‹ Fantin-Latour, sa vie et ses amitiésChapitre 53 sur 61 · Lettre du 14 avril · texte numérisé non relu

Lettre du 14 avril

'i. Lettre du 3 juin 1866.

FAN TIN-LATOUR DANS L’INTIMITÉ

appris par un mot joyeux de Whistler qu’un académicien que son ami ne nomme pas s’était écrié : « Les bouquets de Monsieur Fantin sont ravissants; je les ai vus tous les deux; ils sont bien complets! » et l’on devine quelle joie une telle parole avait dû lui causer. Quelque vingt ans plus tard, lors du dernier voyage de Fantin en Angleterre, est-ce que Mi liais, apprenant par le docteur Blanche que le peintre français était à Londres, ne lui avait pas aussitôt écrit pour l’inviter à dîner et le présenter à des confrères d’Angleterre? Est-ce que ce ne fut pas uniquement son départ, difficile à retarder, qui empêcha le voyageur d’accepter cette invitation, très flatteuse, mais également embarrassante pour quelqu’un qui ne parlait pas du tout l’anglais, et la lettre que Fantin écrivit à Millais pour s’excuser ne marquait-elle pas combien il avait été sensible à cet honneur, en même temps qu’elle témoignait d’une admiration sincère et de la puissante influence que lui-même avait subie, dès son premier séjour à Londres, en regardant les tableaux du maître anglais?

Fantin, on ne saurait trop le répéter, car c’était un des signes distinctifs de son caractère, avait l’horreur du bruit, de la réclame, et tout ce qui avait l’apparence d’une manifestation lui répugnait profondément; mais s’il n’avait pas le verbe haut, s’il n’était ni un grand causeur, ni un bruyant parleur, il était cependant d’humeur combative et, sans qu’il attaquât les gens en face, il ne lui déplaisait nullement que son opinion arrivât aux oreilles des artistes qu’il n’estimait guère. Aussi combien de fois ne l’a-t-on pas vu, au Salon, sans en avoir l’air et tout en causant avec ceux qui l’accom-

pagnaient, lancer de ces jugements brefs et caustiques que recueillait l’oreille attentive d’un promeneur quelconque et qui n’étaient pas longs à se colporter, à arriver à leur adresse? Il disait un jour à ses parents qu’il ne pouvait pas

ne pas cacher ce qu’il pensait.

Soit; toutefois, dans certaines circonstances, et lorsque son art était en jeu, il se faisait au contraire un malin plaisir de laisser deviner son opinion, ce qui n’était peut-être pas le moyen de se faire beaucoup d’amis; mais comme il avait pris le parti de marcher seul dans la vie et qu’il ne sollicitait rien de personne, il éprouvait une jouissance particulière — et combien je le comprends!

— à se distinguer de la masse de ses contemporains par l’indépendance du caractère et des jugements. Non qu’il fût méchant, comme il l’écrivait un jour avec une sorte de jactance, car il ne l’était, pas du tout; mais parce qu’il entendait ne jamais transiger sur les règles essentielles du beau, sur les conditions vitales de l’art auquel il s’était consacré; parce qu’il était, en un mot, un des hommes ayant le plus réfléchi et s’étant le plus solidement attachés à leurs convictions.

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