‹ FantaisiesChapitre 2 sur 19 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

L'auteur a ])iiblif', on 1872 et on 1876, sous le titre do Noiirrl/ps et Fantaisies humoristiques, doux recueils de pièces très variées. Aujourd'hui, voulant donner à cette partie de SOS oeuvres une forme définitive, il en fait liois volumes séparés; dans chacun de ces volumes seront rassemblées les pièces d'ini même genre.

Tout d'abord il en a détaché le Rossignol, l'Exposition des Chiens, l'Ane de Buridan et A'v Mouches, pour les réunir à la Zoologie

VI AVERTISSEMEXT.

Morale. Cet ouvrage est compoï^é de deux séries : la première a été publiée au mois de mai 1881, et la seronde le sera prorhainement. 11 se compose d'une suite de fantaisies humoristiques, sentimentales et nuthropologiques, à propos des bêtes. Les quatre articles ci-dessus indiqués s'y ratlnchaient, ou plutôt c'est la Zoolof/io Morah qui est venue s'y rattacher, car l'idée du livre en esl sortie.

Dans un volume intitulé : Conter, la Bibliothèque Charpentier a donné l'année dernière les nouvelles comiques détachées des Nor/rp//ps pt Fantaisips humoristiques, plus : le Ndufrcif/p dp l' Aquarelliste, Une Soirée de Caciques, la Lyre, la Vénus de Mile, qui n'avait pas encore paru en recueil, et Troc, qui était alors inédit. En tête est le portrait « véritable » de Ylnralide à la Tête de bois, dessiné et gravé à l'eau-forte par l'auteur.

Un second volume intitulé Nourelles, qui

AVERTISSEMENT, vu

a paru eu octobre 1882, et qui est oiiié d'une eau-forte de Tauteiir représentant le Canot de l'Amiral, contient les nouvelles du ^enre pathétique ou sentimental. Outre celles des deux anciennes séries, on ^WvdiLord Ferfjus et le Coq du Cluf/wr, qui n'avaient pas été écrits lorsque parurent ces deux séries.

Le présent volume complète la réimpression des deux séries des Noi/relles et Fantaisies humoristiques. On y retrouvera, outre les Fantaisies contenues dans ces deux séries, treize pièces nouvelles, qui sont : le Lirre de prières, le Progrès, la Médecine au temps de Louis XIII, les Destinées de l'art, la Neige des quatre saisons, Philosophie de l'artillerie, l'Ex - aspéra - tion unicerselle. Démolitions, l'Origine de la vie et l'Historioscope. Il est orné d'une eau-forte représentant Un précepte d'Horace, dessiné et ^ravé par l'autoiir.

La réédition que nous complétons aujourd'iiui contiendra ainsi dix-neuf pièces de

vni AVERTISSEMENT.

plus que les Nouvelles et Fantaisies Jiuino^ ristiques.

L'auteur a revu et corrigé le tout avec le plus graud soiu. Il ose espérer que, sous cette forme uouvelle qui y donne plus d'accent et d'unité, son œuvre justifiera un peu mieux peut-être l'excès d'indulgence qu'on a bien voulu lui montrer, et dont il exprime ici sa profonde reconnaissance.

Paris, le h'' janvier IbiSo.

Parmi les reliques de famille que je tire quelquefois de mon secrétaire pour les baiser eu souvenir de ceux qui ne sont plus, il est un vieux livre de maroquin rouge orné de dorures antiques et qui remonte au siècle dernier.

C'est le livre de prières de ma bisaïeule.

Chaque année, lorsque le printemps ramène, pour moi comme pour tous les hommes de mon âge, ce sentiment d'angoisse et de lassitude de la vie, qui a remplacé pour nous autres les ardeurs printanières de nos jeunes ans, je prends ce livre, je le parcours au hasard.

Un pli froissé par la main, l'auréole d'une larme sécliée, un cœur couronné d'épines qui saigne, les images des saints, patrons de notre

famille, me font retrouver de page en page la trace des âmes qui pendant trois générations ont suivi ce chemin de la prière, avec leur foi, leurs espérances, leurs amours et leurs chagrins.

Encore quelques années, et un siècle aura passé depuis le jour où ce livre fut imprimé. Un siècle! et l'un des plus orageux, des plus terribles, que l'âme humaine ait traversés.

Au cours de cette longue suite de tempêtes, il n'est pas d'erreurs ou de crimes qui n'aient eu leur jour de triomphe, pas un juste qui n'ait été violenté dans sa personne ou persécuté dans sa foi ; la hôte féroce humaine, déchaînée par une main inconnue, s'est ruée comme un loup à travers le troupeau des peuples, et un jour même, sautant à la g'orge du pasteur, elle l'a étranglé.

De temps à autre on voyait tout à coup tomber du ciel un Hercule ou un Thésée. Sans qu'on sût comment, il marchait au monstre, le terrassait, le muselait, le remettait à la chaîne.

Ce peuple, tout à l'heure perdu, était sauvé, et il se remettait à vivre dans la confiance et dans la joie, jusqu'au jour où il apprenait tout à coup que la bête avait de nouveau rompu sa chaîne et qu'il fallait encore une fois se résigner à souffrir.

Et à chaque bouleversement, de toutes parts les hommes se mettaient à écrire : ils écrivaient, ils écrivaient ! Des nuages de journaux montaient en tourbillonnant dans le ciel ; des montagnes de livres s'élevaient par degrés comme des tours de Babel, et tout ce que le mensonge et la vérité, le bon sens et la folie, peuvent fournir d'idées à notre misérable cervelle, on se le jetait à la face avec des cris de colère ou de désespoir.

Il se faisait un silence, quelques années de calme se passaient, puis la tempeMe recommençait à rugir, et ainsi de suite.

Pendant ce temps, inébranlable comme un rocher au milieu d'un torrent, le vieux livre de prières de ma bisaïeule laissait passer les hommes et les choses, répétant imperturbablement les mêmes prières, racontant pour la millième fois, sans y changer un mot, la vie, les œuvres et le sacrifice, d'un Dieu mort pour nous.

Dans les difficultés de la vie, dans les angoisses de conscience, dans la joie ou dans la douleur, on n'avait qu'à l'ouvrir pour trouver, fidèlement immobile à sa place accoutumée, le conseil, le sourire ou la consolation, dont on avait besoin.

Chaque fois qu'un enfant naissait dans notre

famille, raïeulo prenait le vieux livre, et devant la famille à genoux, l'ouvrant à la même page, y relisait, pour appeler les bénédictions du ciel sur le nouveau-né, la même prière qu'on avait lue le jour où elle vint au monde.

Quand la mort venait cherciier un des nôtres; quand, les mains croisées, avec un crucifix sur sa poitrine, celui qui allait nous quitter était étendu sur son lit, le vieux livre s'ouvrait encore, à la dernière page cette fois.

La famille, étouffant ses sanglots, récitait d'une voix basse et précipitée ces sublimes prières des Agonisants, où, appelant à leur aide tous les saints du paradis, rappelant au Seigneur les exemples de sa miséricorde, on le supplie de se souvenir que ce pécheur qui va mourir n'a défailli que par faiblesse et par jnisère, qu'il n'a point été créé par des dieux étrangers, mais par lui^ seul Dieu vivant et véritable, et qu'il a toujours gardé sa foi à son Créateur.

Et quand je pense que cette histoire de ma famille est celle du monde entier; quand je pense que, sur les trois quarts du globe, tout ce que l'homme a de foi et d'espérance, tout ce qu'il sait de morale et de vérité, se résume dans le nom de Jésus-Christ; quand je vois que, sur le reste de la terre, tout ce qui pense, à part quelques sauvages. s'unit pour reconnaître, sous

d'autres formes et sous d'autres symboles, les vérités suprêmes que le Christ a révélées dans leur forme la plus élevée et la plus parfaite, je me dis que le livre de prières de ma bisaïeule contient, tout bien considéré, plus do sagesse et de certitude que tous les livres, que toutes les constitutions, que toutes les lois, et même que tous les journaux, griffonnés depuis tant de siècles par la main des hommes.

C 0 N T l^ PHILOSOPHIQUE

Un jour, des voyageurs qui s'étaient aventurés en pays étranger à la recherche de la licorne, du merle blanc et de quelques autres desiderata scientifiques, tombèrent aux mains d'une troupe d'orangs-outans.

Ces singes prétendirent aussitôt les obliger à grimper aux arbres pour leur cueillir des cocos ou des muscades.

Les prisonniers réclamèrent, sous prétexte :

Que ces exercices sont contraires aux coutumes des peuples civilisés;

Qu'ils leur faisaient peur à cause des chutes qui en pouvaient résulter;

Qu'ils blessaient à la fois leurs croyances et leur^dignité.

— C'est vous, répliqua le roi des orangsoutans, qui blesseriez nos croyances et notre

dignité si nous vous laissions faire : vous n'y entendez rien. Sachez que Torang-outan est le roi de la création, que sa manière de voir en toutes choses est la seule qui ait le sens commun, et que vous n'êtes que des bêtes. En voulez-vous d'autre preuve que le fait de vous être laissé prendre si sottement par nous?

— Auguste quadrumane, objecta un des prisonniers, Votre Majesté est dans l'erreur : c'est l'homme qui est le roi de la création. Et ce qui lui assure cette suprématie sans conteste, c'est que, seul de tous les êtres, il peut progresser indéfiniment dans la science, dans la vérité, dans la justice et dans le bonheur.

— Oh! oh! dit le roi des orangs-outans, qui était un singe équitable malgré sa brutalité, quel est donc le pays où vit une race si savante, si clairvoyante, si juste et si heureuse? Est-ce la Russie? ^

— Oh ! non, on s'y assassine, on s'y fait sauter à coups de dynamite, on s'y pend et on s'y fusille, que c'est à en devenir fou d'horreur. Ce pays restera toute sa vie ce qu'il a toujours été : un empire impossible dans une contrée inhabitable .

— Est-ce l'Allemagne?

— Oh ! non, les gens y meurent de misère, et les théories les plus subversives y jettent un trouble et un désordre affreux !

— L'Italie?

— C'est la même chose.

— L'Autriche?

— Mon Dieu! non, tout s'y détraque et menace ruine depuis plus de cinq cents ans, et on ne conçoit pas comment cela tient encore debout.

— L'Angleterre?

— Ne m'en parlez pas : la misère y ronge des millions d'hommes au bénéfice de quelques milliers d'autres.

— La Snède, la Norvège?

— Un climat effroyable y fait de la vie une lutle sans trêve et sans merci.

— La Turquie?

— Elle meurt de paresse et de corruption.

— La Hollande?

On y vit dans une crainte continuelle d'être

submergé par Vocéan ou envahi par l'ennemi.

— La Belgique?

— On s'y arrache les yeux parce que les uns croient en Dieu tandis que les autres veulent qu'on croie au diable.

— La Suisse?

Les partis s'y prennent aux cheveux dès

qu'il s'agit d'une question d'intérêt commun.

— Les Principautés danubiennes?

— C'est un champ de bataille où les peuples s'égorgent tous les deux ou trois ans.

— Diable! dit le singe. Ah! et l'Espagne?

— On y conspire tout à l'heure pour la prochaine révolution.

— L'Afrique?

— Dans le nord et dans le sud, on y égorge les indigènes pour les civiliser; dans le reste, les indigènes s'égorgent mutuellement... pour s'apprendre à vivre.

— L'Amérique?

— Il y en a deux : l'une, oii la vie n'est pas tenable pour un homme intelligent, et l'autre, oii la chaleur, la fièvre jaune, les révolutions et les tremblements de terre, la rendent impossible ou intolérable, même pour les sots.

— Eh bien, l'Asie?

— L'Asie! pays barbare, oii nul n'est sûr de garder pendant une heure sa tête sur ses épaules !

— Mais rOcéanie, enlin?

— Colonies de vieux peuples, avec les vices et les misères de la métropole, plus tous les défauts des aventuriers. Il est vrai qu'on y trouve aussi des anthropophages, mais les relations avec ces gens-là sont insupportables à cause de leur gourmandise.

— Alors, la France?

— La France! Hélas! c'est noire pays, et il a été mis à sac de telle façon par des gens qui

se sont mis à la tête des ailaires, que la vie n'y est plus possible. C'est même pour la fuir que nous sommes venus ici chercher la licorne et le merle blanc, espérant contribuer du moins aux progrès de la science, faute de pouvoir rien faire pour empêcher la ruine de notre pays.

— Ainsi, dit Torang-outan, voilà ce que vous appelez le progrès de l'humanité?

Il resta un moment rêveur; puis, relevant la tête d'un air majestueux :

— Allez cueillir des cocos et des muscades, messieurs : vous n'êtes bons qu'à cela !

Dans un château.

On est à rarrière-saison. Au dehors il fait an teni[is aifrenx. Le vent gronde par rafales, faisant tourbillonner les feuilles sèches et gémissant lugubrement par toutes les jointures des portes, tandis que la pluie fouette et fait grincer les carreaux du vitrage.

Un homme d'âge moyen est allongé dans sou grand fauteuil, les jambes étendues, les bras abandonnés sur ses genoux, la tête penchée, et regardant tribtement le feu qui brûle :

AiiLsi voilà donc ce que c'est que la vie! Déjà vieux! Déjà fini! Grand-père, moi! Est-ce possible? Quoi ! c'est donc tout? Et quand je vivrais cinquante ans encore, jamais, jamais, pas un jour, pas une heure, pas une minute, il ne me sera permis de prétendre seulement à la plus modeste, à la plus fugitive, de ces joies que la jeunesse m'a données !

PourLanL c'était si bon, et j'en jouissais si dou~

cernent! 0 fraîcheurs matinales, je ne vous ressentirai donc plus? 0 lumière argentée qui illuminais le monde d'une lueur magique , te voilà donc éteinte et mes yeux ne te verront plus resplendir? Qu'est devenu cet air de fête qui décorait comme une parure toutes les choses de la vie?

C'est affreux!...

C'est injuste : car enfin je me sens dans la plénitude de mes forces, et jamais mon cœur n'a battu plus puissamment. Je suis vigoureux et sain comme un chêne; à pied ou à cheval, à la course ou à la nage, aucun jeune homme ne peut me suivre ; j'ai plus de dents et de cheveux à moi tout seul que dix de ces petits crevés qui se tortillent en roucoulant comme des pigeons phtisiques : et toutes les œillades sont pour eux, tandis que moi, si une jeune femme me regarde, c'est avec tant de confiance et de respect, qu'elle me semble toujours prête à me demander ma bénédiction !

Ah morbleu! si j'en tenais une, comme je lui apprendrais à ne plus me respecter. . . que diable ! car enfin c'est une barbarie d'enterrer ainsi un homme tout vivant !

La triste saison que l'automne! tout sèche, tout jaunit, tout tombe et meurt. Les souvenirs

de l'année qui va finir prennent une teinte de regrets et de deuil, et l'hiver qui s'avance donne à l'avenir une perspective funèbre.

Il reste un moment perdu dans ses pensées. Au bout de quelques minutes il lève la tête et regarde dans le vague comme pour chercher un souvenir, puis tout à coup il va à sa bibliothèque et en tire une cassette de bois peinte en bleu-de-ciel, avec des oiseaux et des fleurs grossièrement figurés en blanc, jaune, rouge et noir.

Pauvre vieille cassette! Que tu viens de loin, et que de choses tu pourrais raconter ! Depuis plus d'un siècle peut-être tu es dans la famille, et combien de fois as-tu vu les joujoux des nouveau-venus dans la vie remplacer les souvenirs des vieillards et les reliques des morts? Moimême je suis venu comme les autres: comme les autres, j'ai dispersé tes trésors pour les remplacer par ces lettres et par ces fleurs séchées que d'autres disperseront à leur tour... C'est la loi : la vie n'est pas moins inexorable que la mort, elle ne se lasse pas plus de profaner que la mort, de consacrer...

Il renverse sur une petite table le contenu de la cassette, lettres, rubans fanés, fleurs sèches, cartes, imprimés, portefeuille, qui forment un monceau confus, d'où s'élève un nuage de poussière. Il regarde.

Voilà donc ce qui reste de ma jeunesse ! Papier jauni par le temps, roses et violettes,

petit gant noir, rosette de ruban rouge, boucles de cheveux, quels parfums vous répandiez autrefois, et avec quels transports je vous dévorais de mes baisers ! Et maintenant, là, j'ose à peine vous toucher; la poussière vous couvre, vos couleurs ont disparu, les plis et les froissements vous ont fait comme des rides, et l'odeur aigre du bois et du cuir moisis a remplacé votre douce senteur d'autrefois.

Il prend une letlre au hasard et lit :

(( Mon cher ami,

« Je m'empresse de te faire savoir, comme (( je te l'avais promis, que je serai libre samedi, (( depuis midi jusqu'à deux heures. Ainsi, si tu « es libre, nous pourrons aller faire une pro- « menade.

« Toute à toi,

« Laure. ))

Mes premières amours...

Elle était si jolie, que les passants, en la regardant dans la voiture, ouvraient de grands yeux stupéfaits ! Nous allâmes au Bois, et dans un bosquet on nous servit des glaces. Avec quels éclats de rire nous changions de verre et de cuiller, et cent fois et mille fois, avec un baiser avant et un baiser après! Elle me frottait Je nez de son éventail, elle m'essuyait les lèvres

avec son petit mouchoir de batiste parfumé. Elle avait dix-huit ans, j'en avais vingt... Au retour, elle sommeillait, sa tête roulant sur mon épaule, ses pieds mignons étendus sur la banquette, s'enivrant et m'cnivrant d'amour...

Il cliercho une aulre lettre de la même écriture. A peine l'a-t-il commencée qu'il la froisse, la jette au feu, et baisse tristement la tête :

Oui... elle a fini bien mal. La voilà dans la boue... Je n'ai plus pu la revoir!

Il prend une autre lettre.

Adeline. Une déclassée, à ce qu'elle prétendait. Beau corps, beaux cheveux roux, mais quel vilain caractère !

11 prend dans le monceau de lettres un gant noir et une rosette de ruban rouge enveloppés dans un papier :

« Opéra, 17 février 18... »

C'était mon rêve! Un débardeur! presser dans mes bras un de ces petits diables en chemise de batiste, en pantalon de satin, avec des cheveux frisés et une casquette de velours noir !

Eh bien, j'ai cru l'avoir, mais je n'ai pressé sur mon cœur que des désagréments! Jamais contente, toujours triste et maussade, et s'amusant à manger des cerises et à en faire sauter les noyaux pendant que je lui parlais d'amour.

[lue, deux, trois, quatre, cinq, six, lettres

d'elle. Toujours la même chose : « Tu sais comme je t'aime, donne-moi de Targent. » Ah ! à la bonne heure :

« Mon ami.

« C'est en vain que je t'attends, serais-lu «■ malade? Je t'attends samedi.

« Ton amie,

'< Adeline. »

n y a trente ans de cela : elle attend encore.

Il défait un paquet de cartes d'étudiant réunies par une faveur bleue :

Tiens! mes cartes d'étudiant! En ai-je fait, de ces courses au quartier latin ! Et par tous les temps, toujours à pied, afin d'économiser les voitures. Trois quarts d'heure de chemin, et traversée des halles sur un lit de choux et de poireaux.

Etait-ce assez ennuyeux, ces cours de droit! Pour quelques hommes de valeur, que de vieilles bètes, et de mauvaises bêtes . parmi ces professeurs! J'ai presque oublié leurs noms... Ah! D. .. ! Voilà un homme qui pendant quarante ans s'est fait maudire par toute la jeunesse. J'ai eu un de ses coups de dent, il m'a fait refuser à un examen. <Juel battement de cœur lorsqu'il

me fallut rentrer chez moi et annoncer cela à ma mère !

Il prend une autre lettre :

Ah! Lucile! Une belle brune, tendre, mais volage. Voyons un peu :

« Monsieur,

« N'osant m'expliquer avec vous de vive voix, « je préfère vous écrire. Vous n'ignorez pas dans « quelle position pénible je puis être d'un mo- <( ment à l'autre ayant contracté une liaison « avec vous, mes parents venant à le savoir. « Maintenant, sans être exigeante, je désirerais « savoir si je puis compter sur vous pour acquit- « ter certaines petites dettes... »

Il jette la lettre au feu, l'elève fièrement la tête :

Oui... à vingt ans... on paye. A partir de trente ans, je n'ai plus payé. De l'amour vendu I Pouah !

Il tire un imprimé ; c'est un ahnanach où certains jours sont soulignés. Des vers gracieux expliquent que ces signes marquent une invitation pour ces jours-là :

Les aimables, les adorables gens! Esprit, cœur, talent, manières, ils avaient tout, et ils donnaient tout avec une grâce sans pareille. Ils marchaient dans la vie non pas unis, mais embrassés, et leur maison était un foyer d'affection

OÙ vingt familles amenaient leurs enfants et les voyaient grandir, partager les plaisirs les plus innocents et les plus aimables, se choisir, s'attacher peu à peu, et souvent pour la vie!

Il baisse la Irte :

Morts tous deux... C'était l'idéal d'un bon ménage. Tout le monde travaillait dans cette maison, et du matin au soir on n'y entendait que des éclats de rire...

Il prend un débris de bouquet de violettes dont il ne reste que les tiges :

Si jeunesse savait...

Eh bien! non. Non, si j'avais su, je l'aurais fuie avec dégoût... Non, la jeunesse ne sait pas ce que nous savons, elle ne sait pas que même en amour il y a un honneur à respecter. Je ne referais pas ce qu'elle me faisait faire, cette épouse abominable du plus digne des hommes.. Quelle chose incompréhensible ! Quand je pense à un mari trompé, je ris, et quand je prononce le mot « adultère », je frissonne comme à la vue d'une dartre vive!

Il jirend une lettre imprimée :

« Monsieur,

{( J'ai l'honneur de vous informer que vous « avez été admis au stage, etc. »

Me voilà donc avocat! Ce n'a pas été sans peine. J'avais préparé ma thèse avec Francine; les cheveux de Francine avaient un mètre et demi de longueur, ce qui avait été cause qu'on m'avait refusé à ma thèse

Il prend uns grande lettre à cachet rouge :

Mon Dieu, que l'espèce humaine est basse! Voilà le plus réactionnaire de mes amis qui m'écrivait une lettre honteuse pour me demander ma protection auprès d'un de nos amis devenu ministre à la faveur d'une révolution !

11 prend une lettre olilongiie, dont les bords sont gaufrés en forme de bordure de dentelle :

Voilà donc le papier coquet de ce temps-là!

Rosalinde...

C'est à ne pas en croire mes yeux :

« ...Enfin, au bal de M""" F., n'as-tu pas été « glorieux de fasciner mille cœurs, d'obtenir « même un doux regard de moi?... Parole « d'honneur, mon cher, je t'ai aimé tout de « bon pendant une valse et encore un peu... Je « m'appropriais la romance de La Folle, et je (( chantais avec elle :

« Et pendant tout le bal je ne pensais qu'à lui...

« 0 Léon! Léon! mon Léon! »

Belle, spirituelle, pleine de talent ot de cœur.

destinée à faire la femme la plus adorable, elle était alors dans tout Téclat de ses dix-huit ans. Elle faisait et disait, pour moi comme pour les autres, des folies de ce genre. Une enfant gâtée, disions-nous. Je croyais que pourmoi ces folies ne tireraient jamais à conséquence. Elle s'est mariée, et un jour ! ! !

Ah ! mon Dieu ! le rouge me monte encore au front!

Il prend une lettre Ijordée de noir :

« Mon cher ami, j'ai la douleur de vous an- « noncer que mon pauvre père... >)

Notre plus vieil ami. Et celui qui nous écrivait est mort aussi.

11 prend une pièce de vers :

Mort.

Il prend une fleur sèche :

Morte.

Il prend un imprimé de quelques lignes :

« Monsieur, j'ai l'honneur de vous informer (( que M. le Président de la Cour d'assises vous « a désigné pour défendre d'office le nommé (' Jacques Noël, accusé de vol domestique. »

Ah! au tour de l'ingratitude, maintenant. C'était mon début, j'avais attendri tout le monde, jusqu'au ministère public. Je fis acquit-

ter mon client, un enfant de seize ans : c'était lui sauver la vie que de lui épargner cette flétrissure. On m'entourait, on me félicitait. Je voulus me donner la joie d'aller moi-même faire ouvrir à l'enfant les portes de la Conciergerie.

Le père était sur le quai, il me vit sortir avec son fils, et il attendit que je fusse éloigné pour s'approcher de lui...

L'ingrat !

Il prend un paquet de lettres et les feuillette d"uii air découragé, puis il promène ses regards sur les objets qui l'entourent :

— Et moi, que suis-je?

Balayant d'un revers de main le monceau qui remplissait la cassette, il le pousse du pied dans le foyer et le regarde brûler en sanglotant.

On entend derrière la porte les cris d'un petit enfant. On frappe, et une nourrice entre, tenant sur les bras un enfant de deux ans :

— Môsieur, je n'peux pas veni à bout d'ia petiote! Enfin, c'est une rage, quoi! elle ne veut pas dormir sans avoir bise son grand-papa!

La nourrice pose l'enfant sur les genoux de son grandpère , qu'il embrasse de toutes ses forces en lui prenant les oreilles à pleines mains. Au même moment il se fait un grand bruit de pas et de cris de joie dans l'escalier. La porte s'ouvre : une jeune femme, en costume de voyage, suivie d'une autre dame encore belle et gra-

cieusc, et d'un oflicier de dragons eu petite tenue, entre et vient se jeter au cou de son père.

L'enfant, recueillant avec un de ses petits doigts une larme de son grand-père et la lui montrant :

— Ah ! ah ! grand-papa pas sage ! Grand-papa pleuré !

Le grand-père, riant a rhaudes larmes :

— Oh 1 bébé 1 bébé ! Pardon ! Grand-papa fera plusl

Je dirai : J'étais là, telle chose m"avint; Vous y croirez être vous-même.

La Fontaink. les Deux Pigeons.

La nuit est sombre : le ciel, chargé de nuages lourds, semble peser de tout son poids sur mon cœur; Tair sec et chaud me brûle les joues; l'orage, que je respire, circule dans toutes mes veines et me remplit d'une angoisse inexprimable. Je marche au hasard le long des quais déserts à celte heure; le lleuve lui-même frémit sous la puissance des menaces du ciel; ses eaux roulent comme du plomb fondu, et sur sa surface tumultueuse des traînées llamboyantes reflètent les lumières de la rive.

Il est huit heures : la ménagerie humaine prend son repas du soir. Deux millions d'hommes se reposent du labeur gigantesque d'une jour-

uée. Les soucis et la pâleur ont disparu de tous ces visages. Jusqu'à demain, trêve à la bataille de la vie : l'heure du plaisir va sonner., et les passions, affamées par ce long jour de tentations et de jeune, demandent à manger. Cinquante mille femmes de proie, qui attendent depuis la fin de la dernière nuit, se répandent sur le pavé : cent mille hommes, l'estomac gorgé de vins et de viandes et la poche pleine d'or, marchent au devant d'elles.

Et moi aussi j'ai fini ma journée de travail. Mon cerveau, las d'avoir produit des idées pendant tout un jour, enfante mille rêves capricieux; des Chimères aux formes indécises semblent voltiger devant moi, et je les suis.

A travers les massifs de verdure je vois briller un grand feu, et de temps à autre un souffle d'harmonie lointaine passe dans les hautes branches des arbres.

J'avance toujours; du sein de l'ombre où je marche, cette lueur m'attire, et la musique semble m'appeler de plus en plus fort, comme le chant de la sirène. Je marche, je hâte le pas, sans savoir pourquoi, et tout troublé, tout haletant, j'arrive devant l'ouverture d'une avenue où deux triangles, étincelant d'un éclat terrible sur la nuit qui les environne, font flamboyer en lettres de feu, en lettres qui s'élancent, qui

frissonnent et qui brûlent, en lettres vivantes, vraiment! ce seul mot :

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