L'INSURRECTION
Le père et la fille étaient restés l'un près de l'autre, les cœurs échangeant leurs souvenirs, lorsqu'on entendit tout à coup un tintement singulier au clocher de l'église voisine.
Il était quatre heures du matin.
La première pensée de Marie fut pour M™* Morateur. Echidna venait d'expirer peutêtre à la Pitié ; mais on ne sonne pas dans les ;hôpitaux la fin de l'agonie des êtres qui y sont enfermés.
Le tintement continuait lugubre et persistant.
— Éoute, dit le naturaliste. Le tocsin !
Un violent incendie avait donc éclaté dans le quartier pour que le guetteur troublât les habitants pendant leur sommeil ?
M. Minoret ouvrit la fenêtre. Le tocsin persistait à lancer sa note sinistre. On entendit alors des bruits de pas précipités dans la rue qui longe le Jardin du Roy ; puis, tout à coup, comme un bruit de poutres qui tombent.
— Des coups de fusil ! s'écria M. Minoret. Fanny, anxieuse, se blottit près de son père. Dans la rue passèrent des hommes qui couraient d'un pas précipité.
— Aux armes ! criaient-ils.
C'étaient des agitations confuses, entremêlées de silence.
En ce moment de la butte Sainte-Geneviève descendaient par groupes des hommes qui venaient rejoindre les gens du faubourg Saint- INIarceau.
Tous criaient : Aux armes ! et frappaient violemment aux volets des boutiquiers.
Le quartier du Jardin du Roy n'était pas alors entouré des vastes voies actuelles : des rues étroites, en pente, mal pavées, descendaient d'un côté aux barrières, ou montaient
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escarpées jusqu'aux hauteurs de Sainte- Geneviève. De pauvres industries avaient trouvé asile dans ce pauvre quartier. Au milieu de ces boutiques s'ouvraient les hangars d'un entrepreneur de travaux de démolilion ; la porte ouverte laissait voir des accumulations de portes et de fenêtres, de planches et de poutres, de squelettes d'escaliers en spirales. Une bande d'hommes se précipita dans les chantiers ; en un clin d'œil le terrain fut vide. C'était comme une fourmilière, montant la rue , la descendant, chargée de matériaux de toute sorte que les travailleurs jetaient les uns sur les autres, alors que d'autres dépavaient la rue pour les recevoir.
— Que veulent-ils, père ? dit Fanny.
M. Minoret leva les bras au ciel.
A l'endroit où se trouve aujourd'hui la fontaine Guvier s'élevait à hauteur d'homme une muraille de pavés, couronnée par de vieux meubles pris dans les boutiques de friperie. Il en sortait des caves ; il en tombait des étages de hautes maisons. Chaque habitant voulait fournir son meuble à la barricade.
L'agitation régnait, maîtresse du quartier.
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Toute porte qui ne s'ouvrait pas était enfoncée ; les premières, entre-bàillées, étaient celles à façades peintes en rouge. Une lumière, dans le fond , éclairait la boutique des marchands de vins. On se préparait à combattre en buvant. Le petit jour commençait à poindre. Le tocsin avait cessé. De temps en temps des gens se détachaient de la barricade.
— Rien, disaient-ils en revenant. Ils n'oseront pas bouger.
En ce moment des hommes, chargés de liasses de papiers, parcouraient les rues et collaient contre les murs des affiches portant en gros caractères : — A bas les ordonnances ! ,
M. Minoret lut ce placard sans en comprendre le sens. De quelles ordonnances s'agissait-il ?
Un vent de révolte soufflait, qui faisait affluer le sang au cœur des citoyens, exaltait les timides et les .rendait capables de se faire tuer pour la défense de leurs droits. Tempête pour les uns, radieux lever de soleil pour les autres. Tout Paris subissait ces courants fié-
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vreux, hormis M. Minoret plongé dans la science.
Lui-même, M. Pardessus, accablé par ce déchaînement populaire, était descendu à la grille du Jardin du Koy, non plus vaniteux et superbe, mais sombre et abattu. Les subalternes de l'administrateur étaient devenus ses égaux; car ce n'est pas une trilogie abstraite que les mots : Éf/nlitô, Liberté, Fraternité, tracés sur les murailles par le peuple pendant les révolutions.
M. Pardessus était incapable de ressentir ces courants vivifiants. Liberté! Des savants qui l'entouraient, l'autocratique personnage avait fait des esclaves. Èijalité! Juché sur le piédestal d'une ambition mesquine, M. Pardessus se croyait au-dessus de tous. Fraternité ! Il n'avait jamais compris cette formule qui, dans sa tendresse, rapproche les hommes des derniers rangs des premiers et fait battre leur poitrine à l'unisson.
L'administrateur entrevit alors le gouffre au fond duquel son autorité menaçait de sombrer. Ses yeux caverneux étaient rougis : tout le cassant etl'altier de sa nature devenait mou et
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sans forces. Les bruits du dehors retentissaient en lui comme un glas funèbre et incessant. L'administrateur cherchait à reprendre confiance dans ceux qui l'entouraient, et ne rencontrait que regards chargés de dédains. Un moment ]\L Pardessus sentit sa poitrine débarrassée d'un poids qui l'accablait. L^n régiment de la garde royale s'était massé sur le quai qui fait face au xTardin du Roy. Ce fut un moment de courte durée : le combat ne devait pas s'engager là. Des décharges de coups de fusil se faisaient entendre du côté de l'Hôtel-de- Ville, plus loin, dans la direction du Louvre, plus loin encore, aux environs de la place de la Bastille. Le régiment de la garde royale quitta le quai et disparut, enlevant à M. Pardessus l'espoir qu'il nourrissait de voir écrasés les émeutiers du quartier.
Grâce à son litre d'établissement royal, le Jardin conservait une sorte de neutralité. Il avait été marqué pourtant d'un signe qui témoignait que, dans son respect pour les collections, le peuple entendait faire porter ses couleurs à cet endroit.
Un drapeau tricolore fut attaché à la grille,
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au-dessus de la porle d'honneur, malgré les réclamations de M. Pardessus.
En voyant les couleurs de l'insurrection sur les murs du Jardin du Koy, l'administraleur eut le sentiment de sa propre déchéance. Ce n'est rien, en apparence, qu'un changement do couleur de drapeau : le peuple y voit des gages donnés à la cause qu'il défend ; les cœurs palpitent, se sentant entraînés à la victoire.
M. Pardessus faisait pitié. L'audace de ces hommes qui osaient dépaver les rues, pénétrer dans les maisons, s'armer contre, des troupes régulières, confondait son autoritarisme. Dans ces moments, on éprouve le besoin de communiquer ses impressions à ceux qui vous entourent, de chercher des espérances. M. Pardessus restait seul, sans appuis. Les professeurs s'entretenaient entre eux et affectaient de tenir leur supérieur à distance. Si l'administrateur s'avançait vers eux, chacun lui tournait le dos et le groupe dispersé allait se reformer dans un autre endroit.
Cependant la barricade demeurait inactive. Les barricades aspirent à être attaquées. On n'entendait qu'au loin le bruit de la fusillade
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et le son du canon. De petites fumées, dans la direction du faubourg Saint-Antoine, montaient vers les nuages. Parfois de grandes acclamations à la suite de coups de feu. Était-ce un signe de résistance victorieuse? Un excitant que l'inconnu pour les hommes du peuple qui, d'avance, ont fait le sacrifice de leur vie et brûlent du désir de défendre leurs frères.
La barricade fut abandonnée ; les hommes prirent le chemin du quai, cherchant des places où les combattants auraient besoin de leurs bras.
Le quartier était redevenu tranquille. L'espoir revint encore une fois à M. Pardessus.
En ce moment se présentait, à la grille du Jardin du Pioy, un infirmier de l'hôpital de la Pitié.
— Le directeur m'envoie, dit-il, prévenir M. Morateur que sa femme est à toute extrémité, et qu'il vienne au plus tôt s'il veut la voir en vie.
Le portier alla informer de cette nouvelle M. Morateur, qui se trouvait avec ses collègues. Tous lui serrèrent la main. M. Morateur restai timpassible.
— Les horreurs de la guerre civile, dit-il, m'affectent profondément déjà.
Ce déjà n'indiquait pas une vive sollicitude pour Echidna.
— Je vais chercher Fanny, dit M. Minoret. Fanny suivit son père et se trouva en présence
de M. Morateur.
— Que d'événements terribles! s'écria-t-il en prenant la main de la jeune fille... Dites à M"* Morateur la part que je prends à son mal heur.
Ce ton compassé, cette froideur indiquaient que le professeur jugeait inutile d'adoucir par sa présence les derniers instants d'Echidna.
Pour la première fois depuis la matinée, la grille du Jardin du Roy fut ouverte. Fanny partit émue, longea la barricade et entra à l'hôpital, laissant le groupe des professeurs médiocrement préoccupé de la cause qui amenait sa sortie.
Ainsi que l'avait dit froidement le mari d'Echidna, de graves événements préoccupaient l'esprit de tous. Chaque révolution a pour privilège de mettre en lumière des hommes nouveaux et de renverser certains autres, quoiqu'ils paraissent solidement fixés au sol. Un
coup de fusil qui semble ne pas porter abat un fonctionnaire qui a échappé jusque-là aux secousses de citoyens plus méritants.
Toute la journée se passa en incertitudes et en angoisses. Des curieux qui, à travers des ruelles protectrices, se glissaient jusqu'aux quais, revenaient avec des nouvelles contradictoires. Selon les uns, la troupe triomphait; suivant les autres, l'insurrection s'avançait, maîtresse du terrain, jusqu'au Louvre.
La fusillade, qui continuait par ripostes avec des feux bien nourris, n'indiquait pas la défaite des troupes régulières. Le jour commençait à tomber. A cette heure seulement, M. Pardessus rencontra Claude qui s'était prudemment caché jusque-là.
Malgré sa couardise, c'était le seul homme qui pouvait encore lui obéir aveuglément, M. Pardessus fit part à Claude d'un projet qu'il méditait. L'administrateur avait remarqué, alors qu'on rouvrait les portes de la grille à Fanny, que le drapeau tricolore était peu solidement fixé à la grille. Qui triompherait pendant la nuit, de la volonté du roi ou de celle du peuple ? Personne ne le savait.
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A la faveur des premières tombées do la nuit M. Pardessus fit monter Claude dans les enroulements de la grille pour enlever ce subversif drapeau tricolore qui, selon l'administrateur, ne devait pas déshonorer l'entrée d'un établissement royal.
Le quartier était calme. La barricade déserte. Au moment où Claude coupait la corde qui retenait le bois de l'étendard, de la barricade sortit un enfant qui grimpa lestement à la grille et asséna sur la face du préparateur un coup de crosse de vieux pistolet dont il était armé.
— Ah ! filou, tu veux enlever le drapeau tricolore! s'écria-t-il.
Le coup de crosse avait été si violemment appliqué sur le visage de Claude, qu'étourdi et aveuglé par le sang qui jaillissait des narines, il tomba sur le sol.
— As-tu ton compte, jésuite? cria le gamin. L'incident n'eût peut-être pas eu d'autres
suites si, au même moment, n'avaient passé dans la rue des combattants revenant de VUnlel-de- Ville, énervés par les fatigues d'une journée de luttes.
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— Qu'est-ce qu'il y a, môme? dit l'un d'eux au gamin qui continuait ses invectives.
Tout mince acteur qu'il fût dans le drame de l'insurrection parisienne, l'enfant, glorieux d'avoir gardé la barricade prit les hommes du peuple à témoin de la réussite de ses exploits,
— C'est ces gens-là, dit-il, qui ont abattu notre drapeau tricolore.
Le fait était accablant. Le drapeau, que Claude n'avait pas eu le temps de détacher entièrement, pendait le long de la grille intérieure, la hampe en bas.
— • Vous allez le remettre tout de suite à sa place, dit à M. Pardessus, un des hommesarmés.
Claude, étanchantle sang de sa figure, était incapable d'obéir à une telle injonction.
L'altercation qui avait lieu à cette grille attirait les habitants du quartier.
Les établissements subventionnés par la nation peuvent enorgueillir les gens du voisinage : ce sentiment d'admiration n'empêche pas un levain de jalousie de se produire. M. Pardessus n'avait rien fait pour se concilier la population des alentours. Il sortait comme un suzerain de son burg du Jardin du Roy,
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regardait avec dédain les ouvriers, les boutiquiers et se croyait un haut baron régnant sur ses vassaux.
Aussi les gens à demi hostiles s'étaient-ils approchés de la grille en entendant les récriminations du gamin, qui trouvait là l'occasion de réciter son dictionnaire faubourien. Le drapeau abattu mettait la révolte au cœur même des plus prudents qui n'avaient pas quitté leur intérieur pendant l'insurrection. Ils se groupaient menaçants autour de l'enfant, tous parlant à la fois.
En voyant grossir d'instant en instant ce rassemblement tumultueux, M. Pardessus commit la faute d'abandonner Claude. Le gamin avait vu l'administrateur causer avec lui et le dénonçait comme son complice. A son tour, Claude, imitant son chef, prit la fuite.
Il ne connaissait pas les forces considérables dont dispose une foule irritée. En un instant, la grille subit une poussée qui fit sauter le plâtre des gonds, tordit les gros barreaux, força la serrure ! La foule se ruait dans le Jardin du Roy avec des cris à réveiller tous les animaux assoupis.
D'où sortent les instruments de défense, les engins de destruction dans les insurrections? Jusque-là le rassemblement ne formait qu'une masse noire et confuse. Tout à coup brillèrent des torches de résine venues on ne sait d'où; alors commença à l'intérieur du Jardin du Roy une fantastique chasse à l'homme. Le cri A hns les blnncs ! qu'on entendait dans les allées sinueuses, faisait penser aux battues des bleus dans les buissons de la Vendée.
A cette heure la bande "ne connaissait plus d'obstacles; les clôtures où sont parqués les animaux étaient renversées.
A des ombres épaisses succédaient des lueurs rougeàtres produites par la résine des torches. Après une seconde de repos la foule poussait de grosses clameurs semblables à celle de la marée montante. Quand le canon tonneau loin, le peuple tire de sa poitrine des cris de révolte auprès desquels la voix du bronze paraît sourde.
Ces terribles bruits du Paris insurgé avaient pénétré à travers les interstices des cages des animaux. C'étaient des répercussions d'orages qu'on eût cru éclater dans les montagnes avoi-
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sinant le mont Allas, de sourds grondements du désert qui formaient la contrebasse puissante des rugissements de riiomme. Sur la grave mélopée d'un orchestre vengeur se détachaient des piaillements d'oiseaux effarouches, des gloussements de volatiles aux abois, et les aigles aux ailes effarées, qui jadis avaient supporté d'autres orages sur la cime de leurs roches, soupçonnaient peut-être que le cœur d'un peuple combattant pour l'indépendance contient des tempêtes d'une plus violente portée.
A travers le jardin, les gens armés s'appelaient, se hélaient, couraient à pas précipités, et avertissaient par des coups de feu la proie qu'ils poursuivaient du sort qui lui était réservé.
Les torrents dévastateurs, les incendies, les trombes qui déracinent une forêt, peuvent seuls donner une idée de ce qui se passa au Jardin du Roy pendant cette nuit. Toutes les fenêtres des maisons habitées par les professeurs s'ouvraient, laissant apparaître à la clarté des lanternes d'anxieuses figures.
— Fenêtres fermées ! cria une voix.
— Fenêtres fermées ! reprit la foule.
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Tremblants, les habitants obéirent à cet ordre que pouvait suivre un coup de feu.
Cependant les assaillants discutaient entre eux.
— Ouvrez fenêtres ! commanda une voix forte et vibrante.
— Ouvrez fenêtres! mugit la foule.
Les fenêtres furent aussi précipitamment ouvertes qu'elles avaient été fermées.
L'enfant, qui avait découvert la tentative d'enlèvement du drapeau tricolore, réapparut tout à coup, battant la charge sur une caisse de tambour rapportée la nuit du combat par les insurgés ; il entra le premier dans un logement comme s'il s'agissait de le prendre d'assaut et la foule se précipita à sa suite dans les maisons de chacun des naturalistes pour y chercher l'administrateur. Les lits percés à coups de baïonnettes, les meubles renversés n'amenèrent aucun résultat.
Le directeur s'était bien gardé de chercher un asile chez ses subordonnés.
La perquisition dans l'intérieur des maisons n'ayant amené aucun résultat, la chasse recommença à l'extérieur.
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Vraisemblablement, M. Pardessus avait dû chercher un asile dans une cabane du jardin. La foule, qui n'avait pas respecté les treillages de l'enceinte des parcs des animaux, ne devait pas s'inquiéter de forcer les portes de leurs asiles pendant la nuit. Petits chalets, constructions rustiques, auvents couverts de litières furent ouverts, fouillés ; avec des bonds prodigieux, des beuglements, les animaux effarés sortirent de leurs retraites, s' échappant dans toutes les directions ou se blottissant dans les rangs de l'émeute qui prenait le caractère d'une colonne de soldats ayant razzié des fermes ennemies. Buffles et bisons faisaient corps et beuglaient avec l'émeute.
Quoique affolé, M. Pardessus, poussé parle sentiment de sa conservation, s'était successivement blotti derrière diverses cabanes d'animaux. A mesure que l'émeute avançait, il reculait. Combien l'administrateur avait jeté des regards d'envie sur les arbres qui se succédaient dans sa course 1 Pour se rendre invisible aux agresseurs, il eût fallu atteindre la cime!
Il ne restait plus au fugitif qu'une res-
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source, la mare des échassiers. Elle était sombre. Aux alentours se tenaient sur leurs longues pattes des oiseaux méditatifs, le crâne dépourvu de plumes et qui, seuls de tous les hôtes du jardin, semblaient ne subir aucune influence de l'envahissement de leur parc. Ces oiseaux songeurs, les yeux cernés de rides, immobiles comme les momies du pays d'où certains provenaient, semblaient des personnages de qualité, réfléchissant sur les vicissitudes des grandeurs humaines. M. Pardessus tomba aumiheu d'eux sans les troubler dans leurs méditations. Ce fut seulement lorsque l'administrateur plongea dans la mare que les mouettes, les canards poussèrent de grands cris, s'envolèrent et planèrent au-dessus de l'audacieux qui osait s'emparer de leur royaume.
Le bruit du tambour se faisait entendre à quelques pas de là. M. Pardessus s'étendit tout de son long dans la mare ; ses membres portaient sur une boue épaisse et fétide, dont l'odeur n'avait rien de commun avec les eaux de senteur dont se parfumait chaque matin l'administrateur. Qu'importait à M. Pardessus à cette heure? Il eût souhaité la vase plus
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noire, plus fangeuse, pour s'en couvrir la figure et les habits.
A ce moment l'enfant, toujours frappant sur son gros tambour, faisait le tour de la mare. Les transes de l'administrateur redoublèrent. C'était à cet enragé qu'était dû le saccage du Jardin du Roy ; lui seul avait dénoncé l'administrateur. Quel instinct diabolique poussait donc à la vengeance ce gamin, dont M. Pardessus se rappelait vaguement les traits?
L'administrateur, dans ses angoisses, revit avec les yeux du souvenir le fils d'un gardien de service qu'un an auparavant il avait chassé du Jardin du Roy pour ne pas lui avoir témoigné assez de déférence. La famille était tombée dans la misère ; la femme était morte et, malgré les supplications d'Armance , le gardien n'était pas rentré en fonctions. Il y rentrait aujourd'hui dans la personne de son enfant ! Voilà ce à quoi pensait actuellement ce personnage d'un autoritarisme inflexible, cet homme sans pitié pour les faibles, qui se fût traîné aux genoux de l'enfant pour implorer sa grâce.
Un instant, le son de la caisse infernale s'arrêta. L'enfant faisait le tour de la mare.
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— Je suis perdu, pensa M. Pardessus qui devina l'examen auquel se livrait vraisemblablement l'enfant ; il s'étonnait des cris plaintifs des mouettes qui tourbillonnaient au-dessus de la mare. Ayant vécu longtemps dans le Jardin du Roy, il avait une sorte de connaissance des habitudes des oiseaux.
Un froid subit sur le crâne de l'administrateur le fit frissonner.
Une cigogne, que ces battements de tambour effarouchaient, déploya ses ailes, vola au-dessus de la mare, et, sans respect, vint se camper sur la tête de M. Pardessus. La cigogne, en choisissant cet endroit, fit croire à l'enfant qu'un vieux tronc d'arbre gisait au milieu de la mare.
En ce moment le tocsin fit de nouveau entendre sa voix. C'était dans la nuit qui précédait la journée du 29 juillet.
— A la barricade ! cria une voix dans le lointain.
En un instant les insurgés se dissipèrent comme par enchantement ; à toutes jambes , sans cesser de battre la charge, l'enfant s'enfuit dans la même direction.
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Le jardin redevint tranquille. M. Pardessus semblait échappé à la chasse infernale. Mais dans quel état il apparut après le départ des assaillants. lorsque, couvert d'une boue infecte, l'administrateur se traîna jusque chez lui ! Armance poussa un cri à la vue de ce noyé qui suait le froid, la fièvre.
Couché aussitôt, M. Pardessus ne reprit connaissance qu'à la fin de la journée, à l'heure où la victoire était définitivement acquise au peuple. Des coups de feu, de grands cris d'enthousiasme se faisaient entendre dans les rues voisines. De la chambre de l'administrateur on voyait les lampions briller aux fenêtres des étages supérieurs des maisons voisines.
Par Armance, M. Pardessus apprit qu'un gouvernement provisoire était installé àl'Hôtel-de- Ville ; malgré sa faiblesse, l'administrateur éprouva encore un vague regret de n'être pas à cette heure prêt à saluer le nouveau pouvoir.
Ce sentiment d'ambition ne dura qu'un moment. La fièvre avait pris le dessus. Toute la nuit le malade eut le délire. Il frappait à coups redoublés sur les draps en suppliant, comme s'il avait été visé par un peloton d'exécution.
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Cependant les professeurs s'étaient réunis de grand matin et s'entretenaient des dangers qu'avait courus M. Pardessus. Une doputation fut nommée, composée de MM. Drelincourt et Gomparet, pour accompagner le médecin qu'on était allé chercher. Les professeurs voulaient se rendre un compte exact de l'état de leur chef.
— Je suis bien malade, docteur, dit d'une voix faible M. Pardessus, qui était recouvert de ouate des pieds à la tête.
A diverses reprises;, le docteur passa sa main sur les extrémités du malade.
— Et bien , docteur ? demanda Armance anxieuse.
— Grave refroidissement... Appliquez sans cesse des briques brûlantes le long du corps.
Au sortir de là le médecin dit aux professeurs.
— Rhumatisme articulaire certain... suivi de dangereuses complications...
— Que peut durer un semblable état? demanda M. Drelincourt.
— Normalement les complications se produiront après vingt et un jours de privation de mouvement.
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L'administrateur était cloué au lit au moins pour trois semaines. Pendant cette période, on pouvait reprendre le projet qui avait été élaboré dans le Gorridor-qui-parle à la suite de la visite du ministre. Le roi était en fuite, les ministres signataires des ordonnances incarcérés, les courtisans avaient quitté Paris. Les protecteurs manquaient au baron Pardessus. Un nouveau gouvernement reconnaîtrait la légitimité des doléances des professeurs, la nécessité de mettre un meilleur chef à la tête de l'établissement.
On parlait d'attacher au ministère le célèbre naturaliste Desonnaz. Il était à THôtel-de-Ville avec les membres du gouvernement provisoire. Les professeurs allèrent le trouver.
— La question de la direction du Jardin des Plantes s'est souvent présentée à mes méditations, dit Desonnaz-; je pense que les professeurs doivent s'administrer eux-mêmes. A quoi bon, à la tète d'un établissement qui comporte tant de services divers, un naturaliste que ses études entraînent forcément d'un côté et qui néglige les autres parties de la science?... Administrezvous vous-mêmes, mes chers confrères ; confiez
la signature, pendant six mois , à un de vos collègues, de telle sorte que le roulement vous mette à même, chacun votre tour, de faire fonction d'administrateur pendant cette période... Si, comme je l'espère, vous êtes d'accord, je me fais fort d'obtenir le règlement des membres du gouvernement provisoire.
Pour la première fois, sur une question do principes les professeurs s'entendirent à l'unanimité ; cependant les hirondelles furent encoio troublées le soir dans leur abri du Corridorqui-parle.
Quel serait l'homme qui , le premier signerait pendant six mois, les actes de l'administration? N'était-il pas à craindre qu'un professeur, assis dans le fauteuil de l'administration , ne s'y cramponnât ?
Les ambitieux faisaient passer leurs propres visées dans l'esprit de ceux qui pensaient le moins à gouverner.
M, Minoretfut nommé à deux voix de majorité : sans doute il était pénible aux naturalistes de constater que, par ses travaux, son détachement de tout intérêt matériel, l'anthropologiste fût le véritable chef du Jardin des Plantes,
sa lumière, son rayonnement; mais l'homme, on le savait, ne vivait que pour l'histoire naturelle et était incapable de faire peser le poids de son autorité sur le personnel.
Cette haute situation dont l'investissaient ses collègues, M. Minoret n'en usa que pour se replonger dans ses études. Avec quelles délices ! Un homme qui a été privé trois jours de sommeil n'est pas pliis heureux en se reposant que M. Minoret, délivré de tous soucis.
Le 30 juillet, alors que le Moniteur officiel relatait les combats des trois journées qui avaient donné naissance à nombre de faits dramatiques, on n'a peut-être pas remarqué une note due à M. Minoret qui, chargé par ses collègues de donner un bulletin quotidien du Jardin des Plantes, annonçait la perte « fâcheuse » d'une lionne âgée de trois ans, née dans l'établissement.
Le 1*'" août 1830, le Moniteur se préoccupait de la secousse que la Révolution de Juillet avait imprimée aux divers États européens, quelques-uns en défiance, d'autres sympathiques à la cause populaire. Dans le même numéro se lisait cette note due à
M. Minoret : « On constate avec plaisir au Jardin des Plantes que le moral des chèvres d'Angora tend à s'améliorer de jour en jour. »