‹ Fantin-Latour, sa vie et ses amitiésChapitre 26 sur 61 · I. Leltro à Edwards du »l mars · texte numérisé non relu

I. Leltro à Edwards du »l mars

FAN TIN-LATOUIl.

Mais l’impression qu’il en ressentit fut clés plus fâcheuses, puisqu’il n’hésita pas à sacrifier son œuvre de lui-même et par conscience d’artiste, alors que les attaques auxquelles il était en butte auraient pu l’engager à la conserver, comme pour braver l’opinion générale. Mais cela n’entrait pas en ligne de compte pour Fantin : « L’Exposition est finie, Dieu merci! écrivait-il à Edwards le 20 juin. Bien critiqué, allez. C’est ignoble même. J’ai eu partout des critiques (cela me rend bien content), depuis le Moniteur (Théophile Gautier) jusqu’au dernier des journaux, revues, brochures, mais partout méchantes, très méchantes. Si l’on a sifflé Manet, moi, je suis détesté des peintres. Ribot, qui ne me parle plus, dit (à ce que l’on m’a répété) que je lui ai fait augmenter le prix de son tableau à Londres pour l’empêcher de le vendre. Que dites-vous de cela? N’est-ce pas ignoble?... On dit que je soutiens Manet pour lui être nuisible, puis (c’est About qui a écrit cela dans un journal] que je l’empêche d’achever et d’étudier ses tableaux, lui criant : « Vous allez gâter vos chefs-d’œuvre! » Voilà la critique d’art... »

Sans aucune hésitation, Fantin détruisit donc sa toile et n’en conserva que quelques morceaux, « quelques tètes pas mal », comme il disait, c’est-à-dire la sienne propre et celles de Vollon et de Whistler. Le premier de ces fragments est encore aujourd’hui chez Mrae Fantin; le deuxième appartient à M. Darrasse, le troisième fut acheté assez vite par un amateur américain, presque un marchand de tableaux, nommé Avery, qui le donna par la suite, avec la collection très complète des lithographies de Fantin, au Musée métropolitain de New-York.

Salon

« Tu sais que je suis très flatté, écrivait Whistler à Fantin, de ce que tu m’as conservé en détruisant ton tableau; chose très à regretter tout de même que cette démolition de nos anciennes choses! Je l'ai bien trop souvent pratiquée et j’ai tant pleuré après! » Mais si désolé qu’il fût de cette destruction, Whistler savait s’en consoler en pensant, d’après ce que lui disait son ami, que sa figure irait peut-être en Amérique, et « rien ne pouvait être plus charmant pour lui, assurait-il, que d’être présenté à ses compatriotes par Fantin ». Grâce à l’opportune intervention du collectionneur Avery, l’Amérique allait reconquérir l’Américain h

Cinq grandes années se passèrent avant que le peintre ne se décidât à entreprendre une toile du même genre, mais en se restreignant, comme l’a très bien dit M. Léonce Bénédite, « au rôle plus étroitetplus sûr de représentation de personnages contemporains sympathiquement réunis en raison d'une communauté de goûts ou de travaux ». Fantin qui, dans le temps où il peignait Y Hommage à Delacroix et le Toast, demeurait rue Saint-Lazare, avait pris l’habitude, en raison de la proximité, de se rencontrer avec Manet tous les jours, soit avant, soit après le dîner. Or, ces réunions de café, où il ne buvait guère et fumait de préférence en laissant parler ses amis qui, presque tous, fréquentaient l’atelier de Manet, lui semblèrent former un sujet de tableau tout indiqué : dès que l'idée lui en eut passé par la tête, elle ne fut pas longue à se développer et à aboutir.

I. Pour de plus grands détails sur ce point spécial, voir les articles très intéressants de M. Léonce Bénédite : Histoire d'un tableau : le Toast, dans la /tenue de l'art ancien et moderne (janvier-lévrier 1905).

« Je pense au Salon, écrivait-il à Edwards le 14 octobre 1869; je commence à crayonner des projets. Je pense beaucoup à un grand tableau de plus de trois mètres de large sur plus de deux de haut, représentant au centre Manet peignant à son chevalet, devant lui son modèle posant; à côté de lui et autour, des amis, des connaissances, du monde dans l’atelier. Gela me paraît un assez joli motif de tableau pittoresque, un intérieur d’atelier. J’aurai des complaisants pour poser. Si vous veniez à Paris, je voudrais bien vous mettre dans ce tableau. Gela serait-il possible? Vous voyez que je suis bien oseur pour tenter un pareil tableau : j'espère que vous serez content de me voir dans votre idée, qui est de continuer toujours. C’est encore un essai, une tentative; mais que je vais être dans des tourments de tenter une si grande entreprise! Pour aller jusqu’au bout, il faut bien du courage. J’y pense beaucoup dans ce moment : tout ce que je vois, tout ce que je fais, c’est toujours en vue de ce projet. »

Plus tard, presque au dernier moment, il insistait encore et pressait Edwards de venir : qu’il arrive cinq jours seulement avant le jour du dépôt fixé au 20 mars et trois ou quatre jours suffiront pour introduire ce retardataire dans le tableau : « Je crois qu’il va assez bien, ajoute Fantin dans sa lettre du 1er mars 1870. C’est pourtant difficile à dire. On est si étrange dans le monde artistique, on ne sait quoi penser de l’opinion de ses confrères. Je me donne beaucoup de peine, je travaille beaucoup et plein de rage; mais suis-je récompensé? Je suis tellement fatigué que cela ne me paraît jamais à la hauteur de mon idéal; je ne peux guère vous donner une

idée de ce que c’est; il ine semble que l’aspect est simple et sévère, que nulle part on ne voit d’effronterie. Lorsque les sottises d’aujourd'hui auront fait place à celles de l’avenir, que l’acharnement contre Manet aura disparu, on ne verra dans mon tableau qu’un intérieur d’atelier, un peintre faisant le portrait d’un ami, avec des amis autour. Je vous ai gardé dans un coin une place modeste, comme vous le désiriez; vous représentez un artiste qui entre dans l’atelier, qui vient de l’étranger. J’ai l’intention, si vous m’y autorisez, de vous mettre le chapeau de soie sur la tête, le mac-farlane ou le costume du voyageur; cela rendrait bien l’intention d’exprimer un artiste qui entre dans l’atelier, étant près du bord de la toile et d’une tapisserie portière... »

Mais Edwards ne put pas venir, apparemment parce que Pantin n’avait pas répondu assez vite à sa lettre d’acceptation, comme celui-ci s’en excuse à la date du 7 avril : « On ne sait encore rien du jury, on en est encore à voir les tableaux. Vous pensez que j'ai travaillé jusqu’à la dernière heure. Comme je suis ennuyé de ne pas avoir répondu à votre lettre d'acceptation devenir poser! Je 11e sais comment je n’ai pas songé à vous répondre; je pensais que vous vous imagineriez combien j’étais content de vous peindre. Cela ne pouvait se faire autrement que je comptasse sur vous. J’étais si occupé de ce tableau, je ne voyais plus rien d’autre. Cela a été si difficile à organiser, tout ce monde à retenir, l’arrangement de toutes ces poses! Pour les heures, les jours, prendre les gens quand ils voulaient, quand ils pouvaient, car Ions mes modèles faisaient quelque chose pour le Salon, à commencer par Manet, qui a pu

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à peine me donner le temps nécessaire. Je ne peux vous donner une idée du travail que j’ai fait pendant trois mois sans m’arrêter et toujours du premier coup; je n’avais le temps de

JÉSUS PEIGNANT AU MILIEU DE SES DISCIPLES, OU LA DIVINE ÉCOLE DE MANET, TABLEAU RELIGIEUX PAR F A N T I N - LA T O U R « En ce temps-là, J. Manet dit à ses disciples : En vérité, en vérité, je vous le dis, Celui qui a ce truc pour peindre est un grand peintre. Allez et peignez, et vous éclairerez le monde, et vos vessies seront des lanternes. »

Caricature de Bertall d’aprôs Un Atelier aux Batirjnolles (Journal amusant, 21 mai 1870).

rien recommencer. Enfin, cela est fait; n’en parlons plus. » Ce que Fantin négligeait de dire à son ami, c’est qu'il faillit même ne pas pouvoir terminer à temps, par suite d’un duel, insignifiant d’ailleurs, qui eut lieu entre Duranty et Manet (Zola servant de témoin à ce dernier) après de très vives discussions de café. Mais tous les obstacles furent surmontés

Salon de 1870. — Musée du Luxembourg

à temps, et ce fut une des toiles les plus regardées, les plus commentées au Salon de 1870, que cet Atelier aux Batignolles, ainsi dénommé en raison du quartier qu’habitaient alors nombre de ces artistes (comme on disait couramment en parlant d’eux l’école des Batignolles), où Zacharie Astruc, le peintre allemand Scholderer, Auguste Renoir, le futur « impressionniste », Emile Zola, Edmond Maître et son ami Frédéric Bazille, puis Claude Monet, figuraient autour de Manet occupé à peindre. « Je voudrais bien vous voir, écrivait encore Fantin à Edwards le 30 mai; je voudrais bien que vous puissiez voir mes tableaux : le succès a dépassé mes espérances. J'ai l’approbation, je crois, des meilleurs juges; j’ai entendu les meilleures choses et les compliments qui me sont le plus sensibles. Aussi le jury s’est décidé enfin à me donner une médaille, ce qui a une grande importance pour le monde qui ne s’y connaît pas et pour la vente, et il fallait absolument maintenant que j’arrivasse à gagner ma vie. Je suis accepté, même par mes ennemis. J’avoue que cela m’a fait grand plaisir de réussir sans aucune concession, même avec le tableau qui dut irriter le plus les peintres. Je me sens bien dispos pour continuer le combat. Oh! ceux qui sont nos ennemis, comme nous allons les combattre! J’ai tant de colère et de mépris. Me voilà libre des juges aussi (cette médaille donne le droit de passer sans examen du jury, on est reçu de droit! )... »

Non seulement cet Atelier aux Batignolles valut à l’auteur une troisième médaille; mais, en raison même de celte distinction, il fut bien près d’être acquis par la Direction des Beaux-Arts pour être envoyé au musée de la ville natale du

FA N TIN-LATOUR

peintre, à Grenoble. Tout fut arrêté par les désastres de la guerre et les changements qui s’ensuivirent dans l’administration, le haut fonctionnaire des Beaux-Arts, Alfred Arago, qui avait conclu l’affaire avec Fantin, dans un moment d’allégresse causé par l’annonce de la fausse victoire de Reiehshoffen, ayant quitté la place dès le lendemain, et n’ayant laissé aucune pièce, aucun papier dont pût se prévaloir le peintre lorsqu’il se retrouva plus tard, la guerre une fois finie, en face d’un autre directeur des Beaux-Arts. En désespoir de cause, Fantin, pour se débarrasser de cette toile encombrante, la céda à Edwards, et c’est en la lui expédiant qu’il y ajoutait ces portraits à la plume de ses différents modèles, sans doute afin qu’Edwards pût renseigner sur eux les amateurs qui seraient tentés de l’acquérir.

« Voici les noms des peintres réunis autour de Manet peignant, écrivait-il à son ami de Londres le 15 juin 1871. A côté de lui (Manet), Scholderer (en paletot brun), de Francfort, peintre qui a fait de très belles natures mortes, à qui je trouve beaucoup de talent, que je vous recommande comme un ami bien charmant, jouant du violon en artiste, très intelligent, très doux, avec qui vous aurez, j’en suis bien sûr, des relations agréables... Derrière Manet est Renoir, peintre qui fera parler de lui (il a certes du talent), puis Astruc, poète fantaisiste, en ce genre je 11e m’y connais pas. Manet semble le regarder et faire son portrait : il semble se prêter de bonne grâce à cela; je crois que parmi nous il n’y a personne qui ne l’ait portraituré : c’est un plaisir pour lui de poser. Au-dessus, Émile Zola, romancier réaliste, grand

défenseur de Manet dans les journaux ; il tient lin lorgnon à la main. A côté, presque une tète seulement, un ami : Edmond Maître, esprit fin, musicien amateur, employé à l’Hôtel de Ville. A côté de lui, Bazille, pauvre garçon qui s’est fait tuer à Beaune-Ia-Rolande par les Prussiens; il annonçait du talent. A côté, Monet, peintre que vous connaissez. Sur la table, une petite Minerve grecque du style le plus pur, un pot émaillé de Bouvier, peintre faisant ces objets avec goût. . .^» Peine perdue, cette grande toile ne trouva pas d’acquéreur en Angleterre, et après être restée près de vingt ans chez Edwards, elle finit par être achetée, 'en 1892, par notre administration des Beaux-Arts: aujourd'hui, elle occupe une place d’honneur au musée du Luxembourg.

Fantin, cependant, caressait depuis quelque temps le projet de rendre à Baudelaire un hommage pareil à celui qu’il avait rendu à Delacroix; il songeait à grouper divers membres du monde littéraire autour du portrait de l’auteur des Fleurs du mal. Son ami Edmond Maître, qui ne devait pas figurer dans ce tableau, l’avait mis en rapport avec divers poètes, qui travaillaient ou fréquentaient dans les bureaux de la Préfecture de la Seine : Albert Mérat, Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Léon Valade, etc. L’éditeur Poulet-Malassis parlait aussi d’amener Théodore de Banville, Asselineau, Leconte de Lisle, et le tableau prenait déjà forme dans l’esprit du peintre, qui rangeait quelques-uns de ses modèles autour d’une table, en avant du portrait de Baudelaire, orné lui-même de feuillage et placé entra* deux groupes d’admirateurs. « Cela s’appellerait Un anniversaire, à cause du por-

PANTIN-LATOUR

Irait de Baudelaire qui serait au fond clé la salle, écrit-il cà Edwards le 22 décembre 1871. Un de ces messieurs lirait une de ses poésies; les autres autour de la table et dans la salle... Je ferai le Baudelaire d'après le portrait que j’en ai

FA \Tl N-LATOUK : UN COIN Dli TABLE

Caricature de Stop ( Journal amusant , 1er juin 1872).

dans le Delacroix . Les douze apôtres me paraissent un sujet excitant pour l’opinion. Baudelaire, dont la réputation grandit, est considéré par le public comme un être révolutionnaire, tandis que c’est un de ces purs artistes en dehors de tout!... » Ce tableau ne paraissait donc pas devoir rencontrer trop de difficultés, encore que certains modèles exprimassent le regret de ne pas voir figurer au milieu d’eux Swinburne,

Salon de 1X72. — A M. Emile Blémont.

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