Première partie : lutte, combat du ceste, course en char
Seconde partie : concours oral pour la solution de trois questions.
Il faut croire que Minos et les vieillards entendeiU là-dessous quelque finesse, car s'il est vrai qu'un roi, pour bien gouverner, doit être capable de « lutter » contre les partis et de « tenir d'une main habile et ferme les rênes du char de l'Etat », je ne puis admettre qu'on ait voulu sérieusement suspendre le sort de tout un peuple aux guirlandes de ces deux métaphores, d'autant qu'elles n'expliquent pas le combat du cestc.
Je comprends vaguement qu'au fond cela signifie qu'un roi doit être vigoureux de corps ; en effet c'est à désirer, surtout si c'est un bon roi, parce qu'on le conservera plus longtemps : mais comme, en définitive, ses fonctions ne l'appellent ni à se battre avec ses sujets ni à conduire des voitures, je trouve qu'il suffirait de
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s'assurer, par exemple, qu'il a toutes ses dents, tous ses cheveux, pas de vice de sang-, rien de cassé, et un certificat de vaccine.
Nous allons assister maintenant à la seconde partie du concours. On réunit les concurrents « dans un bois antique et sacré reculé de la vue des hommes profanes >» .
Et alors on assiste à l'imposant spectacle d'un peuple de sages et de philosophes ne trouvant rien de mieux, pour assurer ses biens, sou honneur, sa religion, sa liberté, son avenir, que de jouer le tout « aux petits papiers ».
On demande quel est le plus libre, on demande quel est le plus malheureux, des hommes ! Questions vaines et insolubles I En matière de liberté ou de souffrance, les superlatifs absolus ne sont pas de ce monde : on est plus ou moins libre, on souffre plus ou moins, mais qui oserait dire : nul n'a autant souffert que moi?
Naturellement ce sont les réponses de Télémaque qui remportent le prix : or elles sont très inférieures, à mon avis, à celles de ses concurrents.
<( L'homme véritablement libre, dit-il, est celui qui, déchargé de toute crainte et de tout désir, n'est soumis qu'aux Dieux et à sa raison. » C'est le portrait d'un égoïste et d'un
orgueilleux, et ce pourrait être celui d'un sot.
Ceux de ses coucurrents qui ont dit, l'un : que ' « l'homme libre est un célibataire en voyage »; l'autre, que c'est « un sauvage vivant dans les bois du produit de sa chasse », sont plus près, ce me semble, de la vérité.
Un sage de Samos vient dire que « l'homme le plus malheureux est celui qui croit l'être » : celui-là n'est-il pas plus dans le vrai queTélémaque répondant : « L'homme le plus malheureux est un roi qui croit être heureux en rendant les autres misérables. Pourquoi, parce qu'il ne connaît pas son malheur. »
Mais s'il ne le connaît pas, il n'est pas malheureux.
Enfin, quant à la troisième question : « Lequel vaut mieux d'un roi conquérant qui gouverne mal ou d'un roi pacifique qui ne sait pas conduire une guerre ? » quoique ïélémaque et ses compétiteurs débitent là-dessus plus de quatre pages de texte, la vraie réponse est évidemment que de ces deux rois l'un ne vaut pas mieux que l'autre.
N'importe, on acclame Télémaque.Mais Mentor lui fait un signe, il refuse la royauté, et Mentor va chercher dans la foule un vieux militaire appelé ArJstodème, dont un des princi-
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paux titres de recommandât ion à ses yeux est que ce père a chassé de chez lui un de ses fils qui ne voulait pas se corriger. Triste recommandation, ce me semble. Quelle pitié pourrat-on espérer, dans les jours de discorde et de malheur, d'un homme qui n'a pas eu de pitié pour les faiblesses de son enfant ?
Vous le voyez, ici comme en toute occasion, l'auteur oublie tout, même les sentimentslesplus sacrés du cœur, pour viser à l'effet littéraire, qui est sa constante et unique préoccupation.
Vaille que vaille, enfin, voilà les Cretois pourvus d'un monarque; et s'ils sont malheu- .reux, comme c'est probable, ils n'en pourront accuser qu'eux-mêmes. Laissons ce peuple philosophe se débrouiller avec son vieux mihtaire, étalions plus loin, car il me semble que l'idéal d'un bon gouvernement n'est pas encore là.
Nous abordons à Tyr,
Lisez la description de cette ville, et vous y verrez le tableau d'une opulence admirable. Écoutez Narbal, un ïyrien qui fait à nos voyageurs les honneurs de la ville, et vous le verrez, dans le cours de la même conversation, en vanter d'abord la prospérité et finir en en déplorant la décadence.
La raison de cette contradiction, la voulezvous? C'est que l'auteur avait à placer deux
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tirades, l'une sur les avantages de la liberté du commerce, l'autre sur les inconvénients des vexations fiscales : et il s'en est tiré en montrant au même instant le même port ruiné par la douane et enrichi par la liberté.
Cette contradiction incroyable, et beaucoup d'autres dont je vous ai signalé les plus grosses, me confirment dans une pensée qui m'est souvent venue en lisant le Télémaque.
Je ne serais pas étonné que toutes ces tirades eussent été originairement des fragments isolés, écrits au cours de l'éducation du Dauphin, pour servir de thème à des leçons ; que plus tard Fénelon, voulant en assurer la conservation mais en cacher le véritable caractère, les eût enveloppées sous une forme poétique, à l'exemple de ces sages de l'Orient qui, pour faire arriver sans danger la vérité aux oreilles d'un despote, imaginèrent de faire parler les bêtes et furent les premiers inventeurs de l'apologue. Il y a des passages où la contradiction est si flagrante, que le manuscrit même semble ne pas avoir été relu. N'oublions pas que ce manuscrit a été volé, imprimé sans l'aveu de l'auteur, et que la première édition publiée par sa famille ne parut qu'en 1717, deux ans après sa mort. Fénelon n'a donc jamais corrigé une seule épreuve de ce livre.
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Nous arrivons enfin au terme de cette longue avenue d'erreurs et de fables, à ce royaume idéal, à cette Salente, où Timagination de l'auteur s'arrête comme incapable d'aller plus loin.
Si c'est un rêve de poète, il est atfreux. C'est le socialisme, mais le socialisme absurde, insensé.
Un roi qui s'en va avec Mentor, de par la ville et les faubourgs, comptant les têtes de ses sujets comme on compte un troupeau; Mentor, Mentor qui tout à l'heure vantait à Tyr la liberté du commerce, faisant maintenant à lui tout seul une enquête de boutique en boutique, défendant aux commerçants de se servir de l'argent d'autrui, et même de risquer plus de la moitié de leur propre capital; chassant les ouvriers do la ville, parce que, dit-il, leurs métiers corrompent les mœurs; les envoyant bon gré mal gré à la charrue ; leur partageant les terres, les forçant à se marier; enfin leur comptant les morceaux, et les condamnant à avoir du pain, mais rien que du pain ; pour couronner ce bel édifice de billevesées, partageant tout le peuple en castes, les nobles en haut, les pauvres en bas, et plus bas encore les esclaves; affublant tout ce monde d'habits dont la couleur va du blanc au gris-de-liu en passant par le bleu, le vert, le jaune et le rouge, sans qu'il soit permis d"y
jamais rien changer; limitant enfin le nombre des artistes, et leur interdisant toute œuvre d'art qui ne serait pas consacrée à éterniser la mémoire des grands hommes et des grandes actions !
Et voilà où Minerve a amené son élève : elle veut qu'il règne, et elle en a fait un socialiste; qu'il rende son peuple heureux, et elle en fait le plus intolérable des tyrans.
Avec cela que lui a-t-elle appris ?
Ah ! elle lui a répété, sous toutes les formes et sur tous les tons, qu'il faut se garder de l'amour comme du plus grand des maux et du plus redoutable des dangers. Elle a voulu le rendre aveugle devant la beauté, rebelle aux élans de son cœur, sourd à cette grande voix de la nature qui nous crie d'aimer, d'aimer toujours et sans cesse. Elle Ta voulu.
Et comment a-t-elle procédé? Par la plus étrange des méthodes, en vérité : en faisant passer sous les yeux de son élève cent tableaux plus séduisants, plus dangereux, les uns que les autres. Ce n'est pas assez de l'avoir mené parmi les nymphes de Caiypso et les courtisanes de l'île de Chypre : il faut que même au milieu des plaines désertes de l'océan, elle lui fasse voir, passant le long de leur navire, ce cortège d'Amphitrite, où tout semble harmonieusement pré-
paré pour éblouir les regards d'un jeune homme et pour troubler son cœur.
Ah ! pour faire voir à son chaste élève ce que c'est que l'amour coupable, il n'avait qu'à montrer au duc deBourgogne lacour de Louis XIV !
Quoi qu'il en soit, à quoi Mentor arrive-t-il en définitive? Télémaque devient amoureux fou d'Eucharis, mais amoureux à en tomber malade. Il pleure, il se roule à terre, il pousse « des cris semblables aux rugissements d'un lion ».
Ici je vais vous faire un aveu qui aura peutêtre l'air d'un paradoxe, mais que je ne retiens pas, parce que je suis sur d'avoir toutes les dames pour moi. Je m'accuse d'avoir tressailli de sympathie pour Télémaque, en lisant ces émouvants détails ; je m'accuse d'avoir ressenti un épanouissement de cœur en voyant que Minerve n'avait pas réussi à rendre Télémaque insensible. Bien rugi, lion!
Et comment Mentor dégage-t-il le pauvre amoureux de celte dangereuse situation? Par un moyen héroïque, mais dont la brutalité montre assez que le précepteur commence à perdre la tramontane : il jette Télémaque à la mer !
C'est de l'hydrothérapie, comme vous voyez : mais savez-vous que ce serait bien effrayant, et
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qu'on risquerait de dépeupler le monde si on jetait ainsi à la mer tous les amoureux?
Et maintenant ce livre est là ; relisez-le d'un bout à l'autre si vous en avez le courage, et sans aucun doute vous serez convaincu comme moi que Télémaque est un livre faux et dangereux.
En prenant la responsabilité d'une critique aussi amère dirigée contre un ouvrage de cette renommée, j'ai eu en vue, croyez-le bien, un autre désir que jeter le discrédit ou le ridicule sur un livre respecté. J'ai visé plus haut, et ce que j'ai voulu signaler dans cette étude, ce que je veux accuser au nom des droits les plus légitimes et les plus sacrés de la nature humaine, c'est cet engouement pour les contes bleus; c'est cet oubli perpétuel de la liberté de l'homme; c'est cette ignorance incroyable des lois les plus élémentaires de la société ; c'est l'énormité des contradictions oii l'auteur tombe à chaque pas; c'est l'absurdité de ses conceptions politiques ; c'est l'indécence de ses peintures ; c'est surtout l'absence de cœur et de sens moral.
Et c'est par-là que ce livre est si faux et si dangereux. Il repose en définitive sur les deux plus grandes erreurs peut-être qui, en politique et en morale, aient égaré les hommes : la pre-
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mière, que le sort des peuples est dans la main de ceux qui le gouvernent: la seconde, que la solution du problème de la morale consiste à supprimer les passions.
Mesurez, si vous le pouvez, les flots de san^ et de larmes que ces deux erreurs ont coûtés à rtiumanité I
Pour être un sage, pour être un homme, il faut combattre, il faut souffrir, il faut désirer, il faut savoir, il faut vivre enfin I Les deux grands ennemis de l'homme, ce sont rignorancc et le manque de cœur, sachez-le bien.
Vous voulez les rois sages, les peuples heureux : eh bien, retirez-vous, laissez faire la nature et la liberté ; elles leur verseront les flots de ces deux sources où toute créature humaine boit la vie : à Tàme la vérité, au cœur l'amour.
J'ai passé hier une journée au Salon.
J'en suis revenu ébloui, ahuri, échiné, hébété. J'ai vu là, représenté avec la dernière exactitude et le talent le plus parfait, tout ce que la nature peut offrir d'objets, tout ce que l'imagination en peut inventer.
J'ai vu défiler des hommes, des femmes, des enfants, dans toutes les postures, dans toutes les situations, sous tous les costumes et dans toutes les nudités, imaginables;
Des bœufs, des chameaux, des chiens, des chats, des poules, des chevaux, des lions, des oies, des perroquets;
Tous les aspects de la terre : champs, prés, vignes, forêts, déserts, montagnes, vallons ;
De l'eau, dans tous les vases naturels qui la peuvent contenir : de l'eau en fontaine, de l'eau en ruisseau, de l'eau en rivière, de l'eau en lac,
de l'eau en cascade, de l'eau de mer. Il y en a de chaude qui bouillonne dans des bains, do gelée qui forme bombe glacée, avec des « traîtres à la patrie » en guise de fruits confits ; il y en a en vapeur formant des brouillards ou des brumes.
On y voit peints tous les climats, depuis les solitudes glacés du pôle jusqu'aux déserts enflammés de l'Arabie.
Il n'y a pas de recoin ignoré, de lieu introuvable ou invraisemblable, que le peintre ne sache dénicher pour y planter son parapluie : il se voit là des découvertes étonnantes, témoin ce paysagiste qui a surpris une échappée du Jura aux carrières d'Amérique , et ce peintre d'histoire qui, à la confusion de la Bible et de tous les historiens sacrés, nous fait voir Ismaël mourant de soif dans la forêt de Fontainebleau !
Tout y passe, le présent, le passé, l'avenir ; quand la réalité s'épuise, on prend rallégorie : à côté des vivants on nous exhibe des morts, et, entre les deux, des mourants ou des malades.
Les événements de l'histoire y sont;les contes de la Fable y sont ; la mer y est avec ses bateaux et ses tempêtes; le ciel, avec ses oiseaux et ses nuages.
LES DESÏINf:ES DE L'ART. 99
On ne s'est pas contenté de représenter tous ces objets les uns sans les autres : on les a mis tantôt les uns avec les autres, tantôt les uns sur les autres, tantôt les uns sous les autres, tantôt les uns dans les autres. Exemple :
Des hommes avec des femmes; des femmes avec des enfants ; des paysans avec des oies, des AraHes avec des chameaux;
Des cavaliers sur des chevaux, des dames seules sur des canapés, des chats sur des f^outtières, des fantômes sur des pommiers ;
Des damnés sous la glace , des paysages sous la neise, des montasnes sous le hrouillard ;
Des arracheuses de pommes de terre dansiez champs, des martyrs dans des cages, des fleurs dans des paniers.
Il y en a, ceux-là sont les plus forts, qui ont trouvé le moyen de peindre des objets qui sont à la fois avec, dans, sur et sous d'autres objets.
Exemple : Deux hommes. Ils sont ensemble. Ils sont dans un bateau. Le bateau est sur une une rivière. La rivière est sous le bateau. Et les hommes sont malades, par-dessus le marché !
Enfin, en dehors de tout ce que présentent la nature, Thistoire, Tiînagination et la mythologie, il y en a qui prennent au hasard tous les
Univtrt/f^
objets fabriqués par la main de l'homme, depuis le vase le plus humble jusqu'à la buire d'émail et d'or, depuis la savate éciilée jusqu'à la couronne d'un roi, en font des tas. et peignent cela.
Tout ça c'est des tableaux. Il y en a comme ça un peu plus de sept mille.
Or cela dure depuis l'an 1673 en France et depuis l'an 1200 dans tous les autres pays.
Depuis dix ans le nombre des tableaux a doublé. Donc, dans dix ans, il y aura quatorze mille tableaux ; dans vingt ans, vingt-huit mille, ce qui en présage, dans deux cents ans, deux cent quatre-vingt mille au Salon de cette année-là.
Cela s'appelle le «mouvement artistique ».
Cela n"a point de remède.
La société ne possède aucun moyen de défense contre ce 'phénomène : c'est l'égalité dans l'art ; c'est l'accessibilité de tous les citoyens au droit de peindre : c'est par conséquent la liberté, pour tout individu armé d'un pinceau et d'une palette, d'attenter à tout sujet qu'il lui plaira d'égorger.
Vous ne vous en apercevez pas, mais moi je vous l'apprends : c'est tout simplement la démocratie envahissant ce que vous appeliez le temple de l'art, et qui désormais n'en est plus que le pavé!
Et en République, le pavé appartient à tout le monde, sachez-le bien !
Ce n'est pas d'aujourd'hui que cela date. Sous le premier Empire, toutes les dames se mirent à jouer de la harpe, parce qu'on y avait une pose gracieuse : mais on dut y renoncer parce que cela tournait la taille.
Alors on inventa le piano-forté. Le globe entier est maintenant couvert de plusieurs millions de pianos qui jouent tous k la fois non seulement pendant le jour, mais encore pendant la nuit.
Sous la Restauration c'a été le tour du chant : tout le monde s'est mis à chanter la romance.
Aujourd'hui le mouvement entre dans son paroxysme : le piano et la romance ne suffisent plus ; les peuples commencent à sculpter, à faire des émaux, des faïences, sans parler des tableaux; voyant que certains faisaient des romans, on a voulu en faire aussi; il y avait dix ou douze poètes, tout le monde fait des vers.
Tout bien considéré, je ne vois plus que l'architecture qui tienne bon; mais, n'en doutez pas, avant six mois on aura trouvé le moyen de faire de l'architecture en chambre.
Et alors ?
Alors il ne restera plus, aux quinze ou vingt artistes que chaque siècle produit avec tant
de peine, qu'à s'aller jeter la tète la première dans le Vésuve ou dans l'Etna, pour être sûrs de n'en pas réchapper, pour être sûrs d'être délivrés de ce monde eifroyable de pianos, de natures mortes, de pastels, de romances, de bustes, de photographies, de sonnets, de pendules en zinc, de bonshommes en coquillages, qui monte comme un flot et qui va bientôt emporter l'art comme la politique a emporté l'intelligence.
On se rappelle la consternation des Parisiens sous l'avalanche de neige dont, pendant l'hiver de 1880, l'incurie de l'administration les laissa couverts plus de quinze jours.
La patrie est mal balayée et les ordures y traînent, ceci n'est pas douteux. N'y pouvant rien, prenons patience : mais en attendant des temps meilleurs (qui ne peuvent manquer de l'être, puisque ceux-ci sont le comble du pire), tâchons de profiter de la leçon que l'administration et la neige nous ont donnée, et cherchons si par hasard quelque encombrement plus ou moins analogue ne nous menacerait pas d'embarras bien autrement terribles que cette pauvre neige qui, somme toute, est bonne personne, car enfin quand elle a mis plusieurs jours de
patience à attendre vainement qu'on Tcnlève, elle a la bonté de fondre...
Eh bien, inspiré par cet agréable souvenir, j"ai été amené à des considérations et à des calculs qui, pour être quelque peu funèbres, n'en sont pas moins faits pour intéresser et même, je le dis avec une certaine satisfaction, pour alarmer tout le monde.
Je dis : tout le monde : en effet il ne s'agit pas seulement ici d'un intérêt municipal ou même national : le danger que je signale menace la totalité du genre humain. Chaque siècle, chaque année, chaque jour^ chaque minute, l'aggrave, et s'il n'est pas trop tard, si l'on ne se hâte pas de prendre au plus tôt des mesures instantanées et gigantesques pour prévenir la catastrophe, la terre n'en a pas pour cent mille ans !
C'est qu'en dehors de cette poudre d'eau, cristallisation éphémère d'un fluide qui tôt ou lard fond, s'écoule, s'évapore, il est une autre neige, une neige que nul soleil ne peut fondre, dont nul abri ne peut garantir. Poussière à jamais stérile, elle tombe jour cl nuit sans s'arrêter jamais, elle tombe en silence; elle forme sous les pas des vivants une couche blanche et froide; cette couche monte invisible, et un jour elle monteras! haut qu'ils en seront étouffés.
Je l'appelle la neige des quatre saisons. D'où elle vient, vous allez le savoir : mais quelques explications préliminaires ne seront pas sans utilité pour vous le bien faire comprendre.
Le nombre des hommes vivant sur le globe est en moyenne d'un milliard.
Ils n'ont à leur disposition, pour supporter leur personne et leurs établissements, que le quart de la surface du globe, soit 130 millions de kilomètres carrés, encore bien réduits par les glaces, les neiges éternelles, les cours d'eau, les lacs, les forêts, les montagnes et les déserts : les trois autres quarts, c'est-à-dire 380 millions de kilomètres carrés, sont occupés par l'océan.
Les hommes, cela ne se discute plus, hélas ! finissent par mourir un jour ou l'autre. Ils ne vivent pas cent ans : en leur accordant de vie le tiers d'un siècle, soit trente-trois ans en moyenne, on les gratifie bien au delà de leur portion congrue.
Il résulte de ce calcul fort simple que^ bon aiècle mal siècle, il meurt sur cette terre trois milliards d'hommes.
Un homme qui meurt laisse une veuve, des enfants, des amis^ une fortune, le souvenir de ses mauvaises actions et de ses bienfaits.
Il laisse encore des ingrats : on en laisse touiours.
Quoi qu'il en soit, les héritiers sont là : héritiers de double espèce, qui se partagent tout ce que le défunt a laissé. Quand les hommes ont fini de se gorger, les vers se rassasient, la terre s'engraisse, et enfin Tair lui-même hume tout ce qu'il peut aspirer de g'az.
Mais lorsque enfin tout ce qu'il y avait d'utilisable dans ce corps a été extrait et épuisé jusqu'à la dernière sublimation, il reste, au fond de cet alambic qui s'appelle un cercueil, une certaine quantité de matière fixe, insoluble, irréductible et désormais exclue de la circulation vitale : c'est le résidu du tlambeau de la vie, les cendres, pour les appeler par leur nom.
Or, si on évalue à o kilogrammes le poids de ce résidu et qu'on y attribue la densité de l'eau, tout mort laissant après lui o kilogrammes, soit o litres, de cendres, chaque milliard d'hommes qui meurent laisse o milliards de kilogrammes de ce produit.
Comme il meurt 3 milliards d'hommes par siècle, cela fait par chaque siècle 15 milliards de kilogrammes soit, en dix siècles, io,000 mètres cubes de cendres.
Si l'on répand par la pensée cette masse sur les 130 millions de kilomètres carrés lotis à l'espèce humaine, si l'on considère surtout que les inhumations se font dans le voisinage
des lieux habités, on peut juger de l'épaisseur de la couche que cela représente.
Si au contraire on se tourne vers l'hypothèse d'un entassement, le calcul démontre que, pour un siècle, les cendres de tous les peuples morts formeraient un cube de 2 kilomètres et demi de côté; pour dix siècles, 8 kilomètres cubes.
J'avoue que quand ces résultats me sont apparus, je suis resté un bon moment tout désorienté. Mais puisque j'ai été, me dis-je, assez clairvoyant pour prévoir les encombrements dont nous menace la 7ieige des quatre saisons, je n'ai pas, comme ceux de l'édilité, l'excuse de Timprévoyance et de l'impéritie, et je dois à mes concitoyens de l'univers le secours de mon génie.
Et, m'étant allongé sur mon divan de travail, ayant consciencieusement tourné et retourné le problème, j'ai enfin, mais sachez bien que c'est après de très longs elforts, après m'étre donné une peine infinie! j'ai enfin trouvé un moyen simple, facile, presque gratuit et, ce qui ne gâte rien, aussi solennel et aussi grandiose que possible, de débarrasser la surface de la terre de la neige des quatre saisons.
Je vous disais donc qu'il meurt, par siècle^ trois milliards d'hommes, par la raison que la population de la terre est d'un milliard et que
chaque homme vit, au grand maximum, le tiers, d'un siècle ;
Que ces trois milliards de cadavres laissent 15,000 mètres de résidu irréductible, ce qui donne, pour chaque siècle, un cube de cendres humaines de 2 kilomètres et demi de côté, dont je me suis engagé à débarrasser la surface habitable de la terre.
J'avais pensé d'abord à la mer : mais au bout de peu de siècles ce déversement continuel de cendres y créerait d'abord des bas-fonds qui en rendraient la navigation difficile et ensuite la combleraient, ce qui la ferait refluer sur la terre et tuerait le commerce maritime.
J'ai songé aux régions polaires, qui ne servent pas à grand'chose : mais elles sont inabordables.
Je me suis rejeté sur le Sahara. Puisqu'on ne rougit pas de vouloir faire un chemin de fer et un océan artificiel dans cet infortuné coin de terre de 8 millions de kilomètres carrés, pourquoi ce Sahara, qui a si bon dos, un dos de chameau, positivement, pour les fantaisies humoristiques des ingénieurs, ne me fournirait-il pas le terrain dont j'ai besoin, par chaque siècle,. pour loger moii cube de cendres humaines?
Mais une objection bien inattendue m'a arrêté net : c'est que le désert n'est pas désert : il est
très peuplé ; il a troin millions sept cent mille habitants, beaucoup de villes, et il y passe tant de voyageurs, que de nombreuses tribus de Bédouins et de nègres y vivent honorablement du produit des vols et des extorsions qu'ils prélèvent sur les passants.
Force m'a dujic été de laisser le Sahara à sa populeuse solitude, et je l'ai fait d'ailleurs sans grand regret, car ce désert habité n'ayant que 8 millions de kilomètres carrés, nos lo,000 mètres cubes de cendres humaines auraient eu achevé de couvrir promptement cette superficie, ce qui n'était pas une solution.
C'est alors que. parcourant en pensée la surface de la terre, je m'avisai de songer au plus simple, au plus infaillible, de ces moyens que j'avais si longtemps cherchés : moyen nouveau, auquel personne n'avait encore pensé, tant sont grandes l'imprévoyance et la légèreté de la cervelle humaine!
El voilà ce que j'ai trouvé :
Aussit«'jt qu'une personne sera morte, on trempera sou corps dans une solution claire de gélatine : des gigots de mouton préparés par ce procédé donnaient, sous le couteau k découper, apièsdi.v ans de conservation, des gouttes d'un sang aussi vermeil et aussi limpide que si le ,i^igot avait été cueilli dans la matinée.
in
Yoilà, pour commencer, la question de putréfaction écartée par un moyen partout praticable et presque gratuit.
Au moment où il reçoit la déclaration du décès, l'officier de Fétat-civil délivre au nom du cadavre un ticket de circulation sur tous les genres de véhicules, chaises à porteurs, mulets, chevaux, chameaux, éléphants, chemins de fer, bateaux à rames, à voiles ou à vapeur, du globe.
Je n'ai pas besoin de dire, je pense, que ceci se fait en vertu d'un accord conclu entre tous les peuples de la terre, et que des règlements d'administration publique, avec tarifs et itinéraires y annexés, déterminent les conditions, formes, délais et prix, du transport.
En exécution de ce système universel, tout train de chemin de fer est pourvu d'un truc funéraire destiné à recevoir, à son départ et sur tout son parcours, les voyageurs partant pour l'autre monde.
Des points d'arrivée sont fixés sur un certain nombre de lieux propres à la destination dont nous nous occupons ici, et quels que soient les itinéraires que feu les voyageurs auront eu à parcourir, tôt ou tard chacun y arrivera.
Sauf quelques rectifications de détail d'ailleurs insigniliantes, voici comment je j^ropose-
rais de répartir la destination des voyageurs :
Je diviserais le globe en trois régions mortuaires.
La première comprendrait lEurope, l'Afrique à Test du méridien de Paris et au nord de l'équateur, et l'Asie en deçà du méridien de Calcutta.
La seconde se composerait de tout le reste de l'Asie à l'est de ce méridien, de l'Australie et de toutes les îles en deçà du méridien de Paris.
La troisième enfin serait formée de toutes les îles au delà du méridien, plus, du continent américain tout entier et de la partie de l'Afrique située au-dessous de l'équateur.
Les choses ainsi établies, il n'y a qu'à les laisser aller, et elles vont toutes seules. A peine décédé, chacun de nous monte en voiture, à cheval, à chameau, en wagon, en bateau, et selon sa provenance il suit , par les voies les plus courtes et les plus rapides, ce chemin des morts dont les mille réseaux couvrent le globe.
Et voici comment se dessinent les courants de cette solennelle émigration :
L'Europe, le nord-ouest de l'Afrique et l'ouest de l'Asie, dirigent leurs morts, partie sur l'Islande et partie sur l'archipel grec; l'Asie orientale, l'Australie et la Polvnésic occidentale.
112 LA XKIGE
embarquent leurs émigranls pour les Moluques et la Nouvelle-Zélande ; la Polynésie orientale, les deux Amériques et l'Afrique méridionale, expédient leur monde, partie sur le Mexique, partie sur le Chili, partie sur la Nouvelle-Grenade.
El alors, d'heure en heure, par terre et par mer, aux pieds du Vésuve, de l'Etna, du Stromboli, deTHécla; au Popocatepetl. auTuxtla, au pied des douze volcans de la Nouvelle-Grenade, au pied des onze volcans du Chili, au pied des cinquante volcans de l'Amérique centrale, les trois cent trente-trois mille défunts de l'année débarquent en silence.
On les couche par rangées de dix, la face en avant et les mains croisées au-dessus de leur tête, sur une toile métallique sans fm qui, mue par des machines effroyables, monte jour et nuit jusqu'au bord du cratère en feu.
Et à mesure que chaque rangée de morts arrive au haut de sa course, elle déborde, et dix cadavres, les mains en avant comme des nageurs, plongent dans ce gouti're sans fond où nulle matière ne peut subsister, où le porphyre, le silex, l'agate, ne resteraient pas une seconde sans éclater en vapeur à cent mille degrés !
Yoilà comment nous finirions. Ne serait-ce pas plus pompeux que nos pompes funèbres?
Ne serait-ce pas plus digne que de servir de pâture aux vers? Le cratère d'un volcan, avec son panache de flamme et ses nuages de fumée, ne vous semble-t-il pas être un mausolée assez grandiose et un lampadaire assez lugubre?
Et ne serait-ce pas une grande consolation pour nous, pour nous tous puisque nous mourrons tous, de nous dire qu'en mourant nous ne laissons pas après nous cet héritage d'infection que les cimetières commencent à ne plus pouvoir contenir, et qui déborde en s'infiltrant sous le sol et en s'évaporant dans l'air?
En pratique, qu'est-ce que ce serait que de transporter 333,333 corps sur une cinquantaine de points, quand c'est par millions que les chemins de fer transportent les voyageurs d'un seul des pays de l'Europe ?
En somme, cinq minutes suffiraient pour précipiter mille corps, soit ^88,000 en vingt-quatre heures, ou 10o,H0,000 en un an. C'est quatrevingt-dix fois plus qu'il n'en faudrait.
Nota. — Le même système pourrait être appliqué aux pianos et aux belles-mères.