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sait mes pensées dans ma cervelle. Le spectacle et le tumulte de la foule, à la longue, me devenaient encore plus insupportables que le silence de ma solitude.
En échange de ces maux qui, pour être assourdis, n’en étaient pas moins cruels, je ne recevais aucune consolation. Mes plaisirs étaient fanés. Le doute avait souillé leurs fleurs nouvelles de son souffle impur. Mes sens étaient à peine apaisés que je sentais la main crochue de la misanthropie s’attacher inflexiblement à mon épaule. Le souvenir de celui que, dans la logique de ma passion, je nommais mon rival, comme le spectre de l’éternel châtiment, venait s’interposer entre ma maîtresse et moi , avec une atroce ironie, pour empoisonner nos caresses. Je retrouvais sa trace dans les paroles, dans les gestes, dans les manières, dans les habitudes de la femme que j’adorais. 11 s’était moulé dans ses bras qui m’étreignaient sur son cœur ; il s’était infiltré dans son sang
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qui circulait en Ilots désordonnés dans ses artères; il s’était empreint sur son visage absorbé, sur son front pâle, dans ses yeux morts; il m’embrassait, il soupirait avec elle Com-
bien je les enviais alors tous mes amis abandonnés, qui s’étourdissaient entre eux, chaque' jour, aux doux chocs des verres, au son brillant des pièces d’or remuées sur les tapis verts des tables de jeu, aux éclats de rires clairs des belles femmes licencieuses! Et tous les amants dédaignés qui , les bras ouverts et les yeux attendris, poursuivent en rêvant une ombre hautaine! Et même tous les amants séparés! — Aucun d’eux, — me disais-je piteusement, — souffrit-il jamais de son amour infertile, autant que je souffre, moi , de mon amour partagé ?
Atroce raillerie de la possession ! quand tu ne nous blases pas sur tes faveurs, tu nous lei souilles t
Enfin je me sentais attristé par une sorte d’abaissement que venait de subir dans mon esprit, malgré moi, mon idole. Jusqu’alors j'avais eu un véritable culte pour elle ; elle était la réalisation de tout ce que je révais de plus angélique et de plus pur; et je m’étais habitué à voir en elle quelque chose de sacré que rien ne pouvait abaisser ni ternir. Mais maintenant il me semblait que, volontairement, elle était descendue de l’autel où nia piété l’avait placée pour salir ses pieds au contact de la terre et se confondre dans la foule. C’était là, je le reconnus alors, le premier et le plus cruel effet de la jalousie qui commence toujours par nous verser, pour nous empoisonner les veines, un horrible mélange d’adoration, de haine, de fureur et de mépris.
En peu de temps je compris que c’était désormais, entre Fanny et moi, un duel à mort.
Une certaine grossièreté, s’élevant du fond de mon cœur, comme une bourbe, salissait toutes mes pensées ; le respect se. mourait en moi ; j’avais des idées brutales de lutte; j’éprouvais le désir acerbe de châtier rudement cet être inoflensif et gracieux que j’aimais à en mourir! Je voulais le ravaler devant moi plus insolemment encore que son image n’était ravalée déjà dans ma mémoire. — Comment peut-elle se résoudre à cela ! — me disais-je avec rage en me frappant le front de mes poings fermés. - — Oh ! quelle exécrable raillerie que la pureté des femmes ! Semble-t-il pas que les baisers sont des choses fugitives et qu’il ne reste rien
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d’eux sur leurs lèvres quand elles les ont essuyées !
Enfin n’en pouvant plus, je commençai à faire partager à Fanny les tortures que jusqu’alors j’avais gardées pour moi seul. Les hommes ne savent pas souffrir longtemps, sans décharger lâchement le poids de leurs peines, sur ceux qu’ils aiment le plus.
— Tu savais que j’étais mariée ! — Ce fut là la raison suprême qu’elle opposa logiquement, d’un air timide, à ines premières plaintes, faibles encore. — Ne savais -tu point aussi que je pouvais avoir une âme délicate, — répondis-je, — et ne pouvais-tu pas prévoir, en te donnant, les tourments que devait me causer ton amour ?
— Comment vivez-vous ensemble? — lui dis-je après cela, sans préambule, en faisant sur moi-même un très-grand effort. Elle rougit. Elle était offensée. — Nous ne devons pas parler de oela, Roger, — répondit-elle avec froideur.
Mai3eRe me vit si malheureux que, par pitié, elle parla, violentant ses sentiments les pins chastes. C’était augmenter mon supplice.
Mais elle ne me dit pas tout. Poussé par
un besoin farouche de connaître 1 ? étendue de mon malheur, voulant savoir, à tout prix, à quel point précis il s’arrêtait, je la pressai. Elle rougit encore de pudeur. Pour moi,, j’étais blême et comme suffoqué. De la main elle me ferma la bouche. Nous restions muets. Elle me regarda longtemps. Je pleurais. Elle pleura.
Buvant la coupe amère jusqu’à la dernière goutte de lie, enfin elle se déclara prête à me répondre.
Alors, avec un embarras que d’abord je n’avais pas pu soupçonner ; avec une hésitation qui obscurcissait mes paroles et étouffait dans leur abondance la faible lueur de mon intention ; avec un trouble cruel, que doublait l’angoisse des cœurs jaloux ; en nouant et brouillant ma pensée dans l’écheveau des détours, des circonlocutions et des périphrases, comme si j’avais voulu retarder le moment de connaître ce que je redoutais d’entendre ; je l’interrogeai sur mille choses qui tendaient à me dévoiler leur existence intime. Elle me répondit d’un air simple, gênée elle-même autant que moi, mais surmontant courageusement la honte de cet interrogatoire inouï afin d’apaiser l’ardeur de mes peines, et de me donner un exemple
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des dégoûts que peut surmonter la femme qui aime, quand celui quelle aime est malheureux.
Et ce fut alors pour moi comme une succession monstrueuse de caresses et de coups ; un mélange sans nom de baumes et de poisons; une association horrible de mortifications et de glorifications. Le fait exécrable qu’elle ne s’appartenait pas restait dans son intégrité, mais toutes les consolations éplorées qui pouvaient diminuer par leurs flatteuses caresses ce qu’il avait de corrosif et d’humiliant, elle me les prodigua, à pleines mains, épiant craintivement sur mon visage l’effet des paroles embarrassées, mais compréhensibles, quelle prononçait. A une dernière question, plus brutale que toutes les autres que je lui adressai brusquement, il y eut en elle une si superbe explosion de révolte, que je me précipitai à ses pieds pour implorer mon pardon. Je devais la croire. J’avais été trop loin dans les suppositions de ma jalousie. Si Fanny se partageait, elle ne pouvait penser au partage sans horreur.
Certes! Si je l’avais moins aimée j’aurais pu me sentir exalté par cet aveu cruel quelle ac-
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compagnait de tant de consolations, par les larmes qui ruisselaient sur son visage pendant qu’elle me montrait la plaie saignante de sa vie ; j’aurais pu être fier et reconnaissant, au moins touché de tant de douleur et d’humiliation; mais, je n’avais qu’une seule préoccupation dans l’esprit qui m’enlevait à moi-même. En dehors d’elle je ne comprenais plus rien et ne songeais plus à rien. Je ne sus donc trouver aucune bonne parole pour lui répondre et me contentai de montrer quelques craintes pour son repos. — Ton mari doit se méfier, te voyant changée; car tu l’as aimé autrefois. A cette monstruosité, elle haussa les épaules, sans essuyer ses larmes. — 0 Roger! Roger! — me dit-elle, — le malheur c’est que tu n’es et ne seras jamais qu’un enfant. Tu écoutes sans comprendre. Est-ce que nos maris songent à nous? Quelle femme prendrait un amant, si son mari lui donnait ce qu’un amant donne?
Non pas seulement des soins, des prévenances, des attentions, de l’amitié ; mais un peu de ce baume qui est l’essence de toute notre vie : un peu d’amour !
Cette pénible discussion fit grandir Fanny dans mon estimé, mais elle ne me consola pas. Que m’importait au fond la nuance imperceptible de l’intention! Le fait restait, brutal. Maintenant je me reprochais la curiosité de ma jalousie, qui m’avait enlevé jusqu’à l’ombre du doute que, par moments, je caressais encore.
L’effet des dernières paroles de Fanny ne pouvait donc atténuer ma douleur. Sous sa pression brûlante, je ne songeais qu’à vaincre ce qui était invincible. J’épiais le regard de ma maîtresse, comme pour apprécier ses forces, avant de l’attaquer de nouveau. Mais nos yeux s’étant rencontrés, nous ne pûmes pas résister plus longtemps à nous-mêmes.. Toute idée de lutte disparut de mon esprit; tout désir de résistance
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s’envola de son cœur; et l’étreinte qui nous unit était si forte qu’une fois de plus, sans arrière-pensée, nous goûtâmes une minute de véritable bonheur.
Fanny devait souffrir autant que moi de cetle confession étrange que je lui avais arrachée, mais elle était tellement impersonnelle qu’à partir de ce jour où je lui laissai voir tous mes maux, elle me cacha subitement tous les siens, et, comme pour m’inviter gracieusement à mat triser les emportements de mon caractère, elle ne m’apporta plus jamais que des sourires.
Pauvre femme ! elle me venait trouver par des temps affreux, et sa plus pressante préoccupation devait être de forger les mensonges qui légitimaient son absence pendant deux heures, chaque semaine. Maintenant elle bravait les giboulées du printemps comme elle avait affronté les neiges de l’hiver. Elle ne parlait même jamais des ennuis que, nécessairement, elle devait supporter pour arracher quelques heures de liberté à l’étroit esclavage de la famille.
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Elle riait doucement de sa toilette mouillée en retirant ses gants à grand’peine » relevant ses cheveux débouclés et présentant au feu le bout de ses bottines fumantes. Elle était fière de se trouver enfin chez moi après s’être exposée à tant de dangers, heureuse de n’avoir pas été rencontrée, contente lorsqu’elle me voyait un peu moins triste. Les obstacles à vaincre , le secret à conserver, l’estime du monde à ménager, le souci de mon repos ; tout cela l’empêchait de sentir la fatigue. — Il n’est pas de bonheur complet, — me disait-elle, avec un soupir, -de sa voix la plus tendre, — tous les deux nous payons au xhagrin l’intérêt de notre amour, mais cet amour est si bon que l’intérêt que le chagrin perçoit sur lui ne me semble pas usuraire. ,
— Elle maigrissait jamais nos discussions; jamais la première, elle ne parlait de ses devoirs qui étaient beaucoup pour elle et dont elle m’avait secrètement sacrifié la meilleure part. Elle devinait, avec son merveilleux instinct de femme, quelle ne pouvait pas me parler de ses devoirs sans irriter mon orgueil, çt elle respectait m<?n orgueil comme une chose dont la blessure devait me faire souffrir. Jamais, non
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plus, je ne surpris chez elle le plus faible soupçon de remords. Mais en éprouvait-elle?...
Que de soins ! — me disais-je quand j’étais seul, — elle doit être obligée de prendre pour dissimuler notre amour! Que d’inventions !
que de calculs! que de ruses! pour' parvenir à éviter toute discussion sur ses absences ! Que de concessions, pour n’être pas découverte!
Elle risque tant! La pauvre femme ! Elle a tant à perdre! Et moi si peu! Ah! je suis un bien mauvais homme de la tourmenter.
Elle me traitait gerltimênt en enfant, et, franchement, je le méritais bien. Que de choses de sa vie je sentais quelle me cachait , de peur dé me faire de la peine!
Je ne voulais jamais comprendre qu’il y avait des jours où il lui était complètement impossible de sortir, et qu’il suffisait delà plus banale visite pour la retenir chez elle. Je la soupçonnais alors de calculs abominables. J’affirmais qu’elle m’avait menti. Je pensais qu’ elle puisait des excitations et des fatigues dans le partage qu’elle disait détester. Je la haïssais. — Vous me faites pitié'! — murmurait-elle, lorsque je lui avais laissé voir les horreurs de mon infirme pensée.
Quelquefois cependant, en oubliant à demi mes douleurs personnelles pour descendre dans les profondeurs de ma conscience, je me disais : Lorsque je l’ai bien torturée, quand elle sort d’ici, en larmes, l’esprit éperdu, le cœur brisé, en se demandant si elle me retrouvera jamais en vie, comment fait-elle là-bas pour déguiser les tourments qui la rongent, pour se masquer le visage de son air habituel de tranquillité, pour redevenir la femme souriante que je connais? Est-ce à force de caresses quelle prévient les soupçons d’un mari difficile à tromper? Ah ! comme je sens bien qu’elle doit pleurer avec scs enfants! Ils lui coûtent tant d’efforts douloureux 1 Et comme je sens bien aussi qu’ils devinent le secret de ses larmes ! Et comme il est certain que, semblables à elle, aussi bons, aussi discrets, de leurs petites mains ils les étanchent et ne les trahissent pas!
Elle souffrait horriblement. Avec chagrin, je la voyais pâlir. J’observais, sans le lui dire, le cercle noir qui marbrait le tour de ses yeux affaiblis et donnait à ses regards, une étrange expression de pitié; j’observais ses lèvres contractées et les plis qui, maintenant, de son front, remontaient se perdre sous ses cheveux
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de soie, comme les symbolçs visibles de pensées douloureuses; je m’apitoyais enfin sur cet air d’abandon qui alanguissait devant moi toute sa personne. Devint moi seulement elle détendait la rigidité de son maintien et je le lui pardonnais bien : elle devait être si fatiguée de son rôle de femme heureuse !
Elle eût été si fière de pouvoir tout avouer et vivre ouvertement avec moi sans honte ' —
Ne me quitte pas! — me disait-elle parfois ; — tu m’es nécessaire comme la lumière! — Souvent aussi elle ajoutait : — Ce qui me prouve que je t’aime c’est que j’aime tout de toi, jusqu’à ton doux égoïsme, jusqu’à ta colère, jusqu-’à tes sublimes injustices 1
Après cela elle devenait subitement silencieuse, comme si quelque funèbre pensée qu’elle n’osait avouer l’eût harcelée sans relâche. Je la regardais. Elle secouait la tête. Enfin , en le tordant les mains : — Trahir ! toujours trahir ! s'écriait-elle. — Voilà la chose horrible qui empoisonne tout, jusqu’à l’idée de mon bonheur. Je suis la créature la plus misérable. Dieu ne m’a pas donné.la force, et, toute ma vie, je porterai lapeine-de ma faiblesse. J’ai toujours vécu autremcntquc je ne voulais vivre ; toujours été
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à côté de ce que je voulais faire. Trahir! mon Dieu! coinbieh je me déteste!
Je la saisissais alors dans mes bras pour la rassurer; mais je ne trouvais rien à lui répondre. — De qui veut-elle parler 7 — me disais-je assez sottement.
Ce ne pouvait être que du fait de la trahison; mais je la connaissais mal encore, et, , rapportant à moi lès paroles échappée^ de sa conscience, je me sentais heureux et fier.
Tout cela me touchait parfois jusqu’aux larmes. Alors, je prenais des résolutions courageuses. — Gardons pour nous tous les maux, — me disais-je, — et ne lui donnons que des consolations. — Par pitié, j’oubliais donc un moment mes chagrins; je secouais les lassitudes de ma rêverie pesante, pour me livrer aux empprtemerits les plus ardents de la passion ; je me refaisais doux et tendre, plus soumis, plus affectueux que le chien fidèle qui rencontre, après longtemps, le regard du maître adoré; * je versais à grands flots, à ma chère maîtresse, le vin doux de la louange ; et je devenais futile et loquace, effleurant, en lui parlant, vingt sujets à la fois, riant à pleine gorge, évitant bien surtout de prononcer un mot qui eût un rap-
port indirect avec le sujet habituel de mes tourments. Mais ce rôle héroïque, dont je m’acquittais mal, ne la trompait pas. Elle me regardait avec stupeur. En hochant la tête, elle m’écoutait. Avait-elle la conscience que le jour où je n’aurais plus de jalousie, ce serait que je n’aurais plus d’amour?
Mais ces accès d’héroïsme ne pouvaient pas durer longtemps chez moi. En soupirant, comme une personne allégée d’up grand poids, elle me voyait reprendre mon air morose.
Je finis, à ma grande lionte, par accepter tacitement cette situation. Mais il y avait désormais entre nous, et pour jamais, quelque chose qui ne pouvait pas s’effacer : une pensée unique et constante qui , mutuellement, tourmentait nos cœurs. Nous fermions nos lèvres pour l'empêcher de jaillir, mais nous la sentions toujours présente, en nous-mêmes, comme une douleur aiguë qui, parfois, nous arrachait des imprécations. Alors un seul cri suffisait pour amener une explosion soudaine , et moi surtout, j’oubliais les résolutions de mon orgueil pour donner un libre cours au chagrin qui me dévorait. Je ne voulais pas parler de mon rival, mais j’en parlais sans cesse. Son nom me déchirait la mémoire et se tordait comme un aspic entre mes dents. A peine était-il prononcé, qu’à sa suite mille questions
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brûlantes se pressaient tumultueusement dans ma bouche. Je voulais.- le connaître mieux encore. Je voulais savoir tout- fce~ qu’il était, tout ee qu’il faisait, tout ce qu’il disait. Faony alors devenait ' sérieuse*, elle méditait longuement avant de me répondre, afin de ne pas se couper ou se démentir, puis elle donnait des signes d’impatience et fronçait les sourcils. Les hommes sont insatiables,^- disait-elle, à ma grande surprise. Ne peux-tu donc te contenter d’être aimé? Pourquoi t’occupes-tu sans cesse- de ce qui se fait chez moi?
Après ces discussions je la. quittais triste, et, huit jours plus tard» j’attendais sa venue, furieux, exaspéré par la rancune, la bouche pleine de sarcasmes, décidé à rompre brutalement avec elle. Mais à sa seule vue toute ma colère s’exhalait de moi comm&une fumée, je me jetais à ses pieds et l’étreignais; convulsivement sur mon cœur.
Rien ne me surprenait davantage et ne m’irritait plus fort que la docilité avec laquelle elle se soumettait à tout, sans murmurer. L’absence, les obstacles, les empêeliements ne paraissaient rieu lui faire. Me voir, ne pas me voir, t’était' tout pu. Son visage-cause r va i t son
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calme. Elle prenait des poses de victime et ne disait mot, — Et si je me tuais? — m’écriai^je un jour; — elle haussa les épaulés. — Et si quelque accident que nous ne pouvons prévoir nous séparait? — Que veux-tu ! — 1 lit-elle. Après cela, elle se mit à pleurer.
Ne pouvant passer ma vie auprès d’elle, j’aurais au moins voulu gouverner sa vie, afin que ses moindres inspirations ne lui vinssent que de moi. Elle comprenait bien mon intention , et elle s’en montrait touchée ; mais elle ne me cédait jamais sur le point délicat dont elle avait fait un point d’honneur. — Je suis obligée de subir la position que le sort m’a faite, — disait-elle; — à quoi bon chercher à pénétrer ses secrets? ïu t’affliges si je parle ; tu t'affliges s/ je me tais; tâche donc, mon cher Roger, d’oublier ces sujets de tristesse. Je lèa oublie bien, moi, lorsque je viens ici.
Tu es trop exclusif! — disait-elle encore parfois, moitié souriante et moitié boudeuse : — à t’entendre, je ne devrais rien aimer que toi.
Cependant toujours poussé par mon idée fixe, et n’admettant pas qu’elle pût avoir une volonté devant la mienne, je rusai avec elle, en m’adressant. exclusivement à sa pitié, *et j’en
arrivai enfin à ce point de bassesse que» par désespoir de me sentir seul à souffrir , j’employai toute mon influence pour exiger de.
cette -malheureuse femme qu’elle suivît une lignq de conduite tout opposée à celle que lui avait tracée son mari. Je savais bien , en agissant ainsi, que sa maison, jusqu’alors paisible, allait devenir un enfer, et j’y comptais! Pendant quelques- jours, par lassitude, elle suivit docilement mes conseils, et alors elle se trouva placée entre ses deux maîtres comme le fer amolli par la chaleur, entre l’enclume et le marteau. Tous les deux, sans relâche, nous meurtrissions son cœur. Enfin , poussée par le tourment et aussi. par une sorte d’esprit de droiture, elle me dit: — Roger, tu me conseilles bien mal , car tu me fais troubler son repos. — Je demeurai consterné, et cessai d’ernployer ce nouveau genre de torture, parce que c’était pour moi une mortification cruelle de la voir s’ériger en défenseur de son mari. Fanny semblait fatiguée, d’ailleurs, de ces débats humiliants et pénibles. — J’ai peur de l’ennuyer, — me dis-je un jour.