je ne sus d'abord quelle femme c'était qui venait ainsi me voir, moi moribond, parée d'étoffes d'été si élégantes et si fraîches, avec dexj bracelets aux bras et des fleurs à son chapeau ; et je ne compris pas pourquoi elle avait rassemblé les plis de son voile blanc sur son visage et les

retenait de ses deux mains, comme pour les ernpôch?'' de s'écarter. Mes amis s'étaient levés et se tenaient au fond de la chambre, afin de respecter, autant qu'il était possible, un secret qui ne voulait pas être pénétré. La femme cependant s'avança vers moi et j'entendis les froissements de sa robe. Elle se pencha sur mon lit, et, des deux mains, souleva son voile. Cela me rafraîchit l'âme de voir se pencher ainsi sur ma face ce frais visage pétri de grâces et comme parfumé de santé.

— Fanny 1 m'écriai-je tout à coup en levant les bras.

Elle s'affaissa en sanglotant sur ma poitrine. Mais la mémoire m'était revenue avec la connaissance, et, la frappant au front de mes poings fermés, je la détachai de moi en m'écriant comme un furieux :

— Va-t'en d'ici !

Elle crut que j'étais fou encore et se détourna en pleurant; mais retrouvant un reste de force dans ma colère, je la frappai encore à l'épaule, et, m'élançant de mon lit, je m'abattis sur elle et roulai à terre à ses pieds.

Quand la raison me revint, je suppliai mes gardiens à mains jointes de ne plus laisser pénétrer cette femme chez moi. Mais, ne pouvant rien soupçonner de ce qui était arrivé, et croyant toujours à ma folie, elle revint tous les jours, on me Ta dit depuis, et, tous les jours, en se tordant les mains, elle demandait à me voir.

— Le médecin l'a défendu, répondait mon domestique inflexible.

Alors elle offrait de Tor et des bijoux. Mais, quand elle avait enfin compris que sa vue pouvait me tuer, elle s'en allait en priant Dieu de me guérir et lui offrait sa vie en échange de la mienne. Je ne savais rien de cela alors. Les jours se passaient et, pour mon malheur, grâce aux bons soins dont i'étais entouré, peu à peu la vie affluait en moi, chassant la fièvre.

Au bout de six semaines j'étais en pleine convalescence. Déjà mes amis m'avaient quitfé Plusieurs fois mon domestique me demanda si je voulais enfin recevoir cette personne qui paraissait tant m'aimer et dont la vue, un jour, m'avait fait tant de mal. Mais, toujours, en secouant la tête je m'écriais :

— Je te chasse, si tu la laisses pénétrer ici. Cependant, peu à peu, le désir de la voir une

fois encore s'installa en moi et devint enfin un irrésistible besoin. Je fis causer mon serviteur inquiet, qui ne comprenait rien h ma froideur. Il m'apprit tout ce que j'ignorais encore : elle venait chaque jour, et il ne savait plus que lui dire pour l'empêcher d'entrer.

— Si elle vient aujourd'hui , murmurai-jo tout à coup, en rougissant, je la recevrai.

Je me sentais ému comme si quelque funeste espérance voulait essayer de renaître en moi. Abattu parla maladie, je ne ronservais presque plus de colère; mais une douieur intense m'avait envahi, et je croyais, tant j'éprouvais de dégoût de tout ! que je ne pourrais plus vivre. Je ne songeais à la nuit horrible où la trahison s'était levée devant moi que comme à un mauvais rêve. J'aimais toujours et je méprisais en même temps la femme gracieuse et perfide dont l'image ne me quittait pas. J'attendais quelque chose de confus qui devait tout terminer.

Enfoncé dans un grand fauteuil, auprès de m.a fenêtre, les yeux fermés, je commençais à repasser dans mon esprit ce que je voulais dire à l'infidèle, lorsque je me sentis prendre la main, et des pleurs avec des baisers sur ma main se mêlèrent. J'ouvris les yeux. A genoux, à mes pieds, pûle, mais belle encore, trop belle ! elle se tenait, me regardant avec une éloquente tendresse. Un parfum montait d'elle à moi. Nous ne pariions pas. Je me mis à pleurer.

Elle se leva m'entourant maternellement la tête de ses deux bras nus et m'embrassant le

front et les cheveux. Je me laissai faire, parce qu'il me semblait doux de recevoir ces caresses que j'avais le droit de recevoir tant que je n'aurais pas parlé. C'est pourquoi je ne parlais pas. Enfin, comme je pleurais toujours et ne l'embrassais pas, elle dit :

— Ton amour s'en est-il allé, Roger ?

— Pas encore, répondis-je en me cachant le visage des deux mains.

Mais elle ne comprit pas et se tint debout devant moi, inquiète.

Je la regardai. J'étais surpris.

— Je t'en supplie, Fanny, dis-moi que c'est un rêve, ou que je suis fou. Dis-moi que je ne dois pas te haïr, car cela me fait trop de mal.

Elle ne rougit pas. Elle ne pâlit pas. Vraie comme la lumière, se croyant peut-être ellemême, elle m'j caressa doucement; elle semblait étonnée.

Mais réunissant toutes mes forces, je soulevai sa taille charmante dans mes bras et ïa fis asseoir en face de moi.

— Je sais tout, lui dis -je.

— Quoi ? que suis-tu î

— J'ai tout vu.

— Mais quoi?

— Pourquoi m'as-tu trahi? m'écnai-je. Tu n'as pas codé, car ce n'est pas lui qui est allé à loi, mais toi à lui ; c'est toi qui, changeant bassement de rôle, es allée chez lui pour le séduire.

Elle ne pâlit pas encore, et voulut parler. Mais, la tenant sous mon regard, sans colère, froid comme l'acier, je continuai :

— Faut-il te dire tout? Je me méfiais de toi. J'achetai la maison qui touche à la tienne, à Ghaville...

Ici elle pâlit, et dit :

— Eh bien?

— Une nuit, nuit horrible 1 il y avait déjà quinze jours que vainement je t'épiais. Au risque de ma vie, je parvins à m'introduire sur le balcon de ta maison. Je ne sais l'heure qu'il était. A genoux, derrière la vitre de la chambre de ton mari, je le vis. Je voyais tout, comme je te vois. Il était seul. Tu entras...

— Cela n'est pas ! s'écria-t-elle en blêmissant plus affreusement encore.

Elle avait l'air d'une morte assise sur une chaise, en face de moi.

— Faut-il continuer? jyoutai-je. Tu portais

une robe de cacliemire bleu. Tu avais les cheveux défaits , et l'on voyait briller la peau de ta poitrine. Tes pieds jouaient dans tes mules de satin et ae dentelles. Tes bras étaient nus. Tranquille comme toujours, même au moment où tu te parjures, tu ne maudis pas celui que tu venais assouvir, car tu as deux cœurs. Ohl Fanny! tu aimes deux hommes, moi et lui.

Elle secoua la tête rapidement, et d'une voix basse :

— Cela n'est pas 1 cela n'est pas ! Tu ne me connais pas !

— Faut-il continuer? ajoutai-] e. Tu lui reprochas sa trahison, qui est très-réelle. 11 se défendit en souriant. Tu passas cent fois devant lui, car tu voulais le fasciner, sans qu'il s'en doutât, avec ton air de pudeur. Et tu réussis parfaitement, car il t'attira sur son cœur, et, comme tu ne pensais pas à moi qui agonisais en assistant à csla, tu te laissas aller sur ses genoux...

— Assez 1 cria-t-elle.

Puis elle resta muette, à me regarder. Elle paraissait horriblement souffrir, mais elle ne pleurait pas. Ses prunelles se dilataient affreusement et ses lèvres sèches frémissaient. Je baissai

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les yeux par pitié pour elle. J'ajoutai cepeudant :

— Sache que je suis resté là, moi qui t'ado rais, et il paraît que la honte et la douleur ne tuent pas, car j'ai tout vu, et je ne suis pas mort.

Comme deux statues qui se font pendant aux deux bords des tombes, nous étions immobiles à nous regarder. Enfin elle dit :

— Je dois vous faire horreur?

-Oui.

Elle se tordit les mains. Elle se leva. Elle tendit les mains au ciel. Enfin elle se jeta sur moi, comme sur une proie, et, me serrant dans ses bras, à m'étouffer, affaissée sur mes genoux, contre ma poitrine, elle chercha mes lèvres et dit :

— Eh bien, je t'adore toujours 1

Mais, en me relevant, je la rejetai à terre, et elle y resta. Abîmée sur mes pieds, les cheveux défaits, les bras noués autour de mes genoux, avec une abondance de larmes, elle criait :

— Grâce 1 pardon ! Je n'avais pas la tête à moi ! J'étais folle! mais je t'aime toujours! Aie pitié de moil

Et elle me promit de se soumettre à tout ce que j'exigerais. Elle-même, elle proposa de fuir.

— Tue -moi plutôt que de me repousser.

Ecrase-moi sous tes pieds. J'ai eu tort, mais ne me chasse pas. Je t*aime. Tu me déchires le cœur.

Je la relevai et la fis asseoir. Elle avait honte maintenant et se cachait le visage, mais je me sentais sans pitié. Ma fureur s'était allumée au récit que j'avais fait de mon supplice. Je la laissai donc là, cette femme dont la superbe m'avait si longtemps imposé. Elle voulait cependant me violenter, et tendait les deux bras vers moi; mais, d'un geste, je les lui rejetais sur la face.

— Sache que je t'exècre et que je t'adore, lui disais-je. C'est là mon châtiment; car j'ai pris la femme d'un autre et je mérite d'être puni. Tu n'es plus rien pour moi qu'une souillure. Tu es une idole abattue dans la fange. Je t'ai vue, toi si pudique d'attitude, avec ton visage céleste et tes yeux d'enfant; je t'ai vue, grotesque et hideuse, te tordre et crier comme la louve sous les morsures du chien; tais-toi 1 tu as fait pis que les créatures auxquelles cet homme affreux te compare : elles ne mentent pas, celles -là 1

— Mais il est mon maril dit-elle.

— N'as-tu pas de conscience? Réponds avec franchise, s'il est vrai que tu sois un être intel-

ligent et qu'une pensée ait dirigé ton action funeste. Qui te forçait à l'aller trouver?

Elle fit un immense effort, et, d'une voix saccadée, répondit ;

— Je voyais qu'il se détachait de moi. Je n'ai pas d'amour pour lui puisque je t'aime ; mais je tiens à lui. N'est-ce pas naturel? Partagée entre le désir de conserver son affection et la crainte d'être obligée de lui montrer une affection semblable, je veux le retenir lorsqu'il s'éloigne, et quand il se rapproche, j'essaye en vain de lui échapper. J'ai cédé au devoir. Je craignais qu'il ne me quittât. La pensée de mes enfants abandonnés avec moi m'a rendue folle Pardonne-moi. Cette femme qu'il a connue à Londres est la cause de tout. J'ai besoin de calme, ménage-moi. J'ai eu tort, car je t'aime, mais je ne suis qu'une femme. Et tu ne connais pas les femmes. Tu ne sais pas ce qu'il y a «^ouvent d'honnêteté dans leurs trahisons.

— Et ton serment? m'écriai-je.

De nouveau elle se tordit les mains.

— Tu mens quand tu dis que tu as cédé à ton devoir. Tu n'as cédé qu'à l'orgueil. Gela te chagi'inait de te voir quittée par cet homme que tu n'aimes pas, qui ne t'aime pas, qui t'opprime,

qui te méprise et t'insulte. N'as-tu pas céda aussi à la soif d'un abominable plaisir? Je te dis que j'ai tout entendu.

En ce moment, nous nous regardâmes. Elle devint pourpre, voulut fuir, revint vers moi et retomba sur les genoux :

— Si tu savais combien je me déteste ! le voudrais arraclicr mon cœur de mon corps. Mon cœur est pur. Il m'eût toujours suffi de te voir, de t'écouter, de te sentir auprès de moi. C'est parce que je t'aime, que tu es le seul être qui ne soit pas un homme pour moi. Je n'aime, au monde, rien que toi. Tu es ma vie.

— Tu m'aimes! m'écriai-je avec rage. Mais comment m'aimes-tu? Au-dessus de moi, dans ton cœur si pur, il y a les vaines considérations du monde, des raisons de société, de plates habitudes; il y a ton mari. Ne parle pas de tes enfants 1 D'ailleurs, qu'est-ce qu'un amour qui ne connaît pas la vertu des sacrifices? qui recule devant quoi que ce soit? qui est limité ? qui a des bornes? qui n'est pas un abandon absolu de la personne, de toutes ses pensées, de toutes ses affections, de tous ses devoirs, de toutes ses vertus': Se perdre pour l'être qu'on aime, détruire l'honneur et la sécurité de, son avenir, aller,

pour lui, jusqu'au crime, et se torturer Tesprit à ciiercher des preuves plus hautes encore, n'est-ce pas la plus radieuse attestation de la passion exclusive, intolérante et superbe? L'amour, tu ne t'en es jamais doutée, ne songe à rien et ne se réserve rien en dehors de luimême. Renégat sublime, il marche sur les choses les plus saintes, puisant dans le bonheur qu'il invente et qu'il donne la justification de son impassibilité. Mais toi I femme des dévouements mesquins, des vertus étroites, des devoirs pûles, tu traites tout cela de folie. C'est trop haut pour toi; tu n'y peux rien voir. Ce que tu aimes au-dessus de tout, c'est ta maison, c'est ton bien-être, c'est le luxe qui t'environne ; c'est la fausse estime du monde, qui ne se soucie pas plus de toi que de personne ; ce sont les plus banales des relations : un tas de choses imbéciles 1 Tu m'aimes, dis-tu? Mais^ supporterais-tu l'abandon du monde? Je t'ai offert toute ma fortune; avec bonheur, de moi-même, je t'aurais tout donné; pour toi, j'aurais volé les pauvres. Eh bien, accepterais - tu la moindre gêne pour me rendre heureux ? JV'outrag j aonc plus l'amour, cette passion souveraine ^ui ne veut pas qu'une autre voix que la sienne mur-

mure autour de son trône. Parce que tu t'es donnée, tu crois aimer? Va, j'ai tout vu, te disje. Tu étais avec lui comme avec moi. Il ne t'a pas plus coûté de passer de mes bras dans les siens que d'une robe dans une autre.

Elle se leva enfin désespérée et voulut partir. Mais je la retins, la poussai au fond de la chambre, et m'adossant contre la porte, les bras croisés :

— Tu entendras tout! m'écriai-je.

Et alors je me mis à haleter; et, ne trouvant plus rien à lui dire, je la menaçai des poings, en trépignant et en criant; et elle me regardait de côté avec une indicible terreur. Enfin , les paroles, une fois de plus, jaiUirent de ma bouche.

— Jamais je n'ai cru en toi. Je sentais si bien que tu me trompais, qu'à mon tour, — malheureux que je suis! — j'ai voulu souiller notre amour. Apprends-le donc si tu ne t'en es pas doutée; moi qui t'adorais, je t'ai trompée avec les plus viles des femmes.

Mais elle ne me crut pas, et, attribuant sans doute ce que je lui disais à l'impuissance de la fureur, elle fit un geste de dénégation superbe. Écrasé de douleur, malgré moi, ma voix se fil

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alors douce et suppliante; toute ma colère tomba sous le poids de la pitié.

— Sache donc, murmurai-je en joignant les mains, que je t'aimais à la fois comme une mère, comme une femme et comme un enfant. Toute la piété, le respect, la tendresse, qui peuvent se résumer en amour dans un cœur; toutes ces choses délicieuses, trop touchantes pour n'être pas divines, je les éprouvais pour toi, depuis le premier jour où je te vis passer dans ta grâce, dans ton calme suave, dans ta beauté. Apprends que je t'adorais pieusement; que je ne songeais qu'à toi ; que tu habitais en moi comme une seconde ame ; que je souffrais plus de tes maux que des miens; que, pour t'ôter un doute de l'esprit, j'aurais en riant donné ma vie que je n'aimais que parce qu'elle te causait quelque plaisir Vois, je pleure. De toi j'aimais tout : tes enfants, ta mère, ta maison, tes gens; les écarts irritants de ton caractère, tes dentelles et tes robes. Je crois que je l'aimais aussi, lui, parce que son image, dans mon esprit, se mêlait sans cesse à la tienne. Jamais je n'aimai ma mère comme toi. Je l'aurais abandonnée pour toi, avec tout ce que je vénère. Tu étais mon espoir éternel, mon plus doux bien, la parfaite image des choses pures...

— Grâce 1 fit-elle en retombant à genoux.

— Eh bien, Fanny, tu as pourtant marché sur le respect sur cet amour incomparable. Tu as marché sur mon cœur...

— Grâce! fit-elle encore.

— Comme le bœuf impassible qui écrase sous son sabot les premières fleurs des champs, tu as écrasé mon être. Et maintenant, comme un malheureux qui ne peut plus aimer personne, comme un vieillard qui a vu mourir autour de soi tous les siens, je ne sens plus devant moi d'avenir. Tout est flétri, tout est pourri dans mon cœur. Je suis vieux! j'ai cent ans! je vais mourir! je suis un sépulcre! Tu sais bien cependant que je suis tout seul sur la terre...

— Grâce ! pitié I criait-elle en se tordant sur les meubles et se frappant la tête au mur. Ne me dis pas que tu es malheureux!

— Oh! malheureux! Ce ne serait pas assez dire. La parole n'a pas de mot pour désigner ce que jr, suis. Ingrate! Ce n'était pas assez de me prendre ma pensée, mon cœur, ma vie: il te fallait prendre aussi ce que j'aime le plus au monde : toi! et plus que toi ! l'estime de ta personne. .

— Pitié! pitié 1 criait-elle encore-

— Tu as assassiné ma jeunesse. Eh bien, puisses- tu ne jamais éprouver ce que j'éprouve: je fadore et tu me fais horreur 1

Disant cela, je voulus la frapper et Tembrasser en même temps; mais je roulai à terre, et, la nuit venue, quand je rouvris les yeux et que je la cherchai à tâtons par la chambre silencieuse, je ne la trouvai plus.

Le lendemain, je me sentis comme rassasié de vengeance. J'éprouvais cette espèce de sérénité cruelle qui suit les exécutions suprêmes. J'étais satisfait enfin comme le juge qui tient dans ses mains l'irrécusable preuve du crime qu'il a puni.

En portant ma pensée sur elle, je ne m'apitoyais pas. Je prévoyais, cependant, avec netteté, toutes les lassitudes pesantes de son existence.

— Elle souffrira longtemps, medisais-je, puis elle me haïra. Réenchaînée sous le joug, vainement elle essayera de le porter avec courage. Elle n'est pas faite pour la résignation. Un autre, quelque jour, viendra prendre ma place. S'il ne l'aime pas^ elle le chassera avec mépris. S'il l'aime, recommenceront immédiatement, et en

passant par les mêmes phases, les mêmes luttes, les mêmes tromperies, les mêmes tortures. Tant qu'elle vivra, elle poursuivra fatalement sa chimère. L'idéal de l'amour qui l'entraîne ne s'effacera même pas dans les neiges de l'âge ; et, quand les rid<;s viendront lui prouver que rien ici-bas n'est immuable, elle continuera à évoquer le fantôme d'une passion qui a été et restera son supplice. Elle s'isolera du monde, comme ces soldats blasés au feu de vingt batailles. Comme eux, détachée de tout, rassasiée de tout, dans le poëme secret de ses souvenirs, elle puisera les émotions d'une vie nouvelle. Ses enfants, qu'elle adore, ne la consoleront pas. Teiit-étre la mépriseront-ils?... Condamnée à aimer pour elle-même, jamais elle ne pourra contenter elle-même ni personne. Impuissante pour le bien, la vaine recherche du bien sera son martyre éternel. Il lui manquera toujours un vice pour être heureuse ; pour rendre heureux, il lui manquera toujours une vertu. Elle a trop de cœur et pas assez de courage.

Ainsi, je jugeais enfln à distance cette femme que je connaissais maintenant, aux dépens de mon bonheur. Je ne puis dire que je la plaignais. Quoique je me sentisse abîmé de fatigue, j'étais

sourdement trop irrité encore. Comme si des

années et des années avaient interposé entre nous leurs épaisses barrières, je me sentais séparé d'elle; mais elle existait encore pour moi. Son souvenir, comme un fer brûlant, m'avait marqué. Forçat de l'amour, je ne pouvais effacer l'empreinte de feu appliquée sur moh cœur.

Mais, si je ne m'apitoyais pas sur elle en la jugeant, il ne m'était pas possible de reporter ma pensée sur moi-même sans souffrir dans toutes les fibres de mon être. Tout ce qu'il y avait en moi d'amour, d'affection filiale, de pieuse tendresse, de respect, s'exhalait de moi comme des fumées et se dissolvait en larmes que je buvais, — âpre liqueur, — sur la croix où le sort impitoyable m'avait cloué. Cet amour se débattait comme un jeune enfant robuste qui a goûté la vie et ne veut pas mourir. Cette affection filiale que, naturellement, je lui avais donnée, à cause de la différence de nos âges; cette pieuse tendresse qu'elle m'inspirait comme une chose douce ; ce respect enfin qui était pour elle comme un encens agréable ; tout cela — ce qu'il y avait de meilleur en moi — se ion-

dait dans mon cœur et se dégageait lentement avec des caresses d'effluves et de parfums. Comme un voyageur surpris au réveil dans les i^teppes immenses de l'Asie, par un brouillard flottant au ras de terre, je me sentais vaciller dans mes résolutions, dans ma prudence, dans mon courage. Tout se mouvait autour de moi, en s'écartant avec des formes confuses; tout fuyait : souvenirs charmants, vœux superflus, tendres souhaits, regrets, désirs; tout s'enfonçait dans les lointains de mes rêves, en silence, et m'abandonnait, seul, au milieu d'un grand espace. Et, de ce tourbillon nuageux des sensations , des volontés , des habitudes ; de ces oscillations insaisissables de peines, de plaisirs et d'espérances, prolongées à l'extrême limite où portait ma vue, s'échappait enfin un long fantôme qui montait, montait jusqu'au ciel, tristement enveloppé d'un linceul pâle. Ce fantôme, je le reconnus à la désolation empreinte sur sa face morne , à l'apathie de son attitude, à son mutisme, au sourire amer qui voltigeait sur ses lèvres décolorées. Hélas 1 une fois déjà je l'avais vu grandir devant moi, et je m'étais senti frissonner avec lui, dans les voiles de son suaire. J'avais vingt ans; je venais de

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perdre ma mère, et, de sa tombe fraîchement remuée, s'exhalait et m'engouffrait dans ses l)ras la glac:?le solitude....

Je pleurais. Autour de moi tout me parlait d'elle. J'oubliais tout le mal qu'elle m'avait fait. Elle avait laissé mille traces, elle était présente encore dans cette chambre que je disposais avec amour autrefois pour la recevoir. Sous ce plafond qui avait abrité sa tête ; sur ces tapis que si souvent elle avait foulés; entre ces meubles qu'elle avait effleurés de sa robe, elle m'apparaissait encore, placide et consolante. Ici m'ourrait ses bras de velours le fauteuil où si souvent elle s'était assise; l'i, conservait la molle empreinte de sa chaussure élégante le coussin sur lequel elle posait ses pieds ; là, desséchées, dans leurs vases de Chine, s'effeuillaient tristement les fleurs qu'elle aimait ; là, se balançaient les rideaux que, du bout de son doigt craintif, tant de fois elle avait soulevés; là, se mouvait encore le balancier de la pendule dont elle ne détachait pas les yeux; là, son voile; ici ses lettres, doux reflets d'elle-même; là, son peigne embaumé du parfum de ses cheveux ; etlà enfin, froid et lermé comme une tombe, se dressait le lit 011 si souvent nous avions pleuré. Tout,

maintenant, me revenait h flotsdans la mémoire; tout ce que nous avions dit, tout ce que Tious avions pensé, tout ce que nous avions espéré. Comme une musique lointaine qu'apporte la brise des mers, j'entendais dans mon oreille chanter ses paroles ; comme lesémanationsdes fleurs que la rosée des nuits dégage, je sentais dans mes narines l'odeur de sa peau ambrée , comme le souffle du printemps, passaient sur mes lèvres les effluves de ses baisers. Ma main, qu'elle avait touchée, brûlait; mon front, qu'elle avait si souvent enfoui dans son sein, brûlait; mes yeux qu'elle avait adorés, ma bouche qu'elle avait pressée, ma poitrine qu'elle avait doublée de sa poitrine brûlaient. Oh ! que je prenais de plaisir à toucher ses lettres, à sourire à son portrait! Il me semblait que je l'attendais encore; que tout cela n'était pas arrivé, et qu'elle allait me revenir, comme aux premiers jours, s'abattre sur mon épaule, peureuse comme une biche des bois, et m'embaumer la face de sa fraîcheur, ses deux bras liés à mon cou. Mais, en même temps, je sentais quelque chose de vague qui se détachait de moi avec des soupirs et des sanglots; un chagrin immense m'emplissait ; une lassitude sans nom paralysait toutes

mes pensées. Rêveur comme on l'est au lit des morts, je me disais: Tout est fini! et nous ne nous reverrons jamais, nous qui nous sommes aimés 1...

J'étais tellement navré, que j'eus peur de faiblir. En ne songeant qu'à moî-méme, son image me ressaisissait. Ne pouvant Farracher de ma mémoire, je m'enfuis avec cette image, brusquement, sans regarder derrière moi, comme un incendiaire qui ne veut pas entendre les cris de malédiction jaillissant des flammes allumées par sa main cruelle. Je partis sans dire où j'allais, pour partir, pour m'éloigner. Je frissonnais de mon courage. Mais le Souvenir m'accompagnait, et souvent, le long de la route, le Souvenir et moi, nous pleurions ensemble.

Un jour, fatigué de la vue des hommes, ^e quittai les chemins battus et m'enfonçai, au nord, dans les sables qui bordent l'embouchure de la Loire. Pendant trente heures, je marchai,

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Sins m'arrC'lor. Enfin, vers le soir, je mis le pied dans un désert. Là, je résolus d'en finir.

Mais je ne voulus pas qu'il fût dit que je m'étais tue sans réncxion, comme un fou, ou comme un enfant que la lutte décourage. Je m'établis donc ici pour lutter contre moi-même, pour me désespérer moi-même, pour apprendre si la guérison peut m'étre apportée par un hôte moins banal que la Mort. Je me suis donné un an pour vivre d'une vie différente, isolée, méditative, austère. Je ne suis résolu à rien, qu'à attendre jusqu'au bout. Parfois, en me détestant, j'espère encore. Je compte sur je ne sais quoi. J'aime, plus que jamais, cette femme dont l'amour m'a conduit ici. Je ne la méprise plus. Je l'absous. Je sens que j'eusse peut-être agi comme elle, si j'avais été à sa place, et j'affirme que celles qui eussent agi différemment valent moins qu'elle. Parfois aussi je l'exècre, et je m'en veux ae ne l'avoir pas étouffée. Ainsi je vais incessamment d'un extrême d'amour et de pitié à un extrême de fureur et de haine. Oh ! quel supplice que d'aimer!

Mon âme, cependant, est à bout de forces. Mon cœur ne nat plus. Aujourd'hui surtout que je viens de retracer, pour moi-môme, le drame de

ma vie, j'éprouve l'horrible tentation de le cora

plcter par un sanglant épilogue.

Mais pourquoi plutôt ici que là-bas, auprès d'elle? Parce qu'il me reste encore la pudeur d'une jalousie farouche qui ne veut pas être pleurée. Comme la bete fauve qui, se sentant blessée à mort, cherche une caverne pour y exhaler en paix son dernier souffle et cacher ses os, si je dois mourir, je veux que ce soif dans un désert, loin de celle que j'ai trop aimée.

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