LE TESTAMENT DE CÉSAR GIRODOT, PAR F A N T I N -LA T 0 U R
Le tableau est navrant de tristesse. On vient de délivrer les legs. Les légataires sont furieux et désolés. Le plus important, celui du milieu, est, à son grand regret, héritier du sac à charbon qu’il vient de revêtir et de vieilles grattures de palette. Son voisin de gauche, d’un soulier, vieux serviteur de Balzac; celui de droite, d'un reste bien sec de blanc de zinc; son camarade, d’une vessie de vert Véronèse. Les autres n’ont rien que du noir, sauf un seul, moins attristé peut-être, qui recueille avec soin le chien du maître.
Caricature de Bertall d'après \' Hommage à Delacroix ( Journal amusant, 4 juin 180 1).
pas quelque fragment, lorsque c’est l’auteur lui-même qui a entrepris de l’anéantir. Tel est, en effet, le cas du tableau : le Toast, admis au Salon de 1865, qui réunissait autour d’une table les camarades habituels de Pantin et b* peintre lui-même montrant à ses amis la figure de la Vérité, quoique l’artiste
F A N TIN-LATOUR
ait détruit aussitôt cette composition qui le choquait, après qu’il l’eût jugée au Salon, parce mélange inexplicable du nu et du costume moderne, autrement dit de l’allégorie et de la réalité. Les personnages que Fantin avait groupés là, le verre en main et portant un toast à la Vérité, comme le peintre les y engageait du geste, étaient ses modèles ordinaires : Manet, Bracquemond, Vollon, Cordier, Whistler qui avait très naïvement demandé d’avoir « la belle place, celle du devant »; à quoi Fantin avait consenti très volontiers, d’abord pour le remercier de toutes ses amabilités, ensuite et surtout parce que Whistler devait poser vêtu d’une robe japonaise et qu’une robe japonaise, au premier plan, tentait singulièrement le peintre. « Le sujet court dans le monde artistique, écrivait Fantin à Edwards, le 3 février 1863; on en parle beaucoup. Il y a une colère générale; je suis un poseur, prétentieux, fou; un aplomb inouï! Ces messieurs qui sont les amants de la Vérité! Puis les hauts cris. Une femme nue avec des gens à table, c’est incroyable, et vous ne vous imaginez pas quelle colère c’est déjà. Signe que je frapperai juste. Je crois que cela fera son chemin et nous allons voir du drôle à présent. Moi, il me semble que cela me donne des forces... »
Après avoir fait et refait cette toile, après l’avoir conçue et retouchée de diverses façons, en fondant finalement en un seul deux tableaux d’abord distincts dans sa tête, — « le Repas est entré dans la Vérité et la Vérité dans le Repas », disait-il encore dans la lettre citée plus haut, — après avoir défié le tiers et le quart lorsqu’il était dans le feu de la composition et crié que le peintre était prêt à recevoir des coups, mais
qu’il saurait résister par l’étude et le travail, uc s’était-il pas calmé subitement à mesure qu’il approchait de l’heure décisive, et ne félicitait-il pas Edwards de la chance qu’il avait de ne pas figurer clans un « tableau véritablement fait pour des fous »? Finalement, il écrivait à son ami de Londres : « Vous auriez été content si vous m’aviez vu la semaine dernière, depuis sept heures du matin jusqu’à sept heures du soir exactement, tellement que ma famille a été pour la première fois de ma vie, je crois, étonnée et subjuguée. Je les avais à mes ordres autour de moi. Debout au chevalet, courant à la glace au bout de l’atelier, pour voir mon tableau retourné. Je faisais des lieues ainsi. Les premiers jours, j’ai cru que je n’y résisterais pas; je me sentais perdu, le sang bourdonnait dans mes oreilles, les nerfs de la tête tendus, vraiment cela est fou de faire des tableaux ainsi. J’ai travaillé jusqu’au 20, hier, midi. On a emporté à deux heures. Vous dirai-je que mon tableau exécuté est bien au-dessous clemon tableau rêvé? Presque tout est resté inachevé, ce qui maintenant m’afflige beaucoup. Il y a un morceau surtout beau : c’est Whistler en costume chinois [sic). Son costume, le temps qu'il m’a donné, son attention à la pose, à ne rien négliger, en fait le meilleur morceau. Quelques têtes pas mal, voilà. A présent, j’ai hâte de le voir au Salon; j’ai peur aussi, mais veux h; voir, surtout pour l’expérience. J’ai beaucoup pensé, en le faisant, au recul, à la grandeur des salles, à l’éloignement. J’aurais voulu rendre l’effet de la nature même, vue de loin. Alors vous comprenez que je ne peux juger mon tableau qu’au Salon ‘. »