‹ Fantômes et vivantsChapitre 15 sur 29 · LA FRANGE JUIVE · texte numérisé non relu

LA FRANGE JUIVE

surexciter l'intérêt et à mettre en vedette un nom, la veille encore connu des seuls lettrés, J'en aurais dansé de plaisir. Il m'eût semblé trop injuste qu'un tel effort, si neuf, si hardi, retombât dans les ténèbres et dans l'oubli, que « l'âpre forêt, comparable à celle de Dante » — comme le répétait volontiers mon père — ne soulevât pas l'admiration du grand public. Car j'avais dévoré, bien entendu, ces pages redoutables et elles avaient été pour moi une révélation du même ordre que V Introduction à la Médecine Expérimentale de Claude Bernard ou que le Traité de l'Auscultation médiate de Laënnec. Une question nouvelle, celle de la race envahie, se posait à mon jeune esprit, avec toutes les lumières d'or bronzé qu'y faisait jouer Drumont, tous ces accents d'un tragique contenu qui font qu'aujourd'hui encore j'entends sonner dans ma mémoire, comme le tocsin de la patrie, tel ou tel chapitre de la France Juive.

Ça ne traîna pas. En quarante-huit heures l'édition, mise en vente par Marpon, était épuisée. Il fallait retirer dare dare. Je restai pendant une bonne heure, sous les arcades de l'Odéon, à regarder les acheteurs qui empor-

taient leur paquet de la façon suivante : un volume dans leur poche, l'autre à la main, afin de satisfaire immédiatement leur avide curiosité. Quelques-uns couraient en lisant jusqu'à un banc du Luxembourg. Je rapportais ces détails à Drumont, qui riait d'un bon rire, se frottant les mains, répétant : « Ah mon cher Léon, c'est fabuleux! » L'envie n'a jamais habité mon cœur, mais que n'aurais-je donné pour être à sa place, soulever en même temps pareil enthousiasme et pareilles haines !

Car, dans le milieu politique républicain, c'était un mélange de stupeur et [de rage : « Ah! vous le connaissez, eh bien je ne vous félicite pas... Qu'est-ce que c'est que ce monsieur?... Tout est inexact, il n'y a pas un mot de vrai là-dedans. Je connais les Rothschild depuis vingt ans... Calomnie abominable... Fatras indigeste, compilation ridicule... Il doit être payé par quelqu'un... C'est un vulgaire maître chanteur... Il n'y a qu'à hausser les épaules. Les honnêtes gens feront justice de cet amas d'infamies. » Ces propos ne sont que la millième partie de ce qu'on entendait de ce côté. Mais, chez les écrivains, le son de cloche

était différent et, parmi les étudiants, un sympathique intérêt dominait. On admirait le courage d'un homme isolé qui s'attaquait ainsi à toutes les puissances d'argent, on s'informait, on demandait des détails sur ce farouche guerrier sorti, comme par une trappe, au beau milieu de la veulerie contemporaine. Etait-ce un paladin, un illuminé, un jeune, un vieux? Etait-il blond, brun, violent dans la vie courante? Je me multipliais. Je le dépeignais tel qu'il était, dans sa toute petite maison accueillante ; j'ajoutais que ceux qui le chercheraient trouveraient à qui parler.

Arthur Meyer, pour son malheur, le chercha. Je ne connaissais pas en 1886, bien entendu, les détails que je publie aujourd'hui ; mais ils éclairent d'une lumière crue la véridique histoire du « coup de la main gauche », qui acheva l'œuvre de Magnard et donna en quelques heures au nom de Drumont, par dessus le retentissement de son livre, une célébrité foudroyante.

A la page 183 du tome 2 de la France Juive, figure un portrait, datant de 1869, d'Arthur Meyer par Carie des Perrières, portrait assez féroce, où le juif du Gaulois est ap-

pelé (( le duc Jean ». Suivent, de la main de Drumont, quelques pages de psychologie ethnique qui constituent pour Meyer ses véritables quartiers de noblesse. Ses descendants s'y reporteront toujours avec profit.

Or cet article des Figures de cire rappelait à Meyer un souvenir héroïque, le seul en ce genre de sa fétide existence. Provoqué ainsi par Carie des Perrières, il avait été chercher à la Maison Dorée — où il déjeunait alors, par ostentation économique, d'un œuf et d'une carafe d'eau — deux témoins huppés et sportifs, dont les noms fussent pour lui une garantie d'honorabilité. Il les avait trouvés. A Paris les bons garçons ne sont pas rares* Néanmoins l'un d'eux, homme extrêmement brave et qui avait eu des duels retentissants, éprouva, à la veille de l'afiaire, un scrupule tardif et dit à l'autre : « Après tout, nous ne connaissons pas ce juif. S'il allait au dernier moment renâcler? Où habite-t-il?

— Faubourg Saint-Honoré. Mais il est une heure et demie du matin, il doit être couché.

— Ça n'a pas d'importance. Venez avec moi.

Arthur, fidèle à son programme « d'homme

du monde avant tout » , avait loué une chambre de bonne au sixième étage d'un luxueux hôtel du riche faubourg. Cela faisait bien sur ses cartes, au-dessous de la formule magique : secrétaire de Blanche d'Antigny. Les témoins sonnèrent à la grande porte massive. Le concierge, maugréant, leur jeta du fond de son lit : (( Monsieur Meyer... chambre 27, escalier 6 au fond de la cour, tout en haut ».

— Diable ! firent les visiteurs nocturnes.

Grattant des allumettes., ils finirent par découvrir l'escalier 6, puis la chambre 27. Seuls, ces chiffres sont arbitraires dans cet authentique récit. Le premier témoin frappa plusieurs fois. Finalement un sinistre petit juif , presque chauve, brun, en chemise, jambes nues et qui tenait une chandelle à la main, vint leur ouvrir, grelottant de peur.

— Ah c'est vous, Meyer. Vous vous rappelez que vous vous battez demain et que nous sommes vos témoins?

— Oui, messieurs.

— Il s'agit de ne pas flancher. Autrement vous auriez affaire à nous.

Le premier témoin examinait son client avec un dégoût mal dissimulé. Il ajouta :

Avez-vous dans votre canfouine de quoi

faire chauffer de l'eau?

. J'ai un petit fourneau, monsieur.

— Avez-vous une éponge ?

— Oui, monsieur.

— Un baquet ?

— Oui, monsieur.

— C'est bien, je vais vous passer moi-même à la frotte. Car — ajouta le rude gaillard — je ne veux pas, entendez-vous, dan mort qui ait les pieds sales.

Aussitôt retirant son habit, préparant le baquet, chauffant l'eau, cependant que son compagnon, le second témoin, se tordait de rire, il commença de lessiver son juif, comme il eût étrillé un âne. A mesure, Arthur Meyer se raffermissait. Après une solide friction à l'eau de Cologne, on lui remit sa chemise, on le recoucha, on le laissa à ses réflexions. Le lendemain matin, frais et dispos, l'âme transformée, il se battait comme un lion et recevait les félicitations des assistants.

Ce succès, ce souvenir causèrent sa perte. En relisant, dans la France Juive, le morceau de Carie des Perrières, il se crut reporté à dix-sept ans en arrière. Il sentit mv ses reins,

sur son cou, sur ses bras, la poigne musclée de son soigneur. Il s'imagina que, cette fois encore, les choses se passeraient de la même manière. Il n'avait aucune idée du redoutable adversaire en présence duquel il allait se trouver.

Mon père, qui m'a conté maintes fois la scène, en revivait chaque fois les péripéties émouvantes. Drumont était en forme, ravi de son formidable succès, ravi de se trouver en présence d'un juif, ravi aussi de tirer sans masque, et pendant tout le temps du trajet il avait ri et plaisanté avec ses deux amis, Alphonse Daudet et Albert Duruy. A peine le traditionnel (( Allez messieurs » prononcé, il faisait son jeu, qui est de se jeter en avant, prenant, ou s'il ne le peut, écartant le fer adverse, et de foncer droit. Tous les maîtres d'armes vous disent que ce procédé est pure folie. N'en croyez rien. Sur dix hommes, même courageux, attaqués ainsi, neuf rompront en tendant le bras plus ou moins, offriront l'occasion d'un liement. Le duel n'est pas l'assaut. Il comporte la surprise et le sens du risque. Drumont s'en est toujours admirablement rendu compte. Plus celui que l'on com-

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bat est habile, agile et déterminé, plus il faut prendre avec lui le dessus du fer et lui retirer, par une offensive soudaine et hardie, le choix de ses moyens, qui est toute la supériorité. Meyer commença par reculer, puis rejoint, traqué, se sentant perdu, il saisit l'épée de Drumont de la main gauche.

On arrêta le combat. Meyer s'excusa. On remit les adversaires en garde. Au deuxième engagement, Drumont reprit sa tactique et Meyer, de nouveau acculé, la sienne. Mais, cette fois, il ne se contenta pas de parer. Il traversa de son épée la cuisse de son adversaire. Ceux qui parlent, à cette occasion, de mouvement réflexe prouvent leur ignorance complète de la question. J'ai eu moi-même plusieurs affaires, dont quelques-unes assez chaudes. J'ai toujours eu l'impression que mon bras gauche avait disparu, qu'il ne comptait pas, qu'un seul côté de mon corps représentait à la fois la défense et l'attaque. J'ajoute que l'habitude, qui s'est introduite, de spécifier dans les procès-verbaux que « l'usage de la main gauche est interdit », habitude datant du duel déloyal de Meyer et de Drumont, m'a toujours emblé une dérision : spécifie-t-on , dans un

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contrat commercial, qu'il est interdit de prendre par surprise le porte-monnaie de l'autre contractant ?

En outre, l'imminence du péril augmentant la lucidité, il est bien clair que Meyer avait agi en connaissance de cause et préféré, en bon juif, le déshonneur à la mort. Son instinct ethnique lui représenta dans l'éclair d'une seconde qu'on s'arrange, qu'on compose avec le déshonneur, mais non avec la définitive Camarde.

Ce qui dut être une minute épique, au dire d'Albert Duruy et d'Alphonse Daudet, ce fut quand Drumont, ruisselant de sang et hors de lui, quand ses témoins indignés crièrent son fait à Meyer. Un Français, dans un pareil cas, serait devenu fou furieux ou se serait jeté sur sa propre épée. Le juif reprit très vite ses esprits et, quand il revint au Gaulois, où l'attendaient ses collaborateurs — le téléphone n'existait pas encore — - il eut cette simple phrase : « Messieurs, n'applaudissez pas. J'ai été tout à fait incorrect. » 11 ajoutait dix minutes après, avec son ordinaire toupet : « Pour faire oublier cela, il faudrait une grande guerre. » Sans doute une petite guerre n'eûtelle pas suffi.

53a FANTÔMES ET VIVANTS.

Quinze ans après, l'oubli s'étant fait sur ces événements, Drumont ayant pardonné — son existence plutôt mouvementée l'a rendu philosophe — j'ai vu de près Arthur Meyer, j'ai été son collaborateur au Gaulois. Mon opinion est faite sur lui. Ce n'est pas dans le courant un homme méchant ni cruel; il n'est même pas exceptionnellement lâche quand son existence ou sa fatuité n'est pas en jeu ; mais il éprouve le besoin de trahir comme certains autres celui de mentir ou de voler. Ce besoin irrésistible est lié chez lui à l'ostentation, au désir de se donner de l'importance, de s'introduire dans les secrets , comme ditlepeuple, de fouiner. Il a l'outrecuidance de Bottom et les habitudes de Touche-à-tout. C'est miracle qu'une telle propension, vingt fois prise sur le fait, ne lui ait pas encore valu quelque terrible châtiment. L'impunité physique d'Arthur Meyer, qui a livré, « donné » tant de gens, est une grande preuve de la veulerie de notre époque. Néanmoins qui donc, avant l'heure suprême, peut se vanter d'avoir échappé à la règle divine et humaine : tout se paie ?

Le soir même de ce duel tragique, introduit auprès de Drumont par sa fidèle servante

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Marie, je le trouvai, couché, pansé, très calme, mais très pâle à cause de la perte énorme de sang. La voix des crieurs de journaux annonçant le duel Drumont-Meyer parvenait jusqu'à sa chambre et il me le fit remarquer, ajoutant que ce n'était pas une erreur de l'ouïe due à la fièvre. Pas un mot de colère. C'est un stoïque des grandes circonstances, que désemparent facilement les petits tracas de la vie courante.

Ce drame sur le terrain devait avoir des suites judiciaires. Comme on le pense bien, Meyer mit en mouvement toutes les ressources combinées de l'astuce et de l'intérêt, toutes ses relations du monde juif et du monde conservateur. Néanmoins une chose l'inquiétait : la déposition devant le tribunal d'un écrivain illustre et écouté comme Alphonse Daudet. Il savait celui-ci fort accessible à la pitié. Il usa de cette corde. Un matin, mon père — qui habitait alors rue de Bellechasse — le vit arriver chez lui désemparé, livide, articulant avec peine de ses lèvres gluantes : « J'ai cru que je n'aurais jamais la force de monter votre escalier. » Il comprenait très bien que le témoin de Drumont racontât publiquement ce qu'il

avait vu. 11 suppliait seulement qu'on ne le chargeât pas au delà du nécessaire, qu'on ne traçât pas de sa peur ni de son « acte incorrect » un de ces dessins de maître qui demeurent dans les anthologies. Il s'adressait à l'homme compatissant, au père de famille, au grand confrère. Emu malgré tout, car ce désespoir était sincère, Alphonse Daudet assura son déplorable visiteur qu'il ne ferait rien de plus que ce qu'exigeaient la vérité et son amitié pour Drumont. Le juif n'en demandait pas davantage. Il devait dire par la suite, en parlant de celui qu'il avait ainsi sollicité : « Il m'a fait trop de mal pour que je le loue. Il m'a fait trop de bien pour que je le blâme. » Ces définitions et formules impudentes, par contrastes cadencés, sont dans sa manière. Il a gardé de de la fin du second Empire l'habitude de faire des mots. Il appartient à la race de ceux qui, chassés de l'honneur, se consolent avec des vocables.

Lorsque, pris la main dans le sac à Judas — comme par exemple au moment de l'affaire Syveton où il se fit, dans son journal, l'auxiliaire de la police — il redevient le misérable petit juif du sixième du faubourg Saint-Honoré,

que frictionne son premier témoin, il est malaisé de résister à sa mine défaite, à ses supplications. Mais le lendemain il s'est secoué, ébroué et Ton retrouve, plus flambant que jamais, l'indiscret braillard de l'avant-veille. Cette faculté de redressement n'est pas moins sémite que le reste. De la couleuvre avalée il fait un nœud de cravate, du crachat une décoration, du coup de pied dans le derrière un petit fauteuil. C'est la marionnette inrenversable, qui retombe toujours sur ses pieds. Pour l'écraser définitivement — en admettant que la chose fût possible — il ne faudrait pas le voir pendant qu'on l'écrase.

Néanmoins, son action la plus noire, sa trahison la plus basse, ce fut le livre doucereusement perfide, empoisonné, puis glacé au sucre, qu'il a consacré récemment à notre très chère amie madame de Loynes, sous le titre : Ce que je pais dire. Le misérable homme a accumulé là, avec une scélératesse sournoise et calculée, les pires racontars, les allusions les plus fétides, les plus sales suppositions, sur la tombe d'une femme généreuse qui n'avait eu pour lui, comme pour tous ceux qui l'approchaient, que longanimité, mansuétude et bons

procédés. Il s'est vengé ignoblement sur cette morte, que tout lui ordonnait de respecter, des coups que le journal l'Action Françaiselui portait à visage découvert. 11 a assouvi là, en hyène circoncise, sa haine contre le nationalisme, dont il a vécu, qu'il a trahi, et qu'il voudrait éperdument salir. Cela, c'est un crime inexpiable, et dont Arthur Meyer, directeur du Gaulois, n'a pas fini de rendre compte. Au milieu de tout ce tumulte, la question juive était posée. Pour beaucoup de Français, ce fut une révélation. Les Juifs, naturellement, la trouvèrent mauvaise, et les enjuivés pire encore ; leur principale, leur unique défense consistait à relever les erreurs de détail, que renferme forcément une œuvre vaste comme la France Juive, accomplie dans des conditions où le contrôle n'est pas toujours commode. Pour le reste, ils s'en remettaient au temps du soin d'éteindre cette querelle, comme il en a éteint tant d'autres. Mais, chose singulière, plus les années passent, et plus l'antisémitisme, en France, croît en profondeur et en intensité. La génération qui nous a succédé en est plus fortement imprégnée que nousmêmes.

Quelques-uns de ces nez sémites méritent une description à part : *

Albert Woiff était grand, flasque, spirituel, et portait, sur un corps en plusieurs segments mous, une trogne de vieille du ghetto, glabre, aux yeux pochés, gélatineuse, horrible. Sa toute petite voix de tête avait suggéré, quant à ses moyens physiques, les suppositions que l'on devine ; le fait est qu'il réalisait assez le type du grand eunuque, dans une pochade de Goya. Il venait souvent chez nous, jusqu'à l'apparition de la France Juive. A partir de là, il se fit plus rare. Nul doute qu'intelligent et plus averti que beaucoup de ses compatriotes, il n'eût flairé les changements que le terrible ouvrage de Drumont allait apporter dans la société parisienne.

Victor Koning était petit, jaune et gras. Rochefort le comparait à un ver de noisette, image d'une exactitude saisissante. Il avait les yeux chassieux, visqueux, dépourvus de cils, un ton de commandement semblable à celui de Meyer, un glapissement rauque analogue, des manières brèves, brusques, comiques, et une peur des taches qui le faisait loucher perpétuellement vers son gilet et son pantalon,

Chaque matin, son coiffeur venait à domicile le défriser et le parfumer, de même que chaque matin le coiffeur de Meyer vient lui relever, en couronne de calvitie, un chignon qui, sans cela, lui descendrait, par floches bouclées, jusqu'au milieu du dos. Horrible spectacle! Dans l'après-midi , les cheveux de Koning commençaient à se recroqueviller en tout petits berlingots brillantines, et il les aplatissait fébrilement. C'est lui, à n'en pas douter, qui a inauguré à Paris les principaux trucs du théâtre juif, notamment le petit acte acheté pour quelques louis, une fois pour toutes, à un auteur famélique, et servant de lever de rideau, pendant cent représentations, à une pièce en quatre actes, dont il diminue d'autant les droits d'auteur. Il baisait les mains des dames, et fréquentait le Café Anglais, toujours comme Meyer. Il déclara à mon père qu'il lui serait désagréable de se trouver en présence d'Edouard Drumont. A quoi on lui répliqua que c'était bien fâcheux, mais qu'il n'aurait qu'à s'en aller quand il rencontrerait Drumont à la maison.

Collaborateur de Zola pour la fabrication des gros mélos, au purin et à l'alcool, qui

FUREUR DE QUELQUES JUIFS. *3q

constituent le théâtre naturaliste, William Busnach, à la ville, jouait volontiers les plaisantins. Physiquement il ressemblait à un polichinelle bouffi et galeux. Une de ses meilleures facéties consistait à détacher son râtelier et à le poser à côté de son assiette, à table, afin d'écœurer sa voisine.

Quand on l'invitait à déjeuner, il acceptait, puis se décommandait, puis reacceptait, puis se redécommandait, par une série de courts billets qui se succédaient, à six heures d'intervalle, cela quelquefois pendant une semaine. Il renvoyait sa bonne tous les huit jours, et vivait dans un galetas putride, encombré d'oiseaux, de chiens, de chats, au milieu d'une odeur de renfermé, d'excréments et de fromage moisi. Son esprit, très goûté dans les milieux juifs et républicains, reposait sur une multitude de coq-à-1'âne et de vieilles calembredaines, utilisées déjà dans vingt vaudevilles, et qu'il vous resservait en se tordant de rire et en crachotant tout autour de lui. Où il était impayable, c'était quand, redevenu sérieux, il reprenait gravement les théories et axiomes du maître de Médan : la nécessité des tranches de vie, le relèvement des masses par le spectacle

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de leur déchéance. Or, qui eût cru que dans ce dégoûtant fantoche, dans cette larve de coulisses et de loges d'actrices, il y eût un messianique furibond? Cela était pourtant. A dater de la France Juive, il voua, en haine de Drumont, à quiconque portait le nom de Daudet, une rancune farouche, et j'ai pu ressentir, longtemps après, les effets de son venin et de sa perfidie. Bien qu'il eût, sans doute, retiré son dentier pour me mordre, ses gencives étaient encore empoisonnées.

Néanmoins, ces trois champignons du ghetto de Paris pâlissaient à côté d'Alfred Naquet, bossu comme dans les contes arabes, aux yeux luisants d'aimée sadique, et qui tient de l'araignée et du crabe. Vous le voyez, dans un cauchemar, qui descend de guingois du plafond, en contournant les rideaux du lit, et va s'abreuver au seau de toilette. La destinée m'a fait, pendant ma jeunesse, coudoyer, sinon fréquenter, avec une horreur constante, cet être informe et velu, dont le physique n'est certainement pas autre chose que la projection du moral. De quelles conjonctions héréditaires du sabbat Alfred Naquet est-il l'aboutissant? Quel chaudron de sorcière a cuit et recuit les

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