‹ Fanny MonoretChapitre 4 sur 29 · SUR LA SELLETTE · texte numérisé non relu

SUR LA SELLETTE

— Encore ce lion! On ne parle ([uo du lion dans les journaux... Ce lion abrégera mes jours! s'écriait, le 21 juin 1827, à huit heures du matin, un personnage qui, assis devant son bureau, chiffonnait un journal avec les signes de la plus violente irritation.

— Assez de hon ! Il faut en linir avec ce fauve! reprit M. Pardessus, administrateur du Jardin du Roy.

Se levant de son fauteuil, il se secoua comme s'il eût porté l'animal sur les épaules.

En ce moment la physionomie de M. Pardessus n'offrait plus les lignes majestueuses de

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son buste qui, placé sur le haut d'un cartonnier, avait été modelé par un statuaire classique plein de la conviction de ce que doit être un parfail administrateur.

Le gland d'une sonnette qui pendait au-dessus de son bureau s'étant rencontré sous la main de M. Pardessus, il le secoua fébrilement. La porte du cabinet s'ouvrit et laissa passer la figure inquiète d'un garçon de bureau.

— Que veut dire ceci, Jean? s'écria l'administrateur. Aujourd'hui encore le journal contient des renseignements erronés sur le lion envoyé d'Afrique par mon cousin, le général Roustamy.

Le garçon de bureau, plein de respect hiérarchique, ouvrait les yeux et la bouche en signe de profond étonnement.

— Allez chercher le gardien du lion, tout de suite.

La porle du calnnel se referma.

— Non! reprit INl. Pardessus en agitant immédiatement la sonnette.

De nouveau , dans l'embrasure de la porte , se profila la figure ahurie du garçon de bureau.

— Dites à M. Minore t de se présenter à mon

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cabinet immédiatement, pour affaire de service... Dépêchez-vous!

M. Pardessus cessa sa promenade agitée et prit une attitude plus officielle dans son fauteuil de cuir. Il croisa les jambes, les décroisa, ne trouvant pas ces poses suffisamment administratives.

Deux grandes plumes d'aigle s'élançaieïit droites et fières de l'encrier. M. Pardessus en saisit une, l'éleva de la main à la hauteur de l'épaule et, après cette répétition, appuya le bec de la plume sur une feuille de papier ministre, comme si réellement il eût jeté les premiers jalons d'un important rapport.

— Entrez ! répondit d'un ton de commandement l'administrateur à deux coups discrets frappés à la porte.

D'un geste, rendu solennel par la grande plume d'aigle, M. Pardessus indiqua, non loin de son bureau, une chaise à M. Minoret.

Le savant salua et s'assit timidement sur le bord du siège, après s'être informé de l'état de la santé de « monsieur le directeur ».

— Vous admettrez sans doute, monsieur, dil M. Pardessus sans répondre à cette politesse,

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([u'il est impossible à une administration qui se respecte de tolérer plus longtemps l'insupportable publicité donnée à un animal faisant partie des collections... Vous avez lu le journal?

— Non, monsieur l'administrateur.

— Puisque vous affirmez ne pas l'avoir lu, reprit M. Pardessus avec un ton de doute, je vous apprendrai qu'une demi-colonne de la feuille que voici est encore consacrée au lion et à votre personne.

— A moi! s'écria M. Minoret.

— A vous-même, monsieur, et comme un tel fait n'est pas exceptionnel et s'est produit malheureusement à diverses reprises, il est do mon devoir de vous faire remarquer que le Jardin du Pioy n'appartient pas exclusivement à monsieur Minore l.

— J'y occupe, en effet, monsieur l'administrateur, une position très modeste...

— Modeste en apparence (la plume d'aigle fut dirigée vers le plancher), considérable en réalité (M. Pardessus dressa triomphalement la plume en l'air). Si j'ouvre un journal, je suis certain à l'avance d'y trouver quelque article à la louano-e de monsieur Minoret...

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Non, monsieur, vous n'rtes pas doué de la modestie que vous dites; chacun sait que les journalistes n'impriment quece qu'ils trouvent dans leurs boites.

— Je vous affirme, monsieur le directeur, ([ue je n'entretiens aucuns rapports avec les rédacteurs de journaux.

— Voyez-vous mon nom s'étaler sur les feuilles publiques? s'écria M. Pardessus. Jamais, monsieur. Les hommes qui se respectent ne se commettent pas avec les plumitifs. Au lieu de passer mon temps à rédiger des articles laudatifs sur ma propre personne et à les porter dans les officines des journaux, je veille à la prospérité du Jardin du Roy, cet établissement que toute l'Europe nous envie, et je m'efforce de tenir d'une main ferme les rênes qui m'ont été confiées par le souverain.

De sa grande plume, comme s'il eût agité un étendard, M. Pardessus salua le buste de Charles X situé en face de son bureau. Ayant reçu de la débonnaire figure du monarque une sorte de vague assentiment, l'administrateur continua :

— Aussi bien, monsieur, vos collègues au-

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raient le droit de se plaindre. Ils ne le font pas par esprit de tolérance; j'en sais d'ulcérés par vos agissements. Qu'avez-vous à démêler avec le lion? Dans votre chaire d'anthropologie, tous les efforts doivent converger vers l'étude de l'homme . , . Les animaux ne vous touchent pas... Leur nature, leur fonctionnement dans la vie, le rôle que leur a attribué le Créateur (la grande plume se dressa vers le plafond) appartiennent à vos collègues et doivent fournir le sujet d'investigations approfondies.

— L'anthropologie, monsieur l'administrateur, est un vaste champ fertile en observations de toute sorte...

— Une affirmation, monsieur, une aftirmation...

— Tous les êtres se tiennent sur cette échelle, créée par Bonnet de Genève : l'homme et l'éponge...

— Je les connais, vos détestables théories, monsieur , dit l'administrateur en écrasant le bec de sa belle plume sur le bureau... Vous vous plaisez à ravaler l'homme... Un abaissement qui ne fait pas honneur au Jardin du Roy... L'homme et l'éponge! Oseriez-vous,

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monsieur , exposer devant notre souverain cette fclcheuse et invraisemblable analogie?

De nouveau, M. Pardessus consulta la béate ligure de Charles X pour obtenir son assentiment.

— Non, monsieur, vous ne l'oseriez pas... Et puisque vous avez l'honneur d'appartenir à un corps de savants estimables, jugez-vous utile de les ravaler gratuitement en évoquant une paradoxale comparaison entre eux et l'éponge ?

Ce disant M. Pardessus se redressa dans toute sa majesté pour protester par le port de sa propre personne contre cette subversive théorie.

— J'en reviens au lion, dit-il; il a été donné au Jardin du Roy, sur ma demande, par mon cousin, le brave général Roustamy, attaché d'ambassade prés de l'empereur du Maroc... Pourquoi le journal a-t-il passé sous silence le don de mon cousin ? Votre directeur a-t-il démérité à vos yeux? Son nom écorcherait-il le papier, si vous l'y traciez ?

— Monsieur l'administrateur, je vous affirme de nouveau que je suis absolument étranger à la publicité donnée à ce fait.

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— Alors, comment le nom de M. Minoret, professeur d'anthropologie , se trouve-t-il sans cesse associé aux faits et gestes du lion?

— Je l'ignore, monsieur l'administrateur. J'avoue que souvent mes regards ont été attirés par la noblesse des mouvements de l'animal et la mélancolie qu'il éprouve d'être renfermé.

— Autre théorie fâcheuse, monsieur. Pas d'animaux dans les cages, n'est-ce pas? Vous supprimeriez volontiers d'un trait de plume le Jardin du R.oy, un établissement dont les étrangers sont jaloux à juste titre... Que faitesvous alors du lion? Parlez... Voulez-vous que le lion prenne ma place, qu'il s'installe à mon bureau, qu'il commande ici en maître ?

M. Pardessus haussait à perte de vue les épaules.

— Monsieur l'administrateur , la résignation de l'animal m'émeut chat[ue fois que je passe devant sa cage .. . Je lis son chagrin dans ses yeux...

— Et vous prenez la patte du lion, monsieur... Ne dites pas le contraire, c'est miprimé... Quel fâcheux exemple vous donnez au public ! C'est

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la négation de mon règlement prévoyant... Qu'un imprudent vous imite, que le lion lui mutile un membre, sur qui retombera la faute de ce sanglant sinistre? Sur l'administrateur du Jardin du Roy; il sera incriminé par les mêmes feuilles qui proclament Votre gloire.

M. Pardessus a^ila de nouveau sa grande plume, et d'un ton sentencieux :

— Les fauves peuvent être caressés par leurs congénères, jamais par l'homme.

— Je cherchais, dit timidement M. Minoret, s'il était possible d'adoucir l'humeur des animaux féroces.

— Pour les atteler, n'est-ce pas, à votre char de triomphateur?... En voilà assez, monsieur... Je vous enjoins de cesser de pareilles familiarités avec des animaux qui ne font point })artie de votre domaine... Ces loisirs sont pris sur vos travaux de laboratoire... Vous négligez l'étude de l'homme et je me vois forcé de vous rappeler à votre mission... Allez, monsieur!

Et la grande plume indiqua la porte.

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