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Mais, dans nies accès les plus violents de jalousie, j’enrageais de lui retrouver, sur le visage, son air pudique. Elle -le conservait toujours, même dans les enivrements les plus fous du plaisir. Cela, à la longue, devenait irritant. J’avais beau la dépraver, pour chercher à étouffer mon amour dans les cendres de la satiété, elle restait toujours la même. Il y avait deux âmes bien différentes qui s’exhalaient de ses lèvres et de ses regards. La première était celle d’une Phryné absorbée et sérieuse, nourrie des plus fines primeurs comme des épices les plus corrosives de la passion qui, de temps à autre, lie signalait par un étrange et vague sourire. La seconde était celle d’un ange immaculé.
Ah! ses regards! Cette expression de surprise qui luisait perpétuellement dans ses yeux bleu.s, bien ouverts, sous ses paupières mobiles et dé-
pannt.
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tachées. Je sens qu’ils me suivent encore, qu’ils me ravissent-encore î Je les sens toujours là, posés sur les miens! Ils m’ interrogeât, ils me fascinent! Est-ce que je ^oublierai jamais ses yeux?...
Elle avait quelquefois, dans le port de sa tête, dans son attitude, dans sa démarche, un , je ne sais quoi qui révélait des appétits d’un sensualisme profond et décidé, et même quelque chose de ce monstrueux parti pris de partage, qui la ravalait tanta mes yeux. Soudain, sur un seul mot, elle se métamorphosait et l’on croyait voir devant soi un autre être. — Quelle femme es-tu donc? — lui dis-je après une discussion dans laquelle elle m’avait montré les sentiments les plus opposés. Elle leva le front et me regarda de ses yeux clairs et tranquilles ; mais une émotion intérieure gonflait ses narines et rougissait faiblement ses joues. — Je ne puis vivre sans aimer, — répondit-elle lentement. — Je ne puis vivre sans être aimée. Mes qualités, mes défauts, sont des choses secondaires ; ils appartiennent à toutes les femmes. Mais ce qui est à moi seule, c’est ma passion. — Et, avec une" exaltation lciale, elle ajouta : « Me comprends- tuY »
L’été vint à la suite de ces nombreuses et pénibles discussions. Chaque année Faim y, passait cette saison à la campagne, aux environs de Paris. Un jour, elle vint m’annoncer en rougissant la triste nouvelle du départ, mais je refusai nettement de me soumettre à l’absence.
— Nous nous écrirons, — me dit-elle. Cette résignation m’exaspéra. Je ne sais ce que je lui répondisse l’ai oublié, mais je me souviens que je combattis sa résolution avec l’énergie du désespoir. Je versai tant de larme?, j’étais, si inquiet, si malheureux, qu’elle se laissa émouvoir. En me serrant dans ses bras, elle me répéta mille fois quelle consentait à adopter les moyens que je trouverais. — Sois prudent! Ne me compromets pas surtout!
— disait-elle entre deux baisers, en s’en allant.
Huit jours après, je m’acheminais dans la direction de Chaville. C’était au bord de la grande route de Versailles que se trouvait sa maison. Quand j’entendis minuit sonner aux horloges lointaines, j’escaladai le mur et m’avançai vers un pavillon dont elle m’avait indiqué la place. A vingt pas, comme je me tenais à couvert sous l’ombre des arbres, je vis une forme grise, immobile. C’était elle. Je courus à elle. Elle m’entraîna. Je refermai la porte. Nous étions sans lumière. — Ne parle pas, — me dit-elle à l’oreille, avec une agitation extraordinaire ; — depuis trois jours il est soucieux ; >1 est triste; il doit avoir des soupçons.
C’était là une variante nouvelle dans le chagrin de mon existence, sur laquelle je n’avais pas compté. — Ecoute ceci, — murmurat-elle d’une voix saccadée par la terreur : — il ne faut pas qu’il se doute; il ne faut pas qu’il sache; je ne le veux pas. Tu es homme, c’est à toi de m’indiquer la conduite que je dois tenir. Parle, et, si tu dois parler de sacrifice, ne crains pas, je suis forte. — Et, comme elle se sentait défaillir, tout en me voyant éperdu de douleur : — J’avais oublié , •«— me dit-elle amèrement, — que tu n’es toi-
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même qu’un enfant, Pardonne-moi de .t’avoir parlé en homme.
— Fanny, — Fui dis-je sérieusement en l’attirant pouf la faire asseoir auprès de moi, — je ne suis peut-être qu’un enfant, mais j’ai le eourage d’un homme. Surpris à l’improviste par .cette affreuse nouvelle, je ne sais qu’inventer; mais puisque tu es si forte, décide toimême ce que nous devons faire ; je m’y soumettrai. Faut- il te quitter? Dis-le. Par la mémoire de ma mère, si tu le veux, tu ne me reverras jamais, quand même tu me chercherais par toute la terre.
— Je ne veux pas que tu meures ! — dit-elle d’une voix sourde en se levant et frappant du pied. Puis elle me saisit la tête à deux mains et m’embrassa convulsivement sur les lèvres. Mais un bruit de pas qui criaient sur le sable nous fit taire. En nous tenant par la taille, nous nous penchâmes sur la vitre pour voir qui marchait ainsi dans le parc à cette heure. C’était LUI! Je le reconnus à la carrure de ses épaules, à ses cheveux grisonnants qui voltigeaient au vent sur son front nu. Il s’avançait parallèlement au pavillon, sur l’allée large et découverte, inondée des clartés de la lune qui tombaient d’a-
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plomb sur lui. Il marchait à pas comptés, les bi as derrière le dos, la tète basse, les traits distendus, comme un homme qui traîne apres lui quelque lourde pensée. Il passa devant nous et s’enfonça sous les grands arbres.
Je fus obligé de soutenir dans mes bras la malheureuse femme, car ses genoux ne pouvaient plus la porter. — Rassure-toi, ma chérie,
— lui dis-je, — - ton mari n’a pas de soupçons. 11 est préoccupé, mais rien eu lui ne révèle l’inquiétude fiévreuse des jaloux. Je le sais bien, moi qui me suis observé. — Le crois-tu?
— s’écria-t-elle, avec un flot d’espoir qui la fai-
sait tressaillir. — J’en suis certain. Maintenant quittons-nous. Je reviendrai dans huit jours. Observe-le bien d’ici là. Je ne sais ce qui l’inquiète , mais moi que tu nommes toujours un enfant, je te dis ceci : ton mari n’est pas jaloux.
Quand elle fut partie, je me lançai, à corps perdu, à la poursuite du promeneur nocturne, le l’aperçus de nouveau au détour d’une allée. Comme la première fois il passa devant moi , sans m’apercevoir, toujours sombre , toujours méditant. Je cherchais à surprendre quelque parole involontaire qui m’eût révélé la cause de sa rêverie. Mais il avait la bouche close et 1 le front impassible. Remontant vers la maison, il doubla le pas. Sur le seuil, il s’arrêta, regarda le ciel étoilé avec un sérieux effrayant, et tendit les deux bras vers lui comme si s’était exhalée de son coeur quelque menaçante prière. — Il est donc malheureux aussi 1 — m’écriai-je mentalement.
Je passai les huit jours suivants dans une angoisse inexprimable. Je ne pouvais tenir en place. Les craintes, les soupçons me montaient à flots pressés, comme des vapeurs d’ivresse, dans le cerveau ! Et c’était à lui seul que je , pensais ! Quelque chose de persistant et de convaincu me disait que j’étais menacé de perdre ma maîtresse; l’image d’une séparation violente se dressait devant moi comme un spectre. Je ne savais comment allier cette sorte de prévision avec la certitude que son mari ne se doutait de rien, mais cette prévision s’affirmait si bien que je dus la considérer comme un avertissement du ciel.
Le huitième jour, à l’heure habituelle, je me mis en route, mais cette fois, je ne songeais pas à attendre l’heure indiquée, ni à me cacher
pour m’introduire chez ma maîtresse. Non.
J’allais droit devant moi avec la violence et la rectitude d’un boulet, bien résolu il la chercher jusque -dans sa chambre, si je ne la trouvais pas au pavillon. Craignant tout, sans pouvoir définir le sujet de mes craintes , j’éperonnais mon cheval qui s’allongeait au ras du sol, tour à tour rasseirfblé et distendu comme un grand arc tourmenté par des mains fébriles. La lune ée'airait de travers la route silencieuse que je suivais, la zébrait de rubans d’argent et semblait se tourner mélancoliquement vers moi pour me suivre de ses blancs regards. Les arbres défilaient à mes côtés , rapides et noirs comme des fantômes périlleusement entraînés dans une ronde. Les chiens qui dormaient dans les cours s’élancaient en aboyant sous les portes au bruit désordonné des fers de mon cheval s’abattant sur le pavé ! Et le vent qui me fouettait le visage murmurait à mes oreilles des paroles excitantes. Tout me poussait et me faisait pressentir quelque drame, dans lequel j’allais avoir à jouer un rôle. Je m’armais pour ce rôle , bien décidé à ne pas succomber sans lutter de toutes les forces que le désespoir, depuis longtemps, m’avait données. Combien
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j’étais exagéré dans mon attentç comme dans mes préparations! Mon esprit enthousiaste ne rêvait que combats surhumains, désintéressement farouche, efforts héroïques!..... Hélas! et c’était le déuoùment le' plus vulgaire qui m’attendait !
Je fus surpris, en franchissant le mur, de voir Fanny assise au bord d’une allée, sur un banc. J’étais en avance de plus d’une heure et je craignis aussitôt que son mari ne fût pas encore rentré. Mais dès quelle m’aperçut, elle vint audevant de moi, sans se cacher, comme s’il était naturel que je m’introduisisse chez elle par le chemin des malfaiteurs. Je lui pris la main. Elle avait l’air soucieux à son tour et embarrassé. — Qu’est-il donc arrivé? — lui dis-je, en l’entraînant sous les arbres. — Tu m'avais que trop raison , Roger, — répondit-elle , — mon mari n’est pas jaloux. Il a plus que jamais confiance en moi. Je n’ai pas eu la peine de l’interroger. Hier il m’a confié la cause de sa préoccupation secrète. Toute sa fortune, placée en Angleterre, est compromise par la faillite d’un banquier. Ce
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matin il est parti pour en sauver quelques üébris, s’il en est temps encore. Il faut qu’il soit bien inquiet, — ajouta-t-elle avec un soupir, — car jamais il ne m’a laissé voir tant <!’ expansion.
Je në trouvai pas un seul mot à répondre à cette nouvelle désolante qui, cependant, nous soulageait tous les deux d’un si grand poids. J’étais abasourdi comme un homme qui vient de recevoir un coup violent à la tête. Des sarcasmes me montaient aux lèvres, mais je ne les laissais pas passer. —-Tu ne réponds rien, mon ami , « — me dit-elle. — Que répondre? — m’écriai-je, perdant toute conscience de ma brutalité : — je te plains, si tu tiens beaucoup au luxe dont tu vas être privée ; je te plains, surtout pour tes enfants, mais... — Mais? — fit-elle. — Mais je ne puis pas te plaindre d’avoir été menacée de me perdre et de te trouver aujourd’hui plus libre de m’aimer que jarpais !
Elle leva les deux mains en l’air, comme pour attester le ciel, avec une expression de pitié. — Ne parlons donc jamais de moi , — dit-elle doucement, — je ne serai jamais pour toi qu’un livre fermé.
Nous marchâmes, après cela, sous les arbres,
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lentement, sans nous do il ner le bras et sans prononcer un mot, pendant près d’une demiheure. Enfin, elle s’arrêta devant moi, me prit les deux mains et me dit d’une voix soumise : — Pourquoi ne parles-tu plus, Roger? -v Je n’aürais rien de consolant à te dire. — Pourquoi? — Parce que moi-même, peut-être, j’ai besoin d'être consolé. — Que t’arrive-t-il donc? — Rien. — J)e nouveau, nous nous remîmes à marcher, au hasard, entre les arbres, sans parler, elle se courbant sous les branches, moi „ soulevant les branches pour la faire passer.
— Vous allez voir maintenant que nous allons souffrir de ses peines ! — m'écriai-je tout à coup. — Cela doit être, — répondit-elle tranquillement. La fin de notre entrevue fut attristée par ce début que je n’avais pu prévoir. La pensée de Fannv était autre part. La mienne, •malgré moi, également. Et je ne pouvais cependant me défendre d’une sorte de joie inquiète, à l’idée d’un événement qui pouvait la détacher à jamais de son mari. — Qui sait, — me disais-je, — si sa ruine ne fera pas ce que ma douleur n’a pu faire 1
A partir de ce jour, nous ne nous revîmes plus qu’à Paris; Il était facile à Fanny de s’ab-' senter, maintenant qu’elle ne devait plus rendre compte à personne de ses absences. Ainsi nous reprîmes notre existence d’autrefois. Mais ce que j’avais prévu se réalisait avec une rigfleur désespérante. Ce n’était plus seulement la pensée de Fanny, c’était sa vie elle-même qui était ' autre part. Je le sentais de plus en plus. Notre tranquillité, nos plaisirs, nos épanchements, nos joies dépendaient absolument des lettres que lui écrivait son mari. Si le courrier manquait, elle était distraite et ne m’écoutai! pas. Quand elle avait reçu le matin une lettre inquiétante, elle était préoccupée et silencieuse. . Quand la lettré était rassurante* c’était en elle
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une explosion soudaine d’amour et de gaieté.
Mais cette gaieté me faisait beaucoup plus de mal que sa tristesse, et cet amour dont l’explosion maintenant était subordonnée à quelque chose qui ne venait pas de lui-même me révoltait. Glacé devant son inquiétude, muet devant sa tristesse, irrité devant sa gaieté, je me refusais énergiquement à recevoir le contre-coup des nouvelles qui la préoccupaient tant ; et je m’apercevais qu’elle ne se désolait plus ou qu’elle ne paraissait plus se soucier de mon humeur. Et cela me désespérait. ’
Enfin, las de me voir ainsi lié à mon rival par la femme qui , se partageant équitablement entre nous, donnait toutes ses pensées à celui de bous qu’elle jugeait avoir le plus pressant besoin de ses sympathies; indigné de souffrir de ses peines, et d’attendre anxieusement ses joies qui, seules maintenant pouvaient fertiliser les miennes; poussé par le chagrin, par la jalousie, par le malheur, je résolus de tenter un suprême effort pour recouvrer le repos en la détachant de lui. Depuis longtemps je couvais, dans ma pensée, le désir d’exiger de Fanny le plus grand des sacrifices qu’elle pût me faire, mais, retenu par la crainte vague d’un
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refus aussi mortifiant que douloureux, je reculais de jour en jour le moment de le lui demander. Une occasion se présenta. Ce fut elle qui me la fournit.