ACTE 11, SCÈNE X
Pourquoi pas?... N'avez-vous jamais regardé, là-bas, dans la galerie, à côté de Y Amour endormi du Primatice, cette petite servante d’auberge du tableau flamand, qui verse à boire d'un air pensif à un voyageur à larges bottes, droit comme un piquet sur son grand cheval blanc? — Quelle belle chose que le coup de l’étrier! Une jeune femme sur le pas de sa porte, le feu allumé qu’on aperçoit au fond de la chambre, le souper préparé, les enfants endormis, toute la tranquillité de la vie paisible et contemplative dans un coin du tableau ! et là l’homme encore haletant, mais ferme sur la selle, ayant fait vingt lieues, en ayant trente à faire ; une gorgée d’euu-de-vic, et adieu! La nuit est profonde là-bas, le temps menaçant, la forêt dangereuse ; la bonne femme le suit des yeux une minute, puis elle laisse tomber, en retournant à son feu, celte sublime aumône du pauvre : Que Dieu le protège !
F.LSBETH..
C’est singulier! j’ai rêvé bien des fois devant ce tableau, sans comprendre d’où venait le charme qui m’attirait.
C’est que le peintre qui a fait cela était un homme de cœur. C’est que tout ce qui souffre, tout ce qui lutte avec plus ou moins de courage dans la bataille de la vie, doit sentir vaguement, dans cette peinture, le symbole de sa propre existence.
EESBETH.
Continue, continue, je t’en prie.
Vous-même qui marchez au-devant d’un époux inconnu, êtes-vous bien ferme sur l’étrier? irez-vous sans broncher jusqu’au bout du chemin? êtes-vous de force à braver la nuit profonde, le ciel menaçant, la forêt dangereuse? Hélas! j’ai bien peur que non. Et moi qui vous regarde
FASTASIO
soupirer tristement, je dis tout bas comme la bonne femme du tableau : « La pauvre enfant, que Dieu la protège ! »
KLSHKTIl , à part.
La pitié de mon bouffon ! voilà donc la seule consolation tpii me soit donnée! Ali ! elle n’est pas sans quelque douceur. Ne dédaignons pas l'aumône du pauvre. (Haut.) Je vois bien maintenant que lu n’es ni un espion ni un ennemi, et cependant je ne puis me défendre d’une certaine crainte.
Kli ! lion Dieu ! pourquoi auriez-vous peur de moi ? Avez-vous le dessein de me comparer à un confident de tragédie, et craignez-vous que je ne suive votre ombre en déclamant? Non, princesse, rassurez-vous : je ne chercherai pas à vous consoler en vous récitant deux cents alexandrins.
F.1.SBET1I.
Tu me fais sourire et je n’en ai,gucre envie.
FASTASIO.
Souriez toujours, c’est autant de pris sur l’ennemi. Quant au sens énigmatique de mes paroles, au mobile impénétrable de ma conduite, si vous voulez les connaître, je vous le dis en style d oracle : Ne cherchez pas midi à quatorze heures. 6e n’est pas moi qui suis chargé d’éjiouser le prince de Mantoue; mais je comprends assez combien c’est ennuyeux. Songez-y : le temps presse ; les chandelles sont allumées, le prétendu poudré, la victime parée. Il ne manque plus.quedeux ou trois petites formalités pour que le malheur de votre vie soit parfaitement en règle. Cependant, dites un mot, fuites un signe, et tout bouffon que je suis, je change le destin des empires, et je romps votre mariage.
ELSBETH
Je suis curieuse de savoir comment tu t’y prendrais.