‹ Fantasio comédie en trois actes, en prose d'Alfred de MussetChapitre 23 sur 50 · ACTE II, SCÈNE · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE

LA GOUVERNANTE

En vérité, on m’avait dit que c’était un Amadis.

ELSBETII.

Je ne demandais pas un Amadis, ma chère ; mais cela est cruel, quelquefois, de n’ètre qu’une fille de roi. Mon [icre est le meilleur des hommes ; le mariage qu’il prépare assure la paix de son royaume; il recevra en récompense la bénédiction d’un peuple; mais moi, hélas! j’aurai la sienne et rien de plus.

LA GOUVERNANTE

Comme vous parlez tristement !

ELSBETII.

Quel malheur que ces traités de paix se signent toujours avec des larmes ! Je voudrais être une forte tête et me résigner à épouser le premier venu, quand cela est nécessaire en politique. Être la mère d’un peuple, cela console les grands cœurs, mais non les tètes faibles. Je ne suis qu’une pauvre rêveuse ; peut-être la faute en est-elle à tes romans; tu en as toujours dans tes poches.

LA GOUVERNANTE

Seigneur ! n’en dites rien .

ELSBETII.

J’ai peu connu la vie, et j’ai beaucoup rêvé.

LA GOUVERNANTE

Si le prince de Mantoue est tel que vous me le dites, Dieu ne laissera pas cette afïaire-là s’arranger, j’en suis sûre.

ELSBETII.

Tu crois? Dieu laisse faire les hommes, ma pauvre amie, et il ne fait guère plus de cas de nos plaintes que du bêlement d’un mouton.

LA GOUVERNANTE

Je suis sûre que si vous refusiez le prince, votre père 11e vous forcerait pas.

Non, certainement, il ne me lorcerait j»as ; et c’est jiour

KASTASIO.

cela que je me sacrifie. Veux-tu que j'aille dire à mon père d’oublier sa parole et de rayer d’un trait de plume son nom respectable sur un contrat qui fait des milliers d’heureux? Qu’importe qu’il fasse une malheureuse? Je laisse mon bon père être un bon roi .

LA GOUVERNANTE

Ili ! hi ! (Elle pleure.)

ELSBETII <

Ne pleure pas sur moi, ma bonne; tu me ferais peutêtre pleurer moi-même, et il ne faut pas qu’une royale fiancée ait les yeux rouges. Ne t’afflige pas de tout cela. Après tout, je serai une reine, c’est peut-être amusant; je prendrai peut-être goût à mes parures, que sais-je? à mes carrosses, à ma nouvelle cour ; heureusement qu’il y a pour une princesse autre chose dans un mariage qu’un mari. Je trouverai peut-être le bonheur au fond de ma corbeille de noces.

LA COUVERNANTF.

Vous êtes un vrai agneau pascal.

ELSBETH

Tiens, ma chère, commençons toujours par en rire, quitte à en pleurer quand il en sera temps. On dit que le prince de Mantoue est la plus ridicule chose du monde.

LA GOUVERNANTE

Si Saint-Jean était là !

ELSBETII.

Ah ! Saint-Jean ! Saint-Jean !

LA GOUVERNANTE

Vous l’aimiez beaucoup, mou enfant.

ELSBETII

Cela est singulier; son esprit m’attachait à lui avec des fils imperceptibles qui semblaient venir de mon cœur ; sa perpétuelle moquerie de mes idées romanesques me plaisait à l’excès, tandis que je ne puis supporter qu’avec peine bien des gens qui abondent dans mon sens ; je ne

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