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CHAPITRE II

Il y a trente-sept ans environ que je me liai avec Fantin- Latour, et mes premières rencontres avec un artiste encore très discuté, mais qu’un de mes amis saluait déjà comme un des futurs maîtres de la peinture, sont restées aussi présentes à mon souvenir que si elles dataient d’hier. En 1871, au lendemain de la Guerre et de la Commune, j’étais dans tout le feu de mon initiation aux chefs-d’œuvre de Wagner, de Berlioz, de Schumann, de Brahms, etc. Toutes les soirées que j’avais de libres, je courais les passer chez un nouvel ami, que j’avais connu par des camarades travaillant comme lui dans les bureaux de l'Hôtel de Ville, et là, chez Edmond Maître, « érudit sans pair, férocement spirituel, cruel à la bêtise et solide conseil », comme a dit de lui Verlaine, il m’arrivait constamment de me trouver avec Fantin. Maître et lui s’étaient connus six ou sept ans plus tôt, au café de Bade, où se tenaient, autour de Manet, les assises de la jeune école de peinture, et, vite, ils s’étaient liés -de la plus solide

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amitié. Le temps des réunions de jeunesse et des discussions d’art au café avait pris fin; mais Fantin venait chez son ami tous les soirs, et, tandis que nous nous installions au piano, Maître et moi, pour deux ou trois bonnes heures, lui fumait sans mot dire ou se promenait dans la chambre en mordillant sa courte moustache, comme s’il se fût ainsi mieux pénétré de la musique. Aux approches de minuit, nous quittions la rue Taranne,où demeurait Maître1, et nous tirions chacun de notre côté, Fantin vers le Luxembourg; moi, vers l’Hôtel de Ville... Ainsi se nouèrent, entre Fantin et moi, sous les auspices du plus sûr des amis, des relations que le temps n’avait fait que resserrer, et voilà comment je me suis trouvé connaître à fond, quitte à l’appuyer encore de mes recherches personnelles, l’histoire de tant de tableaux dont j’entendis si souvent parler, en particulier des toiles que j’appellerai « historiques » de Fantin- Latour.

Mais quels peuvent bien être, allez-vous dire, les tableaux et portraits historiques d’un peintre qui n’a jamais fait d’histoire? Eh ! mais tout simplement ceux qui pourront présenter, dans la suite, un intérêt historique; ceux où revivront quelques-uns d’entre les contemporains de l’artiste : écrivains, peintres, musiciens, etc. Les Primitifs, Van Eyck, Memling, etc., introduisaient souvent dans leurs tableaux de sainteté des portraits de seigneurs, supérieurs de couvents ou autres; mais ce n’étaient là que des figures accessoires, indépendantes

!. Ces maisons de l’ancienne rue Taranne existent encore; elles forment les numéros impairs du boulevard Saint-Germain, en arrière de la statue de Diderot, depuis la rue de Rennes jusqu’à la rue des Saints-Pères.

AN DUO M KDE

Salon de 1898. — A M. Gorjeu.

du sujet principal : simple hommage aux personnes ou aux familles qui les faisaient travailler. Rembrandt, dans ses célèbres Syndics, Van der llelst et surtout Franz Hais, sont les premiers maîtres qui aient osé composer des tableaux avec de simples réunions de personnages contemporains, tableaux dont tout le mérite est dans la qualité de la peinture, dans la vérité de la représentation, et qui, tout en étant dépourvus de sujet proprement dit, acquièrent avec le temps, par ces portraits, le sérieux et la valeur d’un document historique. La condition essentielle, pour entreprendre sans témérité une composition de ce genre, où tout l’intérêt se concentre sur des figures non agissantes, est d’être un portraitiste de premier ordre. Or, ce qu’ont fait Rembrandt et ses contemporains, Fantin-Latour fut le premier à le tenter de nos jours, à concevoir et à exécuter d’importantes compositions dans le genre de celles des maîtres flamands.

Fantin n’a pas produit moins de quatre grandes toiles de cette catégorie, et toutes les quatre, outre qu’elles sont déjà classées parmi les meilleurs morceaux de peinture de ce temps, offrent une valeur historique en raison de la notoriété et même de la célébrité dont jouissent à présent la plupart des modèles que le hasard des circonstances a fait poser devant le peintre. Il faut bien savoir, en effet, que jamais Fantin n’aurait donné place à n’importe qui dans ses tableaux, en raison d’une notoriété plus ou moins grande; il aurait bien plutôt écarté de ses

compositions quiconque lui aurait paru avoir trop d’importance et devoir attirer devant ses toiles la troupe des badauds, en quête de portraits de gens connus, et non pas seulement les peintres ou les vrais amateurs de peinture : il ne voulait pour ses tableaux d’autres juges que ceux-ci. Je le répète : hasard des circonstances, relations plus ou moins suivies, sympathies plus ou moins vives à tel ou tel moment de la vie, il n’y eut pas d’autres raisons que celles-là dans le choix que Fantin fit de ses modèles, et c’est ce qui explique pourquoi, entre eux tous, trois seulement, ses amis de la première heure : Édouard Manet, Whistler et Edmond Maître, ont dû à l’ancienneté de leurs rapports avec Fantin de figurer dans deux de ses grands tableaux.

La première de ces compositions est aussi la seule qui, par son titre même et en raison des écrivains et artistes militants groupés autour d’un portrait ou d’un emblème, ait le caractère d’une consécration, d’un hommage; où le peintre, en un mot, ait voulu affirmer ses préférences personnelles. Il venait de suivre, avec Baudelaire et Manet, le convoi funèbre de Delacroix, et revenait du Père-Lachaise en maugréant avec ses amis contre le médiocre concours de monde qu’avait attiré l’enterrement d’un tel maître, lorsqu’ils furent rejoints par des « croque-morts » qui portaient, tels des marchands d’habits, tout le costume d’académicien de Delacroix : la famille avait oublié de le reprendre. A cette vue, une généreuse indignation secoue le peintre de vingt-sept ans; l’idée de protester par un hommage public contre le peu de solennité de ces funérailles traversa son esprit, et ses amis s’y associèrent d’enthousiasme.

Pendant des mois, Fantin brossa deux, trois, quatre projets, où il s'efforçait d’associer des personnages modernes et des figures allégoriques; Baudelaire lui proposait même une idée d’apothéose où il aurait groupé tous les génies : Shakespeare, Gœthe, Byron, etc., dont Delacroix s’était inspiré, mais le peintre hésitait toujours.

Un jour enfin, certain tableau de Franz Hais, dont il lui fut donné de voir une copie faite par le peintre belge Dubois, le tira du doute : il renonça à toute idée d’allégorie et décida de ne mettre sur sa toile que des personnages réels. Duranty amena Champfleury (ce qui fit faire la grimace à Baudelaire, habitué à se considérer comme le défenseur attitré du romantisme et de Delacroix, tandis que Champfleury n’était pour lui que le porte-voix de Courbet, de l’école réaliste), et bientôt se trouvèrent rassemblés autour du portrait de Delacroix : Whistler, bien pris dans une redingote serrée à la taille et portant des fleurs; Fantin lui-même, en corps de chemise et le pinceau à la main; Duranty, le critique, et les peintres Alphonse Legros et Louis Cordier; puis Champfleury, Baudelaire, Manet, Bracquemond et le peintre Albert de Balleroy. Mais il paraît qui' d’autres avaient dû figurer là. « Legros et moi, nous viendrons à Paris pour poser quinze jours avant le Salon, écrivait Whistler à Fantin, le 3 février 1864; gardenous donc deux bonnes places. Peut-être Bossetti aussi; il m’a dit qu’il serait très fier de te poser. Il a une tête superbe et c’est lin grand artiste; lu l’aimeras beaucoup. Do Balleroy est bien, pour les raisons que tu donnes; mais pourquoi Ribot? Fantin, ton tableau va être très beau; la grande masse de lu-

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mière fait bougrement bien. Gela va être très heureux pour toi, car c’est un tableau qui attirera forcément l’attention... »

Il l’attira, c’est positif, mais d’une autre façon que ne l’espérait Whistler, qui laissait échapper dans cette même lettre un aveu bien caractéristique : « Ah! je voudrais bien savoir un peu de ce que tu sais! Je viens d’avoir une mau-

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