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nez, une bouche, des yeux, un corps, et pourtant on sent que cela ne représente pas un homme : ce portrait n'est qu'une image invraisemblable; la vie et la vérité y manquput également.
Cela, je l'ai éprouvé devant tous les tableaux historiques en général, mais d'autant plus fort cà mesure que les événements étaient plus rapprochés de nous : et j'ai fini par en découvrir la raison. En effet, plus les événements sont rapprochés de nous, plus les opinions de l'historien sont intéressées, engagées même, dans l'interprétation des faits historiques : et de les interpréter à les dénaturer, il n'y a qu'un pas.
Au fond, il n'y a donc en histoire que deux méthodes : l'une qui consiste à accepter les faits sauf à en tirer des conclusions formulées d'avance, l'autre qui, décidée également à faire prévaloir des idées préconçues, arrange et, au besoin invente, de.: faits pour les justifier. Entre Louis Blanc faisant commencer à Jean Huss la révolution de 89, et le P. Loriquet racontant le règne de Louis XYIII au temps où Napoléon •était sur le trône, je ne vois pas. au point de vue de la vérité, grand intérêt à choisir... Sans doute la dernière méthode est plus franche et plus logique que la première, mais je no puis m'em-
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pêcher de convenir que Tune ne vaut guère mieux que l'autre.
Et quand je cherciiais à quels documents on pouvait recourir pour reconstituer les titres de tel ou tel fait à la créance des hommes, je voyais que chaque ouvrage historique n'était guère que la copie, avec quelques inexactitudes ou quelques imaginations de plus, des ou\Tages précédents.
Après être resté assez longtemps sur cette désolante conviction, je fus amené à me dire que les hommes ne pourraient se flatter de connaître l'histoire que le jour où il leur serait donné de la voir rétrospectivement, non pas dans des récits ou dans des contes, mais dans sa réalité.
— En effet, dis-je en riant, ce serait là l'idéal de l'histoire ; malheureusement les faits s'évanouissent à mesure qu'ils se manifestent, et ils ne laissent aucune trace perceptible de leur passage.
— Je ne suis pas de votre avis, répliqua M. Durand : les faits, en se produisant, acquièrent une existence aussi positive, aussi indestructible, que celle des idées; comme les idées, ils prennent leur vol à travers le monde, tantôt planant ignorés dans l'espace, tantôt circulant à travers la mémoire et les traditions des hommes.
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Pas plus que les idées, ils ne meureul jamais, et c'est d'eux que s'alimente, par une hérédité continuellement accumulée, le trésor de Tâme universelle. Ils sont donc quelque part, ils sont partout, et quelle que soit leur origine, si loin que le temps ait pu les emporter, donnez-leur pour cage l'univers, si vous voulez, mais ils n'en sont point sortis : et moi qui suis aussi dans la cage, pourquoi ne pourrais-je pas les atteindre ?
— Par la pensée, je le conçois: mais par l'expérience, par les sens...
— Oui..., je vous pardonne l'objection... Jl faut qu'elle ait une certaine valeur, puisqu'elle m'a arrêté pendant plus de vingt-cinq ans...
— Comment! m'écriai-je, vous avez levé cette objection-là?
— Oui, me répliqua-t-il d'un ton ferme, au bout de vingt-cinq ans de méditations et d'angoisses, je l'ai levée, grâce à la théorie des ondulations de lumière.
— La théorie des ondulations de la lumière?
— Oui, monsieur.
— Mais quel rapport peut avoir cette théorie avec les faits de l'histoire ?
— Celui qu'a tout phénomène visible avec les yeux qui le voient; celui qui s'établit entre cette table que vous regardez et votre intelligence qui
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eu perçoit la sensation. Comment s'appelle ce rapport? la vision.
— Mais pour que la vision s'opère il faut un objet réel.
— Je vous dis que les faits sont des objets réels.
— Même les faits passés?
— Même les faits passés, et je Je prouve. Vous reconnaissez qu'un objet éclairé, touché par la lumière, émet de tous les points de sa surface des ondulations qui, se propageant en ligne directe jusqu'à la rétine de l'œil, y produisent la vision de 1 objet, n'est-ce pas?
— Je le reconnais.
— Vous le reconnaissez : bon! Mais vous ètesvous avisé de vous demander ce que deviennent ces ondulations au delà du point où votre œil les a perçues au passage? N'est-il pas vrai que cette perception, à vous particulière, ne les arrête pas, et qu'elles continuent acheminer en ligne droite, indéfmiment?
- Indéfiniment, non : si elles renconlreut dans cette ligne un corps opaque, elles sont interceptées, et l'œil placé de l'autre côté du corps opaque ne les perçoit pas.
— Mais si elles ne sont pas interceptées, jusqu'où peuvent-elles aller?
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— Aussi loiu, évidemment, quelles trouveront l'espace libre pour se propager.
— Et alors, reprit M. Durand, si tout objet lumineux émet des ondulations qui se propajient indéfiniment en ligne directe tant qu'elles nu rencontrent pas d'obstacle, ne voyez-vous pas que, depuis l'origine du monde, tout ce qui existe sur la terre, tout ce qui y a passé, lout ce qui y a paru, ne fût-ce qu'une seconde, a émis autant d'images qui se sont envolées, à travers l'atmosphère terrestre, dans les espaces interplanétaires?
Et là que font-elles? Sont-elles immobiles? Uien n'a pu les arrêter. Sont-elles devenues imperceptibles? Rien n"a pu les réduire. Elles sont dans un milieu vide, libre et neutre.
Elles y marchent donc, invariablement fixées aux proportions qu'elles avaient lorsqu'elles sont sorties de l'atmosphère terrestre; elles suivent, pour l'éternité et sans pouvoir en dévier jamais, la ligne droite qui les mène à linfmi. Et avec les choses, toutes leurs modifications; avec les êtres vivants, tous leurs mouvemeuls et tous leurs actes.
Levez donc les yeux au ciel, et si vous savez regarder, vous y verrez, projetés d'espace en espace et de profondeurs en profondeurs, limage de tous les êtres et le tableau de tous les faits
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que la lumière a éclairés, depuis le commencement des temps, à la surface de la terre!
Il se fit un silence. M. Durand, comme pour 'donner à mon attention le temps de reprendre haleine, baissa les yeux à terre pendant un moment, puis les leva sur moi pour m'interroger.
J'étais fort troublé, car malgré l'absurdité apparente de ce que je venais n'entendre, tout cela me bouleversait : quoi que nous puissions faire, l'infini nous fait toujours battre le cœur.
Ne voulaut pas heurter trop durement ce pauvre homme, je me bornai à hasarder une objection.
— Mais, lui dis-je, si ces images, ces projections des choses, s'élèvent continuellement delà surface de la terre pour se diriger en ligne droite vers l'infini, la dernière émise d'un point donné du globe doit être seule visible : elle doit intercepter par conséquent la vue de toutes celles qui la précèdent dans la même direction, et alors je veux bien admettre qu'on pourrait voir celle-là, mais je crois qu'elle éclipse toutes les précédentes
— Vous oubliez, me dit-il en souriant, deux, trois et même quatre, toutes petites choses : c'est que la terre tourne sur son axe; qu'elle oscille sur ce même axe par un mouvement de rotation comparable au balancement d'une tou-
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pie; qu'elle décrit une ellipse autour du soleil; enfin, que tout le système solaire est entraîné en masse dans je ne sais quelle direction. Or comme la terre tourne, se déplace et se balance au milieu de l'espace, il en résulte que chacune des ondulations lumineuses qu'elle émet s'éohappe de son atmosphère par autant de tangentes distinctes, à la manière des étincelles d'un soleil de feu d'artifice, qui vont s'écartant à mesure qu'elles s'éloignent. Ces tangentes trouvent, à très peu de distance de la terre, assez de place pour diverger sans se confondre, et le tout est de porter le point d'observation au delà delà zone où les ondulations se croisent encore. C'est une simple question de calcul d'angles, un détail insignifiant.
— Mais, lui dis-je en hochant la tête, quand on admettrait cela, reste encore une autre objection, celle-là insurmontable. Si vous pouviez aller vous placer, pour observer ces images, au delà et en avant du point de l'espace où elles sont parvenues en ce moment, vous pourriez les voir parce qu'elles se trouveraient placées en face de vos yeux et se réfléchiraient sur votre rétine : mais ici vous êtes en arrière du lieu qu'elles occupent, elles ne peuvent pas rebrousser chemin pour venir trouver vos yeux.
— C'est juste, me dit-il : mais vous oubliez
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encore plusieurs choses. D'abord il n'est pas absolument vrai que nous ne voyions que les objets placés devant nos yeux. La condition d'opposition entre Toeil et l'objet visible n'est donc pas aussi absolue que vous le croyez- Mais même en vous la concédant comme absolue, si les images, par hasard, trouvaient en travers de leur route un écran quelconque pour les réfléchir, c'est-à-dire pour me les renvoyer, est-ce qu'elles ne rebrousseraient pas chemin?
— Oh! il est certain qu'il serait plus commode de placer un écran là-bas que d'y aller vous-même, et alors, en elTet, les images seraient visibles pour vous, mais...
— Il n'y a pas de mais, c'est ce qui a lieu.
— Un écran dans l'espace planétaire! m'écriai-je ébahi, un écran dans le vide!
— Ce n'est pas le vide, c'est un milieu d'une nature particulière, et quelque subtil que vous le supposiez, il a une consistance quelconque, puisque ce n'est pas le néant. Cette consistance peut varier sur tel ou tel point, sous l'influence de telle ou telle cause.
— En tout cas, dis-je, c'est un milieu transparent, dont la nature est précisément de laisser passer la lumière : comment pourrait-il réfléchir une imase?
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— Comment? mais comme, sous nos yeux, tous les jours, l'air les réfléchit.
Vous oubliez encore le mirage. Comment se forment donc, s'il vous plaît, ces images, ces tableaux qui, soit à la surface de la terre soit dans l'espace, produisent aux yeux des voyageurs des illusions si complètes? Par un concours de réfractions et de réflexions que la chaleur détermine dans les couches de l'air. Eh bien, si nous ignorons la nature et les propriétés de l'éther, comme nous l'appelons, nous savons tout au moins que la lumière des corps célestes et la chaleur du soleil passent à travers sa substance, puisqu'elles nous arrivent : pourquoi n'y détermineraient-elles pas des phénomènes optiques analogues au mirage que nous voyons se produire dans notre atmosphère?
Voilà ce que vous demandez, voilà le miroir où les images des choses de la terre vont aller se réfléchir pour ressusciter à vos yeux !
— Cette hypothèse, dis-je un peu ému...
M. Durand se leva et, me désignant d'un geste superbe une porte fermée placée derrière lui :
— Vous vous êtes bien défendu, monsieur, me dit-il, et il fait beau voir la faible raison humaine se débattre si courageusement contre la vérité, comme une brave petite souris devant un chat. La vérité ; car il n'y a pas ici d'hypothèse,
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il y a un fait et vous l'allez voir. Veuillez me suivre.
Il ouvrit la porte, et nous nous trouvâmes dans un vaste laboratoire rempli d'appareils de formes étranges et oii, penché sur une sorte de table, travaillait un ouvrier à cheveux blancs qui continua son ouvrage sans paraître s'apercevoir de notre présence.
— C'est mon laboratoire, me dit M. Durand. C'est là, avec l'aide de ce vieil ouvrier, que j'ai construit l'instrument sans lequel tout ce que je viens de vous dire serait resté à l'état de pur rêve. Vous voyez là une pile de Bunsen, dont la décharge pourrait tuer d'un coup une armée de vingt mille hommes. C est grâce à cet appareil que j'ai pu obtenir une matière réfringente d'une puissance incalculable.
Ceci, c'est un appareil à ozone ; là, c'est l'appareil à comprimer le gaz, de Pictet.
Après avoir employé sans succès tous les corps réfringents connus, j'ai été amené à me demander d'abord si les gaz comprimés ne me fourniraient pas la matière que je cherchais. N'ayant rien trouvé dans cette direction, j'étais près de me décourager, lorsque certains phénomènes inconnus tournèrent mon attention du côté de l'électricité : je me jetai avec ardeur sur cette piste.
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Il serait trop long de vous exposer la suite de mes recherches, mais le résultat en fut de découvrir que l'électricité n'est point une force ou un fluide, ou un phénomène, mais un gaz, et que ce gaz, suffisamment comprimé sous l'influence de lozone, peut être solidifié d'une manière durable.
En cet état il forme une matière d'une densité cent mille fois plus grande que celle d'aucun corps connu, et en même temps, d'une transparence infmiment supérieure à celle du plus beau flint glass. Or, comme la réfraction n'est autre chose que la déviation d'un rayon lumineux à travers l'-;s molécules du corps réfringent, vouspouvez comprendre comment l'électrozone, ainsi que je l'appelle, ayant un nombre infini de molécules, peut me fournir des lentilles d'une puissance à peu près incalculable.
L'appareil le plus perfectionné que j'aie encore construit grossit vingt-cinq millions de fois les images de l'éther : mais cela ne suffit pas, et j'espère arriver à obtenir une lunette capable de me faire lire, par exemple, l'inscription que Léonidas fît tnicer par un de ses soldats sur les rochers des Thermopyles. Et pourtant c'est fort loin, et il y a bien longtemps de cela, comme vous savez.
Maintenant, monsieur, préparez-vous à un
spectacle tel que vous n'en auriez jamais pu rêver dans votre vie.
Je dois d'ailleurs vous prévenir que l'instrumeiit ne peut donner que la vue directe, ce qui s'est passé pendant la nuit ou à couvert n'ayant naturellement pu produire aucune émission lumineuse extérieure. Il en est de même pour tout ce qui a lieu au delà des bornes de notre hémisphère, les rayons lumineux ne pouvant se propager que dans la partie de l'espace qui y correspond.
A ces mots, gravissant un escalier tournant qui s'ouvrait au fond du laboratoire, il me fit monter à une terrasse oii, sous une sorte de dôme tournant percé de plusieurs ouvertures, je vis braqué sur le ciel un appareil cylindrique monté sur des cordes et des rouages.
— Le voici, me dit l'inventeur, voici L'HISTORIOSCOPE!
Il est orienté dans la direction du xv* siècle : vous n'avez qu'à regarder par l'oculaire, vous allez tout voir comme si vous y étiez.
Le miracle était devant moi ! Aussi reconnaissablés dans le champ de la lunette que des acteurs sur la scène d'un théâtre, des hommes à l'aspect sauvage, à la taille g-igantesque, hérissés de barbes, de peaux de bêtes et d'armes effroyables, montés sur de petits chevaux dont les crins
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traînaient à terre, galopaient furieusennent à travers une plaine où l'on voyait flamber et fumer au loin des incendies. A leur tête, franchissants par sauts et par bonds des fondrières, des rochers, des troncs d'arbres ot des murs écroulés, une espèce de géant à mufle de lion les entraînait, brandissant d'une main une épée colossale, et de l'autre un casse-tête autour duquel voltigeaient six boulets de fer hérissés de pointes aiguës.
— Grand Dieu! m'écriai-je en me reculant épouvanté, qu"es'-ce que c'est que ces gens-là?
— Oh ! oh ! dit M. Durand après avoir jeté un coup d'œil à la lunette, vous commencez bien ! Vous n'êtes pas maladroit pour votre début : vous voyez là un des personnages les plus curieux de l'histoire, et à un moment oi^i il est enragé, car il n'y a pas quinze jours qu'il a perdu son premier œil à la bataille; et pour comble de fureur, on vient de lui brûler vif son ami Jean Huss.
— Quoi! c'est Jean Ziska?
— • Lui-même. Hein! quelle figure de bête féroce! Est-il beau ainsi! Et ces Bohémiens! A la bonne heure! voilà ce qui s'appelle des hortimes; ça n'a pas figure humaine, parlez-moi deçà! Voyez donc celui-là qui croque à belles dents une tête de petit enfant cueilli avant terme
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dans le ventre de la mère I Ceci est plus beau qu'un combat de taureaux, oui!
— C'esL passionnant! dis-je en collant mon œil à l'iustrumeiit.
— Suivez, suivez toujours : vous allez voir ! Je me remis en observation.
— Le voilà, dit M. Durand, se défendant sur le mont Taurkand. . . On lui crève son second œil. . . Sa fureur redouble... Il s'ouvre un passage... Suivez, suivez... Encore une victoire... Deux... trois... quatre victoires... Sigismond traite avec lui. . . Jean Ziska est vice-roi de Bohême ! . . .
Je suivais toujours. Tout à coup Jean Ziska disparaît.
— Je ne le vois plus, dis-je à M. Durand.
— Regardez encore.
— J'aperçois un panneau de porte avec une espèce de croix blanche appliquée dessus.
— Il est mort. On vient de l'écorcher. C'est sa peau. On la fait sécher au soleil pour en faire un tambour, parce qu'avec ce talisman pour les mènera la bataille, les Bohémiens croient qu'ils seront toujours vainqueurs. Voyez, là, un peu plus loin, ils culbutent l'ennemi ; ce tambour énorme qu'un soldat fait résonner à tour de bras, c'est celui-là I
— C'est très beau, mais passablement féroce, dis-je; j'en ai la chair de poule! Montrez-moi
L HISTORlOSCOPE. 251
doue quelque chose de moins terrible? Teuez, je voudrais bien voir le roi Dagobert ; c'est un monarque si populaire!
Et M. Durand ayant tourné un peu la lune'te, j'aperçus un homme grand, très maigre, l'air un peu narquois, des cheveux roussàtres pendants sur ses épaules, vêtu d'un justaucorps vertpomme et d'un haut-de-chausses couleur chucolat.
— Quoi! c'est lui? Il est tout à fait tel que je me le représentais : il a l'air bien bon enfant.
— Hum, hum, ne vous y hez pas. Savez-vous bien que, sans la protection des chanoines de Saint-Denis, les diables auraient happé son âme au moment où il débarquait de la barque à Caron? Qu'il a fallu appeler en toute hâte la milice céleste; qu'il y a eu lutte terrible, les diables le tirant parles bras et les anges le tirant par les pieds, et qu'il a tenu à un fil que son âme allât cuire à perpétuité dans la poêle où l'on fait frire les mauvais pasteurs de peuples? Yous n'avez donc pas vu le portail de Saint- Denis, où c'est sculpté tout au long?
D'abord, sous le rapport des mœurs, il ne valait pas grand'chose : c'était un vieux polissou. Et puis il était très cruel.
Mais il était bon militaire, bon général même, et puis artiste : ça. c'est sacré , étant bien
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recoiiiiu que les artistes ue peuvent faire rien qui vaille si on les force à porter les chaînes de la morale : c'est bon pour les bourgeois.
Et alors on lui a pardonné parce qu'il protégea avec esprit l'architecture et l'orfèvrerie.
— Monsieur, dis-je à M. Durand, il y a là quelque chose qui me déroute... C'est dans le costume, dans la partie inférieure et postérieure du vêtement de ce monarque. Est-ce que, sous les Mérovingiens, nos rois avaient le privilège de doubler leurs hauts-de-chansses en couleur chocolat?
— Non pas : d'Hozier a établi que cette doublure, sous la première race, était bleu-de-ciel.
— C'est singulier, dis-je ; mais alors son hautde-chausses est donc à l'endroit ?
— Sans doute.
— Eh bien, et la chanson?
— La chanson? Oh! d'abord, comme toutes les chansons populaires, elle n'a pas été faite par des gens du peuple, qui de leur vie n'ont été capables d'en faire une, mais par des lettrés du grand monde et quelque mille ans plus tard, car cette chanson est évidemment de la fin du xviif siècle.
Quant à l'anecdote, elle est vraie. Il est certain, et je l'ai même vu à l'aide de l'historioscope, qu'un jour en effet Dagobert. dans un
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moment de distraction, avait mis son haut-dechausses àTenvers.
Il se trouvait dans la chambre d'une des suivantes de la reine, qu'il était allé prier de lui recoudre une aiguillette : ayant entendu du bruit, il remit son haut-de-chausses en toute hcàte et sortit sans prendre garde qu'il l'enfourchait à l'envers. En sortant, il tombe sur saint Eloi, qui allait à son atelier, situé au fond de la cour. De là quelques gauloiseries, bien naturelles entre deux vieuj: amis, mais rien de plus, et il faut toute la légèreté de nos historiens pour avoir donné de l'importance à cet incident et pour l'avoir présenté à la jeunesse comme l'événement le plus mémorable du règne de ce prince vraiment sérieux.
Entre nous, je ne comprends pas que l'Université s'obstine à faire fisrurer cette anecdote éerrillarde dans les programmes de ses examens.
En disant cela, M. Durand donna un léger mouvement au cercle de l'historioscope, y regarda et me dit :
— Tenez, monsieur, si vous aimez les artistes, voilà une des scènes les plus palpitantes, vraiment, que puisse offrir à notre admiration l'histoire de l'art et du génie.
Nous sommes à Florence. Benvenuto Cellini vient d'achever le Persée. Il a disposé le
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modèle dans un four qu'il a eu soin de construire de ses propres mains.
Regardez là, à droite du palais, ce hangar. Voyez-vous cette fumée rutilante qui s'élève du toit, cette gueule rouge de feu, oii quatre ou cinq jeunes gens à tournure magnifique viennent jeter du bois? Voyez, la flamme redouble, elle sort comme une langue par le haut de la cheminée, et à travers les fissures des briques vous pourriez presque apercevoir une masse sombre qui résiste au feu.
Tout à coup, au milieu de cette fournaise, il se produit une sorte d'arrêt. Le métal ne fond pas. l'alliage manque : encore quelques minutes, et le chef-d'œuvre du maître, éclatant dans le moule, va être détruit!
Les jeunes gens s'agitent, lèvent les bras au ciel.
Alors on voit accourir, les yeux hagards, les lèvres tremblantes, un homme à Tair furieux, désespéré : c'est le maître, c'est l'artiste ; sa gloire va périr dans ces flammes! Le désespoir et l'enthousiasme lui font deviner un moyen de salut : il bondit à sa maison et revient chargé de toute une vaisselle détain, qu'il jette à brassées dans la fournaise. Et il bondit encore, il revient, il en jette encore, et encore !
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Une lueur vermeille rougit la gueule du four, le bruit cesse, la matière domptée se dissout et se liquéfie sous l'action de Talliage : elle commence à couler par les évents du moule.
Benvenuto Cellini et ses jeunes aides s'embrassent en poussant des cris de triomphe : le Persée est coulé en bronze, et le trésor de l'art compte un chef-d'œuvre de plus.
Tout bien considéré, dit alors M. Durand d'une voix douce et un peu triste, voilà peut-être ce que j'ai à vous montrer de plus intéressant dans l'histoire des hommes : le génie et l'art s'élevant jusqu'à l'héroïsme et créant quelque chose d'éternel et d'incontestablement beau. Sauf erreur ou omission, je crois qu'en histoire c'est ce qui se fait de mieux.
— C'est fort émouvant sans doute, dis-je, mais il me semble qu'on pourrait trouver dans l'histoire des événements plus importants que la fonte d'une statue...
— En apparence, c'est possible, parce qu'il y a plus de fracas, parce que certains événements ont eu la chance de devenir plus populaires que les autres. Le temps, le lieu, le plus ou moins, de crédit du premier qui les raconte, feront la fortune d'une histoire insignifiante, tandis qu'à côté une autre plus digne de mémoire tombera dans l'oubli. Sans aller plus loin, voyez
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la culotte de Dagobert : pour avoir été mise àrenvers une seule fois, elle est devenue immortelle.
La célébrité des faits historiques est. comme celle des hommes, affaire de camaraderie, de protection, et surtout de chance. Au fond, si nous rentrons en nous-mêmes, nous serons forcés d'avouer que tous nous sont également indifférents : qu'ont-ils de commun avec ce bonheur, but unique et suprême de notre vie ici-bas? Loin des yeux, loin du cœur, mon cher monsieur : les choses les plus épouvantables, si elles se passent loin de nous, ne nous touchentVraiment pas; à plus forte raison si elles sont anciennes.
Qui jamais a pleuré en lisant l'histoire?
Mais quand nous voyons revivre une grande âme dans une action sublime; quand, tranchant sur la monotonie vulgaire des faits de l'histoire, la flamme de l'idéal se ranime pour un instant dans la nuit du passé, alors le cœur peut battre encore.
Hé! monsieur, depuis que le monde est monde, est-ce que rien y a jamais changé? En tout temps, en tout lieu, tous les hommes ont toujours fait la même chose, et quand ils n'ont personne à imiter, ils recommencent ce. qu'ils ont déjà fait, ils s'imitent eux-mêmes. Les événements n'ont pas plus de variété : c'est une répétition éternelle.
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— Pourtant, dis-je, l'aspect des sociétés humaines, la différence des peuples...
— C'est vrai, il y a un détail qui change : le costume. Là je suis d'accord avec vous. Mais c'est tout. Aussi voici ma philosophie de l'histoire : ce qu'on appelle de ce nom, c'est-à-dire une série de faits nouveaux, n'existe que pour le costume. Quant aux guerres, aux massacres, aux révolutions des empires, à la décadence, au progrès, ce sont des figurants de cirque qui passent et repassent de la coulisse à la scène avec le même tambour-major en tête.
Mais il y a plus : c'est que sur le théâtre de la vie les hommes aussi servent plusieurs fois. Biologiquement, est-ce que la nature ne fait pas des vivants neufs avec de vieux morts? C'est triste à dire, mais la vérité est que tout ici-bas, hommes et choses, n'est que marchandise d'occasion : s'il n'en était pas ainsi, comment expliqueriez-vous que les peuples et les individus puissent recommencer éternellement les mêmes sottises?
— Je conçois, dis-je, que le spectacle continuel de tant de faits vous ait blasé à la longue; il y a malheureusement beaucoup de vrai dans ce que vous dites. Mais en dehors de l'histoire du passé, il me semble que vous avez à votre disposition, pour les choses plus rapprochées de
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nous, un champ d'observation bien curieux. Est-ce que Thistorioscope ne peut pas également vous montrer les faits de Thistoire contemporaine?
— Tout de même : il ne s'agit que de raccourcir la portée de l'instrument. Voulez-vous voir la Révolution de 89, TEmpire, la Restauration, le second Empire, la guerre de 1870, l'invasion, le siège de Paris, la Commune?
— Quoi! ces personnages, ces événements, que j'ai vus disparaître, je pourrais les revoir encore!
— Il ne tient qu'à vous, et non seulement ceux-là, mais d'autres parmi lesquels vous avez vécu de plus près : vos amis, vos parents, tous ceux que vous avez aimés et qui ne sont plus.
— Non ! m'écriai-je en me reculant avec effroi, non! faites-moi grâce de ce spectacle, il me déchirerait le cœur ! Ah ! les revoir comme des spectres, séparés pour toujours de moi par l'abîme où flotte leur image! jamais, jamais!
— Je conçois votre résistance, me dit-il; moi-même, toutes les fois qu'au cours de mes observations il m'arrive de rencontrer le reflet d'un ami, d'une personne que j'ai aimée, je détourne mes regards. Mais, tel que vous avez vécu à d'autres époques de votre existence n'aimeriez-vous pas à vous retrouver?
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— Montrez! montrez! dis-je en me précipitant vers l'ouverture de l'instrument.
M. Durand ajusta la lunette.
— Regardez, me dit-il, voici l'heure de votre naissance. Tournez doucement ce bouton, et vous allez voir reparaître à vos yeux toute l'histoire de votre vie.
Comment décrire le sentiment qui m'envahissait par degrés à mesure que je voyais passer dans le champ de l'instrument magique cette suite de scènes dont chacune me rappelait une joie éteinte ou une incurable douleur? Une curiosité plus forte que mon angoisse enchaînait mes yeux à ce spectacle. A mesure que s'en succédaient les épisodes, je voyais apparaître, mêlés à chacun des moments de ma vie, les êtres aimés que tout à l'heure je redoutais de revoir. Mais je n'en voyais que les ombres : mon cœur battait, l'émotion me serrait la gorge, j'agitais les mains comme pour les saisir et les appeler.
Et plus je suivais des yeux ce spectre de moimême, plus je le voyais pâlir, se courber vers la terre, et de temps en temps s'arrêter, n'en pouvant plus, sous le fardeau, à chaque pas plus lourd, des peines de la vie.
Et chacun de mes chagrins se représentait à mes yeux, toutes les blessures de mon cœur
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se rouvraient une à une, saignantes comme au premier jour! J'avais beau faire, je ne pouvais pas m'arracher de là. Je riais, je pleurais, je me tordais de désespoir!
— Grâce! au secours! criai-je.
— Ahl ah! cela vous étonne, dit M. Durand : vous n'aviez pas songé à cela ! Ah ! vous croyez que votre vie est à vous ! Mais voyez donc ce qui se passe dans toute la nature, voyez donc ce que deviennent à vos yeux ces hommes dont chacun, à son heure, s'est cru comme vous le centre de l'univers! Vous ne les retrouvezplus tout entiers : vous en voyez passer les débris, acte par acte et pensée par pensée, mêlés et roulant dans le torrent de la vie. qui leur a repris tout cela comme il le leur avait donné. Or sachez-le bien: vivants, nous nous en allons aussi déjà par lambeaux : tout ce que nous avons été, tout ce que nous avons fait avant l'heure présente, est devenu aussi étranger à nous-mêmes, aussi mort pour nous, que si nous n'avions jamais vécu.
Et voilà pourquoi quand, par quelque miracle, nous pouvons évoquer l'image de notre passé, cette image nous épouvante comme ferait le fantôme d'un mort.
Yous pouvez comprendre maintenant comment une vie passée à revivre dans l'éternelle monotonie de ces scènes tour à tour na^Tantes
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OU grotesques ne pouvait manquer de me ren- ' dre fou. Pour ce qui est de mon corps, vous voyez ce qu'il en est advenu : ma décrépitude n'a rien qui ressemble à celle des autres hommes; je n'ai jamais connu ni leurs chagrins ni leurs joies, mais, comme un autre Atlas, un Atlas qui n'en peut plus, je porte sur mes épaules le fardeau des sottises et des malheurs de toute la race humaine!
— Même au prix de ce que je viens de souffrir, lui dis-je, je ne regrette pas d'avoir vu les merveilles que vous m'avez montrées, et vous me permettrez, j'espère, d'y revenir encore?
— Toutes les fois qu'il vous plaira,
— Il y a pourtant une chose, dis-je, qui laisse un peu d'incertitude aux résultats de vos observations : c'est que l'historioscope ne vous donne que des tableaux, et ces foules que vous voyez s'agiter dans l'espace avec les mouvements de la vie ne se composent que de personnages muets. Ah! si on pouvait les entendre!
— Dans l'état actuel de la science, me répondit M. Durand, on possède déjà trois appareils à l'aide desquels on peut changer le son en lumière et réciproquement. Il est donc possible qu'un jour on parvienne à recueilhr là-haut les ondes sonores émises par les voix des peuples qui ont passé à différentes époques sur la terre.
262 L'HISTORIOSCOPE.
En attendant, vous savez qu'avec le photophone on reçoit déjà vaguement le bruit des explosions de gaz dans la photosphère du soleil : j'ai essayé quelques expériences avec cet instrument, et je commence à obtenir de temps en temps quelques résultats appréciables.
Tenez, me dit-il en me désignant un appareil placé sur une table, voulez-vous essayer? Appliquez ce récepteur à votre oreille et écoutez.
Je saisis le récepteur.
Pendant quelques instants je n'entendis rien. Mais peu à peu il me sembla qu'il se formait un murmure comparable à celui que produit un coquillage appuyé sur l'oreille. Je le dis à M. Durand.
— Continuez, me dit-il : le bruit va probablement devenir plus fort. Appliquez bien le récepteur.
En effet, le murmure, prenant par degrés plus d'ampleur, devint un bourdonnement sourd et ronflant comme celui d'une ruche d'abeilles. Plus j'écoutais, plus, à travers ce bruit, j'entendais percer des sons d'une acuité infinie.
M. Durand, levant la tête et tendant les bras vers le ciel, me dit alors :
— Entendez-vous?
— J'entends! répondis-je tout bouleversé.
— C'est la rumeur dos peuples qui ont passé
L'HISTORIOSCOPE. 263
sur la terre, c'est Técho lointain de leurs paroles, de leurs sanglots, de leurs soupirs, de leurs baisers; lécho de tout ce qui jamais vibra dans la poitrine humaine, depuis le premier cri des nouveau-nés jusqu'au dernier souffle des mourants... Pareille aux accords dune immense symphonie, la rumeur s'en va. suivant de loin ces images dans leur vol à travers l'espace et l'éternité.
Le jour baissait. J'avais hâte de retourner chez moi pour me remettre des émotions de cette journée. Je pris congé de M. Durand.
Mais au moment de partir, je ne pus m'empêcher de jeter un dernier coup d'œil sur l'historioscope. L'instrument était dans la direction où M. Durand l'avait tourné au hasard. J'y regardai.
— Qu'est-ce donc, lui dis-je. que cette surface brillante où se réfléchit le soleil? Il me semble voir plus haut des masses pareilles à des monuments. Eh mais! c'est un fleuve! Voyez donc !
— C'est l'Euphrate, c'est Babylone ! s'écria M. Durand. Tenez, regardez là, au milieu du fleuve : que voyez-vous?
— Hél Dieume pardonne, ce sontdespêcheurs.
264 LHISTORIOSCOPE.
Oui... ils lèvent des filets... Ils les ouvrent... Ils en tirent de gros poissons! ! !...
M. Durand se précipita sur la lunette pour re2"arder à son tour.
— Des poissons... qui ressemblent à d'énormes anguilles.... qui ouvrent une gueule hérissée dun triple rang de dents aiguës!
Emu, transporté, je repousse M. Durand, je m'empare de la lunette.
Je vois les pêcheurs prendre un à un les poissons et les mettre dans de grandes caisses percées de trous. Un emballeur, avec un pinceau, y trace des 0 à chaque angle et des inscriptions disposées comme HAUT, BAS et FRAGIUE, de nos messageries !
— Plus de doute, voyez! dis-je en cédant la place à M. Durand.
— Eh bien! quand je vous disais!
Ces pêcheurs de TEuphrate emballent les murènes pour l'Etrurie.
Vous avez vu de vos yeux la première opération du commerce des murènes vivantes entre les Assyriens et les Etrusques, au temps d'Evilmérodac et Nériglissor!
Quelques jours après, je revins pour voir M. Durand. Le portier me répondit :
L'HISTORIOSCOPE. 265
— Il est mort le soir où vous êtes venu. Le surlendemain, un de ses héritiers a pris le corps, Ta mis dans un fourgon des pompes funèbres, a tout déménagé là-haut et est parti.
— Pour où?
— 11 ne l'a pas dit...
L'homme est la mesure de toute chose.
PROTAGORA.S. .
Je m'en vais le long' de la plage, les yeux fixés sur la mer, l'âme perdue dans une tristesse infinie. Cet horizon morne, qui m'attire et m'épouvante, m'apparaît comme l'image du néant d'où je sortais hier et où je retomberai demain.
Grand Dieu! que suis-je devant l'infini de l'océan, quand je pense que cet océan lui-même, qui couvre les trois quarts de notre globe, esta peine, dans l'infini de l'univers, comme la goutte de rosée sur un grain de sable? Par quel prodige se peut-il faire que l'homme, cet être infirme et misérable, puisse vivre une heure au milieu de cette immensité sans que son âme l'abandonne, perdue dans le vertige de l'infini?
A quoi bon la vie, à quoi bon la pensée,
quand toutes les forces et toutes les intelligences de rhumanité, rassemblées dans un effort unique et suprême, ne pourraient ajouter une heure à la vie d'un homme ou un atome à la masse du globe?
Et pourtant je vis, et pourtant je parle, et tout chétif que je sois, devant ce spectacle sublime dont la grandeur m'écrase, je sens que je ne suis pas seulement un spectateur, et que moi aussi j'y remplis un rôle. Ce sable que je foule garde la trace de mes pas ; qu'elle y reste un jour ou que dans une heure le vent l'efface, qu'importe? j'aurai, moi aussi, marqué sur un point de l'univers l'empreinte d'une force et d'une volonté dont, seul dans Tunivers, je suis le maître. Dans ces torrents de lumière et de chaleur que le soleil verse sur notre globe, dans ces montagnes de nuages qui s'élèvent à flots pressés de la surface de l'océan, j'ai ma part et j'ai mon droit. Je ne reçois pas seulement, je donne; et pour si peu que compte mon être dans l'immensité de la création, il compte cependant, car il est aussi l'une des sources et l'un des affluents de la vie universelle.
Ainsi je m'en allais, tantôt accablé par cette immensité où je me perds, tantôt m'exaltant aux frémissements de cette vie que je sens palpiter en moi, et je ne savais plus si l'homme est
grand ou s'il est petit, s'il n'est rien ou s'il est quelque chose.
Je m'arrêtai^ je m'assis sur une roche à quelques pas de la mer, me laissant aller à cette rêverie où la raison épuisée se repose si doucement.
Un murmure à peine sensible se faisait entendre tout près de moi : regardant à mes pieds, je vis que, de la base de la roche où j'étais assis, un petit filet d'eau s'échappait par une fissure, et à force de précaution, je parvins à recueillir quelques gouttes d'une eau pure et fraîche qui, sans aucun doute, arrivait là d'une source éloignée du bord de la mer.
Je me penchai d'abord, puis je me mis à genoux pour considérer de plus près cet infiniment petit de la nature et qui, moindre que le plus humble des ruisseaux, n'a pas même un nom dans la nomenclature des cours d'eau qui arrosent la terre.
Je le regardais couler, je suivais avec un charme indicible cette course d'un instant vers la mer où il allait se perdre ; et je disais adieu à ces quelques gouttes d'eau cherchant un chemin à travers les petits cailloux, comme on dit adieu à ces enfants trop frêles qui, destinés à mourir jeunes, essayent quelques pas, balbutient quelques mots, et s'en retournent au ciel...
270 LE FLP]UVE.
Pourquoi, disais-je, t'avoir fait uaître, et mourir aussitôt? Si ta source avait été plus loin du rivage, si quelques gouttes d'eau étaient venues grossir ton cours, tu serais un fleuve, tu aurais un nom dans les annales du globe et dans l'histoire de l'humanité.
A cette époque d'horreur et de ténèbres, quand notre planète, brûlante encore des feux oii s'élaborait la vie, se soulevait et craquait de toutes parts, tu aurais mêlé tes ondes à celles de ces torrents qui bondissaient d'un bout du monde à l'autre, roulant dans leurs flots des continents tout entiers.
Traçant ton cours à travers les plaines et les vallées, tu te serais écoulé majestueusement vers la mer, et tu aurais vu verdir sur tes rives l'herbe des premières prairies et le feuillage des premières forêts.
Enfin un jour tu aurais vu s'avancer l'homme, et tu aurais frissonné, comme toute la nature, sous la puissance de son regard souverain.
Et alors devenu, comme tant d'autres créatures, un des serviteurs de la race humaine et un des instruments de son génie, tu aurais arrosé des plaines fertiles, baigné les murs de cités puissantes, alimenté des canaux, animé des machines, et tu aurais emporté dans ton cours des barques chargées de richesses.
LE FLEUVE. 27i
Plus tu te serais avancé vers la mer, plus tu serais devenu un fleuve puissant et envié : tu aurais servi de limite à des Etats redoutables, de retranchement à des races guerrières ; les rois et les conquérants t'auraient convoité, et tes flots se seraient gonflés des torrents de sang et de larmes qu'ils auraient fait couler pour toi ! Tu serais devenu ainsi une des puissances de la terre, et ton nom demeurerait inscrit dans l'histoire à côté de celui des plus grands royaumes et des héros les plus fameux.
Mais rien de tout cela n'est fait pour toi pauvre inconnu! et la nature, en te donnant ce sillon à peine creusé dans le sable, semble avoir eu pitié de ta faiblesse. Au fleuve, un lit : à toi, un berceau ! Tu es si petit et si frêle, et ton cours éphémère te mène si vite de la naissance à la mort!
Je veux le voir de plus près ; je veux mesurer à la longueur de mes membres cette miniature oij je retrouve, réduite aux proportions de l'inliniment petit, l'image d'un grand fleuve, et je me couche à côté de ses bords.
Mais à mesure que je le contemple, à mesure que je suis, dans la diversité de leurs détails et dans l'harmonie de leur ensemble, les mille traits du tableau qui est sous mes yeux, je sens se retirer de moi la notion de l'étendue : la puissance
de l'absolu s'empare de ma raison, maîtrise jusqu'à mes sens, et comme à travers le foyer d'un microscope, un monde ignoré se révèle à moi.
Le rocher devient montagne, la fissure, caverne, d'où s'élance une cascade écumante. Yoici le lac profond où les eaux bouillonnent et tournoient en cherchant un passage; du haut de cet amas de rochers, elles se précipitent, entraînant les débris des plantes et des cailloux qu'elles ont arrachés sur les bords ; là, tournant au pied de ce promontoire, le courant rapide glisse comme un trait entre deux berges escarpées; plus loin, s'étendant sur une plaine, le jQeuve s'élargit, se calme, et découpe sur ses rives mille festons capricieux. Le voici enfin à son embouchure : sur la grève encore humide que le flot vient d'abandonner, il s'étale, il se divise, et tandis que la masse de ses eaux s'écoule par un large estuaire, le reste se partage en plusieurs canaux qui forment des îles et des deltas de sable.
De temps en temps je vois passer les débris des végétaux qui croissent au pied du rocher ou dans les profondeurs inconnues de la source, ou bien, se débattant contre le flot qui l'emporte, un être animé qui ne veut pas mourir. Je vois bondir à travers les cascades des torrents de
cailloux entraînés par les eaux furieuses, et quand je pense à ce que contient de créatures vivantes une seule goutte d'eau, je puis à peine concevoir combien est incalculable le nombre des animaux qu'un seul de ces cailloux écrase à chacune de ses révolutions.
Mais quoi ! ces cailloux mêmes, ces grains de sable, qui sont pour moi les dernières bornes du monde pénétrable à mes sens, que sont-ils si je les compare à ces milliards d'êtres dont je ne puis même entrevoir l'inconcevable petitesse? Nécropoles où reposent des peuples entiers, champs de bataille pavés d'ossements humains, que vous êtes peu de chose devant ce petit morceau de craie que je tiens entre deux doigts, et qui renferme, au nombre de plusieurs millions, les squelettes, les squelettes seulement! d'une race animale dont les débris forment à eux seuls une grande partie de la masse du globe!
Ainsi, à cette hmite extrême où mes sens ne peuvent plus me suivre, les êtres invisibles que mon intelligence seule me permet de deviner s'élèvent comme des colosses au-dessus des myriades d'animaux et de plantes qui fourmillent à leurs pieds; l'infmi recommence, ou plutôt il se continue dans les profondeurs d'un monde nouveau.
Mais moi-même ne suis-je pas bien moindre
qu'un atome, lorsque je me compare au plus petit de ces astres qui voguent par millions dans l'immensité du ciel! Quand je songe que tous ces grands corps, ceux que je vois et ceux que je devine, sont moins encore, devant l'infini, qu'une goutte de rosée devant l'océan?...
Non, non, Protagoras, l'homme n'est point la mesure de toute chose : semblable à ces corps célestes qu'une force inconnue soutient et dirige au milieu de l'espace, il flottera toujours sur les abîmes de la vie sans pouvoir les mesurer jamais. Jamais il ne lui sera donné de connaître les bornes de l'infmi ou les degrés de l'absolu, puisque l'infini n'a point de bornes et que l'absolu n'a point de degrés : tout ce qu'il pourra faire, ce sera de se comparer aux créatures inertes ou animées qui vivent avec lui sur le point imperceptible où il s'agite un instant jusqu'à ce qu'il meure.
Mais quelque faible, quelque misérable, que soit son corps, il a une âme, et c'en est assez pour le faire l'égal et le maître de toutes les choses créées...
Le fleuve. — Tu n'as que l'âme d'un homme : moi, j'ai l'âme de la nature. Compare, si tu l'oses!
Étant donné que la terre a été au commencement une masse tellement incandescente, que les corps les plus durs y étaient à l'état de vapeur chauffée à deux ou trois mille degrés au-dessus de zéro, il n y a pas de matière organique qu'on y puisse concevoir , même en rêve : au delà de 40 à 4o degrés, tout composé organique est détruit : le rôti que nous mangeons, même quand il est rissolé, n'a pas plus de 50 à 60 degrés au-dessus de zéro.
Donc, la température de la terre étant à une hauteur incommensurable au-dessus de celle de nos rôtis les mieux cuits, nulle vie organique n'a jamais pu commencer dans un pareil milieu, et s'il y avait eu là dedans quelque germe de vie, il aurait été anéanti.
L'origine ignée de notre planète, notez bien ce point, ne peut d'ailleurs faire aucun doute :
elle est prouvée géologiquement, elle est démontrée astroDomiquement par Laplace dans son célèbre Précis de UnsUnre de l'astronomie.
Si l'on n'arrive pas par une autre hypothèse à expliquer Torigine des êtres vivants, il faut dire qu'ils n'ont pas commencé : conclure, par conséquent, que n'ayant pas commencé ils n'existent pas : ce qui est absurde, il est vrai, mais beaucoup moins absurde que l'hypothèse darwinienne.
Si au contraire on veut prétendre que les premiers êtres vivants ont paru alors que la terre était suffisamment refroidie, on n'est pas plus avancé, attendu que, les animaux s'entre-mangeant pour la plupart, on se demande de quoi auraient vécu les premiers venus en attendant l'apparition de ceux qui devaient leur servir de proie.
Donc de deux choses l'une : ou les êtres vivants n'ont pu exister et par conséquent n'existent pas, ou, s'ils ont été créés et existent, la théorie de Darwin est fausse.
Ce premier point ainsi établi clairement dans mon esprit, je fus amené à reconnaître que, vu les rapports indissolubles qui font de la vie de chaque être organisé une condition nécessaire de celle de tous les autres, l'apparition des êtres vivants sur la terre ne pouvait pas ne pas avoir
été simultanée : et ceci non seulement pour les animaux, mais pour les végétaux^ car les opérations chimiques qui rendent l'air respirable se font en partie double par les végétaux et par les animaux : si les animaux cessaient de respirer, les végétaux périraient, et réciproquement.
Ainsi ramené à l'hypothèse de la création simultanée et instantanée, je sentis mon embarras augmenter, je dois en convenir. J'avoue que l'idée d'un hippopotame sortant de terre comme un champignon ne peut pas plus m'entrer dans la tète que l'idée d'un ciron devenant hippopotame à force d'ambition : ce sont deux absurdités absolument égales.
D'un autre côté le spectacle de la nature nous montre que, sans aucune exception, il n'existe et n"a jamais existé un seul être vivant qui ne soit sorti d'un père et d'une mère préexistants et semblables à lui. Or. si toute vie a pour origine une maternité fécondée par un père, comment la violation de la loi essentielle de la vie aurait-elle jamais pu serNÎr d'origine et de point de départ à l'apparition des êtres vivants sur le globe ?
Naturellement j'étais ramené à la Genèse.
Ici je dois faire une déclaration. Je déclare donc que j'ai pour principe de tenir pour vraies toutes les traditions anciennes. Je crois ferme-
ment que le fond n'en peut pas être mensonger : d'abord, parce que, toutes les fois qu'on a pu les contrôler, on les a reconnues exactes, et puis parce que, vu la pauvreté desprit de tous les honmies en général et des premiers hommes en particulier, je ne concevrais pas comment ils auraient pu inventer des faits faux, ni quel intérêt ils auraient eu à se tromper eux-mêmes sur leurs propres souvenirs.
Ce qui prête à interprétation dans les anciennes' traditions, c'est la forme : là, oui, il faut tenir compte du temps oi^i se sont fixées les traditions et de celui où, bien plus tard, elles ont été recueillies par écrit. La manière de concevoir les idées, la façon de les exprimer, différaient beaucoup de nos conceptions et de notre langage actuels, et c'est faute d'y prendre garde qu'on se hâte tant, en ces matières traditionnelles, de tout déclarer faux.
Mais moi qui ne jette jamais le manche après la cognée, j'ai médité, j'ai raisonné, et à force d'y penser, comme Newton, je crois que j'ai enfin trouvé une hypothèse plausible pour exphquer l'origine de la vie.
L'origine de la vie, c'est l'arche de Noé.
Comme il arrive d'ordinaire pour toutes les grandes découvertes, c'est par de longs détours, par des chemins inconnus à moi-même et aux
autres hommes, que je me suis trouvé un beau jour, inopinément, en face de la solution inattendue de ce grand problème.
Tant que, dans mes recherches et dans mes réQexions, je n'eus pas dépassé le cinquième chapitre de la Genèse, tenant pour vrai, conformément à mon principe, tout ce que j'y voyais écrit, en dehors de l'hippopotame poussant comme un champignon je ne voyais rien, et ce champignon-hippopotame me paraissait de plus en plus dur à faire avaler à mon intellect.
Mais j'arrivai aux chapitres sixième, septième et huitième, et alors, après avoir traversé le plus inextricable fouillis des plus colossales difficultés que ma raison ait jamais eu à surmonter, je suis arrivé à un résultat inespéré, et je tiens mon hypothèse, que rien ne me fera lâcher, parce qu'elle est neuve, originale, séduisante, et propre à faire cesser le casse-tête de l'origine de la vie. Car cette hypothèse a l'avantage décisif de rejeter les données du problème en dehors des limites actuelles du monde, et, par conséquent, de nous débarrasser à tout jamais de cette question.
Vous savez comment, irrité de la corruption croissante des hommes. Dieu se repentit de les avoir faits et, étant rempli de douleur jusqu'au fond du cœur, dit : « J'exterminerai tout, depuis
l'homme jusqu'aux animaux, depuis tout ce qui rampe sur la terre jusqu'aux oiseaux du ciel, car je me repens de les avoir faits. »
Mais Noé, descendant de Seth, trouva grâce devant lui, et Dieu lui ordonna de se faire une arche de pièces de bois aplanies, divisée en petites chambres, enduite de bitume dedans et dehors, longue de trois cents coudées, large de cinquante, haute de trente, avec un comble d'une coudée, trois étages, une fenêtre à un bout et une porte sur le côté.
Le Seigneur ordonna ensuite à Noé de prendre deux de chaque espèce de tous les animaux, mâle et femelle, afin qu'ils vécussent avec lui, et d'y joindre tout ce qui se peut manger, pour servir à sa nourriture et à celle de tous les animaux.
Noé ayant accompli ces commandements.
Dieu lui dit d'entrer dans l'arche avec sa famille et de prendre sept mâles et sept femelles de tous les animaux purs, et deux couples de tous les animaux impurs, et de même pour les oiseaux du ciel.
Pendant quarante jours le déluge se répandit sur la terre et les eaux la couvrirent cent cinquante jours; après quoi Dieu, s'étant souvenu de Noé et de tous les animaux qui étaient avec lui dans l'arche , fit souffler un vent sur la
terre, et les eaux commencèrent à diminuer.
Au bout de dix mois on vit émerger le sommet des montagnes. Quarante jours après, Noé ouvrit la fenêtre et lâcha un corbeau, qui ne revint plus jusqu'à ce que les eaux fussent séchées. Sept jours après le corbeau, Noé lâcha une colombe qui revint sans avoir trouvé oii se poser. Sept jours encore après, il lâcha de nouveau la colombe, qui revint portant dans son bec un rameau d'olivier dont les feuilles étaient toutes vertes. Enfin, lâchée une troisième fois, elle ne revint plus.
Un an s'était écoulé. La terre 'était presque sèche. Noé attendit encore vingt-sept jours, et alors Dieu lui parla : il lui dit de sortir de l'arche avec toute sa famille et tous les animaux, d'entrer sur la terre, d'y croître et d'y multiplier. {Genèse, chap. YI, YII et YIII.)
Je ne sais si tout le monde a fait comme moi, mais je dois dire que jusqu'alors je ne m^'étais jamais avisé de méditer cette histoire au point de vue positif. Pour moi l'arche de Noé était toujours restée un de ces petits bateaux peints en couleur chocolat, surmontés d'une maison rose à toit rouge, et remplis de petits bonshommes et d'animaux de bois.
Mais quand j'eus lu et relu ces chapitres en vue d'y chercher la solution du problème que je
cherchais à résoudre, je vis se dresser devant ma raison les objections les plus gigantesques qui aient jamais pu ébranler une pauvre cervelle humaine.
Ne pouvant les résoudre, je les tourne en supposant, si vous voulez, que l'histoire de l'arche n'est qu'un symbole. Mais sous ce symbole il y a un fait vrai, celui du premier peuplement du globe.
Le peuplement s'est fait tout d'un coup, et les êtres vivants, réunis dans un navire qui flottait sur un fluide agité, ont navigué pendant un certain temps et ont fini par aborder sur la terre, où Noé les a fait débarquer tous ensemble.
Eh bien, moi je trouve là l'explication complète de l'origine de la vie. Voici comment :
La vie n'a pas pu commencer lors du refroidissement du globe, parce que toute formation de matière organique aurait été impossible pendant la période ignée.
Les espèces n'ont pu se former par transformation et par perfectionnement les unes des autres, parce qu'aucun être vivant ne peut procéder que de deux parents antérieurs et semblables à lui.
Elle n'ont pas pu, par la même raison, surgir toutes formées sur la surface du globe.
Donc .elles sont venues d'ailleurs, et elles sont venues toutes formées.
L'arche de Noé est l'histoire symbolique de ce grand événement. Elle nous apprend qu'à une époque. . . que je n'essayerai pas de calculer, dans cet océan immense de l'infini oi^i voguent les planètes et les étoiles, deux mondes se sont abordés.
L'un de ces mondes était la terre : l'autre, un de ces aérolithes pareils à ceux que nous voyons de temps à autre tomber sur la surface du globe, et dont la substance contient des minéraux et des charbons organiques pareils à ceux qui se trouvent sur la terre.
Comment s'est fait cet abordage, comment les passagers du monde aérien, ont pu résister au choc de Tarrivée, c'est ce que je me réserve de rechercher ultérieurement : mais à chaque jour suffit sa peine, et il me semble que j'ai bien gagné le droit de souffler un peu et de m'essuyer le front. .
Les conséquences corollaires de cette découverte n'échapperont certainement pas à la sagacité de nos lecteurs : elles sont qu'il faut faire refluer sur un autre monde tout ce qui, dans la Genèse, précède le déluge : le paradis terrestre est reporté sur une autre planète.
Et quand on voit le triste état où se trouve
actuellement notre satellite, il est bien difficile de ne pas tenir pour cerlain que la lune, cet astre si raviné, si crevassé, et réduit à l'état de pierre ponce, est la terre maudite où Dieu, dans sa juste colère, fit périr la race dégénérée des fils de Gain, race impie, qui, sur la fin, ne rougissait pas de s'allier avec des géants.
Et où avez-vous vu des géants sur la terre?
S'il y a quelque chose qui paraisse vrai ici-bas, c'est que rien ne se perd, rien ne se crée. La vérité, c'est que la vie^ pas plus que les monde, n'a jamais commencé et ne finira jamais : elle ne fait que se déplacer ou, pour mieux dire, se mouvoir, puisque le mouvement est l'être même.
Nous sommes trop peu de chose au milieu de l'infini pour pouvoir jamais comprendre comment les parties de l'univers peuvent communiquer entre elles : mais le seul fait de l'existence de ce monde où tout se lie suffit pour démontrer qu'elles se communiquent, puisqu'elles sont toutes absorbées et confondues dans l'unité absolue et infinie de la vie universelle.
Entre deux hypothèses également inadmissibles sur l'origine des êtres vivants, je ne puis choisir. En dehors de ces deux hypothèses, je prends le seul troisième terme qui se puisse concevoir, et si, pour vous proposer une solu-
tion, j'ai choisi une forme un peu badine, je l'ai fait à dessein, voulant enduire de miel le bord de la coupe où je vous offre à boire peut-être la vérité...
P. S. — J'ai reçu, à propos de cette étude sur l'origine de la vie, la lettre ci-après, qui confirme d'une manière aussi éclatante qu'inattendue ma théorie de l'origine des êtres vivants :
Paris, 3 février 1877.
Monsieur,
L'arche de Noé est évidemment un symbole. Les raisons que vous donnez pour le démontrer sont vraies, au point de vue pittoresque surtout auquel vous vous êtes placé. Mais il en est d'autres plus saisissantes au point de vue technique.
Le choc de deux corps célestes, auquel vous faites allusion, n'est pas une hypothèse, c'est un point que l'on peut regarder comme acquis par la science et passé dans le domaine des faits accomplis. Mais la lune est |tout à fait en dehors de la question. Si un choc avait eu lieu entre la terre et la lune, les conditions de mouvement de notre globe seraient tellement changées que nous serions bien loin de notre état actuel. Je reprendrai cette question tout à l'heure.
Il y a vingt-cinq ans, un ingénieur des mines en résidence à Toulouse* a publié une brochure dans laquelle il expose les raisons très plausibles de Texistence d'un an-
* M. de Boucheporn.
cien satellite de la terre, de forme annulaire, analogue à l'anneau de Saturne. Par des raisons quil faut rechercher dans l'accroissement de densité du globe terrestre à la suite de son refroidissement, et par suite de l'augmentation de sa masse et de sa puissance attractive, l'équilibre de l'anneau s'est trouvé rompu, et le satellite est tombé sur la terre. On le voit encore à la surface du globe, car il a formé les plus hautes chaînes de montagnes terrestres, toutes disposées sur un même méridien.
Le choc de ces deux corps célestes a fait éprouver au globe une commotion épouvantable et a dû engendrer à sa surface et dans une grande épaisseur de son écorce, un cataclysme dont il est difficile de se faire une idée. — De là le déluge universel. Le mont Ararat n'est qu'un fragment de notre ancien satellite.
Revenons à la lune.
La lune, corps autrefois fluide, a vu, à la suite de son refroidissement successif, disparaître, d'abord les eaux qui couvraient une partie de sa surface, ensuite sou atmosphère. Plus tard (mais quand? Par rapport à l'infini, nul ne peut le dire), la lune se délitera, se fragmentera. Une partie des fragments tomberont sur le globe terrestre, augmenteront sa masse; les conditions de l'équilibre de ce globe dans l'espace se trouveront notablement changées; son orbite, déjà presque circulaire, le deviendra tout à fait et se rapprochera du soleil. Outre le cataclysme produit sur la terre par le choc des fragments lunaires, le globe terrestre deviendra tout à fait et subitement inhabitable par l'excès de la chaleur solaire. Ce sera la fin du monde.
Réservez donc la lune pour cette éventualité finale.
Veuillez recevoir, je vous prie, Monsieur, l'expression
de mes sentiments distingués.
Ignotus.
Le chapitre qu'on va lire après celui-ci montrera à que] point mon correspondant anonyme est dans Terreur sur la façon dont le monde finira : mais on ne peut pas tout savoir.
LA FIN DU MOiNDE
Et le moude tiuira par le feu.
De toutes les questioDs qui intéressent l'iiomme, il n'en est pas de plus digne de ses recherches que celle des destinées de la planète quil liahite. La géologie et l'histoire nous ont appris hien des choses sur le passé de la terre : nous savons au juste, à quelques millions de siècles près, ràg:e de notre glohe ; nous savons tout cela, ou du moins nous croyons le savoir, ce qui revient exactement au même : mais si nous sommes fixés sur le passé, nous ne le sommes pas sur l'avenir.
L'humanité n'en sait guère plus sur la durée probable de son existence, que chacun de nous n'en sait sur le nombre d'années qu'il lui reste à vivre :
La table est mise, La chère exquise.
Que l'on se grise !
Trinquons, mes amis!
290 LA FIN Dl" MONDE.
Fort bien : mais eu sommes-nous au potage ou au dessert? Oui nous dit, hélas! qu'on ne va pas servir le café tout à l'heure ? Nous allons, nous allons, insouciants de l'avenir du monde, sans jamais nous demander si par hasard cette barque frêle qui nous porte à travers l'océan de l'infini ne risque pas de chavirer tout à coup, ou si sa vieille coque, usée par le temps et détraquée par les agitations du voyage, n'a pas quelque voie d'eau par oii la mort, goutte à goutte, s'infiltre dans cette carcasse, qui est la carcasse même de l'humanité, entendez-vous!
Le monde, c'est-à-dire pour nous le globe terrestre, n"a pas toujours existé. Il a commencé, donc il finira. Quand, voilà la question.
Et tout d'abord demandons-nous si le monde peut finir par un accident, par une perturbation des lois actuelles.
Nous ne saurions l'admettre. Une telle hypothèse, en effet, serait en contradiction absolue avec l'opinion que nous entendons soutenir dans ce travail. Il est dès lors bien clair que nous ne pouvons l'adopter.
Toute discussion serait en eifet impossible si l'on admettait l'opinion qu'on s'est proposé de combattre.
Ainsi voilà un premier point parfaitement établi : la terre ne sera pas détruite par acci-
dent: elle finira par suite de Faction même des lois de sa vie actuelle : elle mourra, comme on dit, de sa belle mort.
Mais mourra-t-elle de vieillesse, mourra-t-elle de maladie ?
Je n'hésite pas à répondre : non . elle ne mourra pas de vieillesse; oui. elle mourra de maladie. Par suite d'excès.
J'ai dit que la terre finira par l'action même des lois de sa vie actuelle. Il s'agit maintenant de rechercher quel est, de tous ces agents fonctionnant pour l'entretien de la vie du globe terraqué. celui qui est appelé à la détruire un jour.
Je le dis sans hésiter : cet agent, c'est celuihi même auquel la terre a dû primitivement son existence : c'est la chaleur. La chaleur boira la mer ; la chaleur mangera la terre : et voici comment cela arrivera.
Un jour, regardant fonctionner des locomotives, l'illustre Stephenson demandait à Priestley quelle était la force qui faisait mouvoir ces machines. Le chimiste répondit :
— C'est le soleil.
Et en effet toute la chaleur que nous mettons en liberté lorsque nous brûlons des combustibles végétaux, bois ou charbon, a été emmagasinée là par h' soleil : un morceau de bois,
un morceau de charbon, n'est donc, au pied de la lettre, autre chose qu'une conserve de rayons solaires. Plus la vie végétale se développe et plus il y a accumulation de ces conserves. Si l'on en brûle beaucoup et qu'on en crée beaucoup, c'est-à-dire si la culture et l'industrie se développent, l'emmagasinement, d'une part, la mise en liberté, de l'autre, des rayons du soleil absorbés par la terre, iront sans cesse en augmentant, et la terre devra s'échauffer d'une manière continue.
Que sera-ce si la population animale, si l'espèce humaine à son tour, suivent le même progrès? Que sera-ce si des transformations considérables, nées du développement mémo de la vie animale à la surface du globe, viennent modifier la structure des terrains, déplacer le bassin des mers, et rassembler l'humanité sur des continents à la fois plus fertiles et plus perméables à la chaleur solaire?
Or c'est précisément ce qui va arriver.
Lorsqu'on compare le monde à ce qu'il était autrefois, on est tout de suite frappé d'un fait qui saute aux yeux : ce fait, c'est le développement de la vie organique sur le globe. Depuis les sommets les plus élevés des montagnes jusqu'aux gouffres les plus profonds de la mer, des millions de milliards d'animalcules, d'animaux,
LA FIN DU MONDE. 2f»3
de cryptogames ou de plantes supérieures, travaillent jour et nuit depuis des siècles, comme ont travaillé ces foraminifères qui ont bâti la moitié de nos continents.
Ce travail allait assez vite déjà avant l'époque oii l'homme apparut sur la terre, mais depuis l'apparition de l'homme il s'est développé avec une rapidité qui va tous les jours s'accélérant.
Tant que Thumanité est restée parquée sur deux ou trois points de l'Asie, de l'Europe et de l'Afrique, on n'y a pas pris garde, parce que, sauf ces quelques foyers de concentration, la vie générale était encore à l'aise pour déverser sur les espaces libres le trop-plein accumulé sur certains points de la terre civilisée : c'est ainsi que la colonisation a peuplé de proche en proche des contrées jusqu'alors inhabitées et vierg-es do toute culture.
Alors a commencé la première phase du progrès de la vie par l'action humaine : la phase agricole.
On a marché dans ce sens pendant i20 siècles environ. Mais on a découvert les grands gisements de houille, et presque en même temps la chimie et la vapeur : la terre est entrée alors dans la phase industrielle, qui ne fait que commencer puisqu'elle n'a guère plus de soixante ans.
Mais où ce mouvement nous mène, et de quel
train nous v arriverons, c'est ce qu'il est facile de présumer d'après ce qui se passe déjà sous nos yeux.
Il est évident, pour qui sait voir les choses, que depuis un demi-siècle, tout, bêtes et gens, tend à se multiplier, à foisonner, à pulluler, dans une proportion vraiment inquiétante.
Ou mange davantage, on boit davantage, on nourrit des volailles et on engraisse des bœufs.
En même temps on plante de tous côtés ; on défriche, on invente des assolements fécondants et des cultures intensives; on compose des engrais artificiels qui doublent le rendement des terres ; on ne se contente pas de ce que produit la terre, et on sème à pleines mains, dans nos rivières, des saumons à cinq francs la dalle, et dans nos golfes, des huîtres à vingt-quatre sous la douzaine.
Pendant ce temps, on fait fermenter d'énormes quantités de vin. de bière, de cidre; on dislillo de véritables fleuves d'eau-de-vie, et puis on brille des millions de tonnes de bouille, sans compter qu'on perfectionne incessamment les appareils de chauffage, qu'on calfeutre de plus en plus les maisons, et qu'enfin on fabrique tous les jours à meilli'ur marché les étoffes de laine et de coton dont l'homme se sert pour se tenir cliniid.
A ce tableau déjà suffisamment sombre, il convient d'ajouter les développements insensés de l'instruction publique, qu'on peut considérer comme une source de lumière et de chaleur, car si elle n'en dégage pas par elle-même, elle en multiplie la production en donnant à Ihomme les moyens de perfectionner et d'étendre son action sur la nature.
Voilà où nous en sommes; voilà où nous a conduits un seul demi-siècle d'industrialisme : évidemment il y a dans tout cela des symptômes manifestes d'une exubérance prochaine, et on peut dire qu'avant cent ans d'ici la terre prendra du ventre.
Alors commencera la redoutable période où t excès de la production mnènera t excès de la consommation, l'excès de la consommation, l'excès de chaleur, et L'EXCÈS DE CHA- LEUR, LA COMBUSTIOiN SPONTANÉE DE LA TERRE ET DE TOUS SES HABITANTS.
Il n'est pas difficile de prévoir la série des phénomènes qui conduiront le globe, de degrés m degrés, à cette catastrophe finale. Quelque navrant que puisse être le tableau de ces phénomènes, je n'hésiterai pas à le tracer, parce que la prévison de ces faits, en éclairant les générations futures sur les dangers de la civilisation, leur servira peut-être à modérer l'abus
de la vie et à reculer de quelques milliers d'années, ou tout au moins de quelques mois, la fatale échéance.
Yoici donc ce qui va se passer.
Pendant une dizaine de siècles, tout ira de mieux en mieux. L'industrie surtout marchera à pas de géant. On commencera par épuiser tous les gisements de houille, puis toutes les sources de pétrole; on abattra toutes les forêts ; enfin on brûlera directement l'oxygène de l'eau.
A ce moment-là il y aura sur la surface du globe environ un milliard de machines à vapeur de mille chevaux en moyenne, soit mille milliards de chevaux-vapeur fonctionnant nuit et jour.
Tout travail physique est fait par des machines ou par des animaux ; l'homme ne le connaît plus que sous la forme dune gymnastique savante, pratiquée uniquement comme hygiène.
Mais tandis que ses machines lui vomissent incessamment des torrents de produits manufacturés, de ses usines agricoles sort à flots pressés une foule de plus en plus compacte de moutons, de poulets, de bœufs, de dindons, de porcs, de canards, de veaux et d'oies, tout cela crevant de graisse, bêlant, gloussant, mugissant, glouglotant, grognant, nasillant, beu-
glaiit, sifflant, et demandant à grands cris des consommateurs !
Or, sous rinfluence d'une alimentation de plus en plus abondante, de plus en plus succulente, la fécondité des races humaines et des races animales va de jour en jour s'accroissant.
Les maisons s'élèvent étage par étage; on supprime d'abord les jardins, puis les cours. Les villes, puis les villages, commencent à projeter peu à peu des lignes de faubourgs dans toutes les directions ; bientôt des lignes transversales réunissent ces rayons.
Le mouvement progresse; les villes voisines viennent à se toucher. Paris s'annexe Saint-Germain, Versailles, puis Beauvais, puis Chàlons. puis Orléans, puis Tours: Marseille s'anuexe Toulon, Draguignan, Nice, Carpentras, Nîmes, Montpellier; Bordeaux, Lyon et Lille, se partagent le reste, et Paris finit par s'annexer Marseille, Lyon, Lille et Bordeaux.
Et de même dans toute l'Europe, de même dans les quatre autres parties du monde.
Mais en même temps s'accroît la population animale. Toutes les espèces inutiles ont disparu : il ne reste plus que des bœufs, des moutons, des chevaux et de la volaille. Or, pour nourrir tout cela il faut des espaces libres à cultiver, et la place commence à manquer.
On réserve alors quelques terrains pour la culture, on y entasse des engrais, et là on voit, couchées au milieu d'herbages de six pieds de hauteur, se rouler des races inouïes de moutons et de bœufs sans cornes, sans poils, sans queue, sans pattes, sans os, et réduits par l'art des éleveurs à n'être plus qu'un monstrueux beefsteak alimenté par quatre estomacs insatiables!
Pendant ce temps, dans l'hémisphère austral, une révolution formidable va s'accomplir. Que dis-je ? A peine cinquante mille ans se sont écoulés, et la voilà faite.
Les polypiers ont réuni ensemble tous les continents et toutes les îles de l'océan Pacifique et des mers du Sud: l'Amérique, l'Europe, l'Afrique, ont disparu sous les eaux de l'océan; il n'en reste plus que quelques îles formées des derniers sommets des Alpes, des Pyrénées, des buttes Montmartre, des Carpathes, de l'Atlas, des Cordillères; l'humanité, reculant peu à peu devant la mer, s'est répandue sur les plaines incommensurables abandonnées par l'océan.
Elle y a apporté sa civilisation foudroyante; déjà, comme sur les anciens continents, l'espace commence à lui manquer.
La voilà dans ses derniers retranchements : c'est là qu'elle va lutter contre l'envahissement de la vie animale.
C'est là qu'elle va périr!
Elle est sur un terrain calcaire ; elle fait passer incessamment à l'état de chaux une masse énorme de matières animalisées ; cette masse, exposée aux rayons d'un soleil torride, emmagasine sans relâche de nouvelles unités de chaleur, pendant que le fonctionnement des machines, la combustion des foyers et le développement de la chaleur animale élèvent de minute en minute la température ambiante.
Et pendant ce temps la production animale continue à s'accroître ; et il arrive un moment où, l'équilibre étant rompu, il devient manifeste que la production va déborder la consommation.
Alors commence à se former, sur l'écorce du globe, d'abord presque une pellicule, puis une couche appréciable, de détritus irréductibles : la terre est saturée de vie.
La fermentation commence.
Le thermomètre monte, le barom.ètre descend, l'hygromètre marche vers zéro. Les fleurs se fanent, les feuilles jaunissent, les parchemins se recroquevillent : tout sèche et devient cassant.
Les animaux diminuent par l'effet de la chaleur et de l'évaporatiou. L'homme à son tour maigrit et se dessèche; tous les tempéraments se fondent en un seul, le bilieux : et le dernier
des lymphatiques otïre avec larmes sa lille et cent millions de dot au dernier des scrofuleux, qui n'a pas un sou de fortune, et qui refuse par orgueil!
La chaleur augmente et les sources tarissent. Les porteurs d'eau s'élèvent par degrés au rangde capitalistes, puis de millionnaires, si bien que la charge de grand porteur d'eau du prince finit par devenir une des premières dignités de l'Etat. Toutesles bassesses, toutes les infamies, qu'on voit faire aujourd'hui pour une pièce d'or, on les fait pour un verre d'eau, et l'Amour luimême, abandonnant son carquois et ses flèches, les remplace par une carafe frappée.
Dans cette atmosphère torride, un morceau de glace se paye par vingt fois son poids de diamants 1 L'empereur d'Australie, dans un accès d'aliénation mentale, se fait faire un tutti frutti qui lui coûte une année de sa liste civile! ! ! Un savant fait une fortune colossale en obtenant un hectolitre d'eau fraîche à 45 degrés! ! !
Les ruisseaux se dessèchent: les écrevisses, se bousculant tumultueusement pour courir après ces lilets d'eau tiède qui les abandonnent, changent, chemin faisant, de couleur, et tournent à l'écarlate. Les poissons, le cœur affadi et la vessie natatoire distendue, se laissent aller vers les ileuves. le ventre en l'air et la nageoire inerte...
LA FIN DU M<iNDE. 301
Et l'espèce humefiiie commence à s all'oler visiblement. Des passions étranges, des colères inouïes, des amours foudroyantes, des plaisirs insensés, font de la vie une série de détonations furieuses, ou plutôt une explosion continue qui commence à la naissance et ne Unit qu'à la mort. Dans ce monde torréfié par une combustion implacable, tout est roussi, craquelé, grillé, rôti, et après l'eau, qui s'évapore, ou sent diminuer l'air, qui se raréfie...
Effroyable calamité ! les rivières à leur tour et les fleuves ont disparu : les mers commencent à tiédir, puis à s'échautfer : les voilà qui déjà mijotent comme sur un feu doux.
D'abord les petits poissons, asphyxiés, montrent leur ventre à la surface : viennent ensuite les algues, que la chaleur a détachées du fond; enfin s'élèvent, cuits au bleu et rendant leur graisse par larges taches, les requins, les baleines, et la pieuvre énorme, et le kraken cru fabuleux, et le serpent de mer trop contesté : et de ces graisses, de ces herbes et de ces poissons cuits ensemble, l'océan qui fume fait une incommensurable bouillabaisse.
Une écœurante odeur de cuisine se répand sur toute la terre habitée; elle y règne un siècle à peine : l'océan s'évapore et ne laisse plus de son existence d'autre trace que des arêtes de
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poissons éparses sur des plaines désertes,
La fin commence.
Sous la triple influence de la chaleur, de l'asphyxie et de la dessiccation, l'espèce humaine s'anéantit peu à peu : Thomme s'effrite, s'écaille, et au moindre choc tombe par morceaux.
Il ne lui reste plus, pour remplacer les légumes, que quelques plantes métalliques qu'il parvient à faire pousser à force de les arroser de vitriol! Pour étancher la soif qui le dévore, pour ranimer son système nerveux calciné, pour liquéfier son albumine qui se coagule, il n'a plus d'autres liquides que l'acide sulfurique ou l'eau forte.
Yains efforts.
A chaque souffle de vent qui vient agiter cette atmosphère anhydre, des milliers de créatures sont desséchées instantanément : et le cavalier sur son cheval, l'avocat à la barre, le juge sur son siège, l'acrobate sur sa corde, Touvrière à sa fenêtre, le roi sur son trône, se raidit momifié !
Et alors vient le dernier jour!
Ils ne sont plus que trente-sept, errants comme des spectres d'amadou au milieu d'une population effroyable de momies qui les regardent
avec des yeux semblables à des raisins de Corinthe.
Et ils se prennent les mains, et ils commencent une ronde furieuse, et à chaque tour un des danseurs trébuche et se casse avec un bruit sec. Et le trente-sixième tour fini, le survivant demeure seul en face de ce monceau misérable où sont rassemblés les derniers débris de la race humaine !
Il jette un dernier regard sur la terre; il lui dit adieu au nom de nous tous, et de ses pauvres yeux brûlés tombe une larme, la dernière larme de l'humanité. Il la recueille dans sa main, il la boit, et il meurt en regardant le ciel.
Pouff!!!
Une petite flamme bleuâtre s'élève en tremblotant; puis deux, puis trois, puis mille. Le globe entier s'embrase, brûle un instant, s'éteint.
Tout est fini : la terre est morte.
Morne et glacée, elle roule tristement dans les déserts silencieux de l'infini ; et de tant de beauté, de tant de gloire, de tant de joies, do tant de douleurs, de tant de baisers, il ne reste plus qu'une petite pierre calcinée, errant misérable à travers les mondes nouveaux.
Adieu, terre! Adieu, souvenirs touchants
de nos histoires, de notre génie, de nos larmes et de nos amours! Adieu, nature, toi dont la majesté douce et sereine nous consolait si bien de nos souffrances! Adieu, bois frais et sombres, où pendant les belles nuits d'été, à la lumière argentée de la lune, on entendait chanter le rossignol! Adieu, créatures terribles et charmantes qui meniez le monde avec une larme ou un sourire, et que nous appelions de noms si doux! Ah! puisqu'il ne reste plus rien do vous, tout est bien fini :