partie du cortège invisible entourant les survivants
Après la lecture de chaque lettre M. Minoret posait sa main devant les yeux, cherchant à s'isoler encore davantage pour mieux se souvenir ! Non, le professeur n'avait pas besoin de relire les lettres affectueuses de Marie pour se souvenir] Une enveloppe pourtant le frappa par l'écriture, qui n'avait rien de féminin. M. Minoret l'ouvrit. C'était une lettre adressée par lui à la jeune femme quelques mois après son mariage, une lettre de récriminations sur sa frivolité, son goût pour la dépense.
Cette lecture fit mal au savant. Comment avait-il pu méconnaître assez Marie pour lui écrire de pareilles duretés ? C'était au début du ménage ; les deux caractères avaient quelque peine à s'harmoniser ; la poursuite de la science faisait que le naturaliste apportait au foyer ses inquiétudes, ses mécomptes dont la pauvre Marie portait le poids.
— L'ai-je assez aimée? se demandait M. Minoret. — Oui, se disait-il, mais il songeait avec tristesse : — Ai-je suffisamment ménagé sa sensibilité ?
A celte heure, le savant repoussait, sans oser les ouvrir, quelques billets qu'il avait écrits à Marie à la suite de brouilles passagères. — Que tu es dur pour peu de choses ! lui disait-elle.
Et elle avait raison. Peu de choses, quelques petits orages avaient traversé l'union des deux époux. Lorsque Marie fut convaincue de l'affection de son mari, elle fit toutes les concessions, respectant les soucis causés par les recherches scientifiques.
En tête d'une lettre écrite par M. Minordt après un mutisme de deux jours, était écrit sur un coin du papier : Corrigée. Combien à cette brouille avait succédé de bonheur, tant le mot Corrifjée était vrai, tendre, et profondément affectueux !
Il avait été trop heureux, le savant ; trop heureux sur cette terre où l'homme se débat contre tant de misères. Le nuage bleu de la félicité avait trop longtemps plané au-dessus de la tête des deux époux. Il fallait qu'il se changeât en nuée de deuil... Tous deux en avaient souffert, ]\Iarie qui laissait sa fille enfant, le
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père privé du foyer de tendresses auquel se ré- ' chauffait son cœur... Qu'étaient-ce que la science, la réputation, en regard des tendres sourires féminins de chaque instant ?
M. Minoret fermait les yeux, essayait de se rappeler de tendre sourire qu'aucune image ne pouvait rendre. Et cette àmequi compatissait à tous, qui ne pouvait entendre le récit d'un malheur sans en être affectée ! Pauvre âme frêle et vibrante qu'un coup d'aile de la mort avait abattue brusquement !
Tout ce qui provenait de Marie avait gardé sa signification, son parfum. M. Minoret prit encore une lettre au hasard; la lettre contenait une feuille de saule... La feuille de saule des fiançailles... Ils se promenaient au bord de l'eau sur le chemin qui bordait la maison de la mère de Marie ; la rivière coulait à leurs pieds... Un certain temps ils avaient suivi le chemin, la main dans la main ; puis ils s'étaient assis sur le gazon et le jeune professeur avait lu à Marie la Chaumière indienne. La jeune fille écoutait avec attention la lecture de la nouvelle de Bernardin de Saint-Pierre, l'interrompant parfois par des réflexions qui prouvaient combien elle
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était d'accord avec l'admirateur de ce chefd'œuvre.
Tous les ans, à la même époque, le naturaliste eût voulu aller en pèlerinage à l'allée des saules... M. Minoret n'avait pu, à travers sa vie si occupée, la revoir qu'une fois. Les saules étaient plies en deux de même que de vieux laboureurs fatigués ; leur tronc s'était fendu comme le cœur du savant ; leur sommet s'était dégarni de branches vertes ainsi que le crâne se dépouille de cheveux. Triste symbole de la vie que ces saules vieillis. Un jour viendrait où ils disparaîtraient à leur tour ; mais ce qui ne s'effacerait qu'avec le dernier souffle du naturaliste, c'était le souvenir de Marie.
Qu elle était de bon conseil ! Comme la compagne du savant tournait les difficultés et savait adoucir les chocs que M. Minoret subissait de l'administrateur ! Maintenant, semblable à un galet, il était roulé à tout instant contre d'autres galets qui l'écrasaient et le naturaliste sentait combien s'étaient émoussés les angles de sa volonté. Il était devenu rond, poli, sans courage pour la résistance. Son culte pour la science s'amoindrissait.
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— A quoi bon ? se disait-il ne trouvant plus d'aide. Du vivant de Marie le naturaliste traînait courageusement la charrette de l'existence. Aujourd'hui fatigué, M. Minoret constatait que ses facultés intellectuelles s'agitaient encore en lui, mais elles manquaient des ressorls d'autrefois !
Alors le naturaliste sentit les larmes couler en souvenir de Marie à qui il ne pouvait plus confier chaque jour ce qu'il avait dans l'àme. Sur ce papier où un esprit délicat avait tracé naturellement et sans efforts des mots qui allaient droit au cœur, d'amères larmes tombaient.
Mais quelle douce vision se produisit dans le cerveau du savant ! Une joue caressante venait se poser contre la sienne comme du temps de Marie ; une main avait saisi la sienne; des pleurs consolantes se mêlaient aux larmes du naturaliste.
Était-ce un rêve? Marie revenait-elle à la vie?
— Père 1 dit une voix qui fit tressaillir M. Minoret. Père !
La jeune fille était aux genoux du savant et
l'homme plongeait ses mains dans cette chevelure qui avait le parfum de celle de sa mère.
Ils ne se disaient rien ; ils pleuraient ensemble. Et les larmes qui avaient coulé pleines d'amertume s'étaient changées en douceur.
M. Minoret songeait à l'allée des saules d'autrefois. Oui, les saules aujourd'hui étaient rabougris, déchiquetés ; mais du sommet de ces vieux arbres, ne tenant plus au sol que par une légère écorce, s'élançaient des rejetons frais, verts, et le naturaliste s'était laissé aller à la douleur sans penser à sa fille, ce rejeton tendre et jeune de la douce Marie !