‹ Fantin-Latour, sa vie et ses amitiésChapitre 54 sur 61 · DANS LA DANSE DE LOÏE FULLER · texte numérisé non relu

DANS LA DANSE DE LOÏE FULLER

Caricature de Stop, d'après l'Aurore (Journal amusant, 5 mai 1894.)

l’a u h o n ic

Salon de J 894

FAN T IN-LATOUR DANS L’INTIMITÉ

Un des artistes les plus fermement convaincus; oui, mais aussi l’un des moins bruyants, l'un des moins préoccupés d’attirer l’attention de la galerie. Et combien il était loin de sa pensée de chercher à se singulariser, à conquérir un lustre particulier, comme de bonnes langues l’auraient volontiers insinué, lorsqu'il cherchait et trouvait une très riche source d’inspirations dans les créations maîtresses de la littérature et de l’art musical! En effet, si Fantin, qui prisait fort les chefsd’œuvre littéraires les plus divers et qui aimait passionnément la musique, avait des préférences et des antipathies très marquées; s’il les traduisait par le crayon comme un autre aurait pu le faire par la plume, c’était uniquement pour sa satisfaction personnelle : combien il s’en fallait qu’il voulût mettre ainsi le public dans la confidence de ses opinions!

Avec l’àge, cet éloignement instinctif de Fantin pour tout ce qui sentait la réclame ou la représentation, cette répugnance à se mettre en avant, à se dévoiler au public autrement (|ue par ' les manifestations courantes de son labeur d’artiste, n’avaient fait que croître à mesure qu’il s’absorbait davantage dans son travail solitaire, 11e traçant aucune limite à son art, n’acceptant de règle de personne, et se délectant dans des jouissances littéraires et musicales, très vives, mais très intimes, qu’il aurait cru profaner en les criant à la foule. Comme cet ermite de la rue des Beaux-Arts devait se sentir loin des deux amis, avec lesquels il avait combattu dès son entrée dans la carrière, et combien le tapage que ceux-ci avaient toujours entretenu autour de leurs personnes el de leurs œuvres était fait pour le choquer! Qu’il était différent

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d’un Manet qui, non content d’être aussi célèbre que Garibaldi, comme des flatteurs le lui disaient en riant, rêvait d’une gloire encore plus retentissante et souhaitait que nulle cérémonie mondaine, à Paris, n’eût lieu sans que sa présence y fût signalée! Qu’il était éloigné d’un Whistler qui se connaissait bien et se qualifiait en termes des plus libres lorsqu’il voulait caractériser sa façon d’agir avec le monde, soit qu’il prît de petites mines boudeuses, soit qu’il prodiguât les cajoleries et les sourires ! Quel contraste entre ces remuants, ces agités, ces bruyants et cet isolé volontaire, qui, selon l’heureuse image de M. Roger Marx, restait sourd aux vains bruits du dehors afin de mieux entendre la voix de l’inspiration, cette voix qui lui disait qu’il n’était pas seulement le peintre de la réalité vivante, mais aussi celui du rêve, un évocateur, un poète, à la façon des maîtres dont la musique ou les vers chantaient à son oreille et résonnaient dans son cœur!

Telle fut donc l’origine de cette admirable série de lithographies, grandes et petites, qui atteignent presque à deux cents et dont la plupart tendaient, de son propre élan ou sur la demande de quelque ami, à glorifier les écrivains, les poètes, surtout les musiciens qu’il aimait le mieux. C’était sa manière, à lui, de rendre hommage à ses auteurs préférés, par des compositions lithographiques qu’il faisait tirer pour lui-même et distribuait ensuite à ceux qu’elles pouvaient intéresser : c’était parce qu'il admirait profondément Hugo. Stendhal et Delacroix qu’il éprouvait le besoin de les célébrer à sa façon; c’était parce que Berlioz, Wagner, Schumann et Brahms l’avaient maintes fois enchanté qu'il leur consacrait tant de

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lithographies d’une poésie enchanteresse; enfin, c’était parce qu’il goûtait infiniment André Chénier qu’il acceptait sur le tard de faire, pour une édition des œuvres du poète, toute une série de dessins sur pierre semblables à ceux qu’il avait déjà composés pour de grandes publications sur Richard Wagner et sur Hector Berlioz.

Parmi ces lithographies, il en reprit plusieurs par la suite afin de les traiter soit à l’huile, soit au pastel; mais une seule fois, ne l’oublions pas, il fit usage de ses pinceaux pour consacrer une grande toile à la glorification d’un des maîtres de la musique. C’est en 1875, dans la joie de voir enfin le nom de Berlioz rayonner au ciel de l’art, qu’il composa ce grand tableau : /’ Anniversaire , que je me rappelle avoir vu accroché aux frises du Palais de l’Industrie, qui fut reproduit cent fois dans tous les formats par la gravure ou la photographie, que le peintre garda tristement chez lui pendant des années, et qui figure aujourd’hui en très belle place au musée de Grenoble. L’histoire de ce tableau sera sûrement celle de beaucoup d’autres du maître — « Voyez, admirez ma conduite, écrivait-il un jour en riant; je crois qu’elle sera proposée à l’admiration de l’avenir quand on racontera que j’ai mis trente ans à attendre l’acheteur 1 » — et ses compositions capitales, celles dont les amateurs et les marchands se souciaient peu quand elles virent h* jour, sont aujourd’hui presque toutes en France, chez des amis ou des amateurs qui ne les laisseront sûrement pas s’égarer. C’était une satisfaction des

]. I. dire à M""' Edwards, du "29 mars 189-4.

plus vives pour le peintre, à la fin de sa vie, de savoir que ses grandes toiles composées, je ne dirai pas à l’imitation, mais dans l’esprit de Rembrandt, de Yan der Helst et de Franz liais, étaient toutes réunies à Paris, non loin du Louvre.

Ce maître-là s’en est allé, comme tant d’autres, à l’heure où la fortune et la vogue commençaient à lui venir, mais comme il n’avait jamais cherché ni l’une ni l’autre, il n’était pas en peine de les voir arriver, et l’on peut assurer qu'il mena, durant ses dernières années, une vie particulièrement douce, ayant à ses côtés une compagne bien-aimée qui semblait n’avoir qu’une âme avec lui-même et voyant venir régulièrement chez lui de rares mais fidèles amis, éprouvés de longue date. Il n’en demandait pas davantage et coulait ainsi des jours heureux : la mort aussi lui aura été clémente, puisqu’elle l’a abattu d’un seul coup de sa faux.

Lithographie originale 1893), d’après le tableau : Danses, du Salon de 1891, au Musée de

APPENDICE

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