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lu
Le petit Kvre, en effet, il n’y a rien qui soit plus aimable et plus charmant. Il est la grâce et le sourire; il est si facile à tenir, h feuilleter, le petit volume; il
est si vite ouvert, si tôt fermé! On vous appelle
aussitôt le tome obéissant rentre et se cache au fond de cette poche habilement dissimulée à la droite de la robe aux longs plis. Vous êtes seule, et vous le rappelez, aussitôt il arrive obéissant, câlin , joli, et sentant bon.
La vilaine affaire et l’abominable satisfaction des plus vils et des plus sots lecteurs des deux sexes, ces affreux récits en vingt tomes in-8° ! Le papier est un chiffon, l’enere est une tache, et la plus noble main est souillée à tenir ces feuillets misérables écrits sans art, parcourus sans plaisir. Un pareil livre est l’antre même de Trophonius. Malheur à l’idiot qui consentait à interroger ce triste abîme; on le faisait jeûner pendant huit jours, on l’abreuvait des eaux du Léthé pour qu’il oubliât tout ce qu’il avait lu et vu jusqu’à ce jour, et tout d’un coup, la tête la première, on l’entraînait dans l’antre obscur, à travers les ronces, les cailloux, c. les sables, les reptiles, les cris, les voix, les plaintes funèbres; et quand enfin il avait parcouru ces fanges, ces ténèbres, ces mensonges, on le ramenait par les pieds, à la douce lumière du jour, répétant des mots confus, des paroles entrecoupées, des exclamations sans suite et sans nom. Le plus souvent, quiconque avait fait ce voyage au fond de l’abîme, était un niais, et de son voyage il revenait stupide à ce point, que c’était un proverbe parmi les Grecs pour désigner un maniaque ; Il a vu l’antre de Trophonius l
iv Préface.
Soyez sûre, en effet. Madame, que ce Tropbonius était un Béotien qui publiait jadis, aux portes d’Athènes , mais sans y jamais entrer, des romans-feuilletons eh vingt tomes in- S£.
Ne craignez donc pas que, moi-mème, je vous envoie un gros tome, un livre épais et solennel, qui fatigue à la fois la main , la tête et les beaux yeux de ma lectrice. Encore une fois , célébrons le petit livre élégant; bien fait, bien tourné, sans reproche et sans peur. Fionsnous k sa plainte, à son récit, à sa chanson, à .ses conseils; sa plainte est brève, et sa chanson se contente d’un couplet; il vous conseille en dèux lignes, il vous raconte en trois pages. Il vous mène, k petits pas, dans les sentiers bien tracés ; les longs détours lui sont défendus; les paroles sesquipédales , il les laisse aux faiseurs do sermons ; la déclamation le tuerait, avant de tuer son lecteur ; il méprise à la fois l’emphase et la rusticité. Quoi de plus? L’élégance et le bien-dire appartiennent par excellence au petit livre; et loin d’ici les tumultes, Ie£ bruits, les violences, l’explication, le détail, la discipline, le commentaire. Au petit livre un mot suffit pour toucher une âme, pour faire éclore un sentiment, pour gonfler un cœur, pour faire naître un sourire! Es-tu content?... Une larme!... ah! c’est assez pleurer! Que de chefs-d’œuVre enfermés dans le petit livre! Dapknis et Chloé, le Chevalier de Grammont, Manon Lescaut , Paul et Virginie, Adolphe, Adèle de Sénanges , la Dot de Suzette; et si j’en voulais chercher dans l’antiquité, nous aurions YAgricola de Tacite, les Dialogues de Lucien, l’^ne d'or d’Apulée, et ce
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PRÉFACE. v
beau Traité de la Vieillesse, un livre in-32... qui no vous regarde pas.
Malheureusement, on en fait bien peu de ces petits livres ingénieux, charmants, courts, à l’allure aisée et libre; on n’en fait guère, et tout le monde n’en fait pas.
Écoutez cependant, Madame, ce que je vais vous dire, et faites bien vos réflexions avant de me répondre. Il est temps ou jamais de poser votre tète charmante sur votre main pâle et frôle, votre coude sur vos genoux, et d’écouter dans l’attitude heureuse de ce por trait en robe rose, une des gloires de M. Ingres, tout simplement. - • . • . <
Oui-dà, j’en tiens un, un tout petit livre, un livre exquis, éblouissant... et plein d’ablmes 1 Le conseil s’y cache au fond des embûches. Là, voyons : voulez-vous qu’on vous l’envoie? Il vient de paraître; il est déjà caché sous toutes les toilettes; il a un nom, Fanny, tout simplement Fanny. L’auteur est un archéologue qui s’est déjà fait connaître de l’Europe savante, par un gros livre intitulé : Histoire des usages funèbres
ET DES SÉPULTURES DES PEUPLES ANCIENS, en trois grOS
tomes dans le format in-4®, rien que celai Môme on dit que son livre n’a pas la tristesse de son titre, et qu’il ressemble à ces momies des ancêtres que l’Égyplien promenait autour de la table de ses festins, plutôt pour instruire la yie que pour rappeler la mort.
Cette Fanny , dont on parle assez bas encore, dont tant de femmes savent l’histoire et que les honnêtes femmes seules conviennent d’avoir lu, eh bienl voulez- vous que je vous l’envoie ? Oui , que je vous l’envoio à vos
PRÉFACE
risques et périls? Prenez garde, et ne dites pas oui tout ">de suite. Avant que votre résolution soit prise, il faut que vous sachiez un peu quelle est cette histoire, et que vous vous interrogiez vous-mème. Eh I cette Fanny, elle a, comme on dit, du pour et du contre ; elle a bien du charme et bien du vice aussi ; elle est féconde en sourires, elle a fait froncer plus d’un sourcil. S’il fallait envoyer ce petit livre à quelque femme hypocrite et perdue, à quelqu*un de ces mensonges à falbalas, qui ne trompent personne, aux adultères de chaque jour, ma foi , je ne m’exposerais pas aüx injures de la dame; et si elle me demandait un livre agréable et convenable à son esprit , je lui enverrais tout bonnement quelque histoire d’étudiant et de grisette; un La Rochefoucauld, d’antichambre, un La Bruyère d’estaminet, un Marivaux ‘ d’hôtel garni; quelqu’un de ces livres chers à la soubrette, à l’invalide, à Margot, à madame d’Escarbagnas, à tout le monde, hormis aux esprits délicats.
Vous, cependant, la belle, et la franche, et la difficile, il pôurrait arriver que cette éclatante Fanny ne trouvât pas grâce à vos yeux. Elle est charmante, hardie, et le peu de respect humain qui la retient et qu’elle a conservé ne l’empêche guère d’être exacte au rendez-vous de son jeune amant, et si l’heure attendue a sonné, soudain voyez-vous tourner le coin de la rue, un fiacre aux glaces relevées ? Le fiacre avance à la façon d’un chat qui court sur l’asphalte, un jour de pluie. Il n’y a vraiment que ces sortes de voitures pour courir ainsi : homme, cheval et voiture, on dirait que bêtes et gens savent où ils vont, que le carrosse est parfaitement ren-
PRÉFACE
ni
seigné sur ce qu’il amène, et quelles transes infinies il charrie au milieu de la ville. Or, la ville elle-même, elle a deviné ce qui se cache au fond de ce char numéroté, mystérieux.
Et plus la voiture avance, et plus, autour d’elle le silence augmente et l’étonnement grandit. Par je ne sais quelle intime fascination , tout s’arrête pour que la dame ici présente et voilée ait le chemin libre; on la flaire, on la sent, on la voit venir. Le mort qui passe au fond de son cercueil ralentit sa marche, afin de céder le pas à madame Fanny. Le régiment qui s'en vient au bruit sonore do ses musiciens militaires, adoucit sa fanfare, assourdit ses tambours, met la sourdine à l’ophicléide errant; et peu s’en faut que les jeunes capitaines, envieux de ce mystère en robe brune, en chapeau brun, ne orient b leurs soldats : « Portez, armes! » Ainsi, la complicité morale et même immorale est partout, entourant de sa protection détestable ces injustes amours. Ah! le malheureux mari parisien, nul ne le plaint, nul ne le seconde ; au contraire, c’est à qui sera le serviteur et le soutien de sa femme. En été, c’est le soleil qui jette au passant toutes ses flammes pour que Fanny passe inaperçue; en hiver, c’est la pluie et le vent du nord qui servent de cortège à Fanny. A peine elle a touché le seuil de cette maison de l’adultère où ei'e est attendue, aussitôt le char qui l’amena s’éloigne à petit bruit, la porte est ouverte en grand silence, et le portier, un argus! lui-même il n’a pas vu cet éclair qui passe. A peine il entend, charmé, retentir aur l’escalier verni, le bruit agaçant des bottines
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PRÉFACE
neuves, le frôlement de la robe, et puis..... Fanny est entrée on no soit où, dans la muraille. Est-ce une ombre, une femme? Est-ce un fantôme? Au même instant le silence et la nuit complaisante tombent sur cette maison discrète." On ne sait plus si elle est habitée, si elle appartient aux vivants.... Écoutez. Tous les bruits se taisent 1 tous les habitants de cette maison se calment par enchantement. Pas un ménage où l’on se dispute, pas un chien qui aboie, et pas même le cri d’un enfant! Dans ces maisons parisiennes, hospitalières aux amours défendues, on dirait que chacun s’est donné le mot pour ne rien entendre, et pour ne rien voir. Les habitants ne songent plus à descendre, et l’huissier lui-même n’ose plus entrer. Telle sera la maison du jeune, amoureux de Fanny, tant que Fanny sera là-haut.
Fanny, c’est la dame annoncée et prédite par toutes les écritures de l’amour. Elle est la sœur de la belle Hélène, et la sœur de Corinne, amoureuse d’Ovide. Ovide en ses Amours la célèbre, et plus d’un trait se pourrait appliquer à l’amant de Fanny; même je vous avertis que cette fois l’amant est plus jeune, et de beaucoup, que la maîtresse ; il n’a que vingt-quatre ans, elle en a trente-cinq. J’ai l’honneur de vous le dire, elle a onze ans de plus que ce jeune homme, et ces onze ans de plus donnent tout de suite à nos fictions les apparences les plus vives de la réalité. Que ce livre, en effet, soit de Y école réaliste , il nous serait impossible ue le dire avant que l’on ait inventé un mot plus français que ce réalisme. Ah! les barbares qui font ces Larbarios et qui les expliquent avec des paroles dignes de» plus hi-
TRÉFACB.
deux faubourgs! Réalisme! à savoir les filles crottées, les bains dans la boue, et les enterrements vineux. Ace compte, il n'v a pas dans tout le charmant petit livre que je vous offre un seul coin de réalisme. Mon livre est net, élégant, bien vêtu. La dame est parée à ravir; elle porte à merveille son manteau couleur de muraille; elle a de belles jupes, de beaux mouchoirs et des gants frais! Réalisme! As-tu jamais porté une fleur à ta main? Réalisme. Au milieu de ce bel appartement, où tout est clair et sombre à la fois, dont l’horloge impatiente a sonné les belles heuresdu Versailles de Louis XIV, dont le fauteuil couvre encore la molle empreinte des bergères de Trianon ; où tout rit; où tout resplendit dans le hanap d’argent, dans le verre à facettes, dans le miroir biseauté à Venise , encadré à Florence; où tout sonne, où tout chante en des tons si câlins; où l’ivoire et l’ambre, la laine et la soie et la vitre au carreau, et le tableau sur la tenture ont des chatoiements ineffables, ne redoutez pas le réalisme; faites plus : attendez-vous à beaucoup de vérité! Admirez cependant ce nid de fleurs, écoutez cet écho joyeux qui dit toi! Ne vous effrayez pas de ces choses.... des Choses dites tout bas, des regards voilés, des pudeurs sous la dentelle, et des remords tant que la ceinture ôtée en peut tenir. Non, non, plus j’y pense, et moins je vous engage à vous fier à cette étrange histoire.... où tout est fin, délicat, fini, complet, effleuré, mignon, rare, ingénieux, brûlant et semblable à l’amour dont Voltaire a si bien dit :
L’amour est nu , mais il n’est pas erottA
X PRÉFACE
Ce livre est donc une fable mylésienne, un Daphnls et Chloé du monde parisien, un drame où, tout d’abord, nous assistons au premier rendez-vous... qui sera lent et semblable au dernier rendez-vous. Fanny et son jeune amant, les voilà. L’auteur vous les montre à travers le trou de la serrure, oubliants, oubliés. Dame, elle ne ressemble pas à l’Elvire idéale; il n’a rien de Raphaël , l’amoureux de Graziella. Je vous avertis, encore une fois, qu’il s’agit ici d'un tout petit jeune homme, insignifiant si vous le dégagez de sa passion, mais vivant, curieux, et très- passionné dans sa passion. Pour ma part, j’aime assez, dans un petit roman, ces héros qui ne sont pas des héros, qui ne sont pas précipités dans l’ablme, ou dans la rue, afin de sauver leur maîtresse, qui ne sont pas musiciens comme Liszt, peintres comme Ary Scheffer, écuyers habiles comme M. Daure, écrivains à la taille de M. Villemain, et plus grands poëtes que M. Victor Hugo. Que dis-je? Ici, dans cette action d’amour, nous ne savons môme pas si le jeune homme est beau, bien fait, charmant. L’auteur a même oublié de nous dire s’il avait les yeux bleus, et les cheveux noirs. Quand il a dit : c’est un jeune homme, il a tout dit; il ne lui en faut pas davantage ; à Fanny non plus, pas plus qu’à nous.
Ainsi nous assistons, bel et bien, à la rencontre ardente des deux amants. C’est la moitié du livre : ils se rencontrent aujourd’hui, ils se retrouveront dans huit jours; le jeune homme attend, la femme espère, ils s’admirent, ils se contemplent, ils sont contents, ils sont heureux 1
PRÉFACE
Aussi bien M. Sainte-Beuve, un maître, un grand critique, un vrai poète, un romancier d’un goût parfait, parlant de cette Fanny que je propose à votre étude, appelle Fanny « un poëme. » C’est presque un poëme « par la forme, par la coupe, par le nombre, et par un « certain souffle qui y règne d’un bout à l’autre! »
On dirait, quand il parle ainsi, que M. Sainte-Beuve cherche et trouve un motif à l’adoption de ce petit livre. Avec ce simple mot: un poème, il explique h merveille la curiosité, la pitié, la terreur de ce livre; en même temps ce mot poëme , aux yeux du bon critique, absout la lectrice, le Içcteur et la critique même. La poésie a des privilèges si rares et si charmants! Le Don Juan de lord Byron, en sa qualité de poëme, bien des femmes très-honnêtes le savent par cœur. Faites-en un roman en prose, aussitôt toutes les femmes le renient. Le quatrième livre de Y Énékle et le livre divin où , pour la première fois , Adam se trouve enfin en présence de cette Ève appelée avec transport, c’est la poésie et le poete qui ont fait de ces merveilles des œuvres populaires. Ainsi M. Sainte- Beuve a très-bien dit : « un poëme! » Il explique, en même temps, l’extrême difficulté de ces romans à deux personnages, et tout de suite, avec ce sens exquis, il roncqntre Adolphe , le héros de Benjamin Constant:
Cot homme-là, Sire, c’était moi-mème.
Quelle analyse ingénieuse et piquante M. Sainte- Beuve a faite, à deux reprises, du roman de ce publiciste allemand. Avec quel art, plein de goût, il explique . *
PRÉFACE
aux honnêtes gens ee hasard inespéré dans la vie et dans les œuvres de ce triste politique et de ce mauvais philosophe, qui trahit tout ce qu’il adopte, oublieux de ses plus solennels' serments , égoïste et faux jusqu’à la fibre extrême de son cœur. Que cet homme ait fait un chef-d’œuvre, et qu’il échappe ainsi au profond, à l’immense oubli réservé à ces mauvais écrivains, à ces mauvais orateurs, flatteurs de celui qui les paie, il faut que les braves gens en prennent leur parti. Adolphe est un hasard heureux, impérissable , et comme en ces pages vivantes, en cette vie hideuse, l’autour touche en effet à des plaies qui. saignent encore, et qui ne seront jamais guéries, il a bien fallu que cet Adolphe adopté par les jeunes gens qu’il conseille et par les vieillards qu’il console, obtint le succès que ne méritait pas l’auteur. Cependant qu’il est médiocre et lâche, et d’une vanité misérable, cet Adolphe, inventé h l’image de M. Benjamin Constant lui-même ! Ah! s’il n’était qu’un homme infidèle!... Il est un homme ennuyé, et contre cet ennui qui la tue, Ellénore est impuissante. Ici pas de flamme, à peine un feu mal éteint sous la cendre. Ici pas un moment de, véritable amour, de véritable bonheur, rien de l’âme et rien du cœur; vous voyez le scalpel, vous êtes au. milieu d’un herbier; ce ne sont que fibres, poussière, momies, fantômes; la vie est absente, et l’analysé la remplace, à peu près comme l’image dans la chambre obscure de Daguerre est un portrait vivant.
Au contraire, Fanny est un livre qui reluit et qxd flamboie, « c’est l’œuvre d’un esprit ardent, » dit
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encore M. Sainte-Beuve ; ajoutons , c’est l’œuvre exquise et le récit douloureux d’une âme ouverte à toutes les impressions généreuses , à toutes- les passions, à toutes les douleurs. Autant l’auteur d 'Adolphe est un esprit blasé, difficile, ennuyé, autant l’auteur do Fanny y est un écrivain puissant et convaincu; sa recherche même est une force, et sa mièvrerie ( en certaines pages) est une grâce véritable. Il va donc tout droit son chemin dans la narration de ces amours défendues, puis tout d’un coup, il s’arrête, et le voilà qui se met à raconter une passion innomée et sans explications jus- -qu’à présent.
Je vous parle ici, Madame, une langue assez nouvelle à des oreilles délicates; je vous raconte une passion que peu de gens aient avouée, et si je parle ainsi, c’est qu’avant tout, je voudrais ne pas tendre un piège à votre curiosité. Certes, je serais bien malavisé si je ^n’exposais à voir revenir, dans ma maison, ce charmant livre à peine coupé jusqu’à la page 37.
Car c’est justement, à la page 37, que le jeune amant de Fanny a ressenti les premières atteintes du mal qui . le frappe au fond du cœur ; c’est à la pag^37, quand sa maîtresse, ignorante du danger, met en présence son amant et son mari, que cet amant.furieux se sent pris d’une jalousie infinie, à l’aspect de cet époux florissant, content, superbe, et qui semble un héros, que dis-je? un géant, à cet enfant grêle, amoureux et timide. En es moment le drame, en effet, commence; à cette heure aussi le châtiment se montre, et c’est parce que voilà enfin l’adultère, emporté dans ces peines, et succombant
PllÉFACE.
sous son propre délire, que je me hasarde à vous conseiller cette poignante lecture. Elle a ses violences, elle a ses périls; il arrive assez souvent que le rideau se dérange et que la fable se dévoile; il est vrai, . mais tant de peines, de tortures, de misères, de malédictions rachètent, et au delà, le risque et le dangerl
Aussitôt que cette envie et ce délire ont mordu l’amoureux de Fanny, rien ne saurait se comparer à cette infortune, à ce profond désespoir. Sous ses pieds la terre a tremblé; sur sa tête il ne voit que nuages et malédictions. Cette vie heureuse, où chaque instant apportait sa joie et sa fête, en plein contentement, en pleine lumière, avec tous les petits bonheurs des violentes amours, cette vie heureuse et coupable est à jamais troublée. « Un autre, un autre que moi! » En vain cet homme est le mari, en vain cet homme a pour lui l’autorité, le droit, la puissance paternelle, la loi, la possession, le toit domestique, et la communauté de la même fortune et des enfants légitimes, avec cette femme obéissante à son geste, à sa voix, à son caprice, à son plaisir, cette femme qui lui appartient, qui est à lui, dont il tient
l’honneur, comme elle tient son propre honneur
l'amoureux de Fanny ne veut rien entendre et rien comprendre. Il est jaloux, il est furieux, il est perdu! Ces pages-là, Madame, ont une grande valeur; elles portent une grande leçon; elles sont pleines d’éloquence, de conseils, et de cette jalousie ardente « qui naît avec l’amour et qui ne meurt pas toujours avec lui , » disait M. de La Rochefoucauld, cité par M. Sainle-
préface.
Beuve, dans son jugement, dans son arrêt sur Fanny.
Le célèbre critique, en même temps, se demande si l’histoire est vraie. Il veut savoir si cette histoire est vécue , si quelque âme humaine a subi tant de souffrances, si cet amoureux de Fanny fut véritablement soumis à ces tortures. Il me semble à cette question que la réponse est toute faite. Hélas! oui, l’histoire est vraie; elle est vraie aussitôt qu elle a passé par l'âme et par le cœur d’un poëte; elle est vraie aussitôt qu’elle est revêtue à ce point de vraisemblance et de vérité, de souffrance et de sympathie; et si je pleure, et si je tremble, et si je veux venir en aide à cet enfant dans l’abîme, à coup sûr l’histoire Kit vraie, car je ne saurais être à ce point la dupe et le jouet d'une fiction.
J’en étais là de ma lettre à madame Armande Bernard, et je cherchais toutes sortes de motifs pour lui conseiller la lecture de ce livre étrange, éblouissant, plein de fantaisies et de larmes amères, lorsque je reçus du Tréport le billet que voici :
« Avez-vous lu Fanny ? Avez-vous bien compris ce drame à la fois touchant et terrible? Aimez-vous assez ce jeune homme amoureux, et cette femme abandonnée à tant de furieuses passions? Êtes-vous digne enfin d’un pareil livre? Êtes-vous encore assez voisin de ces orages pour le bien comprendre, et faudra-t-il vous l’expliquer? Lisez ce livre avec le zèle et l’attention qu’il mérite, et puis répondez-moi, et que je sache au moins si vous l’avez compris.
« Quant à moi , je le lis même en rêve, et je vais le relire aujourd’hui pour la troisième fois. »
PRÉFACE
Ainsi parlait la dame, et c’était bien la peine, en vérité, de se tourmenter comme je faisais, pour la conduire à ce récit plein d’amour, de tristesse et de passion.
Jules Ja.nin.
FANNY
La maison est plantée de travers, sur une butte de sable, au bord de la grève, regardant l’Océan de côté, comme si elle se méfiait de lui. C’est une maison basse, à toit plat, couvrant un rez-de-chaussée percé d’une porte’longue et de six fenêtres, avec une cheminée de plâtre à demi rompue, tout en haut.
La première fois que je l’aperçus de loin, en cheminant à travers les dunes désertes, elle avait une si triste «apparence que je sentis mon cœur se serrer. L’abandon s’inscrivait en crevasses béantes sur son mur éraillé, en lézardes profondes sur les tuiles ravagées de son toit;
sa porte fermée criait à chaque pression du vent en battant sur son gond unique, et la brume qui se dégageait des monts liquides de l’Océan l’enveloppait d’un suaire.
Il faisait froid. Une bise aigre secouait en sifflant les pointes des lames, les faisait danser, tournoyer, et les déchiquetait par lambeaux.
Jusqu’au seuil déjeté refluaient des mamelons de sable jonchés de gravats et parsemés d’orties et de chardons pâles. En arrière, comme une tache verte et sombre, s’étalait l’herbe envahissante sur l’emplacement d’un jardin.
Un pauvre arbre tapi contre le mur, du côté de terre, avait grand’ peine à retenir ses rameaux que l’ouragan tourmentait avec furie.
A peine lui restait-il quelques maigres brins de feuillage vers le pied. D’un air lamentable il se redressait entre les rafales, et la gouttière de plomb arrachée de ses crochets, qui pendait par un bout au-dessus de lui, le battait et le déchirait, dans le mouvement de va-et-vient cruel que le vent ne cessait de lui imprimer.
Moi qui voulais m’exiler du monde , je me rappelai cette masure de métayer que m’avait léguée mon père, et qui faisait partie d’un domaine aujourd’hui vendu. Je vins lui demander
FANNY
Je silence et la solitude. Mais je ne réparai pas le seuil et ne fis pas cultiver Je jardin. Je laissai les lézardes sur le toit, à travers lesquelles la pluie filtrait dans la chambre basse ; je laissai les crevasses dans le mur, où s’engouffrait l’âpre ouragan des nuits d’automne. Je ne rattachai pas le gond de la porte; je ne relevai pas de mes mains la gouttière de plomb. Je n’eus pas pitié du vieil arbre qui se tordait comme un crucifié contre le mur, parce que le Sort n’avait pas eu pitié de moi.
Mais je m’installai dans la salle unique, sans rien changer à son sordide ameublement.
Un banc de bois fut mon siège; un amas de varech fut mon lit. Jamais je ne fis flamber le feu clair dans la cheminée de briques ; je me nourris du pain noir et dur des matelots, et je m’abreuvai de l’eau des pluies, puisée derrière la maison, dans la citerne.
Et depuis le jour où je m’y installai jusqu’au jour où j’écris ceci, je ne sortis pas de la maison triste. Couché sur les feuilles dures et salées, assis sur le banc étroit, les genoux repliés, les bras pendants, les mains réunies, la tête basse, je laissai indifféremment couler les jours. Comme ces grands bœufs que , dans mon en-
fonce, je voyais agenouillés parmi les herbages déserts, je ruminais l’amèré pâture de tnes souvenirs.
Parfois cependant, du pas lourd des gens qui n’ont pas cuvé leur ivresse, je franchissais le seuil trébuchant et j’erraià lentement autour de ma demeure maudite. Comme une tombe abandonnée qui pourrit sous les herbes, je la regardais sérieusement à la lueur froide et pâle des aubes de novembre, et je m’étonnais toujours de la voir debout et lamentable sous les coups de vent qui la chargeaient.
Mais jamais je ne m’éloignai d’elle. Qu’y avait-il d’ailleurs, au dehors, qui pût m’attirer? L’Océan, d’un côté, développait ses ondes furieuses avec une clameur monotone et désespérante; de l’autre, le sable tacheté de plaques vertes, à perte de vue, s’étendait; au-dessus roulaient les nuées pesantes et silencieuses. Nulle autre maison que la mienne ne découpait sur le ciel morne sa triste silhouette, et le promontoire de roches brunes, devant moi, ne cessait d’allonger dans le flanc de la mer son grand bras menaçant.
Si je me suis volontairement exilé dans cette affreuse solitude, c’est parce que, pour mon malheur, j’ai aimé et que j’aime encore. Mais ne Croyez pas, au moins, que quelque terrible événement me sépara, malgré moi, de ma maîtresse. Plût à Dieu! je pourrais éhcore la
bénir !
Depuis longtemps je l’aimais sans oser le lui dire. Tant de choses nous séparaient que je redoutais de les combattre. Je n’avais que vingtquatre ans, d’ailleurs! Je rougissais lorsque nos yeux se rencontraient; j’étais rêveur, ému, tremblant devant elle. Enfin elle comprit que je l’aimais, et tranquillement, comme une personne qui se lève pour pousser une barrière, de sa belle main, elle -même! elle écarta tous les obstacles. ,
Oh ! c’était pour cela surtout que je l’ado-
C FANNY
rais! Et puis, elle était si tendre et si belle!
A trente-cinq ans, elle avait conservé toute la fraîcheur et tout l’ enjouement de la première jeunesse , et elle ajoutait à ces charmes ce je ne sais quoi de placide que puisent les femmes dans l’expérience, dans l’habitude de vivre.
Elle était grande, élancée et très -légèrement menue aux épaules, avec une taille mince et des hanches modestes, et sa démarche assurée avait quelque chose de ferme qui révélait une âme active dans un corps agile. Elle laissait pendre ha- . bituellement ses bras de reine tout nus et les rapprochait pour croiser ses mains devant elle, lorsqu’elle se tenait debout : alors les grands plis de sa robe de velours grenat tombaient tout droits sur ses petits pieds cambrés, et s'ap^puvaient en arrière sur le sol, tandis- que, marchant à pas mesurés, elle ramenait un peu en avant sa tête pure, épanouie sur son cou de cygne, doucement ployé.
Assise, elle aimait à poser sa joue dans sa main droite, allongeant en même temps son bras gauche sur le satin luisant dé son siège que frôlaient ses doigts eflilés comme des crépines d’ivoire. Ses cheveux blond cendré, lisses et bien tendus sur le sommet de sa
FANXY.
tête, jouaient en flocons crêpelés sur ses tempes, sur ses joues mates et tout autour de son cou ; son nez droit et suavement fait, ses narines exquises, son front plat et petit, son menton sans fossettes, s’harmonisaient avec ses sourcils arqués et ses lèvres fines et bien jointes; enfin ses yeux d’un bleu sombre et doux, à larges pupilles noires, mollement enveloppés de paupières saillantes frangées de cils touffus, avaient une expression de tendresse, de candeur, d’étonnement, de pureté, qui m’irritait et me ravissait.
Je l'aimai tout d’abord à en perdre l'esprit, et je l’aime encore autant. Pour elle, elle m’aimait comme elle savait aimer : avec une restriction intérieure, avec mesure. Son air si avenant, si naturel, m’imposait. Tout en me serrant dans ses bras à m’étouffer, je sentais qu’elle me tenait toujours à distance. Ainsi les reines et les impératrices doivent aimer leurs amants.
C’est pour cela, d’abord, que je commençai à souffrir et que vous me voyez ici.
Comme j’aurais voulu passer tous les instants de ma vie auprès d’elle, je cherchais toutes les occasions de la rencontrer. Je ne pouvais me contenter des deux heures qu’elle m’accordait
FANfi Y.
chaque semaine ; — elle avait tant de choses à ménager! — et je la poursuivais imprudemment en tous lieux, demeurant souvent, des heures entières la face au vent et les pieds dans la neige, rien que pour la voir passer, à quelque détour du Bois, gracieusement encapuchonnée, de soie rose, derrière la glace de son rapide coupé. Chaque soir, avec des serrements de cœur inexprimables, je m’en allais errer dans la brume sous ses fenêtres flamboyantes, ou bien, roulé dans mon manteau et confondu parmi les gens de service, j’épiais sa sortie sous le péristyle du théâtre des Italiens ; ou bien encore , l’épaule appuyée au montant d’une pcfrte, je l’attendais longtemps pour la voir entrer au bal, les cheveux enlacés de fleurs, les épaules découvertes jusqu’aux seins, et j’observais alors si son corsage de satin blanc criait en se gonflant sous la pression de sa poitrine, lorsqu’elle m’avait aperçu ; et il m’était bien difficile, tandis que je m’inclinais respectueusement devant elle, de m’ empêcher Hé tomber à ses pieds.
Là, dans l’atmosphère lourde et saturée d’âcres parfums, sous les rayons éblouissants qui partaient, comme des flèches, du cœur de
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lustres, je la regardais se mouvoir dans sa grâce. Je la suivais des yeux pendant que, le poignet courbé sur le bras d’un vieillard chamarré de plaques qui l’appelait affectueusement de son prénom, elle circulait lentement entre les groupes, avec un air de tête, une façon de marcher qui la distinguait de toutes les femmes; je la contemplais longuement pendant que, poliment mais sans froideur, à demi renversée sur le dossier d’un large siège, elle accueillait les hommages des jeunes hommes sérieux; pendant qu’attachée à l’épaule d’un valseur infatigable, le buste et la tête immobiles, te bras tendu, elle tourbillonnait dans les flots de gaze et de dentelles, aux accords bien rhythmés des flûtes et des violons. Ses yeux alors luisaienteomme de claires étoiles sous les fleurs qui s’éraillaient dans les- boucles de ses cheveux ; ses dents brillaient comme des perles entre ses lèvres séparées; ses joues moites, ses épaules blanches se rosaient comme au contact de ma bouche; et le bout de son petit pied, à chaque tour qu’en glissant elle faisait sur ellemême, dépassait le bord de sa robe entraînée en arrière par la rapidité du mouvement. Mais ni les séductions desliomtuages, ni les excitations
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de la valse, ni ma présence même, ne parvenaient à l’émouvoir. L’air heureux, elle accueillait tout avec une égale tranquillité de visage qui, mieux que'les sollicitations du regard, -troublait et faisait pâlir les hommes dont les yeux rencontraient les siens. Jamais cependant je ne surpris chez elle ces formes demi-railleuses et captivantes qui sont la fausse expression de la lutte d’un cœur ému et d’un esprit indécis, qui déguisent et assaisonnent les avances, qui irritent l’espoir sans le décourager. Mais pourquoi donc la présence de son amant jamais ne la troublait-elle? J’avais beau la regarder jusqu’à nrén aveugler, elle ne semblait pas m’apercevoir.
iille était femme jusqu’au bout des ongles.
Enfin se levait le jour tant souhaité ! Debout dès le matin , je prenais un enfantin plaisir à parer moi-même mon logis. Je le décorais de fleurs nouvelles ; je baissais les rideaux de brocatelle rose, ramagés de grands bouquets, afin de tamiser doucement, en les colorant d’une tendre nuance, les éclats de la lumière trop vive-, je dressais savamment les tentures de mousseline et je lissais des mains le couvrepied capitonné démon lit; en soupirant, moimême, je réglais la pendule indifférente dont le balancier alors ne marchait jamais assez vite. Sur un guéridon de bois des îles, je disposais, dans des soucoupes de Chine, dès fruits glacés, des pâtes sèches, autour des verres de bohème et de quelque flaeon poudreux de Marsalla.
Mon valet étant congédié par moi jusqu’au soir, je me trouvais enfin maître absolu de mon élégant réduit; je m’y mouvais en liberté.
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comme l’oiseau sous les feuilles des bois déserts, arrondissant et foulant de sa poitrine inquiète le doux nid de ses amours. Quelles peines ne me donnais-je pas pour prévenir les moindres désirs de la femme que j’adorais! * - J’enfonçais de mes mains les épingles sur la pelote de velours ; je tirais de son écrin de maroquin rouge le peigne aux dents d’écaille dont elle sc servait pour lisser ses cheveux défaits par la pression de mes doigts tremblants ; j’attisais le feu doux qui rougissait en s’enfouissant dans les cendres; j’approchais son faut3uil de la cheminée ; j’allais chercher sur le divan l’épais coussin sur lequel' je posais mes deux genoux à ses pieds, dans la posture des dévots contemplant leur idole. Et lorsque toutes choses étaient ainsi disposées, que l’aiguille d’or, se rapprochant du chiffre choisi, semblait me dire :
«Tu vas entendre sonner l’heure de ton plaisir; » plus inquiet , plus ému que jamais, j’allais sur la pointe des pieds, de la porte à la fenêtre, comme, en devinant le pas de son maître, va et vient le chien fidèle par l’impatience tourmenté.
Et je me disais : Maintenant, elle aussi, elle
jette de furtifs regards sur sa pendule. Elle
sait que je Fattends. Maintenant, debout devant son miroir, elle noue sous son menton le double ruban de sa capote de velours; .elle boucle ses cheveux rebelles sur son front pur ; elle enveloppe ses épaules du châle sombre et le fixe sur sa poitrine avec la broche du camée; elle gante ses mains et s’irrite; et maintenant sur ses yeux bleus elle accumule les plis de sa voilette noire ; elle traverse ses appartements déserts ; elle passe ; elle presse le pêne de la serrure ; elle sort ; elle descend ; elle se glisse le long des murs. Je vais la voir !
Et puis, plus rien Oh ! que le temps est
long lorsqu’on attend et qu’on désespère 1 Si quelque empêchemeiît allait survenir! une visite, le caprice d’un enfant! Malheureux que je suis ! elle ne viendra pas! elle est en retard !
Et cependant, il eût été si doux de la recevoir ici , une fois de plus, dans cette chambre si bien disposée pour elle ! si doux de la prendre dans mes. bras, dès le seuil de la pofte et de l’einportpï pour la cacher comme un trésor! si bon de toucher ses mains, ses cheveux ; de la voir lever enfin librement sur moi ses beaux yeux ; de l’entendre me dire ; a ta » de sa voix soyeuse.». .
Elle arrivait enfin ! Tapi contre le vantail de la porte entrouverte, j’écoutais les froissements de sa robe et le bruit de ses bottines qui craquaient, sur le tapis de T escalier. Elle entrait, les joues empourprées de froid, essoufflée, avec des larmes au bord des cils, et, sans soulever son voile, sans rien dire, elle se jetait à plat sur ma poitrine, nouait ses deux bras à mon cou, et peureuse, effarouchée connnç un oiseau, la tête et l’oreille attentives, elle écoutait, en frissonnant, le moindre bruit qui se faisait dans la maison ou dans la rue.
Et quand elle avait enfin calmé ses terreurs et quelle se décidait à quitter le seuil, e’était comme une vision éblouissante qui répandait des flots de lumière dans la chambre close.
Elle donnait par sa seule présence une valeur
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inouïe aux moindres objets. Il me semblait que tout s’animait alors, comme, aux premiers jours du printemps, se réveillent les bois dormant dans l’ombre et le silence.
Cependant, quelquefois, de gais rayons de soleil passant à travers l’ouverture des rideaux, traversaient l'espace et se brisaient au fond de l'alcôve, sur la surface claire d'un miroir. Les fleurs des corbeilles placées devant les fenêtres s’effeuillaient une à une, jonchant le tapis de leurs frais pétales. Parlant bas, de nous seuls, en nous tenant les mains, avec des paroles incohérentes, nous nous contemplions d’abord éperdument, absorbés dans une émotion délicieuse et profonde qui nous serrait doucement le cœur et nous amenait des pleurs dans les yeux. Nos épanchements étaient infinis comme notre amour, comme notre béatitude; mais nos pensées n’allaient pas plus loin que les murs discrets de la chambre silencieuse. Tout le monde, pour nous, tenait dedans.
Et comme nous nous dévorions de caresses 1 Quelle^uave énergie dans nos étreintes! quelle avidité dans nos baisers ! quel tremblement fébrile dans nos gestes pendant que je lui disputais en silence les vêtements épars quelle rete-
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nait sur elle, à tontes mains, 'pale d’un vague effroi ! À deux genoux, désespéré, je me jetais devant elle, j’enlaçais sa taille souple de mes bras, et elle, se cambrant sous mon étreinte, m’appuyait la paume des mains sur le front, me tenait doucement en arrière et détournait la tête comme si elle avait eu peur de mes yeux.
Et, comme pour m’anéantir devant elle, je me prosternais et je baisais longuement ses pieds nus. J’aurais voulu mourir là, les lèvres collées sur ses pieds d’enfant blancs et roses qu’elle enfonçait dans le tapis de peau de cygne, pendant qu’elle frissonnait dans ses voiles comme l’ange de l’inquiétude à demi enveloppé dans les plumes de sès ailes.
Le premier moment de trouble passé, il semblait que ce n’était rien pour elle de se retrouver chez moi, pendant que je l’étreignais avec une ardeur farouche. Alors, dans la splendeur de son désordre, les cheveux dénoués, les épaules découvertes, les bras nus, la lèvre froide et friande, plus muette, plus sérieuse, plus absorbée que moi-même, elle était aussi bien à l’aise qu’assise dans son grand siège de velours, à l’angle du foyer de son salon. Je ne sais ce quelle n’eût pas fait de l’air le plus naturel et le plus digne. Rien ne la surprenait, rien ne la choquait.
— Encore! parle encore! 6 mon Roger! — disait-elle. Et, le coude enfoncé sur l’oreiller, la tempe posée dans la main, le corps fléchi , les pieds pendants, me caressant le front et les cheveux, elle me regardait ; de tous ses yeux, comme pour démêler les linéaments les plus subtils de ma pensée. Moi, pendant ce temps-là, le genou à terre et les mains jointes, je souriais de plaisir comme l’enfant qu’on encourage, et il me semblait alors que c’étaient nos deux âmes qui s’unissaient maintenant dans une étreinte vague et douce, avec des frissonnements de volupté.
Mais c’était surtout au moment où. elle se disposait à partir que faisaient explosion mon amour et ma douleur. Pensive, elle arrêtait sur mes yeux, avec attendrissement, ses yeux bleus et limpides. Elle prenait affectueusement mes deux mains que je lui disputais en me détournant de dépit. Alors elle me sermonnait gentiment, comme une mère ; elle me caressait les joues avec bonté ; elle m’embrassait, s’en allait, revenait, m’embrassait encore. — 'Te reverraije jamais? — m’écriais-je avec tristesse. — Tais-toi, Roger! — faisait-elle, en étouffant sa voix dans un baiser. — Enfin une dernière fois je la pressais longuement sur mon cœur, et bien souvent, tandis que nous nous étreignions ainsi, nous sentions des larmes chaudes qui nous coulaient sur les lèvres.
Elle s’en allait cependant, et ma vie avec elle. Mélancoliquement accoudé sur la rampe de ma fenêtre , je la regardais passer dans la rue, à travers l’écartement des persiennes. Elle marchait lentement, simple, tranquille, belle. Les deux bouts de son voile flottaient doucement sur §es épaules, caressant son visage, de chaque côté. Le bord de sa robe, avec des bouillonnements de soie, se mouvait en bruissant sur sa trace. Ses deux mains ramenées en avant sur sa ceinture serraient les plis du sombre cachemire qui l’enveloppait de la nuque à la cheville. Elle ne se retournait pas. Elle se rangeait le long des murs pour éviter le heurt des passants. Enfin elle tournâ t l’angle de la rue. Elle disparaissait; et moi, je me jetais aussitôt sur mon lit, et je cachais ma face dans mes mains, appelant, éperdu, tous mes souvenirs épars, pour chercher à la posséder encore.
La première fois qu’elle vint, elle ne fut pas étonnée, mais elle regardait tout, autour d’elle, et touchait à tout, avec une certaine réserve. Il y avait des épées de combat disposées en trophée, sur un panneau ; je me rappelle qu’elle les regarda aussi. De môme elle s’arrêta longtemps devant le portrait de ma mère, qui avait été fort belle, comme devant mon pupitre chargé de lettres et de livres. Mais, avec une discrétion pleine de grâce, elle passa en souriant sans toucher aux lettres. . ...
J'étais heureux! combien je les méprisais tous ceux qui n’étaient pas moi, parce qu’elle ne les aimait pas ! I)e loin et de haut, je regardais le mondé; détaché de tout, je planais sur tout, indifféremment, mais plein d’orgueil. 11 me semblait que convergeaient sur moi tous les parfums de la terre et tous les sourires du ciel; les regards dirigés sur les miens me paraissaient reluire des éclairs de l’envie, et le murmure confus des foules agitées bruissait à mon oreille comme de lointaines acclamations. L’image de Fanny encombrait ma mémoire et se dégageait de toutes mes pensées. Elle était, à la fois, plus irritante qu’un rêve et plus consolante que l’espoir. Jamais je n’avais soupçonné tant de séductions dans une créature humaine, tant de délicatesse dans un cœur, tant
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tout en souhaitant peut-être L’indifférence comme un repos, et jetait sa plus belle flamme avant de se contracter sur lui- même pour mourir.
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gnais toujours d’attacher un très-grand intérêt à ces récits qu’elle débitait avec, une abondance de cœur extraordinaire, mais j’écoutais bien plus la musique de scs paroles que le sens qui s’en dégageait. J’adorais sa voix douce et mélodieuse. Et puis j’étais un peu jaloux de tout ce qu’elle aimait. • t
Elle me parlait donc de ses enfants. Le plus jeune ayant été atteint par une épidémie passagère, je crus que j’allais prendre en haine ces pauvres petits êtres qui n’avaient d’autre tort que de sé blottir frileusement avec moi dans le nid d’amour du même coeur. Elle fit alors une chose qui me força à réfléchir bien amèrement sur la somme d’affection qu’une mère peut donner à un h'omme. Elle resta six semaines sans me voir. Elle ne bougea pas de ce berceau sur lequel se débattait le doux trésor vivant formé du propre sang de son cœur. A peine m’écrivit-elle quatre lignes pour me^ sommer de souffrir et de m’aflliger avec elle. Homme orgueilleux qui prétends régner seul sur le cœur d’une femme, — me disais-je, — aux moindres plaintes d’un enfant, vois quelle leçon te donné la nature !
A force de songer à cet enfant, je me surpris
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encore h distance et levant sur moi ses yeux surpris. ' <
Je répondis que ces six semaines de solitude m’avaient fait tristement réfléchir sur notre imprévoyance. Ne soupçonnant même pas qu’aucun incident pût jamais nous séparer, nous ne nous étions ménagé nulle occasion de rapprochement. Enfin, avec un embarras dont je n’étais pas maître, je balbutiai : — Pourquoi ne suis-je pas admis dans ta maison ?
Elle ne se doutait pas que je déguisais ma pensée en parlant ainsi; car aussitôt elle resplén- - * e .
dit de sourires et, me jetant avec effusion les
deux bras au cou, elle m’avoua, en rougissant, que, depuis le premier jour, elle n’avait jamais cessé de souhaiter me voir chez elle.
— Pourquoi donc n’en parlais-tu pas? — lui dis-je, en la caressant. Elle me répondit en faisant la moue malicieuse des gens qui veulent être devinés ; et soudain les projets ravissants d’existence commune de jaillir à flots sur ses lèvres : — Je verrais ses enfants! je les aimerais! Elle se faisait fête de disposer plus élégamment que jamais, pour me recevoir, le salon intime dans lequel n’étaient reçus que ses amis. Quel bonheur de pou-
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voir réunir presque chaque jour, autour d’elle, tous les objets de son affection la plus vive ! Sa pensée désormais ne serait plus obligée d’abandonner ses enfants présents pour aller chercher mon image à travers l’espace, la ramener parmi eux et la faire doucement rayonner dans ce délicieux réduit décoré par elle seule, selon son goût. Enfin j’occuperais désormais une place plus grande — non pas dans son cœur, ce n’était pas possible, — mais dans sa vie, et je prendrais immédiatement ma part de toutes ses joies, comme de toutes ses peines. C’était un rêve charmant!
Nous convînmes que j’accepterais enfin les invitations de l’une de ses amies qui donnait à dïner toutes les semaines. — Il n’y a jamais beaucoup de monde, — dit-elle, — tu pourras aisément te lier avec nous.
Nous!... C’était la première fois que, dans un mot, elle associait innocemment son mari avec elle, sans se douter de l’angoisse que cette association me causait. Chère Fariny ! je sentais une oppression vague me faire pâlir, pendant qu’elle rougissait de bonheur. Elle se leva sur ce mot, terrible pour moi et sans importance pouf elle. Les deux heures étaient écoulées.
Nous nous quittâmes. En s’en allant elle emportait avec elle autant de confiance quelle me laissait d’horrible espoir.
Oui, d’horrible espoir ! car je ne puis pas exprimer ce qui se remuait en moi d’incertitudes, de souhaits et d’amertumes, en songeant que j’allais enfin la voir sous les yeux de celui qui gouvernait sa vie. Je mêlais tout cela dans mon coeur comme des poisons et des contre-poisons, et, de ce mélange abominable, il se dégageait des vapeurs d’une âcreté telle que je sentais mon cerveau vaciller dans ma tête, et que mes genoux pliaient sous moi.
Mais ce n’était rien auprès de ce que je devais éprouver à cette table trop étroite où, sous les nappes de clarté qui s’échappaient des globes des lampes, nul convive ne pouvait dérober à personne les pensées qui plissaient son
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front. Je no vis rien d’abord et répondis aif hasard aux questions que l’on m’ adressait. Je mangeais machinalement, du bout des lèvres, m'efforçant d’être attentif et poli, mais plus hagard qu’un assassin qui se sent Sur le point d’êtr-e découvert. Effaré par le grincement des verres, par le cliquetis de l’argenterie, par le frottement des porcelaines; ébloui par la réverbération des touches de lumière sur les cloches bombées qui couvraient les plats ; ahuri par le va-et-vient des valets empressés qui servaient chacun, sans mot dire, glissant sans bruit sur les tapis, comme des ombres noires gantées de blanc; suffoqué par la chaude atmosphère de la salle imprégnée de fumets pénétrants, auxquels se mêlaient l’odeur des vins et le goût des fleurs, je ne regardais pas Fanny, je né l’écoutais même pas parler.
Sa présence, à mon côté, m’était devenue insupportable; c’était comme un poids qui m’étouffait. Et je ne le regardais pas non plus, LUI que j’étais venu chercher, de si loin, avec le désir et la terreur de le connaître. Aveuglé par des visions funèbres, je ne pouvais pas le voir, quoiqu’il fût assis en fâce de moi. >
Tout à coup je ressaisis ma lucidité en sen-
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tant un pied de femme se glisser sur le mien et le presser d’une molle étreinte. C’était elle qui me prévenait de ma préoccupation trop visible. Je lui adressai un regard, pour la remercier, et, me renversant alors sur le dossier de ma chaise, je contemplai longuement celui qui ne se doutait pas de l'intérêt puissant qu’allait faire naître en moi l’étude de sa personne
C’était une espèce de taureau à face humaine. De taille moyenne, il avançait en mangeant ses robustes épaules, et son siège gémissait sous la lourde flexion de ses reins carrés. Je voyais de ma place se dresser sur son front les arcs sévères de ses sourcils hérissés de poils rudes, et son œil gris et clair rayonnait audessous avec l’éclat métallique qui luit dans la prunelle impassible des carnassiers.
Il mangeait, réunissant devant lui ses mains courtes et velues, et levant les coudes pour mieux peser sur son couteau brillant et sur le manche de sa fourchette. Entre chaque assiette, il respirait largement, s’essuyait la bouche et buvait à longs traits de grands coups de vin pur.
Il n’avait l’air ni méchant, ni vulgaire; il
avait l’air fort. Toute sa personne révélait y ne puissance de muscles extraordinaire. La sur- . face de ses joues et de son menton bien rasée offrait la rigidité du marbre, et son front net,, ouvert, entouré de cheveux noirs déjà grisonnants, décelait un esprit de volonté plein dé droiture et de persistance.
Son sourire était affectueux; son regard sans malice, mais clair comme le cristal. 11 vous regardait en face, dans les yeux, et de telle manière qu’on s’estimait heureux d'éviter ce miroir d’acier gênant à force de franchise. Peutêtre riait-il un peu bruyamment, soulevant par saccades ses pectoraux au-dessus de sa taille bien sanglée et rejetant sa face empourprée en arrière. Savmix était grave et sonore j-son geste tranquille, presque pesant. Il avait les dents belles, les ongles roses, brillants et bien taillés; enfin un grand air de rectitude et dé net-
teté était répandu sur toute sa personne.
Il me parut avoir quarante ans.
Tout d’abord je fus comme terrassé; je fus honteux de me trouver en rivalité avec une nature aussi puissante. Involontairement je me comparais à lui, moi chétif auprès de lui, comme l’auraient été presque tous les jeunes
gens de mon âge. Combien devant cette richesse de sang, cette ampleur de formes, cette virilité froide et calme, s’amoindrissait ce que je sentais en moi de faiblesse nerveuse, de finesse de race et d’élégance. Je me faisais l’effet d’un sylphe contemplant, effaré, la statue d’un géant. Quel homme étais-je auprès de lui? C’était lui seulement, et non pas moi, qui était la forte et belle expression de l’homme!
Et, avec une cruauté plus grande encore pour moi-même, je faisais remonter ma comparaison de moi à elle. Et la voyant assise à mon côté, douce et blonde comme Eve, candide comme une vierge, avec sa taille fine, son cou légèrement avancé, son air d’étonnement répandu comme l’ombre d’une vapeur sur sa face adorable ; la connaissant si délicate de pensées, je me demandais, éperdu, comment autrefois elle avait pu l’aimer? Violente association de deux natures qui n’avaient pas un seul point de contact! Ils étaient assemblés comme le fer et la soie!
Ob'! Desdémone! — me disais-je — quel Othello as-tu choisi! — Mais elle ne se doutait pas le moins du monde de la fureur qui couvait to"t â côté d’elle. Elle m’adressait tranquille-
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ment la parole, me regardant dans les yeux #un air simple, et repoussant doucement de sa main Manche les boucles blondes qui voltigeaient comme des plumes sur son front. Et elle lui parlait, à lui, devant moi, sans trouble et sans gêne ; elle lui disait : Mon ami. devant moi.
Et il lui répondait avec moins de gène encore, plein d’égards et de déférence, mais avec un air de supériorité très-visible. 11 voyait .en elle, cet Hercule, un être charmant mais absurde; aussi no lui disait-il que des riens, d’un air aimable et paternel , comme en disent les pères aux petits enfants curieux.
Lorsque le dîner fut fini et que les convives eurent été s’asseoir dans le grand salon, autour des tables de whist, lentement je me rapprochai de Fanny qui se chauffait les pieds devant le feu. M’accotant au rebord de la cheminée , j’entremêlais de choses banales prononcées à voix haute les paroles de tendresse que je lui adressais tout bas. De ina place , je voyais le dos des joueurs inclinés verdies tables où brillaient doucement, enfermées sous les abatjour, les bougies enfoncées dans de lourds flambeaux d’argent; j’entendais le bruit des jetons de nacre et le murmure des mots couverts que les partenaires échangeaient entre eux. Je comptais que nous pourrions ainsi deviser de nous tout à notre aise , avec un peu d’habileté , la maîtresse de la maison s’étant assise ,
a# fond de la pièce , devant le piano dont elle ellleurait les touches du bout des doigts. Et c’était un charme nouveau ajouté à tant d’autres que celui des accords assoupis tremblant dans l’air, en même temps que les mélodies secrètes de l’amour, plus mélodieuses encore, chantaient en nous. Mais, se détachant soudain du groupe des joueurs derrière lequel jusqu’alors il s’était tenu debout , mon rival s’avança vers nous d’un air aiTable et, le plus naturellement du monde, nous demanda de quoi nous parlions. Avec une politesse exquise qui excluait toute forme familière et nous tenait à distance l’un de l’autre, comme il l’entendait, mais avec une tranquillité d’accent et une manièrq courtoise, il se mit immédiatement à conduire le discours, et je ne pus m’empêcher de le suivre. A travers les doux éclats de la musique , les tendresses des vibrations assourdies dont il ne se souciait guère, il me parla de chasse, de théâtre, de chevaux, que sais-je ! ne daignant même pas pénétrer jusqu’au cœur les sujets oiseux que j’avais imprudemment choisis , mais qu’il me condamnait maintenant à poursuivre, comme s’ils eussent été les seuls qu’il jugeât dignes de moi.. Je lui fis deux ou
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trois réponses assez fines , et il applaudit du regard en m’honorant d’un demi-salut. Ainsi j’étais pour lui un assez futile instrument dont il caressait les cordes, en se jouant, du bout des doigts. Et s’il avait su, mon Dieu! qu’il y avait dans mon cœur une de ces cordes dont l’horrible résonance pouvait éclater à ses oreilles et l’assourdir!
Plus tard , je le vis assis à côté d’elle dans l’ombre qui flottait autour de la lueur des bougies. Sans apercevoir ni moi, ni personne, sans la regarder, d’une main il lui serrait la main, presque machinalement, rêvant peut-être à je ne sais quoi. Et je contemplais cela, moi, connue le plus étrange et le plus monstrueux des spectacles. Pour elle, les yeux fixés sur les miens, elle était blanche comme une statue d’ivoire; mais elle n’osait pas bouger, mais elle n’osait pas parler, et se laissait faire.
Depuis lors, je n’eus pins qu’une seule préoccupation , celle d’effacer de mon .cerveau, absolument, l’image de ce que je venais de voir. Je voulais, à tout prix , oublier cela qui m’humiliait et me broyait le cœur, Combien ne regrettai-je pas ce que j’avais fait ! Absurde envie de connaître ce qu’elle m’avait si bien caché, cë que je devais ignorer toujours. — Oh ! non certes ! — mf écriai-je , — je n'entendrai plus parler de cet homme effrayant, je ne rencontrerai plus jamais ce regard dominateur, et nous ne mêlerons plus nos souffles dans l’atmosphère de la même salle ! Et ce ne sera plus, du moins’ devant moi, que sa main velue caressera la tienne, femme placide et si docile !
Trois jours plus tard, lorsqu’elle vint chez
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moi, elle ne vit d’abord en moi rien de changé. Là colère, peu à peu, avait déposé sonmarc dan» mon âme , et mon âme était maintenant plein»
jusqu’aux bords d'une douleur limpide. Avec les apparences du calme, je me sentais frappé à mort. Piqué au cœur, je conservais mon aspect d’autrefois, comme ces fruits vermeils dont la peau fine et tendue couvre une chair que dévore un ver invisible. Aussi ne se doufti-t-elle de rien. Cependant, comme je lui parlais d’elle, de moi, de toutes choses enfin, hormis de ce qui la préoccupait si fort , elle paraissait attendre, anxieuse. Enfin me voyant arrivé tout au bout de mon éloquence factice, me sentant poussé par le désir de me venger sur elle de la douleur, jusqu’alors inconnue, dont elle était la cause innocente : — Tu veux savoir, — lui dis-je, avec amertume — ce cfue je pense de ton mari ; et peut-être seras-tu bien heureuse si le jugement que tu attends ne lui est pas défavorable. Mais, Fanny, tu ne connaîtras jamais le sentiment qu’il m’inspire.
En entendant ces étranges paroles, il me sembla que tout le sang de son cœur lui jaillissait à la face. Pauvre femme conciliante ! elle
s’était fait une si douce fête de m’attirer chez elle, pour me voir un peu plus souvent, pour m’unir à tous les êtres chers et doux qui meublaient son cœur!».... — Pourquoi ce changement, Roger? — murmura-t-elle , en faisant
un pénible effort. — Parce que! m’écriai-je 3
exaspéré mais je vis alors son visage cou-
vert de larmes. Aussitôt me jetant à ses pieds et Fenlaçant dans mes deux bras, je lui dis doucement : — Parce que je suis horriblement malheureux, Fanny, parce que je suis jaloux !
Elle se leva tout debout sur ces paroles , ^
comme stupéfaite, sans me repousser, mais me retenant à terre par ses deux mains qu’elle avait potées sur mes épaules; et moi je demeurais à genoux, sans rien comprendre. Elle me regarda longuement, profondément, explorant jusqu’aux moindres replis.de ma pensée inquiète.
Puis elle haussa légèrement les épaules; — Enfant! pauvre et cher enfant! — dit-elle en se baissant pour m’embrasser étroitement sur les yeux. Et depuis lors, jamais elle ne revint sur ce sujet , d’elle-même.
Mais moi, douloureusement, j’y rêvais sans ces>e et-je ne pouvais me retenir d’en parler.
Elle me caressait alors; elle me sermonnait;
elle me grondait. — Tu perds ton temps — me disait-elle parfois en souriant et m'attirant à elle , lorsque je m’étendais trop longuement sur la cause de mes chagrins. Et ses bras se nouaient à mon cou avec une mignonne sou- .
plesse , ses regards violentaient doucement les miens, ses lèvres, avec une expression gracieuse et féline, cherchaient vaguement mes lèvres. Mais c’était en vain. Ma bouche maintenant ne pouvait plus se plisser pour savourer les baisers de l’amour. Elle ne savait plus que se tordre pour exhaler des sanglots.
C'est depuis ce jour funeste que je commençai à endurer de grandes tortures. L’image de cet homme s’était subitement incrustée dans ma mémoire, et, quoi que je fisse, je ne parvenais pas à l’arracher. Pour tout le monde il pouvait être ridicule, mais ne croyez pas qu’il le fût pour moi ! Pour moi , il était sinistre, il était terrible ; et, chaque nuit, avec effarement je le voyais se lever dans mon sommeil pour égorger impitoyablement le spectre de mon bonheur.
11 était bien heureux, lui! car il ne se doutait de rien. Ce drame commencé dans les ravissements de l’amour qui se prolongeait maintenant à travers les anxiétés, les terreurs, les désespoirs, n’existait pas pour lui. iNous avions été si prudents!
Atroce renversement des rôles! C’était moi
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qui étais jaloux de lui ! Le ravisseur souffrait de la possession, par la possession. 11 n’avait même pas la ressource d’exciter les soupçons du dépossédé pour lui faire partager ses tor- tures !
Et je me sentais obligé de me méfier de lui, de m’occuper de lui ! Malgré moi, pour l’éviter, je devais -ruser comme un lièvre. Ce rôle de fuyard, de craintif, me rabaissait au niveau des poltrons. Mon Dieu! que j’aurais voulu ne pas ;iimer!'
Mais ces maux n’étaient rien auprès de ceux que me réservait l’avenir. Je venais à peine de m’engager sur une route ravagée de fondrières, bordée d'effrayants précipices, et je ne soupçonnais môme pas cémbien il' me faudrait supporter de fatigues pour la parcourir. Dès lors, soit que, courbé devant l’àtre, dans ma chambre silencieuse, je cherchasse à donner le change à ma douleur présente, en m’efforçant de rêver aux amours passées ; soit que, lançant à fond de train mon cheval eiqporté à travers les plaines, je risquasse cent fois ma vie pour briser mon corps de fatigue, afin de détourner sur lui la fatigue de mon cerveau ; sôit que je demandasse l’oubli à l’orgie- étourdissante, buvant à,
larges traits le vin qui jamais- ne valut une goutte de l’eau du Léthé ; soit que, sur un seul coup de dés, j’exposasse ma fortune pour souffrir au moins d’une émotion qui ne fût pas celle que j’exécrais ; soit enfin qu’enseveli dans les rideaux de mon alcôve, je passasse toutes mes nuits à me désoler en évoquant les fantômes des êtres adorés que j’ai perdus ; jamais, ni dans le rêve, ni dans le danger, ni dans l’ivresse, ni dans lé jeu, ni même dans le souvenir de ma ' mère morte, je ne pus parvenir à étouffer le serpent qui me dévorait le cœur. Avec moi , la vision fatale- souriait aux amours de ma jeunesse? avec moi, elle cravachait mon cheval épouvanté; elle trempait, en ricanant, ses lèvres pâles dans mon verre; dans le cornet de cuir, elle faisait sonner les dés; avec moi enfin» elle rêvait à ma mère! Sur la surface de tous mes souvenirs , de toutes les scènes charmantes, émouvantes, terribles, que je reconstituais dans ma mémoire , s’accentuaient incessamment, soulevés du fond de mon âme, d’autres souvenirs, d’autres images qui les effaçaient.
Et il me fallait bien enfin me décider à les accueillir ces souvenirs abominables-, à les regarder en face ces images funestes ; car elles
me violentaient. Vaincu par elles, enfin je les envisageais !
Alors c’était horrible, h uniilïant et douloureux 1 Gelui-là seul qui aime peut se faire une vague idée de mes tortures. Tout était clair, net ; il n’y avait pas le plus faible doute à conserver. D’abord, je me représentais ma maîtresse, douce et blonde, élégamment parée, avec son air de surprise et de candeur, assise à l’angle du foyer, dans son salon ; ou bien à sa table, à la place d’honneur, en face de son mari, entourée de ses amis, de ses enfants. Toujours affable, elle avait pour chacun d’eux quelqu’une de ces attentions délicates qui sont la charmante expression de la grâce du cœur. Et c’était pour lui surtout , le dominateur, quelle se montrait gracieuse. Ne fallait-il pas prévenir les soupçons de cet homme si perspicace ? Comment avec lui ne pas se montrer toujours caressante? D’ailleurs, tous les deux ils prenaient une part égale de tant rie choses communes : leurs intérêts, leurs enfants. Us demeuraient ensemble enfin ; ils ne se quittaient pas ; ils se voyaient à toute heure, tristes ou gais. Et que d’épanchements naturels ! 11 était, lui, le lion Régnant sur cette existence adorable ! Et j’étais, moi, le loup craintif et pii-