‹ Fanny, étudeChapitre 14 sur 22 · FA N NY. ICI · texte numérisé non relu

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celui qui l’en a stigmatisé. Dans ma démence, il me semblait que l’amour de Fanny perdait d’autant plus de son prix qu’elle était plus malheureuse, et, tout en rougissant de cette atroce pensée, je songeais à tuer et à donner ma vie pour elle. Mais Fanny, abattue maintenant, aimait mieux être consolée que vengée !

Elle me reprit dans ses bras, et, chose * étrange! ce fut elle qui me caressa pour m’apaiser.

Je passai la journée du lendemain à me répéter tout ce que j’avais appris. Pour la première fois depuis bien longtemps, je nie sentais l’esprit allégé du doute, Lu heureux avenir se déroulait enfin devant moi, après un passé si tourmenté, comme les vallées et les plaines tranquilles aux yeux du voyageur qui descend la pente escarpée des monts dangereux. L’espoir d’une existence calme me rafraîchissait l’âme comme la brise du soir qui succède aux ardeurs de la journée, et j’étais tenté maintenant de me coucher de tout mon long au bord du sentier redevenu facile qui, doucement, s'abaissaît sous mes pieds meurtris. La sérénité des jours, l’absence dés inquiétudes, voilà ce qui m’attendait maintenant ; je ne cessais de me le dire, et mon âme ravie envoyait des

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élans de reconnaissance au hasard qui se lassait enfin de m’égarer.

L’image de Fanny, nécessairement, se mêlait à ce rêve. Elle était la compagne qui m’avait suivi à travers les abîmes de la passion. Autant “que moi, elle avait souffert de la longueur des marches, de l’incertitude du but, des épines cachées sur lesquelles nous enfoncions nos pieds ensemble. La même douleur avait rougi nos yeux, échauffé nos haleines; en même temps nous avions eu soif du repos. Et, comme s’il avait fallu que le plus faible de nous deux souffrît plus que l’autre, pendant que Fanny m’encourageait à la résignation, et que, de ses mains tremblantes, elle essuyait sur mon front l’àcre sueur du désespoir, elle me cachait des maux et des fatigues particulières qu’elle portait noblement pour no pas m’en désespérer.

Mais maintenant ces maux que je venais de surprendre chez elle. étaient apaisés. De longtemps ils ne pouvaient renaître. Délivrés tous deux du fantôme qui nous avait si cruellement poursuivis, nous pouvions enfin, livrés à nousmêmes, nous dédommager amplement de notre supplice et de nos terreurs. Comme deux fugitifs dont on a perdu la trace, qui s’en vont au

bord des fontaines, à l’ombre des bois muets, secouer la poussière de leurs sandales, nous allions-nous venger enfin du Sort stupide, en oubliant les tourments dont il nous avait accablés.

Ainsi, je rêvais chez moi, tout seul, en regardant la douce image de ma chère maîtresse qui souriait entre mes mains, entourée, comme d’une auréole, de son cadre d’or. Ainsi, je me plaisais à disposer devant nous les étapes de notre avenir.

Jamais je n’avais caressé de plus cruell^ illusion!

Le premier jour où je revis Fanny fut un jour splendide !

Elle vint chez moi dès le matin, délicieusement vêtue, comme pour célébrer dignement les noces de notre bonheur. Une robe en soie de couleur mauve, qui se mariait doucement à la fraîcheur de son teint, luisait sur sa taille mince et tombait en miroitant sur ses pieds.

Ses bras, à demi nus, jaillissaient des dentelles de ses manches, avec des reflets mats comme ceux de l’ivoire qui n’a pas été poli. On voyait pareillement sortir son cou blond, un peu ployé, de son corsage échancré sur la poitrine. Ses cheveux voltigeaient sur ses joues.

Aucun bruit ne troubla nos paroles, si ce n’est le timbre de la pendule que nous n’écoutions pas, et, de loin en loin, le roulement

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brusque et passager des voitures, ébranlant le pavé de la rue.

Une fois de plus, de nous seuls, nous causâmes. A table, Fanny mangea peu, en souriant, comme pour demander pardon. Je me levais pour la servir et je l’embrassais en passant. Elle me versait à boire, de haut, avec gentillesse, et je suivais du regard la belle ligne de son bras qui s’enfonçait dans l’évasement ombreux de sa manche large. Jamais notre chambre ne nous avait paru aussi charmante.

Il nous semblait que nous n’en dussions jamais sortir.

Elle se leva et fut s’asseoir au bord du divan. Je me plaçai à ses pieds sur un coussin, le coude sur son genou, et longtemps nous restâmes ainsi à nous regarder, sans rien dire.

Une de ses mains enfoncée dans mes cheveux les soulevait par touffes et les démêlait. Je baisais longuement son autre main que je teuais dans la mienne. — Ah ! Fanny ! si tu n’étais pas mariée! — lui disais-je avec passion. Elle répondait : — Ah! Roger! si tu n’étais pas jaloux !

Je ne sais comment la journée se passa, mais elle passa bien vite! Nous nous regardions.

Nous nous embrassions. Nous allions d’une chambre à l’autre. Elle voulut apprendre l’histoire de ma vie. Je la lui contai : elle était bien simple. Elle versa des larmes en écoutant le récit de la mort de ma mère.

Pour la première fois depuis bien longtemps, calmes, heureux, nous nous sentîmes tout près l’un de l’autre. Cette atroce rancune de jalousie ne nous séparait plus. Nos épanchements furent absolus; de même fut absolue la tranquillité de nos âmes. Sans plier, nous portâmes en nous une telle somme de bonheur quelle eût fait la fortune de dix amants.

En comparant dans mon esprit cette journée exquise à toutes celles qui l’avaient précédée, je me rappelai subitement la cause qui, pendant près d’un an, nous avait rendus si malheureux. Une exclamation de fureur jaillit de mes lèvres, et, tout en m’apitoyânt sur les maux de ma maîtresse, si longtemps cachés, je ne pus m’empêcher de flétrir celui qui les avait fait naître.

Alors je fus comme terrifié de voir Fannv froncer les. sourcils et sc mordre, les lèvres. Une sensation rapide traversa son visage comme un silencieux éclair qui sillonne une nuée. Puis

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