‹ FantaisiesChapitre 3 sur 19 · MABILLE · texte numérisé non relu

MABILLE

En avant, des silhouettes humaines se détachent en noir sur ce fond éblouissant. Qui les attire et les retient là? Est-ce Tàpre convoitise du pauvre? Est-ce tout simplement l'attrait que la lumière exerce sur toutes les bêtes, même sur la bète humaine?

■Ils ne font que regarder, et cela seul suffit pour les faire bon gré mal gré acteurs, et quels acteurs! dans la fête qui se prépare : ils ne savent pas ce que Ternie d'autrui donne de délices à l'homme qui va jouir! Mais que les entrepreneurs de débauche le savent bien, et comme ils prodiguent ces appâts de lumière qui attirent toutes les âmes en peine de volupté, ne prenant que les hardis et forçant les timides à rester là et à faire galerie !

Ainsi donc, au delà de ce cercle de feu. il y a le plaisir... Est-ce le plaisir?

La volupté... Est-ce la volupté?

Le mal...

Le mal? Oui.

Le mal... je ne veux pas le faire. Mais n'y a-t-il pas en nous une curiosité cupide qui nous

pousse à aller le regarder de près comme on va regarder les lions el les tigres?

Le mal... J'ai passé entre les deux triangles de feu, et me voilà dans une allée presque déserte, bordée de maisons irrégulières et de boutiques borgnes. A l'horizon, les masses bizarrement découpées des usines situées sur l'autre rive de la Seine ; vers le milieu de l'avenue, une plaque de lumière et un bouquet de becs de g-az : c'est là.

Oui, l'architecte qui a conçu ce portique connaissait bien son art et a bien étudié le cœur humain. Ce style composite, celte alliance de voûtes orientales et de loges florentines, ce désordre de guirlandes et de colonnes étincelant de mille feux, voiià bien le style, et le portique annonce bien le temple et le culte. Il y a surtout ces balcons vides, d'où des personnages imaginaires semblent se pencher et vous appeler, ou venir respirer au dehors un peu d'air qui soit moins brûlant...

Yais-je vraiment entrer?

Je fais un pas.

Qu'est-ce que je vais faire là?

Je fais un second pas.

Qu'y gagnerais-je?

J'avance encore.

Me frotter au vice... '

Je paye ciaq francs et m'y voilà.

Un passage doucement éclairé conduit tout droit contre un mur dont on a fait un panorama d'un effet étrange. On y a peint une avenue de peupliers; elle s'étend en droite ligne à perte de vue: elle est déserte; les feuilles des arbres commencent à jaunir; on voit un ciel bleu, un peu de brume, et la lumière argentée d'une matinée d'automne. Cette perspective qui s'élance dans l'espace à travers l'impossible, cette échappée mélancolique sur la nature, ouverte au seuil d'une fournaise, cet effet de jour au milieu de la nuit, ont quelque chose qui fait rêver et qui trouble. Qu'a voulu représenter l'artiste? Que signifie cette allée solitaire à l'entrée de ce lieu? Est-ce l'image de la puissance de l'amour, ou de ses lassitudes, ou de ses mensonges, ou de ses promesses infinies?

Je tourne à gauche. Une pelouse, de grands arbres immobiles et quelques globes dépolis laissant à peine passer une lueur discrète; du sable mat qui ne crie pas sous le pied ; au fond, une cabane rustique ayant pour porte un rideau bariolé de signes étranges. Pas une âme dans ce bosquet où tout semble disposé pour le mystère.

Le mystère dans un lieu pareil! Mais non : c'en est l'image, cela suffit pour y faire songer,

et là encore ils ont bien su ce qu'ils faisaient. Et d'ailleurs, même ici, n'est-il pas de ces mots qu'on ne peut se dire qu'à l'oreille, de ces étreintes qui ne veulent pas de témoins?

J'éprouve un malaise singulier : ces gazons d'un vert sombre , ces feuillages lustrés et immobiles sous une lumière louche, tout cela semble faux ou mort. L'air manque : allons plus loin.

Une salle demi-circulaire. Au sortir du bosquet sombre, l'effet d'éblouissement surprend et saisit. Le long- de piliers droits s'enroulent les torses de colonnes en feu supportant des arcades formées de mille petites pointes de flamme qui vibrent comme des langues de serpents. Sous chaque arceau, une guirlande de feuillage aérien se détache sur le fond serré d'un autre feuillage presque noir et vient se suspendre aux bords d'un lampadaire où quelque artiste infernal a allumé des fleurs de feu! (Va et là sur la pelouse, des fleurs pareilles balancent leurs corolles enflammées. C'est un monde impossible où, par un renversement de toutes les lois de la nature, la lumière s'élance du sol, du gazon, des contours de cette architecture fantastique, prenant à revers les visag;es dos spectateurs et projetant sous le feuillage des arbres des reflets inconnus.

Au fond de cet hémicycle s'ouvre une grotte à demi éclairée de lueurs magiques ; elle laisse échapper de ses voûtes les'eaux d'une source qui tombe avec un murmure, et la statue de je ne sais quel dieu , debout sur un piédestal , semble appeler les amants. Je veux entrer, mais chaque chemin que je prends ne mène qu'à des obstacles. Comme en ces rêves où nous nous acharnons contre l'impossible, je m'égare et je m'obstine en vain à cet irritant labyrinthe, et la statue, du sein de ses mystères et de ses prestig-es, semble sourire et me défier...

Maintenant l'homme est préparé. On l'a fait passer tour à tour par la mélancolie, par le mystère, à travers les fleurs, à travers les flammes : il ne lui reste plus qu'à faire un pas, et le voilà sur le terrain où la femme l'attend.

Oui, le terrain, c'est le mot : c'est net et positif comme une aire à battre le blé. Au sortir des fleurs et des gazons, cette terre sèche et nue fait songer à l'effet des planchers de théâtre, qui jurent d'une façon si déplaisante avec l'illusion des décors.

Ici l'entrepreneur ne paraît plus avoir qu'un seul objectif, concentrer sur le plus large espace possible le plus possible de lumière : une fois amenés là, les troupeaux et les meutes qui vont tournoyer dans cette enceinte n'ont pas besoin

d'autre chose que de lumière pour se voir et de champ pour se poursuivre.

Des cercles concentriques de bananiers postiches en tôle peinte et luisante entourent un pavillon où se tient Torchestre. Cet espace est encore à peu près désert. Alentour règne une allée sablée avec quelques courtes échappées sur des simulacres de bosquets. Çà et là des jeux, un café, une salle ouverte pour le cas de pluie : rien qui ne paraisse vulgaire, rien qui diffère beaucoup des autres lieux de plaisir.

A peu près seul, je fais en hésitant le tour de cet espace vide ; quelques personnes assises de loin en loin me regardent passer ; je finis par me sentir gêné d'être seul sous tous ces regards, et un peu décontenancé je m'assieds au troisième rang d'une ligne de fauteuils placés sous la marquise de la salle de bal.

Je commençais à me sentir pris d'une sorte de déception.

Que suis-je venu faire ici? me disais-je. Qu'est-ce que je vais voir? Des filles, les mêmes qu'on voit aux cafés des boulevards, sur les trottoirs, aux courses... En fait d'hommes, sauf quelques curieux comme moi , qui peut venir ici? Qui faut-il être pour avoir le front de jouer publiqu«'ment un rôle dans cette fête de la prostitution?

En tout cas le petit moment de honte que j'ai pu avoir est bien vite passé, car les gens assis autour de moi ont l'air tellement respectable, qu'auprès d'eux je crains vraiment d'avoir l'air d'un libertin.

La plupart sont entre deux âges, graves, parfaitement distingués. En les observant avec attention, on démêle, sous le sang-froid et sous l'aplomb de l'homme comme il faut, une nuance d'embarras : pour peu que je fixe mes yeux sur leur visage, mon regard les trouble. Tous sans exception, comme moi-même, portent ce masque de marbre que l'homme du monde prend d'instinct dès qu'il se sent déplacé là où il est : mais qu'y a-t-il sous ce masque, et lequel d'entre eux a le cœur léger?

De la place où je suis on voit défder les arrivants. Voici un petit collégien d'une douzaine d'années, en uniforme ! Il s'assied sur un banc ; il regarde passer les filles; il paraît ennuyé, blasé presque. Il a l'air doux et bien élevé d'un enfant de bonne maison. Imaginez-vous ce que doit être une famille qui laisse voir de pareilles choses à im enfant?

Eh 1 mon Dieu, une famille peut-être aussi honnête que celle-là qui est assise devant moi : il y a le père, la mère, le fils avec sa jeune femme, el puis une jeune fille. Ce sont des voya-

geurs : ils visitent les curiosités, quelles qu'elles soient. Il faut voir avant tout, et le spectacle du mal a bien son prix.

Ce sont des Américains ou des Anglais, puritains à moins qu'ils ne soient méthodistes. Les figures du père et de la mère sont à peindre : ils serrent les lèvres, se lancent des regards, mais n'osent pas se parler devant leurs enfants : les confidences se feront ce soir : elles ranimeront peut-être, sur le vieil oreiller conjugal, des joies

depuis longtemps oubliées La jeune fille,

chaque fois que passe une belle impure, s'anime et jette un demi-mot à sa sœur mariée. Le fils est le mieux dans son rôle : je crois que vraiment il a un peu honte.

Ils s'en retourneront chez eux : la jeune miss, tout en montant en graine, chantera des romances sur le Sweet home; le père, après boire, démontrera bruyamment la supériorité morale de la race saxonne sur les peuples latins; et la mère, qui est peut-être un vieux bas-bleu , griffonnera quelque roman sur la corruption de la société française. Elle pourra dire :

— J'en étais.

11 est neuf heures et demie : les becs de gaz s'ouvrent à pleine lumière, et l'orchestre, qui jusqu'ici n'a joué que des airs insignifiants,

LE JARDIN DE FEU. 3a

change de ton et commence une espèce de mélopée d'un rythme étrange. C'est une valse, ou plutôt un halancement presque insensible, un murmure sourd et confus de toutes les notes graves des instruments, sous lequel on entend frissonner des soupirs, des plaintes, des cris tendres et douloureux. Cette musique a quelque chose de puissant qui vous entraîne, et d'énervant qui vous brise. L'art de troubler les sens pourrait-il aller jusque-là, et n'est-ce pas plutôt mon imagination qui, s'excitant à des objets nouveaux, répond par des échos fantastiques aux accords d'une valse vulgaire?

Non, c'est un coup de théâtre, et ce redoublement subit de lumière, cette musique voluptueuse roucoulant et rugissant à heure fixe, annoncent l'approche du cortège qui s'avance de tous les points de l'immense métropole, grossissant à chaque carrefour.

En effet, voici les femmes.

Elles arrivent les premières, seules ou deux par deux.

Elles s'avancent à pas comptés, lentement. Ni gaîté ni impudeur sur leur visage : elles sont graves, et au moment d'engager cette lutte pour l'existence, qu'il faut recommencer chaque soir, leur regard est anxieux et mélancolique comme celui du marin : pour elles aussi il

n'y a de certain que l'heure présente, et l'avenir ne va pas au delà de l'horizon.

Leur démarche a vraiment quelque chose de théâtral; j'oserais presque dire : de solennel. Là j'ai vu plus clairement que jamais combien les grandes forces de la nature ont de pouvoir : partout où le besoin, la passion ou le vice font affluer une foule humaine , tous les cœurs et toutes les âmes semblent se coucher dans le même sens, comme les épis de blé au souffle du vent. Cette espèce de recueillement, qui courbe ces créatures sous le poids de leur destinée, domine aussi les spectateurs : les visages sont sérieux et pensifs. Au dehors, entre elles et la foule, il n'y a d'autre lien que le mépris : ici, où ce qu'elles apportent n'est en définitive que ce qu'on y vient chercher, chacun se sent bien, à l'agitation de son cœur et aux souvenirs de sa conscience, plus complice que juge.

C'est avec une sorte de pitié qu'on voit passer, magnifiquement parées, ces pauvres filles perdues. Ce n'est pas seulement l'attrait du mal, ce n'est pas seulement la curiosité, qui nous oppresse ainsi à leur aspect, c'est le sentiment d'un problème de conscience plus profond encore et plus poignant. Yoilà des victimes qui, couronnées de fleurs, marchent volontairement au sacrifice : pourquoi ce plaisir qui les

entraîne, celte misère qui les pousse? Le vice à lui tout seul ne serait donc pas assez fort pour les mettre à mal?...

Elles passent l'une après l'autre. Chacune d'elles, avec une précision instinctive, s'est fait un ajustement propre au caractère de sa beauté ; chacune a son costume à part, suivant son rôle dans le drame, et leur parure donne des formes visibles à toutes les réalités, à toutes les fantaisies, à tous les caprices, à tous les rêves et à tous les dérèglements.

Les allégories ont pris un corps et marchent; les déesses du paganisme et les héroïnes des romans reviennent à la vie; les passions, les vices, les crimes, sont là aussi, représentés par des espèces de fantômes à l'air sinistre.

Voici la rose, voici le muguet, voilà le gai coquelicot à côté de l'enivrant jasmin; ce petit bouton de rose, c'est Mimi Pinson ; celt« blonde rêveuse dans sa robe blanche tout unie, c'est Marguerite.

L'œil fier , les sourcils froncés , ses cheveux noirs ruisselant en colère sur ses épaules royales, Junou s'avance; près d'elle, une enfant, llébé, rose de plaisir.

Deux sœurs, presque pareilles, efflanquées, affamées, chaudes, jettent sur tous les hommes qui passent des regards de louves.

Une autre, vêtue de noir, pâle comme la mort, les lèvres presque bleues, les yeux brillants, semble une empoisonneuse cherchant sa victime.

Celle-ci, blanche, grasse, délicate, embaumée de parfums, couverte de diamants, de dentelles et de fleurs, rassemble et promet dans un sourire tous les raffinements de la volupté; celle-là, en robe courte, simple, tout unie, campée sur ses reins, la gorge en avant, haute en couleur, passe de Fair délibéré d'un fort de la halle en quête d'ouvrage : elle sait ce qu'elle vaut.

Sur ce banc, une Espagnole, avec sa mantille et son œillet rouge, joue langoureusement de l'éventail et balance son petit pied chaussé de jaune et de noir; et dans l'ombre d'un bosquet, épiant la proie et flairant l'or, un vampire et un succube se tiennent la main et semblent se dire à l'oreille d'affreux secrets.

Mais non ! dans tout cela il n'y a de vrai que l'illusion et le mensonge : derrière ces visions filles de la fièvre des sens, lorsque seront tombés les oripeaux avec les voiles, nous ne trouverons plus que le vice froid et nu...

...On dirait, en vérité, que cette musique d'enfer est conduite par le diable en personne! Lisent-ils donc dans les cœurs, pour changer ainsi de note à point nommé et pour rompre le

cours des idées par des sensations toujours nouvelles ?

Il est dix heures : maintenant des troupes d'hommes commencent à défiler devant nous ; elles affluent, elles se pressent, elles se poussent, et peu à peu l'allée circulaire commence à se remplir. L'orchestre, accélérant sa mesure, éclate, entraînant tout ce monde, âmes et corps, dans son rythme furieux : les pieds battent la mesure, on marche malgré soi, on suit. Comme un tourbillon près de se former, le flot des promeneurs oscille, incertain de sa direction; des groupes s'unissent et se dispersent tour à tour; on se lève, on s'assied, on se quitte, on se reprend, et enfin un double courant s'établit, où, dans quelque sens qu'on marche, on ne peut avancer sans rencontrer à chaque pas une femme nouvelle : à droite, à gauche, devant, derrière, elles sont partout. Elles ne vous parlent pas, elles vous regardent à peine : passant et repassant vingt fois sous vos yeux, elles vous obsèdent, voilà tout.

Elles tournent, tournent, tournent ! . . . Et voilà maintenant que moi-même, à force de les reg-arder, je sens le vertige qui me saisit, me met debout et me contraint à marcher. Je me jette dans le torrent.

Il est onze heures. Les regards s'aiguisent;

les rougeurs du sang qui s'échauffe commencent à marbreries joues; les voix s'élèvent avec l'accent métallique et saccadé de l'ivresse; de minute en minute se forment des couples nouveaux, et les paroles qu'ils se disent passent comme une rumeur sombre à travers les éclats de rire. Le moment est décisif, l'heure approche, le désir affamé ne se contraint plus et montre les dents. Les narines s'ouvrent, les gorges et les poitrines se soulèvent en aspirations plus profondes, les flancs qui s'échauffent battent à coups précipités.

Maintenant l'orchestre déchaîné mugit comme un ouragan.

Deux ou trois groupes de misérables, payés on ne sait pourquoi, esquissent, pour l'honneur des principes et des traditions seulement, une danse infâme dont ils n'achèvent pas les traits. Pressés en cercle autour d'eux, des étrangers dévorent des yeux ce spectacle philosophique, et la police, qui surveille, rit de leur consternation et de leur candeur.

Et moi je commence à perdre la tête. Cette atmosphère éclatante, cette musique, ces rires, les odeurs et les parfums, m'étourdissent et m'enivrent.

A force de respirer ces souffles brûlants et ces haleines embaumées, je sens que le poison

me gagne. A force de passer et de repasser devant mes yeux, de me frôler, de me pousser, de se jeter devant moi, la tentation et l'exemple finissent par égarer mes sens. C'est une marée montante de volupté : elle me saisit, me soulève; j'ai perdu pied, je flotte, je dérive, je ne sais plus ce que je fais...

...Je l'ai suivie. Lui ai-je parlé? Je n'en sais rien. Je marche à côté d'elle. Elle sourit comme pour m'interroger. Elle se dirige vers la sortie. Enfin elle s'arrête et me fait face :

— Ah çà, dites donc, mon cher...?

Elle n'achève pas : un jeune homme assez mal mis arrive en courant et s'arrête essoufflé :

— Sapristi ! Amélia, j'ai manqué le train, hein? Elle me désigne du doigt au jeune homme :

— Je ne sais pas trop : demande à monsieur.

— Monsieur? me dit-il, et il tourne ses deux mains vers la femme, qui me regarde en souriant de plus belle...

Un orage commence à gronder. Je marche au hasard à travers les massifs des Champs- Elysées. J'arrive au coin de l'avenue Gabriel. Au moment où je traverse la chaussée, une voiture découverte passe à fond de train, et à la lueur d'un éclair, je les reconnais, elle et lui : ils sont embrassés.

Je m'enfonce, en hâtant le pas, dans le dédale des rues silencieuses.

Me voilà chez moi... Je m'assieds, je mets ma tête dans mes mains, et je pense à toutes ces âmes affolées que j'ai vues tourbillonner devant moi dans l'ivresse de la vie...

Qu'est-ce que la médecine? Qu'est-ce que la science? Jusqu'à quel point la folie et la crédulité humaines peuvent-elles aller? Quel tiers arbitre nous dira si nous ne sommes pas aussi fous et aussi crédules, aussi ignorants en sciences et en médecine, que ces hommes qui nous ont précédés de quelques siècles sur la terre; qui comme nous affirmaient leur savoir au nom de la raison et de l'expérience; qui étaient, au même titre que nos savants d'aujourd'hui, en possession des honneurs et de la renommée, et dont les ouvrages, monuments de toute une vie de travail et de conviction, ne sont plus bons qu'à faire rire?

Si chacun des siècles à venir doit amener dans les sciences un progrès seulement égal à celui qui a marqué chacun des siècles passés,

que penseront de nous nos successeurs dans deux ou trois cents ans d'ici? Or, le progrès s'accélérant toujours, on peut dire que sous ce rapport deux siècles d'avenir représentent comme perspective l'effet d'un passé de quatre ou cinq siècles. D'où l'on peut conclure, je le crains, que de toutes nos sciences d'aujourd'hui il ne restera dans ce temps-là qu'un recueil de plus à ajouter à l'histoire des erreurs de l'esprit humain.

On se sent pris de découragement lorsqu'on jette un regard désenchanté sur ce domaine intellectuel oii tout nous semblait si magnifiquement vrai. On a peine à se résoudre à ne voir dans tout cela que des illusions et des apparences ; il en coûte de confesser à quoi se réduit le nombre des choses que l'homme sait réellement.

Mais ce découragement devient de l'effroi lorsqu'il s'agit de cette science ou de cet art qui s'appelle aujourd'hui la médecine, et dont on ne sait encore si c'est une science, si c'est un art, ni même s'il y a une science ou un art qu'on puisse appeler « la médecine ».

Il s'agit ici de notre santé, de notre vie, et le doute est d'autant plus poignant, que si on peut se passer de science, on ne peut pas se passer de médecin. Nous rions lorsque nous voyons

sur la scène les médecins de Molière débattre dans un langage barbare leurs burlesques consultations : à la réflexion, nous ne rions plus, et nous nous demandons ce que nous deviendrions si nous voyions des médecins de cette espèce se diriger du côté de notre lit lorsque nous sommes malades.

N'insistons pas plus longtemps sur ces réflexions inquiétantes. Faisons comme faisaient nos pères : honorons le médecin, et, comme nos pères aussi, tenons que notre médecin est un homme qui soulage les maux, guérit ce qui est guérissable et, dans les cas d'incurabilité ou de mort inévitable, aura toujours fait pour le mieux.

Ces réflexions et ces réserves faites, ouvrons, avec tout le respect que mérite un vieux livre de médecine, la Pharmacopée des dogmatiques RÉFORMÉE et ENRICHIE de plusieurs remèdes excellents, choisis et tirez de l'art Spagyi'ique, avec un traicté familier de l'exacte préparation Spagyrique des médicamens prins d'entre les Minéraux^ Animaux et végétaux. Et une breue Response au liuret de Jacques Anbert, touchant la génération et les causes des Métaux, par Ioseph du Chesne, siEvu de la Violette, Conseiller et Médecin du Roy. Paris, chez Claude Morel, 1624.

En tête est le portrait de l'auteur, où deux

distiques latins expliquent qu'en joignant l'âme à cette image du corps, on aura sous les yeux la peinture complète de l'homme. Ce complément est ici d'autant plus nécessaire, que cette image représente un gentilhomme à la mine haute et quelque peu rébarbative, et point du tout ce personnage à l'air obséquieux, aux joues rebondies, au nez pointu, aux petits yeux souriants, insinuant et lénitif comme un clystère, enfin, en qui se résume pour nous le type de l'apothicaire d'autrefois.

Le premier besoin du disciple, la première inquiétude du malade, c'est de savoir oii le médecin a pris le titre en vertu duquel il enseigne l'un et guérit l'autre.

Pour le présent, c'est le diplôme qui habihte nos médecins. Du Chesne, lui, nous apprend qu'il est devenu médecin « par veilles et trauaux assidus... en pratiquant et exerçant la médecine avec heureux succez l'espace de quarante ans continuels, en conuersant et communiquant avec les plus doctes et célèbres personnages de toute l'Europe... »

Nous avons donc affaire à un savant, à un « apoticaire diligent : diligent, dit-il, et obseruateur de l'art et des vrais Médecins, non pas comme ces vendeurs de bagatelles, qui ayment mieux vendre des chandelles et des flambeaux,

et ainsi ie ne sçay quoy de ridicule, et emplir leurs boutiques de mercerie, que de s'adonner aux vrayes opérations de leur art et en conserver la dignité et leur honneur... marchans mécaniques et qui mettent leur espérance au lucre et à la pompe. l'aymerois mieux voir, dit-il, Tennem}^ dans cette ville que ces coquins ; qui est-ce qui s'empeschera de leur perfidie... sinon ceux qui les chasseront hors la ville et les extermineront? »

Voilà qui est vigoureux et rassurant pour les malades qui se confieront à un apothicaire si vertueux : apothicaire impartial d'ailleurs, et non moins enthousiaste du beau que sévère pour les charlatans. Il faut lire ce qu'il dit de « la boutique de Cassel, la mieux polie et la plus exquise de l'Europe », où il a « auec plaisir veu plus de mille sortes d'extraits, magistères, essences et autres préparations Ghymiques », et où « le Prince mesme, à sçauoir Maurice, landgraue de Hesse, ce grand et puissant Prince, ne desdaigne point d'y mettre la main ».

Yoilà l'homme; et connaissant l'étendue de sa science et la droiture de son cœur, on serait tenté d'ajouter aux vers latins du portrait ces mots, où se résume l'âme du personnage :

Vm PRODUS, CLYSTERIZAXDI PERITUS.

Il sait qu'il y a des charlatans, il les voue au

mépris des honnêtes gens; mais tout savant qu'il soit, il ne prétend pas que la science ait dit son dernier mot; c'est folie de croire que la médecine soit parvenue à une telle perfection qu'on n'y trouve rien à changer, à ajouter ou diminuer. Sans donc qu'on puisse l'accuser d'être si audacieux, connaissant sa petitesse, que de s'opposer et contredire aux opinions reçues et approuvées par les savants de l'antiquité, <.< nous toutefois, dit-il, comme petits nains assis sur les espaules de géants, et par leur moyen esleués en lieu plus haut, apercevons et voyons de loin les choses beaucoup plus exactement que les anciens mêmes. »

Soyons donc attentifs à l'exposé que nous fait Du Ghesne, de la doctrine spagyrique et des ressources de la polypharmacie dogmatique.

« Le médicament est tout ce qui peut changer et en quelque façon que ce soit vaincre notre nature.

(( Le médicament est opposé diamétralement à l'aliment, car l'un change et l'autre se rend semblable.

« Changer et rendre semblable sont contraires. Doncques et les choses qui ont cet effet. »

Pour rendre la cure des maladies plus com-. mode, plus prompte, plus assurée et plus allègre, ou a dû recourir nécessairement aux remèdes

composés, parce qu'il faut agir diversement sur les divers organes à la fois pour vertueusement combattre la cause morbifique ; pour quoi il faut repousser la matière encore coulante, empêcher celle qui est à naître, cuire la crue, inciser et atténuer la grossière, extirper et libérer la farcie, comme l'explique élégamment Galien.

Par la combinaison savante des actions locales de chaque spéciiique, on arrive à diriger e médicament principal sur la partie souffrante, en forçant, par l'efîet des médicaments accessoires, les autres parties du corps à coopérer à la guérison.

Que si Ton demande comment on peut arrivera ce merveilleux résultat, l'école dogmatique répond, par l'organe de Du Chesne, que c'est par l'alchimie ou la spagyrie, qui est racontée d'aucuns être les quatre colonnes de la médecine, qui aussi ouvre les compositions et dissolutions, préparations, altérations et exaltations de tous les corps ; qui est l'inventrice et la maîtresse do la distillation, car elle use de sept œuvres ou degrés, par l'opération desquels elle parfait la transmutation des choses. Ainsi arrivet-on, par exemple, à neutrahser, par des combinaisons avec d'autres corps non moins énergiques qu'eux, les propriétés vénéneuses du mercure, de l'arsenic, du vitriol, de l'antimoine.

Aussi faut-il voir comme Du Ciiesne triomphe lorsqu'il pousse Aubert, l'auteur du « petit livret » :

« Autrement, pourquoi diriez-vous que le gravier des éponges, le verre brûlé, le sang de bouc fort séché, la cendre de limaçons ou escargots, la pierre judaïque calcinée et l'os do seiche subviennent si puissamment au calcul? »

Je ne sais si un médecin d'aujourd'hui serait moins embarrassé pour répondre que le malheureux Aubert ; et Du Chesne lui dirait : v< Je sais bien que vous auriez recours à l'encre sacrée des ânes, c'est-à-dire aux propriétés occultes; et toutefois la raison montre que cela provient du sel qui le fait résoudre et sortir par l'urine. »

Les lumières de la physiologie sont d'ailleurs là pour diriger le médecin dans l'application des principes. Or le ventricule est si fort allié et a une si grande convenance avec les autres parties du corps, que s'il est tant soit peu dévoyé, il tire incontinent après soi jusqu'aux plus petites parcelles, et ainsi s'engendrent presque infinis maux : c'est donc là que doit se porter tout reiîort de la médecine.

Ces principes ainsi solidement établis, on comprend que la médecine spagyrique est contenue presque tout entière dans la matière mé-

dicale, c'est-à-dire dans les remèdes. Mais ce qu'il faut noter, avec ou sans étonnement, selon qu'on est pour ou contre l'homœopathie, c'est que, pour les spagyrites, « les médicaments de parties subtiles ont plus d'efficace que ceux dont les parties sont plus grossières : et encore, ajoute-t-il, apprendrez-vous que la cure ne se fait par contraires, mais par semblables. » Exemple, les écrevisses Calcinées, qu'on emploie pour détruire les matières limoneuses et l'humeur tartarée.

Au reste, pour faire voir sans doute que le principe similia similibus n'est pas un tyran aveugle auquel on obéisse sans raisonner, Du Cliesne, une page plus loin, rappelle à Aubert que si les yeux d'écrevisse calcinés subviennent à ceux qui sont mordus d'un chien enragé, c'est que la rage est une maladie très-sèche, et que Técrevisse est un animal d'eau. C'est le principe contraria contrariis : et si l'on doit admirer ici l'élasticité de la doctrine spagyrique, on ne peut s'empêcher de rendre justice à l'éclectique impartialité, en même temps qu'au dévouement héroïque, de cette écrevisse, qui se laisse calciner les yeux en honneur de l'allopathie, et le corps pour la gloire de l'homœopathie.

La matière médicale est prise dans la nature

entière : animaux, végétaux, minéraux. Il faut ajouter à ces ressources l'influence des corps célestes, qui modifie les propriétés de certaines substances, et l'action de l'homme, qui par des opérations appropriées dégage et exalte les propriétés du médicament.

Il y a douze ou treize opérations mécaniques : expression, trituration, mixtion, conservation, etc.; sept degrés d'opération: 1" la calcination; 2° la digestion; 3° la fermentation; 4" la distillation ; 5° la circulation ; 6" la sublimation ; 7° la fixation.

Quatre degrés de feu, qui sont : « premier, second, troisième, quatrième. Le premier est lent, comme le feu vaporeux; le second, des cendres ; le troisième , du sable ou de limaille de fer; le quatrième est un feu nu, qu'ils appellent. Nous distillons par ascension au moyen du premier et du second degré du feu. Et par descente et concours avec le trois et quatrième. »

Tel est l'œuvre spagyrique, et voilà par quelle série de manipulations les matières diverses empruntées à la nature entière vont passer, pour sortir des fourneaux et des alambics sous mille formes et sous mille noms.

D'abord les eaux, qui entre toutes liqueurs s'attribuent le premier lieu. Elles sont simples

OU composées. On les divise on chaudes, froides et tempérées.

Les chaudes servent « pour préparer l'humeur pituiteuse et mélancolique (qu'ils croient être froid) ; les froides, pour la préparation de toutes les espèces de bile (qui sont chaudes et sont estimées retenir la nature de feu dans l'homme comme la pituite celle d'eau et la mélancolie celle de la terre). »

Il n'y a pas moins de cent dix-neuf espèces d'eaux simples. Chacune guérit une ou plusieurs maladies. Citons, dans le nombre, l'eau de vers de terre, « excellente pour le sanggrumelé par chute, » et « l'eau de la semence de grenouilles distillée au mois de mars, avant que d'éclore leurs œufs, excellente pour tous phlegmons de face et de toutes parties du corps, »

Après les eaux simples, cinquante-deux espèces d'eaux composées, en tête desquelles est le grand élixir de vie, formé de cinquantesept ingrédients, et dont la recette n'occupe pas moins de quatre pages. Puis, entre autres, l'eau d'hirondelles, l'eau de pies, l'eau de chapon, la décoction d'un vieux coq.

Voici la recette de l'eau d'hirondelles, par exemple :

« Prends six ou sept, ou davantage, si vous

voulez, nids d'hirondelles en leur temps, savoir lorsqu'elles commencent à se couvrir de duvet. Jette-les tout entières dans un alambic propre, distille-les et en garde Teau qui tombera. Puis réduis les fœces en cendres selon l'art, desquelles tu en prendras demi-livre ;

De cendres de crâne d"homme non inhumé

s'il est possible 3 onces.

De castor 1/2 once.

Poudre de gui de chêne i once.

Suc de racines et feuilles de pivoine. . . G onces.

Eau de fleurs d'hyssope i livre.

» de Tarbre tiliau (tilleul). . 1 livre.

» de muguet 1 livre.

Vinaigre scillitic 1/2 livre.

auxquelles tu infuseras toute Teau que tu auras tirée de tes hirondelles, etc. »

Ce qu'il y a de remarquable dans la pharmacopée de Du Chesne, c'est une distinction, aujourd'hui abandonnée par la pratique, entre les médicaments destinés aux petites gens et ceux qui s'adressent à des malades plus favorisés de la fortune.

Nous voyons, parmi les eaux composées, <( l'eau thériacale commune pour les g-oujats ou malotrus » ; plus loin nous verrons : le petit antidote pectoral, dédié aux riches; le petit antidote pectoral pour les gens de basse

condition; le petit antidote cordial pour les pauvres; le grand antidote stomachal pour les plus riches; le petit antidote hépatique pour gens de 'moyenne condition. »

Ici l'art spagyrique s'élève à une hauteur vraiment vertigineuse. Si Du Chesne renaissait parmi nous, nous assisterions à l'une des expériences les plus curieuses de l'histoire de l'humanité : Du Chesne serait-il enrichi par les riches et assassiné par les gens de basse et de moyenne condition, ou les gens de basse et de moyenne condition assassineraient-ils les riches pour leur prendre leur argent et se faire soigner par Du Chesne? La chose serait jug-ée diversement, sans doute, et les avis se partageraient; mais, même en admettant qu'il y eût unanimité dans un sens ou dans l'autre, resterait à savoir si les remèdes préparés pour les riches ne seraient pas un poison pour les pauvres et réciproquement. Autre difficulté : le parquet n'élèverait-il pas une question préjudicielle, celle de savoir si le sieur Du Chesne ne serait pas un escroc ?

Les vins, les hydromels, les oxymels, les sirops, les élixirs, complètent la série des médicaments liquides.

Viennent ensuile les médicaments demiliquides : apophlegmatismes ou masticatoires.

5tj LA MEDECINE

confitures, opiats et conserves, loochs, qui se mâchent, se mangent ou s'avalent. Un des plus appétissants et des plus utiles est « la confiture pour fortifier le cœur », et dans laquelle je vois figurer, parmi les quinze ingrédients dont elle se compose, du corail, des perles*, de Tos de cœur de cerf, de la corne de licorne, de la pierre de bézoard, de l'ambre, et quelques feuilles d'or.

Ici la pharmacopée n'est plus seulement hardie, elle est fantaisiste et même mythologique, car jamais cerf n'eut d'os dans le cœur, et jamais il n'a existé de licorne. Il faut toutefois reconnaître qu'il y avait réellement des produits appelés « os de cœur de cerf » et « corne de licorne » : l'un était un cartilage ossifié, l'autre, la défense du narval.

Les médicaments solides affectaient toute espèce de formes : poudres, tablettes, dragées, pilules, confections, trochisques. Du Chesne en énumère plus de vingt-deux espèces, avec des noms effroyables : diatriasantalon, diatrionpipereon, etc.

A la suite de la recette d'une dragée contre la

* Dans le Médecin malgré lui, Sganarelle donne à Perrin, pour guérir sa mère hydropique, « un morceau d'un fromage préparé où il entre de l'or, du corail et des perles, et quantité d'autres choses précieuses. »

jaunisse, l'auteur indique comme « souverain et très sûr remède » la fiente blanche de poussins ou de poules, recueillie séparément.

Qui en veut?

Les pilules, comme on doit penser, occupent une place proportionnée à leur importance. Chacune purge une certaine humeur, quelquefois deux; chacune a juridiction curative sur telle ou telle partie du corps ; chacune est l'ennemie jurée, et toujours victorieuse, de quelque effroyable maladie.

Les errhins, purge-chef ou purgations du cerveau, qui attirent et font descendre les humeurs et les saisissent au passage pour les évacuer par les narines; les vomitoires. qui évacuent les humeurs superflues et malignes adhérant aux taies de l'estomac; les purgatifs, bénins, médiocres ou violents suivant le cas, forment une autre classe nombreuse et redoutable de la pharmacopée de Du Chesne.

Remède puissant, quelapurgation! Car, ainsi que le fait savamment remarquer notre auteur : « comme ainsi soit doncques que la vapeur de ces remèdes Jaquelle nous appelons essence), émue par la chaleur naturelle, se levant de la partie terrestre atténue l'humeur croupissante et par son adverse qualité provoque la nature de la partie, et lincite à évacuer la substance

terrestre ou la lie demeurant aussi attachée en l'estomac et es intestins ».

On peut voir, par ce passage pris entre cent, si Molière a exagéré lorsqu'il a fait parler les médecins.

Laissons de côté les antidotes, car je vois s'avancer en bon ordre la nombreuse armée des matassins, croisant comme des baïonnettes ces instruments lénitifs d'où va jaillir le victorieux cly stère.

Le clystère! Qui peut prononcer ce mot sans respect? Le clystère, c'est, à vrai dire, toute la médecine.

Le clystère prend toutes les formes, tous les noms : c'est Vénè?)îe, Votenchyte, le syphoii, le le cathétère, le metenchytus; il macère, il distille, dans ses concoctions puissantes, les vertus et la force de tous les corps de la nature ; pareil à ces infatigables partisans qui ne cessent de harceler l'ennemi et qui vont s'embusquera tous les détours du chemin, il s'élance, la canule en arrêt, partout oi\ une ouverture naturelle peut donner passage à ses jets bienfaisants. Depuis le clystère simple, uniquement formé d'eau tiède, jusqu'au clystère d'huile de coloquinte carminative purgative, composé de vingt-cinq ingrédients, que de degrés , que de ressources contre les maux qui affligent l'espèce humaine !

AU TEMPS DE LOUIS XIII. o9

Et encore, dans ce chapitre, n'est-il question que du cly stère... comment dirai-je? proprement dit, et qu'on introduit... Vous m'entendez bien. Car pour les autres il y a des chapitres à part.

Ceux-là ont été inventés par les hommes, tandis que celui-ci a été enseigné aux apothicaires, à ce que dit Pline, « par un oiseau appelé ibis, lequel avec son long bec semble se donner un clystère par le bas ».

La conformation de la bouche de l'homme et la longueur insuffisante de son cou ne lui permettant pas d'user de la méthode naturelle pratiquée par l'ibis, il faut admirer le génie des apothicaires d'avoir suppléé, par l'invention de ce que vous savez, à l'imperfection de notre corps.

Même les progrès de la science dans ces dernières années, en apportant de^ perfectionnements admirables à l'instrument qui rafraîchissait nos pères, ont eu cet effet bien digne de remarque, que la partie la plus intime des nouveaux appareils, et le conduit qui l'alimente, présentent une ressemblance frappante avec le cou long et flexible, la tète ronde et le bec pointu, de l'ibis.

Il y a là quelque chose qui fait rêver, effet peu ordinaire au genre de remède qui nous occupe.

Nous ne suivrons pas l'auteur dans la savante nomenclature des diverses espèces de ce que. le Père Le Tellier devait appeler plus tard des lavements. Les remèdes animaux réclament à leur tour notre attention.

En outre des pies, des hirondelles, des écrevisses, de la licorne, du crâne d'homme <( non inhumé s'il est possible », des vers de terre, nous voyons dans le livre de Du Chesne la recette de médicaments tirés de la momie sèche ou liquide, des limaces, des colimaçons, dé la grenouille, des cigales, du foie de veau, des poumons de renard, etc.

Mais où la science spagyrique devient tout à fait effrayante, c'est lorsqu'elle nous dit que :

L'eau de fiente de bœuf amassée durant le mois de mai est propre aux hydropiques;

L'eau de vers terrestres distillée subvient à l'hydropisie ;

La poudre des vers à mille pieds sert aux maladies des yeux;

L'urine de chat distillée, à la surdité;

Le principal et le plus facile remède pour chasser les vermines du corps « se fait des vers que rendent les petits enfants, vers lavés dans du vin blanc et mis à sécher dans un pot de terre bien bouché, dans un four où on aura cuit du pain. »

Ces détails pharmaceutiques, dont une partie sans doute était connue du vulgaire, expliquent la répulsion que bien des gens éprouvaient et éprouvent encore pour tous les remèdes en général. Il est de fait que s'il y avait, dans une ville où je passerais, un seul apothicaire ayant préparé une seule fois un seul des remèdes cidessus, je ne consentirais pas à y avaler même une cuillerée de la plus simple tisane, et je ferais venir mon pain d'une autre ville, de peur d'en acheter chez le boulanger où l'apothicaire envoie cuire ses vers de petits enfants.

Nous entrons maintenant dans le règne minéral. Voici les extraits, les essences, les safrans, les soufres, les rubins, les beurres, les huiles, les teintures, les sels, les crèmes, les fleurs, de tous les métaux et de tous les minéraux connus ou inconnus.

Nous trouvons la recette pour faire, par exemple, le magistère de perles et de coraux, qui corrobore à merveille notre nature; ceJui d'hyacinthe, qui arrête les spasmes et convulsions; celui de rubis, qui est contraire aux venins; celui d'émeraude, qui subvient particulièrement aux épilepsies. Et ainsi du lait de soufre, du safran de fer, de l'buile de soufre convertie en safran. Puis la teinture d'or, qui évacue par sueurs les humeurs supcrtlues et

62 LA MEDP:CINE

malignes de tout le corps, et le corps blanc de l'or (qui est vraie lune fixe) ; l'huile fixe d'argent, contre le mal caduc ; le safran de fer, contre les hémorrhagies ; le spodium et pompholix, et l'argent vif, et le turbith minéral, et le vitriol, et l'arsenic. Chaque remède est l'ennemi personnel d'une ou plusieurs maladies déterminées.

Enfin, et c'est par-là que se termine l'ouvrage, la recette pour faire de l'or! Calcination, solution, séparation des éléments, conjonction, putréfaction, coagulation, cibation, sublimation, fermentation, exaltation!

Eh bien, au-dessus de l'épouvante que nous inspirent ces remèdes ridicules ou effroyables, il y a quelque chose de plus effroyable encore, c'est qu'ils guérissaient! Voilà le comble, car de tous les dangers de la fausse médecine, le plus irrémédiable, c'est la cure.

Du Chesne a guéri de l'épilepsie le fils de l'imprimeur Eustache ; il a guéri M. de Luynes, conseiller au Parlement ; il a guéri une dame du Poitou, un gentilhomme d'Armagnac, et de quelles maladies, et avec quelles remèdes! Tout cela à moitié mort, n'ayant plus qu'un petit souffle, prêt à passer, et se levant, comme par l'effet d'un miracle, là, à l'instant, le temps de vomir quelque ver phénoménal ou quelque matière horrifique !

Et c'est ainsi que tous les charlatans peuvent se vanter d'avoir fait des cures. Supposez en effet une maladie quelconque et un remède quelconque : un homme a cette maladie, il prend ce remède, il guérit, le remède l'a guéri. Le médecin, le malade raisonnable, se demande si c'est « parce que » ou « quoique » : mais le fait est là, et qu'un second fait pareil arrive, voilà un charlatan de plus qui réussit.

Et maintenant fermons ce vieux livre, remettons-le pieusement sur ce rayon où se pressent à côté de lui d'autres livres, monuments aussi de la folie et de la crédulité des hommes. En feuilletant ses pages jaunies par les siècles, nous avons commencé par le rire, pour continuer par le dégoût et pour linir par la pitié. Mais nous-mêmes, médecins ou malades d'aujourd'hui, que savons-nous?

Nous rions des médecins de Molière, nous rions des recettes de Du Chesne, et nous élevons des statues à Bichat, des monuments à Broussais; et nos amphithéâtres retentissent encore des disputes vaines de l'animisme et du vitalisme; et plus d'un parmi nous porte encore les cicatrices où la lancette et le cautère ont gravé l'histoire de tant de doctrines médicales qui sont allées rejoindre dans l'autre monde tant de malades qu'elles y avaient envoyés.

Ci LA MEDECINE AU TEMPS DE LOUIS XIII.

Les systèmes passent, emportant leurs morts, mais les malades restent et les médecins aussi ; ceux-ci de plus en plus pénétrés du sentiment de leur responsabilité, ceux-là de plus en plus indociles.

Au milieu de cette anxiété, rassurons-nous du moins à voir avec quelle franchise noble et fière la médecine d'aujourd'hui reconnaît la vanité de toute doctrine générale et l'impuissance du génie individuel à créer de toutes pièces une science médicale complète et définitive. Ce simple aveu vaut plus à lui seul que tous les systèmes pris ensemble : car en ramenant l'esprit humain au pied de la question qui domine toutes les autres, il le met en demeure de résoudre pour la médecine le théorème fondamental de tout science, à savoir : qu'est-ce que la médecine ?

Et comme on s'est aperçu alors que ce qu'on avait jusqu'ici appelé de ce nom n'est en réalité qu'une vue de Kesprit sur un ensemble de faits et de principes ressortissant à la plupart des sciences connues, on peut dire qu'au xix^ siècle appartient la plus grande découverte qui ait été faite en médecine : celle de la médecine.

De tous les ouvrages qui, à tort ou à raison, ont valu à leurs auteurs la couronne de l'immortalité, le Télémaque est un des plus admirés, des plus incontestés. Depuis plus d'un siècle et demi, chaque génération qui s'élève entre dans la vie intellectuelle aux mélodieux accents du cygne de Cambrai. Télémaque est le premier héros qu'on nous fasse connaître, son histoire est le premier roman oii l'on nous ouvre une perspective sur la vie : là nous voyons écrits pour la première fois ces mots mystérieux et redoutables de a guerre ». de « gouvernement », de « sagesse », et cet autre mot, celui-là plus mystérieux et plus redoutable encore, le mot d' « amour » .

Aussi, qu'on le relise ou qu'on ne le relise pas, ce livre est un de ceux dont les pages demeurent gravées dans notre âme et ne s'oublient

66 TELEMAQUE.

jamais. On peut, à la fin d'une éducation littéraire, avoir oublié bien des choses laborieusement apprises; on peut ne pas savoir « si la substance et l'accident sont termes synonymes ou équivoques à l'égard de l'être » ; on peut douter « si l'essence du bien est mise dans l'appétibilité ou dans la convenance », ou, plus simplement, ne pas savoir l'orthographe : mais , personne n'ignore et personne n'oubliera jamais que « Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse ».

Yoilà deux siècles bientôt que le TéUmaque est en autorité pour l'éducation des hommes et que les instituteurs de l'enfance y puisent une partie de leurs leçons. C'est une merveilleuse épopée, oii, sousle voile d'une ficlion ingénieuse et profonde, nous voyons les aventures d'un jeune héros, ses luttes contre les dangers et les difficultés de la vie, servir de cadre à un système complet de morale et de politique.

Au souffle d'un pareil enthousiasme, ce livre ne pouvait manquer de s'élever à la plus haute fortune. Dès son apparition il fut salué comme un chef-d'œuvre, les éditions s'en multiplièrent à tel point qu'aujourd'hui les bibliophiles en savent à peine le nombre. Ecrit, disait - on , pour l'éducation d'un prince de France, il fallait que ce chef-d'œuvre d'un prê-

TELEMAQUE. G7

tre servît àFéducation du peuple de Frauce tout entier.

Pour moi , lorsque j'ai été parvenu à l'âge d'homme, j'ai cru qu'il était de mon devoir de lire Télémaque. Je l'ai lu d'un bout à l'autre, je viens de le relire encore, et les impressions que j'ai ressenties à cette lecture sont tellement vives et tellement profondes, que je n'ai pu résister au sentiment qui me presse de vous les communiquer. Ce sentiment, c'est celui de la vérité. Devant celui-là tout doit céder, tout, jusqu'au respect : que dis-je? le respect d'abord, et tout de suite, au premier doute, parce que la vérité opprimée n'a pas d'ennemi plus redoutable que le respect lorsqu'il est volontairement aveugle et sourd.

On a lieu de croire que le Télémaque a été écrit pour servir à l'éducation du duc de Bourgogne : tout dans cet ouvrage le donne à penser. Mais ce qu'il importe de rappeler, c'est que Fénelon le tenait caché, et que si, en 1699, l'ouvrage fut publié, ce ne fut que parce qu'un de ses domestiques lui en avait volé le manuscrit. La famille de Fénelon ne fit publier le Télémaque, authentique et tel qu'il nous est parvenu, qu'en 1717.

C'est une épopée : on y trouve toutes les parties constituantes de cette forme littéraire; c'est

un poème, et sauf le mètre et la rime, on y voit à chaque ligne la recherche de la forme tenir autant de place que le développement du fond. Les tournures de phrases, les métaphores, les comparaisons, sont empruntées ou prises toutes crues dans YEnéide, dans VIliade et dans VOdyssée, ainsi que la donnée et le plan. Un voyage autour du monde, à travers des dangers, des séductions, des batailles, des tempêtes, des naufrages, qui ne finissent que pour recommencer ; un héros d'une vertu parfaite, d'un courage à toute épreuve, d'une force indomptable; une déesse qui le conduit, une autre déesse qui le poursuit; une interminable procession de rois, de bergers, de vieillards, de courtisanes, de géants, de bêtes farouches, d'armées, de peuples : voilà les personnages, voilà les grandes lignes de cette épopée.

Quant à l'affabulation du poème, quant aux incidents qui en viennent animer le cours, Minerve elle-même explique à la fin que tous ces événements étaient autant d'épreuves pour montrer à Télémaque, « par des expériences sensibles, les vraies et les fausses maximes par lesquelles on peut régner ».

Nous retrouvons d'ailleurs, comme dans tous les poèmes épiques, les tableaux accessoires, hors-d'œuvre ou intermèdes qu'il est de règle

TELEMAQUE. , 09

d'y intercaler afin de délasser l'attention et de ranimer l'intérêt.

Nous voyons d'abord la Tempête obligée, où «les vents déchaînés mugissaient avec fureur <>, où « la mer semblait, dit Télémaque, se dérober sous le navire et nous précipiter dans Tabime ». On tremble, ils vont périr! Mais Télémaque, quoiqu'il mette pour la première fois de sa vie le pied sur un vaisseau, prend le gouvernail, ordonne « d'abaisser les voiles », et sauve le navire. Voilà qui est fait, j'en conviens, pour donner une haute idée des talents naturels de ce jeune prince.

Et pourtant, voyez comme les mœurs changent suivant le temps : si Télémaque s'avisait de faire cela aujourd'hui, il commettrait le délit d'usurpation de commandement d'un navire marchand, prévu et puni par l'article 83, § 3, du décret du 24 mars 18oi2 sur la marine marchande, et il encourrait un emprisonnement de quinze jours à trois mois et une amende de 100 à 500 francs.

Il y a aussi le Songe , où Télémaque voit Vénus, qui l'appelle « jeune Grec » et lui « met en souriant la main sur l'épaule », où l'Amour lui décoche un trait que Minerve pare avec son égide. Ici je trouve que ce n'est pas de jeu et que Minerve triche : l'épreuve n'est pas sérieuse.

Au surplus c'est toujours de même : aussitôt que le héros faiblit, on vient à son secours par des moyens surnaturels. Et ce procédé tourne mes sympathies vers tous ceux qui se battent avec le héros, dans la sincérité de leur âme, sûrs d'avance d'être vaincus. Dans la circonstance présente, je ne puis pas m'empêcher de donner tort à la Sagesse, et je prends hautement parti pour l'Amour.

Plus loin nous voyons Télémaque prendre part à des jeux publics. Un des concurrents triomphe d'abord de tous les autres, puis Télémaque arrive et triomphe de celui-là. Mais ce n'est pas sans peine, car au combat du ceste, par exemple, un citoyen de Samos lui administre sur la tête, et puis dans l'estomac, des coups qui lui font vomir le sang : en termes médicaux, il a plusieurs vaisseaux rompus dans les poumons : mais notre héros, qui a une constitution épique, ne se démonte pas pour si peu, et le cours de cette abominable hémorrhagie n'arrête pas celui de sa victoire.

Invariablement, Télémaque aide ses adversaires à se relever : il les ramasse avec bonté. Eh bien, pour une déesse. Minerve inspire bien mal son élève : elle lui prépare des intimités implacables. Les ennemis qu'il rencontrera dans les batailles de la vie pourraient lui par-

TELEMAQUE. 71

donner ses victoires, mais ils ne lui pardonneront jamais cette suprême injure, cette humiliation atroce, qui s'appelle la «générosité du vainqueur ». Xon : quand on a eu le malheur d'être obligé de jeter un homme à terre, on s'éloigne, et on laisse aux amis du vaincu à remplir auprès de lui les amers devoirs de la condoléance.

Viennent ensuite divers épisodes, toujours calqués sur les vieux modèles du genre. C'est le « dénombrement » de l'armée des Cretois, parmi lesquels fig-urent les Bruttiens, « légers à la course comme les cerfs et comme les daims ; on croirait que l'herbe, même la plus tendre, n'est point foulée sous leurs pieds; à peine laissent-ils dans le sable quelques traces de leurs pas. » Il faut avouer que si leurs pieds ne foulent pas l'herbe, leurs coups de poing ne doivent pas être bien lourds.

Nous voici aux Enfers. Rien de nouveau, toujours les mêmes coupables et les mêmes supplices. Un seul incident se détache sur ce fond banal, c'est la dispute ridicule de deux rois, le père et le fds, qui se reprochent leurs sottises. A quoi bon, je vous le demande, puisqu'ils sont morts depuis des siècles peut-être ? Le père dit au fils ; « Ne vous avais-je pas recommandé souvent, pendant ma vieillesse et

72 TELEMAQUE.

avant ma mort, de réparer les maux que j'avais faits par ma négligence? — Ah! malheureux père, disait l'autre, c'est vous qui m'avez perdu, c'est votre exemple. » Le fils a raison, mais donner tort à un père « devant le monde » est toujours d'un effet déplorable, et je me confirme ici dans une opinion que je partage avec beaucoup d'honnêtes gens, c'est qu'en matière do morale il n'y a pas de plus détestable école que l'enfer.

Apollon a été chez les bergers : Télémaque le surpassera. Arrivé dans le désert, où on l'envoie garder les moutons, il cherche des livres et rencontre un vieillard dans une sombre forêt: rencontre extraordinaire, car Télémaque, deux pages plus haut, nous a dit que dans ces affreux déserts il n'y a que des sables brûlants et des rochers. Termosiris, c'est le nom de cet ecclésiastique égyptien, lui prête d'abord un recueil d'hymnes en l'honneur des dieux, et une lyre d'or.

« Quand il la prenait en mains, les tigres, les ours, les lions, venaient le flatter et lécher ses pieds. » Or vous savez qu'il n'y a ni ours ni tigres en Afrique : les plus voisins en sont à cinq ou six cents lieues : mais la distance n'arrêtait pas ces farouches dilettanti; et ils venaient. Ce n'est pas tout : « Les arbres mêmes

TELEMAQUE. 73

paraissaient émus, et vous auriez cru que les rochers attendris allaient descendre des montagnes aux charmes de ses doux accents. »

Yoilà un succès I Eh bien, je vous avoue que si j'étais exposé, lorsque je joue de la lyre, ce qui ne m'arrive jamais, à voir des tigres, des ours, des lions, venir me lécher les pieds, et des rochers attendris se précipiter sur moi du haut des montagnes, je renoncerais à cet instrument.

Termosiris n'a pas qu'une lyre : il a aussi une flûte. On demandait un jour à Rossini :

— Qu'y a-t-il au monde de plus ennuyeux qu'une flûte?

Il répondit :

— Deux flûtes.

Mais la flûte de Termosiris est une flûte qui civilise les bergers : ils abandonnent leurs troupeaux et leurs cabanes pour prendre des leçons de flûte, de sorte qu'au bout de peu de temps ils sont civilisés. Il n'y a qu'un inconvénient à ce régime, c'est que les moutons sont mal gardés, et le lion les mange par douzaines.

Citons enfin la description du bouclier de Télémaque, représentant une centaine d'événements, des lions qui mangent de l'herbe, et trois ou quatre cent mille personnages. Un bouclier comme celui-là, fait par les moyens dont nous

74 TELEMAQUE.

disposons, couvrirait largement la place de la Concorde.

Ajoutez à cela l'horrible histoire d'Astarbé et de Pyg-malion, dont Télémaque est « charmé « ; rhistoire de Protésilas, qui n'est autre chose qu'une allusion à la disgrâce de Fouquet ; divers épisodes introduits là pour l'enseignement de la mythologie, enfin l'assassinat com mis par Idoménée sur son propre fils, et nous aurons parcouru les principaux épisodes du poème.

Le dernier de ces épisodes, celui d'Idoménée, mérite qu'on s'y arrête, tant parce qu'il sert d'introduction à la partie essentielle et décisive du livre, qu'à cause des énormités morales dont il est rempli.

Yoilà un père qui a tué son fils : c'est déjà assez horrible. Mais ici il y a dans le crime quelque chose de plus affreux que le crime lui-même, c'est le mobile.

Idoménée, retournant en Crète, est sur le point de faire naufrage ; il est alors inspiré par le plus exécrable des égoïsmes, l'idée de fair un vœu.

— Sauvez-moi! dit-il aux dieux, et le premier que j'aperçois au moment où je débarquerai, je le tue, je vous le sacrifie !

Elles dieux acceptent. Seulement ils lui font

une malice à leur manière, et ils envoient son fils au bord du rivage.

Idoménée veut accomplir sa promesse : il se dispose à égorger son fils, et le pauvre enfant lui tend le cou comme un agneau. Tout le monde intervient, les prêtres mêmes disent à ce misérable que ce vœu ne le lie pas, et qu'avec cent taureaux blancs il aura, et de reste, dégagé sa conscience. Mais c'est en vain : le barbare tire son épée, la plonge dans le sein de son fils, et se laissant désarmer après un simulacre de suicide,, il s'en va vers son palais. Alors le peuple tout entier se soulève et le chasse.

Tout cela est raconté sans un mot de blâme contre Idoménée, sans un mot de pitié pour l'enfaut.

Ah ! quand Fénelon allait fouiller dans l'antiquité pour remettre en lumière de pareilles horreurs, que ne lisait-il les vers tout brûlants de colère et tout frémissants d'humanité, oîi Lucrèce nous raconte en termes si pathétiques le sacrifice dTphigénie ? Il tire une leçon morale, lui, le poète païen ; il voit des fanatiques qui versent le sang humain, et il s'écrie :

Tantuin relligio poluit suadore inalorum!

Fénelon, lui, n'a pas ces exagérations de sensiblerie, et Idoménée, ce père tout couvert

76 ÏELEMAQUE.

du sang- de son fils, ce monslre, va devenir dans son royaume de Salente le modèle des monarques.

Nous avons vu la forme ; voyons le fond : d'abord la morale.

Quel est le rôle de la divinité dans les affaires humaines ?

Les dieux, dit Minerve, voient le globe de la terre comme un petit amas de boue; les peuples innombrables et les plus puissantes armées ne sont que comme des fourmis qui se disputent les unes aux autres un brin d'herbe sur ce morceau de boue. Les immortels rient des affaires les plus sérieuses qui agitent les faibles mortels, et elles leur paraissent des jeux d'enfants.

Fort bien : je reconnais la doctrine d'Epicure et de Lucrèce, TindifFérence suprême des dieux pour les hommes, Vataimxie. Achevez la page, Yénus en grande toilette, c'est-à-dire les cheveux négligemment attachés par une tresse d'or, vient trouver Jupiter, pleure, se plaint de Télémaque, et finit par obtenir que cet insensible (( soit encore erraut par terre et par mer ; qu'il vivra loin de sa patrie, exposé à toute sorte de maux et de dangers ». Jupiter, pour achever de calmer \énus, et un peu pour se payer de sa peine, lui donne un baiser. La déesse rougit de plaisir, une forte odeur d'ambroisie se répand

TELEMAQUE. 77

dans tout l'Olympe, et les dieux applaudissent.

Ils devraient siffler. Gomment! voilà un bon jeune homme, bien docile, bien pudique, qui défend sa virginité contre une foule de dangers plus séduisants les uns que les autres, et qui d'ailleurs est d'autant moins coupable, que quand il le voudrait il ne pourrait pas faire autrement, puisque Minerve, en casque, en cuirasse, avec sa lance et son bouclier, ne le quitte ni jour ni nuit, et s'est constituée le garde-du-corps de sa vertu : et Jupiter, uniquement pour faire plaisir à une déesse de mœurs plus que fantaisistes, condamne cet innocent à souffrir mille maux! Voilà un drôle de dieu, et il est bienheureux qu'on l'ait détrôné depuis dix-huit cent quatrevingt-deux ans, lui et tous ses collègues, qui ne valaient pas mieux que lui.

Est-ce qu'ailleurs nous n'avons pas vu Neptune, sur un simple mot de Vénus, mettre l'océan sens dessus dessous pour noyer Télémaque et Mentor?

Et ailleurs encore, que penser de la déesse, que penser de l'auteur, quand Vénus envoie l'Amour vers « ces deux hommes qui méprisent sa puissance » ? Voilà un joli métier pour une mère, une jolie leçon de morale pour nos fils et pour nos filles!

J'ai beau chercher, je ne trouve pas dans ce

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traité de morale et de politique un seul principe qui ne soit ou rendu inacceptable par l'exemple choisi, ou contredit par les faits.

Fénelon attaque le luxe. Il le fait en termes excellents, avec beaucoup de raison et d'éloquence ; le luxe des rois surtout est dangereux pour les peuples. Et il nous montre Sésostris, ce monarque agriculteur et pliilosophe, « assis sur un trône d'ivoire, tenant en main son sceptre d'or. . . Le palais du prince est lui seul comme une grande ville ; on n'y voit que colonnes de marbre, que pyramides et qu'obélisques, que statues colossales, que meubles d'or et d'argent massif. »

Pour bien gouverner, un roi doit étudier les hommes, les rechercher, les susciter, en quelque sorte, et, « pour connaître ceux qui sont raisonnables et vertueux », avoir lui-même « des principes certains de justice, de raison, de vertu ». Yous croyez deviner la conclusion, et que Mentor va proclamer le grand principe moral et politique du gouvernement des honnêtes gens par les honnêtes gens?

Point du tout. Quand les méchants sont habiles, il est nécessaire de s'en servir. La nation est troublée, ils sont en place, « ils ont la confiance de certaines personnes puissantes qu'on a besoin de ménager : traitez-les bien ; engagez-

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les parleurs passions mêmes à vous bien servir; puis, lorsque l'État sera paisible et qu'ils vous seront devenus inutiles, tâchez de les rendre bons, et tolérez en eux certains défauts. »

Au surplus, comment nous étonner d'une pareille doctrine chez un auteur qui choisit un assassin pour en faire un roi selon son cœur, et qui ne prend pas garde que la pourpre dont il va revêtir Idoménée a été trempée dans le sang d'un fils !

Faites des utopies ou des constitutions, un président, un directeur, un monarque, tout ce que vous voudrez, mais donnez-moi d'honnêtes gens pour gouverner mon pays.

Fénelon, et là-dessus il faut le louer sans réserve, anathémalise la guerre et maudit les conquérants. Il y revient en plusieurs endroits de son livre, et avec une persévérance, avec une énergie, qui montrent que son principal objectif, en formant le jeune prince qu'on lui a confié, est d'en faire un monarque pacifique.

Mais après tout on peut dire à propos de la paix ce qu'on dit du mariage : il faut être deux pour la faire. Et Philoclès, qui aime la guerre, objecte à Mentor qu'une nation qui ne sait pas se battre ne pourra pas se défendre contre des peuples belliqueux, et que « pour avoir voulu éviter les maux que la guerre entraîne, elle tombera dans une affreuse servitude ».

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Cette question n'embarrasse nullement Mentor.

« Yoici, dit-il. le moyen d'exercer le courage d'une nation en temps de paix... Aussitôt qu'un peuple allié de votre nation aura une guerre, il faut y envoyer la fleur de votre jeunesse... Sans avoir la guerre chez vous et à vos dépens, vous aurez toujours une jeunesse aguerrie et intrépide. »

De bonne foi, est-il possible d'être plus puéril quand on traite une question aussi redoutable et aussi sérieuse, et faut-il relever tout ce que cette doctrine aurait d'égoïste et de làclie si on la prenait au sérieux ? Quel rôle le duc de Bourgogne aurait-il fait jouer à la France si, une fois sur le trône, il avait mis en pratique cette étrange leçon ? Au lieu de ce Soldat de Dieu, dont la place est partout où il y a une injure à venger, la France n'aurait été qu'un spadassin, allant sur les champs de bataille comme un duelliste va dans une salle d'armes, pour se faire la main : toujours désintéressée, toujours indifférrente au milieu des tempêtes de sang et de larmes que la fureur des autres peuples aurait déchaînées sur le monde, elle aurait donné à rhistoire le spectacle d'une nation envoyant ses fils aux batailles comme les bouchers envoient leurs cliiens au cirque, pour les rendre féroces.

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Ah! je ne suis pas de ceux qui aiment la guerre, je pleure ces générations jeunes et pleines de vie que le canon et le sabre ont fauchées par millions ; mais ceux-là, nous n'avons pas à rougir d'eux : lorsqu'ils marchaient au combat avec un drapeau blanc ou avec un drapeau tricolore, criant : « Montjoye et Saint-Uenys! » ou chantant la Marseillaise, ils avaient une flamme au cœur, et s'ils mouraient, c'était du moins pour une idée.

Et voyez d'ailleurs comme l'auteur est infatigable dans ses inconséquences. Le roman est à peine commencé, que nous voyons Mentor, le même Mentor qui sait si bien tonner contre la guerre et les conquérants, conduire son élève à une de ces boucheries qu'on appelle une bataille ; et tandis que son doux maître, une déesse, une femme blonde, « pareil à un lion de Numidie que la cruelle faim dévore, déchire, égorge, nage dans le sang », l'élève s'élance contre un ennemi, pousse sa lance contre sa poitrine et lui fait « vomir, eu expirant, des torrents d'un sang noir ». Or Télémaque et Mentor ont débarqué depuis trois jours en Sicile, oii ils sont parfaitement étrangers; ils n'ont aucune espèce de grief contre ces barbares dont on ne dit même pas le nom, et sans s'inquiéter si ces pauvres gens ont tort

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OU raison, ils donnent tête baissée sur eux, et ils en tuent tant qu'ils peuvent.

Et voilà comment Fénelon nous fait voir qu'il ne faut pas verser inutilement le sang humain.

Il y a dans Télémaqite un passage admirable, c'est le porLrait de Pygmalion. A part un peu trop d'exagération peut-être dans les détails de serrurerie de ces trente chambres oii le monstre a ménagé sa tanière, il est certain qu'il y a là un masque de tyran modelé et fouillé de main de maître : on perd presque la respiration à voir l'angoisse et le désespoir se resserrer lentement sur le misérable jusqu'à l'étouffer tout vivant. La leçon est bonne pour un jeune prince.

Mais si le précepteur a rempli sa tâche, l'artiste n'est pas satisfait : il veut ajouter à son œuvre un dernier coup de pinceau pour achever son effet : « Insensé, dit-il, qui ne voit pas que la cruauté, à laquelle il se confie, le fera périr. Quelqu'un de ses domestiques, aussi défiant que lui, se hâtera de délivrer le monde de ce monstre. »

Qu'est-ce donc? N'est-ce pas la doctrine du régicide ?

Nous pourrions pousser bien loin encore cet examen des principes généraux de morale et de politique de ce livre étrange : j'en ai dit assez pour vous édifier sur ce que vaut l'œuvre sous

ce rapport. Voyons maintenant l'application, en parcourant ces îles, ces démocraties, ces empires, ces royaumes utopiques ou allégoriques, à travers lesquels la Sagesse promène son jeune nourrisson.

Ce qui frappe tout d'abord dans cette odyssée interminable, c'est la diversité, c'est l'opposition continuelle, de ces formes de gouvernement : ce qui trouble, c'est que toutes sont invariablement présentées comme des modèles de sagesse. Et pourtant on ne peut les adopter toutes, puisque chacune repose sur un principe différent.

Parcourons rapidement ces tableaux qui se succèdent, ainsi que les verres d'une lanterne magique, devant les yeux de Télémaque ahuri. Il est là comme ce personnage des revues, qui voit défiler devant lui tous les événements et toutes les folies de l'année, et qui ne peut que regarder, sans pouvoir tirer aucune conclusion de tout cela.

Voici d'abord la Bétique. Un peuple sobre, vertueux, philosophe, et qui ne connaît ni rois, ni magistrats, ni police, ni justice. Il ne conçoit pas qu'il puisse se trouver des hommes assez fous pour vouloir gouverner les gens malgré eux. Il ne boit pas de vin, ne communique pas avec les autres peuples, et vit cent vingt ans. En résumé, tirez-le de ses fromages et de ses

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moutons, il n'entend rien à rien. Fort bien : c'est un peuple pasteur. C'était bon il y a cinq mille ans. mais ce régime-là ne peut plus nous aller.

L'Egyple.C'estunroyaume agricole et absolu, Sésostris, assis du matin au soir sur un trône d'ivoire et tenant en main un sceptre d'or, passe son temps à écouter tous ceux de ses sujets qui ont des plaintes à lui faire ou des avis à lui donner.

Fénelon, qui a écrit ailleurs plusieurs grandes pages pour nous apprendre qu'un roi ne doit pas se perdre dans les détails, ne nous explique pas comment Sésostris peut s'arranger; il ajoute même que ce roi veut voir tous les étrangers, afin de s'instruire de leurs mœurs.

Mais malgré ses bonnes intentions, et peutêtre à cause de ses bonnes intentions, Sésostris gouverne mal. Ce qui va bien dans son royaume, c'est ce que font ses sujets. Mentor attribue à la sagesse de ce prince l'abondance des récoltes ; moi. j'y vois la preuve que les pauvres gens travaillent avec courage et persévérance.

Je me trompe peut-être sur ce point, mais ce qui n'est pas discutable, c'est que la bienveillance de Sésostris coûte à Télémaque la liberté. Sésostris a eu le tort de donner sa confiance à un malhonnête homme appelé Métophis. Il a chargé ce Métophis de vérifier la nationalité de

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Télémaque, et le misérable réussit à tromper le roi, qui laisse envoyer Télémaque dans un désert.

Eh bien, je dis que ce Sésostris tant vanté est un roi tout à fait incapable, et qu'il aurait mieux fait de ne pas tant causer avec les uns et les autres, de tâcher de mieux connaître les gens auxquels il confiait le sort de ses sujets, et de bien étudier les affaires avant de les décider.

Non, ce n'est pas Sésostris qui pourra servir d'exemple au futur roi de France. Le peuple heureux n'est pas ici : allons plus loin.

Nous voilà en Crète. Un peuple de sages et de philosophes ; un peuple d'honnêtes gens, en tous cas, puisqu'il a eu le cœur de chasser Idoménéo parce que ce prince avait assassiné son propre fils. Il a le sens moral : c'est beaucoup.

C'est le pays des vieillards, et tous les vieillards y sont sages. Aussi est-ce en leurs mains que reposent les destinées de leur patrie.

Ils s'avancent. Ils sortent d'un bois. Dans Télémaque^ les bois sont pleins de vieillards.

Ils portent les lois de Minos.

Ils sont si vénérables, que Télémaque, ô blasphème ! souhaiterait que sa vie put s'accourcir, et « trouve la jeunesse malheureuse ! » Il

regrette d'être jeune, il soupire après les rides et les cheveux blancs !

Conçoit-on qu'un homme de bon sens puisse écrire de pareilles choses sans sourciller?

Quoi qu'il en soit, c'est eux qui ont organisé le concours ouvert pour la royauté.

Le programme est des plus simples :

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