TYPE D'ADMINISTRATEUR
M. Minoret sortit du cabinet de son supérieur, accablé par cette semonce.
Les allées du Jardin du Roy sont vertes et touffues; comme en se jouant, le soleil perce la feuillée de gaies taches lumineuses. Ces allées paraissaient couleur de bile au savant.
Les oiseaux chantaient dans les bocages. La voix altière de l'administrateur retentissait seule aux oreilles de M. Minoret.
Des biches parcouraient leur petit domaine, le museau au vent. Le professeur courbait les épaules sous le joug directorial. Il arriva ainsi
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à une avenue qui longe la section ries plantes usitées en pharmacie, allée dite le médical, et ))eu fréquentée par le })ublic.
— Le méchant homme, s'écria M. Minoret, le méchant homme !
Et le savant levait ses bras en l'air comme s'il eût pris le ciel à témoin de l'injustice qui Taccablail. Ce qui mettait M. Minoret hors de lui, était d'avoir si mal défendu sa cause. La longe hiérarchique lui garrottait le cou; il la sentait et n'osait faire des efforts pour s'en débarrasser. Les pensées qui roulaient dans son esprit, il en avait peur, craignant qu'elles ne se fissent jour dans une discussion avec son supérieur.
— Parce qu'il n'a rien fait dans la vie, songeait M, Minoret, ce sot personnage voudrait empêcher les travailleurs d'éclairer les problèmes de la nature... Non, la nation ne m'a pas appelé au poste d'anthropologiste pour me croiser les bras... Ah! si j'étais un sinécuriste comme certains de mes collègues, si je passais mon temps à flatter la vanité de ce Pardessus, je vivrais tranquille... J'irai trouver le ministre, s'il le faut, et si le ministre ne me rend pas
justice, j'en appellerai à ropinion publique... Le directeur veut me rendre le séjour impossible , me forcer à donner ma démission pour faire entrer à ma place un plat valet à sa dévotion... Méchant homme !
Une chèvre, qui broutait à quelques pas de là, releva curieusement la tète et lança un regard de bonté sur le pauvre savant, dont les ulcérations intérieures se manifestaient par des agitations singulières.
M. Minoret marchait d'un pas saccadé, adressant farce gestes à un interlocuteur invisible. Quand il s'arrêtait et reposait son front dans la main, on eût dit qu'il voulait faire ombre à ses yeux, afm de pénétrer jusqu'au cœur et d'en constater les meurtrissures.
Tout ce que le timide M. Minoret eût pu répondre à son accusateur lui venait à l'esprit quand il se trouvait seul. Dans son indignation, il eût terrifié l'autoritaire directeur s'il eût osé exprimer les amertumes que faisaient ressentir au professeur de telles semonces.
En face de son chef, M. Minoret devenait vermisseau. M. Pardessus était de haute taille, la poitrine développée. Le professeur se sentait
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rapetissé el courbé en entrant dans le cabinet directorial. Un regard à la Jupiter faisait baisser les yeux de M. Minoret. Qu'était-ce qu'un modeste professeur en face d'un bomme dont le titre ne comportait pas moins de cinq syllabes? Se plaindre, prendre la nature à témoin d'injustices, à quoi bon? La nature impassible ne s'inquiète guère des récriminations des liumains.
— Père, tu es pcàle! dit à M. Minoret sa fille, quand le savant rentra au logis.
— Ahl fit-il avec accablement, J'ai été appelé ce matin cbez l'administrateur.
— Pauvre père ! s'écria Fanny en embrassant le savant, M. Pardessus t'aura blessé encore ?
— La prochaine fois, je répliquerai à ce méchant homme comme il convient.
11 y avait longtemps que Fanny avait entendu cette menace de « la prochaine fois ».
— Je ne le crains pas, je me crains, ajouta M. Minoret, dont la timidité faisait place à l'exaspération... J'ai peur de m'emporter.. . Si je me laissais aller à mon indignation, je dirais des choses que ne doit pas entendre un supé-
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rieur... Qui sait ce que nous deviendrions! ajouta-t-il accablé.
— Père, dit Fanny en prenant les mains du savant ému, ne réponds pas quand le méchant homme te parlera... Ne réponds jamais, prends patience.
Les naturalistes attachés au Jardin du Roy avaient, en effet, besoin de faire preuve de patience.
Il est des sommets élevés que les aigles atteignent d'un coup d'aile; ces cimes, les reptiles y parviennent en rampant. M. Pardessus appartenait à la famille des rampants. Il avait pris la place d'un aigle dans ce poste, d'où l'on domine les sciences naturelles ; mais, arrivé tard au sommet de la montagne, les brouillards de sa pensée l'empêchaient de rien distinguer. Pour voir, il faut un regard. M. Pardessus, n'ayant jamais regardé qu'au dedans de lui-même, n'y trouvait que le vide.
S'appuyant au début sur la notoriété de sa femme, qui peignait des vélins pour la bibliothèque du Jardin du Roy, M. Pardessus était resté trente ans préparateur d'Un savant qui ne l'avait jamais laissé mettre la main à ses prépa-
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rations. M. Pardessus n'en avait pas moins continué à toucher des appointements dont l'État est prodigue pour les médiocrités. Insufiisant en histoire naturelle, suffisant dans le monde, l'homme était regardé dans le laboratoire de son chef comme un de ces bocaux inutiles qu'on garde sur les rayons.
Tenu à l'écart par son supérieur, qui avait ilairé un ambitieux de la race des taupes, M. Pardessus s'était tourné du côté du monde. Bellâtre, insinuant, M. Pardessus s'était fait remarquer de la marquise de Montendre, une coquette ([ui avait besoin de plus de compliments que de science , et qui trouva, dans une visite au Jardin du Roy, le complaisant qui lui faisait défaut.
La marquise avait remarqué, dans l'établissement, de certaines fleurs ; elle en recevait le lendemain matin un bouquet des plus rares, qu'avait obtenu M. Pardessus d'un jardinier que, pour favoriser ses galanteries, il avait su mettre dans ses bonnes grâces.
Lancé à la cour par la marquise reconnaissante, M. Pardessus avait convoité le poste vacant d'administrateur du Jardin du Piôy,
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dans un de ces inLcrrègnes où la division des savants fait échouer les plus méritants. Grâce au crédit do la marquise, qui de l'histoire naturelle no goùlait (|ue l'anthropophilie, M. Pardessus obtint la place.
La veille il n'était qu'un inférieur sans avenir, n'inspirant aucunes sympathies parmi le personnel de l'établissement; à peine nommé, il se redressa de son haut, remplaça par la morgue les aptitudes nécessaires à son poste, et rabaissa ceux qui avaient commis la faute de ne pas deviner sa fortune.
M. Minoret était incapable d'humilier un être quelconque. Les conflits administratifs, les querelles des professeurs entre eux, leurs rancunes, ne préoccupaient guère ce savant de nature timide, cantonné dans ses études. Aussi le savant inoffensif fut-il choisi par le nouvel administrateur du Jardin du Iloy afin de servir d'exemple à ceux qui ne s'inclinaient pas assez bas devant son autorité. M. Minoret devint, sans s'en rendre compte tout d'abord, la tête scalpée qu'un chef de tribu sauvage accroche à sa ceinture; un tel insigne devait montrer aux professeurs que M. Maximilien Pardes-
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SUS, disposant d'une puissance absolue, écraserait sans pitié ceux qui se rappelleraient sa basse extraction scientifique ou qui ne chercheraient pas à lui complaire.
M. Minoret appartenait à la rare catégorie d'hommes supérieurs ([ui, peu iufatués de leur mérite, avouent qu'en maintes circonstances la science les a conduits à douter. Créateur d'une théorie, l'anthropologiste, loin de s'en prévaloir, se demandait, comme il demandait aux autres, la valeur de cette théorie. M. Minoret savait combien le temps démode de systèmes brillants : la méthode sur laquelle il s'appuyait pouvait subir le même sort.
Ces doutes, ces que sais-je? ne hantent pas le cerveau des médiocrités. Aussi affirmatif qu'il était vide, aussi tranchant qu'il était ignorant, M. Pardessus avait beaujeu avec l'anthropologiste. Connaissant de longue date l'ingénuité de M. Minoret, le directeur lui infligea quelques-unes de ces tortures dont l'arsenal des administrations est amplement fourni. L'anthropologiste fut trouvé en faute fréquemment, et comme sa réputation européenne blessait la plupart de ses collègues, sa can-
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deur passa pour un jeu, sa bonhomie pour iiti calcul, et ce ne fut pas parmi les chefs de service, ses égaux, que M. Minoret trouva aide ni secours, alors qu'il était mis en croix par le bourreau à la tête du xTardin du Roy.
« Son Excellence Monseigneur le Ministre (le r Instruction publique, des lettres et des sciences, i^ecevra le personnel du Jardin du Roy, le 31 décembre k trois heures de l'aprèsmidi, en riiôtel du Ministère. »
^Cette note fut envoyée, la veille de la réception, aux divers chefs de service du Jardin du Roy, pour les prévenir qu'ils eussent à accompagner M. Pardessus dans la visite officielle de fin d'année.
Une réception ministérielle est un événement qui compte, même dans le corps des savants.
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Présentés ])ar leurs noms, ils savourent d'avance le mot gracieux que peut leur adresser un éminent fonctionnaire qui porte le tilre d' « Excellence ».
— Père, avait dit à quinze jours de là Fanny à M. Minoret, il serait temps de commander au tailleur un habillement pour la prochaine réception ministérielle.
— Que dis-tu ? s'écria le savant que ces détails de la vie dérangeaient. Mon habit est encore fort mettable.
— Si je ne me trompe, père, il est fait depuis dix ans.
— Un habit neuf, presque; je ne l'ai pas porté plus d'une vingtaine de fois...
— En dix ans, reprit Fanny, l'habit a changé de mode.
— La mode, ii faut lalaisseraux freluquets... Je ne suis plus un jeune homme... D'ailleurs, j'ai la belle cravate blanche que m'avait brodée ta mère...
La voix de M. Minoret changea de ton. Ses yeux se rougirent. Sans ajouter un mot, il pressa sa fdle dans ses bras.
— Pauvre femme ! ajouta-t-il en se parlant
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à lui-même. Je lui souhaitais avec tant de plaisir son jour de l'an... Enfin!
Ce qu'il y avait de mélancolique résignation dans cet enfin, poussa Fanny à changer de conversation.
— Tu me feras une surprise, n'est-ce pas, une jolie surprise, père'-... Il y a une surprise que j'aimerais tant, ajouta-t-elle.
— Ah!... Dis-moi-là ?
— Si je te la dis, père, ce ne sera plus une surprise...
— Fais-moi entrevoir seulement un coin de la surprise...
— Et bien ! je serais si heureuse que tu te commandes un bel habillement neuf.
— Oh! s'écria M. Minoret... Depuis longtemps je rêve une autre surprise qui me ferait tant de plaisir... Tu ne me gronderas pas?
— Père, pouvez-vous parler ainsi !
— C'est que ma folie est chère et coûtera plus que l'habillenient.
— Dites, père.
— On a publié en Amérique un merveilleux ouvrage sur les oiseaux... Le bel ouvrage! Il manque à la bibliothèque de rétablissement...
Tous les ans, jo me combats pour ne pas l'acheter; mais cette fois tu me pousses, c'est de ta faute, à engloutir dans ce beau livre une somme considérable...
M. Minoret s'arrêta comme s'il eût roulé vers le bord d'un précipice.
— Tu me tentes trop, dit-il en regardant sa fille d'un air qui demandait grâce.
Puis prenant son courage à deux mains :
— Trois cents francs ! souffia-t-il à mi-voix.
— Il ne faut pas hésiter, père, répondit tranquillement Fanny.
— Non, non, nous remettrons cela à une autre occasion, reprit M. Minoret qui ne demandait qu'à se faire prier... Nous ne sommes pas assez riches... Qu'est-ce que ..penserait le livre de dépenses?
Fanny sourit.
— Le livre de dépenses pensera comme moi, dit-elle en prenant un long registre qu'elle feuilleta.
— A la fin de décembre, ajouta P^anny, nous aurons environ six cent cinquante francs d'excédent de recette.
— Est-ce possible? décria M. Minoret émer-
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veillé comme un homme (|ui découvriiait un trésor. Six cent cinquante francs!
— Qui ne doivent rien à personne, reprit Fanny.
Plus ravi (|u'un enfant à qui on offre un jouet :
— Tu es une bonne fille, ma Fanny, tu as de l'ordre pour un père qui n'en a guère... Mais il faut que tu te prives de tout pour économiser une si forte somme.
— Je ne me prive pas, père. Regarde plutôt si je ne suis pas très bien mise,..
— Du moment où il ne manque rien à ta toilette... dit M. Minoret qui n'avait pas d'yeux pour de pareils détails.
— Mon armoire, reprit Fanny, est pleine de robes presque neuves encore ; mes tiroirs regorgent de rubans... Vous avez bien voulu laisser à ma disposition les bijoux de ma mère.
— Tusais que je ne m'yconnaispas, ditM. Minoret. Je veux seulement que ma fille ne manque de rien... Tu as un, secret, ajouta- t-il. Gomment peux-tu faire de si fortes économies sur mes quatre mille livres d'appointements?
— 11 ne faut que de l'ordre, petit père.
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L'ordre est un mot magique ([ui répond à tout aux oreilles des savants. Fanny ne disait pas qu'elle travaillait parfois jus([u'à deux heures du malin à des ouvrages de broderie dont la vente s'ajoutait aux émoluments de son père ; elle bâtissait elle-même ses chapeaux, taillaitses robes et poussait le dévouement jusqu'à feindre de n'aimer ni la viande ni le vin, alin que le savant en eût une plus forte part.
A quinze ans, Fanny, que la mort de sa mûre avait rendue réfléchie, sentit poindre en elle les qualités d'une maîtresse de maison. Gomme les aveugles dont les autres sens bénéficient de la perte des yeux, Fanny, privée de sa mère, comprit la diflicile mission qui lui incombait de gouverner un de ces enfants terribles du nom de savants ; elle eut conscience des tendres soins dont avait été entouré son père par une compagne ({ui so pliait à ses exigences, Ouoi([ue de nature gaie, l'enfant passa jeune lille avant l'âge ; la jeune tille devint comme « la moitié » de M. Minoret. Toutefois, l'espièglerie, qui avait persévéré chez Fanny, fut d'une grande ressource pour l'anthropologiste; malmené par son directeur, [ il avait besoin de gaieté au-
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lour tle lui, afin d'oublier les bourras([ues administratives.
Le.s servantes étaient un sujet de trouble
dans le Jardin du Roy. Fanny les supprima,
ayant trouvé dans le quartier Copeau une
•femme pour faire le gros ouvrage de la maison.
Grâce aux soins dont l'entourait sa fille, iVI. Minoret devint gastronome sans s'en douter. L'enfant, qui s'était improvisée cordon bleu h peine au sortir de la pension, inventa pour le savant distrait des petits plats délicats qu'il savourait. Sans trop s'en rendre compte, M. Minoret entrevit parfois Fanny méditant sur un livre de cuisine dont elle cherchait à simplifier les recettes pour les rendre moins coûteuses. A de certains moments, la jeune fille se présentait à table, les joues empourprées par le feu des fourneaux; ces détails ne touchaient pas le professeur, préoccupé de problèmes scientifiques.
Si M. Minoret eût connu le fameux tableau de la Cuisine des Anges de Murillo, sans doute l'image de Fanny, s'agitant dans une pièce où brillait le cuivre des ustensiles de ménage, se fût présentée à ses yeux ; mais en
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matière de Musées, le naturaliste ne connaissait que les galeries du Jardin du Roy, et nul chef-d'a?uvre de l'art ne lui eût procuré une admiration semblable à celle qu'il éprouvait à la vue de l'émail d'un coquillage, de la coloration d'une plume d'oiseau, des bizarreries de dessins d'un madrépore.
Tout à la science, M. Minorel se rappelait à peine son système d'éducation de l'enfant, alors que la mère la portait dans son sein ; les circonstances qui avaient précédé la naissance de Fanny, les conséquences qui en résultèrent et qui étaient restées vivaces dans l'esprit du personnel féminin du Jardin du Roy, tout cela s'était effacé des horizons scientifiques que le savant consultait sans cesse, oubliant le passé pour ne songer qu'à l'avenir.